Fabrique de sens
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Histoire de la Grèce ancienne (3)

dimanche 16 mai 2010

« La Fabrique de l’Histoire », émission d’Emmanuel Laurentin, sur France Culture, mercredi 6 juin 2007 : « Histoire de la Grèce ancienne (3) ». Transcription proposée par Taos Aït Si Slimane.

Vos critiques et corrections sont les bienvenues.

Édito sur le site de l’émission : Troisième temps de cette série sur la Grèce « revisitée » avec un documentaire qui revient sur les façons - variées - selon lesquelles les français ont arpenté le berceau de l’Antiquité.

Le Voyage en Grèce : les voyageurs français entre antiquité et modernité, par Anaïs Kien et Christine Robert.

Du voyage de Chateaubriand en 1806 au tourisme de masse qui s’épanouit dans les années 1970, la Grèce fascine. Au 19ème siècle, les voyageurs français s’y rendent en pèlerinage et cherchent l’inspiration sur les lieux de naissance de la cité en rêvant marcher dans les traces de Pausanias et d’Aristote. Pendant l’entre-deux guerre ce voyage parfait l’éducation des jeunes étudiants et l’intérêt pour les vestiges archéologiques se renforce mais la Grèce contemporaine reste pour l’essentiel ignorée des voyageurs qui ne veulent y voir que leur berceau civilisationnel. Les années 70 voient se développer le tourisme de masse et la Grèce se résume sur les affiches publicitaires à quelques ruines et des litres de protection solaire. La Grèce concrète et contemporaine reste au second plan dans le regard des Français jusqu’au coup d’État et l’installation de la dictature des colonels au pouvoir.

Avec Nicolas Surlapierre, commissaire de l’exposition « La Grèce des Modernes. L’impression d’un voyage, les artistes, les écrivains et la Grèce (1933-1968) », Ioanna Vasilakopoulou, docteure en littérature et spécialiste des voyageurs français en Grèce au 19ème siècle et Jean-Yves Boriaud, ancien guide pour l’association Athéna Voyage.

Le documentaire est suivi, aux alentours de 9h35, par une discussion en compagnie de Gilles Pécout et Haris Yiakoumis.

Invités : Gilles Pécout, historien, spécialiste de l’histoire de l’Italie et de l’Europe méditerranéenne au XIXe siècle, Professeur en histoire contemporaine à l’ENS, et Directeur d’études à l’École Pratique des Hautes Études, et Haris Yiakoumis, historien d’art, spécialisé en photographie ancienne, Docteur en esthétique (art et technologie de l’image) de l’Université Paris 8.

Introduction par Emmanuel Laurentin : Troisième temps de notre semaine consacrée à la Grèce antique, vue par l’école pluridisciplinaire dirigée par Jean-Pierre Vernant et Pierre Vidal-Naquet récemment disparus. Après avoir évoqué lundi, avec Alain Schnapp, et hier, à travers les mémoires du groupe, l’enseignement que reçu, dans les années 60-70, une génération d’étudiants, de l’École des hautes études en sciences sociales, voulant rompre avec l’idée de la Grèce éternelle offerte jusque là aux amateurs de l’Antiquité grecque et de Lettres classiques, et avant demain de nous interroger sur l’héritage international des interprétations nées de cette école, dite de « la Grèce à la française », nous allons aujourd’hui nous pencher sur l’histoire d voyage en Grèce au XIXe et au XXe siècle. Un voyage qu’accompli, entre autres, comme d’autres, Jean-Pierre Vernant, mais qu’il réalisa, comme il le racontera dans le documentaire qu’Anaïs Kien et Christine Robert ont préparé pour aujourd’hui, dans les années 30, sous le régime de Metaxás, et en y allant u chercher non la Grèce de Platon et d’Aristote mais la Grèce contemporaine. C’est d’ailleurs l’ambigüité fondamentale que nous tenterons d’éclaircir aujourd’hui à partir des témoignages Ioanna Vasilakopoulou, Nicolas Surlapierre et Jean-Yves Boriaud, dans la première partie de l’émission, jusqu’à 9h 40. Puis à partir de 9h 40, l’historien Gilles Pécout, professeur à l’École normale supérieure et auteur d’un ouvrage à paraître sur le philhellénisme au XIXe siècle, et Haris Yiakoumis, historien d’art, auteur d’un livre paru en français, en grec sur les voyages photographiques et littéraires au XIXe siècle, nous expliquerons comment cette étape du grand tour, ce voyage de formation des honnêtes hommes du XIXe siècle en méditerranée permis à beaucoup de continuer à rêver la Grèce.

« C’est un pêcher contre l’esprit et la beauté, disait un jour Clemenceau, que de mourir sans connaître la Grèce. Avant d’y être allé moi-même, je me doutais bien que le tigre disait vrai. Mais, maintenant, j’en suis sûr ! – Samy Simon, 27 mai 1952 – Cette terre exceptionnelle où l’on circule littéralement au milieu d’un parterre de dieux, où le sol que l’on foule, semble fait d’une poussière de chefs-d’œuvre, où la lumière elle-même a du génie, cette terre recèle encore un grand message humain dont le monde longtemps encore, espérons-le pourra s’inspirer. »

Jean Giraudeau, « L’Italie, la Sicile, Malte, la Grèce, l’Archipel, les îles Ioniennes et la Turquie : souvenirs de voyage historiques et anecdotiques », publié en 1835 : « Rien n’est difficile comme de bien voir, c’est pour cela qu’il y a assez peu de vérité dans le voyage. Et je pense que c’est tout à fait vrai. »

Jacques de Lacretelle, 8 mai 1951 : « On va d’Olympie à Athènes par chemin de fer mais que ceux qui auront l’occasion de faire la route en voiture à partir de Corinthe que ceux-là n’hésitent pas car cette route est une des plus belle de Grèce et elle ménage le meilleur accès vers Athènes. Tout d’un coup à un détour du chemin, elle nous montre au loin, isolée des constructions modernes et détachée haut sur le paysage, l’Acropole, couronnée par le Parthénon. Vous vous rappelez peut-être comment Châteaubriant, dans L’itinéraire de Paris à Jérusalem a fixé cette surprenante vision. Mon étoile, écrit-il, m’avait amenée par le véritable chemin pour voir Athènes dans toute sa gloire. »

Le voyage en Grèce au XIXe siècle, sur les traces du pèlerinage intemporel de Chateaubriand

Ioanna Vasilakopoulou : Au début du siècle alors que la Grèce se trouve sous domination ottomane jusqu’à la guerre d’indépendance de 1821, on a des personnes qui se rendent en Grèce pour lutter aux côtés des Grecs. On parle de nombreux philhellènes, d’anciens généraux, des personnes qui ont eu d’autres expériences de guerre. Ensuite il y a bien sûr aussi ceux qui commencent à se rendre grâce à l’influence de L’itinéraire de Paris à Jérusalem de Chateaubriand. Il s’est rendu en Grèce en 1806. Son voyage littéraire a été capital, pour la formation de voyageurs romantiques, qui ont suivi parfois à la lettre sa façon d’écrire. Donc, on a des récits pittoresques, des descriptions détaillées des paysages. Donc, on suit n peu les pas dans anciens, comme Pausanias. On voyage avec Pausanias à la main. C’est un peu ce style-là qui commence au début du siècle. Ensuite, cela change à partir de 1832, avec l’installation du roi de Bavière, Othon I, qi s’y installe jusqu’à son expulsion en 1862. On a un roi étranger mais qui influencé par son père, Louis I de Bavière, qui est un grand philhellène, qui avait construit une image néoclassique grecque à Munich. Le roi Othon répète un peu ce modèle-là à Athènes. On a une organisation commence, on a aussi des moyens de transport qui se développent énormément à cette époque-là, par exemple le premier bateau à vapeur qui sillonne la Méditerranée en 1832, le Fernando I donc tout cela joue un rôle parce que plus la Grèce devient proche, plus il y a des éléments pour la critiquer. Elle devient moderne.

« Je fis la traversé avec deux enseignes de vaisseaux qui allaient rejoindre la station, le Levant et l’Amiral-Romain-des-Fossés. Ces messieurs riaient beaucoup de mes illusions de la Grèce : L’un d’eux avait vu le pays ; l’autre le connaissait aussi que s’il l’avait vu : car chaque carré d’officiers, à bord des bâtiments de l’État, est un véritable bureau de renseignements où l’on sait au juste les ressources, les distractions et les plaisirs que peut offrir chaque recoin du monde, depuis Terre-Neuve jusqu’à Tahiti. Dans nos longues promenades sur le pont, mes deux compagnons de voyage me désabusaient à qui mieux-mieux, avec une verve désolante, et faisaient tomber mes plus chères espérances, comme on gaule des noix en septembre. » Edmond About, 1854.

Ioanna Vasilakopoulou : Chacun part avec ses propres images préconçues. Par exemple, en 1952, on a un célèbre voyageur, Edmond About, normalien, un jeune libéral, qui en avait un peu marre de l’éducation classique et voulait se mettre à l’encontre de tout ce qu’il avait appris pendant sa jeunesse.

Intervieweuse, Anaïs Kien ( ?) : Les vieilles humanités ?

Ioanna Vasilakopoulou : Voilà, un peu ça. Donc, il s’est rendu en Grèce avec cet esprit de changer ce qui se passait jusque là. C’était quelqu’un d’opportuniste qui voulait écrire. Aujourd’hui, par exemple, il y a des films au cinéma, qui sont très caricaturaux sur le pays : Jula comme Beckham, pour les Indiens, ou Mariage à la grecque, pour les Grecs. À l’époque, c’était un peu pareil. Edmond Abou a écrit Bacon un récit de voyage qui est réédité même aujourd’hui, qui s’appelle La Grèce contemporaine qui caricature un peu le pays moderne. C’est un livre qui a eu beaucoup de succès et qui a eu une grande influence. Par contre, ses compagnons de voyage, ils avaient une mentalité complètement différente. Par exemple, lui, il s’est rendu en Grèce avec l’architecte Charles Garnier, qui a fait l’opéra Garnier, il a été émerveillé par l’Antiquité. Lui est venu en Grèce grâce aux envois de Rome, parce qu’il faut savoir aussi qu’il y a cette étape très, très importante, à partir de 1844, l’Académie des Beaux-arts à Rome, qui envoi des architectes et des peintres d’abord en Italie ensuite en Grèce, plus tard dans le Proche-Orient, pour faire des propositions de restaurations des temples. C’est un peu comme ça que Charles Garnier est allé à l’Ile d’Égine, pour étudier le temple d’Aphaïa, à Égine, temple d’Apollon épicurien, comme on disait, pour faire des propositions de restauration.

« La fable ici valant l’histoire, je tiens pour accordé tout ce que les Grecs modernes avancent d’historique ou de fabuleux quant à leur parenté avec la Grèce antique. De quoi les chicaner ? On leur a reproché les ingrédients vénitiens, turcs, slaves, albanais de leur langue ou ses corruptions populaires ; on a dressé un compte des nombreux éléments étrangers qui, depuis le haut moyen âge ou la fin de l’antiquité, venus du Nord ou de l’Asie, s’ils ne venaient de Rome ou de Venise, se sont mêlés au pur élément hellénique jusqu’au point de l’influencer. Massacre, apostasie et migration, on a tout supputé en vue de conclure que la race autochtone avait disparu sans retour. Mais cette conclusion, toujours énoncée avec force, est tantôt précédée, tantôt suivie de concessions et de corrections de détail qui la ruinent du tout au tout. » Charles Maurras, 1896.

Ioanna Vasilakopoulou : Dans les années 1860, c’est la continuité de l’histoire de la Grèce. Grâce aux travaux scientifiques, littéraires d’Émile Egger, on a maintenant une mentalité qui est celle de la continuité de l’histoire alors qu’avant il y avait l’Antiquité et la Modernité, il y avait la comparaison entre ces deux là, maintenant on commence à voir vraiment qu’il y a une continuité dans l’histoire. Il n’y a pas seulement l’un découpé de l’autre. C’est à partir de cette époque-là que l’image caricaturale qui a été créée par Edmond About, dans les années 50, commence à baisser d’importance. On a aussi des études sur le grec moderne, on commence à parler de réinstaller le grec dans l’instruction publique et ça, c’est très important parce que cela montre que l’on valorise la langue moderne, donc on valorise à la fois le peuple moderne. On voit qu’il y a des principes importants là-dedans. C’est en 1882, l’Orient-express, par exemple, qui relie Paris à Constantinople, crée des déceptions. Edmond About, encore, écrit un récit de voyage de Pontoise à Istanbul, où il regrette un peu ce confort, cette modernité. C’est cela qui est paradoxal. Au début du siècle, on se plaint parce que le pays est difficile, qu’il fait froid, il n’y a pas d’auberges, pas de nourriture que l’on connaît, il n’y a que des œufs durs et du poulet, comme l’écrit Flaubert, et dès que le pays se modernise, on déplore cette modernité. On commence à dire que maintenant il n’y a que des touristes qui voyagent avec leur guide sur le nez, ils ne voient rien d’autres. Par exemple, Marianne de Beauvais - une voyageuse émancipée, les femmes qui se sont rendues en Grèce au XIXe siècle, on ne peut pas dire qu’il y en avait beaucoup, très souvent, elles étaient accompagnées de leurs maris – est un des exemples de femme qui s’est rendue en Grèce avec un groupe de femmes, accompagnées de leurs maris, elle avait déploré cette modernité, le fait que maintenant on voyage étape par étape, avec un guide, dans les sites touristiques.

1933-1968 aux côtés Nicolas Surlapierre, commissaire de l’exposition intitulée : « La Grèce des Modernes. »

Nicolas Surlapierre : J’ai voulu montrer, surtout à partir de 33, que la Grèce fait l’objet de récupération, pas des moindres, notamment de la théorie des théoriciens extrémistes, fascistes bien sûr, mais avant tout nazis.

Intervieweuse, Anaïs Kien ( ?) : Vous pouvez nous citer quelques noms d’auteurs justement ?

Nicolas Surlapierre : Je peux vous citer, bien sûr, tous les grands thuriféraires nazis, vous aussi vous citer le grand sculpteur qui va mettre ça de manière très, très forte, qui est Arnaud Brecker, que l’on va retrouver dans les années 40 à Paris avec les ambigüités que ce modèle pose. Bien sûr, Hitler en parle, Rosenberg en parle, Goebbels en parle. La Grèce intéresse énormément les nazis parce qu’elle est au cœur de la théorie nazie. Pourquoi ? Parce que selon eux, il y a deux racines à l’Aryen : il y a bien sûr une racine indoeuropéen et l’autre partie serait le Grec. Donc, forcément, on se retrouve avec un répertoire qui était dangereux, récupéré – je caricature, je n’exagère pas mais je vais vite, c’est beaucoup plus complexe que ça, comme toujours – en tout cas il y avait cet enjeu par rapport à une grécité. C’est justement cet enjeu, cette grécité, cette nouvelle grécité que les artistes vont prendre à contrepied. Ce contrepied, c’est vraiment ce que j’ai voulu montrer, avec les commissaires Corinne Barbant et Didier Queneutte. J’ai vraiment essayé de le montrer, dans l’exposition, quel était ce contrepied. Alors, quelle était cette Grèce, Grèce qu’ils allaient essayer de voir, de défendre, parce que cela arrivera jusqu’au combats antifascistes ? Dans le portfolio de Zadkine, les 12 combats d’Hercule, évidemment, il y a ce caractère de luette antifasciste. Un autre aspect qui est apparu dans l’exposition, un moyen de parler de la Grèce sans qu’elle soit réutilisable à des fins, j’allais dire déviantes politiquement, en tout cas dangereuse politiquement, c’était tout simplement l’humour : Faire rire. Cette entrée de l’humour, c’est une grande leçon des surréalistes, c’est une façon de mythe, ou d’utiliser les mythes grecs d’une façon dérisoire. Ça, c’est aussi assez intéressant à analyser.

« En Grèce, tout est familier. On se rend compte qu’Hercule – Jean Cocteau – assommait les Argonos avec ses histoires de chasse, ils l’ont plaqué dans une île où il allait abattre un arbre avec son petit copain, hélas, le chien Cerbère était un chien de garde perdu par son maître, que les Pandores, les Hespérides étaient des oranges. Quoi de plus beau qu’un pays où de telles fables poussent comme des arbres. »

Nicolas Surlapierre : Dans les écrits des artistes et des écrivains, on se rend compte que le voyage en Grèce, les infrastructures hôtelières sont lacunaires, c’est encore un voyage encore aventureux, un peu périlleux. Il y a encore un goût d’aventure qu’il n’y a pas plus vraiment en Italie, au XXe siècle. C’est assez étonnant de voir cela. Michel Leiris, quand il parle de l’hôtellerie en Grèce, ou même des auteurs moins connus, comme Bertrand, qui disent – sans jeu de mots idiots – spartiate, même prendre le train, cela prend des allures d’épopée. Tout est complexe, d’où aussi une explication du coût pour la croisière parce que cela permet, par le cabotage, d’aller de port en port, d’avoir l’hôtellerie à bord, si je puis dire, une hôtellerie moderne, plus conforme. Donc, il y a ces balancements avec un pays qui a une certaine forme d’archaïsme, de brutalité par rapport à l’hospitalité.

« Simone de Beauvoir, 1937 : Nous sommes montés à dos de mulet au temple de Bassae. Nous avons gagnés, en car, Sparte, où il n’y avait rien à voir, et Mystra nous avons dormis sur le sol d’un palais démantelé. Quand nous avons ouverts les yeux, cinq ou six visages ont en cadrés dans de fichus noirs, se penchaient vers nous avec perplexité. Nous avons visité toutes les églises, regardé toutes les fresques, saisis et ravis par cette massive révélation de l’art byzantin. Dans l’ossuaire, Sartre a volé un crâne, que nous avons emporté. Assis dans la fraicheur du palais du despote, nous eûmes une des deux ou trois mémorables disputes de notre vie. J’avais projeté de monter au Taygète : ascension à 9h 30, descente 5h 30, refuge, source. Sartre a dit non, catégoriquement. Il tenait à sa peau. Je pense que nous aurions pu mourir d’insolation dans ce désert de pierres où l’on se perdait si facilement. Mais voir se lever le soleil en haut Taygète, pouvait-on manquer ce miracle ? Nous le manquâmes. »

Nicolas Surlapierre : Finalement, on est encore dans une tradition, même si la Grèce a changé, la société a changé, qui reste héritière d’un grand tour. Pour parfaire l’éducation d’un jeune homme ou d’une jeune fille, il fallait absolument connaître le bassin méditerranéen, principalement l’Italie et aussi la Grèce. Il fallait faire le tour de l’Europe pour avoir connaissance, sinon des civilisations, du moins des cultures. Finalement, lorsque l’on reprend tous ces récits de voyages, on se rend compte qu’ils sont encore dans cette tradition-là. C’est tradition extrêmement pérenne, avec des aventures que l’on connaît de Michel Leiris, lors de son voyage en Grèce, pitoyable par un certain côté et très drôle par un autre côté. C’est un voyage qui peut être déceptif, ou encore plus avant, le catalogue de l’exposition en parle, sur les traces de Heidegger, lorsqu’il décide enfin d’aller en Grèce, lui, grand lecteur des philosophes grecs va en Grèce et il refuse d’aller voir les temple, d’aller voir les lieux, il reste dans le bateau. Vous voyez, c’était quelque chose d’assez violent, d’assez fort. Pour ne pas être déçu, ne pas la voir pour continuer de la rêver la Grèce plutôt que de la voir. Ce que j’aimais bien dans cette idée de voyage en Grèce, très souvent dans les écrits ou les carnets de voyages des artistes, cela faisait appel à la faculté d’imagination et de constitution. Comme il ne restait – il y a quand même des choses en place – que quelques cailloux, quelques colonnes, cela faisait appel à une faculté d’imagination pour recréer ce qu’avait pu être une Grèce, qui de toute façon dores et déjà était perdue et d’autre part elle avait été complètement déformée.

« Mais, ce qui m’émeut le plus c’est la terre, c’est le sol de l’Acropole, - Serge Stivens, 10 juin 1967- Les gens qui vont à l’Acropole ne remarquent même pas ces choses stupéfiantes, que ces temples de marbre ne sont pas entourés par des galeries, par des dallages et par des escaliers de marbres. C’est le sol nu, la roche telle qu’elle était quand on a commencé à construire. Et cela vient de quoi ? Ça vient de ce que la terre, pour les Grecs, était la divinité suprême, ils n’ont pas voulu toucher à la divinité qu’était la terre. C’est là tout le génie grec, c’est-à-dire la plus haute pensée bien établie, son sol. »

Nicolas Surlapierre : Finalement, je me suis posé la question : et si le voyage en Grèce n’était une des dernières grandes épopées romantiques orientalistes ? Ce n’est pas exotique. C’est cela qui est très étrange. Je n’ai pas tout lu évidemment, mais moi je n’ai pas trouvé d’exotisme et c’est cela intéressant, c’est qu’il n’y avait pas d’exotisme.

Intervieweuse, Anaïs Kien ( ?) : C’est plutôt un lieu où l’on puise les récits fondateurs d’une civilisation.

Nicolas Surlapierre : Où l’on puise finalement tout ce qui forme, sans qu’on ne le sache, ils n’ont pas osé mettre le mot dessus mais c’est la psychanalyse en réalité, tout ce qui fonde l’individu : pourquoi on répète certains gestes ? Pourquoi on répète certaines situations ? Pourquoi par moment on a l’impression d’avoir vécu cette situation ? Ils trouvent ces justifications dans les mythes, certaines paysages, certaines façons… Mais, peut-être que je peux me tromper puisque la lecture est sur un corpus, sur une période, je n’ai pas senti du tout d’exotisme et c’est ça que j’ai aimé, contrairement à l’Orient qui fourmille d’exotisme. J’ai trouvé que ça, c’était fondamentalement, j’allais dire plus moderne d’une certaine manière.

La Grèce ancienne, Grèce du soleil, Grèce contemporaine.

Intervieweuse, Anaïs Kien ( ?) : Jean-Yves Boriaud a guidé de nombreux voyageurs Français à travers la Grèce au cours des années 70.

Jean-Yves Boriaud : En 70, j’ai découvert, étant donné ce qu’avait été l’enseignement que j’avais pu recevoir, qu’à côté des sites grecs, c’est-à-dire l’Acropole, Delphes, Olympie, etc., il y avait une Grèce, une autre Grèce, cette Grèce contemporaine dont on vous parlait et pour moi, cela avait été une véritable découverte parce que je n’avais au sujet de cette Grèce contemporaine aucune information précise. J’en laisserais quand même une de côté, c’est celle du contexte politique. Nous étions très informés du contexte politique, en 70, évidemment, sévissait en Grèce une dictature particulièrement redoutable, nous avions des informations en France, des informations assez nombreuses étant donné que beaucoup d’intellectuels avaient quitté la Grèce pour se réfugier en France. De ce côté-là, j’avais des informations. Mais pour ce qui concerne le quotidien dans cette Grèce, qui était pour moi une Grèce des monuments, je n’avais que des stéréotypes en tête. La connaissance du grec moderne m’a permis de pénétrer dans des familles, de comprendre un peu mieux comment fonctionnaient les Grecs et non pas simplement comment fonctionnaient les Grecs d’Athènes. On a essayé dans les années 75 d’imposer dans les campagnes le modèle athénien, c’est pourquoi vous aviez dans tous les petits villages un poste de télévision sur la place publique, cela ne datait pas de l’année 75, il faut remonter aux années 70 à peu près, c’est la dictature qui a imposé cela. Pourquoi a-t-elle imposé ces postes de télévision dans les villages ? C’est essentiellement pour transmettre le modèle athénien. Ce modèle athénien qui se voulait un modèle occidental. Mais la Grèce, presque dans sa globalité, a résisté à tout cela.

Intervieweuse, Anaïs Kien ( ?) : Quels étaient les Français que vous pouviez rencontrer, que vous pouviez guider dans ces années-là, la deuxième moitié des années 70 ?

Jean-Yves Boriaud : Le cœur du voyage était constitué de professeurs de Lettres classiques et d’étudiants de Lettres classiques. C’étaient des gens qui, comme moi, avaient voulu s’initier à la réalité de la Grèce archéologique, et qui enfin, pour certains très tardivement, voulaient découvrir la réalité de l’Acropole, toucher du doigt ce qu’était Delphes, voir et constater que Delphes n’était pas uniquement une manière de topos, un lieu rhétorique, que Delphes avait une réalité, que les magnifiques paysages de Delphes avaient une réalité. Ces gens-là, de tous les âges, venaient enfin faire le fameux voyage en Grèce. Il y avait un autre tourisme qui se développait à l’époque, c’était un tourisme du soleil. Vous vous souvenez peut-être des affiches dans le métro proclamant que le soleil et la mer avait un pays : la Grèce. Il y avait donc des gens qui allaient en Grèce pour bronzer. On les retrouvait en certains points précis de la côte et dans certaines îles, que l’on peut nommer, comme Mykonos. Ces gens passaient par des organismes très célèbres, je ne les nommerais pas mais tout le monde les connaît, et souvent ces gens souffraient d’une frustration archéologique. Souvent, nous voyions des gens qui voyageaient ainsi, venir rejoindre nos groupes, nous demander qui nous étions, etc., parce qu’ils étaient également à la recherche d’une information à caractère archéologique. Ce que je constatais, c’est que montait en puissance, à cette époque-là, un tourisme grec de repos et de consommation de soleil et de mer, tourisme qui se voulait aussi coupé que possible des réalités de la Grèce contemporaine.

Une Grèce réelle que Jean-Pierre Vernant découvre dans les années 30, celle d’une autre dictature, celle d’Ioánnis Metaxás.

Une Grèce réelle que Jean-Pierre Vernant découvre dans les années 30, celle d’une autre dictature, celle d’Ioánnis Metaxás.

« Jean-Pierre Vernant, 1er juin 1994 : Quand j’ai débarqué au Pirée, Le Pirée de ce moment-là n’a aucun rapport avec le Pirée d’aujourd’hui. C’était un petit port oriental. C’était admirable. Ça grouillait. Il n’y avait pas de bagnoles, ou presque. C’était des carrioles, des ânes. On déambulait et dans les cafés, les bistrots, on attendait qu’il fasse tout à fait nuit, notre but était d’aller dormir sur une plage au Pirée. Nous étions dans un bistrot et les marins ont été cherché un phonographe ambulant et ces marins grecs nous ont invité à danser. On a dansé, Yannick et moi, on jouant un rôle féminin, avec ces marins grecs au son d’un phonographe ambulant. Et, ils nous ont amenés sur la plage, une vraie plage où il y avait juste une maison où habitaient ces types, qui d’ailleurs manifestement nous avaient pris pour des homosexuels. Le lendemain matin les pêcheurs ont tiré leurs filets, on a été réveillés comme ça. Une intervieweuse ( ?) : À aucun moment vous n’avez fait appel à toute une mémoire de la Grèce ancienne, quand vous étiez là-bas en Grèce ? Jean-Pierre Vernant : Non. Une intervieweuse ( ?) : Jamais, jamais ? Jean-Pierre Vernant : Non, non, ce n’était pas mon affaire. Je m’intéressais à la vie réelle. 35, replacez ça dans le contexte, en France il y avait eu 34, il y avait eu le 6 février où l’on était en pleine bagarre antifasciste, les Allemands d’un côté, les Italiens qui étaient de l’autre, les Espagnoles qui allaient sortir, c’était, en Grèce, un régime du même tabac, c’est ça qui m’intéressait, le peuple grec authentique, malheureux soumis à une sorte de dictature conservatrice. »

Anaïs Kien : Merci à Ioanna Vasilakopoulou, Nicolas Surlapierre et Jean-Yves Boriaud. Lecture Perrine Kervran. Archives Ina : Jeannette Patzadowski( ?) / Mixage : Fabien Capel. Une émission proposée par Anaïs Kien, réalisée par Christine Robert.

Emmanuel Laurentin : Bonjour Anaïs Kien

Anaïs Kien : Bonjour.

Emmanuel Laurentin : Bonjour, à nos deux invité, en direct, ici, à Paris. Haris Yiakoumis, bonjour.

Haris Yiakoumis : Bonjour.

Emmanuel Laurentin : Vous êtes historien d’art et vous avez publié, il y a 10 ans très exactement, « He hellada : photographiko kai logotechniko taxidi ston… ».

Haris Yiakoumis : « 19o aiona »

Emmanuel Laurentin : Cela veut dire : « Voyage photographique et littéraire au XIXe siècle », une édition franco-grec. Depuis, vous avez publié plusieurs livres avec Lucie Bonato : « Mykonos et Délos à l’aube du XXe siècle », « Thessalonique à la première personne », « Carnet de voyage rêvé », « L’île de Chypre : itinéraire photographique du XIXe au XXe siècle », on l’a compris, vous vous êtes intéressé à la façon dont les photographes ont représenté la Grèce, en particulier au XIXe et XXe siècle.

Avec nous, au téléphone, avec beaucoup de constance, on le remercie d’être avec nous, Gilles Pécout.

Gilles Pécout, Bonjour.

Gilles Pécout : Bonjour.

Emmanuel Laurentin : Vous êtes, depuis votre chambre d’hôtel, à Pise et vous avez écouté, ce que nous avons diffusé, depuis une demi-heure, au téléphone, c’est très valeureux de votre part. Justement, on terminait, dans ce documentaire, sur cette incompréhension, pourrait-on dire, du voyageur entre celui qui va chercher la Grèce antique, qui ne trouve pas cette Grèce antique et qui en est déçu, le caractère déceptif de la Grèce, disait Nicolas Surlapierre, puis ceux qui trouvent la surprise plutôt bonne et découvrent une Grèce contemporaine. Il y a toujours eu cela, cette ambigüité ? Vous menez un travail sur le philhellénisme au XIXe siècle…

Gilles Pécout : Oui.

Emmanuel Laurentin : Cette ambigüité est consubstantielle, pourrait-on dire, de cette étape du grand tour du voyage, des honnêtes hommes, au XIXe siècle, en Méditerranée ?

Gilles Pécout : Oui, le voyage en Grèce, vous l’avez dit et les intervenants du documentaire l’ont rappelé, appartient philhellénisme. Le philhellénisme, si on le prend dans une acception très large, c’est : aimer tout ce qui relève de la Grèce intemporelle. Et dans une acception beaucoup plus limitée, c’est : participer, se mobiliser pour la cause des Grecs modernes. Et ça, cela ne fonctionne pas toujours bien. Je veux dire que concilier les deux, ce n’est pas aussi simple que cela. Je crois vraiment, comme d’autres, que ce qui est à l’origine du philhellénisme, que traduit également le voyage en Grèce, c’est vraiment ce superbe malentendu. On va en Grèce, on voit la Grèce moderne, éventuellement on se mobilise pour la cause des Grecs modernes, simplement, à quoi pense-t-ton ? On pense à la Grèce antique. Je dirais encore davantage, on pense à la Grèce antique et en pensant à la Grèce antique, c’est à soi que l’on pense comme Occidental, comme Européen,…

Emmanuel Laurentin : C’est une projection ?

Gilles Pécout : Une vraie projection. Une projection qui donne le beau rôle au voyageur ou au philhellène. Finalement, on est, là-bas, confronté à la Grèce moderne, on peut aimer la Grèce moderne et la défendre mais en la défendant et en l’aimant, je dirais que l’on pense aux autres, aux Antiques, aux Grecs anciens. Et ce que l’on remarque, c’est que finalement, ces Grecs modernes que l’on est allé défendre apparaissent souvent beaucoup plus orientaux que ce que l’on imaginait. Je dirais même que dans les années 1800 et même au-delà, lors des combats philhellènes, ce que rapportent comme souvenirs tous ces combattants philhellènes que l’on connaît, des Anglais, des Américains, des Français, des Italiens, des Danois, des Scandinaves, etc., l’image qu’il rapport c’est souvent l’image d’un Grec plus orientale que le Turc ottoman. On est un peu déçu et on se dit que dès lors que c’est aux Européens, aux Occidentaux de faire en sorte que les Grecs modernes soient à la hauteur.

Emmanuel Laurentin : Eh, oui, c’est la question de la tutelle…

Gilles Pécout : C’est la question de la tutelle.

Emmanuel Laurentin : Y compris de la tutelle de la Grèce contemporaine par les puissances occidentale. Haris Yiakoumis, vous êtes d’accord avec cette interprétation ? C’est ce que vous voyez, vous, dans les documents que vous lisez ou que retrouver, documents photographiques en particulier, cette ambigüité, ce malentendu dont parle Gilles Pécout ?

Haris Yiakoumis : Je pense que la précision que les Grecs que l’on trouvait sur place étaient beaucoup plus orientaux qu’on ne l’imaginait, je pense que c’est vrai, on le voit dans les images. On cherchait à faire des images qui avaient un peu l’aspect orientalisant…

Gilles Pécout : C’est vrai.

Haris Yiakoumis : Mais l’on oublie aussi qu’en 1860, jusqu’à 1922, les Grecs de l’Asie-Mineure étaient bien des Grecs plus qu’à la même époque les Turcs. Cette région de la Méditerranée était la source de l’hellénisme, en Grèce même on pouvait trouver, même à Thessalonique, qui est devenue grecque en 1912, il y avait beaucoup plus de Juifs, de Turcs que de Grecs. On avait des mélanges, on ne savait pas trop qui était Grec et qui n’étai pas Grec.

Emmanuel Laurentin : Là aussi, c’était une ambigüité, vous voulez dire. Ce que l’on avait sous les yeux, c’était un paysage ambigu et on ne savait pas très bien comment on allait s’y retrouver, Gilles Pécout ?

Gilles Pécout : Oui, c’est tout à fait vrai. Les Européens, les Occidentaux qui sont allés combattre pour les Grecs, je voudrais dire que les philhellènes n’ont pas cessé avec l’indépendance de la Grèce. On a souvent l’habitude de considérer que philhellénisme ce sont les 10 années, de la guerre, de la révolution grecque. Mais non, il y a eu des combattants, des volontaires philhellènes tout au long du XIXe siècle, un mouvement interrompu. Ça, c’est une chose.

Emmanuel Laurentin : Cela voulait bien dire qu’il y avait quelque chose derrière.

Gilles Pécout : Cela voulait bien dire qu’il y avait quelque chose derrière mais cela voulait aussi dire qu’ils y allaient pour quelque chose. La Grèce avait quand même recouvré son indépendance, il y avait un État hellénique. Mais comme vient de le dire notre collègue, il y avait un État qui ne correspondait pas à l’idée de l’on se faisait de l’hellénisme, à commencer par l’idée que se faisait les gouvernants de la petite monarchie hellénique où un certain nombre des forces d’opinion. Il fallait faire quoi ? Il fallait récupérer les iles éoliennes, cela fut relativement facile, les îles ont été cédées par la Grande-Bretagne qui en avait tutelle. Mais il fallait récupérer les terres du nord de l’hellénisme, Épire, la Thessalie, aller, comme vient e le dire notre collègue, jusqu’à Thessalonique, pour aller jusqu’à Constantinople et au-delà. Puis au sud, il y avait une terre d’hellénisme, la Crète, cela fut beaucoup plus difficile. Donc, tout au long du XIXe siècle…

Emmanuel Laurentin : Il y a eu un combat incessant.

Gilles Pécout : Incessant. En 1897, il y eu une courte guerre, la guerre du printemps 1897, entre les Grecs et les Turcs, avec origine, prétexte, la Crète, mais c’est une guerre qui fut livrée au nord du pays, durant cette courte guerre de 2 mois, sont allés se battre sur le terrain grecs trois plus de volontaires philhellènes que durant la décennie…

Emmanuel Laurentin : Vous voulez dire qu’avant les brigades internationales, des années 36-39, en Espagne, il y avait des contingents qui partaient pour la Méditerranée.

Anaïs Kien : Pour le moment, Gilles Pécout, on a abordé les sujets des voyageurs étrangers qui visitaient la Grèce, comment ont décliné les pouvoirs publics grecs ce modèle de la Grèce ancienne ? Comment s’est faite cette utilisation de la Grèce ancienne par la Grèce elle-même finalement au XIXe siècle ?

Gilles Pécout : Pour les pouvoirs grecs du XIXe siècle, dont on vient de le rappeler à plusieurs reprises, ils furent bavarois, le premier roi de Grèce, c’est Othon de Bavière, on a parlé de « bavarocratie ». Puis après 1862 et à partir 1863, c’est un prince danois (prince Guillaume de Danemark qui devient le roi Georges 1er) qui vient sur le trône de Grèce. Donc, des familles régnantes, des entourages, une classe politique qui est tout de même liée à l’Europe occidentale, qui a son idée sur la Grèce. Mais au-delà, en Grèce même, il y a évidemment une utilisation de la Grèce antique. Je voudrais ajouter simplement que ce que l’on utilise surtout en termes politiques, en termes même de propagande politique autour notamment de ce que l’on appelle la grande idée, la grande idée c’est : il faut que la Grèce redevienne le grand pays de l’hellénisme, pousser les frontières de la petite Grèce…

Emmanuel Laurentin : La grande idée qui conduira à des expéditions malheureuses jusqu’au territoire de l’Asie-Mineure et la disparition des Grecs de l’Asie-Mineure après la Première Guerre mondiale.

Gilles Pécout : Après la Première Guerre mondiale, ce que l’on appelle la catastrophe. Cette grande idée se nourrit certes du souvenir de la Grèce antique mais elle se nourrit surtout du souvenir de Byzance. Donc, il y a certes toujours une alimentation idéologie, en termes aussi de mémoire, de souvenir, qui provient de la Grèce antique, ça c’est certain. Une source. Mais, je voudrais dire, comme d’autres Grecs, qu’il y a deux sources de l’hellénisme, il y a Byzance.

Emmanuel Laurentin : Haris Yiakoumis, sur ce point, c’est-à-dire pas seulement la recherche de la Grèce antique, même si l’on sait que c’était l’époque où il y a de véritables bagarres, là véritablement de deux écoles, l’école française et l’école allemande par exemple, pour pouvoir récupérer les sites, tout au long du XIXe siècle. Il y a cette bagarre-là mais il y a aussi cette bagarre qui tient aussi à un certain christianisme face à l’Empire ottoman…

Anaïs Kien : À la continuité de l’histoire à laquelle faisait allusion Ioanna Vasilakopoulou.

Haris Yiakoumis : Justement la production photographique, puisque ma spécialité est de récolter, d’étudier, de mettre en page les images de la Grèce, on constate que le plus grand nombres d’images sont des images de voyageurs qui vont chercher les ruines. Il faut quand même que je souligne ce mot. Les ruines de la Grèce, c’est cela qui attirait, qui était photographiquement intéressant. Mais sous les images, moi je vois bien des photographies de paysages, le port de la Grèce ou le port de la méditerranée, c’est les images les plus fabuleuses qui existent. Pour revenir aux événements historiques et des événements en matière de fouille, ce sont deux événements aussi qui ont apporté beaucoup d’image. Il ne faut pas oublier non plus la Première Guerre mondiale où Thessalonique est devenue, on va dire, une ville française avec les grand nombre de soldats français. Donc, tous les événements ou faits qu’il y a eu en Grèce ont fait ces productions photographiques, la bataille qui existait entre les pays, c’est à qui allait faire plus de fouilles et ramener plus d’objets aux musées européens.

Emmanuel Laurentin : Avec véritablement des bagarres, voire des combats presque entre les uns et les autres tout au long du XIXe siècle, Gilles Pécout ? Même si vous dites que ce n’est pas la seule source, là cette source symbolique d’aller retrouver la victoire de Samothrace, la Vénus de Millot et les fondements de la culture.

Gilles Pécout : Bien sûr, distinguons les choses. Ce n’est pas la seule source, pour répondre à la question qui m’avait été posée, de l’idéologie irrédentisme et nationaliste du gouvernement grec et de la classe politique grecque, ce n’est certainement pas la seule source, mais c’est en tout cas la seule chose que vont chercher les Occidentaux, ça c’est certain. Ils ne vont pas beaucoup chercher Byzance.

Emmanuel Laurentin : D’où, Haris Yiakoumis, cette déception. Est-ce que vous êtes d’accord avec ce terme de déceptif ? Ce qui était dit dans le documentaire, avec ces gens qui restent dans le bateau de peur d’être déçus de ce qu’ils vont trouver véritablement.

Haris Yiakoumis : Oui, mais non. Il ne faut pas oublier que les gens qui voyageaient étaient d’un certain niveau social et économique et…

Anaïs Kien : C’était une élite.

Haris Yiakoumis : Bien sûr. Se confronter à un peuple qui a souffert énormément, toutes les critiques étaient quand même compréhensibles. Moi, dans mes recherches, c’est de voir justement le regard du Grec une fois qu’il était confronté à l’objectif photographique, c’est cela quand même le moment le plus magique. D’ailleurs, j’aimerais quelque part essayer de prendre le défi de faire parler ces Grecs,…

Emmanuel Laurentin : Qui étaient l’objet de la photographie.

Haris Yiakoumis : Exactement, qui étaient pour la première fois photographiés. D’ailleurs il y a un projet en Grèce, avec un auteur grec, très connu en Grèce, qui s’appelle Manos Eleftheriou, qui m’a appris à regarder mes images, qui a commencé à écrire sur cette confrontation. Quelque part, il faut quand même comprendre toutes ses disputes visuelles ou même verbales, à travers les écrits des voyageurs, on était quand même dans un choc de civilisation.

Emmanuel Laurentin : Vous êtes d’accord avec ce terme de choc des civilisations, même s’il rappelle quelque chose de très contemporain, Gilles Pécout, en tout cas de raccourcissement de l’espace, permis par de nouveaux moyens de communication qui mettent en simultanéité deux espaces encore très différents ?

Gilles Pécout : Oui, sauf que ces espaces sont déjà mis en simultanéité par l’Empire ottoman depuis longtemps autour de la Méditerranée.

Emmanuel Laurentin : Bien sûr, mais beaucoup moins de gens viennent d’Europe occidentale dans ces espaces-là auparavant.

Gilles Pécout : Oui, c’est vrai. Bien sûr, il y a les grands ports occidentaux Marseille, Libourne, qui ont toujours joué ce rôle mais de façon aussi massive non bien sûr, il faut attendre ce moment. Je crois que oui, il est légitime d’évoquer un contact traumatique. .

Emmanuel Laurentin : On parle toujours de philhellénisme et ce que vous évoquez dans le travail que vous avez publié en Italie, qui sera ensuite traduit en France…

Gilles Pécout : Il sera aussi publié en France en même temps.

Emmanuel Laurentin : Vous évoquez aussi les mishellénisme, la face noire pourrait-on dire du philhellénisme ou l’autre revers de la médaille.

Gilles Pécout : J’ai entendu, dans le documentaire qui nous a été proposé, qu’Edmond About occupait une place importante. Mais Edmond About, c’est encore pour les Grecs d’aujourd’hui, me semble-t-il, en tout cas les textes des années 1950 que je l’ai me le confirment, c’est le symbole même du mishellénisme, c’est un des interprètes du mishellénisme, ça...

Emmanuel Laurentin : Vous n’êtes pas d’accord, Haris Yiakoumis ?

Haris Yiakoumis : Pas tout à fait d’accord dans le sens où j’ai toujours pris les textes d’Edmond About comme des textes tout à fait véridiques, très photographiques d’ailleurs, avec un certain sarcasme.

Gilles Pécout : Le mishellénisme aime à photographier, les vignettes font partie du mishellénisme.

Haris Yiakoumis : On peut qualifier ces textes-là de très contemporain, même pour aujourd’hui à certains degrés.

Gilles Pécout : Alors, ça, ça plairait aux mishellénes.

Haris Yiakoumis : C’est un observateur très sarcastique bien sûr mais qui a quand même apporté. Il a d’ailleurs continué à faire d’autres livres dans d’autres pays, il a fait aussi (il manque un mot), si je ne me trompe pas.

Gilles Pécout : Vous avez raison, mais nous ne donnons pas un procès à Edmond About. Je dis simplement qu’il me semble, je suis même certain, qu’Edmond Abou, pour des gens moins observateurs que vous, est resté dans l’imaginaire grec contemporain comme un type qui a vraiment dit du mal de la Grèce, alors même qu’il aurait dû, faisant partie de la première promotion de l’École française d’Athènes, favoriser le contact.

Emmanuel Laurentin : Toujours le malentendu. Dans le documentaire, je crois que Nicolas Surlapierre disait que ce qui l’étonnait, c’était que ce n’était pas exotique, le regard des voyageurs. Haris Yiakoumis, vous êtes d’accord avec cette idée ? On ne voit pas la Grèce comme exotique parce qu’évidemment on la rattache à notre propre passé, c’est-à-dire que l’on s’imagine comme les successeurs lointains de ceux qui se trouvaient sur l’Acropole. Vous êtes d’accord ?

Haris Yiakoumis : Bien sûr, cela dépend de ce que l’on appelle exotique. La Grèce à travers les images très anciennes, que l’on peut voir même dans les musées, comme le musée d’Orsay, si l’on a l’occasion de voir une exposition, l’exotisme, c’est à l’intérieur de cette minuscule poussière d’argent, dans laquelle on peut voir es gens. On peut voir un berger qui est à côté de l’Acropole, ça c’est une image exotique à la limite. Même aujourd’hui, ces images sont devenues pittoresques.

Anaïs Kien : L’absence d’exotisme ne peut persister que si l’on reste sur le bateau, je pense.

Emmanuel Laurentin : Vous êtes d’accord, Gilles Pécout ? Il y avait tout de même cette vision exotique. Évidemment, un berger crétois ou un berger grec, c’était exotique au regard du voyageur du XIXe siècle.

Gilles Pécout : Oui. Je crois d’autant plus que pour beaucoup de voyageurs, je ne sais pas pour les photographes, qui, depuis Chateaubriand, ont laissé des témoignages littéraires importants, je pense à Gauthier, à Lamartine, etc., la Grèce n’est qu’une étape d’un voyage en Orient.

Emmanuel Laurentin : Bien sûr, ça, c’est « L’Itinéraire de Paris à Jérusalem » !

Gilles Pécout : On va toujours quand même chercher les Orientaux. On les trouve un peu en Grèce ou on ne les troue pas du tout, cela dépend de son état d’esprit au départ en réalité. Mais, il y a un parcours circulaire, il y a l’idée que nus sommes en voyage vers l’Orient. En étant en voyage sur l’Orient, souvent on cherche quelques parcelles d’orient sur la terre d’Hellade.

Emmanuel Laurentin : Haris Yiakoumis, vous êtes persuadé que cette ambigüité que nous décrivons depuis le début de notre discussion sur ce que l’on voit, ce que l’on croit voir, ce que l’on rêve de voir et que l’on ne voit peut-être pas en Grèce, continue jusqu’à aujourd’hui ? Est-ce que vous avez l’impression que les voyageurs Français qui se rendent en Grèce aujourd’hui sont héritiers de cette longue tradition ambigüe de ce que l’on va chercher sur la terre de Grèce ?

Haris Yiakoumis : Oui, tout à fat. Je pense que le voyageur de la fin du XIXe siècle voyageait sur les traces de Chateaubriand et celui d’après sur les traces de Rénac ( ? orthographe incertain), Barrès, etc., les voyageurs d’aujourd’hui ont bien sûr déjà lu des textes du XIXe et du XXe siècle et ils ont toujours la même approche.

Anaïs Kien : Peut-être que (manque deux mots, probablement le voyage vers l’Orient), c’est un tout petit peu moins littéraire qu’auparavant quand même ?

Emmanuel Laurentin : Oui, Gilles Pécout ?

Gilles Pécout : Oui.

Emmanuel Laurentin : Forcément ces références-là ont un peu disparues tout de même.

Gilles Pécout : Et puis, on y va sans étapes, c’est la différence.

Emmanuel Laurentin : C’est une des grandes différences effectivement, on y va sans étapes.

Gilles Pécout : Et la Grèce comme étape, mérite toute notre attention, comme étape chronologique, comme étape géographique, comme étape de sa propre évolution, le propre évolution du voyageur et de l’Européen.

Emmanuel Laurentin : Et vous, très brièvement, Gilles Pécout, qui connaissez, votre domaine de référence c’est aussi l’Italie, particulièrement bien les voyages en Italie, est-ce que cette ambigüité, ce regard porté sur la Grèce, c’est la même chose dans l’Italie du XIXe siècle ? Les voyageurs européens, lorsqu’ils se rendent à Rome ou en Sicile, ont cette même attitude disons un petit peu désabusée, quelquefois désappointée ?

Gilles Pécout : Ce qu’il y a de semblable, c’est l’idée que l’on va dans une terre qui a été une terre brillante et qu’on y va pace que l’on est le vrai et légitime héritier à la différence des autochtones. On y va pour donner une leçon.

Emmanuel Laurentin : Et c’est tout le problème effectivement du regard porté sur la Grèce jusqu’à un certain regard aujourd’hui sur ce pays.

Gilles Pécout : Mais, Mérimée a le même état d’esprit quand il va dans le midi de la France.

Emmanuel Laurentin : Absolument ! Ce qui permet à certains défenseurs de l’identité du sud de la France de dire effectivement qu’il y avait là une vision très ancienne, non pas coloniale parce que cela serait anachronique que de le dire, mais une vision effectivement de supériorité du nord sur le sud.

Merci Haris Yiakoumis, je rappelle que vous avez écrit, avec Lucie Bonato, « Mykonos et Délos à l’aube du XXe siècle », aux éditions Kallimages, on mettra cela sur notre site de l’émission, et également « Thessalonique à la première personne » et « L’île de Chypre : itinéraire photographique du XIXe au XXe siècle », puis « Voyage photographique et littéraire au XIXe siècle », publié par l’Institut français d’Athènes et les établissements Platon. Quant à votre livre, o l’attend avec impatience, Gilles Pécout, d’abord en Italien, d’après ce que j’ai cru comprendre…

Gilles Pécout : Sans doute en français et en italien au même moment.

Emmanuel Laurentin : Chez Einaudi pour l’Italie une maison d’édition française ensuite ou en même temps. Merci encore, Gilles Pécout, d’avoir été avec nous. Merci, Haris Yiakoumis.


Livres signalés sur le site de l’émission

- Lucie Bonato, Haris Yiakoumis, « Mykonos et Délos à l’aube du XXe siècle », Ed. Kallimages, 15 novembre 2005.

Présentation de l’éditeur : Ce livre est un voyage initiatique au cœur de la mer Égée. La magie de la photographie nous transporte à l’aube du XXe siècle. Les vues panoramiques qui s’offrent à notre regard invitent à la découverte de Mykonos avec ses moulins, ses maisons blanches et sa flottille de caïques. Après une excursion sur l’îlot de Tragonisi, nous visitons l’île mythique de Délos alors que les découvertes archéologiques de l’École française d’Athènes font revivre le sanctuaire d’Apollon. Laissez-vous emporter par le rêve et voyagez...

- Hervé Duchêne, « Le voyage en Grèce : anthologie du Moyen-âge à l’époque contemporaine », Ed. Bouquins / Robert Laffont, 15 mai 2003.

Présentation de l’éditeur :Le voyage en Grèce, depuis toujours, est vécu comme un retour aux origines. Au pays d’Homère bat le cœur même de l’Europe. Et tous ceux qui ont arpenté le Péloponnèse, prié sur l’Acropole, navigué d’île en île ont retrouvé, à l’instar d’Ulysse, leur patrie. Le voyage, ici, n’est pas un divertissement, mais une initiation. Ainsi, le marquis de Nointel, ambassadeur du Roi-Soleil, descend-il avec cordes et échelles dans la grotte d’Antiparos et en ressort-il métamorphosé. Il a vu, dans cette île des Cyclades, une vraie merveille, « un abrégé du monde ». Avec un sens inouï du spectacle, il décide de célébrer là les fêtes de Noël de 1674. Plus de cinq cents personnes assistent à la messe de minuit, célébrée dans cette cathédrale improvisée, une stalagmite servant d’autel, illuminée par l’étoile du Berger suspendue à la voûte. Trois siècles plus tard, le philosophe Martin Heidegger fait sa première croisière en mer Égée. Ce périple conforte ses intuitions : la Grèce est la terre des commencements, des fondements de la pensée européenne.

Cette anthologie de récits de voyage en Grèce est la première qui paraît en français. Elle invite le lecteur à découvrir ou à redécouvrir un univers à la fois familier et inconnu en mettant ses pas dans ceux de ces pèlerins du Moyen Âge qui, venant de Venise, s’arrêtent en Grèce avant d’appareiller pour d’autres lieux saints, ou dans ceux de ces archéologues qui espèrent retrouver le trésor de Priam perdu devant Troie, à moins que ce ne soit dans ceux d’auteurs contemporains, comme Simone de Beauvoir, Jacques Lacarrière ou Tim Severin.

Paysages, monuments, habitants aux mœurs empreintes tantôt de majesté antique, tantôt de pittoresque moderne, défilent devant les yeux du voyageur ébloui. Même l’un des plus blasés reconnaissait qu’il « en était revenu autre » (Raymond Queneau).