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Chemin de la connaissance/ De la Berbérie au Maghreb (2)

dimanche 13 juin 2010

Transcription par Taos Aït Si Slimane de l’émission de France Culture, du mardi 7 novembre 1995, « Les Chemins de la connaissance », consacrée au thème « De la Berbérie au Maghreb : invasions et colonisations en Algérie jusqu’à la fin du XIXe siècle », second volet intitulé : « Maghreb terre d’Islam ».

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Édito de la série d’émissions : L’Afrique du Nord fut intégrée à l’Orient par sa conversion à l’islam après avoir fortement défendu son individualisme. L’islamisation, commencée dès la fin du VIIe siècle, ne devint définitive qu’au XIIe siècle après le triomphe des Almohades qui fondèrent l’un des grands empires berbères. Mais si la prise de Carthage en 698 rattachait la Berbérie à l’Orient, il fallut de longs siècles pour que l’héritage de Rome et la christianisation disparaissent. D’autre part, les résistances mêmes aux groupes arabes et bédouins, l’émergence d’empires berbères et l’épanouissement puis la disparition du monde andalou devaient donner à l’islam maghrébin des nuances particulières. Lorsqu’au XVe siècle, les chrétiens prennent pied en terre d’Afrique, si le Maroc, en réaction s’adonne à la ferveur religieuse populaire et se replie de plus en plus sur lui-même, sans plus de liaison avec l’Orient musulman qu’avec l’Occident chrétien, les autres régions du Maghreb s’allient avec les Turcs. Cette occupation turque elle-même n’aura pas de répercussions identiques en Tunisie et en Algérie. Ainsi, lorsque les Français débarquent à Alger en 1830, trois ensembles sont depuis longtemps différenciés, et la colonisation militaire s’exerçant en Algérie, n’aura pas des conséquences semblables. Si une histoire chronologique ne peut ignorer les décalages de l’Est à l’Ouest, et les influences diverses, elle ne doit pas non plus négliger l’étude des groupes humains eux-mêmes dans leur longue durée : que sont devenus au cours des siècles les groupes berbères et leurs modes anciens d’organisation ? Que sont devenus les juifs qui vivaient là depuis 2000 ans et quel a été l’apport des juifs chassés d’Espagne (de même que celui des musulmans qui ont subi le même sort) ? La chronologie doit donc s’accommoder de chemins transversaux, de regards au plus lointain, de gros plans.

Avec : Houari Touati, maître de conférences à l’École des hautes études en sciences sociales, Salem Chaker, linguiste, professeur de berbère à l’INALCO, et Lucette Valensi, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales.

[|« De la Berbérie au Maghreb : invasions et colonisations en Algérie jusqu’à la fin du XIXe siècle »

« Maghreb terre d’Islam »|]

Geneviève Ladouès : L’Afrique du nord, vaste espace berbère qui fut romanisée et christianisé est intégrée à l’Orient par sa conversion à la fin à l’Islam. Commencée au VIIe siècle, l’islamisation ne sera achevée qu’au XIIe siècle. L’arabisation, elle, d’une certaine façon se poursuit encore. Quelques repères chronologiques : la première grande expédition de soldats arabes se fait depuis l’Égypte en 647. La deuxième, très importante, a lieu en 667. On peut estimer à 200 000 les soldats des groupes des conquérants qui se succéderont au fil des siècles jusqu’aux invasions des tribus hilaliennes au XIIe siècle. En 670, Kairouan, ville de garnison des missionnaires est fondée, comme l’avait été auparavant par les conquérants Fostat, l’ancêtre du Caire. Islamisation et arabisation se feront à partir de ce pôle citadin.

Houari Touati : La conquête de l’Afrique du Nord par les armées arabes et musulmanes s’est faite de manière violente, de manière très dure et s’est étalée dans le temps.

Geneviève Ladouès : Est-ce que l’on peut dire que l’arabisation et l’islamisation marchent du même pas ? Est-ce que c’est le même mouvement ?

Houari Touati : Non, ce sont deux mouvements, deux temps différents. L’islamisation a précède l’arabisation. Il n’y a pas de doute que dans une ville comme Kairouan, à la fin du VIIe et au début du VIIIe siècle, il y a une classe de lettrés, de professionnels de l’écriture qui sachent l’arabe, maîtrisent l’arabe, s’inscrivent dans le cadre de la culture arabe, mais le gros de la population est encore une population berbère. Les parlés dominants restent quand même les parlés berbères. Mais c’est vrai qu’islamisation et arabisation d’un autre côté s’enchevêtrent dans un même mouvement puisque ne serait-ce que pour faire la prière on est obligé d’apprendre par cœur un certain nombre de versets du coran. Les cultes polythéistes, les cultes païens vont soit disparaitre soit être absorbés par la nouvelle religion qui va leur donner un cachet musulman. Par exemple, les cultes des saints on peut très bien le comprendre en continuité d’un certain nombre de cultes qui avaient cour avant l’avènement de l’Islam en Afrique du Nord. Le Christianisme a mis quand même du temps - je parle de Christianisme autochtone, de Christianisme indigène - pour disparaître de l’Afrique du Nord. Il y a quand même quatre siècles. Le Judaïsme arrive à sauver la mise parce qu’il y a un Judaïsme autochtone qui va rester, ne va pas disparaître, mais il va payer le prix fort. En se retranchant dans les campagnes, les contrées montagneuses, en milieux désertique dans les oasis, le Judaïsme va pouvoir résister à l’islamisation et en même temps subsister comme religion. Les Berbères ont résisté violemment, comme je l’ai dit.

Geneviève Ladouès : Les tribus berbères ont résisté à l’arrivée des tribus arabes ?

Houari Touati : À l’arrivée des armées arabes. Mais il y a un problème. Les deux grandes figures emblématiques de la résistance berbère, que sont Kusayla et Kahina, on ne sait pas. Pour Kusayla on pense qu’il était peut-être chrétien.

Geneviève Ladouès : Mais pour Kahina on pense qu’elle était Juive ?

Houari Touati : Mais on pense aussi qu’elle était Chrétienne. Il y a des sources qui la donnent comme Chrétienne et des sources qui la donnent comme Juive.

Geneviève Ladouès : Résistance et intégration, un double mouvement constant pour les groupes berbères de l’Afrique du Nord. L’islamisation commence à la fin du VIIe siècle avec les missionnaires Sunnites qui partent de Kairouan.

Houari Touati : Mais l’islamisation de l’Afrique du Nord doit davantage à d’autres secteurs non sunnites, non orthodoxes, notamment les Kharidjites et plus tard les Chiites, qui eux vont véritablement islamiser l’Afrique du Nord. Les Kharidjites eux aussi viennent d’Orient. Persécutés par les Omeyyades ils vont fuir pour aller se réfugier dans les extrémités les plus éloignées de l’Empire musulmans. En Afrique du Nord, ils vont fonder deux royautés : une au Maghreb central, comme capitale l’actuelle Tiaret, en Algérie, dans les hauts-plateaux ornais, et une autre royauté au Maroc, la fameuse royauté des Berghouata. L’islamisation ne s’est pas faite en Afrique du Nord sans l’appui d’un pouvoir politique. Ces Kharidjites à leur tour vont être balayés par de nouvelles vagues d’islamisation, qui est sunnite. Les Sunnites vont revenir en force. Auparavant, avant que les Sunnites ne reviennent en force, il y a les propagandistes Ismaïliens qui vont venir en Afrique du Nord et rallier à leur cause les populations et les tribus berbères. Quand les propagandistes Fatimides Ismaïliens viennent en Afrique du Nord, ils vont rallier un certain nombre de tribus. L’une des grandes tribus qu’ils rallient, c’est la tribu berbère, kabyle des Kutama, qui va jouer un rôle dans la conquête de l’Égypte par les Fatimides. Du Shiisme, il n’y a plus de traces aujourd’hui. Du Kharidjisme, il y a des traces. Une trace minoritaire représentée par le secteur le plus modéré des Kharidjites qui a pu résister au Sunnisme et a pu se protéger contre les autres courants religieux. Le Kharidjisme est représenté aujourd’hui par l’Ibadisme. L’Ibadisme est la religion ou le culte pratiqué essentiellement par les Mozabites en Afrique du Nord. On en trouve aussi des traces dans l’Ile de Djerba.

Geneviève Ladouès : Vous disiez que ces Islams ne peuvent se diffuser, s’implanter, prendre pieds réellement que parce qu’il y a un pouvoir central. Ce pouvoir central, ou ces pouvoirs centraux, ce sont des pouvoirs arabes ? Berbères ? On a les deux cas de figures.

Houari Touati : On a les deux cas de figures. On a les Fatimides, des étrangers qui viennent d’Orient, les Idrissides, des étrangers qui viennent d’Orient mais les pouvoirs berbères vont vraiment dominer les Maghreb beaucoup plus tardivement.

Geneviève Ladouès : Avec les Almoravides, et les Almohades ?

Houari Touati : Avec les Almoravides d’abord et ensuite les Almohades. Là, ce sont des pouvoirs berbères qui sont aussi des pouvoirs qui ont fondé leur légitimité sur un processus d’islamisation, réislamisation de la société ou des sociétés maghrébines. Les Almoravides vont fonder vers 1030 un ribât, un couvent fortifié, la motivation religieuse est première.

Geneviève Ladouès : Ils avaient une volonté de réforme religieuse.

Houari Touati : Il y avait une volonté de réforme religieuse qui sous-tendait leur action. À partir de cette partie de l’Ouest du Sahara, ils vont monter vers le Nord. Ils vont prendre Marrakech, qui va devenir leur capitale en 1062, et ils prendront Tolède, en Andalousie, en Espagne, en 1085. Le Mehdi des Almoravides est un lettré de grande envergure. Après avoir fait des études en Orient, il va revenir en Afrique du Nord, précisément dans le Haut-Atlas, et fonder une communauté religieuse qu’il appelle les Mouwahidoun, cela vient du tawhid, le fait de proclamer l’unicité de dieu.

Geneviève Ladouès : Sur ces tentatives de formation étatique berbères et leur pérennité, Salem Chaker.

Salem Chaker : Actuellement, le discours berbériste, berbérophile tend souvent à mettre en avant ces émergences de quelque chose qui tend vers des formations étatiques nationales berbères que ce soit Massinissa ou plus tardivement pendant le Moyen-âge islamo-berbère. Ce qui est remarquable, je crois, c’est que ces tentatives ne se stabilisent jamais et il semble quand même assez net que toutes ces tentatives, ces embryons, ces proto-états berbères quelques périodes historiques que cela soit, on a des exemples très, très récents, je pensais à la République du Rif d’Abdelkrim, certes ont un ancrage sociologique, anthropologique berbère, de façon tout à fait indiscutable. Les fondateurs, les lieutenants des fondateurs, la base humaine, les troupes, etc., est berbère. On sait par exemple, pour les royaumes du Moyen-âge, à travers des témoignages très précis que le berbère était dominant, en tant que pratique linguistique, dans l’entourage par exemple des Almoravides. Mais quand on regarde les représentations, les productions explicites, les discours, tous les types de discours politico-idéologiques ou éventuellement culturels, on voit un extraordinaire effacement du paramètre berbère. Aucune de ces formations étatiques, que l’on remonte à Massinissa ou au royaume islamo-berbère, ne se construit sur une référence à quelque chose qui serait de la berbérité. Elle se construit sur des références extérieures, importées. Même si l’anthropologue historien peut percevoir dans cet Islam des résurgences, des spécificités et un ancrage nettement berbère, il n’empêche que ces expériences ne s’enracinent pas dans un terreau, j’allais dire, identitaire berbère très, très affirmé.

Geneviève Ladouès : Islamisation et arabisation. L’islamisation sera donc achevée d’une certaine façon du XIIe siècle. L’arabisation, c’est autre chose. Elle est à al fois parallèle et totalement décalée.

Salem Chaker : Au début, c’est quoi l’irruption de l’arabe en Afrique du Nord ? C’est d’abord essentiellement une langue des villes, une langue du pouvoir politique, une langue du savoir formalisé. Pendant une longue période le berbère n’est pas menacé en tant que tel. On est dans une situation, jusqu’à l’aube de ce millénaire, jusqu’au X-XIe siècle, qui rappelle l’Europe occidentale. Vous savez que même à Fès il fallait que l’imam sache parler berbère. Donc, il y a une espèce de dichotomie fonctionnelle qui s’installe d’abord entre l’arabe langue du savoir et du pouvoir et le berbère langue de tous les jours. C’est une répartition à gros traits parce que, comme je l’ai évoqué précédemment, il y a quand même eu des tentatives d’usage du berbère dans des situations autres que le quotidien. Il y a des écrits en berbère dans le Haut Moyen-âge, y compris des écrits savants. Mais globalement, disons qu’il y a cette répartition. Ce qui se passe après, qui est beaucoup plus significatif, c’est là que l’on peut parler d’un second niveau d’arabisation, c’est qu’à partir de ce que l’on a appelé les invasions arabes, les invasions du XIe siècle, vous avez des populations arabophones qui arrivent, à travers l’Égypte, du Moyen-Orient, des nomades qui ne sont pas simplement une administration ou des savants ou des lettrés, qui vont petit à petit arabiser en grande partie le monde rurale, tribal Nord-africain. Cela va commencer par les hautes plaines oranaises, le Nord Sahara, le Sahara marocain, etc., et petit à petit ces groupes de populations venant du Moyen-Orient vont en quelques siècles - à l’époque où Ibn Khaldoun écrit, le phénomène est déjà acquis – je dirais au XVe siècle la configuration linguistique actuelle du Maghreb est déjà globalement en place. Toutes les zones de piémonts, de plaines, de hautes plaines sont arabisées, ont changé de langue. Restent berbérophones des îlots de résistance, en gros les zones de montagnes et un certain nombre de zones périphériques très éloignées de ces courants de circulation d’expansion d’arabophonie. Ce phénomène d’arabisation en profondeur change complètement les données. L’arabe n’est plus du tout à partir de ce moment-là simplement une langue des élites, du pouvoir et du savoir, elle devient aussi une langue réelle, parlée, quotidienne, sous sa forme dialectale bien entendu mais elle devient une langue autochtone parlée par des millions de gens. Et on se retrouve dans la situation que nus connaissons actuellement où le berbère, la berbérophonie est tout à fait minoritaire dans les trois pays et ne concernent plus que des minorités. Ce qui est remarquable c’est peut-être de se demander comment il se fait et pourquoi tous les berbères n’ont pas été arabisés puisqu’au fond tout allait dans ce sens à la fois la pression de l’arabe en tant que langue du pouvoir et du savoir mais aussi ce changement à la base avec cette expansion de la langue arabe dans le monde rurale. Là aussi c’est une question assez complexe. On peut formuler les choses autrement, pourquoi certains berbérophones ont-ils abandonné le berbère au profit de l’arabe et se sont-ils assimilés aux nouveaux arrivants arabophones ? Il est bien évident que ces populations arabophones qui sont venues, dans le haut Moyen-âge, du Moyen-Orient n’étaient pas très nombreuses et que si elles arabisés les deux tiers de l’Afrique du Nord et certains pays comme la Tunisie presque totalement, il y a moins de 1% de berbérophones en Tunisie, c’est bien parce que la langue arabe était en position objective de force. Il y a une domination symbolique évidente qui est liée à la première couche, c’est-à-dire au rôle de l’arabe en tant que langue du pouvoir et du savoir. On peut au fond a contrario se poser la question suivante : pourquoi certains berbérophones ont-ils résisté à ce processus, qui était quand même très puissant ? Il y a toutes sortes de facteurs que l’on peut mettre en avant : l’isolement géographique, peut-être une extériorité par rapport aux grands courants d’échange économiques, etc. On peut penser à des tas facteurs anthropologiques, économiques, géographiques qui expliquent qu’au fond vous avez des isolats dans des régions maintenant très largement arabisées.

Geneviève Ladouès : L’islamisation de l’Afrique du Nord est achevée vers le XIIe siècle. L’arabisation entamée par la conquête et poursuivie et renforcée avec l’invasion du Maghreb par les groupes Bédouins Hilaliens, chassés d’Égypte en XIe siècle, qui contribuent fortement à l’arabisation des populations. Intégration et résistance, sont toujours ce double mouvement naturel des populations. Avec Lucette Valensi voyons quelques perspectives ouvertes sur l’évolution des communautés juives en Afrique du Nord dans la longue durée. À travers leur histoire en effet nous pouvons saisir aussi les grandes dates, les ruptures, les influences qui se sont manifestées dans toute cette Afrique du Nord. Les premières communautés juives, celles qui furent florissantes à Carthage ou Volubilis, confrontées à l’islamisation résistent mieux que les populations chrétiennes mais sont arabisées. Lorsqu’en 1492 les Andalous se réfugient au Maghreb, les Juifs qui arrivent avec les Musulmans parlent espagnole, il ne sera pas rare que les villes aient deux communautés distinctes et donc deux synagogues. Chaque communauté, l’une dans la nostalgie de l’Andalousie perdue, au Maroc principalement, l’autre plus curieuse des grands courants qui brassent le monde méditerranéen, illustrent les enjeux de la confrontation Nord-Sud qui s’ouvre en Méditerranée au tournant du XVIe siècle.

Lucette Valensi : On trouve des documents au XIe siècle notamment dans la gueniza du Caire, c’est-à-dire dans ces archives qui ont été conservées, j’allais presque dire par miracle dans une vieille synagogue du Caire. On trouve des documents concernant des Juifs de Mahdia, Kairouan, Gabès, de Djerba, ce qui nous donne déjà une géographie de leur implantation. Ils écrivent en langue arabe, avec des caractères hébreux mais en langue arabe. On voit bien qu’ils sont arabisés. On a aussi des œuvres religieuses, littéraires, des poèmes, des complaintes, etc., des œuvres savantes qui sont écrites en arabe. On sent bien qu’ils baignent dans la culture arabe, ce qui est le cas aussi de l’Irak actuelle, de la Mésopotamie, l’élite est entièrement arabisée. Kairouan est des grands centres du Judaïsme.

Geneviève Ladouès : Puis il y a la grande date, la grande rupture, la grande fracture de 1492, la chute du royaume de Grenade et l’expulsion des Juifs, et l’arrivée des Juifs et des Musulmans.

Lucette Valensi : Pour la Maghreb, c’est un apport culturel fondamental, les Juifs andalous.

Geneviève Ladouès : Ceux qui arrivent s’installent où ?

Lucette Valensi : En majorité au Maroc où la langue espagnole en raison de la proximité, de l’immigration de Chrétiens espagnoles plus tard, où la langue espagnole s’est maintenue jusqu’à aujourd’hui. Un peu moins en Algérie et un peu moins en Tunisie, vers l’Est ils ont été recouverts ensuite par les Italophones. Mais ils s’installent surtout dans les villes. Est-ce qu’ils se fondent ? Pas nécessairement. Il y a une plus grande fusion peut-être au Maghreb oriental mais une séparation au Maroc. Les souvenirs de l’origine, la pratique de rituels différente, etc., font qu’il y a au fond deux synagogues, deux communautés dans un certains nombre de villes.

Geneviève Ladouès : Qu’est-ce qu’on peut dire des Livournais, ces Juifs de Livourne qui arrivent pendant la période Turc ?

Lucette Valensi : Il y en a beaucoup qui sont d’origine espagnole, ils ont fait étape, si je puis dire, à Livourne puisque la Toscane a accueilli des Juifs ou même des gens qui auraient subi une conversion forcée et qui voudraient revenir à leur foi. Ils acceptent au fond des apostats puisque ce sont des Chrétiens qui reviennent au Judaïsme. C’est un refuge qui attire aussi des Juifs de Venise, de Rome, etc. Les Livournais cela peut être aussi des Romains qui sont passés par Livourne. C’est assez composite, les désignations ethniques trompent un peu. D’ailleurs en arabe on ne dit pas la communauté livournaise, on dit la communauté portugaise. C’est le mot Portugais qui est resté…

Geneviève Ladouès : C’était encore plus trompeur.

Lucette Valensi : Voilà. Ces Livournais, ce qui les caractérise c’est que d’abord ils restent en contact avec la Toscane et avec l’Italie. Ils ont un statut ambigu. Ils habitent en Tunisie ou en Algérie de manière définitive, de génération en génération, c’est là qu’ils enterrent leurs morts, passent toute leur vie, investissent leur argent mais ils sont protégés par la Toscane.

Geneviève Ladouès : Ils sont en correspondance constante, permanente avec la Toscane.

Lucette Valensi : Puis, la correspondance est commerciale, ce qui permet de vivre, mais elle est également intellectuelle. Par exemple, il n’y a pas d’imprimerie. Les tentatives d’installer l’imprimerie en Afrique du Nord ont échoué jusqu’au XIXe siècle, et même jusqu’à la deuxième moitié du XIXe siècle. En attendant qu’il y ait une imprimerie, c’est e Toscane, à Livourne, que l’on va faire imprimer les livres. De Constantine ou de Tunis, on envoi des manuscrits qui sont imprimés à Livourne. Il y a des rabbins qui font des va et vient. Donc, il y a aussi des échanges culturels et intellectuels. Rien d’interdit les contacts de tous ordres mais on voit très peu de Musulmans s’installer de l’autre côté de la Méditerranée. En fait, toutes les difficultés sont faites pour qu’ils ne puissent pas rester de l’autre côté, à Marseille par exemple. Ce n’est pas du tout évident pour un marchand Turc d’aller faire fortune à Marseille ou installer une filiale à Marseille alors que les Juifs sont habitués à ce commerce diasporique. Dans toutes les échelles du ( ? Manque un mot) ils sont représentés, ils ont des lieux familiaux ou des liens commerciaux avec toutes sortes d’autres communautés. Donc, en effet ils peuvent jouer ce rôle de médiateur. Il y a toutes sortes d’influences occidentales, européennes qui sont passées par les Juifs livournais : l’introduction de la franc-maçonnerie, les modes vestimentaires, les livres, les idées, y compris les idées de la Révolution française ou les idées des Lumières, la presse, etc., tout cela est passé par les Juifs livournais qui ont servi de modèles aux Juifs indigènes ou aux autres éléments de la population, évidemment la majorité musulmane.