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Un été de lectures / Kateb Yacine, Nedjma, entre autres

jeudi 1er novembre 2012

« Un Été de lectures » : « Une semaine en Afrique, l’Algérie : Kateb Yacine », émission de France Culture du lundi 6 aout 2012, transcrite par Taos Aït Si Slimane.

Présentation sur le site de l’émission : Pour rendre compte d’une Afrique multiple et immense, cinq écrivains qui représentent chacun l’une des identités de ce continent qui en possède bien plus encore : Kateb Yacine et l’Algérie ; Naguib Mahfouz et l’Egypte ; Nadine Gordimer et l’Afrique du Sud et pour l’Afrique noire, Wole Soyinka (Nigeria) et Sony Labou Tansi (Congo).

1er épisode : Nedjma et Minuit passé de douze heures de Kateb Yacine (Algérie), textes lus par Mohammed Rouabhi. Équipe de réalisation : Jean-Matthieu Zahnd ; Jehan Richard Dufour ; Éric Villenfin. Assistante à la réalisation : Chloé Mauduy

Vous pouvez également lire sur ce site :
- Nedjma, Kateb Yacine, ma transcription de l’émission de l’Office national de radiodiffusion télévision française (ORTF), « Lectures pour tous », du 14 août 1956, présenté par Pierre Desgraupes. Invité : Kateb Yacine à l’occasion de la sortie de son livre Nedjma.

- « Abattre les murs de nos prisons invisibles », une autre transcription des dits de Kateb Yacine.

Je remercie par avance les lecteurs qui voudront bien me communiquer leur correction, observations et suggestions à l’adresse suivante : tinhinane[@]gmail[.]com

Nedjma

Fallait pas partir. Si j’étais resté au collège, ils ne m’auraient pas arrêté. Je serais encore étudiant, pas manœuvre, et je ne serais pas enfermé une seconde fois, pour un coup de tête. Fallait rester au collège, comme disait le chef de district.
Fallait rester au collège, au poste.
Fallait écouter le chef de district.
Mais les Européens s’étaient groupés.
Ils avaient déplacé les lits.
Ils se montraient les armes de leurs papas.
Y avait plus ni principal ni pions.
L’odeur des cuisines n’arrivait plus.
Le cuisinier et l’économe s’étaient enfuis.
Ils avaient peur de nous, de nous, de nous !
Les manifestants s’étaient volatilisés.
Je suis passé à l’étude. J’ai pris les tracts.
J’ai caché la Vie d’Abdelkader.
J’ai ressenti la force des idées.
J’ai trouvé l’Algérie irascible. Sa respiration...
La respiration de l’Algérie suffisait.
Suffisait à chasser les mouches.
Puis l’Algérie elle même est devenue...
Devenue traîtreusement une mouche.
Mais les fourmis, les fourmis rouges,
Les fourmis rouges venaient à la rescousse.
Je suis parti avec les tracts.
Je les enterrés dans la rivière.
J’ai tracé sur le sable un plan...
Un plan de manifestation future.
Qu’on me donne cette rivière, et je me battrai.
Je me battrai avec du sable et de l’eau.
De l’eau fraîche, du sable chaud. Je me battrai.
J’étais décidé. Je voyais donc loin. Très loin.
Je voyais un paysan arc-bouté comme une catapulte.
Je l’appelai, mais il ne vint pas. Il me fit signe.
Il me fit signe qu’il était en guerre.
En guerre avec son estomac, Tout le monde sait...
Tout le monde sait qu’un paysan n’a pas d’esprit.
Un paysan n’est qu’un estomac. Une catapulte.
Moi j’étais étudiant. J’étais une puce.
Une puce sentimentale... Les fleurs des peupliers...
Les fleurs des peupliers éclataient en bourre soyeuse.
Moi j’étais en guerre. Je divertissais le paysan.
Je voulais qu’il oublie sa faim. Je faisais le fou. Je faisais le fou devant mon père le paysan. Je bombardais la lune dans la rivière.

-*-

Àllo ! D’Évian, ici j’ha…

Mes débuts dans le journalisme promettaient d’être fracassants. Je devais relancer les pourparlers d’Évian, en donnant à mon tour une conférence de presse. Bref, je devais sauver la paix. Elle fut sauvée sans moi, c’est-à-dire suspendue. Qu’à cela ne tienne. Négociateur occulte à qui on ne la fait pas, je me devais de renchérir et de donner la réplique aux sirènes adverses de l’hôtel du Parc. On ne me ferra plus prendre comme naguère de vieux chapeaux meulins pour des bananes volantes. L’hélicoptère d’Afrique action fit sensation en suisse. Ma gandoura fut prise pour parachute de type tunisien, et on voulut me dévêtir en guise de bienvenue. Je n’avais pas de temps à perdre. Des fantômes délirants m’accompagnèrent jusqu’à la salle. C’étaient d’inévitables diplomates arabes que j’écartais à coup de coude. J’étais rendu. Grand Dieu, quelle affluence ! Du monde entier on vint me voir pencher de tout le poids de mon turban le mieux équilibré sur ces questions arides que sont l’intégrité du territoire et l’unité du peuple. Mon préambule fut il heureux, j’en doute. Toujours est-il qu’il mit le feu aux poudres. Si les Pieds noirs sont mineurs ce n’est pas à nous de les prendre en tutelle. Les envoyer dans les mines ? Nenni, pas si fous. Nous savons trop ce qu’ils feraient des dynamites. Les intégrer ? Autre folie, Jacques Soustelle vous le dira. Moi qui fus charmeur de serpents, je peux vous assurer que des vipères, apprivoisées ou pas, ne pardonnent pas à ceux qui vont plus vite que la musique. Que le général ait été piqué, c’est bien assez. Il a plus d’un tour dans son sac, je vous l’accorde, raison de plus pour passer outre. Qu’ai-je dis là ? Les journalistes commencent à s’agiter. Ils m’interrompent : Et les rapatriements ? Mauvaise affaire pour les apatrides. Murmures, j’entends des voix, c’est un Suisse candide : qu’est-ce qu’un Pied-noir ? Un double patriote à triple semelles. Quoi, ces malheureux ne pourrait-on pas se mettre à leur place ? Justement on s’y met. Et si on les envoyait au Sahara ? Eux qui ont bâti leur fortune sur le sable, ils en mourraient. Et le pétrole ? Aucun progrès, on tourne autour d’un bec de gaz. Ici on me mitraille, j’en suis tout ébloui ! Je vais poursuivre mon exposé lorsque reprend l’interrogatoire. Je m’en doutais, certains de ces envoyés spéciaux ne sont en vérité que des poulets de préfecture : Quoi pas même une base d’accord ? Le monde va changer de base, comme dit la chanson. Même pas Mers El-Kébir ? Peut-être, en échange de Toulon par exemple, tous les espoirs sont permis. J’en étais là lorsqu’un certain vacarme vint conclure le débat. C’était une bombe il faut le croire. Plus de salle, plus d’auditoire, je me retrouvais seul au milieu des gravas devant une bouteille d’eau d’Évian. On ne m’y reprendra plus.

Afrique-Action, 16 juin 1961.

-*-

Nedjma

L’apparition s’étire, en vacillant et le commissionnaire pèse sur son siège, comme pour retenir le véhicule ; dupe de l’intensité qui fait vibrer sa poitrine à la façon d’un moteur, le commissionnaire craint-il de s’envoler pour atterrir auprès d’elle ?

Et si la cliente rentrée chez elle, débarrassée de son voile était devenue cette apparition… Ni lui ni elle ne savent qui ils sont ; cette distante rencontre a la vanité d’un défi.

Mustapha ne se retournera plus, jusqu’au terminus, mais verra encore la villa, encore la terrasse et la femme aux cheveux fauves dominant la pelouse : ce tableau vivant fondra sur lui jusque dans le tramway, à la station finale où il reste seul… Le conducteur maltais et le receveur kabyle se sont dirigés vers deux bars différents… Mustapha descend enfin du tramway refroidi ; il fera le chemin du retour à pied, sans voir la terrasse, hypocritement persuadé que l’apparition ne se renouvellera plus ; le commissionnaire Mustapha file droit sur le centre ville, redressant peu à peu sa haute taille, candide et goguenard ; ses yeux refléteront l’audace et l’insouciance des grands immeubles qu’il ne doute pas d’habiter un jour ; il passera sa seconde nuit sous l’horloge de la gare, se jurant de ne plus suivre des cagoulards de Beauséjour, quartier tranquille et décevant… « Toutes ces villas, tous ces palais ratés qui portent des noms de femmes… »

Surmontant un patio de maison hantée (on s’y suicida en famille avant la guerre), la villa Nedjma est entourée de résidences qui barrent la route du tramway, au bas du talus en pente douce, couvert d’orties ; c’est un rez-de-chaussée de quatre pièces donnant sur un couloir, qui débouche d’un même côté vers un jardinet inculte et une terrasse, où l’on grimpe par un escalier vermoulu, pas plus solide qu’une échelle ; les murs écaillés ont des tons d’épave, dans un épais jaillissement de verdure ; au sommet du talus se dressent des marches de roc, émergeant de la broussaille que les bivouacs des vagabonds et des nomades ont tondue, calcinée, réduite à l’état de remblai, sans venir à bout des jujubiers et des cèdres penchés en arrière, coureurs éblouis à bout d’espace et de lumière en un sprint vertical, le tronc dégagé, les branches tendues vers le sol, en l’épanouissement hérissé des figues de Barbarie, de l’aubépine, de l’airelle ; lointaines pourtant, les oranges tombent d’elles-mêmes au fond de ce Frigidaire naturel ; un vieux chat y vient boiter les cent pas, pensif et calamiteux, fixant diaboliquement une toile d’araignée suspendue à sa moustache ; cet orgueil de félin donne-t-il l’illusion d’être encagé en plein maquis par les démons de la canicule ? Tout le bombardement de midi, concentrant le feu, n’altère l’ombre touffue ni de ses irrésistibles succions, ni de son errance acharnée d’incendie en quête d’air ; sur la route, les enfants sans souliers n’arrêtent pas de botter leur ballon percé… Paradoxe d’enfants, solennelle sauvagerie ! Un cycliste dérape et se relève, ravi de la distraction des joueurs en herbe ; du moment qu’ils jouent ils ne songeront pas à se moquer du cycliste écorché ; mais le ballon pouffe en dévalant le talus, et c’est l’objet qui consume tout le comique de la chute… la route rejoint par une ruelle le sommet du talus ; une nouvelle ruée de feuillage disparaît sur un fond de terre rouge, où l’eau coule de source ; il pleut rarement sur la plaine de l’est algérien, mais à torrents ; la Seybouse miraculeusement engrossée s’y délivre, en averses intempestives de fleuve à l’agonie, vomi par les rivages ingrats qu’il a nourris ; extatique, d’un seul et vaste remous, la mer assombris mord insensiblement dans le fleuve, agonisant jaloux de ses sources, liquéfié dans son lit, capable à jamais de cet ondoiement désespéré qui signifie la passion d’un pays avare d’eau, en qui la rencontre de la Seybouse et de la Méditerranée tient du mirage ; l’averse surgit en trombe, dégénère , éternuement avorté ; les constellations se noient d’une nuit à l’autre dans l’embrun, subtilisés ainsi que des escadrilles au camouflage vaporeux ; porte-avions, tirant des flots bouleversés, quelque essence de planète, en dépit des crépitements belliqueux du ressac, l’orage rassemble ses forces, avec l’imprévisible fracas d’un char tombé de gouffres en gouffre ; fantôme cramoisi effilochant au vent d’ouest son hamac, traîne un soleil grimé, calumet sans ardeur s’éteignant dans la bave d’une mer lamentablement vautrée, mère de mauvaise vie et de sang froid qui répand dans la vielle un air de maléfice et de torpeur, fait de toute la haine de la nature pour le moindre geste et la moindre pensée… « Pays de mendiants et de viveurs, patrie des envahisseurs de tout acabit, pense Mustapha, pays de cagoulards et de femmes fatales… »

Étoffe et chair fraîchement lavées, Nedjma est nue dans sa robe ; elle secoue son écrasante chevelure fauve, ouvre et referme la fenêtre ; on dirait qu’elle cherche, inlassablement, à chasser l’atmosphère, ou tout au moins à la faire circuler par ses mouvements ; sur l’espace frais et transparent de la vitre, les mouches blotties se laissent assommer, ou feignent la mort à chaque déplacement d’air ; Nedjma s’en prend ensuite à un moustique, avec un mouchoir dont elle s’évente en même temps ; épuisée, elle s’assoit à même le carrelage ; son regard plonge dans l’ombre ; elle entend remuer la broussaille ; « ce n’est pas le vent »… Les seins se dressent. Elle s’étend. Invivable consomption du zénith ; elle se tourne, se retourne, les jambes repliées le long du mur, et donne et donne la folle impression de dormir sur ses seins… « Remonter à la terrasse ? Trop de curieux… Trop de connaissances dans les tramways… Quel maladroit ! Les fruits ont failli tomber… Il avait les mains blanches, les ongles sales… Agréables, sans cette taille de chimpanzé… Pas d’ici, évidemment. Chassé par sa famille ? Cette façon d’économiser sa barbe… Si Kamel savait que j’ai donné cent francs à un commissionnaire ! … Pourquoi l’ai-je fait au juste ? Pour l’éloigner… Je l’imaginais dépensant la somme dans un mauvais lieu… Je ne devrais pas sortir… Une idée folle suffirait… Un voyage… Tout recommencer…. Sans se confier à un homme, mais pas seul comme je le suis… Ils m’ont isolée pour mieux me convaincre, isolée en me mariant… Puisqu’ils m’aiment, je les garde dans ma prison… À la longue c’est la prisonnière qui décide… »… Nedjma reste étendue, alors que sa mère, Lella Fatma, aidée par les visiteuses que la jeune femme ne daigne pas recevoir, prépare le repas ; Nedjma répond par grognements aux questions de Kamel ; elle traite ordinairement son homme avec une gentillesse chargée d’ironies qu’il prend pou des reproches.

Kamel s’est marié parce que sa mère l’a voulu.

Nedjma s’est mariée parce que sa mère l’a exigé.

Kamel, lui, heureux époux, a eu un père incontestablement noble, mort sans s’être montré dans la ville ; orphelin, Kamel vend sa part de terre, s’installe à Bône, laisse pousser sa moustache ; sa mère lui déniche une boutique de tabac et journaux ; Kamel lit les journaux, mais reste fidèle aux traditions du défunt, qui n’a jamais fumé, n’est jamais entré dans un bar ni dans un cinéma… Les deux mères se rencontrent au bain, puis aux mausolées de divers saints ; elles se confient qu’elles sont toutes deux de descendances aristocratiques, l’une ayant un profil de l’aigle l’autre celui de condor ; elles habitent toutes deux Beauséjour, ne parlent que de Constantine et d’Alger au temps des braves, se montrent parcimonieusement leurs bijoux, remontent leur arbre généalogique jusqu’au Prophète, sautent par-dessus les siècles, ôtent enfin leurs fausses dents pour s’embrasser, sans plus de retenue ; la fille de l’une ne peut aller qu’au fils de l’autre ; Lella Fatma précise qu’elle ne veut aucune dot, mais tient à sa fille ; Lella N’fissa proclame son fils est de taille à faire le bonheur de trois femmes. Les deux belles-mères coexistent jusqu’au septième jour du mariage ; à cette occasion, Lella Fatma fait venir le plus grand pianiste d’Algérie ; Lella N’fissa, qui n’a pas été consultée, refuse de paraître à la fête, et tombe, toute bleue, dans le couloir.
- C’est le cœur, dit Kamel.
- C’est l’estomac, dit Nedjma.
Ainsi commence la guerre froide.

Kamel transporte sa mère chez des alliés constantinois.

Victorieuse, Lella Fatma fait peindre la villa en vert.

Invivable consomption du zénith. Ce matin, Nedjma s’est levée tout endolorie ; elle n’a pas fait honneur aux aubergines mijotées par Lella Fatma ; Kamel est rentré sans faire de bruit, le cœur lourd de journaux invendus et de tabac vendu à crédit ! Contenant s faim, l’homme décroche le luth ; il tente de s’associer au spleen conjugal. Nedjma s’enfuit au salon, les sourcils froncés. Le musicien sent fondre son talent dans la solitude ; il raccroche le luth ; le calme de Kamel ne fait que l’affabuler du masque de cruauté que Nedjma compose à qui ne tombe pas dans son jeu ; elle pleure sans prendre garde aux protestations de Lella Fatma : …un homme si bon, tout en miel, à croire que ce n’est pas le fils de sa mère ! Que veux-tu donc ? Un goujat qui vendrait tes bijoux, un ivrogne ? »

Invivable consomption du zénith ! prémices de fraîcheur…

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Le blanc et le noir , conte cubain adapté par Kateb Yacine

La terre jeune est verte, ça manquait un peu d’ordre : les grenouilles avaient des cheveux. Les poisons buvaient dans les fleurs, les oiseaux accrochaient leurs nids sur la crête des vagues, les rivières débordaient du coin de l’œil du premier crocodile qui eut du chagrin.

Moustique enfonça son dard dans la fesse de la montagne, et la chaîne tout entière se mit en mouvement. Un homme monta au ciel par une corde de lumière. Le soleil s’en aperçut.

« N’approche pas où je te brûle »

L’homme ne tint pas compte de l’avertissement.

Flambé, il devint noir depuis les pieds jusqu’à la tète, ce fût le premier Nègre.
Il retomba sur terre, mais il ne pleura pas. Au contraire, il riait de bon tour que lui avait joué notre bon père soleil.

Depuis ce jour, les Nègres sont toujours gais.

Un autre homme alla dans la lune sur un cheval-oiseau-caïman-petit-nuage. La lune est froide. Le froid est blanc. L’homme qui est allé dans la lune a blanchi, ce fut le premier blanc, le père de tous les blancs. C’est pourquoi ils sont tristes.

La lune descendit en roulant de la montagne.

Elle entra dans un chemin creux du bois où le lièvre essayait d’arracher du feu à un caillou bien lisse. La lune dit au lièvre : « courre et va dire aux hommes qu’ils doivent comme moi naître, mourir et ressusciter. »
Le lièvre partit à la recherche des hommes, et la lune l’attendit sur le panache d’un roseau.

Le livre rencontra l’agouti, son cousin qui buvait de la bière : « laisse-moi en gouter… »

Mais le lièvre n’avait pas l’habitude de boire. La bière brouilla dans sa tête le message de la lune, et lorsqu’il fit de retour celle-ci lui demanda : « qu’as-tu dis aux hommes ? »

Ha, ha, ha, je leur ai dis : « vous devez naître, mourir et ne pas ressusciter »

La lune, furieuse, saisi le lièvre par les oreilles et lui fendit la bouche d’un seul coup de bambou.

Afrique-Action, 2 janvier 1961.

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La mouche maçonne et le crapaud , conte soudanais adapté par Kateb Yacine

Je vais raconter une fable, commence le narrateur.

Namoun, entendu, répondent ses auditeurs

C’est un mensonge

Namoun, mais tout n’y est pas faux

Namoun,

Sur les bords des marigots, à l’ombre des lianes et des palmiers, vivent beaucoup de petits animaux. Ils vaquent à leurs affaires, isolément, évitent le plus possible les contacts entre eux, car ceux-ci sont le plus souvent des épreuves de force.

Sur la berge d’un de ces ruisseaux, non loin du sentier où les femmes du village viennent puiser l’eau, vivaient, entre autres, une mouche maçonne et un crapaud.

Ces deux êtres dont les occupations et les goûts étaient aquatiques se rencontraient souvent.

La mouche venait préparer ses boulettes de mortier, utile à la fabrication de ses cases, et le crapaud happait les mouches, moustiques et éphémères assez imprudents pour venir s’ébattre à la surface des eaux.

Bien armée de son aiguillon, la mouche maçonne avait toujours une peur intime du crapaud, sans trop le craindre cependant. Elle eu un jour la fantaisie de se moquer un peu de son voisin, et lui lança, en bonne et due forme, une invitation à dîner chez elle.

D’un naturel sociable et se sentant flatté, le crapaud accepta. Il se mit en route vers le coucher du soleil vers la demeure de son hôtesse : floc, floc, par petits bons comme d’habitude. Floc, floc, il arriva.

Le repas était prêt et paraissait appétissant.

Mais la mouche maçonne avait l’air déçu : oh, mon cher, je ne saurais manger avec vous, que vous êtes sale ! Allez-donc vous laver les mains !

Le pauvre crapaud, sans y voir de malice, retourna au ruisseau, se lava énergiquement et floc, floc se rendit à nouveau, tout naïvement, chez sa perfide amie.

Mais comme on peut l’imaginer, ses pattes étaient toujours sales et la mouche le renvoya.

Il reprit bien des fois le chemin du ruisseau et la mouche riait, riait, riait en se frottant les ailes.

Enfin le crapaud compris qu’il avait été berné. Il se retira poliment, sans se montrer sensible à l’offense, au contraire en remerciant, bien que la mouche maçonne eu tout avalé.

Imbécile, pensa-t-elle !

Quelques jours plus tard, le crapaud à son tour invita la mouche.

Vanité des mouches, elle accepta son nulle méfiance.

La table était prête à l’ombre d’une veille jarre où le crapaud, un bon vivant, avait disposé toutes sortes de friandises.

La mouche entra en vrombissant : vroum, vroum, dans la jarre sonore.

Mais le crapaud, très digne, lui montra la porte. Halte-là, chère amie ! Il m’est absolument impossible de manger en musique, laissez donc votre tam-tam et votre xylophone devant la porte, je vous prie !

La mouche s’exécutât d’autant plus obéissante qu’elle avait faim et que le dîner du crapaud donnait encore plus de force à ses ailes.

Vroum, vroum, elle revenait toujours plus bruyante et la jarre vide lui faisait écho.

La mouche ce jour-là trouva elle-même sa musique un peu trop vibrante.
Et le crapaud de rire, de rire, de rire et de manger, car la mouche eu beau faire, elle ne se débarrassa jamais de son tam-tam et de son xylophone.
Vroum, vroum, disait la mouche, furieuse et affamée.

Floc, floc, floc dansait le bon crapaud, heureux de sa vengeance !

Les relations entre les deux amis n’allèrent jamais plus loin. »

Afrique-Action, 6 mars 1961.

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Nedjma

Le voyageur n’est plus qu’un abrutit, en guenilles ; il attend l’été pour jeter son veston à la mer ; dans une dernière coquetterie il s’est fabriqué des sandales, avec des lanières et un pneu trouvé sur la route.

Mourad n’a plus vu le vagabond, n’entend plus parler de lui. Le voyageur disparaît de chaque quartier, revient sur ses pas, comme s’il ne pouvait ni partir ni rester ; passe-t-il sur les quais, à l’appel de la sirène ? Personne ne le remarque. Il ne fixe que la mer. Il veille à la naissance des abîmes, à l’avenir du port ; « si la mer était libre, l’Algérie serait riche », pense le voyageur ; l’année du 8 mai est bien passée…

C’est encore mai.

Pas un crépuscule lourd, Mourad se dirige vers la villa.

Le voyageur arrive du côté opposé, par la corniche ; le regard d’une disparue presse le voyageur. Elle n’ose avoir le visage de Nedjma ; il avale dans un soupir la hantise aquatique ; la marche l’a rendu fiévreux. Il fuit d’un pas rapide ; il oblique vers la villa, une trappe nouvelle dans le cœur, où il faudra redescendre, avec Nedjma pour l’instant sans visage, avec ses froides fiancées de visionnaire.

Mourad contourne le mur du stade.

Il voit les volets fermés de la villa.

Il voit un homme accroupi sur le rebord de la fenêtre.

Un mendiant ?

Un mendiant se serait assis contre le mur, n’aurait pas grimpé.

Mourad approche encore.

Il reconnaît le voyageur et fait un vague salut ; l’autre fait de même après avoir posé son cahier ; Mourad se souvient des paroles de sa tante ; il se souvient que Kamel a déjà repéré le vagabond devant la fenêtre.

Le regard de Mourad se charge.

Il n’avance plus.

Le vagabond ne descend pas de la fenêtre.

Il a ouvert son couteau et ajustée son cran.

Mourad et le voyageur sont nez à nez.
- Que fais-tu ici ?
- Et toi ?
- Je vais chez mes parents, crie Mourad.
- Moi aussi.
Mourad à l’idée de le prendre en traître ; il tend le bras vers la sonnette, sans accorder plus d’attention au vagabond ; celui-ci, comme on tarde à répondre, se plante derrière Mourad, et sonne une seconde fois, avec une expression de profond ennui.

Nedjma apparaît sur le seuil, son regard égaré reflète une joie gamine, curieuse, sans inquiétude.

Mourad hésite à entrer.

Le voyageur le pousse de côté.
- Je suis votre cousin ; ma mère Zohra avait épousé en premières noces votre oncle Sidi Ahmed, le père de Mourad.

Mourad fait un pas vers le voyageur.

Celui-ci le repousse.
- Je veux parler à Sidi Ahmed. Il est mort avec une prostituée.

Nedjma recule.
Le voyageur regrette d’avoir parlé ; Mourad l’embrasse malgré leur répulsion commune, l’entraîne dans le couloir ; Kamel est à table ; il décortique un poisson ; il voit le vagabond avancer dans le couloir ; les trois jeunes gens passent sans le remarquer ; il replie sa serviette pour essayer ses moustaches.

Lella Fatma :
- je savais bien que les mauvais coups de Sidi Ahmed n’auraient pas de fin, dit-elle à Mourad ; Nedjma rassemble tes cheveux !
La tante tend un coussin au voyageur.

Elle l’oblige à s’asseoir près d’elle, sur le matelas.
- … Lakhdar ! Quel nom de paysan ! Non, Sidi Ahmed n’était pas un homme… Comment va ta mère ? Réponds donc ! Veux-tu manger ?
- Restez en paix, ma tante… J’ai oublié mon cahier…
- Quel cahier ! Il est fou !...
Lella Fatma dénoue fébrilement le foulard qui lui entoure la tête, un foulard de mauvais garçon ; elle fait tomber nombre de sachets de velours, ramasse furieusement ses amulettes, tout en chassant Mourad et Nedjma.
- Allez-vous-en ! J’ai bien le droit de rester avec mon neveu !
La tante a une longe conférence avec Lakhdar, qui passe, en se retirant, devant la chambre nuptiale ; Nedjma le présente à Kamel ; Lakhdar salue et s’en va, suivi par Mourad.
- Pourquoi n’as-tu pas épousé Nedjma ?

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Le chameau prolétaire

Il existe un café, un vieux café à la Marsa. On y trouve une fontaine alimentée en eau fraîche par un chameau qui tourne en rond, les yeux bandés. Jamais il ne s’arrête, l’humble animal cher badauds et aux touristes. Ce hameau bénéfique et son labeur ingrat font penser à la force obscure et usurpée que l’on appelle le prolétariat. Mais on pourrait pousser encore plus loin ce clair symbole. Les eaux de la Marsa c’est le miroir de toute l’aliénation universelle. Que le système est pitoyable ! Et pourtant il dure ! De tels spectacles, cependant, éduquent plus qu’une école. Entre un chameau aveugle et l’apprenti sorcier qui croit le diriger, j’opte pour le chameau. Sans lui pas de fontaine, pas d’eau, pas de Marsa.

Afrique-Action, 19 juin 1961.

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Nedjma

Je rencontrai pour la première fois les deux hommes, peu après le débarquement, dans une buvette du port. Si Mokhtar parlait à mon sous-officier anglais. Rachid les écoutait, une cigarette aux lèvres. Il était question de guerre et de liberté. Les fritures de sardines achevèrent de nous réunir. Je me trouvai près de Rachid.

J’appris, un mois plus tard, que Rachid et Si Mokhtar s’étaient trouvés au mariage de Nedjma. C’était la fille unique de ma tante paternelle, Lella Fatma., chez laquelle je n’habitais plus depuis que j’avais quitté le lycée… Chose curieuse, Rachid ne m’avait rien dit de la noce, bien qu’il ne fût déjà mon ami, de loin en loin ; comme il ne parlait pas de prime abord, il me manifestait sa sympathie par sa manière impérative de me saluer, puis de me retenir, lorsque je me trouvais sur son chemin. Bien entendu, Si Mokhtar était le plus souvent à ses côtés, mais il leur arrivait maintenant de paraître l’un sans l’autre, solitaires, tranquilles, se croisant parfois, avec des regards de côté ; puis on les retrouvait ensemble, comme auparavant, avec leur faux mystère, leurs fausses brouilles, leurs dialogues de sourds, leurs méditations en commun et les meutes respectueuses qui les suivaient à cent pas… Jamais ils ne me parlèrent du mariage de Nedjma auquel je n’avais pas assisté.

Puis ils disparurent ; nul ne s’étonna, car les deux amis s’éclipsaient de temps en temps ; mais cette fois, des mois et des mois s’étaient écoulés. Entre-temps, j’avais fait quelques visites à ma tante. Vers la même période, j’avais lié connaissance avec un jeune étudiant exclu qui se nommait Mustapha ; ce fût par lui que j’appris le retour de Rachid. Cette fois, il était seul. Si Mokhtar n’était pas revenu.

De Mustapha, j’appris encore que Rachid était tombé dans la misère ; Mustapha, qui avait lui aussi sa légende, n’était pas dans la ville depuis assez longtemps pour s’intéresser à Rachid. Il l’avait remarqué une nuit, qui déambulait sur les quais, avait tenté de lui parler, puis s’était éloigné, le type aux lunettes noires ayant tout juste répondu à son salut. À cette description, j’avais reconnu Rachid, et me mis aussitôt à sa recherche ; ils firent (Mustapha et Rachid) par s’installer dans la chambre que Lella Fatma venait de louer pou moi, tout près de chez elle, après l’esclandre qui me fit quitter le lycée…

Au bout de quelques jours, j’avais à peu près reconstitué le récit que Rachid ne me fit jamais jusqu’au bout ; à peine fit-il allusion à la chose, mais de plus en plus fréquemment, se taisant ou reprenant dès qu’il me sentait particulièrement attentif, comme s’il voulait à la foi se confier et s’assurer que je ne prenais pas à cœur ses épanchements.

C’était une femme que Rachid poursuivait à Bône. Il affectait d’ignorer son nom, ne pouvant cependant s’empêcher de la décrire, tout en la rendant méconnaissable, parlant avec une raideur, un trouble qui me rappelait à mon propre tourment… À plusieurs reprises, d’après ses contradictions, et à d’autres indices, je le vis tenter une diversion, m’égarer sur une piste sans issue.

[…]

En ce jour-là, dans sa cellule de déserteur, Rachid croyait entendre sur le pont les révélations passionnées de Si Mokhtar, pleines de tumultes de la mer rouge, en vue de Port Soudan… « Tu dois songer à la destinée de ce pays d’où nous venons, qui n’est pas une province française, et qui n’a ni bey ni sultan ; tu pense peut-être à l’Algérie toujours envahie, à son inextricable passé, car nous ne sommes pas une nation, pas encore, sache-le : nous ne sommes que des tribus décimées. Ce n’est pas revenir en arrière que d’honorer notre tribu, le seul lien qui nous reste pour nous réunir et nous retrouver, même si nous espérons mieux que cela… Je ne pouvais te parler là-bas, sur les lieux du désastre. Ici, entre l’Égypte et l’Arabie, les pères de Keblout sont passés, ballottés comme nous sur la mer, au lendemain d’une défaite. Ils perdaient un empire. Nous ne perdons qu’une tribu. Et je vais te dire : j’avais une fille, la fille d’une française. J’ai commencé par me séparer de la femme à Marseille, puis j’ai perdu la fille… Les gens à qui je l’avais confiée, au temps de mon amitié avec ton père, et qui étaient nos parents, l’ont toujours éloignée de moi ; et la mère adoptive vient de marier ma fille. Je n’y puis rien. Tous les torts sont de mon côté. Mais je sais bien que Nedjma s’est marié contre son gré ; je le sais, à présent qu’elle a retrouvé ma trace, m’a écrit, et qu’elle me rend visite, c’est ainsi que tu l’as vu à Constantine, lorsque son époux l’y conduit de temps à autre avec lui… je connaissais le prétendant depuis longtemps. Je l’ai vu naître. Son père était de ma génération, celle de ton père et de Sidi Ahmed. Je n’ai jamais pu aimer ce jeune homme. Pourtant j’avais des raisons, certaines raisons… À vrai dire, j’étais presque le tuteur de celui qui devait s’octroyer Nedjma sans me le dire... Mais savait-il ? Et me voilà doublement humilié, deux fois trahi dans mon sang… À toi Rachid, c’est à toi que je songe…. Mais jamais tu ne l’épouseras. Je suis décidé à l’enlever moi-même, sans ton aide, mais je t’aime aussi comme un fils… Nous irons vivre au Nadhor, elle et toi, mes deux enfants, moi le vieil arbre qui peut plus nourrir, mais vous couvrira de son ombre… Et le sang Keblout retrouvera sa chaude, son intime épaisseur. Et toutes nos défaites, dans le secret tribal –comme dans une serre- porteront leurs fruits hors de saison. Mais jamais tu ne l’épouseras ! S’il faut s’étendre malgré tout, au moins serons-nous barricadés pour la nuit, au fond des ruines reconquises… Mais jamais tu ne l’épouseras. »

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Malheur aux modérés / S.O.S. par J’ha

Les tueurs sont sur mes pas, une main mystérieuse me fait des signes d’épouvante. On me veille et surveille ainsi qu’un mort vivant. J’envie les serpents mais je ne puis changer de robe. Mon redoutable ami, le vieux Cheikh de Koweït, persiste à me traiter comme un roi d’Arabie, Séoud je suis, Séoud je reste, tant qu’on me retiendra dans ce désert. Ah que je souffre, même pas une bière autorisée par décret d’El Azhar ! Pas même un clou à dévorer. Le Cheikh est un adapte de Ramadhan perpétuel, me nourrit de verset et autres chants patriotiques. Je retourne aux poussières, à je ne sais quel vent, face à tant de sujets et tant de reportages qu’on écrira jamais pour moi. Maudis soient les dinars du journalisme autour du monde. Monde libre où est tu ? Macmillan a la fièvre, les béquilles de la Maison blanche ont des échos jusqu’à la Bourse, Khrouchtchev est mal luné, son soulier à la main. Malheur aux modérés ! Le pacte de Varsovie grince des dents à Tirana. Les deux Chines sont sur la sellette, est-ce la fièvre jaune ? Mais les Balkans ne vont pas mieux, Tito est enroué. Monsieur H fait tourner les tables dans les ténèbres du Congo. Kasem est affligé d’une délirante insolation. Le Maghreb s’est figé en son destin crépusculaire, et la négociation n’est qu’un massacre de francs suisses. Que faire ? disait Lénine. Retourner au Maghreb et marcher sur Bizerte, en attendant de retrouver les vieilles cellules de Barberousse ? J’hésite. On pourrait prendre ma gandoura en cas de débandade pour le drapeau blanc de la paix des braves, pas d’équivoque. Ah, que je souffre. Hachuré jusqu’au sang comme une carte d’Algérie, déchiré comme un Cachemire, partagé comme une Indochine, neutralisé comme un Laos, cinémarisé (pas sûr que cela soit ce terme qui ait été utilisé) à chaque parallèle, bloqué comme Israël, assiégé comme Fermouz ; balkanisés comme l’Afrique, déboussolée d’est en ouest, menacé comme Berlin, guetté par deux K, K à chaque bout du corridor, au diable ! Je me rebelle ! Mais est-ce bien moi ? Le tam-tam des ancêtres m’appelle plus que jamais à un heureux voyage ; or je crains les sorciers depuis que j’ai connu au casino de Koweït un prestidigitateur plus féroce qu’un requin, dépeceur comme pas un, et de taille à vous regrouper sur son théâtre saharien tous les États du monde pour peut qu’ils aient besoin d’un coup de lame, d’une saignée stratégique ou d’un simple ajustage. Ce grand scieur en long et en large était capable, dieu lui pardonne, de pulvérisations à vous couper le souffle : ici le gaz, ici le pétrole, ici le sable souverain, ici Oran et ses vignobles garantis, ici Bab-El-Oued et ses bruyantes casseroles, ici les Pieds-noirs, ici les pieds-nus, ici les survivants, ici les regroupés, et ici J’ha l’indéchiffrable. Soustrait, mis en fraction, extrait par la racine, il faut encore qu’on me divise. Ah, que je souffre !

Afrique-Action, 10 juillet, 1961

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Nedjma

Carnet de Mustapha (suite)

… Incontestablement la fatalité de Nedjma provenait de l’atmosphère dont elle fut entourée petite fille, alors que s’allumaient les jeux déjà ravageurs de la vestale sacrifiée en ses plus rares parures : la splendeur toute brute, les armes rutilantes dont on ne croit jamais que femme puisse se servir sciemment, comme si les flatteries de Lella Fatma et les faiblesses de son époux avaient fait de la fillette un objet quasi religieux, lavé de enfantines noirceurs, poli, incrusté, encensé sans nulle crainte d l’altérer. La vraie Nedjma était farouche : et ses éducateurs convinrent peu à peu de lever devant elle tous les obstacles ; mais cette liberté gratuite, hors de son monde et de son temps, devenait le plus cruel obstacle… la mère adoptive était stérile, et son mari dévot. L’eunuque et la mégère, tombés en adoration devant la vierge, ne pouvaient récolter que la haine par le culte venimeux de faux parents. Les charmes de Nedjma, filtraient dans la solitude, l’avaient elle-même ligotée, réduite à la contemplation de sa beauté captive, au scepticisme et à la cruauté devant la morne adulation de ses gardiens, n’ayant que ses taciturnes, son goût de l’ombre et des rêves jaloux, batracienne pleine de cris nocturnes, disparue aux premiers rayons de chaleur, grenouille au bord de l’équation, principe d’électricité fait pour allumer tous les maux, après avoir brillé, crié, sauté à la face du monde et affolé la mâle armée que la femme suit comme une ombre qu’il suffirait de franchir pour atteindre au zénith, loin du sosie prolifique dont l’homme n’attend le produit qu’après avoir dépouillé sa vigueur engloutie dans une expérience sans fin : la mâle armée n’a guère étreint qu’une forme ; il n’en reste une fois le temps égoutté, une fois la force bue, il n’en reste qu’un éboulement au pied du vieux principe : mâle et femelle prêts à s’unir jusqu’au point du jour, mais c’est la débandade au lever de l aurore – la grenouille dans la tiédeur de la vase, blessée dès la première saison et difforme les trois autres, fatidiquement saignée à chaque lune, et le physicien toujours vierge, toujours ignorant, dans le désespoir de la formule évanouie – l’homme et la femme mystifiés, privés de leur cruelle substance tandis que mugi hors de leurs flancs la horde hermaphrodite piétinant dans son ombre et procréant sa propre adversité, ses mâles, ses femelles, ses couples d’une nuit, depuis la tragique rencontre sur la même planète, peuplade contradictoire qui n’a cessé d’émigrer par crainte d’autres monde trop vastes, trop distants pour la promiscuité humaine, car la nature alerte nous abandonne en chemin ; elle procède par erreurs, par forfaits pour éveiller les génies sur les poteaux d’exécution, et châtier ceux que sa cécité favorisa en quelque élan de naïveté maternelle, reprenant tous ses sens et ne les dispensant qu’au hasard, à l’insu de l’engeance dont elle imite les trébuchements, car la mère ingénue éduque surtout par ses erreurs ; nos destinées ne peuvent que choir avec les feuilles libres, dès que s’anime le jeu de patience : leur nombre les condamne à une élimination préconçue, accumulant leurs influences sur des champions de plus en plus rares qui connaîtront eux seuls, sans témoins, sans mémoire, le tête-à-tête avec l’adversité ; de même les nations, les tribus, les familles, les tables d’opérations, les cimetières en ordre de bataille d’où partent les flèches du sort ; ainsi Mourad, Nedjma, Rachid et moi ; notre tribu mise en échec répugne à changer de couleur ; nous nous sommes toujours mariés entre nous ; l’inceste est notre lien, notre principe de cohésion depuis l’exil du premier ancêtre ; le même sang pour porte irrésistiblement à l’embouchure du fleuve passionnel, auprès de la sirène chargée de noyer tous ses prétendants plutôt que de choisir entre les fils de sa tribu –Nedjma menant à bonne fin son jeu de reine fugace et sans espoir jusqu’à l’apparition de l’époux, le nègre prémuni contre l’inceste social, et ce sera enfin l’arbre de la nation s’enracinant dans la sépulture tribale, sous le nuage enfin crevé d’un sang trop de fois écumé… Qui sait de quelle ardeur héréditaire Mourad croyait s’être préservé lorsque, loin de Nedjma, en présence d’une tout autre femme, il eut ce geste de démence – et tous nous appartenions à la patrouille sacrifiée qui rampe à la découverte des lignes, assurant l’erreur et le risque comme des pions raflés dans des tâtonnements, afin qu’un autre engage la partie… Quant à Mourad il a tu dans les ténèbres. Peut-être pressent-il dans la fureur impuissante du bagne l’instant où la force qui le poussa au crime le ramènera parmi nous, ignorant qu’il faudra qu’il faudra revenir à la charge sous un ciel dont il n’avait pas su déchiffrer les signes ; il saisirait peut-être le sens de notre défaite, et c’est alors que lui reviendrait vaguement, comme une ironie exorcisant, le souvenir de la partie perdue et de la femme fatale, stérile et fatale, femme de rien, ravageant dans la nuit passionnelle tout ce qui nous restait de sang, non pour le boire et nous libérer comme autant de flacons vides, non pour de boire à défaut de le verser, mais seulement pour le troubler, stérile et fatale, mariée depuis peu, en pénitence dans sa solitude de beauté prête à déchoir, à peine soutenu par des tuteurs invisibles : amants d’hier et d’aujourd’hui, surtout d’hier, de ce passé factieux où elle avait semé ses charmes en des lieux de plus en plus secs ; ils la voyaient déchoir et préparaient dans l’ombre leur défection, séniles pour la plupart, ou bien si jeunes qu’ils pouvaient toujours fuir, et renier le présomptueux combat qu’ils avaient l’air de livrer pour elle, se liant d’amitié, conjuguant leurs rivalités pour mieux la circonscrire, - séniles pour la plupart ; ils avaient tous une vengeance en tête, se cédant poliment le pas les uns des autres, chiens expérimentés calculant avec leur raison complémentaire de meute que la victime est trop frêle, qu’elle ne supporte pas l’hallali, se succédant auprès d’elle, la voyant déchoir et se consolant ainsi de la perdre. Elle avait encore les plus belles toilettes, mais trop d’élégantes froissées la repoussaient dans l’ombre avec les trois quatre natives dévoilées, pas plus riches, filles de fonctionnaires ou de commerçants que les Européennes ignoraient, que leurs campagnes d’autrefois montraient du doigt par la fenêtre, elles qui ne pouvaient rester cloîtrées ni s’exposer dans l’autre monde, maudites et tolérées comme si leur turpitude méritait considération, ne fût-ce que pour mettre en valeur la vertu de celles qui demeuraient dans leur camp, acceptant la coutume et l’orthodoxie, fidèles au voile et aux traditions – cette vertu de vierges majoritaires qui fait l’honneur des citations, laissant licence aux plus belles ou au plus folles de déroger, pourvu que demeure l’ancienne pudeur du clan, du sang farouchement accumulé par les chefs file et les nomades séparés de leur caravane, réfugiés dans ces villes du littoral où les rescapés se reconnaissent et s’associent, s’emparent du commerce et de la bureaucratie avec une patience séculaire, et ne se marient qu’entre eux, chaque famille maintenant ses fils et ses filles inexorablement accouplés, comme un attelage égyptien portant les armes et les principes évanouis d’un ancêtre, un de ces nobles vagabonds séparés de leur caravanes au cours de ces périples que rapportent les géographes arabes, et sui, du Moyen-Orient puis de l’Asie, passe à l’Afrique du Nord, la terre du soleil couchant qui vit naître, stérile et fatale, Nedjma notre perte, la mauvaise étoile de notre clan.

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Vive la France !

Je suis bloqué en France et mis en condition. Oui, le criminel de guerre c’est moi. Les forces du mal déchaînées ont attaqué la pauvre France qui ne demande qu’à discuter. Des avions conçus à Moscou, fabriqués au Caire et basés à Tunis ont bombardé sauvagement des foules désarmées qui réclamaient l’évacuation de la France par les Mohametants, et quels Mohametants ! Des tunisiens patibulaires, aidés par des bicots qui tirent des fenêtres ont fait couler à flots le sang des braves Français qui se sont opposés les mains nues à un envahisseur supérieur en nombre et en moyens. Comme on le sait, la Tunisie est une puissance dangereuse, subversive, animé d’intentions impérialistes et même planétaires ! Affreuses minutes que le bombardement de Toulon par les Barbaresques ! Le général de Gaule se trouvait en prière, crucifié entre deux églises quand les escadrilles du Croissant rouge lancèrent leurs bombes et lâchèrent leurs soldats contre les Jeunesses scouts rachat des âmes, à leur intégration dans une France libérée. On demeure confondu devant l’ampleur du massacre. Pillards et fanatiques, les Tunisiens ont pu porter un coup mortel au Monde libre sans déranger pour autant les rêves tranquilles du Pentagone. Monsieur H lui-même, suspect depuis l’affaire du Congo et l’assassinat de Tshombé a été insulté, fouillé, vilipendé par les soudards stipendiés qui occupent la France au mépris des règles élémentaires du droit. À l’heure où nous mettons sous presse, le drapeau tunisien flotte sur les Invalides. Saint-Louis a été fait prisonnier. Des centaines de cadavres, frappés de l’étoile et du croissant, n’ont pas encore eu droit à une sépulture chrétienne. Non contents d’occuper Toulon, à la faveur d’un génocide, l’envahisseur fait tout pour chasser les civiles soumis au règne de la terreur. Moi-même, J’ha, parachutiste repenti, j’ai été traité humainement et avec noblesse : on me lave la cervelle, on me civilise, on m’occidentalise, on m’atlantise, mes yeux enfin se sont ouverts. La Résistance française fait mon admiration, je lis la Bible jour et nuit, et naturellement je me suis fait inscrire sur la liste des volontaire : l’agresseur tunisien doit être repoussé coûte que coûte. Haut les cœurs ! Vive la France ! Et rira bien qui rira le dernier ! Enfin je suis autorisé à écrire, mais comment faire pour être compris ? Qu’à cela ne tienne, voici une fable sibylline et comprenne qui voudra !

Au temps où l’homme et le singe étaient des frères en tous points, un singe aida un homme, au prix de mille gambades, à gagner le cœur d’une fille de roi. On l’appelait Tunis. Elle était belle et fine. L’heureux époux, un certain Occident en était assez fière. Quant aux singes, pauvre peuple, on le vit applaudir à cette heureuse union. Mariage conclu, le singe fût jugé indésirable par l’époux. Ainsi Bizerte, la mariée, la base acquise sans combat ni débat, fît oublier la Tunisie, et tout son peuple repoussé avec mépris, une fois rendus les services qu’on attendait de lui. Le singe ce que sachant n’avait plus qu’à mourir, du moins ce fut sa ruse, et l’homme soulagé le jeta aux ordures. L’animal outragé se releva plein d’amertume, de nous deux, souffla-t-il à son ancien ami et maître, je ne sais plus lequel était fils d’une bête. Et le singe, sans doute, s’est montré plus humain. Dès lors, le nouveau prince toujours penché sur son miroir ne se vit plus jamais que sous la face d’un singe.

Afrique-Action, 31 juillet 1961

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Nedjma

- Il va passer en cours d’appel.
- Bois, dit Rachid.
- Tu dis qu’il est ton ami…
- Rien de meilleur que le thé froid
- Si j’écrivais au tribunal ?
Rachid se pencha un peu plus par-dessus l’étroit promontoire. Le vent d’été gonflait sa vieille chemise ouverte, et il continua sans se retourner comme si l’écrivain n’était pas présent : la voix devenait sourde - ni monologue ni récit – simple délivrance au sein du gouffre, et Rachid poursuivait à distance, dans l’attitude du conteur emporté par sa narration devant l’auditoire invisible ; au comble de la curiosité, l’écrivain somnolait sur sa chaise comme un enfant réclamant sans en venir à bout la vraisemblance qui le berce. « …Mourad n’a pas commis de crime. Il a tué par mégarde le père d’une femme qu’il n’aimait pas. C’était la nuit de noce… Les circonstances… Une erreur d’aiguillage, avec d’autres causes que celles dont la justice fera mention. Tout provient de l’insouciance d’une Française, probablement morte à présent, qui ne pouvait choisir entre ses amants ; de sorte que l’inceste est problématique… Quel tribunal ? N’écris pas. Écoute mon histoire : j’ai vécu longtemps déserteur, sans même quitter ma chemise militaire, et je n’ai pas été repéré. Non seulement je me suis promené de vielle en ville, mais j’ai accumulé les irrégularités, toujours impunément, puis, je ne sais quels soir, voilà que je lance une pierre sur la voiture d’un type qui m’avait coincé sur le boulevard de l’Abîme. Il est descendu, et je me suis retrouvé en prison. Ils ont ouvert mon dossier, « Alors, c’est toi le déserteur ? » Et voilà. Laisse le tribunal tranquille. Laisse le temps passer. Ne pas troubler le sommeil des mouches. Laisse le puits couvert, comme on dit. » L’écrivain somnolait, son calepin fermé à la main ; il venait de barrer l’unique page écrite. Se taire ou dire l’indicible. Il somnolait. Le lys. La menthe. Le basilic. Les oiseaux titubant dans leur léger sommeil d’artistes. Le thé froid. Rachid nettoyait la pipe, sur le gouffre nocturne, prenant de la hauteur comme un avion délesté, inoffensif et vulnérable, pris en chasse entre la base et l’objectif, entre le père abattu et le nègre qui l’avait vengé, mais gardait Nedjma en otage.

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Dialogue de Sourd

Je dormais entre deux palmiers, c’était une ombre avare, une fraîcheur suspecte mais enfin je dormais. Soudain, l’arbre vibra et le miracle se produisit, une sonnerie de téléphone. Encore une trouvaille d’Afrique action. On m’avait, sans me prévenir, branché sur Colombey-les-Deux-Églises.

- Allo ! Ici J’ha.
- Qui est-il ?
- Ne seriez-vous pas le général de Gaulle ?
- Soit !
- Nous l’admettons.
- Mais qui parle ?
- Votre égal, ne vous déplaise ! Mais ne raccrochez pas, nous sommes faits pour nous entendre.
- Encore un élu Musulman !
- Non un simple électeur, et du dernier collège.
- Ne savez-vous pas que je suis en vacances ?
- Eh bien, je vais vous divertir, écoutez seulement cette petite histoire.
Il était une fois un scorpion venimeux au bord d’une rivière. Comme César devant le Rubicon, comme vous-même face au Maghreb, comme un stratège coupé de quelques bases inaccessibles, le scorpion eut besoin de passer la rivière. Il était fort embarrassé. On sait que le scorpion n’a jamais su nager, mais on nagea pour lui. Ce fût une grenouille imbue de je ne sais quel esprit de coopération. Chère et digne cousine, supplia le scorpion, aimez-moi, je vous prie, à traverser ces eaux tumultueuses, je vous en saurai gré ne me laissez pas seule. Voyez, quoique je fasse tout se retourne contre moi. Je voudrais décoloniser et passer la rivière sans esprit de retour. Je sais, vous me craigniez, mais donnez-moi cette chance, oublions le passé. La grenouille séduite ne fit pas de façon. Elle le prit sur son dos et en pleine rivière sentit le dard pointé sur elle : ah perfide cousin et sinistre imbécile, vous allez me tuer avant même d’aborder ! Le scorpion la piqua non sans lui avoir fait cet aveu dans la noyade commue : que voulez-vous cousine, c’était dans ma nature, je n’y peux rien.

- Ainsi grand général, c’était dans ta nature de bombarder Bizerte !
- Qui ? Quoi ? Mais ne savez-vous pas qu’en toute cette affaire, la grenouille c’est moi ! C’est Bourguiba qui m’a piqué juste au moment où je nageais en pleine crise de Berlin !
- Bravo mon général ! Vous avez de l’esprit, mais puisque nous y sommes avouez que Berlin tombait à pic cet été. Sans Berlin il eu fallu finir la Guerre d’Algérie, il eu fallu sans doute réussir à (manque un mot), il eu fallu enfin évacuer Bizerte.
-Que me dites-vous là !
- La pure vérité car cette ardeur subite pour un couloir et ce subtile dessein d’acheminer vos divisions autour des barbelés figuratifs de la guerre froide, cette ardeur n’est-elle pas surtout un moyen de gagner du temps, un sublime prétexte à vos méditations ?
- Parfaitement ! Je médite.
- On vous comprend, allez grand guerrier en retraite.
- Encore un mot et je raccroche.
- Hélas mon général, vous entendez toujours des voix.
- Pas la vôtre infidèle !
- Pourtant vous m’écoutez et Dieu vous parle par ma bouche. Oui, le seigneur vous a compris. Il pige que Berlin, dans vos plans stratégiques, c’est avant tout, vous le savez, la retraite africaine de votre grande armée. Ainsi, vous repoussez aux calendes sahariennes toutes négociations, vous bombardez Bizerte, et surtout, vous sortez de ce splendide isolement. Vous retrouvez le rôle de gendarme atlantique. Grâce à Berlin, mon général, vous rejoignez Eisenhower sur les genoux de Kennedy, vous tombez en enfance et vous croyez ainsi tenir la dragée haute aux ultras. Oni ki putschipas (problème d’orthographe, phonétique) Putsch ou pas putsch, mon général, vous savez bien que vous menez un vain combat d’arrière garde.
-Rompez, les maudits goumiers, perfides tirailleurs, sachez que j’ai une bombe et même une fusée !
- Ah, oui, la petite Véronique, on vous souhaite bien du plaisir !

Afrique-Action 19 août 1961


Bibliographie signalée sur le site de l’émission
- Nedjma, Kateb Yacine, Ed. Seuil, 1996
- Minuit passé de douze heures : écrits journalistiques 1947-1989, Kateb Yacine, Ed. Seuil, 1999