Fabrique de sens
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24 h dans la vie de Chloé Delaume

samedi 7 novembre 2009

France Culture, dimanche 9 août 2009, « Vingt quatre heures dans la vie de… », par Colette Fellous avec Chloé Delaume, écrivain. Réalisation : Vincent Decque.

Édito : La scène se passe dans le 10ème arrondissement, dans l’appartement de Chloé Delaume. C’est là qu’elle fait vivre son laboratoire, ses chantiers sonores, son travail de la langue, elle nous raconte une de ses journées. Dans « Ma maison sous terre », à la page 49, elle écrit : « J’étais la fille d’un assassin et me voilà moins que ça encore. J’étais la fille d’un suicidé, à présent ce que je suis, dites-le moi Théophile, dites, comment ça s’appelle. » Sur les étagères, des poupées, des peintures, des livres. Dans la chambre, une collection de chaussures. Dans le placard, des robes, du noir et du blanc surtout. L’ordinateur contient ses musiques, ses chantiers, ses oratorios. On met une de ses chansons, elle lit sur la musique un extrait de son roman. Dans la soirée, on la suit dans l’île St-Louis pour une rencontre aux Mille-feuilles de Frédéric Fredj au restaurant Les fous de l’Isle.

Une émission Transcrite par Maryse Legrand, psychologue clinicienne : Je m’en suis tenue à reprendre l’entretien in extenso. J’ai conservé le contenu et la forme orale des propos. J’ai tenté, par la ponctuation, de rendre le rythme des phrases. J’ai mis par ci par là, des points d’interrogation, lorsque je ne suis pas sûre d’un mot, d’un groupe de mots, d’un nom propre ou de leur orthographe. Merci de compléter ou de me signaler toute erreur, faute ou autre coquille relevées à la lecture de cet écrit, en m’adressant vos remarques à maryselegrand[@]orange[.]fr

Vous pouvez lire d’autres contributions de Maryse Legrand sur le site de l’Institut ESPERE.

Colette Fellous : Voilà un peu de Coca light, pour commencer. C’est toujours bien pour commencer, le Coca light, Chloé.

Chloé Delaume : Moi, je bois que ça de toute façon, toute la journée. Mon mari préfèrerait que je boive du thé parce que c’est plus sain. Mais je fais une bouteille d’un litre et demi dans la journée…. Voilà !

Colette Fellous : Voilà, donc c’est ici, c’est votre laboratoire on pourrait dire.

Chloé Delaume : Oui, c’est mon labo, qui fait salon aussi, quand il y a du monde, ce qui est assez rare, parce que je suis plutôt euh… enfin, si, j’ai des amis mais je les vois plutôt à l’extérieur, en fait. Tous les week-ends je m’octroie une pause de travail le vendredi soir. Une fois par mois j’organise dans une petite galerie qui s’appelle Mycroft, des lectures ou des événements autour de la littérature. Là on se retrouve tous… Je vais chercher mes cigarettes…

Colette Fellous : Avec cette musique aussi en boucle qui…

Chloé Delaume : J’écoute beaucoup de musique c’est vrai…

Colette Fellous : Qu’est-ce que c’est, cette musique là ?

Chloé Delaume : C’est Coyle ( ?), c’est un groupe qui a été fondé, que je ne dise pas de bêtise, dans les années 80. En musique expérimentale, Coyle ( ?), c’est un des groupes les plus beaux, enfin il y a des morceaux qui sont vraiment magnifiques, enrobants, englobants, atmosphériques et en même temps un peu effrayants, très, très… enfin, moi je viens du gothique pour la musique, donc j’ai vraiment deux courants, c’est la goth et sinon ce qu’on appelle, les jeunes gens modernes, le post-punk français, en fait et puis sinon, mon vice, c’est Indochine…

Colette Fellous : C’est une constante ?

Chloé Delaume : C’est une constante depuis mes onze ans, depuis que je les ai découverts. Il faut que j’aille chercher un cendrier maintenant, je suis désolée… Voilà, on est installées…

Colette Fellous : Alors comment se déroule une journée par exemple ?

Chloé Delaume : Moi, ce n’est pas très excitant mes journées. Je me réveille vers 11 heures maintenant parce que je me couche plus à 8 heures du matin. Je travaille pendant 2 heures, je me décide à prendre enfin ma douche, je vais chercher des cigarettes et puis après je retravaille en fait. Il y a les coups de fil parce que c’est vrai que comme je fais pas mal de collaboration ou de travaux de commande, y a à gérer ça, y a aussi l’aspect administratif aussi parce que c’est vrai que chez les écrivains, disons dans mon genre, qui gagnent… enfin qui ne vendent pas beaucoup, et qui du coup sont obligés de faire pas mal de textes de commande ou de performance en parallèle, il faut courir après les sous. En plus, administrativement j’ai beaucoup de mal avec le Kafkaland. Donc, je ne m’en sors pas très bien et puis sinon ben c’est du travail. En ce moment c’est majoritairement du texte, parfois c’est aussi du son quand je travaille sur des performances ou des pièces sonores. Mais là, j’ai moins le temps en ce moment parce que j’ai un essai pour les PUF à faire. Je travaille sur un Oratorio aussi avec une musicienne, ça me fait beaucoup, beaucoup de boulot, mais de toute façon je suis workholic moi, donc, j’ai toujours beaucoup de boulot.

Colette Fellous : Oui, c’est ça un laboratoire en même temps, c’est la recherche permanente.

Chloé Delaume : Oui oui, il ne faut pas que ça s’arrête.

Colette Fellous : Dans tous les domaines.

Chloé Delaume : Oui, oui, je ne peux pas me contenter de faire un roman par an, je m’ennuierais terriblement puis en plus le roman me prend pas un an, donc il faut que je m’occupe et je m’intéresse trop aux pratiques transdisciplinaires pour pas essayer de les pratiquer quoi ! Donc… je bosse beaucoup.

Colette Fellous : Oui, « Dans ma maison sous terre », vous l’avez écrit en combien de temps ? On peut dire toute la vie aussi…

Chloé Delaume : Oui, « Dans ma maison sous terre », en terme de travail, ça a été le plus gros chantier, certainement pas à cause de la quantité, parce que c’est un livre épais assez long à mener, mais « Dans ma maison » j’ai passé 7 mois en autarcie totale, sachant que je travaillais en parallèle avec Aurélie Sfez qui a fait la musique et que parfois, elle, elle essayait de transposer la syntaxe en musique, mais de temps à autre, je corrigeais le texte en fonction de la musique aussi.

Colette Fellous : Et c’est un livre qui englobe tous les autres en même temps ?

Chloé Delaume : Oui, c’est un peu la phase finale de… Moi je voulais plus… enfin… travailler sur l’histoire familiale après « La vanité des somnambules » qui venait clore « Les mouflettes » et « Le cri du sablier », c’était un triptyque pour moi et il en était plus question. C’est vraiment quand j’ai été hantée à partir de 2004 par ma révélation identitaire, à savoir que mon père n’était pas mon père, alors que j’avais travaillé sur le père, le problème de l’héritage etc. dans « Le cri ». Du coup « Dans ma maison sous terre », je me suis repenchée sur cette trame autofictive plus traditionnelle finalement, que mes expériences données où il s’agissait de profiter d’un internement pour travailler sur le vécu en hôpital psychiatrique par le biais de personnages mais à la fin la narratrice s’avérait être moi.

Colette Fellous : Oui ce qui est extraordinaire, Chloé Delaume, c’est que vous vous êtes recréée complètement, depuis l’éclatement, on peut dire dans votre enfance, de cette histoire familiale tellement forte. Vous avez déployé une énergie incroyable, presque recrée vraiment un être. Alors peut-être que vous pourrez nous raconter cette chose inouïe.

Chloé Delaume : Disons que moi j’avais la sensation depuis toute petite d’être une sorte de personnage secondaire voire une figurante dans un roman familial assez malsain et très, très mal écrit. Mon père était excessivement violent, pas souvent là parce que capitaine au long cours. Ma mère était, a posteriori et avec des discussion avec ma psychiatre, je me suis rendu compte qu’elle était bipolaire en fait, enfin donc maniaco-dépressive, ce qui fait qu’elle avait des sautes d’humeur et des phases très dures à vivre pour une petite fille. On avait un lien qui ne se passait que par le langage, on n’était pas du tout dans l’affect. Elle était dans la transmission des mots et de la littérature en fait. Par contre, du coup je lui dois. Ça aurait été différent...

Colette Fellous : Vous avez lu beaucoup…

Chloé Delaume : J’ai lu beaucoup très petite.

Colette Fellous : À cause de ça…

Chloé Delaume : Elle m’a appris à lire très petite, en CP. Je me suis beaucoup ennuyée parce que je lisais déjà de la bibliothèque verte et apprendre que « papa fume la pipe » ça m’intéressait pas beaucoup. Et puis après, il y a eu la scène fondatrice par rapport à mon écriture qui était le meurtre de la mère par le père, par un fusil à bout portant, dans la cuisine. J’étais à un mètre, je me suis pris de la cervelle sur la figure et à partir de là, ben j’ai eu une crise d’aphasie en fait pendant plusieurs mois, et quand j’ai repris la parole, j’avais beau n’avoir que onze ans, j’ai toujours été persuadée que je la reprendrais pour de bon. Donc ensuite je me suis retrouvée chez mon oncle et ma tante où j’étais encore, oui, un personnage de fiction très, très secondaire, puisque eux avaient leur propre fille et que j’étais un peu… pi j’étais bizarre, enfin, il faut se mettre à leur place aussi, ils n’avaient pas les outils intellectuels pour comprendre, ni psychologiques, et je pense que j’étais une adolescente assez dure, très, très morbide, qui faisait des tentatives de suicide tout le temps, habillée toujours tout en noir avec les cheveux crêpés, qui faisait de la sorcellerie. Ce n’était pas très pratique pour eux. Et quand j’ai décidé de me mettre… enfin, j’ai écrit très, très tôt, ma mère pour avoir la paix comme je ne savais pas dessiner, elle me disait « Bon alors là, tu vas me faire un poème sur le soleil en huit pieds, ça s’appelle un octosyllabe, voilà, tu reviens quand t’as fini. Très bien, on va faire les alexandrins. Alors, maintenant, on va apprendre les dodécasyllabes, y a pas de coupure à l’hémistiche ». Enfin, c’était une façon de m’occuper, donc y avait un côté ludique et naturel, du coup spontané. À ça ( ?), d’où mon utilisation des alexandrins souvent dans le boulot. Et puis, après, quand j’ai décidé d’écrire pour de vrai, enfin, je veux dire, de passer à la phase de publication, ça a commencé par une revue, ensuite j’ai fait mon premier manuscrit. Là il s’agissait de se recréer une identité, donc j’ai changé de nom, j’ai choisi Chloé à cause de « L’écume des jours », Delaume à cause de « l’Arve et l’Aume » d’Arthaud, sa traduction de « L’autre côté du miroir » de Lewis Carroll et à partir de là, je me suis définie comme un personnage de fiction qui écrirait…

Colette Fellous : Donc, là vous aviez quel âge ?

Chloé Delaume : Vingt euh…

Colette Fellous : Vingt ans… vingt-deux… ?

Chloé Delaume : Vingt-sept ans. Donc peut-être j’ai commencé à m’appeler Chloé à partir de mes vingt-six, vingt-cinq, et là ça a été très, très ferme. J’ai trouvé l’autofiction comme force politique pour me réapproprier ma narration propre par rapport à la fiction collective familiale, mais collective en général enfin…, j’étais située à une période, je crois beaucoup au fait qu’on soit tous écrits, par les médias, la fiction économique, par le story telling, par les fictions religieuses aussi, sociales, culturelles, et j’ai décidé de prendre ma narration propre en main à ce moment-là, de façon…

Colette Fellous : De vous inventer…

Chloé Delaume : Voilà, de me recréer complètement.

Colette Fellous : Entièrement à vous en fait.

Chloé Delaume : Voilà. À moi. En réutilisant le passé comme matériau de travail et le devenir en essayant de le modifier, à ma façon, pour en tirer, ben, de la littérature. Et ce qui est amusant c’est que quand j’étais petite je savais vraiment pas quoi faire de ma peau et même plus jeune jusqu’à ce que je commence à publier parce que j’ai pas du tout de compétence dans le monde réel enfin, je veux dire quand j’ai essayé de travailler comme tout étudiant en entreprise, au bout de trois mois je démissionnais en me gavant de Lexomil, c’était vraiment très violent et pi j’ai pas un rapport au monde très évident. Je suis beaucoup moins sauvage qu’avant et j’ai plus d’empathie aussi mais j’ai une difficulté à m’inscrire dans la fiction collective sociale, ça c’est sûr, et du coup ça pouvait être très douloureux parce que je ne trouvais pas ma voie. Je n’étais pas capable de passer mon Capes parce que j’ai un petit problème de dyslexie qui fait que de toute façon y avait des fautes partout et pi c’était une grosse capacité de travail et de rentrer dans un moule qui m’était impossible. J’avais fait Lettres modernes et à partir de là, voilà, qu’est-ce que j’allais faire de ma vie ? Alors j‘ai commencé comme critique littéraire au « Matricule des Anges », en fait. J’avais rencontré Thierry Guichard. J’avais habité un an à Montpellier, mais ça ne rémunérait pas. J’ai travaillé deux ans dans la prostitution traditionnelle en bar… Et j’écrivais à côté. Là c’est peut-être la phase de ma vie où j’étais le plus en adéquation, - enfin, avant, évidemment de lier ma vie et l’écriture, de façon terminale et alimentaire aussi -, puisqu’il y avait une aliénation du corps mais pas une aliénation de l’esprit, alors que dans tous les travaux, que ce soit à la caisse à Carrefour, vendre des fringues ou tous les petits boulots qu’on fait, j’avais pas seulement la sensation d’épuisement physique, mais vraiment une sensation d‘aliénation mentale très, très, très vive. Et puis ensuite ben j’ai commencé à trouver des plans comme on dit quoi, c’est-à-dire qu’à partir du premier roman pas trop, parce que c’était des publications de petites revues pas rémunérées. À partir du deuxième, j’ai eu le prix Décembre, ça m’a permis de vivre pendant un an avec la dotation…

Colette Fellous : Avec Le cri du sablier ?

Chloé Delaume : Avec Le cri du sablier et puis après, ben, entre les avaloirs, les performances, les droits d’auteur pour les petits textes de commande ben on se débrouille quoi et pi bon c’est vrai que j’ai la chance d’avoir un mari qui lui, a un salaire fixe donc on peut survivre.

Colette Fellous : Et en fait dans ce trajet il y a toujours cette présence du corps. Est-ce que c’est votre corps ? Est-ce que c’est votre corps ancien qui a été témoin de l’horreur ? Est-ce que vous, vous avez changé de corps ? C’est très intéressant aussi ce lien peut-être, entre le corps, peut-être, nouveau ou inventé, et le corps réel. Qu’est-ce que c’est un corps réel ? Est-ce qu’on porte son corps toute sa vie ? Est-ce que c’est le même si on change de nom ? Est-ce que… Ce sont des questions aussi qui hantent un peu l’écrivain ?

Chloé Delaume : Qui hantent tellement que je suis en plein dedans mais seulement maintenant. C’est-à-dire que pendant longtemps enfin, moi j’ai plutôt… Alors, je ne suis pas schizophrène, je suis bipolaire à tendance psychotique donc je n’ai pas le problème du corps sans organes, mais j’ai une sensation de flottement, je l’habite très peu mon corps. Et là, depuis quelques semaines seulement, j’ai pris conscience que j’étais dans le contrôle de ma vie plutôt bien, mais pas du tout dans le contrôle du corps, j’avais des accès d’hyperphagie puisque je me faisais pas vomir derrière donc ce n’est pas de la boulimie, c’est vraiment de l’hyperphagie très, très fort…

Colette Fellous : Qu’est-ce que c’est l’hyperphagie ?

Chloé Delaume : C’est-à-dire se gaver jusqu’à ce que les parois stomacales éclatent littéralement et je me suis rendu compte il y a peu que c’était une manifestation de la pulsion de mort donc j’ai pris beaucoup de poids ces dernières années, je pense que c’était… j’ai plus de pulsion de mort classique comme avant, j’ai fait ma dernière tentative de suicide il y a six ans maintenant et j’ai décidé que je n’en ferai plus. J’ai la volonté de vivre désormais puisque j’ai trouvé quoi faire de mon existence et que je ne souffre plus de ce que j’appelais dans une pièce de théâtre que j’ai faite sur le suicide récemment, la thanatopathie en fait. Je crois que je ne suis plus atteinte par ce mal-là, mais il y avait un rapport compulsif et pulsionnel à la nourriture qui revenait à de la pulsion de mort, donc là j’essaie de le cadrer, je fais très attention et j’essaie de réhabiter mon corps par le biais de ce régime drastique que je suis en train de m’imposer pour me rendre compte aussi davantage des sensations physiques tout ça. Je suis très éloignée de mon corps, je l’habite vraiment très très peu et assez mal, en même temps, je somatise parfois assez violemment et pi je suis la reine des bleus. Alors, Lacan disait le Réel c’est quand on se cogne, et je me rendais compte, enfin je me rends compte que mon corps est réel à force de voir que j’ai des bleus partout parce que je passe mon temps à me cogner absolument partout sans m’en rendre compte. Donc, il s’agit en ce moment de réhabiter ce corps, parce qu’effectivement, je pense (avoir) assez bien réussi à me réapproprier une nouvelle identité fixe, fixe au sens de pas mouvante et donc, il y a rien de schizophrénique là-dedans, c’est vraiment quelque chose de volontaire et d’esthétique j’ai envie de dire, c’est une démarche artistique, en fait mais le corps est le seul, le seul point d’ancr.., qui pourtant est le point d’ancrage principal, où j’ai pas encore résolu l’affaire. Donc là je vais m’y mettre mais il fallait faire les choses petit à petit mais ça a été un gros boulot, je partais de loin.

Colette Fellous : Oui, de très loin, avec, justement, ce baptême de Chloé Delaume et qui a été donc remis, après encore en question. Je me réfère à votre livre « Dans ma maison sous terre » justement, il y a quelques années où tout ça a encore… tout ce travail titanesque, a été ébranlé en fait par une nouvelle, comment on peut dire, une nouvelle annonce…

Chloé Delaume : Une nouvelle donne…

Colette Fellous : Une nouvelle donne, voilà… comme une carte encore qui arrive et qui redistribue tout le scénario de votre vie.

Chloé Delaume : Oui, ça a été quelque chose de l’ordre de l’atomisant, vraiment, c’était en 2004, j’étais en train de travailler sur « Certainement pas », qui est un livre avec une structure de jeu du Cluedo, qui se passe dans un hôpital psychiatrique où je réglais mes comptes via les personnages avec toutes les personnes qui m’avaient fait plus ou moins du mal à cette période. L’idée c’était que les personnages avaient abandonné l’éthique à un moment donné, avaient basculé, ils se retrouvaient réfugiés dans des pathologies pour pas assumer, d’avoir tué le docteur Lenoir qui, en fait était l’éthique, donc j’étais dans des problématiques beaucoup plus politiques en fait, et là j’ai ma cousine maternelle avec qui… - j’ai plus de rapport avec ma famille depuis mes dix-sept ans, depuis que je suis partie de la maison -, qui me contacte, qui me dit qu’il faut absolument qu’on se revoient, qui me dit qu’elle a besoin d’une grande sœur, enfin tout ça me dégoutait un peu parce que ça me parlait pas plus que ça. J’y vais et là elle m’annonce avec un grand sourire, que ma grand-mère l’a chargée de me prévenir de ce qu’elle a appelé « une bonne nouvelle », à savoir que mon père était pas mon père. Et là ça a été abyssal parce que j’avais pas le temps de me consacrer à cette nouvelle donnée, j’avais ce travail à rendre, je rends toujours mes livres très en retard en plus, donc il n’était pas question de ça. Les livres suivants, j’avais d’autres projets, plus expérimentaux à développer et je ne voulais pas revenir là-dessus, je m’étais dit, je ne veux pas en entendre parler. Et puis j’ai été rattrapée. « Dans ma maison sous terre », à la base ça devait s’appeler « Le lys des morts », ça avait rien à voir, c’était l’histoire de Théophile et Louise. Louise une morte, Théophile un vivant, une histoire d’amour, le chœur des morts autour, un livre choral, une sorte de grand Requiem et puis j’avais une telle haine pour le secret de famille enfin, cette grand-mère qui n’a pas attendu de me dire ça quand j’avais encore de la haine pour le père assassin, qui me laisse fermer le livre où je règle mes comptes et où je pense gagner quoi, enfin, me reconstruire en tout cas, la résilience au sens de Cyrulnik commençait vraiment à opérer enfin, j’allais nettement mieux, j’avais trouvé la bonne psychiatre qui m’avait bien diagnostiquée – la psychanalyse ne peut rien pour moi puisque j’ai des problèmes chimiques… en fait je produis pas assez de sérotonine – et là, je me retrouve avec cette haine débordante et surtout la sensation de plus savoir qui je suis, alors que ça faisait effectivement des années que j’avais travaillé à cette reconstruction acharnée, vraiment acharnée. Donc ça a été très difficile et du coup, après mûre réflexion je me suis dit « Bon ben voilà, y a un rebondissement dans l’histoire familiale, ça a du sens littérairement de revenir sur ce rebondissement-là ». Ça va devenir « Dans ma maison sous terre » et il s’agira de revenir sur l’histoire familiale et cette fois de façon définitive parce que de toute façon on ne va pas m’expliquer que ma mère n’était pas ma mère donc je pense que… On ne va pas découvrir non plus que je viens de la DASS, donc je pense que là…

Colette Fellous : Peut-être qu’on va découvrir votre père… votre vrai père…

Chloé Delaume : Mais ça, je n’en ai pas envie parce que, j’ai réfléchi…

Colette Fellous : Et si ça arrivait…

Chloé Delaume : Si ça arrivait, je n’en sais rien. Ce qui est sûr c’est que je veux pas partir à sa recherche, parce que l’histoire est trop lourde, il s’agit pas d’un truc classique d’un monsieur qui a abandonné la femme enceinte, où il s’agirait d’aller voir un monsieur qui maintenant aurait un certain âge, probablement une famille, une vie construite, il faisait des études de médecine, c’est la seule donnée que j’ai, donc peut-être même qu’il est devenu médecin, que c’est un bourgeois confortablement installé et je me vois mal sonner à sa porte si jamais je trouve sa trace tout en disant « Bonjour, je suis la fille de Swazic dont vous ne vous souvenez pas puisque vous avez eu peut-être qu’une vague aventure avec elle. Cette femme s’est retrouvée enceinte de vous, du coup elle a épousé un monsieur qui l’a assassinée par la suite ». C’est charmant comme données quand même ! Ce n’est pas possible, on ne peut pas se permettre d’aller débouler dans la vie des gens pour leur donner de telles informations perturbantes quoi ! Finalement c’est mon problème à moi, ça. Pas à lui. Et le fait d’être une bâtarde me pose pas tant de problèmes que ça. Finalement ça m’a presque peinée de savoir que je n’étais pas la fille de cet assassin parce que d’abord j’ai compris avec le temps qu’il était bourreau soit, mais qu’il en avait bien bavé aussi du fait d’être un libanais dans une famille objectivement raciste qui niait, puisque moi, je devais faire croire à l’école que mon père venait du Sud voire de Marseille, mais il n’était pas Libanais. On cachait ça depuis la naturalisation de mon père et ma mère a jamais assumé d’avoir épousé un Abdallah. Et puis, à propos d’Abdallah, il a son frère Georges Ibrahim qui est donc membre des FARL, les Forces Armées Révolutionnaires Libanaises qui est encore incarcéré pour des crimes mais pas d’attentats puisque les attentats ça a été démontré, ce n’était pas lui, la rue de Rennes. Et j’ai une proximité politique je dirais avec lui quelque part, enfin, pas avec autant de virulence et de radicalité parce que j’ai vieilli et que je n’aspire plus à faire la révolution comme quand j’avais vingt-cinq ans mais il y avait quelque chose d’intéressant dans ce sang. Et ça on me l’arrachait aussi et, alors que j’avais dû me constituer avec, donc je crois que ça a été, oui, beaucoup de rancœur, enfin… D’où le fait que le livre, une des pistes du livre, c’est d’écrire un livre de vengeance en fait.

Colette Fellous : Mais lui, est-ce qu’il savait que vous n’étiez pas sa fille ? Ou est-ce que votre mère… C’est ambigu parce qu’il y a la chanson de Sacha Distel, alors moi je me suis référée aux paroles de la chanson de Sacha Distel qui est importante aussi.

Chloé Delaume : Oui. Ton père n’est pas ton père, mais ton père ne le sait pas.

Colette Fellous : On ne sait pas s’il le savait ou pas.

Chloé Delaume : Je ne sais pas non plus. J’ignore si le fait qu’il… Est-ce qu’il l’a épousée parce qu’il savait qu’elle était enceinte auquel cas il assumait l’enfant et on comprend mieux pourquoi il m’appelait l’enfant, pourquoi est-ce qu’on a mis tant de jours à me trouver un prénom. Pourquoi est-ce que j’étais aussi mal considérée et…

Colette Fellous : Il vous appelait l’enfant ?

Chloé Delaume : Oui. Et puis bon, victime de mal…, j’aime pas trop victime mais c’est quand même le cas, victime de maltraitances, qui n’étaient jamais sexuelles, ça je présume quand même, il s’agissait de coups parfois très cruellement organisés avec un dispositif assez sadique mais je sais pas si c’était pour ça, enfin, que le fait de pas être sa fille faisait que j’étais un poids ou si, il l’a jamais su ou… De toute façon il l’a obligatoirement su parce que quand on regarde les dates de la rencontre, les dates du mariage etc. y a deux mois d’écart. Donc de toute façon il s’est fait berner à un moment donné donc est-ce qu’il était en colère de s’être fait berner ? Est-ce qu’il était content d’épouser une française pour pouvoir être naturalisé, fuir le pays en guerre etc. ? Je n’en sais strictement rien, je pourrais effectivement, par le biais des membres de la famille paternelle... - maternelle j’ai vraiment plus du tout envie de leur parler -, mais cette reconstruction-là ne m’intéresse pas. Peut-être parce que littérairement elle est tellement banale. Donc je pense que ça m’apporterait rien pour savoir qui je suis et qui je suis j’ai décidé de… Oui j’ai décidé qui j’étais donc maintenant ça va et ce n’est pas un problème. Mener l’enquête aurait été narrativement peut-être quelque chose d’intéressant si j’étais une baroudeuse, comme expérience de vie... Je suis beaucoup trop paniquée dès que je prends le métro pour aller débarquer à Beyrouth et aller faire les archives des hôpitaux pour voir où travaillait ce monsieur dont j’ai qu’un prénom, enfin… Prénom que j’ai d’ailleurs complètement par hasard pas retenu.

Colette Fellous : Mais c’est vrai que vous dites que vous n’êtes pas baroudeuse mais y a un côté baroudeur dans l’écriture. Y a quelque chose d’une découverte permanente, d’une phrase qui s’invente, qui se casse parfois et en ça, y a une vraie invention littéraire, à partir de cette histoire terrible.

Chloé Delaume : Oui, mais le corps n’est pas mis lui, en danger dans cette histoire d’aventure. Le corps lui, est statique, devant l’ordinateur, c’est l’esprit qui se promène, c’est l’esprit qui prend des risques donc du coup je suis pas… quand je mène des enquêtes préliminaires pour mon travail ça va être dans des endroits qui me sont familiers comme Sainte-Anne ou ça va être dans les cimetières et ça se passe beaucoup par Internet, sinon je me déplace pas physiquement.

Colette Fellous : Ce qui serait bien peut-être, Chloé Delaume, c’est de faire entendre, vous savez, la musique qui accompagne…

Chloé Delaume : La bande originale ?

Colette Fellous : La bande originale qu’on trouve sur votre site Internet mais en fait on pourrait nous, lire, et écouter en même temps.

Chloé Delaume : Je peux expliquer comment ça a été construit… parce que l’histoire est rigolote. En fait il y a quelques années de ça, quand je travaillais sur la télévision, j’ai vu André Manoukian, vous savez ce monsieur qui est jury à la Nouvelle Star mais qui, par ailleurs, travaille en musicologie de façon assez sérieuse, enfin, sérieuse, très cosmogonique et un peu barrée. Et il a mis au point un logiciel qui permet à partir de votre prénom, de votre nom, de votre date de naissance, de définir l’équivalent d’un thème astral mais musical. Et du coup je l’ai contacté parce que moi, en autofiction, ça m’intéressait beaucoup qu’il me fasse mon thème musical. Donc en fait, j’ai eu le thème musical de Chloé Delaume, mais aussi de Nathalie Dalain qui était mon nom d’avant et de Nathalie Abdallah qui était ma toute première identité avant la naturalisation de mon père et de là, Aurélie Sfez a fait dans le tout dernier morceau qui s’appelle Post scriptum une sorte de variation où on a l’évolution des trois noms qui deviennent Chloé Delaume à la fin, donc je vais passer ça.

[Séquence musicale qui peut être écoutée sur le site de Chloé Delaume]

Lecture de Dans ma maison sous terre (début du livre) : « Ce que je fais ici c’est rester sur cette tombe. B5. Touché, coulé. […] La recette des meilleures soupes ne circule qu’en famille.

Colette Fellous : On continue la journée avec vous, Chloé Delaume. Donc on est toujours chez vous comme vous le faites tous les jours à travailler dans votre salon-laboratoire. Y a tellement de choses, on aimerait les décrire, presque, mais on ne va pas se mettre à tout détailler mais y a des… quelques objets comme ça, qui m’intriguent comme ce tableau qui est au-dessus de votre ordinateur…

Chloé Delaume : C’est une photographie de David Lachapelle. C’est la seule chose qui coûte un peu d’argent que j’ai chez moi. Avec le prix Décembre, je me la suis achetée mais c’est un David Lachapelle époque 80, quand il n’était encore pas dans la publicité ni la vulgarité parce que les derniers travaux de Lachapelle j’aime pas du tout. C’était bien avant qu’il s’accoquine avec Lavazza. C’est une sorte de labyrinthe de buis un peu à la Alice, avec une jeune femme qui ressemble à une poupée démantibulée avec une grande robe blanche et une petite… et son escarpin tombé loin du pied. Mais j’ai un rapport très naïf, très direct, avec les œuvres où c’est l’émotion qui parle d’abord, et cette photo j’ai vraiment eu envie de l’avoir à moi quoi. Sinon y a un tas de bricoles dans tous les sens là. Ça… c’est une figurine Sims parce que les Sims c’était… ça a été deux ou trois ans de travail. Il y a une lampe Godzilla, mais ça appartient à mon mari, parce que mon mari est un geek donc il est… y a un Batmann de deux mètres dans son salon, dans son bureau enfin… C’est vraiment l’archétype du type fou d’informatique et de culture Mad Movie et pi, y a des livres pour enfants en décoration, des poupées bébés à camisole…à camisole et chaine. Enfin, y a un peu de tout quoi ! Y a, bizarrement bon, un peu de livres, mais c’est vrai que ma bibliothèque peut apparaître assez… - à part qu’elle soit en bordel absolu -, un peu mince, parce que les livres, je… C’est pour ça que j’ai ce rapport aux livres numériques, où j’attends… Les livres pour moi ça doit circuler, donc à part mes outils de travail, donc, Queneau, Perec, Racine tout ça je… et Vian, bien sûr. Schul ( ?), Guyotat, je garde, enfin, je rachète, mais le reste c’est surtout une bibliothèque contemporaine et je fais circuler les objets.

Colette Fellous : Et j’aime bien que vous citiez Racine parce qu’il y a des vers dans vos livres.

Chloé Delaume : Ah Racine ça a été un choc…

Colette Fellous : Les vers on les entend…

Chloé Delaume : Oui oui, il y a des alexandrins ou des structures en 6/12.

Colette Fellous : De prose, on entend un rythme.

Chloé Delaume : Oui ça c’est très important parce que pour moi l’alexandrin est vraiment la forme parfaite en fait et c’est ça qui est intrigant chez Racine, c’est que finalement y avait des universitaires enfin, de nombreux universitaires se sont penchés sur son cas et c’est un des dramaturges enfin, ou en tout cas un des auteurs qui a un lexique excessivement réduit en fait. C’est les mêmes termes qui reviennent en boucle tout le temps, même ceux qui sont un peu académiques et pompeux et bizarrement, ça ne s’entend pas par la magie de l’alexandrin et pi je crois que j‘ai aussi cet amour du ver blanc parce que le ver blanc c’est aussi l’asticot dans le corps des morts donc c’est une métaphore facile mais qui moi, m’arrange bien et qui fait assez sens et pi de toute façon, spontanément, c’est les alexandrins qui me viennent. Mon travail consiste généralement à surtout casser l’alexandrin ou le remettre en place différemment, à l’allonger, à le séquencer parce que sinon j’écris en 12, souvent, et ça pourrait agacer le lecteur à force, ou devenir un tic, un procédé, donc, mais spontanément c’est ça qui sort…

Colette Fellous : Oui, y a toujours ce lien avec les mots, très physique.

Chloé Delaume : Ah, oui ! Quand j’étais petite je les collectionnais dans un carnet en fait. J’avais un carnet de mots rares ou bizarres comme on collectionne les timbres, les papillons ou je ne sais quoi et j’ai égaré ce carnet à la mort de mes parents en fait puisqu’on a per… enfin le déménagement a été fait dans des conditions un peu d’urgence donc je n’ai pas récupéré mes affaires d’enfant et donc et c’est dommage.

Colette Fellous : Ils sont allés où ?

Chloé Delaume : On sait pas, ça a dû être donné, vendu, ou mis dehors mais les grands-parents… personne n’était en état psychique de gérer ça de toute façon, c’était trop violent. Y avait eu déjà un truc horrible qui était que nous étions dans un HLM et l’Office HLM ne voulait pas évidement récupérer la cuisine dans l’état dans laquelle elle se trouvait, donc ce sont des membres de ma famille maternelle, un grand oncle et un ami du grand oncle qui ont dû nettoyer le sang dans la cuisine, quand même… ça a été très dur pour la famille à assumer tout ça je crois, donc du coup je crois, enfin, moi il était hors de question que je retourne dans l’appartement. On m’a pas laissé faire, alors que en fait, je voulais, mais bon ils ont bien fait de pas céder donc du coup j’ai récupéré, je ne sais pas, ma collection de Charlotte aux fraises et quelques bouquins et mes habits mais tout ce qui était de l’ordre, qui ressemblait à du bordel dans le bureau, ça a été mis sûrement à la poubelle. Donc j’ai perdu ce carnet rose, où je consignais tous mes mots avec la définition recopiée bien sagement dans le Petit Robert.

Colette Fellous : C’était votre refuge aussi ?

Chloé Delaume : C’était… oui mais les mots ça a toujours été vraiment, enfin, c’est comme la phrase au commencement était le Verbe. Pendant très longtemps je n’entendais pas Verbe avec une majuscule, c’et-à-dire j’entendais bien au commencement était le langage, mais j’entendais en plus au commencement était le verbe au sens de faire ou être. Enfin, quelque chose de très actif en fait dans la langue…

Colette Fellous : Verbe, verber…

Chloé Delaume : Exactement et du coup c’est un peu comme ça que je l’applique maintenant aussi et pi je crois qu’on est dans un monde où y a plus que les mots qui peuvent nous sauver parce que le pouvoir s’est tellement réapproprié la langue, quel qu’il soit. La langue est aussi à la base assez phallocrate donc pour les femmes, ce n’est pas très évident de se dépatouiller avec le dictionnaire et les données grammaticales et je crois vraiment que c’est par la langue qu’on peut, enfin, en tout cas moi à mon maigre niveau, que je peux essayer de faire quelque chose d’actif pour qu’on s’en sorte un peu plus quoi ! L’idée étant que quand on finit un de mes bouquins, quand ils sont d’autofiction et pas en politique frontale parce que certains le sont, le lecteur se dise, j’ai envie moi aussi, d’être narrateur de ma propre fiction et je n’ai pas envie d’être dissout dans la fiction collective, je n’ai pas envie d’être un On, j’ai envie d’être un Je et peut-être même un Moi, enfin c’est un peu le but du jeu.

Colette Fellous : Donc le Moi maintenant Chloé Delaume, c’est Nathalie qui est…

Chloé Delaume : Oui qui…

Colette Fellous : Qui est très loin.

Chloé Delaume : Qui a été enterrée…

Colette Fellous : Qui a été enterrée à la fin du livre.

Chloé Delaume : Pour une bonne fois pour toute. C’est la première fois que je la nommais en fait, dans Dans ma maison sous terre. Il fallait en passer par là. Longtemps je cachais et pi surtout je me vexe beaucoup quand… - souvent, mais ça c’est le cas, j’en parlais avec beaucoup d’écrivains ou d’artistes qui ont pris des pseudonymes -, quand les amis de classe ou les personnes qu’on n’a pas vues depuis dix ou quinze ans déboulent, elles mettent un point d’honneur, si possible en public, à vous appeler par votre ancien prénom, comme si il y avait une sorte de connivence ou de privilège de quelque chose qui allait s’instaurer, mais moi immédiatement ça me met dans une rage folle et ça casse tout lien potentiel parce que c’est comme si on niait ce que j’étais devenue et que j’étais à jamais coincée dans cette ancienne identité que j’ai reniée et surtout je l’ai pas seulement reniée, je l’ai vraiment détruite.

Colette Fellous : Et Théophile, Chloé ? On se demande qui est Théophile. On sent qu’il prend la place de, peut-être, de plusieurs consciences, plusieurs points de vue mais c’est très beau cette position de Théophile dans Dans ma maison sous terre.

Chloé Delaume : Théophile c’est le personnage de fiction qui m’aura demandé le plus de travail et de toute ma vie. Il s’agissait de trouver quelqu’un qui soit à la fois dans le rôle du psychanalyste, un peu comme dans Le cri du sablier, y en avait un mais sans tomber dans les mêmes travers de facilité frontale je dirais, qui soit aussi un miroir potentiel du lecteur et qui, surtout, me permette de dire ce que j’avais à dire sur la littérature contemporaine. Donc j’en ai fait un poète raté, devenu un écrivain raté, la poésie étant pour moi au-dessus de la littérature. Et qui, du coup défend tous les positionnements sur la littérature contemporaine, que je réfute : le roman sociétal, émotionnel, sentimental, bien pensant, qui prend le lecteur dans le sens du poil, avec des personnages suffisamment flous pour que chacun puisse s’y retrouver. Des personnages miroirs un peu faciles et une absence de politique dans le propos. Enfin à peu près tout ce qui me dégoûte.

Colette Fellous : Donc il est aussi, il n’est pas seulement psychanalyste, il est aussi l’ami, on peut dire.

Chloé Delaume : Il est le confident. Il est le confident, l’accompagnateur et surtout il essaie de me détourner de mon projet initial de tuer la grand-mère par un livre en me montrant que lui qui entend les voix des morts peut me faire entendre aussi les voix des morts et me traine de tombe en tombe pour me montrer qu’il y a de la fiction à utiliser là dedans et que mon livre serait peut-être bien meilleur si je laissais parler ces morts-là et si je m’intéressais à leur histoire à eux. Donc du coup, finalement je coupe la poire en deux, discrètement, en faisant à la fois un livre choral Requiem doublé de ma trame autofictive.

[Séquence musicale]

Alors, les musiques… On va aller sur mon site…. Alors… Alors mon site, en fait, c’est un peu une extension de mon bureau au sens de mon bureau maison. On y trouve la page Bio classique, les actualités, ça c’est normal parce que il faut bien que les lecteurs i viennent quand je fais des trucs sinon je fais des trucs devant personne et c’est un peu triste. Y a les publications classiques mais les ouvrages collectifs et tout… dès que la revue est plus en vente depuis six mois ou un an, pour pas faire de concurrence, je mets le texte gratuitement à télécharger en PDF, donc y a tous mes textes depuis 1999, y a Remarques et compagnie qui est mon blog, la Simsologie où c’est toutes mes aventures de trois ans de travail sur les Sims, le Wired qui est les liens, la page contact et sinon au milieu les chantiers sonores. Alors les chantiers sonores y a donc Dans ma maison sous terre, on a entendu un extrait tout à l’heure, J’habite dans la télévision qui était un… C’est des montages en fait... qui sont censés correspondre à ce qui se passe dans mon cerveau quand je regarde la télévision donc c’est plutôt… on peut écouter un bout.

[…]

Ça c’est ce qui se passait, c’est des petits montages de bouts piqués dans la télévision. Ça c’est à la mort du pape en fait, avec le Rosaire, c’est rigolo, parce que la traductrice visiblement était pas catholique ce qui fait qu’elle répétait en boucle le Rosaire mais en se trompant parfois dans les paroles… ça c’était Sarkozy chez Villeneuve, enfin chez Mazerolle…

[…]

Colette Fellous : La journée passe, merci Chloé, pour tous ces moments de la journée passés avec vous. Je vois que les chats, votre chat, sont bien installés sur le fauteuil, vous écoutent.

Chloé Delaume : Ils prennent leurs aises, ils ont l’habitude. J’en ai deux, il y a un petit gouttière noir et blanc qui s’appelle Oneko ( ?), c’est celui de mon mari et moi ma siamoise qui s’appelle Témesta...

Colette Fellous : Il est très attentif !

Chloé Delaume : Oui, ils sont assez sages… enfin ma siamoise a tendance à vomir tout le temps parce qu’elle est un peu anorexique mais à part ça, ça va, on les gère bien. Ils sont mignons.

Colette Fellous : Mais peut-être que vous pourriez nous lire un autre extrait de… parce que j’aime beaucoup comme vous lisez vos propres textes. On entend plus bien le… votre propre rythme…

Chloé Delaume : Alors ce que je peux vous proposer c’est un extrait d’Eden, matin, midi et soir qui est une pièce de théâtre que j’ai écrite pour la comédienne Anne Stefens qui est une jeune femme que j’avais vue dans un court métrage de Benoit Forgeard, La course nue et j’ai vraiment construit le personnage avec elle, on faisait des réunions de travail pour construire la psychologie du perso. C’est une pièce sur le suicide. J’ai fait un peu ma Sarah Kane, mais avec beaucoup plus de blagues et Anne, vraiment s’en est très, très bien sortie. C’était assez magnifique. Je retravaillerai avec elle à l’avenir. Alors, donc, le début.

« Hier soir, j’ai voté la mort. Je me suis longuement concertée et on étaient d’accord, toutes d’accord pour une fois. La mort et qu’on n’en parle plus. Qu’on ne parle plus de moi et qu’on me parle plus tout court. Je n’en peux plus que ça parle autant à l’intérieur. Ça charrie en migraines. Ça ne s’arrête jamais sauf pendant mon sommeil, tout du moins je présume. Il est possible que ce soit pire, je n’ai jamais pu vérifier. J’n’aime pas tellement dormir ! C’est à cause des cauchemars, je les connais par cœur. Il y a jamais de surprise : les mêmes murs, les mêmes ombres, les mouches qui font des grappes à noircir le papier peint. Mon cœur qui ne bat plus mais qui repose quand même dans ma cage thoracique. Lourd, mon cœur, tellement lourd. Boule de viande avariée. J’finis toujours face au miroir en train de me décomposer. Laide. Tu es. Je suis laide en charogne. La chair est dépravée, déliquesensillon ( ?) l’œil droit pend, le nerf frotte. Un nouvel angle de vue. Plus bas. Toujours plus bas. Il y a toujours du vrai aux reflets déformants. J’ai des cachets pour me faire taire. Ça n’a jamais rien résolu. Même quand je ne m’entends pas, je ne jouis pas du silence. Je me retrouve toute seule. Je ne sais plus quoi faire. Je ne suis pas faite pour faire, si ça se trouve ça arrive. Il y a des gens pour faire et d’autres faits pour rien. Je dois être de ceux-là. Modelée antimatière. »

Alors, ce qui m’avait intéressé dans le travail sur le suicide, c’est que j’ai voulu donner… d’abord le personnage d’Adèle Trousseau puisque je lui ai trouvé un nom bien ridicule au niveau du nom de famille. Adèle est une fille qui n’a pas eu de trauma singulier à la base, et elle souffre juste de ce que j’ai appelé la thanatopathie, c’est-à-dire la maladie de la mort, mais pas au sens durassien. Elle se trimballe cette espèce de chose qui est différente du mal de vivre, qui est vraiment la pulsion de mort en permanence. Elle a fait plein de TS qu’elle arrive pas à gérer et l’idée de la pièce est qu’en fait on est dans un espace mental et à la fin on se rend compte que Adèle était dans le coma depuis le début. Son dernier coma c’était la lutte intérieure entre la pulsion de vie qu’elle essaie d’éteindre et qu’elle a fini par éteindre, et la pulsion de mort, et normalement je pense que ça fonctionne. On est plutôt libérés pour elle quand, à la fin, tout s’éteint. Ce qui m’a intéressée aussi c’était de traiter de la réalité du suicide, la réalité du ratage du suicide parce qu’en fait, et je le fais dire au personnage, en fait on s’attend à cause de la Sécu, à ce que quand on fait une TS, enfin, une tentative de suicide, tout soit remboursé, on ne fasse pas payer, payer l’échec. Or, c’est pas vrai. Moi, je me suis retrouvée à maintes reprises en sortant de l’hôpital, avec une créance qui demandait sous 15 jours ou un mois de payer 1200 €, parce que c’est le prix de l’échec : les soins, le lavages d’est… enfin, l’ambulance, le lavage d’estomac, tout ça c’est à la charge du client, et… enfin, du patient, et ma psychiatre m’a aussi expliqué qu’il y avait un truc encore plus grave, c’était pour les défenestrés qui se rataient, parce que c’est un coup à se retrouver tétraplégique avec en plus, un dossier au surendettement. Il suffit que vous tombiez sur une voiture garée en bas, donc vous détériorez le bien d’autrui et vous avez à rembourser parce que votre assurance ne couvre pas vu que l’acte est volontaire, à rembourser la BM que vous avez abîmée, en plus. Donc, les gens se retrouvent à sortir de l’hôpital dans des conditions, enfin, c’est quand même très difficile d’avoir raté. Ce n’est pas que des appels au secours, y a souvent des TS où la pulsion de mort est assez ferme en fait et où…

Colette Fellous : Chez vous c’était plutôt des appels au secours, en fait…

Chloé Delaume : Chez moi y a eu les deux… Y a eu des overdoses de médicaments, parce que j’en prenais beaucoup trop, ça c’est clair. Je me défonçais avec les Lexomil et les Xanax, il faut appeler un chat un chat. Et puis, y a eu des appels au secours quand j’étais plus jeune et y a eu à trois reprises des tentatives de suicide, qui étaient vraiment pas des tentatives. Simplement, j’avais pas de garant, comme j’avais pas de parents, j’habitais toujours dans des appartements un peu bourgeois, enfin, bourgeois… dans… au sens où ce sont des appartements qui font tout l’étage, où y a deux portes et la cloison qui sépare est très mince et le propriétaire du coup, me connaissait mieux qu’un propriétaire normal, ne m’entendait plus pleurer au bout d’un moment et donc, forçait la porte, rentrait ou appelait les pompiers. Et, en fait j’ai été sauvée entre guillemets, par trois fois de cette façon-là. Quand on se réveille dans ces cas-là, on est très en colère, vraiment très en colère parce que évidemment, on a l’impression qu’on n’a même pas… on a le choix de rien, qu’on maîtrise rien dans sa vie, même pas la mort. Mais bon, sur ces notes très gaies, il va falloir que je m’habille.

Colette Fellous : Alors, on va aller dans le placard, regarder votre garde-robe parce que je suis sûre que vous êtes sauvée maintenant, avec tous les livres…

Chloé Delaume : Oui, maintenant, c’est fini tout ça.

Colette Fellous : Vous construisez…

Chloé Delaume : Maintenant, je…

Colette Fellous : Y a toujours un peu d’humour aussi.

Chloé Delaume : Oui, oui, mais non, le début du texte peut paraître un peu sombre mais y a effectivement pas mal de blagues, c’est pour ça aussi que j’ai choisi Anne Stefens parce qu’elle a un côté très solaire et assez astucieux, assez petit lutin. Parce qu’il ne me fallait pas un corps lourd et abîmé. Il me fallait une comédienne… Anne est blonde, en plus, enfin… aux antipodes des clichés de la dépressive parce que je voulais montrer que ce personnage n’est pas dépressif. Il souffre d’une autre pathologie. J’ai pris une comédienne qui est très vive et qui pue la vie en fait. C’était très important. On va passer dans le salon… dans la chambre… Là c’est une autre ambiance que le bureau. Là c’est surtout… C’est Chaussureland, dit mon mari c’est-à-dire qu’il y a une bonne vingtaine de paires qui sont alignées et y en a un trentaine rangées dans le placard. J’ai un énorme problème avec les chaussures. On va ouvrir le placard. Bloquer la porte avec le radiateur. Alors, comme vous pouvez le constater y a surtout du noir, à part du rouge là, mais c’est ma robe de mariée. Alors, ce soir je pense que je vais prendre une petite robe blanc et noir avec des petites tombes, assortie à mon écharpe et cette petite veste manches ¾, travaillées aux épaules, avec surtout, parce que je suis dévastée, y a toujours le soin du détail, là, au bout de la fermeture éclair, c’est une petite fille avec un cercueil qui sort de sa tête. Je pense que ça va être très bien pour le Mille feuilles, Frédéric Fredj va apprécier.

Colette Fellous : Voilà, ces bottes. Est-ce que vous allez les mettre ce soir ? Elles sont incroyables, hein, Chloé ?

Chloé Delaume : Elles sont compensées.

Colette Fellous : Vous ne pourrez pas mettre ça ?

Chloé Delaume : Elles sont presque comme celles des Drag-queens.

Colette Fellous : Trente centimètres non ?

Chloé Delaume : Et elles sont très, très confortables. Non, là pour le Mille feuilles, je vais faire plus sobre quand même.

[…]


Les livres :

- Chloé Delaume, Dans ma maison sous terre, Ed. Le Seuil. Collection Fiction & Cie, 8 janvier 2009.
Note de l’éditeur : C’est un cimetière. Où Chloé tente d’écrire un livre de vengeance, un livre qui pourrait tuer. Sa cible, c’est la grand-mère, femme dénuée d’empathie, qui lui a révélé par le biais d’une tierce personne un secret de famille. Des ces secrets qui dévastent et ruinent l’identité. Apparait Théophile, un personnage étrange, grand habitué des lieux. A ses côtés Chloé va visiter les tombes, et entendre les morts un à un se confier. Chacun à son histoire, sa musique, sa chanson. Et sa leçon, peut-être. Qui pourrait être utile à la reconstruction de ce Moi saccagé.

Liant une trame autofictive à la voix des disparus, Dans ma maison sous terre est un roman qui interroge notre rapport à la mort, à la littérature et la psychanalyse.

- Chloé Delaume, La nuit je suis Buffy Summers, Ed. Ere, octobre 2007.

4e de couverture : L’hôpital psychiatrique dans lequel vous séjournez est en proie à l’agitation. Vos voisins de cellule sont fébriles, le personnel soignant tendu ; les rumeurs se répandent, les incidents se multiplient. Vous ne voyez pas le rapport entre le trafic d’organes orchestré par l’infirmière en chef et la dénommée Buffy Summers aka la Tueuse, héroïne de série télévisée. Pourtant vous allez devoir enquêter, survivre, et peut-être même sauver le monde. Enfin si vous êtes prêt à jouer. Après Corpus Simsi et Certainement pas, Chloé Delaume poursuit son exploration du jeu en littérature. S’inspirant des traditionnels livres dont vous êtes le héros, La nuit je suis Buffy Summers est un roman interactif où humour, fantastique et détournements littéraires proposent au lecteur de singulières pérégrinations en terre d’amnésie.

- Chloé Delaume, Les juins ont tous la même peau : rapport sur Boris Vian, Ed. Points, janvier 2009.

Note de l’éditeur : Chloé Delaume est un personnage de fiction et une maladie, la maladie d’un mort. Elle voudrait lui parler. Comment s’y prendre ? Boris Vian Boris, Bison Ravi, anagramme presque parfait de « bravions », est son mort à elle. Lors d’une nuit insignifiante jusqu’à ce qu’elle soit un souvenir, L’Écume des jours lui parle enfin.

- Chloë Delaume, J’habite dans la télévision, Ed. Verticales-Phase deux, Paris, 31 août 2006.

Présentation de l’éditeur : « Ce que nous vendons à Coca-Cola c’est du temps de cerveau humain disponible. »

Chloé Delaume a voulu comprendre en quoi consistait la mise en disponibilité mentale des téléspectateurs. Durant 22 mois, du lever au coucher, elle s’est faite « sentinelle » de la télévision, devenant son propre sujet d’étude, se soumettant aux flux de messages médiatiques et publicitaires, ingurgitant le maximum de programmes de divertissement, téléréalité surtout, pour en ramener « des informations du réel ». À travers cette expérience limite, la narratrice décrypte sa mutation en cours : cerveau et corps se modifient inéluctablement. Quand l’humain n’est plus qu’un outil au service de « é la fiction collective »...

- Chloé Delaume, Corpus Simsi, Ed. Léo Scheer, 24 octobre 2003.

C. Delaume, personnage de fiction, a refusé de s’incarner dans un livre. Elle se retrouve nulle part après avoir fait imploser le corps qui l’hébergeait et prend donc résidence dans le jeu « Les sims » devenant ainsi un petit personnage de fiction sans domicile fixe, soumis aux bugs et autres programmations.