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Palais de la découverte et abandon de la politique culturelle scientifique en France, par Bernard MAITTE

mercredi 14 janvier 2026

Cet article, proposé au mensuel Le Monde diplomatique, le 14 juillet 2025 à 15:32, est publié ici avec l’aimable autorisation de son auteur, Bernard MAITTE.

Depuis, la situation s’est modifiée grâce, notamment, à la forte mobilisation des scientifiques, des personnels et des acteurs industriels : un nouveau CA d’Universcience et une nouvelle présidente de l’Établissement public du palais de la Découverte et de la Cité des sciences et de l’industrie, ancienne Ministre de la Recherche et ancienne présidente de l’Université de Paris-sud, ont été nommés.

Ceci change la donne et les équilibres internes du Grand-Palais, sans que la situation culturelle et scientifique décrite dans cet article soit modifiée.

À voir également sur ce site, une autre production du même auteur (Bernard MAITTE, Professeur émérite, Directeur de la rédaction de L’Esprit d’Archimède, Université de Lille, Faculté des Sciences et Technologies.) : États généraux de la culture scientifique, technique et industrielle, reproduite avec son aimable autorisation.

Palais de la découverte et abandon de la politique culturelle scientifique en France.

Par

Bernard Maitte

Professeur émérite à l’université de Lille[1]

 

Depuis quelques semaines, la presse relate les incertitudes qui planent quant à la réouverture du Palais de la découverte sur son site historique, au sein de l’ensemble du « Grand Palais ». En 2020, la vétusté de la grande coupole d’acier, de fer et de verre de celui-ci nécessite de le fermer pour travaux. Depuis ce temps, les équipes du « Palais » élaborent, en partenariat avec le CNRS[2], un programme de réouverture, validé par ses ministères de tutelle, Culture et Recherche. Ses animateurs maintiennent une activité en expérimentant devant le public de nouvelles présentations au sein de structures provisoires, les « Étincelles ». Première surprise : en octobre 2024, une exposition scientifique qui devait se tenir comme préfiguration de la réouverture dans une des galeries précédemment occupées par le Palais est supprimée : le Centre Pompidou, lui aussi en rénovation, a besoin des locaux prévus. Y aurait-il une hiérarchie entre art et sciences chez les tutelles ? L’émoi de nombreuses institutions, dont l’Académie des sciences, est grand. 27 mars 2025, le président d’Universcience (établissement public du Palais de la découverte et de la Cité des sciences et de l’industrie) annonce l’ouverture temporaire, le 11 juin, d’une exposition sur l’Intelligence artificielle, suivie d’une autre pour les enfants, « Transparences », avant une nouvelle fermeture, nécessaire pour terminer les travaux de rénovation, puis la réouverture définitive en 2026. L’après-midi même, le ministère de la Culture publie un démenti cinglant : le président d’Universcience « … s’est exprimé sans l’aval de ses tutelles… le ministère ne peut ni confirmer ni infirmer » ; 12 juin, le président d’Universcience est limogé en Conseil des ministres. Depuis les ministères entretiennent le flou sur le devenir du Palais et l’émoi gagne, en France et à l’étranger. Ceci pose non seulement le problème du Palais, mais aussi de la politique de culture scientifique en France.

Le Palais de la découverte au sein du Grand Palais.

Pour comprendre ce qui est en jeu pour le Palais, il faut garder à l’esprit ce qu’est l’ensemble « Grand Palais ». Considéré comme le clou de l’exposition universelle de 1900, il est construit après un concours jugé en 1896. Le jury n’avait pu se décider entre trois lauréats : au premier (Deglane) est attribuée la plus grande partie, la « nef », au second (Thomas) ce qui a été appelé « Palais d’Antin », au troisième (Louvet) l’escalier central et des « Galeries » assurant la jonction entre Nef et Palais d’Antin.

En 1934, un peintre, André Léveillé, et un prix Nobel de physique, Jean Perrin, conçoivent un projet de musée scientifique qui donne naissance à une présentation au sein de l’Exposition Universelle de 1937 nommé « palais de la Découverte », situé dans le palais d’Antin. Le succès est immense (2 millions de visiteurs), ce qui incite le gouvernement de Front populaire à le pérenniser (1938) sous la direction d’André Léveillé. Le Palais occupe alors le palais d’Antin, les deux galeries de liaison avec la Nef et son salon d’honneur. Ces surfaces seront peu à peu réduites. Depuis le 1er janvier 2010, Palais et Cité des sciences et de l’Industrie (« La Villette ») sont regroupés au sein d’« Universcience » : le Palais y perd beaucoup de ses liens avec la recherche. Il ferme pour travaux de rénovation, comme l’ensemble du Grand Palais en 2020.

Les appétits de Monsieur Fusillier…

La certitude de la réouverture du Palais sur site est mise en doute par le nouveau président de la RMN-GP[3], Didier Fusillier : en octobre 2024, à la suite du rattachement au Grand-Palais de la galerie de 1200 m2, il donne une interview[4] dans laquelle il déclare : « l’accès à cette partie sera gratuit... C’est mon idée centrale : on s’y donnera rendez-vous. » […] La rotonde « est un vrai décor de théâtre […] Comme autrefois, la nef accueillera à nouveau dès ce mois-ci les grands événements » […] Sa location devra équilibrer les comptes. » Cette déclaration entraîne des communiqués indignés de l’Académie des sciences, de France-Universités, de la Société des amis du Palais de la découverte, de l’Association nationale des musées, l’AMCSTI, etc.

Monsieur Fusillier persiste et signe dans un article du Monde[5]. Le 7 juin, il déclare à Benoit Grossin sur France-Culture[6] « On peut imaginer un partenariat avec Universcience, mais qui permette de garder quand même un Grand Palais unifié… Parce que l’on a l’impression que s’il n’y a plus de Palais de la découverte, comme c’était en 1937, il n’y a plus de science à Paris, mais enfin (il y a) la Cité des sciences et de l’Industrie… On est à 15 mn du Grand Palais à vélo… Il vaut mieux concentrer ses efforts sur un site et les développer. De plus, tout simplement, moi en étant ici, je ne vois pas des hordes d’enfants qui jouent au ballon autour du Grand-Palais, voyez-vous, alors qu’à La Villette, croyez-moi, il y a des enfants partout, c’est la Seine-Saint-Denis qui est au bord ? » Monsieur Fusillier oublierait-il que, sur les 500 000 visiteurs annuels du Palais, il y a nombre d’enfants ? Ne sait-il pas qu’en ce qui concerne la rénovation de la Cité des sciences et de l’Industrie, Mesdames Borne, Dati et de Montchallin ont demandé aux chefs des inspections générales de leurs trois ministères « d’examiner (…) des scénarios immobiliers » dont « la démolition du bâtiment actuel et la reconstruction d’un nouveau bâtiment sur le site (voire) la relocalisation de la CSI et de ses activités[7] » ? : que se passerait-il pendant la longue période de destruction et de reconstruction ?

Comme le note le Monde[8] : « Didier Fusillier ne fait pas mystère de son souhait de coordonner l’ensemble du Grand Palais « L’idée serait peut-être d’avoir une entité qui gère le tout… Le Palais d’Antin (…) n’appartient pas à Universcience » (dit-il). » Et de préciser dans Le Figaro au sujet du Palais d’Antin[9] : « On peut bien imaginer y mettre des expositions sur l’art et la science (…) et puis, il n’y a aucun endroit à Paris où l’on parle d’intelligence artificielle. » Un grand Palais abritant quelques expositions portant le label commun « Palais de la découverte – RMN Grand Palais », comme l’espace enfants-garderie du sous-sol, son expo Transparence, les espaces sur l’I.A. ou immersives, des surfaces louées à des généreux sponsors pour « équilibrer le modèle économique » : est-ce l’avenir rêvé du Palais d’Antin de Monsieur Fusillier ? La « marque de fabrique « Palais de la découverte » resterait au bas des Champs-Élysées sous son autorité ? Le ministère de la Culture semble pencher vers cette solution.

… et les approximations du ministère de la Culture.

Dans l’article déjà cité[10], Le Monde relate que le ministère de la Culture « se déclare d’accord pour aider le Grand Palais à gérer la pression des espaces occasionnés par le Centre Pompidou, et plus largement à contribuer à son modèle économique ». Une députée interrogeant la ministre de la Culture à ce sujet se voit répondre par le ministre de la santé (sic)[11] « Le Palais d’Antin restera ce lieu d’effervescence intellectuelle et scientifique. Dans le prolongement du récent sommet international de l’I.A., il devra laisser une place plus grande aux technologies émergentes et à leurs impacts » ; quant à l’entourage de Madame Dati, il précise[12] : « rien n’est acté. Différents scénarios sont à l’étude… C’est le moment d’avoir un nouveau souffle… Le gouvernement ne se sent pas lié par le projet sur lequel travaillaient les équipes depuis 3 ans. » Et l’article d’ajouter « Bruno Maquart avait lancé un projet pharaonique de rénovation, validé par le gouvernement, dont le budget se montait, selon le ministère de la Culture à 1, 4 milliard d’euros. » 1,4 milliard d’euros, bigre, le budget voté et validé par le gouvernement est de 477 millions d’euros[13]… au ministère de la culture, on n’est pas à un milliard près : mais il est vrai que, depuis quatre ans, la salle « mathématiques » du Palais de la découverte ne permet plus de savoir ce qu’est une addition… Trêve d’ironie. Madame Dati connait les termes de la lettre, citée plus haut, qui envisage la possibilité de détruire la Cité des Sciences et de l’Industrie : elle maintient l’ambiguïté devant ce qu’elle sait explosif. Ses services font écran de fumée en mêlant évaluation de la rénovation de la CSI et coût de celle du Palais.

Devant ces incertitudes, l’Académie des sciences invite « les autorités de tutelle, et en particulier le ministère de la culture, à rendre public un programme clair, qui porte sur l’ensemble du projet, sur son organisation et son déroulement calendaire ». Cinquante représentants d’institutions scientifiques internationales déclarent dans une Tribune parue dans Le Monde[14] : « la fermeture du Palais de la découverte ou sa réduction serait une perte pour l’ensemble de la communauté internationale » ; ils demandent que soit garantie l’avenir « d’une institution-phare de médiation scientifique. »

Quelle perte ? Quelle institution-phare ? Il faut parler de ce qu’est le Palais de la découverte, de son originalité, du fait qu’il fasse modèle à l’international.

Le Palais de la découverte : un modèle international de muséologie active.

Pour ses créateurs, Léveillé et Perrin, le Palais doit « montrer la science en train de se faire », « faire sortir la science de ses laboratoires » et « faire participer le public à la méthode scientifique et à la recherche. » Sa réalisation s’ancre dans une tradition française qui marque profondément notre culture et qui est toujours vivante pour la motivation et l’apprentissage aux sciences, comme en témoignent l’attachement des visiteurs du Palais, les succès des clubs scientifiques et de « La main à la pâte ». C’est l’abbé Nollet (1700-1770) qui accompagne l’émergence de la science moderne et sa liaison avec les techniques au XVIIIe siècle en diffusant la nouvelle discipline qu’est l’électrostatique par ses expérimentations : ducs et duchesses viennent dans ses salons se faire électriser, s’échanger des baisers électriques. C’est de cette jonction entre science moderne, expérimentations et techniques dont témoigne l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, dont les articles réunissent en un même volume philosophie, politique, littérature, Arts, sciences et savoir-faire des métiers. C’est cette union entre leçons et expérimentations dont usent les Professeurs de l’École Normale de l’An III, les Berthollet, Daubenton, Haüy, Laplace, Monge, pour apprendre la science nouvelle à ceux qui devaient être les premiers enseignants des « Écoles centrales » (lycées) créés dans tous les départements français. C’est cette approche qu’utilise François Arago dans ses leçons publiques données à l’Observatoire de Paris et qui marquent plusieurs générations. C’est elle encore qui inspire les programmes de la formation des maîtres de l’école publique obligatoire fondée par la IIIe République, dont les « écoles primaires » sont riches en « leçons de choses » qui, avec l’écriture, la grammaire, le calcul, l’histoire, le géographie, les Arts, servent de base à la formation des futurs citoyens. C’est tout naturellement donc que s’ancrent dans cette tradition Léveillé et Perrin qui étendent en 1937 cette approche à la diffusion des sciences, dont il importait d’enrichir « le peuple de Paris » : ils considèrent la diversité des lieux de culture comme l’un des plus beaux symboles de la vitalité de notre pays. Et ils tiennent à inscrire le Palais de la découverte dans l’« axe royal » allant de l’Ile St Louis au Trocadéro, où il est seul à représenter les sciences.

La genèse du Palais se donne trois buts : apporter des connaissances, introduire à la méthode scientifique, combattre les fausses sciences en développant l’esprit critique. Pour cela, le Palais présente les fondements des sciences, discipline par discipline, au moyen des deux méthodes complémentaires que sont les expériences spectaculaires jointes à leurs explications par des « leçons », faites d’humain à humain par des médiateurs scientifiques. Ces médiateurs peuvent s’adapter aux niveaux et à la diversité des visiteurs de tous âges, venus individuellement ou en groupe : il s’agit de faire comprendre et non d’apprendre - rôle de l’école –, de mettre l’esprit en éveil pour interroger évidences et interprétations de « bon sens ». 

 Sur environ 17 000 m2, dont 13 500 ouverts au public, le Palais met en actes ce programme grâce à des dispositifs complémentaires. Ses expositions permanentes présentent les principales disciplines scientifiques, leurs évolutions et applications : elles sont divisées en sous-disciplines (la Physique en mécanique, optique, électricité, magnétisme, thermodynamique, quantique etc.). Ses expositions temporaires sont centrées sur l’actualité ou les retombées technologiques. Ses espaces communs (accueil, boutique, conférences, documentation, locaux polyvalents) permettent de développer des actions « hors des murs » : le Palais a lancé les mouvements de jeunesse scientifiques avec les « clubs Jean Perrin », aidé au développement des centres de culture scientifiques en Régions, lancé les opérations « un chercheur, une manip », s’est diversifié et enrichi au rythme de l’apparition de nouvelles disciplines ou de nouveaux domaines d’applications. Les espaces non publics sont des magasins et des ateliers, grâce auxquels peuvent se réparer les manipulations, être construits les prototypes pour permettre les évolutions des présentations, avant de déconcentrer leurs fabrications. Ce modèle est particulièrement économe en budget, dont ¼ provient de ressources propres, et dont la charge principale est de personnel : rapporté à surface et au nombre de visiteurs égal, il est environ 10 fois moindre que celui de la Cité des sciences et de l’Industrie.

Les modes de visites des différents publics sont variés : du papillonage de salles en salles pour chercher éléments et exposés spectaculaires, dont il reste une imprégnation d’une ambiance qui fait jouir du « spectacle des sciences », à la volonté d’apprentissage de publics pré-informés. Beaucoup de scientifiques reconnaissent que le Palais a joué un rôle premier dans leur vocation. Les citoyens en tirent leur aptitude à intégrer la science à l’ensemble de leur culture. Ils peuvent ainsi penser les nouvelles technologies, leurs applications et leurs implications dans la société, exercer leurs droits démocratiques quant à la place à accorder aux innovations techniques dans le développement, en termes de santé, de manières de vivre, d’environnement. La réussite de ce modèle vivant fait qu’il est imité, fécond, stimule la création de nombreux musées et Centres de sciences à l’étranger : Frank Oppenheimer ne déclare-t-il pas, en 1969, lorsqu’il fonde l’Exploratorium de San Francisco qu’il s’est inspiré du Palais ?

Tout autres sont les buts et les objectifs fixés à la Cité ses sciences et de l’Industrie de La Villette ouverte en 1986. L’établissement a été conçu comme antithèse presque systématique du Palais : il abandonne la présentation par disciplines pour privilégier les thèmes. Il vise le très grand public. Il a recours à l’automatisation, à des audiovisuels et à l’informatique. Il privilégie architectes et décorateurs - qui en vivent -, pratique toujours la sous-traitance. Ainsi, les objectifs du Palais et de La Villette, leurs démarches et leurs publics sont différents. Leurs existences complémentaires. Leur réunion dans Universcience, décidée pour « effectuer des économies d’échelle », s’est révélée douloureuse pour les personnels des deux établissements et néfaste au Palais en ce qu’il y a perdu sa liaison organique avec la recherche. Les nominations d’un Président, puis d’une directrice générale déléguée non scientifiques n’ont pas arrangé les choses et ont induit de la confusion entre les deux établissements, dont des personnes étrangères aux sciences peuvent croire qu’ils sont identiques, comme des analphabètes en Art ne voient guère de différence entre Le Louvre, Orsay et Beaubourg.

Le projet de rénovation du Palais élaboré au sein d’Universcience : incertitudes et doutes.

Dans une récente interview, le ministre de l’enseignement supérieur et de la jeunesse déclare au sujet de la réouverture du Palais : « Évidemment, la muséographie doit évoluer, cela ne doit pas être la même demain que celle qu’il y avait il y a 30 ans ou 40 ans quand on était petit. Évidemment, il faut qu’elle évolue, mais avoir des lieux comme ça, des lieux où l’on porte la science et la technologie, il n’y en a pas beaucoup.[15]  ». Les concepteurs du projet « scientifique » de rénovation du Palais lui ont donné à l’avance raison. Pour le bâtir, priorité a été donnée aux scénographes : une agence d’ingénierie culturelle et la direction ont rédigé le programme, non un groupe faisant dialoguer scientifiques, médiateurs et muséographes. C’est l’agence extérieure qui a décidé du nombre et de l’appellation des « îlots », qu’ont dû, ensuite, « habiller » les spécialistes du Palais. L’appel, ultérieur, au CNRS n’est intervenu que lorsque les protestations quant à l’absence de scientifiques se sont faites pressantes. Le résultat ? Un programme qui privilégie les médiations « descendantes » destinées à combler les faiblesses supposées des publics dans des domaines particuliers au lieu de vouloir faire comprendre et initier à la méthode expérimentale. Un programme qui comprend moins de manipulations, chaque discipline étant représentée par une « icône » associée à des « paillasses » ajoutant « des démonstrations à l’animation principale », ainsi que « des éléments recourant aux technologies numériques, des audiovisuels ou des objets techniques ou scientifiques anciens ou contemporains.[16] » Comme le note Daniel Hennequin, « on voit se dessiner un appauvrissement drastique des manips, avec pour chaque discipline un espace unique, présentant une icône unique et quelques petites manips sur paillasse. L’icône pourrait être, pour les sciences expérimentales, une manip spectaculaire, mais parmi toutes celles présentes (…) au Palais, il ne faudra en garder qu’une seule[17] ». Le projet - qui disposera d’encore moins de surface que prévu et verra disparaître documentation et ateliers - a sensiblement évolué grâce au travail des équipes du Palais et à l’apport du CNRS : il prévoit des « galeries », avec mises en interactions des disciplines sur des thèmes précis (la vie, l’environnement etc.) ; les sciences humaines et sociales y trouvent leur place ; des « labos », où le public expérimentera lui-même seront développés ; des espaces « Têtes chercheuses », où des scientifiques exposeront leurs travaux, prévus ; d’autres « Grand format », avec des vidéos immersives présenteront stations arctiques, synchrotron… ; un observatoire numérique et un planétarium modernisé complètent le programme.

Celui-ci peut encore évoluer : il le faut. En rétablissant ses surfaces initiales, sa mission de présenter les fondements de la science. En le dotant à nouveau d’ateliers, qui minimisent ses coûts de fabrication. En créant aussi et surtout des « salles d’actualités » et en développant les réflexions et les débats sur le climat, la biodiversité, le vivant, la quantique, l’I.A. – toutes les questions vives de notre temps. Pas en s’appuyant sur les préconisations de Monsieur Fusillier d’en faire un lieu de rendez-vous et de déambulation, la verrière du Palais d’Antin étant louée pour des dîners, des espaces-prétextes affublés du label « Palais de la découverte » immergeant les visiteurs dans les réalités virtuelles là où l’Intelligence régnait… le reste des surfaces étant mises à disposition de généreux sponsors dont les présentations publicitaires au bas des Champs-Élysées permettraient d’équilibrer le modèle économique de l’ensemble du Grand-Palais et de rembourser les emprunts contractés pour le rénover.

Une politique nationale de culture scientifique et technique à l’abandon.

L’exemple du Palais de la découverte, la lettre de mission quant au devenir de la Cité des sciences et de l’industrie - qui va, nous l’avons dit, jusqu’à évoquer comme possibilité sa destruction et la valorisation des terrains qu’elle occupe – posent le problème plus profond de ce que souhaite le gouvernement quant à la culture scientifique et technique.

À partir des années 1980, les efforts conjoints des ministères de la recherche[18] et de la culture, joints à ceux de la DATAR[19] avaient doté notre pays d’un réseau de Centres de culture scientifique, technique et industrielle (CCSTI) en Régions, permis la rénovation des Musées de « sciences naturelles et de sociétés » les plus actifs, le développement des associations de loisirs scientifiques, conduit à la rénovation du Musée National des Arts et Métiers et de la Grande Galerie de l’évolution du Muséum National, accompagné la création de nouveaux établissements, tel Confluence à Lyon. Tout ceci s’était fait par l’intermédiaire des contrats de plan État-Régions, avec l’intervention d’autres collectivités territoriales, les départements et les villes notamment. Cette politique visait à « mettre la science en culture », à initier et nourrir des débats citoyens quant aux applications et implications des sciences dans la société. Elle s’est poursuivie plus ou moins activement jusqu’aux derniers Présidents de la République : en 2013, les Régions ont été chargées par la loi « de développer et diffuser la culture scientifique, technique et industrielle, notamment auprès des jeunes publics », et de participer « à leur financement. L’État (transférant) aux régions les crédits qu’il accordait à ces initiatives.[20]  »

Aujourd’hui, cette politique est mise à mal. Le ministère de la Culture, dans ses récentes coupes budgétaires, préfère se resserrer sur des actions emblématiques, voire rentables. Celui de la Recherche est principalement aux abonnés absents, voire essaie de promouvoir des actions loin d’être critiques ou même explicatives sur l’« Intelligence » artificielle ou sur les « réalités virtuelles » et ce en partenariats avec leurs promoteurs financiers. Les augmentations des charges obligatoires par déconcentration de certaines missions sur les collectivités locales, jointes aux diminutions de ressources de celles-ci, les incitent à faire des économies et à sacrifier les missions qui ne sont plus soutenues par l’État, dont celles de culture scientifique. La France entre donc dans une période de récession de la politique dans ce domaine. Elle risque de s’accentuer dans les prochaines années, et ce alors que la démocratie a besoin de débattre des choix qui sont faits en termes de développement et d’environnement.

Allons-nous maintenir et développer des éléments de motivation, d’information et de débats indispensables quant à la lutte contre le complotisme et l’obscurantisme qui ravagent les démocraties ? Le nihilisme cognitif qui se développe actuellement est inquiétant. Une stratégie de persuasion développée via les technologies de l’information et de la communication, devenues celles de la désinformation, permet, sous prétexte de liberté d’expression, de propager des bobards, d’énoncer des « vérités parallèles », de remplacer le débat démocratique par la propagande idéologique orchestrée par les Elon Musk et Vincent Bolloré. Triomphe une novlangue chère à Orwell : elle discrédite les résultats obtenus par de longues et patientes études scientifiques mais qui entravent les affairistes[21]. Et les parlements se montrent bien incapables de résister aux lobbies et aux pressions, comme vient de le démontrer en France l’adoption de la scandaleuse « loi Duplomb ».

Chasser le Palais de son lieu d’origine, le dénaturer, laisser en déshérence le riche réseau national des musées, centres et associations de culture scientifique, c’est alimenter une politique qui veut éteindre les Lumières, c’est proclamer à la face du monde que la France n’a que faire de la nécessité de considérer les sciences comme une partie de la culture, c’est accepter que notre pays se fasse dicter son destin par lobbies et multinationales, c’est affirmer que les débats concernant les technologies, leurs applications et leurs implications dans la société n’ont aucun intérêt. Veiller à ce que le Palais et tout le réseau national de mise en culture des sciences et des techniques puisse développer ses missions de « montrer la science en train de se faire », « faire sortir la science de ses laboratoires », « faire participer le public à la méthode scientifique et à la recherche » et, surtout, combattre les fausses sciences, développer l’esprit critique - mission trop souvent délaissée - devient un enjeu fondamental pour nos démocraties et leurs devenirs.

 

[1] Un des initiateurs de la politique de création des Centres de culture scientifique, technique et industrielle en France.

[2] Centre National de la Recherche Scientifique

[3] Réunion des Musées Nationaux – Grand Palais

[4] Télérama du 17 oct. 2024.

[5] Article de Roxana Azimi, Le Monde, 24 oct. 2024.

[6] Émission du samedi 7 juin 2025.

[7] Lettre de mission du 21 mai 2025.

[8] 27 mai 2025, op. cit.

[9] Article de Claire Bommelaer, Le Figaro, 21et 22 juin 2025

[10] Le Monde, 24 oct. 2024

[11] Question orale de Ayda Hdizadeh du 17 juin 2025.

[12] Roxana Azimi et Jean-Baptiste Jacquin, Le Monde, 15 juin 2025

[13] 266 d’aménagements, 44 pour la nouvelle muséologie, 137 pour la restauration au titre des monuments historiques, 30, pour le coût de l’emprunt et la contribution de l’état au déficit d’exploitation pour fermeture.

[14] Le Monde, 13 juin 2025

[15] Emission de « LCP-Lundi C’est Politique », du 07 juillet 2025, http://www.fabriquedesens.net/Philippe-Baptiste-ministre-de-l-ESR-invite-de-LCP-Lundi-C-est-Politique

[16] « Le Palais 2024 - Projet scientifique et culturel », janvier 2019.

[17] Daniel Hennequin, « Le Palais de la découverte : un avenir incertain - L’héritage de Jean Perrin remis en question », Reflets de la physique, Numéro 67 (Nov. 2020)

[18] Les initiatives premières sont venues de la MIDIST, dont le chef (1981-1985) était alors le regretté Bernard Cassen.

[19] Direction interministérielle à l’aménagement territorial et à l’attractivité régionale, elle dépendait du Premier ministre et a été supprimée en 2014.

[20] Loi Fioraso de 2013 : « Art. L. 214-2.

[21] Voir Alain Cambier, « Suicide d’une démocratie », L’Esprit d’Archimède, 13, janv-juin 2025, pp. 4-7. https://alea.univ-lille.fr/revue.php?idn=13&article=4