Fabrique de sens
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Anatomie de la mélancolie / La catharsis baroque, avec Patrick Dandrey

dimanche 3 février 2008

Transcription par Taos Aït Si Slimane d’une émission deFrance Culture ; « Les chemins de la connaissance », par Jacques Munier, du mardi 12 juin 2007, consacrée à l’« Anatomie de la mélancolie / La catharsis baroque », avec Patrick Dandrey, professeur de littérature à l’université Paris IV-Sorbonne.

Dans la même série, les quatre autres émissions :
- L’anatomie de la mélancolie / Une névrose narcissique, avec Marie-Claude Lambotte
- L’anatomie de la mélancolie / La maladie de l’âme, avec Jackie Pigeaud
- Anatomie de la mélancolie / Le travail de la bile noire, avec Yves Hersant
- Anatomie de la mélancolie / Un deuil sans objet, avec Jean Clair

Merci à tous ceux qui, comme David Lefebvre (Québec), me signaleront les imperfections de cette transcription.

Jacques Munier : Patrick Dandrey, bonjour.

Patrick Dandrey : Bonjour.

Jacques Munier : Alors, du point de vue qui nous occupe, ici, celui de la mélancolie, « l’âge baroque n’eut peut-être pas son Dürer mais il eut son Shakespeare », je vous cite là, Patrick Dandrey. Vous êtes reconnu pour suivre le destin de la mélancolie à cette époque. Il faut en effet, comme vous l’avez fait, monter sur scène, monter sur les tréteaux de Saturne en ayant un regard, en gardant en ligne de mire l’abondante littérature médico-psychologique qui se répand dans le sillage du célèbre livre de Robert Burton, « L’anatomie de la mélancolie ». C’est une littérature, Patrick Dandrey, qui reste dominée par le modèle antique, galénique de la médecine des humeurs.

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Patrick Dandrey : En effet. Et puisque vous avez eu la gentillesse de citer « Les tréteaux de Saturne », qui est le titre d’un livre que j’ai consacré à cela, je dirais de la mélancolie que s’il faut remonter à l’Antiquité pour la connaître, c’est qu’elle est un véritable chemin de la connaissance. Vous ne me contredirez pas, n’est-ce pas. C’est un chemin de la connaissance dans la mesure où pendant, peut-être, 25 siècles on a poursuivi une médiation en l’enrichissant autour d’un cadastre en somme. Le cadastre d’une intériorité humaine qui avait dessiné son territoire à partir de trois pôles. La mélancolie, le mot mélancolie couvre en effet trois significations : c’est une humeur, c’est une maladie, c’est une complexion. C’est une humeur d’abord. Alors, qu’est-ce qu’une humeur ? C’est, vous savez qu’il y a une célèbre quadripartition des humeurs, pas si simple qu’on le dit, parce que…

Jacques Munier : Qui correspond aux quatre éléments.

Patrick Dandrey : Oui, voilà. Alors, tout cela s’est mis en place très, très lentement, mais disons que tout le monde a vu dès l’origine, et les médecins en particulier, qu’il y avait du sang dans l’homme, ça c’est l’évidence, que le sang pouvait contenir un partie séreuse, que l’on trouvait par exemple dans les larmes ; on avait ajouté - ça c’est plutôt l’effet de l’anatomie - qu’il existe de la bile, du fiel, et la puissance amère de cette sécrétion lui a donné capacité d’être la troisième dans la liste bien qu’il ait beaucoup moins de fiel que de sang dans homme, et puis une quatrième est intervenue dont on ne comprend pas très bien comment elle a atteint cette puissance, ce statut. Une quatrième, la bile noire, qui serait un corps noir recélé dans la rate et qui a la particularité, disons pour nous, de ne pas exister. Alors, ça, c’est infiniment intéressant. Car évidemment, 20 siècles de réflexion sur l’homme, sa constitution à partir de quelque chose qui n’existe, c’est-à-dire à partir d’une erreur, c’est toujours passionnant. Les erreurs sont très productives et j’adore être historien de l’erreur, c’est beaucoup plus intéressant que d’être historien de la vérité.

Jacques Munier : Gaston Bachelard d’ailleurs, ne vous contredirait pas.

Patrick Dandrey : Bien sûr ! Donc, l’humeur, il y a un second sens de la mélancolie, c’est que cette humeur qui est donc produite, semble-t-il, par le bol alimentaire lorsque le foie essaye d’en dégager ce qui va devenir le sang et les autres humeurs, le substrat, le fond, la lie du sang, comme dit Galien, c’est l’humeur noire. Mais cette humeur noire quand elle devient un peu trop abondante, ou quand du sang se cuit et se recuit et donne à son tour une humeur noire calcinée, qui ressemble à la première mais qui n’est pas tout à fait la même, puisque la première est naturelle et que la seconde est un petit peu le résultat d’une transformation chimique ou alchimique de mauvais aloi, cette deuxième humeur, ou cette première, lorsqu’elle semble ou trop abondante ou mal répandue, produit une maladie. Alors là, c’est la maladie mélancolique. Maladie qui revêt des aspects extrêmement variés et qui peut produire des ulcères, des cancers, que sais-je, qui s’est peu à peu spécifiée dans un type particulier d’atteinte, qui est la maladie cérébrale, la maladie de l’esprit,…

Jacques Munier : La maladie de l’âme.

Patrick Dandrey : La maladie de l’âme même. La maladie de la mélancolie encombre les canaux du corps humain et va produire donc des effets sur les conduites, sur les comportements. Cette spécificité a orienté la réflexion médicale vers l’idée qu’après tout sans atteindre jusqu’au maladif, les conduites humaines, la physiologie humaine, pouvaient être également orientées par la dominance de cette humeur. Alors, il y a des gens chez qui domine le sang, ceux-là sont très bien, ce sont des joviaux, ce sont des êtres équilibrés et généreux. Ceux en qui domine le fiel sont des jaloux, ceux en qui domine le flegme sont plutôt des êtres apathiques et puis alors les mélancoliques ce sont des gens par leur corps noir, maigre, par leur posture un peu recroquevillée… ont une tendance à être, Montaigne disait : songe-creux. L’image est excellente et donne bien l’impression de cette enclosure, cette fermeture sur soi, ce caractère qui porte à la tristesse et la crainte. Alors, ces trois éléments, qui sont des éléments physiques, qui sont trois pôles observables par la médecine ont déterminé une sorte de champ magnétique. Et, à la rencontre de ces formes, de ces fils, de ces productions d’électricité, en somme, s’est dégagé un état émotionnel. Cette rareté, cette chose si difficile à dégager dans l’histoire de la pensée, cet effet presque, nous dirions psychologique, mais c’est anachronique, enfin, bref, un état d’âme. Un état d’âme qui est en même temps un état d’esprit, c’est-à-dire une prostration triste et craintive, ce qu’un aphorisme d’Hippocrate a merveilleusement fusionné en disant que quand la tristesse ou la crainte persiste trop longtemps, l’état est mélancolique. C’est-à-dire un état à la fois de psychologie, de mauvaise humeur qui porte aux idées noires. Comme la mélancolie est noire, le métaphorique intervient là-dedans, la métaphore se fait en somme réalité et nous avons ainsi la définition, mais très mouvante, très virtuelle encore, d’un état qui peut être transitoire, ou qui peut être constant, qui peut être un état où le profane dira : Ah ! aujourd’hui, je me suis mal réveillé, je me sens un peu mélancolique, mais aussi un état qui relève de la pensée du médecin, de l’analyse du médecin, ou de la pensée du moraliste, ou de l’imagination du poète.

Jacques Munier : Et du coup, Patrick Dandrey, cette substance, la bile noire, se trouve investie de toutes sortes de pouvoirs. Vous le résumez bien en disant : « qu’elle est un concentré d’incendie, de putréfactions, de corrosions et de destructions. »

Patrick Dandrey : Mais Jean Starobinski avait bien montré combien de puissance de rêverie est recelée par la bile noire effectivement. Pourquoi cette capacité particulière à faire rêver et à donner à penser ? Parce qu’elle est un des passages du nord-ouest entre le corps et l’esprit, un des passages entre la physis, la nature et la psyché, ce monde inconnu, bizarre difficile à cerner, difficile à nommer. Avez-vous remarqué que presque tout le vocabulaire que nous avons pour désigner la maladie de l’esprit est métaphorique et reprend les termes de la malade du corps en un sens imagé ? Il y a là une difficulté dans notre univers occidental, dans cette civilisation qui est assez terriblement dualiste et qui a un sens de la spiritualité très fort, une difficulté pour désigner, pour nommer, pour aller traquer l’impalpable. C’est-à-dire cette figure à la fois abstraite et fuyante qui est celle de la psyché. La mélancolie a eu ce privilège en somme parce qu’elle permettait depuis le corps de penser l’esprit, de poser la question de l’atteinte possible de l’âme par le corps. Imaginez les difficultés que cela peut créer pour une philosophie et une religion comme le christianisme ? Parce qu’elle permettait aussi aux médecins et aux moralistes de s’interroger sur la frontière de leurs pouvoirs. Parce quelle permettait aussi à l’esthète, hier vous interrogiez Jean Clair, et il évoquait cette puissance d’imagerie suscitée par la mélancolie. Elle permet à l’esthète, elle permet au peintre de figurer dans un corps, dans une attitude physique, un effet de sensibilité, un effet d’émotion et parmi les plus forts. Et enfin, parce que considérée comme une atteinte de l’esprit, la mélancolie a progressivement au cours des siècles, et là, nous allons balayer, nous n’avons qu’une demi heure, donc à peu près 15 siècles, oui, allez passons 15 siècles en 1 seconde et nous allons retrouver la mélancolie gérant sous son aile sombre l’ensemble des vésanies, c’est-à-dire des folies. Des folies légères, celles qui sont sans fièvre. On disait qu’elle gouvernait les folies non fébriles, c’est-à-dire toutes ces formes d’aliénation, d’extraction hors de soi. Toutes ces formes qui consistent, pour un personnage qui se recroqueville sur son malheur, pour un personnage qui se referme sur le théâtre intérieur de ses divagations, qui consiste à projeter sur le monde extérieur cet univers intime. Et qu’es-ce que la folie ? Sinon croire que ce que l’on voit, ce que l’on vit à l’intérieur de soi c’est ce qui se passe à l’extérieur et sur le théâtre du monde.

Jacques Munier : Patrick Dandrey, on va retrouver la « Divine comédie », avec les mélancoliques que l’on peut trouver dans « l’Enfer » de Dante.

« L’eau était noire bien plus que pourpre et nous, accompagnant le flot trouble, nous entrâmes aval par une voie étrange. Il va dans le marais que l’on nomme Styx. Ce triste ruisseau quand il atteint le pied des malignes berges grises et moi qui regardait de tous mes yeux, je vis des gens fangeux dans ce bourbier, tous nus, et paraissant courroucés. Ils se frappaient non seulement de leurs poings mais de la tête et du torse et des pieds. Et de leur danse, déchirés en lambeaux, ils disent, enfoncés dans la vase, nous fûmes tristes dans l’air doux que réjouit le soleil, portant en nous d’insidieuses fumées. Nous voici à présent en deuil dans la boue noire. Ce chant ils le gargouillent dans leurs gorges, car ils ne peuvent parler par mots entiers. »

Jacques Munier : Voilà, un extrait de la « Divine comédie », le chapitre « l’Enfer ». L’enfer où l’on peut rencontrer ces mélancoliques enfumés dans l’acédie.

Patrick Dandrey : C’est bien pour nous rappeler que la comédie n’est pas toujours drôle et que le terme désigne d’une façon générale les arts de la représentation. C’est-à-dire la vision, que présente, ici, Dante. Je pensais en l’entendant à cette phrase de Mauriac, que je vais citer de mémoire, donc de travers pardonnez-moi, qui est : « Je m’imagine bien de quel rebut de moi-même sont faits les personnages de mes romans. » cette idée de la boue, du rebut qui sort de soi c’est une image, presque de la purge. La purge qu’on infligeait aux mélancoliques pour faire sortir d’eux cette humeur noire, cette boue.

Jacques Munier : Alors, la purge, c’est un autre mot pour la catharsis...

Patrick Dandrey : Bien sûr.

Jacques Munier : La catharsis entre plaisir et terreur, mais ici, Patrick Dandrey, c’est entre tristesse et crainte, la catharsis baroque.

Patrick Dandrey : C’est cela, c’est la catharsis qui permet de retirer de soi-même, de faire jaillir de soi le mauvais, ce qui vous embarrasse et de lui donner une capacité créatrice. Car l’autre versant de ce que je disais de la mélancolie des médecins, et là c’est un versant plus philosophique, je crois que vous avez évoqué très rapidement, hier, avec Jean Clair, le problème « XXX, question I » d’Aristote, pourquoi les êtres exceptionnels, ou qui ont fait un jour ou l’autre fait quelque chose de grand, excellé dans un art ou dans une science sont ils mélancoliques, atteints ou susceptibles d’être atteints des maux que supposent le tempérament mélancolique, la complexion mélancolique ? C’est le même phénomène que l’on trouve. La folie lorsqu’elle est perte de soi, lorsqu’elle est projection de soi sur le monde, sans limite et sans contrôle, elle est négative. Mais lorsqu’elle permet, bien canalisée, de créer des fantômes qui sont, à partir des fantasmes, des inventions si capables de nous faire croire leur réalité qu’on les croirait plus vrai que le vrai, c’est le cas de cette scène de « l’Enfer », alors la mélancolie est comme rédimée, rachetée par l’activité d’invention créatrice et elle produit des poèmes. Pendant que j’entendais Dante, - vous allez dire que j’ai beaucoup pensé pendant que j’entendais Dante, mais ça fait penser, ça donne à penser, avouons-le - je pensais également à un poème de Sarazin, et que je retrouve ici, et qui justement à l’époque baroque, ça doit être écrit dans les années 30 à 35, on ne sait pas exactement, reprend le même thème, le même emblème. Hier, vous évoquiez beaucoup le menton sous la mâchoire, image du mélancolique, moi, je vais évoquer des images de verbes nécessairement, puisque c’est plutôt l’aspect textuel qu’aujourd’hui nous traitons. Sarazin décrit une rêverie au bord de l’eau :

Au bord de l’Océan, où le flot qui se joue
Avec beaucoup de bruit produit un peu de boue,
Je flatte ma tristesse à composer des vers,
Et laisse en liberté couler ma poésie
Selon les mouvements où va ma fantaisie.
Tantôt je suis moral, tantôt je suis d’amour,
Je peins une naïade, un jardin, un beau jour,
Un étang, des rochers, des forêts, une source,
Le lit où le soleil s’en va finir sa course,
Et tout ce que je vois qui s’offre à mon esprit
Avec facilité ma Muse le décrit.

La curieuse boue produite par le flot océanique, et on se demande vraiment depuis quand l’océan produit de la boue, ça, c’est ce qu’on appelle une licence poétique, cette boue colore d’une teinte atrabilaire, d’une teinte mélancolique, sombre, cette confidence…

Jacques Munier : Mais c’est quoi l’( ?) ?

Patrick Dandrey : Voilà, qui prend la forme d’un capriccio à l’italienne, c’est très capricieux, caprin au sens où la chèvre va sur les sentiers que personne ne fréquente et marche en suivant leurs méandres, c’est la même chose ici, nous avons une espèce de fantaisie qui jaillit et qui est comme la rédemption de toute cette intériorité. Vous savez que quand Montaigne quelques décennies plus tôt a décidé d’écrire les essais, il explique que c’est parce qu’il était dans une crise de mélancolie et qu’il a décidé de projeter les images intérieures qui l’assaillaient sur le papier pour s’en délivrer. Et de cette délivrance il a produit une création à sauts et à gambades, j’évoquais la chèvre, une création pleine de grotesque. Ces personnages grotesques formés comme dans les rêves d’un mélange de boucs, d’êtres humains, de faunes, toutes sortes d’éléments combinés, que l’on croyait peints sur les parois des grottes par les Romains, que l’on avait redécouverts en exhumant la « domus aurea » de Néron, donc cette idée du grotesque comme incarnation d’une pensée qui se fuit, qui se coure après, c’est l’image que le personnage Montaigne, nous donne, je dis bien le personnage au sens où il y a un narrateur dans « A la recherche du temps perdu », il y a un personnage Montaigne dans les Essais, le personnage Montaigne nous donne de lui-même, de son esprit : je peins mon esprit. C’est une intériorité solitaire, repliée dans sa retraite qui s’expurge en écrivant et en donnant les essais.

Jacques Munier : Patrick Dandrey, revenons un peu aux « tréteaux de Saturne », nous ne les avons pas quittés dans cette large présentation, mais le théâtre baroque nous offre une prodigieuse galerie de portraits de mélancoliques à commencer par Molière, lui-même dont on disait qu’il passait pour hypochondriaque, et qui nous donne en quelque sorte dans le tempérament atrabilaire de son personnage d’Alceste, le misanthrope.

Patrick Dandrey : Bien sûr. D’ailleurs pour comprendre Molière, et si vous le permettez, je vais faire un très léger retour pour y revenir, parce qu’on ne comprend jamais le XVIIe siècle sans passer par cette figure tutélaire, cette vigie qui est à l’ouverture du siècle, la transition entre Renaissance et l’âge baroque, qui est Don Quichotte. Don Quichotte est un grand mélancolique, un hypochondriaque, un personnage qui peuple l’univers de fantaisies et de fantasmes qui sortent de son idée fixe, qui est le livre. Il faut bien comprendre que pour le médecin de la mélancolie, la spécificité de cette folie c’est qu’elle se fixe sur une image qui, à l’état sain, constitue la principale préoccupation du personnage. Alors, celui qui est, je ne sais pas, militaire va devenir un matador, il s’imagine sans cesse qu’il conquiert des territoires qui n’existent pas. Il y a du ( ?) en lui en somme. Celui qui a beaucoup lu, eh bien, il va faire une folie du livre et s’imaginer que les personnages des livres existent et devenir un personnage des livres qu’il a lus. Alceste, l’atrabilaire de Molière qui a en lui du Don Quichotte, ses moulins à lui ce sont les fantaisies mondaines élégantes, sucrées et raffinées des galants de son temps. Alceste, lui, a bloqué sa folie sur l’idée d’héroïsme, sur l’idée de vertu, sur l’idée, sur l’idée de grandeur d’âme et de sincérité. Cette obsession, et il y a, là, une description avant l’heure de la névrose obsessionnelle, est en somme le résultat d’un excès de bien. Le bien atteignant l’extrémité devient excessif, la parfaite raison fuit toute extrémité, veut que l’on soit sage avec sobriété, lui dit l’autre. Et donc, cette absence de sobriété a projeté Alceste dans une sorte, disons-le, de folie, de folie obsessionnelle qui a tout le charme de folie non médicale, il n’y a pas de médecin autour d’Alceste, il y en aura autour d’Argan, le malade imaginaire, autour d’Alceste il n’y en a pas encore. Et cette folie spécifique et spéciale, il la promène à l’intérieur des salons, qui sont des lieux de conversation, des lieux de communauté, des lieux de convivialité sous la forme d’un soliloque, d’un solipsisme qui est caractéristique du recroquevillement mélancolique. Vous avez remarqué d’ailleurs, hier vous évoquiez dans la silhouette du mélancolique, dans cette emblématique mélancolique, le poing sous le menton, les yeux baissés, il y a une chose que l’on dit trop peu souvent, le mélancolique a toujours le dos courbé, parce qu’il est en figure de recroquevillement. Il est replié sur lui, et c’est l’image de ce solipsisme. Et ce que je disais des écrivains, comme Montaigne qui projette sa mélancolie. Pensons aussi au personnage d’Hamlet qui va projeter dans du théâtre le risque de sa folie, en faisant venir des comédiens qui vont rejouer le réel et rejouer ce qu’il a dans la tête au sens propre et le projeter dans la scène. Eh bien, ce que j’appelle la scène mélancolique, c’est cette capacité qu’a la mélancolie de projeter dans des représentations extériorisées et sous forme de fictions les obsessions qui entraîneraient le malade, ou celui qui est dans la complexion mélancolique, dans une clôture sur soi pouvant le faire basculer dans cette forme de démence qui est une aliénation, s’aliéner au monde, se retirer. Quelle est l’obsession d’Alceste ? Fuir dans un désert, l’approche des humains.

Jacques Munier : Oui. Il y a aussi un autre trait mélancolique, dans le caractère d’Alceste, c’est la difficulté à aimer. C’est toute la question de ses relations avec Célimène.

Patrick Dandrey : Bien sûr. Alors là, vous m’ouvrez une perspective qui est immense.

Jacques Munier : Vous me faites peur.

Patrick Dandrey : Il est 11h 20, je regarde la pendule, et cette perspective immense, c’est celle bien sûr de la maladie d’amour et de sa coalescence avec la médecine de la mélancolie depuis toujours, depuis Sappho de Lesbos. On sait que l’amour peut entraîner à faire des folies, au sens simple du terme, mais aussi peut entraîner à la folie. Or, pendant toute l’Antiquité et puis surtout pendant le Moyen-Age, on s’est aperçu que l’amour avait quelques similitudes de symptômes avec la mélancolie. Galien avait été appelé en consultation auprès d’une femme amoureuse dont il avait bien vu qu’on la croyait mélancolique mais qu’elle ne l’était pas. On possède aussi des romans, des légendes, de l’histoire, Antiochus et Stratonice, Eugène et Cariclés, et puis on va aller vers Roméo et Juliette, qui sont des personnages, ou des personnes, qui ont éprouvé une forme d’amour si intense que tout leur intérieur s’en est trouvé tout transformé, que leurs humeurs se sont recuites, on sait que l’amour rend ardent, le sang se met à brûler, quand il brûle il produit de la cendre et de la suie, la cendre et la suie c’est tout noir, ça doit donc faire de l’atrabile et l’atrabile vous monte au cerveau par les canaux des nerfs, ou par les canaux des veines et là-haut ça picote, ça attache le cerveau, ça le gratte, ça l’irrite et vous produisez alors des scènes de fureur, ou des scènes de folie, ou des scènes de prostration, ou des pulsions suicidaires de type amoureux. Il y a donc eu, et ça c’est produit à l’âge baroque, une sorte de fusion entre le modèle mélancolique qui prenait de plus en plus d’expansion pour exprimer toutes les formes de folie : la possession des couvents, les formes de pouvoir, la tyrannie des despotes devenus fous,…

Jacques Munier : Le délire de grandeur.

Patrick Dandrey : Le délire de grandeur, bien sûr, mais aussi toutes les folies douces, ou les folies vives, le rire, par exemple, le mélancolique est un fou grand rieur. Ça nous surprend, ce n’est pas l’idée que nous nous en faisons. Il y a du rire sarcastique, mais aussi…

Jacques Munier : Un humour noir, du mélancolique.

Patrick Dandrey : Voilà, mais il y a aussi le mélancolique euphorique, vous voyez, celui qui croit que le monde est peuplé comme son cerveau voudrait qu’il le fût. Regardez Monsieur Jourdain, il y a du mélancolique quasiment en lui. La folie acédique, l’hystérie,… Et au milieu de tout cela, bien sûr l’amour, le charme en somme du personnage d’Alceste, atrabilaire il est en même temps amoureux, vous savez que c’est le premier titre sous lequel Molière avait déposé la demande de privilège, « L’atrabilaire amoureux », et cette contradiction met à la fois en évidence le caractère absurde de son solipsisme héroïque et vertueux puisqu’il aime la femme qui représente le contraire absolu de cela, c’est-à-dire celle qui est le charme du lien, le charme de l’échange, celle qui est toute à tous, disons, pour rester pudique, celle qui écrit à tout le monde qu’elle aime tout le monde et qui a besoin d’un salon dans lequel vivre, et dans ces deux excès se définit non seulement la contradiction d’Alceste, car il est évident que ce personnage aime là où il ne devrait pas, et c’est une merveilleuse mise en scène de la folie du désir, mais en même temps peut-être, plus profondément une unité pour se déterminer. Vous évoquiez en tout début de l’émission, Burton et « Anatomy of Melancholy », dans cette anatomie il faut se rappeler que Burton consacre un tiers des ses pages à la mélancolie amoureuse. La mélancolie qui procède du délire d’amour car aimer à ce degré là, aimer charnellement c’est délirant.

Jacques Munier : Patrick Dandrey, je vous propose de revenir sur une belle figure de mélancolique de cette époque, avec cet extrait du portait de La Rochefoucauld, par lui-même.

« Premièrement, pour parler de mon humeur, je suis mélancolique, et je le suis à un point que depuis trois ou quatre ans à peine m’a-t-on vu rire trois ou quatre fois. J’aurais pourtant, ce me semble, une mélancolie assez supportable et assez douce, si je n’en avais point d’autre que celle qui me vient de mon tempérament ; mais il m’en vient tant d’ailleurs, et ce qui m’en vient me remplit de telle sorte l’imagination, et m’occupe si fort l’esprit, que la plupart du temps ou je rêve sans dire mot ou je n’ai presque point d’attache à ce que je dis. Je suis fort resserré avec ceux que je ne connais pas, et je ne suis pas même extrêmement ouvert avec la plupart de ceux que je connais. C’est un défaut, je le sais bien, et je ne négligerai rien pour m’en corriger ; mais comme un certain air sombre que j’ai dans le visage contribue à me faire paraître encore plus réservé que je ne le suis, et qu’il n’est pas en notre pouvoir de nous défaire d’un méchant air qui nous vient de la disposition naturelle des traits, je pense qu’après m’être corrigé au dedans, il ne laissera pas de me demeurer toujours de mauvaises marques au dehors. J’ai de l’esprit et je ne fais point difficulté de le dire ; car à quoi bon façonner là-dessus ? Tant biaiser et tant apporter d’adoucissement pour dire les avantages que l’on a, c’est, ce me semble, cacher un peu de vanité sous une modestie apparente et se servir d’une manière bien adroite pour faire croire de soi beaucoup plus de bien que l’on n’en dit. Pour moi, je suis content qu’on ne me croie ni plus beau que je me fais, ni de meilleure humeur que je me dépeins, ni plus spirituel et plus raisonnable que je dirai que je le suis. J’ai donc de l’esprit, encore une fois, mais un esprit que la mélancolie gâte ; car, encore que je possède assez bien ma langue, que j’aie la mémoire heureuse, et que je ne pense pas les choses fort confusément, j’ai pourtant une si forte application à mon chagrin que souvent j’exprime assez mal ce que je veux dire. »

Jacques Munier : Voilà, Patrick Dandrey, par La Rochefoucauld, une description de cette mélancolie ordinaire, il n’y a pas beaucoup d’exhalation, ici, de l’état qui est décrit.

Patrick Dandrey : Absolument pas. Texte prodigieux, qui est terrible pour moi, parce qu’un professeur a toujours envie de faire une explication de texte. Il n’y a pas un mot qui soit passionnant. J’en retiens deux, tout au début, imagination et resserré. On n’a pas encore parlé d’imagination, le mélancolique est celui qui est hanté par des images, qui le sait et qui en fait l’inventaire, c’est ce que fait La Rochefoucauld. Et deuxièmement, cette idée qu’il est resserré, c’est le recroquevillement, cette espèce de tension intérieure, justement dans cet univers d’images qu’il contient. Et dernière remarque, si La Rochefoucauld est intéressant, ici, c’est qu’il introduit la troisième voie, celle dont nous n’avons pas encore parlé, nous n’aurons pas le temps de le faire, celle du moraliste, mais cela apparaîtra dans les jours qui viennent. Nous avons parlé des médecins, des poètes, il faut aussi évoquer cette troisième voie, celle du moraliste qui prend en charge tout simplement la naissance de ce que nous allons appeler la psychologie. Nous ne sommes qu’à une étape, nous ne sommes pas encore dans la psychologie au sens ou le XIXe siècle l’épanouira. D’ailleurs avant que le XXe siècle, avec le freudisme, ne remette en question cet acquis, mais dans cette civilisation occidentale dont toute la démarche consiste à mettre le sujet au centre de tout, à subjectiver les critères et les valeurs, nous sommes des êtres pour qui ce qui compte c’est la personne, plutôt que le groupe et pour qui la vie d’une personne vaut plus et tant pis pour ce que cela peut coûter au groupe. Dans cette démarche, la connaissance de l’être en tant qu’individu, la connaissance du sujet constitue un enjeu et la voie mélancolique, le chemin de la connaissance mélancolique ça a été l’un des boulevards par lesquels on a atteint à cette connaissance de soi. Il aurait fallu parler de Racine, de Shakespeare,…

Jacques Munier : Oui, vous en avez parlé d’ailleurs, Patrick Dandrey.

Patrick Dandrey : Tous ces gens qui nous ont conduis à comprendre par des outils, qui ne sont pas les outils nécessairement appropriés, par des outils, je le disais au début, forgés à partir d’une erreur, ce sont des gens qui nous ont appris à cadastrer notre intimité.

Jacques Munier : Merci, Patrick Dandrey, je rappelle que vous êtes professeur de littérature à l’université Paris IV, la Sorbonne. Vous avez notamment publié « Les tréteaux de Saturne / Scènes de la mélancolie à l’époque baroque », aux éditions Klincksieck (2003) et l’« Anthologie de l’humeur noire : écrits sur la mélancolie d’Hippocrate à l’Encyclopédie » aux éditions Gallimard (2005). Il y a deux livres de vous qui paraissent ces jours-ci aux éditions Klincksieck (2006), « Le cas Argan : Molière et la maladie imaginaire » et « L’amour médecin de Molière ou Le mentir-vrai de Lucinde » aux éditions Klincksieck (2006).