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La naissance de Libération : pas comme les autres

dimanche 27 avril 2008

Transcription par Taos Aït Si Slimane, de l’émission Concordances des temps, par Jean-Noël Jeanneney, du 25 novembre 2006, consacrée à La naissance de Libération : pas comme les autres, avec Laurent Martin, spécialiste de l’histoire des médias, ancien élève de l’ENS Saint-Cloud, agrégé et docteur en histoire et membre du Centre d’histoire culturelle de l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines.

L’oralité est volontairement conservée pour toutes les transcriptions de ce site. Le point d’interrogation entre parenthèses indique un doute sur un mot. Merci à tous ceux qui, par leurs observations et corrections, amélioreront la qualité de ce document.

Jean-Noël Jeanneney : Bonjour. Tous les amoureux de la presse écrite, et ils sont heureusement encore bien plus nombreux qu’on ne le dit parfois, suivent, ces jours-ci, avec attention la crise qui secoue à nouveau le journal Libération. Même si une issue paraît se dessiner avec l’arrivée à sa tête de Laurent Joffrin, approuvée à la fois par l’actionnaire principale Édouard de Rothschild et par la majorité de la rédaction, les remous auront été assez violents pour susciter à la fois l’intérêt de tous ceux qui réfléchissent aux difficultés actuelles des quotidiens et l’inquiétude de ceux qui sont attachés à celui-ci spécifiquement. J’ai souhaité revenir, ce matin, avec Laurent Martin, chargé de recherche au centre d’histoire de Sciences-Po et spécialiste reconnu de l’histoire des médias contemporains, sur les origines de Libération, disons sur la première décennie de son histoire, dans les années 1970. Il s’agira de se demander si les conditions de sa naissance et de son premier développement lui ont dessiné des traits originaux qui perdureraient encore trente cinq ans après le coup d’envoi et qui continueraient à dessiner l’originalité de ses tourments actuels. Il s’agira aussi de se demander ce que Libération a pu partager de difficultés avec les autres journaux de l’époque. Car, les travers que le journal de Serge July a rencontrés nul doute que d’autres ont du les affronter : évolution de la sociologie des habitudes du lectorat, disserte de publicité, concurrence des autres médias, etc. Et c’est pourquoi, par-delà ce titre particulier nous allons devoir évoquer le dernier demi-siècle de la presse française tout entière hier, aujourd’hui, demain.

C’est drôle de voir ce que nos pensées sont devenues
On était tellement de gauche
Aujourd’hui on ne sait plus
On compte les plaies, les bosses
Tout ce qu’en marche on a perdu
On se dit que de toute façon l’histoire est moche
Ce qui n’était pas gagné d’avance est désormais perdu
Alors on laisse les mains dans nos poches
Même plus envie d’avoir le poing tendu
 
Les illusions au fond de la sacoche
De l’étudiant que depuis longtemps on n’est plus
On ne pense plus qu’à notre poste
Là où on est prêt à se battre à mains nues
Car on pense au loyer, à la femme et aux gosses
A notre honneur et à tout ce qu’il a fallu
Tout ce qu’il a fallu comme coups bas, comme ripostes
Contre des collègues qui vous tuent
Et les nouveaux qui reluquent votre poste
Comme si ce n’était pas pour vous ce beau statut
Alors ils essayent de vous faire gicler du socle
Par les moyens les plus tordus
A essayer de vivre comme si de rien n’était
On se fait un beau jour rattraper par la marée
A essayer de vivre comme si de rien n’était
On se fait un beau jour rattraper par la marée
 
Et quand vous apprenez un jour pas la poste
Que de vous, de vous on ne veut plus
Vous repensez alors au cocktail Molotov
Ça ne serait pas arrivé si on s’était battu
Mais c’est trop tard pour que l’on rechausse
Les vieilles idées que l’on croyait perdues
C’est désormais bon pour les gosses
Allez les enfants, foutez le raffut
 
C’est drôle de voir ce que nos pensées sont devenues
On était tellement de gauche
Aujourd’hui on ne sait plus
On compte les plaies, les bosses
Tout ce qu’en marche on a perdu
On se dit que de toute façon l’histoire est moche
Ce qui n’était pas gagné d’avance est désormais perdu
Alors on laisse les mains dans nos poches
Même plus envie d’avoir le poing tendu
 
Et les nouveaux qui reluquent votre poste
Comme si ce n’était pas pour vous ce beau statut
Alors ils essayent de vous faire gicler du socle
Par les moyens les plus tordus
A essayer de vivre comme si de rien n’était
On se fait un beau jour rattraper par la marée
A essayer de vivre comme si de rien n’était
On se fait un beau jour rattraper par la marée

Jean-Noël Jeanneney : C’était Miossec, qui chantait : On était tellement de gauche (1997). Laurent Martin, bonjour.

Laurent Martin : Bonjour.

Jean-Noël Jeanneney : Est-ce que cette chanson vous paraît convenablement choisie pour ouvrir notre conversation ? Nostalgie, nostalgie, on était tellement de gauche ?

Laurent Martin : Nostalgie, oui. Ça me fait penser au spectacle de Philippe Caubère sur mai 68. C’est exactement ce même ton nostalgique, cette même remémoration d’un passé révolu, « qu’est-ce que c’était bien, on était jeunes, on était con, mais on était jeune ».

Jean-Noël Jeanneney : Alors, nous allons essayer de restituer cette période des débuts de Libération en nous libérant de la nostalgie parce qu’il faut tacher de restituer ce que furent les espérances, les aspirations, les démarches, les contradictions, les oppositions, bref, tous les tumultes qui ont donné naissance à ce journal. Il faut remonter au 4 janvier 1973, lorsque dans une conférence de presse qui annonce la naissance de Libération , Jean-Claude Vernier entouré de Jean-Paul Sartre, Serge July et Philippe Gavi annoncent la naissance du quotidien d’information qui sera celui des lecteurs fatigués d’une presse qui les méprise, fatigués des journaux financés par la banque et la publicité, d’une information étranglée.

Laurent Martin : Oui, le premier Libération, puisque on parle du premier Libération en l’occurrence, nait effectivement au début de 1973. En même temps il a une histoire déjà ancienne puisqu’il émane de l’Agence de presse libération (APL), née deux ans auparavant, le 18 juin 1971. La date, évidemment, n’est pas choisie au hasard. Et le passage de l’agence de presse, APL, au journal est une histoire assez compliquée. Disons que l’APL avait vocation a fournir les informations sur l’extrême gauche, c’est un peu plus compliqué que ça, sur tout le mouvement social qui se déroulait à l’époque non seulement à la presse militante, qui, elle, existait déjà depuis 1968, il y avait déjà tout un tas de journaux qui s’étaient créés dans le sillage de 68, mais aussi à la presse dite bourgeoise, à la presse traditionnelle, à la presse classique. Donc, l’agence de presse fournissait des informations sur ce mouvement et il y avait un certain nombre d’événements qui avaient mis l’APL sur le devant de la scène.

Jean-Noël Jeanneney : Je vous interromps parce que pour restituer la tessiture de ce moment particulier, je voudrais vous faire entendre le témoignage de Jean-Claude Vernier, le fondateur et de l’autre fondateur. Vous allez voir qu’ils divergent un petit peu sur la responsabilité de chacun dans cette aventure. Jean-René Huleu, qui en mai 1993, c’est-à-dire vingt ans après la naissance du journal lui-même, c’était dans une émission qui s’appelait La naissance d’une Libération : les limites d’un rêve, sur France Culture, évoque ces moments décisifs dans la genèse du journal Libération.

[(Jean-Claude Vernier : L’idée du journal quotidien, on s’est toujours bagarré, Jean-René et moi, pour savoir qui avait eu l’idée, je pense que c’est lui, lui pense que c’est moi. Peu importe, l’idée était là. Et l’idée de le faire de façon vivante, à chaud sur l’événement, c’était l’idée de Pirate. Il se passe quelque chose, une grève aux nouvelles galeries Thionville, on y va avec une camionnette, avec une ronéo et on essaye de faire un journal sur place. Intervieweuse : Vous étiez combien ? Jean-Claude Vernier : Quatre personnes. Jean-René Huleu : Pour être plus précis, il y a eu deux numéros de Pirate. Le premier choix du théâtre de l’événement et de l’événement lui-même était très, très discutable puisque c’était le meurtre d’une petite fille à Bruay-en-Artois, et qu’à cause de ça les militants de La cause du peuple ont fait tout un remue-ménage, il y avait des accusations qui portaient contre le notaire, Leroy, des choses qui étaient quand même difficiles à digérer. Ce qui nous a intéressé-là, c’est vraiment la liaison avec les gens qui avaient vécu ce traumatisme, puisque la jeune fille assassinée était une fille du coron. Évidemment on avait fait quelques erreurs mais on n’avait pas fait les mêmes erreurs que les militants de La cause du peuple dans leur propre journal et ça nous a donné envie de continuer. Le deuxième numéro c’était sur une grève sauvage, qui s’est déclenchée dans les nouvelles galeries de Thionville qui était majoritairement une grève de femmes et là je dois dire que ça a été une réussite absolument totale parce que je suis sûr qu’on a réussit à les aider à prendre la parole. En fait c’était ça le projet de Libération, et c’est pour ça qu’il s’est appelé libération. Parce que Libération c’était libérer la parole et c’était ce à quoi on croyait et ce à quoi je crois toujours. C’est-à-dire qu’au moment où les gens arrivent à parler, la solution est presque trouvée.)]

Jean-Noël Jeanneney : L’Agence de presse libération est donc née de l’initiative de Jean-Claude Vernier et de Jean-René Huleu. Laurent Martin, est-ce que vous pouvez préciser dans quel climat spécifique cette aventure a commencé ?

Laurent Martin : C’est un climat extrêmement tendu puisque depuis 68 ceux qui ont espéré le grand soir et qui ne l’ont pas vu se réaliser essayent de prolonger cette espèce de tension et de passion révolutionnaire dans un climat général qui a quand même profondément changé, il y a un retour à l’ordre etc. Donc, un certain nombre de gens qui n’ont pas abandonné leur rêve de 68 fondent des journaux, fondent des groupuscules, en particulier le groupe, disons, de la Gauche prolétarienne qui est un des ces groupes gauchistes nés non pas pendant mai 68 mais dans le sillage de mai 68, puisque la Gauche prolétarienne est née l’été 68…

Jean-Noël Jeanneney : Ce sont les maoïstes.

Laurent Martin : Ce sont les maoïstes, voilà. Et donc, parmi leurs moyens d’actions, d’interventions, il y a l’idée de fonder des journaux. Un certain nombre de journaux sont fondés entre 1968 et, mettons, 1971, en particulier La Cause du peuple, le journal J’Accuse, en référence à l’Affaire Dreyfus…

Jean-Noël Jeanneney : De janvier 98, au fameux texte d’Emile Zola pour défendre Dreyfus, dans L’Aurore.

Laurent Martin : Voilà, et puis ce journal, Pirate , qui porte bien son titre. C’est un journal itinérant et militant, c’est-à-dire qu’il suit l’événement. IL a pour vocation d’être fabriqué sur place. Il y a donc une camionnette, une ronéo etc. une petite équipe composé de gens comme Christian Poitevin, Jean-René Huleu, Gérard Millet et quelques autres qui suivent l’événement. Bruay-en-Artois qui est cité dans l’archive, là c’est une affaire finalement assez sordide, une fillette qui est violée et assassinée dans le coron et évidemment les gens de ce groupe maoïste pensent que le coupable est tout désigné, il s’agit d’un notaire…

Jean-Noël Jeanneney : Un bourgeois.

Laurent Martin : Voila. Qui, comme l’écrit July, non pas dans Pirate d’ailleurs mais dans La Cause du peuple, est forcément coupable puisque le soir du meurtre il mangeait huit cent grammes de viande. Donc, il y a effectivement une vision totalement manichéenne de la société,…

Jean-Noël Jeanneney : Je vous interromps un instant, parce que July, effectivement, d’après ce qu’on a raconté ensuite, je me réfère à un article du Nouvel Observateur, de mars 1981, aurait violemment interpellé une jeune militante qui aurait émis des doutes et qui aurait expliqué, comme d’ailleurs Jean-Paul Sartre l’a fait ensuite, qu’on avait tort de désigner le présumé coupable, le notaire en question, à la vindicte populaire. July lui aurait répondu que « c’est parce que tu as peur, toi fille de bourgeois, de voir la tête de ton père au bout d’une pique », fin de citation.

Laurent Martin : Oui, quand on dit nostalgie, Marx disait, à propos des révolutions : « L’histoire se répète, la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce », il y a un peu de ça. Les révolutionnaires de mai 68, très déçus que la révolte n’ait pas tourné en révolution, ont les yeux tournés, comme tous les révolutionnaires, vers l’arrière, donc à la fois vers un romantisme de la Révolution française, évidemment celle de 1793 plutôt que celle de 1789, la Révolution bolchevicks etc. puis ce mouvement maoïste. On parlait de July, à cette époque-là, July est dans la région du nord, il est à Douai, depuis janvier 1971, il a été envoyé là-bas par son groupe, la Gauche prolétarienne, après le semi-échec du lancement du journal J’Accuse les responsables de la Gauche prolétarienne, en particulier Alain Geismar et Benny Lévy, sous son nom Pierre Victor, ont pensé qu’il était indispensable que Serge July retourne à la base, qu’à nouveau il se ré-empreigne du peuple pour ensuite revenir éventuellement amendé. On considère qu’il est un peu trop mondain, qu’il fréquente un peu trop les cercles huppés, donc, on l’a envoyé là-bas à Douai. Et c’est sous une fausse identité, puisque évidemment tous ces militants fonctionnent dans une logique de groupes de clandestinité, en plus la Gauche prolétarienne a été interdite par Marcellin…

Jean-Noël Jeanneney : Ministre de l’intérieur, Raymond Marcellin, ministre de Georges Pompidou.

Laurent Martin : Et Serge July qui porte, je crois, le pseudonyme de Marc, à cette époque, anime un petit peu le groupe de la Gauche prolétarienne dans cette affaire de Bruay-en-Artois. Ça sera d’ailleurs un exemple qu’il réutilisera par la suite pour montrer en quoi Libération doit échapper justement à ce journalisme militant, sectaire, mal informé, maniquéen.

Jean-Noël Jeanneney : Il se définira contre cette période de son activité. Restons un instant, si vous le voulez bien, Laurent Martin, sur cette Agence de presse libération qui commence de façon tout à fait petite et sans éclat et qui paraît vouée à échouer et qui est portée par deux événements : la fameuse émission de Maurice Clavel, A armes égales et puis par la mort de Pierre Overney.

Laurent Martin : Effectivement, l’affaire Clavel, dans un premier temps, c’est une émission qui s’appelle A armes égales, sur Antenne2, animée, je crois, par Duhamel…

Jean-Noël Jeanneney : Alain Duhamel, Michel Bassi et André Campana.

Laurent Martin : Le principe de l’émission consistait à demander aux invites non seulement de participer à l’émission mais également de proposer un petit film. Clavel avait demandé à Joris Ivens de faire ce petit film…

Jean-Noël Jeanneney : Il était contre Jean Royer, maire de Tours, qui était très marqué à la limite d’extrême droite.

Laurent Martin : A la limite de l’extrême droite, une sorte de père-la-pudeur de l’époque. Et donc, Joris Ivens avait fait ce petit film dans lequel les paroles de Pompidou sur la Résistance française, lors d’une interview à la presse américaine, étaient répétées, il disait en substance « je déteste la révolution française ». Ce passage-là, contrairement aux assurances d’Alain Duhamel, avait été censuré, caviardé, supprimé.

Jean-Noël Jeanneney : Contre la volonté, Alain Duhamel le lui avait dit.

Laurent Martin : Clavel avait été averti de cette suppression, ça ne l’avait pas empêché de venir à l’émission, il avait même préparé un petit texte, ce à quoi personne ne s’attendait c’est que non seulement il dise haut et fort cette censure mais qu’il se lève, c’était un direct, et prononce la phrase célèbre : « Messieurs les censeurs, bonsoir ! » et il s’en va en faisant voler ses feuillets.

Jean-Noël Jeanneney : Je dois dire que je me le rappelle fort bien, j’étais par hasard dans la salle et je vois encore cet effet tout à fait théâtral et puis ce grand envol : « Et maintenant, tous à la Coupole ! ».

Laurent Martin : Et ce qui est intéressant pour l’APL, puisque c’est effectivement un grand moment de lancement, c’est que pendant toute l’émission, Clavel se présente comme le directeur de l’APL, l’Agence de presse libération, donc, c’est évidemment un moment de publicité pour l’agence…

Jean-Noël Jeanneney : Un puissant coup de tonnerre. Et, deuxième grand moment, beaucoup plus dramatique, c’est la mort de Pierre Overney.

Laurent Martin : Oui, Pierre Overney est un militant maoïste de Renault, de l’usine de Flins. Lors d’une altercation avec le service d’ordre de Renault, il est abattu par le chef du service d’ordre, de sang froid. La direction essaye de prétendre qu’il s’agit d’un cas de légitime défense, d’une rixe et en fait il y a un photographe, – qui est d’ailleurs le fils de la personne qui est chargée de la photographie dans l’Agence France presse, Cécile Hallais – c’est un jeune lycéen à l’époque, et il prend des photos. Et ses photos, via l’Agence de presse libération, sont envoyées à un certain nombre de rédactions et envoyées, ce qui est plus étonnant, quand on pense à cette image de l’ORTF extrêmement verrouillée, à des responsables de l’ORTF, d’émissions de télévisions, assez haut placés, qui vont passer ces photographies à la télévisions. Donc, ce n’est pas seulement la presse qui reprend cette information, qui dément complètement la version avancée par la direction de Renault…

Jean-Noël Jeanneney : C’était bien avant les téléphones portables qui servent à photographier, là aussi il y avait quelqu’un, un témoin qui n’était pas un photographe.

Laurent Martin : Donc, l’Agence de presse libération est lancée grâce à cet événement.

Jean-Noël Jeanneney : Il faut aussi se rappeler que les obsèques de Pierre Overney, le 4 mars 1972, ont été un très, très grand événement, certains y ont vu les obsèques du mouvement de 68. Sa dépouille a été accompagnée, au Père-Lachaise, par deux cent mille personnes.

Laurent Martin : Effectivement, dire que ça a été l’enterrement d’une certaine idée de 68, c’est vrai, parce qu’au fond, même la Gauche prolétarienne, notamment à l’époque, est consciente que là il y a un tournant, il y a un basculement et que ce mort-là va peser non seulement sur la conscience du patronat et de la police, mais ça peut importe pour eux, mais même sur le mouvement révolutionnaire. Quelqu’un comme Benny Lévy, Pierre Victor, le chef de la Gauche prolétarienne, sent qu’il y a un danger de basculement dans révolte violente qui va causer des morts. Donc, il va essayer d’infléchir le mouvement maoïste en particulier vers, disons, d’autres formes d’action et en particulier le journalisme.

Jean-Noël Jeanneney : Et c’est là que se situe la naissance à proprement parler de Libération qui est née de cette agence de presse. Je voudrais vous faire entendre le témoignage d’un de ceux qui, notoire depuis longtemps et venu d’ailleurs, ce sont mêlés de cette aventure, le fils de François Mauriac, Claude Mauriac. C’est un extrait de la même émission, du 22 mai 1993, sur France culture. Écoutez-le.

[(Claude Mauriac : Vous savez, je n’étais pas tellement d’accord avec Le Figaro, j’étais de cœur à gauche. En relisant ce que j’en ai écrit j’étais très étonné de voir que j’étais là étant encore au Le Figaro, que j’ai quitté par la suite, mais vous savez c’était un phénomène d’époque où il y a eu une espèce de contagion, de loin, et surtout la suite de 68 nous paraît un peu dément, parfois même ridicule, mais n’empêche que ça a donné à La bande à Bader et Les Brigades rouges et que ça aurait pu viré comme ça. Et quand je lis le témoignage que j’ai laissé, de cette première réunion, où a été fondée Libération, qui se passait dans les locaux de l’agence de Clavel, l’Agence de presse libération, eh bien je suis étonné de ce qu’on pouvait penser à l’époque, en toute bonne foi, des gens remarquables comme Sartre, Clavel, Foucault etc. quand je les entends vouloir remplacer la justice par celle du peuple, je suis stupéfait. Moi, j’ai été sauvé par le fait que je suis très raisonnable, violemment contre la violence. Donc, j’ai toujours été un peu en retrait. Il y avait une espèce d’intoxication, même en 72. Ça devenait dangereux, très dangereux. La question est pourquoi ça n’a pas viré ? C’est à cause de Clavel, de Geismar et d’autres qui ont été raisonnables mais en tout cas ça aurait pu… En tous les cas ils ne m’auraient as emmené avec eux. Moi, je n’ai jamais été mao. Ce n’était pas possible que ça soit un journal qui émane directement de la classe ouvrière pour faire la révolution. C’est contradictoire avec ce que doit être la presse, un journal.)]

Jean-Noël Jeanneney : C’est le regard rétrospectif, Laurent Martin, de Claude Mauriac sur ces réunions qui ont vu la naissance, à partir du creuset de l’agence de presse, de Libération au printemps de 73. C’est à partir de l’automne 72 qu’on s’est réunit dans des rencontres autant épiques avec Clavel, Jean-Paul Sartre accompagné de Michelle Vian et parfois de Simone de Beauvoir, Claude Mauriac, que nous venons d’entendre, Astruc, Michel Foucault qui sont présents. Et c’est là que Benny Lévy propose à Philippe Gavi, un ancien d’HEC de rejoindre le groupe.

Laurent Martin : Ce sont des réunions effectivement qu’on image, je n’ai pas assisté, enfiévrées, faites d’empoignades et d’engueulades et en même temps animées d’une vraie foi dans le journalisme, dans la presse, dans cette forme de militance. C’est intéressant Claude Mauriac parce qu’effectivement ça fait parti de ces gaullistes de gauche humanistes, de ces cautions morales qui vont contrebalancer, faire contrepoids aux maoïstes.

Jean-Noël Jeanneney : Il avait été secrétaire particulier du Général de Gaulle au début de la traversée du désert.

Laurent Martin : Finalement on peut rapprocher le cas Mauriac du cas Clavel. C’est un petit peu le même cas de figure si je puis dire. C’est effectivement ces gens qui ne font pas parti du mouvement maoïste, ni même d’ailleurs de l’extrême gauche proprement dit, mais qui, animé par une vraie révolte contre un ordre social et notamment contre la presse de l’époque estiment qu’il est nécessaire de prêter main forte à ces jeunes gens turbulents...

Jean-Noël Jeanneney : Clavel était resté de de Gaulle jusqu’en 1966 réprouvant sa politique étrangère il l’a quitté, de manière tonitruante, à l’occasion de l’Affaire Ben Barka, en 1966.

Laurent Martin : Tout à fait. Et de penser effectivement, c’est amusant, à cette litote, à propos du Figaro, « je ne me sentais pas très bien au Figaro ». C’est intéressant aussi parce que Libération ne pourrait pas se comprendre comme la seule émanation de la Gauche prolétarienne et de tous ces groupuscules gauchistes. Ces groupuscules avaient donné effectivement des journaux comme J’Accuse, comme La Cause du peuple etc. Là, Libération, ça va être autre chose. Ça va être un amalgame entre ces maoïstes, d’ailleurs augmentés d’autres gauchises qui ne militent pas véritablement dans ce mouvement, Philippe Gavi, par exemple, effectivement est un gauchiste mais il ne se reconnaît pas du tout dans le mouvement mao, et puis des journalistes ou des intellectuels qui sont plutôt d’un courant humaniste, libéral etc. et aussi des journalistes professionnels qui vont s’agréger à ce groupe.

Jean-Noël Jeanneney : Vu d’aujourd’hui, il est intéressant d’observer qu’il y a d’origine une opposition entre ceux qui souhaitent un journal fait par les comités Libération, avec des militants maoïstes qui se font journalistes improvisés, puis ceux qui ont l’ambition d’entrée de jeu de faire un vrai journal professionnel avec des gens du métier, Gavi notamment.

Laurent Martin : Oui, c’est un clivage essentiel et qui va perdurer au moins jusqu’en 81. Là, il y a effectivement deux options très différentes : soit ce qu’on peut appeler une option de « basisme » ou de spontanéisme, c’est l’option Jean-Claude Vernier, faire un journal par le peuple, pour le peuple et dont le contenu serait composé essentiellement des informations que feraient remonter les militants des comités Libération puisqu’on passe finalement, sans transition quasiment, des comités mao aux comités Libération. Ça, c’est une première option. Une deuxième option qui est plutôt celle de Philippe Gavi et d’autres, c’est de faire au contraire un journal sinon comme les autres mais un journal professionnel, un journal sans fautes d’orthographe, un journal…

Jean-Noël Jeanneney : Ça, cela ne sera jamais réussit.

Laurent Martin : Ça ne sera peut-être jamais réussit, mais en tout cas un journal qui tienne sa place parmi les autres journaux, en situation, contrairement à ce qu’on pourrait penser, de concurrence et de rivalité par rapport à cette presse traditionnelle. Et celui qui va faire un petit peu la synthèse entre les deux et passer finalement, habilement, de l’un à l’autre, ça va être Serge July. Serge July qui est rappelé par la Gauche prolétarienne, en décembre 72 - janvier 73, pour être placer d’autorité, par une décision d’appareil, à la tête de Libération. Et Serge July qui a cette légitimité militante, historique, maoïste va être aussi celui qui va insister sur le caractère professionnel de Libération, sur l’idée que Libération doit devenir un journal de qualité.

Jean-Noël Jeanneney : Et qui va très vite imposer son talent, son intelligence et son autorité assez naturelle à l’équipe, sans naturellement quelques résistances. Mais avant de retrouver Serge July, arrêtons-nous d’abord, si vous voulez bien, sur le personnage tutélaire de cette naissance, c’est-à-dire Jean-Paul Sartre. Jean-Paul Sartre qui n’était pas revenu à la radio depuis le Manifeste des 121, depuis la Guerre d’Algérie, et qui accepte de venir à l’émission Radioscopie, la célèbre émission Radioscopie de France Inter et de se faire interroger par Jacques Chancel. Jacques Chancel, constamment, essaye de le faire parler de son œuvre, de ses projets de philosophe, d’écrivain, etc. et sans cesse il revient à ce qui est le seul motif de sa présence, à savoir le soutien à Libération. Nous allons l’écouter et vous allez voir, Laurent Martin, qu’on trouve assez bien cette contradiction, déjà présente, qui peut se révéler entre le désir d’être efficace et le désir d’être différent.

[(Jacques Chancel : Vous croyez, qu’en 1973, il y a encore la place d’un quotidien alors qu’en dit tellement de choses sur la presse ? Jean-Paul Sartre : Je ne pense pas qu’il y ait la place d’un quotidien, mais je pense qu’il peut se la faire. Parce que je ne pense pas que notre quotidien doive être simplement avec les autres quotidiens dans un rapport de concurrence. C’est vraiment un rapport de lutte sociale parce que nous ne concevons pas l’information, comme la plupart des quotidiens français, la conçoivent. Jacques Chancel : Vous voulez être en marge, tout à fait ? Jean-Paul Sartre : Pas du tout. Je vais vous dire, nous voulons d’abord qu’il n’y ait aucune chance d’agir sur nous, de faire des pressions. Il y a deux pressions qui sont connues sur les journalistes : c’est les capitaux, ceux que des privés ou des banques ont mis à leur disposition. Jacques Chance : Vous serez obligés d’avoir de l’argent pour faire votre journal, comme les autres. Jean-Paul Sartre : Oui, mais attendez, je vais vous dire comment. Et la publicité. La publicité, immédiatement, vous ne pouvez plus dire la vérité sur les produits puisque ce sont les gens qui font ces produits-là qui vous donnent de l’argent. Jacques Chancel : D’où viendra votre argent ? Jean-Paul Sartre : Du peuple. Nous recevons actuellement, environ cinq mille francs par jours, par... Jacques Chancel : Cinq milles francs nouveaux ? Jean-Paul Sartre : Cinq milles francs nouveaux, cinq cents mille francs par jour, par billets de mille… Jacques Chancel : Et quels sont les donateurs ? Vous savez d’où vient cet argent ? Jean-Paul Sartre : Oui, ce sont des gens qui donnent leur adresse, donnent leur nom. Ce sont des gens qui veulent qu’un journal libre, comme nous le disons, et un journal populaire paraisse, qui estiment que ce que nous faisons peut marcher. Mais… Jacques Chancel : Vous estimez que L’Humanité n’est pas un journal populaire ? Jean-Paul Sartre : Non. Pourquoi ? C’est le journal du Parti communiste, ça n’a rien à voir avec un journal populaire. Il faut savoir ce qu’on entend par journal populaire. Nous ne sommes pas un journal de Parti. D’autre part, l’ensemble des journalistes qui sont là n’ont pas tous les mêmes opinions. Nous avons une seule opinion certaine, nous croyons à la démocratie directe et nous voulons que le peuple parle au peuple. Jacques Chancel : Il y a quand même une forme du journal ? Il y a un style du journal ? Jean-Paul Sartre : Oui. Jacques Chancel : Vous dites qu’ils n’ont pas tous les mêmes opinions. Il n’y a pas de gens de droite, chez vous. Jean-Paul Sartre : Nous n’avons pas de gens de droite. Il est évident que les gens de droite non pas dans l’idée de donner la parole au peuple. Nous comptons créer, c’est déjà fait dans beaucoup d’endroit, des comités Libération. Et je demande, ici, à ceux qui veulent bien les faire, ces comités Libération, qui seront constituer par qui voudra, des gens de gauche qui veulent que le peuple parle, donc des hommes de toute l’espèce qui se réuniront en dehors de toutes questions de Parti et qui demanderont tout simplement à collationner les informations. Jacques Chancel : Donc, vous serez obligé de faire votre propre publicité ? Jean-Paul Sartre : Bien sûr, par le journal. Jacques Chancel : Publicité que vous refusez. Jean-Paul Sartre : Comme je la fait ici. Et là, vous voyez, ce n’est pas une publicité payée. Jacques Chancel : Vous voyez, vous refusiez autrefois de passer à l’ORTF, l’ORTF est libérale. Jean-Paul Sartre : L’ORTF n’est pas du tout libérale. Jacques Chancel : Mais vous êtes content d’être là et de parler de votre journal et de la manière la plus franche et la plus honnête. Jean-Paul Sartre : Oui, parce que je pense que l’ORTF a trouvé que c’est une bonne combine, vous savez pourquoi. Mais moi aussi je trouve que c’est une bonne combine parce que je me sers des ondes pour mon… Jacques Chancel : Il n’y a pas de combine, c’est un mauvais mot combine. Jean-Paul Sartre : Oh ! il y en a tellement vous savez, beaucoup plus que vous ne croyez. Entre nous, dans un salon, nous ne parlerions pas de combine, ce n’est pas propre mais en vérité il y en a énormément. Jacques Chancel : Jean-Paul Sartre, ce qui me gène un peu c’est que vous soyez obligé d’abandonner et la littérature et la philosophie pour vous donner complètement à votre nouveau rôle de journaliste, vous abandonnez beaucoup. Jean-Paul Sartre : J’abandonne la littérature et la philosophie pendant 6 mois. Non pas qu’après j’abandonnerai le journalisme mais je m’y mettrai un peu moins. Je veux qu’il soit bien dit que j’ai fait tout ce que j’ai pu pour ce journal. Et ce journal ne ma paraît pas seulement un journal de journalisme mais faire du parler les gens. J’ai fait des meetings en province à Lille, à Lyon su ce journal, ce qui était très émouvant c’était de voir des ouvriers, des infirmières dans un hospice de vieillards, des choses comme ça, venir nous dire : « Est-ce que vous direz ça ? Nous essayons de faire passer telle information de notre pays du nord ou du lyonnais et nous n’y arrivons pas. Telle chose a eu lieu et nous n’y arrivons pas. » Et ce qu’elles disaient c’était émouvant et nous pensions que ça en effet il fallait que ce soit ça qui soit dans notre journal. Jacques Chancel : Allez-vous réussir ? Jean-Paul Sartre : Nous voulons que ce soit eux qui parlent dans le journal. Ça suppose d’ailleurs que nous trouvions un style du journal qui nous permette de rendre compte du mieux possible des communications parlées. Selon moi, si on arrivait à trouver un moyen de faire passer ce qu’il y a de saisissant dans le langage populaire, une nouvelle plume… Jacques Chancel : Une nouvelle écriture ? Jean-Paul Sartre : ce serait une nouvelle écriture.)]

Jean-Noël Jeanneney : Allez-vous réussir ? demande Jacques Chancel. La réponse ne surviendra qu’à la fin de l’entretien où Sartre dira, vous voyez qu’il n’est pas nourri de chimères : « Je n’ai pas d’illusions, parce que précisément je ne suis pas optimiste, de sorte que tout ce que je fais est probablement voué à l’échec mais je le fais quand même parce qu’il faut le faire, Libération, heureusement, ne dépend pas seulement de moi, je peux donc espérer en lui. »

Laurent Martin : Effectivement, Libération est un journal différent. C’est clair. Il n’a pas de publicité, là on parle du journal des années 1970…

Jean-Noël Jeanneney : Celui qui commence le 18 avril 1973 et qui est en kiosque le 22 mai, tiré à cinquante mille exemplaires.

Laurent Martin : Voilà. Donc, pas de publicité, pas d’emprunts extérieurs, pas d’actionnaires extérieurs, donc c’est un journal qui se contente de peu, d’ailleurs les journalistes sont très peu payés, voire pas payés au début.

Jean-Noël Jeanneney : Tous pareils.

Laurent Martin : Tous, pareils, il n’y a pas de hiérarchie de salaires, quelques soient les responsabilités des uns et des autres. D’ailleurs il n’y a pas d’échelon hiérarchique à proprement parlé, Serge July lui-même est à la tête vaguement d’une direction qui n’ose pas dire son nom, on l’appelle une unité de décision, on l’appelle une unité de décision. Les journalistes se rassemblent en comité de production et non pas en assemblée générale ou en comité de rédaction, bref. Donc, il y a effectivement cette idée d’un journal différent et différent aussi par son fonctionnement interne et son rapport aux lecteurs. Une des particularités très fortes de Libération de cette époque c’est effectivement ce contact direct avec les lecteurs qui vont composer une bonne partie du journal, non seulement par les informations qu’ils font remonter, mais très vite ces informations vont s’avérer peu fiables et les journalistes vont préférer recourir à d’autres moyens d’obtenir ces informations, mais aussi par notamment le courrier des lecteurs extrêmement abandons, sans aucune censure de la part des journalistes, courrier et petites annonces gratuites, donc tout le monde peut s’exprimer. Libération, à cette époque, c’est une sorte de Dazibao , une sorte de journal mural mais il est vendu en kiosque. Il y a cette idée, cette utopie de démocratie peut-être d’une démocratie directe où le peuple s’exprimerait par lui-même sans intermédiaire.

Jean-Noël Jeanneney : On est vraiment aux antipodes d’une certaine idée du journalisme qui voudrait qu’il revienne à l’homme de presse de valider les informations, les trier, les classer, les organiser. Là, c’est à la va comme je te pousse. Il y a une sorte de doctrine de « à la va comme je te pousse ».

Laurent Martin : Je dirais plutôt une doctrine de la démocratie directe. C’est-à-dire ce rêve rousseauiste où effectivement il n’y a pas d’intermédiaires et ou, disons, ceux qui exercent une sorte d’écran entre le peuple et lui-même finalement doivent être court-circuités. D’une certaine façon, on retrouve un peu cette problématique aujourd’hui avec la presse en ligne où beaucoup de journaux sont alimentés par les Internautes eux-mêmes et avec l’idée finalement que les journalistes ne sont pas très honnêtes ou sont engagés dans des combines, comme disait Sartre, dans un journalisme de connivence et donc, il faut d’urgence rétablir un lien direct entre les gens.

Jean-Noël Jeanneney : Et on se remet aux lecteurs pour classer, sélectionner, juger la validité de ce qu’il lui arrive sur la toile. Ou on se remet à l’idée que deux erreurs ou une erreur et une vérité qui dialogueront finiront par aboutir quand même à la lumière d’une certitude.

Laurent Martin : Oui, il y a cette idée d’un bouillonnement, d’une vérité fragile, voire insaisissable qui en tout cas se cherche à travers à travers le libre dialogue.

Jean-Noël Jeanneney : Le mot libertaire est d’ailleurs à l’époque souvent utilisé, libéral, libertaire.

Laurent Martin : Oui, ça c’est une formule surtout de Serge July, mais qui est revendiquée par la plupart de ces journalistes, où il dit : « on est passé de l’autoritaire-libertaire des groupes maos au libéral-libertaire c’est-à-dire », c’est-à-dire à l’idée que finalement tout le monde doit avoir droit à la parole sans aucune entrave, aucune censure.

Jean-Noël Jeanneney : L’appel de Sartre à une contribution financière des lecteurs en février 1973, doit se concrétiser dès l’hiver 73 puisque après quelques mois d’une relative euphorie, l’argent vient à manquer. Ce sont les lecteurs qui viennent sauver le journal.

Laurent Martin : Oui. Il y a avait notamment un moyen de souscription qui était assez amusant, qui était assez efficace. Les comités de Libération vendaient des faux billets de 10frs., une sorte de bon pour Libération, et récoltaient des vrais billets de 10frs. Ça a effectivement sauvé le journal en tout cas pendant quelques semaines, quelques mois. Il y a eu aussi des dons beaucoup plus importants de personnalités qui ont donné parfois plusieurs centaines de milliers de francs.

Jean-Noël Jeanneney : Les mystérieux donateurs, ça c’est aussi une constante. L’attrait pour ce journal particulier de la part d’un certain nombre d’entrepreneurs, de capitalistes dotés de forts moyens.

Laurent Martin : Oui, de gens émanent de milieux bourgeois et ne même temps pétris d’idées généreuses et de militantisme de gauche, ont mis leurs moyens à la disposition du journal.

Jean-Noël Jeanneney : Il y a l’héritier de l’écrivain Gertrude Stein.

Laurent Martin : Oui, qui est un employé Américain qui a donné l’essentiel de son héritage en échange d’une place dans l’équipe de Libération. On a accepté l’héritage et au bout de deux semaines le généreux donateur est reparti, on a estimé que ses papiers étaient trop mauvais.

Jean-Noël Jeanneney : L’ironie ( ?) n’est as incompatible avec l’utopie.

Laurent Martin : Tout à fait. C’est ce que pensaient aussi probablement les gens de Libératio quand ils ont accueilli Hélène de Gunzburg ( ?), riche héritière d’une famille qui avait construit sa fortune dans le pétrole en particulier…

Jean-Noël Jeanneney : Deutsch de la Meurthe

Laurent Martin : Hélène de Gunzburg avait, elle plus de talent et plus d’envie. Elle avait commencé à militer, était établie en usine, alors qu’elle venait effectivement d’un milieu extrêmement privilégié.

Jean-Noël Jeanneney : Établi, dans le vocabulaire de l’époque, ça voulait dire que les gens d’origine bourgeoise décidaient d’adopter la vie prolétarienne de l’usine.

Laurent Martin : Hélène de Gunzburg a donné l’essentiel de son héritage à Libération et a travaillé un certain nombre d’années à Libération avant d’en partir, comme beaucoup, parce qu’il y a aussi, ce qu’il faut souligner, comme on dit en mangement, un turn-over très rapide à Libération, de tout temps, mais en particulier dans les années 70. Beaucoup de gens viennent quelques semaines, quelques mois et repartent. Ils repartent pour des désaccords politiques parfois mais aussi parce que c’est un rythme extrêmement éprouvant et puis parce que les conditions matérielles sont très mauvaises : les locaux sont minables, les salaires sont ridicules… C’est extrêmement difficile de garder à long terme une foi de charbonnier.

Jean-Noël Jeanneney : Quand l’enthousiasme militant s’érode effectivement on a tendance à aller regarder ailleurs. Restons un instant sur les relations avec les riches capitalistes. C’est une constante du journal puisque ensuite on a vu dans les années 1980, les Seydoux, les Riboud venir apporter leur soutien. Ce n’était probablement pas dans la quête principale de profits, c’était au nom d’une certaine idée de la diversité de la presse. Et ensuite, aujourd’hui Édouard de Rothschild qui porte le nom d’un régent de la banque de France, c’était son grand-père je crois, des années 1920, qui n’incarnait pas vraiment ce qu’il y a avait de plus extrême dans le Parti du mouvement à cette époque, au contraire, il était un des symboles des « deux cents familles ».

Laurent Martin : En même temps, beaucoup des détracteurs de July disent qu’en acceptant ces aides et en acceptant en particulier de les institutionnaliser, puisqu’à partir 1983 des actionnaires extérieurs interviennent dans le capital de Libération, il a un peu ouvert la porte aux loup, en quelque sorte. Ayant mis le doigt le bras était attrapé et Libération s’est peu à peu vendu à ce grand capital qui était auparavant honni.

Jean-Noël Jeanneney : Et lui-même ayant quitté, comme le sait, le journal, après un conflit avec Édouard de Rothschild. Revenons sur ces années 70 qui nous occupent aujourd’hui, Laurent Martin. Il y a cet épisode qui compte beaucoup et qui a entrainé en particulier l’enthousiasme de Maurice Clavel, l’Affaire Lip, qui est dans les premiers mois de ce journal Libération, une occasion, pour lui, d’affirmer sa différence. Écoutons Maurice Clavel, le 5 juillet 1974.

[(Maurice Clave : Quand on interroge ces ouvriers, qui avaient fait un grand pas, un grand saut, pour des journaux, on les interroge avec les mots et le langage des journaux et ils se mettent à parler comme les journaux. Autrement dit, nos questions stéréotypées, structuralisées, comme on dirait aujourd’hui, fabriquent d’avance la réponse et de telle sorte que plutôt que d’envoyer le moindre reportage, qui aurait été journaliste au mauvais sens du mot, j’ai préféré, à la demande de mes camarades Libération, qui ont eu une très bonne idée de me faire cette semi-commande, j’ai eu l’idée de vivre auprès d’eux, de leur parler de tout, de leur demander de tout et d’abord d’eux-mêmes et accidentellement, par voie de conséquence, de leur lutte et alors j’ai eu des êtres. Et j’ai compris que dans ce conflit, le plus grave et le plus chargé d’espérance dans notre histoire encore une fois depuis trente ans peut-être, il y avait une sorte, excusez ce mot affreux, on a le jargon, on y peut rien, une sorte de dialectique entre l’individu et la collectivité, qui fait que cette lutte, grâce à la médiation surtout de Charles Piaget, qui est un homme admirable dont il faudra reparler, épanouissait, libérer et faisait en quelque sorte fleurir ou refleurir les individus, ou pour mieux parler les personnes, et que c’était cela qui enrichissait concrètement la lutte. Il y a une sorte de circulation perpétuelle entre l’individu et collectivité, c’est-à-dire le contraire de l’anarchie, sinon ça n’aurait pas duré si longtemps, et le contraire du totalitarisme que l’on retrouve partout même à gauche, dans tous les appareils de la gauche.)]

Jean-Noël Jeanneney : Cette analyse à chaud que Maurice Clavel fait de l’Affaire Lip vous paraît fidèle à ce qui s’est vraiment passé du côté de Besançon ?

Laurent Martin : Effectivement, l’Affaire Lip a été un des grands moments constitutifs, si l’on peut dire, aux fondateurs du lethos, Libération, c’est finalement des ouvriers qui prennent en main leur destin, qui se lancent dans une aventure d’autogestion…

Jean-Noël Jeanneney : Il s’agit des montres Lip.

Laurent Martin : Des montres Lip effectivement qui étaient en crise financière. Il y avait un dépôt de bilan de l’entreprise et les employés ont repris l’entreprise et ont fabriqué et vendu eux-mêmes ces montres. Libération avait envoyé une équipe là-bas qui avait suivi l’affaire avec passion. C’est en même temps un des moments de décantation dans les affrontements de conception que pouvaient avoir les journalistes de Libération, parce que là aussi on a retrouvé ce clivage entre ceux qui considéreraient que Libération, devait avant tout donner la parole justement aux ouvriers, au peuple et faire de Libération une sorte de porte-voix des ses ouvriers à qui on ne donnait pas la parole, dans une idée très soixante-huitarde finalement, de libérer la parole. Et d’autres qui considéraient que Libération devait avoir sinon une distance en tout cas une façon beaucoup plus professionnelle, encore une fois, de traiter cette affaire-là en donnant aussi des éclairages différents. Donc, ça a été aussi un des moments, une des raisons d’ailleurs de la crise de 74. Effectivement en 74, une partie de l’équipe, notamment Jean-Claude Vernier, et une partie des fabriquant aussi s’en vont de Libération et sont remplacés par d’autres journalistes notamment qui viennent des Cahiers de mai, une autre des publications post-soixante-huitardes, des gens comme Jean-Marcel Bougreau, Gérard Dupuy, Jean-Louis Péninou, qui arrivent à ce moment-là.

Jean-Noël Jeanneney : Mais cette opposition, vous la sentez comme constante, vous la sentez encore actuelle, cette opposition entre les deux tendances, les deux tentations, les deux philosophies, les deux conceptions du journal Libération ? Ou l’une a triomphé ?

Laurent Martin : L’une a triomphé. Il est très clair qu’il y a eu quand même une normalisation du journal. Ceux qui sont à la tête du journal aujourd’hui s’en défendent mais à partir du moment où le journal s’est lancé dans une volonté de la concurrence de la presse installée, notamment du Monde , il est clair que la démarche devait être forcément différente. Serge July disait - mais il le dit dès 73 finalement, donc on ne peut pas dire qu’il ait véritablement abattu ses cartes au bout d’un très long temps : « Libération devait être un France soir de gauche, France soir rouge ». Donc, c’est quand même l’idée que c’est un journal populaire mais pas forcément un journal fait par le peuple.

Jean-Noël Jeanneney : Alors, il y a des traits qui sont à l’époque constitutifs de Libération, par exemple, les attitudes sur les mœurs, ou la recherche d’un certain type de scoop à prix élevé.

Laurent Martin : Libération , ou en tout cas une certaine partie de la rédaction de Libération , se veut en avance sur les mœurs du temps et se veut être une force de progrès sur un certain nombre de dossiers, notamment le racisme, la place des femmes, l’homosexualité, toutes une série de dossiers effectivement extrêmement délicats…

Jean-Noël Jeanneney : Parfois jusqu’au marches de la pédophilie célébrée.

Laurent Martin : Oui, ce qu’on appelle les désirants, ils se heurtent effectivement à cette autre fraction de la rédaction qui sont les maos qui eux voient d’un assez mauvais œil finalement cette émancipation par le corps en particulier considérant qu’il y a là un danger d’effrayer les masses ouvrières qui n’ont pas cet affranchissement par rapport aux normes morales…

Jean-Noël Jeanneney : Les fameuses petites annonces.

Laurent Martin : Et notamment les petites annonces très crues, avec un langage très osé qui sont un peu la marque de fabrique de Libération première manière et qui vont ensuite être imitées par d’autres publications.

Jean-Noël Jeanneney : Dès ce moment-là, Le Nouvel Observateur a de petites annonces qui peuvent apparaître comme très osées mais qui n’emploient pas un vocabulaire aussi cru. Et cette histoire est scandée par des procès qui font beaucoup de bruit. On est au temps où Alain Peyrefitte est ministre de la justice, on est en janvier, on est en mars 79 et un fameux plaidoyer d’Henri Leclerc qui s’adresse au tribunal sans mâcher ses mots et qui dit : « Le sexe il n’y a donc que ça qui vous obsède ? Ce qui vous choque ce n’est pas l’occasion de débauche, ce sont les mots, leur crudité, leur absence d’hypocrisie. C’est cela que vous poursuivez alors que vous les employez avec un rire gras dans les soirées arrosées entre vous, tout magistrat que vous êtes. »

Laurent Martin : Oui, on voit que les mœurs sont aussi un moyen de faire de la politique. Il est clair que beaucoup d’eau est passée sous les ponts parce que les petites annonces, en particuliers pédophiles, qui sont tout à fait explicites, qui paraissent à cette époque-là, il serait inimaginables de les trouver aujourd’hui de les trouver dans un journal. Donc, il y a à la fois une avance et puis en même temps ce journal est poursuivi pour des raisons de mœurs qui souvent dissimulent en fait une volonté d’abattre le journal pour des raisons politiques puisque le pouvoir en place voit d’un assez mauvais œil les provocations permanentes de Libération. Donc, l’accuser, le trainer en justice pour les affaires de mœurs est aussi peut-être un moyen de le mettre à genoux en le faisant payer des amandes.

Jean-Noël Jeanneney : J’en reviens à un autre aspect qui est une originalité de ce journal de Libération, c’est un certain type de scoops, la fameuse histoire de la CIA.

Laurent Martin : Effectivement, Libération reçoit un jour une liste d’agents de la CIA en Europe et sans se poser vraiment beaucoup de questions, en faisant apparemment quand même un travail de recoupement et de vérification, publie la liste de ces agents et l’on dit que la publication de cette liste avait été la cause directe de l’assassinat d’un de ces agents, chef de poste à Athènes…

Jean-Noël Jeanneney : Richard Welsh.

Laurent Martin : Richard Welsh qui avait été assassiné, on ne sait trop pas qui d’ailleurs, mais probablement par un commando d’extrême-gauche en tout cas…

Jean-Noël Jeanneney : Un groupe qui n’a jamais été identifié. On est en décembre 1975.

Laurent Martin : Et ça a poursuivi d’ailleurs Serge July pendant des années. La CIA d’ailleurs n’a pas refermé le dossier et considère toujours que Libération sinon a joué un rôle important du moins était au courant de l’identité de ceux qui avaient perpétré cet attentat.

Jean-Noël Jeanneney : Serge July s’explique lui-même, quelques semaines tard, en janvier 1976.

[(Serge July : Il semble que la station de la CIA en France ne joue pas du tout le même rôle qu’elle peut jouer à Athènes ou au Pérou, c’est bien évident. Il semble que la station française a comme rôle de surveiller les mouvements de réfugiés Latino-Américains en Europe et éventuellement d’être une base en ce qui concerne le Moyen-Orient et l’Afrique. Alors, je crois que l’objectif pour nous était de rendre public cette réalité en France, donc des activités d’un service secret en France et deuxièmement, si j’ose dire mais c’est un peu pompeux, de déstabiliser la CIA, c’est-à-dire de faire en sorte de gêner son travail en France, ça la gêne effectivement et si j’ose dire de faire vaciller les vocations. L’interviewer : Avez-vous des preuves ? Serge July : La preuve n’existe pas en tant que quelqu’un pris sur le fait au sens où il montre sa carte de la CIA, où il est en train d’espionner dans une entreprise industriel, où en train d’infiltrer un mouvement révolutionnaire latino-américain. La preuve en ce sens-là n’existe pas. Elle existe au sens où la méthode mise au point est une méthode très sûre. Pour l’instant, sur l’ensemble des révélations qui ont été faites depuis deux ans, il y a eu à ma connaissance deux contestations par le Département d’État de ces noms. C’est-à-dire que tous les autres noms ont été de fait confirmés soit par silence, soit confirmés effectivement par le Département d’État comme étant des agents de la CIA. L’interviewer : Si on venez aujourd’hui vous proposez la liste des agents du KGB, vous le publieriez n’est-ce pas ? Serge July : On n’a aucune opposition de principe à publier la liste des agents du KGB en France ou en Europe à ceci près que cela demande un long travail de vérification. Je vais vous répète, en ce qui concerne le KGB nous n’avons pas la méthode d’analyse qui permette de vérifier si tel fonctionnaire de l’ambassade d’Union Soviétique, ou tel fonctionnaire de l’ambassade de Prague à Paris est ou non un agent des services secrets soviétiques.)]

Jean-Noël Jeanneney : Il faut rappeler que l’ambiance est marquée par le rôle ouvert de la CIA dans la chute du gouvernement Allende, deux ou trois ans auparavant, le coup d’État du Chili. Alors, est-ce que cette réflexion sur la preuve, dans la bouche de July, peut apparaître, Laurent Martin, un peu ambivalente ?

Laurent Martin : Effectivement, on se demande qu’elle a été la réalité du travail d’enquête de Libération à ce moment-là. D’ailleurs, Libération au fond n’a jamais versé dans le journalisme d’investigation. Il y a eu des enquêtes notamment dans les années 80 qui ont pu être importantes mais ce n’est pas ça son fond de commerce. Son fond de commerce c’est en particulier le journalisme de reportage, ce qui est quand même un peu différent.

Jean-Noël Jeanneney : D’ailleurs le journal a fait raté l’affaire Greenpeace dans les années 80, on peut le dire.

Laurent Martin : Ça, ce n’est pas vraiment du journalisme d’investigation. Publier une liste, plus ou moins recoupée, vérifiée ce n’est pas ce que l’on pourrait appeler du journalisme d’investigation. Ce qui est intéressant dans cette archive de Serge July c’est l’ambition finalement mégalomaniaque de Libération. Libération va faire vaciller la CIA ou tarir les vocations de la CIA, ça me fait penser au manifeste de décembre 72, quand Libération annonce sa création en disant que Libération va bouleverser la presse quotidienne.

Jean-Noël Jeanneney : Le Monde de Plenel, plus tard, n’a pas été entièrement libre de cette tentation.

Laurent Martin : Sans doute. Ça, c’est une tentation probablement récurrente mais Libération est animée véritablement par cette ambition sera en partie justifiée, en partie réalisée, mais en partie seulement. L’autre chose effectivement, c’est le lien avec le terrorisme.

Jean-Noël Jeanneney : Oui ça, il faut que nous nous attardions pour finir parce que c’est vraiment essentiel dans l’histoire de Libération.

Laurent Martin : Libération a été très proche d’un certain nombre de militants qui ont basculé dans la violence. En tout cas il s’est refusé à les condamner pendant longtemps considérant que la fin justifiant les moyens et que la société ne pouvant être changée que de la manière brutale et que finalement ces militants venant de la même famille qu’eux, il ne pouvait pas les condamner. En particulier, c’est ce qui explique le soutien à peine voilée apporté à La bande à Bader et là, c’est vraiment le moment où Libération bascule, si l’on peu dire, où Libération refuse en tout cas d’emboiter le pas, en tout cas de dire qu’il approuve le geste de l’extrême gauche allemande…

Jean-Noël Jeanneney : On voit cette évolution entre les premiers crimes accomplis par La bande à Bader et puis le moment où ils réalisent ce coup extraordinaire, lorsqu’ils enlèvent le chef du patronat allemand Schleyer, on est en septembre 1977, au prix du massacre de ses trois garde-du-corps et de son chauffeur, le Chancelier Helmut Schmidt refuse de négocier, de donner l’argent qu’on lui réclame et Schleyer est tué.

Laurent Martin : Effectivement, il y a cet épisode tragique, il y a également la prise d’otage par la Rote Armee Fraktion à peu près à la même époque, là aussi pour des motifs politiques et là c’est vraiment le moment où Libération refuse de dire qu’il approuve le geste de l’extrême gauche allemande…

Jean-Noël Jeanneney : C’est le fameux titre du 18 octobre 77 qui marque vraiment une rupture, lorsque le journal titre RAF/RFA la guerre des monstres.

Laurent Martin : Donc, il y a une mise sur un même plan, une mise en équivalence de ces deux ennemis, de ces deux adversaires alors qu’évidemment jusqu’alors la Rote Armee Fraktion était plutôt du bon côté, c’était ceux qui luttaient contre l’Etat totalitaire.

Jean-Noël Jeanneney : C’est fini. A partir de là plus de bienveillance pour le terrorisme.

Laurent Martin : Une vraie rupture qui est d’ailleurs assez mal vécue par un certain nombres de lecteurs de Libération, qui vont envahir le siège de Libération rue de Lorraine en exigeant de composer eux-mêmes le prochain numéro…

Jean-Noël Jeanneney : C’est un moment extrêmement métaphorique des tournants puisque c’est le dernier moment où certains lecteurs nostalgiques d’un premier Libération viennent tacher d’imposer leur volonté aux journalistes et finalement échouent.

Laurent Martin : Ils échouent effectivement puisque la direction de Libération refuse de céder au chantage.

Jean-Noël Jeanneney : On est en fin d’octobre 77.

Laurent Martin : Le moment est très tendu, il y a des menaces physiques qui sont faites. Et passé ce moment de crise, Libération ne reviendra jamais sur ses anciennes amours et continuera, plutôt prolongera vers une vision beaucoup plus démocrate, humaniste et rompra véritablement avec cette fascination pour la violence qui caractérisait ses débuts.

Jean-Noël Jeanneney : Il y aura en 78, ce qu’on appelait la crise du bunker. On a reproché à July et aux siens de s’enfermer contre le reste de la rédaction et en même temps, paradoxalement, on lui reproche de sortir trop du journal puisque c’est le moment où il devient un journaliste apprécié, salué, désiré ailleurs et notamment au club de la presse d’Europe1. ça, c’est une date très importante.

Laurent Martin : Effectivement, en 78 Serge July devient un invité permanent du club de la presse ce qui fait voler en éclats l’espèce de mirage ou de chimère d’une rédaction composée uniquement d’égaux…

Jean-Noël Jeanneney : Égaux, A U X

Laurent Martin : Au sens où tous les journalistes sont payés de la même façon et là on voit bien qu’il y a des différences.

Jean-Noël Jeanneney : En quelques années, tout va évoluer et le moment à cet égard qui vient scander cette évolution, c’est la suspension du journal au début de 1981, en février 81. Quand il réapparaît, juste après l’élection de François Mitterrand, le 11 mai 1981, c’est d’une certaine façon un autre journal avec Serge July à sa tête mais qui évidemment continue d’être marqué par sa genèse.

Laurent Martin : Serge July, comme un certain nombre de ses amis, qu’il a fait rentrés en 74, comme Marc Kravetz, entrée en 77…

Jean-Noël Jeanneney : Bien connu aujourd’hui par les auditeurs de France Culture, « Les matins de France culture ».

Laurent Martin : Décident finalement de crever l’abcès, décident d’en finir avec un fonctionnement autogestionnaire totalement paralysant. Pour provoquer la crise, Serge July, comme il le fera un certain nombre de fois au cours de l’histoire de Libération, met sa démission dans la balance et provoque un vote des rédacteurs…

Jean-Noël Jeanneney : Ça a toujours été efficace sauf la dernière fois, il y a un an.

Laurent Martin : D’ailleurs pas seulement des rédacteurs, l’ensemble du personnel de Libération est appelé à voter et, massivement, approuve le plan de Serge July qui consiste à mettre fin au premier Libération , à cesser la parution et à relancer le titre, quelques mois après, mais avec de nouvelles conditions. Serge July va réembaucher une partie du personnel, faire venir d’autres journalistes professionnels…

Jean-Noël Jeanneney : Accepter la publicité.

Laurent Martin : Accepter la publicité, accepter la hiérarchie des salaries et bientôt, très, très peu temps après, accepter les actionnaires extérieurs.

Jean-Noël Jeanneney : De fait obtenir une hausse des ventes puisqu’en 88, le journal peut s’enorgueillir de frôler les deux cents mille exemplaires, vendus en kiosque ou sur abandonnement.

Laurent Martin : Ça aura été son pic puis il redescendra. Il y a effectivement un moment, au milieu des années 80, où on a pensé, en tout cas où Serge July a pensé que Libération pouvait concurrencer un journal comme Le Monde et peut-être le dépasser en termes de lectorat et puis pour des raisons diverses, ce rêve ne s’est pas réalisé.

Jean-Noël Jeanneney : Quand vous regardez Libération d’aujourd’hui, avec ses difficultés dont il paraît en passe de sortir, vous êtes frappé par l’héritage des années 70 ou plutôt des années 80 ? Ça sera ma dernière question, Laurent Martin.

Laurent Martin : Ah ! il y a un peu des deux mais je crois que le Libération militant, le Libération vraiment différent, le Libération autogestionnaire, libertaire vécu, si je puis dire, ou a péri en 81. Après, ce qui s’est passé, c’est un Libération , disons, qui se battait d’avantage sur le créneau des journaux de qualité, avec là encore toutes une série de différences qui ont perduré notamment la liberté de ton, les titres en forme de jeu de mot, la qualité de la photographie qui est quand même très importante et qui a signé la spécificité et l’originalité du journal, tout cela…

Jean-Noël Jeanneney : Le relâchement du style aussi par rapport à la tradition du bien parlé, du bien dit, ça renvoie aux propos de Jean-Paul Sartre.

Laurent Martin : Un langage sinon fait par le peuple du moins destiné au peuple et donc rompant avec une certaine bonne correction qui était le lot des journaux déjà installés.

Jean-Noël Jeanneney : Sans qu’on soit sûr d’ailleurs que le peuple en question ne souhaite précisément la rigueur de cette rhétorique, mais ça nous conduirait trop loin. Laurent Martin, merci beaucoup.

Laurent Martin : C’est moi qui vous remercie.

Jean-Noël Jeanneney : Vous avez publié, l’année dernière, en Livre de poche, un inédit sur La presse écrite en France au XXe, ouvrage auquel je renvoie nos auditeurs. Nous avons également fait fonds, pour préparer cette émission, sur le livre Jean Guisnel, qui lui-même était de l’aventure et qui s’est fait ensuite historien du journal, Libération, la biographie, un ouvrage paru à la découverte en 2003.