Fabrique de sens
Accueil > Retour à l'article   |   Imprimer

Fabrique de l’Histoire / Histoire de la mondialisation (2)

lundi 9 août 2010

Texte intégral du deuxième volet de la série l’« Histoire de la mondialisation », du 6 février 2007, de la « Fabrique de l’Histoire » par Emmanuel Laurentin.

La conservation du style orale pour les transcriptions de ce site est un choix. Évitez les copier-coller, vous pouvez bien sûr y faire référence en indiquant la source mais vous avez plus de chance de profiter d’un document de meilleure qualité en faisant un lien car j’apporte des corrections à chaque lecture ou sur propositions d’autres lecteurs, comme GD, que je salue et remercie au passage.

Édito sur le site de l’émission : Second temps de cette série consacrée à la mondialisation, où une mémoire de groupe nous invite à observer comment un mouvement planétaire prend de l’ampleur et se met peu à peu en place à l’échelon national. Amnesty International, quand l’indignation se fait mondiale, par Amélie Meffre et Marie-Christine Clauzet. En 1961, l’avocat londonien Peter Benenson, indigné par un article de l’Observer, relatant l’emprisonnement de deux étudiants portugais pour avoir porté un toast à la liberté, sous la dictature de Salazar, lance une campagne pour la défense des prisonniers de conscience. Rejoint par Sean Mac Bride, ancien ministre des Affaires étrangères d’Irlande et membre de la Cour européenne des droits de l’homme, récemment créée, il lance Amnesty International. Le mouvement entend faire respecter la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 et notamment l’article 19 qui stipule que « Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression ». Des sections de l’ONG se créent un peu partout en Europe (RFA, Pays-Bas, Italie, Suisse) et dans le monde (Inde, Pakistan, États-Unis). En France, il faudra attendre 1969 et la mobilisation de la journaliste Marie-José Protais et de l’archéologue Jean-Pierre Darmon pour que l’association prenne véritablement son essor. En 1971, la section compte une centaine de membres, à la fin des années 1980, ils sont 20 000 à adresser chaque mois des lettres pour la libération des prisonniers d’opinion, tant dans les pays de l’Est, de l’Ouest et du tiers monde. École du « self contrôle », les courriers en direction des gouvernants, y compris des dictateurs, doivent rester courtois ; tous les prisonniers pour délits d’opinion, quelque soit leur combat, sont susceptibles d’être adoptés, dans la mesure où ils ne prônent pas la lutte armée. Ce sera le cas de Sakharov parmi des milliers, mais non celui de Mandela. Peu à peu, l’organisation s’empare des dossiers relatifs à la torture, puis se mobilise pour l’abolition de la peine de mort. Retour sur la mise en place et le développement de la section française, à travers les témoignages de Marie-José Protais, Jean-Pierre Darmon et Lise Weill, une militante des premières heures. Le documentaire est suivi, aux alentours de 9h35, par une discussion en compagnie de Sylvie Brunel, géographe, qui a travaillé dix-sept années auprès d’organisations d’action humanitaire et de Philippe Ryfman, avocat spécialiste de l’histoire des ONG.

Invités : Sylvie Brunel et Philippe Ryfman.

« Je suis Pedro Josas ( ? orthographe incertain), professeur d’histoire et chercheur en histoire sociale à la prison de haute sécurité de Santiago du Chili. Je suis prisonnier politique du Mouvement de la gauche révolutionnaire, le MIR, depuis 11 ans. Je suis militant du MIR depuis 1983. Mais, paradoxalement, ce parti, dans lequel je me suis engagé tout jeune, n’existe plus aujourd’hui. Il y a néanmoins une pratique culturelle ancrée dans les territoires populaires et dans la mémoire historique du pays, existe encore pour moi et pour les camarades qui ont continué la résistance pendant la transition néolibérale. »

Amnesty international ou quand l’indignation se fait mondiale.

Marie-José Protais, comment vous êtes venue, vous, à participer à l’aventure d’Amnesty International en France ?

Marie-José Protais : Je revenais de Genève où j’avais travaillé pendant trois ans. J’avais été élue à un poste de Secrétaire générale d’un mouvement d’étudiant. C’était une ONG mais très, très imbriquée avec les Nations-Unies et travaillant pour faire connaître les Nations-Unies. J’avais fini mon temps, ce n’était pas renouvelable, donc je suis revenue à Paris et 68 a éclaté. J’étais avec les étudiants pendant toute la période de 68. Et début 69, le Secrétaire général international d’Amnesty, qui s’appelait à ce moment-là Martin Ennals, est venu à Paris et a réuni les trois ou quatre personnes qu’il connaissait : une, était dans la comptabilité à l’UNESCO, l’autre, un monsieur tout à fait intéressant, qui était je crois un prêtre défroqué, qui vivait dans une roulotte, qui faisait exactement ce que font les Don Quichotte maintenant, il s’occupait des pauvres types qui dormaient dehors. Je crois que lui-même dormait dehors parce qu’il avait 20 personnes qui dormaient dans sa roulotte. Il y avait donc ces deux personnes sur lesquelles on pouvait compter pour le travail de membre mais sûrement pas pour le travail d’organisation. Moi, ça ne m’intéressait pas tellement ça. J’ai eu les premiers contacts avec Amnesty, je me suis dit : qu’est-ce que c’est cette organisation de gauchistes ? Moi, je n’étais pas très gauchiste, je ne l’étais pas du tout, pas du tout. Donc, j’étais un peu réticente. Puis, Matin Ennals, qui était un grand séducteur, m’a dit : est-ce que tu ne peux pas nous aider quand même ? J’ai dit : écoute, je vais traduire le bulletin mensuel. Mais pour traduire, il faut essayer de comprendre ce qui est écrit dedans ! Et je dois dire que le contenu de ce bulletin m’a complètement bouleversé. Tous les mois c’était un choc d’apprendre qu’un jeune Portugais, parce qu’il avait crié « Vive la liberté » sur le campus avait été emprisonné et torturé, que des Grecs… Il y avait toujours trois cas, chaque mois : un du Tiers-Monde, un à l’Ouest et un à l’Est. À ce moment-là, c’était extrêmement bien balancé.

En 1969, lorsque Marie-José Protais reprend en main la section française, jusqu’alors peu organisée, Amnesty International existe déjà depuis 8 ans. C’est à Londres que l’avocat Peter Benenson, indigné par l’emprisonnement d’étudiants portugais sous la dictature de Salazar, lance une campagne pour la défense des prisonniers d’opinion. Rejoint par Sean Mac Bride, ancien ministre des Affaires étrangères d’Irlande, ils créent Amnesty International. Son but, faire appliquer la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 et notamment l’article 19, qui stipule que « tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression », un principe largement bafoué aux quatre coins de la planète : en URSS, sous Brejnev, en Espagne, sous Franco, ou encore au Chili, sous Pinochet. Toute personne incarcérée pour ses opinions et ce quelles qu’elles soient doit être défendue. Les Français peineront à transposer ce concept, qui exclut toute prise de position idéologique. Peu d’associations ont alors une dimension internationale. Amnesty va s’y employer. Depuis les États-Unis, les Pays-Bas, la RFA, la France ou encore l’Inde, les membres, organisés en groupes, adoptent des prisonniers désignés par le siège londonien. Chaque mois, ils écrivent inlassablement aux détenus et à leurs familles et alertent les autorités gardant toujours une plume courtoise même à l’encontre des pires dictateurs. En France, avec l’aide de l’archéologue Jean-Pierre Darmon, Marie-José Protais se démène pour multiplier les actions.

Marie-José Protais : Les premiers dossiers à faire, on avait des dossiers individuels, je me souviens que le premier prisonnier dont je me suis occupé, était un Tunisien. C’était Ahmed Othmani, qui était en prison, il a fait 9 ans de prison en tout, qui a été torturé, c’était un étudiant un peu à gauche et ça ne plaisait pas à Monsieur Bourguiba. Et voilà, ça a été le premier. J’ai toujours eu pour ce garçon une sorte, comment dirais-je, d’affection. C’est très drôle les membres des groupes avaient avec leurs prisonniers, on avait envie de dire, et leurs familles une relation affective très forte, très forte.

Jean-Pierre Darmon : J’avais de très bons amis, anciens étudiants, qui avaient été poursuivis par Bourguiba à l’époque, parce qu’ils avaient des opinions plutôt maoïstes, disons. Et Bourguiba avait été assez dur avec eux. Je me trouvais à Paris au moment où eux-mêmes avaient été arrêtés, et j’ai pensé qu’il fallait faire quelque chose, pour les sortir de là évidemment. L’un d’entre eux qui était un ami personnel, Ahmed Ben Othman, qui depuis s’est appelé Ahmed Othman, qui a été, après, un militant des droits de l’homme très actif, était arrêté et sa femme se trouvait à Paris. Et Simone Lellouche Ben Othman, avait à l’époque constitué, autour de quelques amis et de quelques avocats, un groupe de défense des prisonniers politiques en Tunisie, dont je faisais partie. Donc, tout le problème était de savoir comment sortir ces gens de là. Si bien que ma démarche a été très proche, par l’esprit, de celle d’Amnesty International, que je ne connaissais pas à l’époque, qui est de s’occuper de quelqu’un et non pas d’un principe. De s’occuper de quelqu’un et d’exiger que les principes lui soient appliqués. Donc, c’est comme ça que j’ai commencé à connaître Amnesty. Et un jour, nous nous sommes réunis, avec Marie-José Protais et d’autres personnes qu’elle connaissait, Madeleine Zobler en particulier, pour décider qu’il fallait relancer la section française d’Amnesty International. Parce qu’en réalité cette section existait déjà. Il y avait eu, dès la création d’Amnesty International, une section française mas le problème est qu’elle avait immédiatement achoppé sur la vie politique française et ses travers, à savoir qu’elle a voulu se déterminer politiquement, par rapport à la vie politique interne française. Et cette orientation qui s’est voulue, je crois, de gauche a fait capoter l’entreprise, parce que l’essentiel dans Amnesty International est qu’on ne prend pas partie politiquement, en tant qu’organisation, à l’intérieur du pays où l’on se trouve et que l’action d’Amnesty International ne se fait pas au nom d’une idéologie partisane mais au nom des droits de l’homme, qui sont des droits universels et qui s’appliquent en toutes circonstances et à tous.

Lise Weill : Quand nous sommes arrivés, mon mari et moi, à Amnesty International, c’était fin 71. On revenait du Maroc où on avait trouvé un journal qui parlait des sévices, des tortures qu’il y avait au Brésil. On s’est dit, avec mon mari, ce n’est pas possible qu’à l’époque où nous vivons il existe encore des choses comme ça. Quand on est entré à Paris, il faut trouver un moyen de lutter contre ça, ce n’est pas possible ! C’est comme ça que dans un journal, je crois que c’était dans Le Monde, il y avait une petite publication d’Amnesty International, c’est comme ça qu’on a adhéré. Donc, on a pris l’adresse, c’était rue de la Michodière à l’époque, près de l’Opéra, 3ème étage, un petit appartement de 2 pièces. On s’est inscrit et on a commencé à travailler, comme le demandait Amnesty, c’est-à-dire à rejoindre un groupe. Et ça, c’était très intéressant parce que c’était par quartier et nous, nous étions le groupe 2. Chaque groupe avait plusieurs personnes détenues en charge, pour arriver à les faire libérer. Pour bien marquer qu’Amnesty était apolitique, on avait des prisonniers de différents États, ce qui donnait un équilibre.

C’est-à-dire, Lise Weill, on est en plein contexte de la guerre froide, donc on prend un prisonnier qui est à l’Est, un prisonnier qui est à l’Ouest et un prisonnier qui est plutôt dans les pays en voie de développement ?

Lise Weill : Oui. Exactement, c’est comme ça que ça se passait. On prenait contact avec la famille du prisonnier de façon à pouvoir savoir ce qui se passait, de façon assez régulière.

Quand vous dites que vous preniez en charge trois prisonniers, c’étaient trois prisonniers qui étaient désignés depuis Londres ?

Lise Weill : Oui.

Parce que c’était très centralisé quand même ?

Lise Weill : Toute la recherche d’Amnesty était à Londres. Londres envoyait à la section française d’Amnesty tout ce qu’ils avaient à faire.

Vos premiers prisonniers dont vous vous êtes occupés, Lise Weill, vous vous rappelez ?

Lise Weill : Je ne me rappelle pas vraiment les tous premiers prisonniers dont on s’est occupés mais je me rappelle le cas d’un prisonnier chilien qui s’appelait Sandor Ensibia ( ? orthographe incertaine), qui avait été condamné à mort sous Pinochet et pour lequel on a réussi à obtenir sa libération, ça a été un gros travail. Ça a été vraiment le premier qu’on a accueilli, c’était Sandor. Aller le chercher, avec sa femme et ses deux enfants, à la gare quand il est arrivé, c’était quand même une grande émotion.

Il faut une discipline quand même pour être à Amnesty International apparemment ? On dit que c’est un peu l’école du self-control, non ?

Marie-José Protais : C’est vrai. Moi, je me souviens de ma réaction aux premières lettres disant : écrivez en termes polis à Amin Dada ou à Brejnev. Il fallait écrire à tous ces gens-là, à Pinochet, en termes courtois, Oh là là ! C’était extrêmement violent, mais il fallait le faire parce que c’était la règle, c’est ce qui a donné du pouvoir à Amnesty au départ, pendant de nombreuses années. Le concept Amnesty International était un concept complètement anglo-saxon : l’implication d’individus, par petits groupes, totalement décentralisés, il n’y avait aucune prise de position intellectuelle a priori mais c’était vraiment pragmatique. Un des premiers membres, Jean-Pierre Darmon explique ça, très, très bien. Il a dit : il a fallu casser le mur de la latinité. Et c’est très vrai. Il a fallu… Je vais vous dire, quand on traduisait les textes originaux de l’anglais, c’était en permanence non pas une traduction qui était nécessaire mais une adaptation à un changement de concept. Et puis alors, à ce moment-là, il y avait relativement peu de grandes associations, il y avait la Ligue des droits de l’homme mais qui était une structure elle aussi un petit peu vide, il y avait les associations caritatives religieuses, il y avait les Orphelins de la Police, des choses comma ça. Mais il n’y avait pas autant d’associations, comme Médecin sans frontières…

D’ONG à proprement dites ?

Marie-José Protais : D’ONG, à proprement parler. Donc, il a fallu pratiquement tout inventer en matière de développement, de relation avec la presse, de soutien par-ci par-là, des personnalités, etc. parce qu’on n’avait absolument pas un rond, quand il fallait envoyer une lettre circulaire on sortait les sous de notre poche parce qu’on avait absolument rien. C’est seulement quand le Groupe 2 s’est créé que là le couple, Lise Weill et son mari, Claude, ont dit : l’argent ce n’est pas un problème, on en trouvera, on fera des manifestations et on en aura. Et c’est vrai, on a pris l’habitude. Chaque groupe a pris l’habitude de gagner sa cotisation extrêmement lourde en organisant des tas de choses. Chose totalement nouvelle en France, ça.

Quand vous dites une cotisation extrêmement lourde, ça veut dire quoi ?

Marie-José Protais : Ça voulait dire à l’époque, en 70, je crois que c’était quelque chose comme 2 500 francs par an, par groupe. Donc, c’était très lourd pour des groupes de 3-4 jeunes étudiants ou vieilles dames perdues dans leur campagne. C’était très lourd !

16 juillet 1973. Madeleine Zobler, vous vous occupez, à Paris, comme Lise Weill, d’un groupe français ?

Madeleine Zobler : Oui.

Et vous avez je crois en ce moment le cas très particulier d’un prisonnier rhodésien ?

Madeleine Zobler : Oui, nous avons un prisonnier rhodésien, qui est incarcéré, depuis 70. C’est-à-dire qu’il avait été emprisonné avant, il devait être libérer en 71 et en 70, cette détention a été prolongée d’une façon indéfinie. Alors, nous sommes en relation avec lui par lettres, parce qu’on peut lui écrire. Il a six enfants et il nous a demandé de financer l’éducation des enfants. Alors, nous sommes un groupe d’environ 7 personnes et nous avons réussi à la suite d’une collecte qui a été faite à la suite d’un article paru dans un journal, à lui envoyer environ 250 à 300 francs par mois pour l’éducation de ses enfants.

Marie-José Protais : Il y avait beaucoup de lettres qui n’arrivaient pas, qui étaient déchirées, c’était effrayant ! Je me souviens d’être allée, ça c’était quand je m’occupais de l’Asie, à l’ambassade du Vietnam, et l’ambassadeur m’a dit : vous êtes toute seule ? Je lui ai dit : Oui, Monsieur l’ambassadeur. « Alors, vous n’allez pas pouvoir emmener tout ce que j’ai à vous donner », et il me montre une énorme boîte où il y avait toutes les lettres qui lui avait été adressées. Oui !

[extrait de chanson de Joan Baez, Here’s to you]

Here’s to you Nicolas and Bart
 
Rest forever here in our hearts
 
The last and final moment is yours
 
That agony is your triumph !

Marie-José Protais : Et alors, il s’est passé une chose tout à fait extraordinaire, c’est que j’ai eu à rencontrer la chanteuse américaine Joan Baez, qui était membre de la section américaine. Qui m’a dit : ah, c’est bien, la France, etc. Combien vous êtes ? Je lui ai dit : on n’est pas beaucoup parce qu’on n’a pas de sous, etc. « T’occupe pas ! » Et elle nous a donné tout ce qu’elle a gagné, comment on appelle ça ?

Les recettes.

Marie-José Protais : Les recettes des deux concerts. Alors, ça a été le miracle. On s’est retrouvé tout d’un coup avec des sommes qui n’étaient plus en centimes mais en milliers de francs. Alors, ça, ça été fabuleux. Ça nous a permis de faire deux-trois petits trucs comme ça pendant quelques temps. Ça, ça a été une entrée phénoménale d’argent aussi et puis aussi une énorme publicité. En 69, on était trois. En 70, on était 30, en 71, on est arrivé à 100, puis on est passé à 300, puis à 1000, puis à 10 000. Après, ça a été exponentiel complètement et pour gérer ça, c’est très difficile. Il fallait un secrétariat, on n’avait pas les moyens de payer quelqu’un, donc on a pris un objecteur de conscience, etc., puis il y avait des bonnes volontés. On a eu des secrétaires bénévoles, complètement bénévoles pendant plusieurs années : des vieilles dames, des vieilles dames, des jeunes dames, il y avait une dame ancienne déportée, qui venaient tous les jours dans mon bureau taper à la machine, ranger les papiers, etc.

10 octobre 1977. Des Prix Nobel par milliers. D’habitude, c’est quelqu’un, en chair et en os, savant ou écrivain qui reçoit le Prix Nobel de la Paix, cette année, c’est une organisation toute entière qui est couronnée : Amnesty International. Les jurés du Nobel réunis à Oslo, expliquent qu’Amnesty International a contribué à sauvegarder les fondements de la liberté, de la justice et de la paix en mettant toutes ses forces au service de la protection des valeurs humaines.

Marie-José Protais : On était trois à recevoir le prix. Je suis allée à Oslo. On était très content mais immédiatement on a vu qu’il y aurait des problèmes. Il ne fallait pas prendre la grosse tête. Pendant des années on a donné instruction aux sections nationales de ne pas utiliser le fait qu’on était Prix Nobel de la paix. Parce qu’on ne travaille pas avec des médailles à Amnesty. C’est autre chose.

Jean-Pierre Darmon : La règle essentielle dans Amnesty, c’était que les groupes d’un pays ne pouvaient pas adopter de prisonniers de ce pays-là. Nécessairement, on devait adopter des prisonniers ailleurs. Et c’est quelque chose de très important, parce que ça a fait la force, avec ce dont j’ai parlé qui était l’adoption du prisonnier, un autre grand aspect de la force d’Amnesty International, c’est que dès le départ Amnesty a transcendé les frontières nationales. Par conséquent, les gouvernements ne pouvaient pas réprimer aussi facilement qu’ils l’auraient fait contre une autre organisation, dans la mesure où les groupes d’Amnesty ne s’inscrivaient jamais dans le débat politique de leur propre pays.

Au-delà des cas individuels, Amnesty International lance des campagnes mondiales : contre la torture en 1973 et pour l’abolition de la peine de mort en 1977.

Lise Weill : Pour la peine de mort, alors là, les gens ont été beaucoup moins partisans, pour certains. Ça a été plus long, même pour des gens par exemple qui avaient été eux-mêmes prisonniers et torturés, le fait que les personnes soient jugées, après la guerre, l’idée qu’ils ne puissent pas être condamnés à mort, il y en avait qui ne l’acceptait pas. C’était une période très délicate pour Amnesty. Puis, ça a pris sa place. Mais il y a eu une période un peu difficile, oui.

Lise Weill : Il y a des gens qui se découragent, si bien sûr. Il y en a qui s’en vont, y en a qui viennent, des gens qui sont partis et qui après reviennent. Il y a un peu de tout. Ce ne sont pas toujours les mêmes qui sont là.

Mais enfin vous, Lise Weill, vous en faites toujours partie ?

Lise Weill : Oui, je fais partie du groupe maintenant, mais je n’ai plus de responsabilités depuis que j’ai démissionné de l’Amérique là. Parce qu’à un moment donné, c’est mieux de laisser la place aux autres et puis soi-même on en a assez.

Et vous êtes partie quand ?

Lise Weill : Je suis partie en 99.

72-99, c’est pas mal quand-même ?
Lise Weill : C’est pas mal quand même, oui, oui. Et puis, c’était très intéressant. Quand vous voyez que vraiment ça a rendu service à des gens, il y en a qui ont été libérés, qui n’étaient pas réfugiés en France, qui vous le disent et qui vous écrivent, c’est important quoi.

Merci à Marie-José Protais, Jean-Pierre Darmon et Lise Weill. Archives Ina, Jeannette Patschowski ( ? orthographe incertaine). Mixage Claire Levasseur. « Amnesty International, quand l’indignation se fait mondiale », Amélie Meffre, Marie-Christine Clauzet.

« Monsieur le Président du Conseil des ministres de la République socialiste du Vietnam,

Je suis Française et j’ai 26 ans. À l’âge de 26 ans, un poète de votre pays, Nguyen Chi Thien, fait confiance au mot d’ordre « Que cent fleurs s’épanouissent ». C’était en 1957. Le gouvernement du Nord-Vietnam décide en effet de rendre la liberté d’expression aux artistes, aux intellectuels, aux religieux. Nguyen Chi Thien croit dans le rayonnement des mots et crée une revue littéraire. Il vit un an d’espoir, à peine, car en 1958, un an plus tard, toutes les publications sont suspendues, Nguyen Chi Thien est condamné à deux ans de prison. Depuis sa première condamnation jusqu’à aujourd’hui, Nguyen Chi Thien aura passé plus de la moitié de sa vie en prison, plus de 30 ans, plus que ma vie entière. En 1989, la délégation d’Amnesty International au Vietnam ne parvient pas à avoir de ses nouvelles. On pense que Nguyen Chi Thien est détenu au secret dans des conditions particulièrement dures, au camp de Ba Sao, et que son état de santé est très critique.

Monsieur le Président, je m’appelle Emmanuelle Béart et je suis comédienne. Je connais la beauté d’un texte et la valeur des mots. Mon métier est de les faire partager. Je suis là pour vous demander, respectueusement, de libérer Nguyen Chi Thien. J’attends avec confiance.

Veillez agréer, Monsieur le Président, l’expression de ma considération. »

Emmanuel Laurentin : Voilà donc pour cette histoire d’Amnesty International. Nous continuons notre thématique sur les droits de l’homme avec l’exemple du Comité Audin. Le Comité Audin créé après la « disparition » d’un jeune mathématicien français, Maurice Audin, arrêté par l’armée française en pleine guerre d’Algérie. L’historien Pierre Vidal-Naquet, fonde à ce moment-là, avec Michel Crouzet, qui était professeur de littérature, le médecin Luc Montagnier et le biologiste Jacques Panijel, le Comité Audin, c’est cette histoire que nous allons raconter. Une diffusion de juin 2006 dans laquelle intervenait Pierre Vidal-Naquet, un peu avant sa mort, c’est signé Anaïs Kien et Véronique Lamendour.

« Archives, « Paris vous parle », 12 juin 1960 : Poursuivis pour atteinte à la sûreté extérieure de l’État, associations de malfaiteur, reconstitution de ligue dissoute, 9 membres de l’ex Parti communiste algérien, se trouveront à partir de demain matin dans le box des accusés du Tribunal permanent des forces armées d’Alger, que préside le conseiller Catherineau (voir ici un article du Time, signalé par GD). Un dixième accusé ne se présentera pas : Maurice Audin. On sait qu’il y a une « Affaire Audin ». déjà portée devant d’autres juridictions. Jeune professeur de grand avenir affirment les membres d’un Comité qui s’est constitué pour défendre la mémoire de celui qui a « disparu » mystérieusement, Maurice Audin est appréhendé le 11 juin 1957 vers 23h, c’est l’époque de la Bataille d’Alger. On le soupçonne d’aider le Parti communiste algérien dont il fait partie du reste. Audin est interrogé par les parachutistes. Après quelques jours, sa femme restée sans nouvelles s’inquiète, fait intervenir diverses personnalités et le secrétaire général de la préfecture d’Alger finit par donner l’assurance qu’avant un mois Audin sera ou relâché ou transféré dans un centre d’hébergement, c’est le délai de règle. »

Pierre Vidal-Naquet : J’étais à l’époque assistant à la Faculté des lettres de Caen et Le Monde s’est mis à publier, régulièrement, des protestations contre la disparition de Maurice Audin, qui était, lui, assistant de mathématiques, à l’Université d’Alger, la Faculté des sciences d’Alger. En gros, ma réaction a été la suivante : j’ai effectivement pensé à l’« Affaire Dreyfus ». Pourquoi l’« Affaire Dreyfus » ? D’abord parce que j’ai été élevé dans le souvenir de l’« Affaire Dreyfus ». Mon grand père et mon grand oncle, mes deux grands pères en réalité, ont ardemment milité pour Dreyfus. C’était l’époque où on voyait encore des gens qui avaient connu Jaurès, qui avaient vécu l’« Affaire Dreyfus ». Et je pense que beaucoup d’entre eux ont été assez sensibles à cette référence dreyfusarde, en dépit des énormes différences, qui sont absolument éclatantes.

Fin novembre 1957, un groupe d’universitaires fondent un Comité pour établir la vérité sur la disparition de Maurice Audin. Cette figure symbolique sert plus largement à dénoncer la torture pratiquée par l’armée française en Algérie. Ils font alors revivre le souvenir d’une autre victime de l’institution militaire, Alfred Dreyfus. Ces intellectuels engagés interpellent le gouvernement et l’opinion publique aux moyens de tracts, réunions et conférences de presse. Parmi eux figure le biologiste Jacques Panijel, le mathématicien Laurent Schwartz et les historiens Pierre Vidal-Naquet et Marianne Debouzy.

Marianne Debouzy : Étant universitaire, j’étais directement concernée par son histoire puisqu’il était lui-même assistant de mathématiques à l’Université d’Alger. Je pense surtout que je suivais de très près, et avec une fureur et une indignation toujours renouvelée, ce qui se passait dans la Guerre d’Algérie. Il est clair que si Pierre Vidal-Naquet n’avait pas mis ses talents et ses méthodes d’historien au service de la recherche de la vérité, on n’aurait jamais su ce qui s’était véritablement passé dans l’« Affaire Audin ». Ce n’est devenue une « Affaire » que parce que des intellectuels ont démonté tous les mensonges qui avaient été émis par les autorités civiles, par les autorités militaires, et qu’ils ont bien pu faire un jour apparaître la vérité.

Pierre Vidal-Naquet : J’ai pensé qu’il fallait faire quelque chose, comme Les preuves de Jean Jaurès, le livre modèle, si vous voulez, qui figure d’ailleurs sur la 4ème de couverture de « L’Affaire Audin ». Ce texte de Jean Jaurès a été écrit pendant l’été 1898, juste avant le grand scandale qu’a provoqué la découverte du « faux Henry », qui a été le tournant décisif de l’Affaire. Jaurès - avec des méthodes d’historien tout à fait classiques, prenant les choses par : comment on résoudrait un problème d’histoire médiévale ou contemporaine ? - a apporté les preuves que cette Affaire était entièrement truquée. Et j’ai eu l’intuition, si vous voulez, que l’on pouvait faire sur « L’Affaire Audin » les preuves. C’est-à-dire qu’il fallait avoir toute la documentation et essayer de montrer les trous de cette documentation officielle. La difficulté par rapport à Jaurès, c’est qu’en dehors du témoignage de Madame Audin, nous n’avions que la documentation officielle. Et cette documentation officielle parlait d’évasion. Elle disait qu’Audin s’était évadé, le 21 juin 1957, en profitant d’un léger accident ou d’un ralentissement de la Jeep qui le conduisait. Voilà en gros ce que disait la documentation officielle.

Marianne Debouzy : On a essayé par divers moyens d’alerter la presse, d’alerter les gens, et d’essayer d’arriver à obtenir la vérité, ce qu’on n’a jamais réussi à faire jusqu’au bout puisqu’à ce jour on ne sait toujours pas où est enterré Audin. Donc, c’est un exemple à mon avis presque caricatural de ce que signifie l’expression : « la grande muette ».

« Archives, « Paris vous parle », 12 juin 1960 : En réalité, on apprendra, peu après le 21 juin, par les parachutistes qui l’on interrogé, qu’Audin a disparu pendant qu’on le transportait dans un Jeep d’El Biar à la villa Massilia. Audin se serait évadé, on l’a vu fuir, on a tiré à la mitraillette, Audin a « disparu ». C’est un lieutenant nommé Charbonnier qui a rendu compte ainsi de cet incident. Telle est la thèse soutenue par les parachutistes. »

Pierre Vidal-Naquet : La présence de l’ « Affaire Dreyfus » est présente partout et elle est à la fois intéressante et tout à fait fausse. Elle est intéressante dans la mesure où l’on peut prendre un exemple symbolique, l’homme est un animal qui vit de symbole symboles, elle est inopérante parce qu’Audin était un cas d’une certaine manière privilégié. Il était privilégié dans le sens que l’on ne pouvait pas le traiter en jetant simplement son cadavre à la mer, comme on l’avait fait pour de trop nombreux Algériens. Audin a bénéficié du fait qu’il était un universitaire et que les membres de sa corporation, notamment les mathématiciens. C’était un élève de Laurent Schwartz, et Laurent Schwartz a publié, dans l’Express, un article intitulé, « La révolte de l’université ». c’était d’ailleurs un peu excessif mais enfin ! C’est vrai que dans l’université cette Affaire a fait beaucoup de bruit.

« Dreyfus était une victime isolée. Ce n’est malheureusement pas le cas de Maurice Audin. Il y a des centaines, des milliers de victimes, d’hommes et de femmes qui ont été torturés, qui ont « disparu », qui ont été internés sans raisons dans des camps de concentration, qui ont été condamnés à mort après des simulacres de jugements, des Français et des Musulmans. Ceux qui ont protesté pour Audin, n’ont pas entendu dissocier son cas des autres, faire de lui un martyr privilégié, ils ont voulu en faire un symbole, comme d’autres déjà dont les noms sont sur toutes les lèvres, sont devenus des symboles. Dreyfus aussi a été un symbole. Dans tous les cas, c’est au nom de la même « raison d’État » qu’on cherche à éviter la lumière. La révolte des universitaires à propos de Maurice Audin est l’expression de cette conscience. » L’Affaire Audin de Pierre Vidal-Naquet, préface de Laurent Schwartz.

Jacques Panijel : Ce qui nous a commandé, c’est qu’Audin devenait la figure, excusez-moi du terme, utilisable pour animer l’indignation des intellectuels et du public français.

Selon vous, Jacques Panijel, quelle était la valeur de cette référence à l’« Affaire Dreyfus », par le Comité Audin ?

Jacques Panijel : Écoutez, il est évident qu’il y avait une monstruosité, on n’ose pas dire de l’exercice judiciaire, mais de l’exercice pré-judicaire. C’est clair que l’inculpation de Dreyfus, ça avait été une torture morale, si vous voulez. Donc, c’était un parallélisme, c’était la grande injustice, mais pour moi qui ne suis pas historien, qui ne connaissais l’histoire Dreyfus que parce que je suis républicain, et parce que j’avais la conviction de l’innocence de Dreyfus, c’est évident que c’était deux choses différentes même si elles reposaient l’une sur l’antisémitisme et l’autre sur l’anti... sur le colonialisme dans ce qu’il a de pire.

Marianne Debouzy : Dreyfus était lui-même un membre de l’armée française. Il était un officier. Il n’était pas évidemment du tout dans une situation comparable à la situation créée par la lutte anticolonialiste à l’époque de la Guerre d’Algérie. Naturellement quelle qu’étaient été les crimes de l’armée française à l’époque de la Guerre d’Algérie, cette armée était malgré tout très différente de l’armée française à l’époque de Dreyfus, sans parler naturellement du contexte politique qui était celui de la fin du XIXème siècle et le contexte de la Guerre d’Algérie. Mais la similitude, c’est que naturellement dans les deux cas il s’agit d’un mensonge de l’armée d’abord, avant d’être un crime, et que c’est la volonté de cette armée, appuyée naturellement par une grande partie de la classe politique, de faire passer ce mensonge pour une vérité. Par ailleurs, c’est naturellement le rapport de force qui existe, puisque dans les deux cas, l’armée est soutenue et ceux qui l’accusent sont d’abord des intellectuels et ensuite ils sont malgré tout marginalisés dans la société et discrédités par le pouvoir en place. Il me semble que ces ressemblances-là sont très importantes.

Pierre Vidal-Naquet : Le premier à employer la comparaison a été Louis Gernet, ancien doyen de la faculté des lettres d’Alger et grand maître des études grecques, qui étaient les miennes, des études grecques un peu marginales, et qui a présidé la première conférence de presse du Comité Audin. Et il a dit : Il y a maintenant une Affaire Audin, comme il y avait jadis une Affaire Dreyfus.

« Archives, « Paris vous parle », 12 juin 1960 : Audin a « disparu », telle est la thèse soutenue par les parachutistes, tout autre est celle que défendent Madame Audin et le Comité Audin. Pour ces derniers, le jeune professeur de mathématiques est mort durant un interrogatoire. Le bâtonnier Thorp défend la thèse de Madame Audin et du Comité tandis que les officiers parachutistes citant d’autres ces d’évasions de communistes soutiennent la thèse de la disparition. En réalité, Audin a « disparu » pour tout le monde semble-t-il depuis trois ans. Ici, Frédéric Pottecher qui vous a parlé d’Alger, à demain. »

Pierre Vidal-Naquet : L’Affaire Audin, ce qui rendait le suspens possible, c’est que justement c’était un crime sans cadavre. C’est ce qu’un juriste de l’époque, André Boissarie, avait appelé « le faux corporel ». C’est un délit, un crime inédit en quelque sorte mais l’expression de « faux corporel », c’était ça qui était l’équivalent du « faux Henry » dans l’Affaire Dreyfus.

Marianne Debouzy : Mon père appartenait à une famille dont certains membres étaient des intellectuels connus, qui avaient participé à l’Affaire Dreyfus. J’ai toujours vu chez mes parents et chez mon grand-père des tas de livres qui se rapportaient à l’Affaire Dreyfus. Je me rappelle très bien que mon père me racontait comment il avait participé à des manifestations et comment son cousin germain qui était le fils d’un mathématicien très connu, qui s’appelait Jacques Hadamard, qui avait joué un rôle important parmi les intellectuels, avait, pendant le procès de Rennes, reçu une pierre qui avait été lancée chez les Hadamard parce que des fanatiques antisémites avaient eu ce geste. Par ailleurs, évidemment le rôle de l’armée et le lien évident entre ces deux affaires et l’utilisation du symbole visait évidemment à porter un coup et faire un rapprochement qui ranimerait la mémoire des gens par rapport à une affaire scandaleuse qui avait quand même bouleversé la nation toute entière. Donc, il me semble que c’est delà… Naturellement, je ne parle pas des rapports que Pierre Vidal-Naquet pouvait avoir aussi à l’Affaire Dreyfus, par sa famille ou d’autres raisons.

« L’activité du Comité prenait toutes les formes possibles et imaginables : impression de brochures et de tracts, communiqués de presse, organisation de meetings et de manifestations publiques, conférences de presse. C’est au cours de l’une d’elle le 18 février 1958 que fut présenté pour la première fois au public, par Jérôme Lindon, La question d’Henri Alleg. Une volonté commune de sérieux, et pour tout dire d’honorabilité, présidait. » L’Affaire Audin de Pierre Vidal-Naquet

Marianne Debouzy, quelle était la couleur politique du Comité Audin ?

Marianne Debouzy : Le Comité Audin a été formé par des communistes. Je rappelle que Crouzet était secrétaire du Comité Audin, Luc Montagnier, aujourd’hui connu pour ses recherches sur le SIDA était trésorier du Comité Audin. Mais le Comité Audin n’était pas formé que de communistes. Pierre Vidal-Naquet qui en était le fondateur non seulement il n’était pas communiste mais il était certainement très opposé aux communistes. Moi-même je n’étais pas communiste. Mes parents chez qui les réunions se tenaient, Louis et Hélène Valande, n’étaient absolument pas communistes, c’étaient des gens qui avaient la trippe républicaine et qui étaient absolument indigné par cette Guerre d’Algérie, venant pas si longtemps que ça après la fin de la Seconde Guerre mondiale et les souvenirs et les traces qu’elle avait laissés en matière de torture et d’autres crimes. Naturellement Jacques Panijel n’était pas communiste non plus. Donc, le Comité Audin regroupait des gens de toute la gauche. Et le Comité Audin n’a pas manqué d’avoir des problèmes dans ses rapports avec le parti communiste parce que le Comité Audin tenait avant tout à son indépendance.

Pierre Vidal-Naquet : Le problème du Comité Audin par rapport aux partis politiques c’est qu’il entendait agir de façon autonome. Quand nous avons su dans quelles conditions était mort Maurice Audin, qu’il avait été étranglé par le lieutenant Charbonnier, nous avons décidé de le révéler à la presse. Nous avons envoyé à tous les journaux une déclaration. Mais le Parti communiste voulait que cela soit lui qui révèle les choses. Alors à Libération, ils ont discuté pendant la moitié de la nuit pour savoir si notre texte passerait ou pas, finalement ils l’ont passé en mettant comme titre : « Madame Audin accuse », ce qui permettait de jouer sur les deux tableaux.

« La brochure préparée avec l’aide d’avocats communistes, principalement Henri Douzon, et le concours de Gilberte Alleg, fût essentiellement mise au point au cours de réunions estivales par Marianne Debouzy, Bernard Keyser et Jacques Panijel. En même temps qu’elle était imprimée sous le titre « Nous accusons », elle était adressée le 16 septembre à René Coty, encore Président de la République, et au Général de Gaulle, nouveau Président du Conseil. » L’Affaire Audin de Pierre Vidal-Naquet

Pierre Vidal-Naquet : « Nous accusons », était une référence encore plus évidente à l’« Affaire Dreyfus », si je peux dire. C’est un texte dont le principe avait été fixé chez François Mauriac au cours d’une réunion qui a eu lieu, chez Mauriac, avec le bâtonnier Thorp qui était un des avocats de l’« Affaire Audin », Louis-Martin Chauffier et moi-même. On voit ensemble tout ce que nous ont fourni à l’époque les avocats. Ce sont essentiellement les avocats communistes qui nous fournissent des documents. Ensuite quand « Nous accusons » a été publié, il y a eu une enquête de police. Alors, Mauriac avait légèrement viré de bord parce que moi je suis allé à la sureté, j’ai été interrogé, on m’a demandé ce que c’était cette brochure et pourquoi nous l’avions faite et j’ai dit : que le principe de cette brochure avait été décidé au domicile de François Mauriac. Fureur de Mauriac, qui avait voté oui à la Constitution gaulliste alors que la plupart d’entre nous avaient voté non. Fureur de Mauriac qui a dit : voilà l’usage qu’on veut faire de moi, je n’ai aucun souvenir de cette réunion, je n’ai aucun souvenir que le principe de cette brochure était diffusé à ce moment-là.

Marianne Debouzy : Alors, évidemment, dans le « Nous accusons », il y avait l’écho du texte de Zola. Il y avait aussi, et c’était quelque chose de très important, la mise en accusation directe de l’armée française, qui pratiquait la torture et toutes sortes de crimes. Je crois que la jeune génération n’a pas conscience du poids de l’armée et des militaires, et la légitimité de cette armée dans la société française encore à l’époque de la Guerre d’Algérie. Et dire que l’armée française avait des pratiques criminelles c’était vraiment le crime de lèse-majesté. D’ailleurs on a vu à quel point cette armée a pu obtenir des soutiens car sans les civils l’armée française n’aurait pas commis tous les crimes qu’elle a commis, sans le gouvernement Guy Mollet, et autres affreux de cette époque, l’armée française n’aurait pas pu commettre tous ces crimes, avec l’impunité qui a été la sienne.

Pierre Vidal-Naquet : En un sens, nous étions des patriotes qui travaillions pour l’honneur de la France, c’est en ce sens que nous étions des dreyfusards.

Merci à Marianne Debouzy, Pierre Vidal-Naquet et Jacques Panijel. Archive INA, Jeannette Patschowski ( ? orthographe incertain). Texte lu par Daniel Koenigsberg. Mixage Matthieu Leroy. Un documentaire d’Anaïs Kien et Véronique Lamendour.


Livres signalés sur le site de l’émission

- Le développement durable, Sylvie Brunel, éd. PUF, Coll. « Que sais-je », n°3719, 2004, 128 pages.

- Frontières, Sylvie Brunel, éd. Denoël, 2003.

Présentation de l’éditeur : Quand Sarah, l’infirmière, et Marc, le cadre supérieur, partent comme volontaires humanitaires en Afrique centrale, ils sont heureux et fiers d’avoir été recrutés par l’une des plus grandes ONG du monde occidental : enfin, ils vont pouvoir s’attaquer aux souffrances de l’humanité. Sur place, leur action se révèle difficile, harassante, dangereuse aussi. Ils découvrent une réalité où l’héroïsme quotidien se mêle au gaspillage et au mensonge. Sans en référer à Paris, l’équipe prend le risque de monter une expédition dans les provinces rebelles. Alors que le conflit s’embrase, les volontaires français se retrouvent pris au piège, livrés au chaos d’une guerre civile. Bientôt, la frontière se brouille entre le bien et le mal ; entre les victimes et les bourreaux, entre les humanitaires et les autres. Ni Sarah ni Marc n’en sortiront indemnes. Épopée d’une mission dans une Afrique en crise, Frontières pulvérise par la réalité brûlante d’une fiction cette confortable illusion : l’Humanitaire.

- Critique de la raison humanitaire, Philippe Ryfman, Hugo Slim, Egbert Sondorp, Boris Martin, Karl Blanchet, Ed. Le Cavalier Bleu, janvier 2006, 156 pages

- Les ONG, Philippe Ryfman, Ed. La Découverte, 2004, 122 p.
- Dictionnaire pratique du droit humanitaire, Françoise Bouchet-Saulnier, Ed. La Découverte, 2006.

- Dictionnaire des mondialisations, Cynthia Ghorra-Gobin (Dir.), Ed. Armand Colin, 2006.

- La documentation photographique N°8048, Sylvie Brunel, 2005