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Publics et médiations, par Anne Christophe

Publics et médiations vus des coulisses de la médiathèque de la Cité des sciences et de l’industrie

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Anne Christophe

Reportage d’Anne Christophe, conservateur des bibliothèques.

Avertissement

Menée en trois semaines, cette petite enquête tient plus du survol que d’un rapport fouillé. Elle apporte un regard extérieur, subjectif et transversal, et vise avant tout à fournir une vue d’ensemble des médiations et des rapports publics/professionnels au sein d’une institution complexe et fragmentée. Pour la réaliser, j’ai alterné les entretiens, les plages de service public et les séances d’animations. Je voudrais témoigner toute ma gratitude à l’ensemble de l’équipe de la médiathèque pour son accueil sympathique et chaleureux, avec une attention toute spéciale pour Taos, qui m’a ouvert grand les portes de l’établissement. Je tiens aussi à remercier tous ceux qui se sont prêtés au jeu des entretiens.

Pour camper le décor

Pour qui vient d’Explora, la médiathèque apparaît comme un îlot dans la Cité. Elle s’y raccroche pourtant en orientant ses fonds documentaires vers les sciences, les techniques et l’industrie (même les livres des « schtroumpfs » de moins de cinq ans sont censés l’être !). Au premier abord, son organisation en pôles distincts n’a rien de transparent : comment le visiteur fait-il le lien entre la médiathèque « classique », la salle Louis Braille, le Carrefour numérique, la Cité des métiers, la Cité de la santé et la bibliothèque d’histoire des sciences, localisés dans des espaces bien différents ? L’énumération de tous ces espaces renvoie d’emblée à la grande diversité des publics, des services et des types de médiation qui leur sont offerts.
Pour ne parler que des publics, ils sont très métissés et se laissent difficilement coincer dans les cases d’une typologie. Si l’on s’en tient à la présentation mise sur en ligne, sur l’intranet de la Cité, en décembre 2007 :
- Le public de la médiathèque est généralement jeune (composé à 59% de lycéens et d’étudiants) et masculin (63% d’hommes). Les étudiants forment les plus gros bataillons des lecteurs assidus, les visiteurs occasionnels se situant plutôt du côté des familles. La médiathèque, la salle Louis Braille, la bibliothèque d’histoire des sciences et la Cité de la santé enregistrent ensemble plus de 600 000 entrées par an. La fréquentation est à la hausse depuis les quatre derniers mois, a récemment révélé Bruno.
- Le public de la Cité des métiers est surtout composé de jeunes adultes (40% ont de 20 à 35 ans), dont une majorité de femmes (54% contre 46%). En moyenne, la Cité des métiers reçoit 1000 personnes par jour.
- Á la Cité de la santé, les personnes accueillies en entretien individuel sont avant tout parisiennes (70% des cas). Les femmes sont surreprésentées par rapport aux hommes, et l’âge médian se situe à 33 ans.
- Le Carrefour numérique reçoit environ 200 à 250 personnes par jour en moyenne (hors évènements). Á l’image de la Cité des métiers, il accueille une majorité de jeunes adultes et de plus en plus de femmes.

Plongée dans la médiathèque des sciences et de l’industrie

Du fait des multiples identités de l’établissement, son appellation est ambiguë. C’est la médiathèque publique spécialisée qui nous intéresse ici. Centrée sur les sciences, les techniques et l’industrie, elle présente quatre pôles : vivant et environnement, sciences et société, sciences exactes et industries, enfance.

Pour les plus pessimistes, accoler les adjectifs « publique » et « spécialisée » peut faire craindre des tendances schizophrènes. De fait, l’établissement peine à raccrocher les familles du quartier, venues dans une optique de loisirs, à ses domaines de prédilection. En même temps, il tient à son identité scientifique et n’assume pas pleinement son rôle de médiathèque publique. Ainsi, les romans n’ont pas droit de cité. Quant aux albums pour tout-petits, ils possèdent toujours un lien avec les grandes thématiques de l’institution, assure-t-on à la direction... (Traduisez : leurs protagonistes sont des animaux). Seul le fonds loisirs et vie pratique est ouvertement destiné à un public de proximité (mais ce type de fonds est d’ordinaire classé parmi les sciences, s’empresse de corriger Bruno, un tantinet jésuite). On arrive toutefois à rallier une partie du public de proximité sous la bannière scientifique en s’adressant aux enfants, à travers des animations ludoéducatives comme l’herbier.

Les élèves des écoles d’infirmières coexistent donc avec les lycéens et les tout-petits, tandis que les chercheurs attirés par les ouvrages d’histoire des sciences ou par le fonds patrimonial ancien possèdent un espace à part. D’après la page d’accueil du site de la médiathèque [1] , les publics auxquels elle s’adresse sont les suivants : « Enfants/familles », « Professionnels des bibliothèques », « Scolaires/lycéens », « Etudiants/chercheurs », « Enseignants ». Tous sont présents, même si les collégiens, lycéens et étudiants en quête d’un lieu d’étude dominent largement les autres. Les médiations varient en fonction des publics : on propose des visites de groupe aux scolaires, à leurs professeurs et aux professionnels des bibliothèques, des activités ludoéducatives aux plus jeunes, de l’accompagnement scolaire aux collégiens et aux lycéens, des rencontres auteur/lecteurs pour les adultes.

Aux deux extrémités de l’échelle des publics se trouvent des pôles à très forte identité : côté « médiathèque publique », le Pôle enfance, et côté « médiathèque spécialisée », la bibliothèque d’histoire des sciences. Ils sont destinés à deux profils d’usagers tout à fait opposés : les enfants et les chercheurs. Alors que le premier multiplie les animations (séances de cinéma commentées, lectures d’albums, séances de conte, ateliers…), le second joue essentiellement la carte de la valorisation des ressources documentaires. Deux formes de médiations pour des publics dont les attentes et l’autonomie diffèrent radicalement.

Coup de projecteur sur le Pôle enfance

Ma première plage de service public au Pôle enfance se révèle spécialement gratifiante. Avec tous ces petits Asiatiques en déambulation, j’ai l’impression d’être dans l’univers de Little Bouddha. Assise à mes côtés, Chantal s’acquitte de sa mission avec un enthousiasme communicatif. « Moi, les schtroumpfs, j’adore ça », déclare-t-elle, « et il y en a de toutes les couleurs ». Et d’aviser un Minuscule vissé devant un ordinateur, les yeux fixés sur le portail de l’expo « Zizi sexuel » : « Allons jeune homme, les préservatifs, ça attendra encore un peu ! ». Zou, le voici expédié parmi les albums. Comme beaucoup de préscolaires, il n’a pas l’air de comprendre le français, ni de vraiment savoir ce qu’il fabrique dans la médiathèque. Mais il l’explore avec une belle ardeur, malgré sa démarche encore chancelante.

De ce que j’en vois, les petits ont l’air de bien solliciter les livres. Surtout, ils se montrent aussi attirés par les écrans que les papillons de nuit par la lumière. Le succès des postes de CD-roms occasionne des contacts répétés avec les bibliothécaires, qui fournissent les tickets (précieux sésames pour accéder aux postes) et séjournent tour à tour parmi les jeunes utilisateurs pour les dépanner et leurs prodiguer des conseils. Les mères, elles, restent généralement à l’écart, à l’exception de certaines, soucieuses de pouvoir inscrire leur progéniture à l’animation herbier ou de leur obtenir une place au cinéma « Les shadoks ». Ce sont surtout les « mamas » du quartier, souvent Maghrébines ou Asiatiques, qui se regroupent pour deviser discrètement en surveillant du coin de l’œil les allées et venues de leurs bambins. Force est de reconnaître que la dernière enquête de public a vu juste : elles n’utilisent guère les ressources de la médiathèque, qui leur sert surtout de point de ralliement, à l’instar d’un jardin public. Mais elles sont bien utiles pour rappeler les plus jeunes à l’ordre et pour accompagner leurs enfants qui, eux, sollicitent les collections qu’on leur propose.

Ma seconde plage de service public au même endroit, bien qu’également chaleureuse et animée, n’a pas été sans désillusions. Nous sommes désormais dimanche, veille du bac, et de nombreux lycéens et étudiants, refoulés d’espaces studieux déjà surpeuplés, tentent de récupérer un espace de travail chez leurs cadets. Or, pas de chance, celui-ci n’est réservé qu’aux plus jeunes : passé l’âge du collège, fini le vert paradis du Pôle enfance, on refoule tous ces jeunes gens. Sachant qu’il faut deux heures de queue pour espérer entrer à Beaubourg et que la BnF est payante, la médiathèque représente souvent leur dernier espoir. Une petite partie obtient le droit de s’installer sur les banquettes vertes destinées aux parents, mais une fois celles-ci pleines, le bibliothécaire se retrouve soudain contraint à jouer les videurs. Rien n’indique que les tables convoitées reviennent aux collégiens, à part quelques étiquettes aussitôt arrachées. Il faut donc littéralement barrer la route aux adolescents qui se présentent pour leur demander leur niveau scolaire, ce qui donne la désagréable sensation de participer à un contrôle d’identité, côté police... Le bibliothécaire de l’accueil, gardien du Pôle enfance, doit ainsi veiller d’un œil jaloux sur le royaume de ses petits schtroumpfs.

Á l’autre bout de l’échelle des publics : la bibliothèque d’histoire des sciences

Une atmosphère studieuse règne dans les locaux de la bibliothèque d’histoire des sciences. On y pénètre en montrant patte blanche au terme d’un parcours qui mène jusqu’au bout de l’aile Est, dans un espace calme et reculé. Ici, pas de flux de visiteurs anonymes en goguette entre deux expos : chacun justifie les raisons de sa venue. Les publics sont donc bien identifiés. Les étudiants du 1er et du 2nd cycle forment le gros des troupes, suivis par les chercheurs et les enseignants, et, occasionnellement, par les élèves du secondaire dans le cadre d’exposés ou de TPE (à condition qu’ils ne travaillent pas en groupe, pour éviter les bavardages intempestifs). La bibliothèque accueille donc davantage d’étudiants que de véritables chercheurs.

Des sessions de formation à la recherche documentaire permettent de s’adresser à des groupes d’étudiants et d’enseignants : ainsi, 80 étudiants et 6 enseignants en ont bénéficié en 2006 (deux ou trois sessions ont lieu en septembre-octobre de chaque année). Au service public, le bibliothécaire n’est pas sollicité très fréquemment, mais les questions des lecteurs peuvent s’avérer pointues et nécessiter un véritable accompagnement individuel. Motivés, concentrés, silencieux et souvent passionnés, ces derniers sont perçus comme le public « idéal », d’autant plus qu’ils donnent sens au travail de l’équipe en ayant abondamment recours aux collections. Par contre, le manque de visibilité et de communication autour de ressources très spécialisées et la difficulté à les relier à une discipline universitaire font que la fréquentation reste faible. Une partie des places restent vides, si bien que cet espace de travail privilégié devient vite très convoité le week-end, lorsque les lycéens et les étudiants sont refoulés d’espaces studieux déjà surpeuplés.

Le service public pris sur le vif

Venons en tout de même au public le plus fréquent : les étudiants et les lycéens des alentours qui traquent les tables libres le week-end et les jours fériés. Justement, nous sommes dimanche, veille du bac, et les retardataires errent d’un étage à l’autre en quête d’espace. Les pratiques des jeunes du quartier ne sont pas toujours vues d’un bon œil par les bibliothécaires, qui leur reprochent de se déplacer en bandes bruyantes et de sous-utiliser les ressources. Mais rassurons-nous, il leur arrive quand même de demander des conseils aux professionnels. Ça donne des dialogues du style :

- « Madame, bonjour, il est joli votre stylo. Vous allez bien vous ?

-Bonjour jeune homme. Qu’est-ce qui vous amène ?

-Oui alors voilà madame, je voudrais savoir ce que vous avez sur la fin du pétrole.

-La fin du pétrole... En fait, vous cherchez quoi, vous voulez des cotes ?

-Euh... des quoi ?

-Des cotes, enfin, j’imagine que vous venez pour un exposé, vous voulez établir une bibliographie ?

-Biblio... C’est quoi ça ? Non moi en fait je m’intéresse à la fin du pétrole. j’ai vu votre film, là, sur la fin du pétrole. Il y aurait pas la suite ?

-[un de ses amis] Ouais, sérieusement, moi aussi je l’ai vu, le film, et j’ai flippé grave.

-[il reprend] Ah c’est badant hein. Vous allez voir madame que d’ici 2013, il y en aura plus du pétrole, tout ça ce sera fini.

-[la bibliothécaire] Vous verrez que d’ici là, on aura trouvé d’autres énergies et que ce ne sera pas plus mal pour notre planète. Mais qu’est-ce que vous voulez au juste, des livres, des articles, des films ?

-Euh... en fait moi je m’intéresse à tout vous savez. J’ai vu que le PS était passé ici il y a pas longtemps, j’ai vu votre film sur la fin du pétrole, tout ça, voilà quoi, moi je suis quelqu’un qui m’intéresse à tout vraiment ».

Malheureusement j’ai dû manquer la suite du fait d’un rendez-vous, impossible de savoir à quoi l’échange aura abouti...

Du côté de la salle Louis Braille

Officiellement rattachée au Carrefour numérique –jusqu’à nouvel ordre, la médiathèque se trouve en pleine refondation- la salle Louis Braille accueille avant tout un public de malvoyants et d’aveugles. Elle s’adresse également à leurs accompagnateurs et organise des actions de sensibilisation au handicap et aux enjeux d’accessibilité. Son public principal, celui des déficients visuels, est un public adulte. Il comprend à la fois des personnes en demande de lien social, dont beaucoup d’étrangers et de chômeurs, et des amateurs des nouvelles technologies issus d’horizons plus favorisés. Dans sa composition comme dans ses pratiques, il se rapproche de celui du Carrefour numérique, avec d’une part les habitués, très autonomes, qui veulent avant tout surfer sur Internet et consulter leur messagerie électronique, et de l’autre ceux qui viennent plus ponctuellement pour fréquenter un atelier, et qui se situent davantage dans une démarche de demande d’aide à l’apprentissage. Comme les usagers du Carrefour numérique, ceux de la Salle Louis Braille se caractérisent par leur autonomie : ils font l’effort de venir par eux-mêmes et se montrent capables de se prendre en main seuls. Comme eux, ils font preuve d’une grande motivation. Á cause du profil de ces publics, il existe des liens plus forts avec le Carrefour numérique et avec la Cité des métiers qu’avec le reste de la médiathèque.

L’objectif de la Salle Louis Braille peut paraître ambitieux : il s’agit d’ouvrir les nouvelles technologies aux publics handicapés visuels. Ceux-ci trouvent à leur disposition des postes équipés en conséquence (plage braille et reconnaissance vocale). La volonté de croiser les déficients visuels et les passionnés des nouvelles technologies peut d’abord faire craindre que le public ciblé ne soit extrêmement étroit. Il n’en est rien, car les premiers voient dans les nouvelles technologies un moyen d’ouverture et une chance de réinsertion : pour eux plus que pour n’importe qui d’autre, il importe d’acquérir la maîtrise de l’outil informatique. De façon générale, il faut se méfier de l’effet de trompe-l’œil qui amène à percevoir les usagers de la Salle Louis Braille comme un public très spécifique, alors que leurs intérêts sont transversaux et qu’ils gagneraient à pouvoir bénéficier de toutes les offres de la médiathèque. S’ils nécessitent un accompagnement adapté, sur le fond, leurs attentes restent les mêmes que celles du grand public. Faire comprendre cela à l’ensemble du personnel de l’établissement et aménager les offres dans le sens de l’accessibilité représente un enjeu de taille pour Carole et Stéphanie.

La Salle Louis Braille favorise avant tout la médiation individuelle. Elle profite de sa petite taille (Stéphanie et Carole sont seules pour faire tourner la boutique... qui ne compte que trois cellules) pour mettre en place un suivi personnalisé des apprenants. Quant à ceux qui se débrouillent par eux-mêmes pour consulter leur messagerie, ils reviennent régulièrement et connaissent bien les deux responsables, ce qui se ressent dans l’atmosphère chaleureuse. On est clairement dans des relations de personne à personne, loin de l’anonymat que déplorent souvent leurs collègues de la médiathèque publique spécialisée. Á côté de ce travail de fond, des animations de l’ordre de l’évènementiel ont également lieu, et s’adressent alors à des groupes.

Le 14 et le 15 juin s’est ainsi déroulée l’Install Party Accessibilité, centrée sur les logiciels libres adaptés aux déficients visuels. En dehors des accompagnateurs, environ 45 personnes s’y sont rendues, dont la moitié étaient des malvoyants. En plus des installations proprement dites, des séances de démonstrations et des conférences ont eu lieu. J’ai pu assister à une intervention consacrée à l’accessibilité Open Source sous Windows, qui faisait notamment le point sur les logiciels agrandisseurs d’écran (les « loupes » libres), capables d’éviter la pixellisation en floutant les caractères.

Les auditeurs, autour de 25 personnes (plus trois chiens remarquablement sages), suivent l’exposé avec attention. Les uns se contentent d’écouter, les autres prennent des notes, tandis que les plus « branchés » tapent directement sur leur plage braille. Le conférencier se risque parfois à aborder des points assez techniques, heureusement qu’il ne manque pas d’humour pour accrocher son auditoire ! Autour de moi, tout le monde a pourtant l’air de le suivre sans problème. Lorsqu’il entreprend de dicter laborieusement la liste des adresses IP, des fous rires éclatent dans les premiers rangs... Et Stéphanie met fin à cette entreprise un peu fastidieuse en renvoyant directement le public vers le site Internet de la Salle Louis Braille. Après l’intervention, les questions fusent.

Le temps que le conférencier suivant, lui-même malvoyant, prenne place, je vais jeter un coup d’œil dans le local avoisinant, où œuvrent les installeurs. J’ai l’impression d’entrer dans une ruche tant chacun s’active. Le cadre y est plus informel. Quelques familles sont présentes : j’avise un petit blondinet équipé d’un Mac aussi minuscule que lui. Les portables s’étalent sur les tables ; de part et d’autre, installeurs et visiteurs discutent des mérites de tel ou tel logiciel et des difficultés inhérentes à tel autre. La mixité entre valides et déficients visuels fait plaisir à voir. Pas de doute, à tout point de vue, l’Install Party est un succès.

La Cité des métiers

Le visiteur qui découvre la Cité des métiers au détour d’un couloir ne fait pas forcément le lien avec la médiathèque. Á première vue, il est frappé par la présence de conseillers, puis par les collections documentaires et les postes informatiques. En effet, la Cité des métiers relève d’un concept audacieux, qui mêle une offre d’entretiens individuels avec des professionnels et des ressources documentaires multisupports autour de la thématique du monde du travail. S’y ajoutent des ateliers (« Optimiser sa recherche d’emploi sur Internet », « Préparer un entretien téléphonique »...) et des activités ponctuelles (recrutement par La Poste, par exemple). Les formes de médiation sont donc multiples, de l’entretien individuel personnalisé à la présentation des ressources documentaires et à l’accueil de groupes. Tous les services sont gratuits et respectent l’anonymat. Pour parvenir à cet équilibre entre entretiens et documentation, la Cité des métiers fonctionne sur la base d’un partenariat avec des structures sociales comme l’ANPE, qui met à sa disposition des conseillers.

Là encore, les espaces communiquent mal et les liens avec la médiathèque dans son ensemble s’avèrent assez lâches (à l’exception du Carrefour numérique et de la Salle Louis Braille). L’emprunt d’ouvrages nécessite quand même de passer par la banque de prêt de la médiathèque publique spécialisée.
Les publics qui se rendent spontanément à la Cité des métiers sont très diversifiés, l’objectif étant de s’adresser à tous. Ils comprennent aussi bien des demandeurs d’emploi que des actifs désireux de changer de parcours professionnel, ou des étudiants et lycéens soucieux de bien réussir leur orientation ou plus simplement de trouver un job d’été... L’accueil de groupes de professionnels, et, depuis une date récente, de scolaires, a lieu de façon ponctuelle, tandis que des groupes associatifs reviennent régulièrement, comme les clubs des plus de 45 ans. Du fait d’Internet, les visiteurs se situent moins dans une démarche de recherche d’emploi et désirent de plus en plus un accompagnement pour parvenir à concevoir et à formuler leur projet professionnel. Le rôle de médiateur s’en trouve renforcé. L’anonymat n’empêche pas un certain suivi : il est fréquent que les personnes qui sollicitent plusieurs entretiens choisissent de s’adresser au même conseiller. L’atout numéro un de la Cité des métiers est bien la médiation qu’elle propose pour se repérer dans le monde du travail : « c’est LA plus-value principale de la Cité », assure Lin.

La Cité de la santé

La Cité de la santé est bâtie sur le même modèle que la Cité des métiers, dont elle est un peu la petite sœur. Là encore, elle offre à la fois médiation documentaire et entretien avec des conseillers, qui sont des partenaires extérieurs. Là encore, la médiation se trouve au centre du dispositif. Conçue comme un lieu de communication et d’échange autour de la santé, la Cité de la santé entend établir des passerelles entre le grand public et les professionnels du monde médical, qui dialoguent ensemble à l’occasion des entretiens, et qui se retrouvent autour des mêmes ressources documentaires lorsque les seconds viennent comme usagers. En tant que professionnels de l’information, et parce qu’ils rendent possibles les rencontres entre ces deux acteurs, les bibliothécaires jouent ici pleinement leur rôle de médiateurs.

En plus des entretiens et des ressources documentaires – qui sont malheureusement séparées de l’espace dédié aux entretiens, au regret de l’équipe – des manifestations ponctuelles sont co-organisées avec des organismes extérieurs, souvent issus du monde associatif. Des conférences-débats ont régulièrement lieu, ainsi que des expositions et des ateliers... Ceci permet de promouvoir des formes de médiation de groupe en plus de l’accompagnement individuel.

Tous les publics y sont les bienvenus. Parmi eux, on distingue notamment les élèves des écoles d’infirmières, les collégiens, les lycéens et les étudiants chargés de mener une recherche, le grand public (dont beaucoup d’habitants des environs), et les visiteurs de la Cité qui explorent la maison entre deux activités. Au-delà des demandes précises sur le domaine de la santé, certains viennent simplement y trouver un sourire, une oreille attentive et un peu de réconfort. Une culture professionnelle généreuse et une grande disponibilité caractérisent en effet l’équipe de la Cité de la santé. Revers de la médaille : la Cité reste sous-fréquentée. On peut incriminer la mauvaise visibilité des conseillers, placés sur le côté, et les insuffisances de la signalétique. Surtout, l’absence de communication externe pour faire connaître une offre aussi spécifique constitue un obstacle certain.

Zoom sur le Carrefour numérique

Situé à l’opposé de la médiathèque publique spécialisée, le Carrefour numérique apparaît comme un îlot dans la médiathèque. Il ne se situe pas dans la culture du livre, et possède une forte orientation sociale. En tant que cyberbase, il vise en effet à réduire la fracture numérique, qui correspond bien souvent à une fracture sociale. Autre particularité, il multiplie les offres de médiation directe : ateliers, accueil de groupes, formations de formateurs, install-partys... Il présente trois services permanents : l’accès à Internet (au Kiosque, pour les détenteurs de la carte payante), les ateliers et l’autoformation (tous deux totalement gratuits).

Essentiellement adultes, ses publics sont très mélangés, même si l’évolution de ces dernières années voit augmenter le nombre de personnes atteintes de plein fouet par la fracture sociale et numérique. Celles-ci recherchent à la fois à acquérir des compétences, souvent dans l’idée de pouvoir les faire valoir sur le marché du travail, et à trouver un peu de chaleur humaine. Pour s’ajuster à cette demande majoritaire, l’offre de formation se destine désormais à 80% aux débutants. Le public, qui se féminise, comprend de plus en plus de demandeurs d’emploi et d’immigrés, et un peu de moins de seniors qu’auparavant. Initialement prévu pour un public de proximité, le Carrefour numérique accueille désormais des personnes qui viennent de plus en plus loin, n’hésitant pas à faire une heure, voire une heure trente de trajet. En plus de ces publics défavorisés, d’autres usagers se rendent au Carrefour numérique : les aficionados des nouvelles technologies, de milieu plus aisé, et ceux qui voudraient une attestation de compétences et qui recherchent davantage un centre de formation qu’une cyberbase. L’accueil de groupes se fait principalement en direction des autres professionnels en formation (animateurs qui encadrent les groupes associatifs, membres du réseau des cyberbases en formation...) et des scolaires.

En dehors des publics adultes, les adolescents, minoritaires, sont donc reçus en groupes. L’offre numérique aux scolaires, prise en charge par Anne, vise à la fois les scolaires du collège et du lycée et les professeurs. Elle se décline essentiellement sous deux formes (amenées à évoluer l’an prochain, avec notamment l’offre « PracTICE » en direction des enseignants) : des ateliers ponctuels et ciblés, et l’accompagnement d’une classe de volontaires sur une année autour d’un projet collaboratif (dans le cadre de l’offre « un an numérique »).

Au cours des vacances scolaires, l’offre s’oriente davantage vers les publics d’Explora, qui fréquentent le Carrefour dans une optique de loisirs : c’est sans doute l’espace de la médiathèque qui parvient le mieux à attirer les visiteurs de la Cité, lorsqu’il développe des activités qui leur sont destinées. L’offre ludoéducative mise sur pied par le passé sur le même créneau des vacances a ainsi remporté un franc succès auprès des familles, qui ont pu disposer d’un tiers des postes informatiques. Le fait qu’elle n’ait pas été reprise cette année n’est pas à considérer comme un renoncement définitif, mais provient plutôt d’un concours de circonstances et de la volonté d’expérimenter de nouvelles directions. Le reste du temps, les activités évènementielles touchent aussi un public élargi, qui fait la part belle aux adultes « branchés » nouvelles technologies. L’Install Party Ubuntu, par exemple, s’est adressée directement à la communauté du Libre et a permis de réunir 1800 personnes en un seul week-end (celui du 7-8 juin dernier). Les utilisateurs du Kiosque, détenteurs d’un Cité-pass payant, représentent un autre lien tangible avec le reste de l’établissement.

Cela étant, malgré la capacité du Carrefour à accueillir des usagers très métissés et à établir ponctuellement des liens avec ceux de la Cité, les différents publics coexistent sans qu’il y ait de véritable brassage. Les personnes qui se rendent au Carrefour numérique à l’occasion d’une activité bien spécifique suivent une démarche de « consommation » très ciblée, sans investissement dans la durée et sans retombées sur l’offre permanente. Le cas des utilisateurs des installations de « Sport & numérique » est flagrant : ils viennent ponctuellement pour les jeux, aucun transfert sur la formation. De même, de nombreux groupes venus pour l’offre muséologique d’Explora traversent le Carrefour numérique, sans se laisser capter. Ce constat n’est pas le propre du Carrefour, mais vaut pour l’ensemble de la médiathèque.

De plus, les publics du Carrefour numérique n’ont pas le même profil que ceux de la médiathèque publique spécialisée. Les jeunes y sont sous-représentés, à l’exception des groupes scolaires, qui font à la fois la jonction avec les publics de la Cité et de la médiathèque. Les étudiants et les lycéens, en nombre pléthorique côté médiathèque publique spécialisée, sont ici quasi absents. Á l’inverse, la forte proportion de demandeurs d’emploi et d’immigrés les rapproche de la Cité des métiers, avec laquelle il existe une collaboration.

L’originalité du Carrefour numérique par rapport aux autres composantes de la médiathèque tient à son mode de fonctionnement par ateliers. La médiation directe, qui met le professionnel face au public, et la dynamique de groupes y sont plus recherchées qu’ailleurs. Cela apparaît aussi dans le profil de l’équipe de « médiateurs », plus habitués à animer des groupes et plus sensibles à leur rôle social que les « bibliothécaires » dont la mission première reste la valorisation des collections. L’offre du Carrefour numérique se situe moins dans l’étude que dans l’apprentissage et l’action sociale.

Cela ne va pas sans ambiguïtés. « Le Carrefour numérique ne se définit pas comme un centre de formation », rappelle Pierre. Il n’est pas habilité à évaluer les apprenants ni à leur délivrer des diplômes. Pourtant, il existe une très forte demande en ce sens, notamment chez les adultes en réinsertion qui réclament souvent des attestations à la fin d’un atelier. De plus, les nouvelles modalités d’accès aux ateliers, à travers des procédures d’inscriptions en plusieurs temps et l’exigence de certains pré-requis, tout comme le déroulement par cycles, tendent à le rapprocher d’un centre de formation.

En clair...

L’établissement fourmille d’initiatives, sans toujours éviter le piège de l’autoconcurrence et le risque de fractionnement. Le foisonnement et la richesse de l’offre correspondent aussi à la grande variété des publics. La diversité des situations de médiation renvoie à deux questions :

- Où commence et où finit la médiation, de la mise en valeur des collections à l’atelier de formation ?

- Quels liens tisse-t-on avec le public, du service ponctuel à l’accompagnement dans la durée ?

La médiation, un concept à géométrie variable

Au fil des rencontres, j’ai pu entendre différents sons de cloche sur la médiation. Or elle se trouve au cœur de la relation bibliothécaire/public, d’où l’intérêt de s’attarder un peu sur le sujet. Suivant leur point d’ancrage (Carrefour numérique, bibliothèque publique spécialisée, Pôle enfance...) et suivant leur sensibilité personnelle, mes interlocuteurs ne lui accordent pas tout à fait le même sens. Est-on déjà dans la médiation quand on réalise des prospectus ou quand on se trouve au bureau d’accueil ? Á l’inverse, est-ce qu’on ne va pas au-delà quand on adopte une position de formateur, en enseignant des connaissances ou un savoir-faire dans les ateliers ? Je suis personnellement tentée de relier toutes ces postures à autant de démarches de médiation et de distinguer plutôt des degrés de médiation plus ou moins active et plus ou moins directe.

Au-delà des réflexes professionnels communs (aiguiller l’interlocuteur vers l’offre adéquate, faire preuve d’une bonne connaissance des ressources), des différences de culture professionnelle apparaissent au cours des entretiens. Alors que beaucoup de « bibliothécaires » mettent d’abord en avant la valorisation des collections, et marquent une préférence pour le contact individuel « à la demande », les « médiateurs » (jeunesse ou adultes) favorisent les échanges directs avec le public et apprécient la prise en charge de groupes qu’ils font venir. Entre les deux profils –qui comprennent beaucoup de passerelles-, la démarche de médiation n’est pas la même.

Les premiers vont y voir la mise en valeur de l’offre documentaire, à travers par exemple la signalétique, la production de prospectus, l’exposition de certains ouvrages et l’établissement de sélections documentaires. Ils partent donc des collections qu’ils placent au cœur de leur mission. C’est particulièrement clair lorsque l’identité d’une « cellule » de la médiathèque est structurée par ses ressources spécialisées, comme à la bibliothèque d’histoire des sciences, où il existe très peu d’activités ponctuelles. Chez les seconds, on assiste souvent à la démarche inverse : partir des animations pour rediriger les participants vers les ressources. Pour prendre un exemple très concret, ils leur indiquent, au terme de chaque atelier mené au Carrefour numérique, les programmes d’autoformation correspondant au thème abordé, quitte à les emmener dans l’autre aile leur montrer les ouvrages qui y sont liés. Contrairement à leurs collègues, ils pensent d’abord leur rôle en termes de médiation autour des nouvelles technologies, le contenu des ateliers et des programmes d’autoformation étant susceptible d’évoluer. Ce clivage correspond fondamentalement à la différence d’orientation entre le lieu de l’étude savante et de la recherche et celui de la formation et de l’action sociale.

Au final, l’opposition entre « bibliothécaires » et les « médiateurs », toute caricaturale qu’elle soit, reflète leur position à chaque extrémité de la palette des médiations. Les entre-deux sont nombreux. Il arrive, et c’est heureux, que l’organigramme signale les membres d’une espèce hybride : les « bibliothécaires-médiateurs ». Ils sont bien représentés au Pôle enfance, dont l’équipe joue sur les deux tableaux : elle est autant amenée à mettre en valeur ses collections qu’à organiser de nombreuses activités d’animation qui la mettent directement en contact avec son jeune public. Dans un registre différent, les équipes de la Cité des métiers et de la Cité de la santé jonglent entre médiation directe et valorisation de l‘offre documentaire. Elles sont à la fois chargées de rediriger les visiteurs vers les conseillers les plus aptes à leur répondre, à les guider dans une offre (tant documentaire que d’animation) foisonnante, et ils se prêtent volontiers au dialogue. Comme le remarque Gabrielle avec justesse, « Á la Cité de la santé, notre rôle d’écoute est particulièrement important ». Dans ces lieux où vie pratique, études et lien social s’entremêlent, les postures de médiation sont multiples.

Quels espaces de médiation ?

Il existe de multiples points de rencontre au sein de la médiathèque, où l’ambiance est souvent très chaleureuse : dans les ateliers du Carrefour numérique, à la Salle Louis Braille, au Pôle enfance, à la Cité de la Santé... Cependant, la relation avec le public, essentielle dans la notion de médiation, ne trouve pas toujours sa place dans les services offerts. Ainsi, au Carrefour numérique, les adolescents happés par les installations de « Sport & numérique », passionnés par leur jeu, ne vont s’adresser aux professionnels que pour un dépannage technique.

L’accompagnement n’existe plus, le rôle du bibliothécaire se borne à mettre en marche la machine. De même, les visiteurs du Kiosque se contentent du « service minimum » pour pouvoir consulter Internet : leur dialogue avec le professionnel de l’accueil relève davantage de la procédure que de la médiation, même s’il n’exclut pas un sourire ou une parole aimable. Quant aux contacts entre les bibliothécaires et les lycéens en quête d’espace de travail, ils se limitent trop souvent à l’injonction déplaisante « faites moins de bruit ! ».

Si l’autonomie des usagers contribue à terme à diminuer le besoin d’accompagnement, elle n’est pas du tout perçue comme un obstacle au dialogue par les équipes. Pierre constate ainsi qu’au Carrefour numérique, un des publics les plus autonomes et les plus au fait de l’offre à sa disposition : celui des habitués des ateliers et de l’autoformation, n’en est pas moins très attaché à la dimension relationnelle. Rendre le public pleinement autonome dans la médiathèque constitue même un objectif fondamental pour la plupart des professionnels. « Je veux non seulement lui donner un poisson, mais aussi lui apprendre à pêcher », déclare joliment Tu-Tam, tandis que Sylvie, Pierre et Bernadette convergent sur l’intérêt de la formation à la recherche documentaire. Sans oublier Gwenaëlle, qui souhaiterait permettre aux responsables associatifs d’utiliser au mieux les ressources, ou Stéphanie, qui rêve de voir les handicapés à même de se repérer seuls dans la médiathèque.

Parmi toutes les modalités de médiation, l’équipe marque une nette préférence envers le suivi dans la durée face au « zapping » et à « l’animation-consommation ». Le désir de Pierre de parvenir à impliquer un public sur des projets et à proposer une offre ancrée dans la vie de quartier, pour « construire » quelque chose ensemble, en est le reflet. De même, pour un même public de scolaires, Anne apprécie davantage une médiation à moyen terme comme « Un an numérique » que des ateliers jugés trop ponctuels. Enfin, c’est aussi le sens que prend la présentation des ateliers par cycles et non plus par séances au coup par coup. Tous les publics ne sont pas prêts à se plier à ce cadre plus contraignant : en témoigne la baisse de fréquentation des ateliers par les seniors, qui se situent plus dans une optique de détente et de loisirs que de formation. Dans l’aile Est, on déplore de voir les abonnés poursuivre des pratiques de passage, limitées à l’emprunt d’ouvrage, sans usages inscrits dans la durée...

Parallèlement à cela, la crainte d’être relégué à un rôle purement technique ou répressif, ou plus simplement de voir ses services de médiation ignorés, n’est pas absente. « On entre ici comme dans une grange », se désolent certains. « On a l’impression d’être dans un hall de gare... » La peur de l’anonymat est particulièrement palpable à la médiathèque publique spécialisée, dans les sections destinées aux adultes. Elle est invoquée par les partisans de la carte d’inscription gratuite et obligatoire, qui y voient l’occasion de contractualiser leurs rapports avec les usagers. « L’inscription permettrait d’initier un dialogue et de décliner l’offre », affirme ainsi Bernadette. Les professionnels oscillent donc entre la volonté de rendre l’usager autonome et la peur qu’il en vienne à se passer de ses services.

La question de la carte donne lieu à des discussions houleuses lors de la présentation des résultats d’une enquête de publics, le 10 juin. En effet, il s’agit aussi d’un rappel à l’ordre en direction de certains usagers, qui pourrait facilement devenir un moyen de répression envers les plus turbulents, menacés de suspension de carte. D’aucuns y voient déjà un moyen de filtrer les entrées... « Ils veulent mettre les mamas et les SDF dehors », s’indigne Taos. Le débat fait apparaître des conceptions très différentes des publics au sein de l’équipe, et met à jour des tensions autour de certaines catégories d’usagers. Ces tensions renvoient aussi à la concurrence entre les publics.

Des publics incompatibles ?

L’expression « un public chasse l’autre » revient couramment au cours des entretiens. Dans la pratique, il existe plusieurs points de friction. Le week-end, les élèves du secondaire et les étudiants occupent massivement les espaces, laissant peu de place pour d’autres usagers. Bien trop nombreux pour rester cantonnés aux espaces studieux, ils exercent une demande très forte en direction du Pôle enfance et de la bibliothèque d’histoire des sciences ; certains sont acceptés à la Cité des métiers et à celle de la Santé quand la pression se fait trop importante. Du coup, le manque de lieu d’étude, faute de bibliothèques ouvertes le dimanche à Paris, se fait cruellement sentir. Le problème dépasse donc largement le cadre de la médiathèque : c’est le fonctionnement du réseau des bibliothèques publiques et universitaires de la capitale qui est en cause, du fait d’horaires d’ouverture trop restrictifs et mal coordonnés. L’autre catégorie d’usagers mal vue par ses pairs est celle des SDF, à la recherche d’un abri pour la journée, voire d’un peu de chaleur humaine. Leur saleté rebute les autres, qui n’hésitent pas à les taxer « d’incrustes ». Là encore, leur présence met à jour un problème bien plus profond, celui de l’exclusion sociale.

Accusés d’accaparer l’espace, collégiens, lycéens et étudiants sont aussi souvent mis en cause pour leur attitude bruyante. En réalité, la question du bruit ne tient pas tant au profil des personnes qu’à leurs pratiques qui peuvent entrer en concurrence. Ainsi, au sein d’une même catégorie, les conflits ne sont pas rares : des jeunes qui travaillent en groupe vont être montrés du doigt par leurs camarades qui étudient seuls. D’où l’intérêt de pouvoir disposer de salles de travail collaboratif distinctes des autres espaces studieux… à condition d’avoir assez de place pour loger tout le monde. La promiscuité de services très différents suscite encore des frictions entre usagers. Il arrive que les lecteurs de la bibliothèque d’histoire des sciences se plaignent du bruit qui émane du Carrefour numérique. Au sein du Carrefour, l’installation récente des jeux de l’animation « Sport & numérique » fait littéralement fuir les apprenants de l’autoformation, incapables de se concentrer… quand elle ne détourne pas les adolescents fascinés par les machines des ateliers de formation auxquels ils sont censés participer. De façon générale, la personne qui vient pour apprendre ou pour se former ne voit pas d’un très bon œil celle qui se situe dans une optique de loisirs et de détente. Haro sur le squatteur ! Chacun estime que sa présence est plus légitime que celle du voisin… La concurrence entre usagers se répercute chez les professionnels, prompts à prendre parti pour untel au détriment de tel autre.

Public choisi, public subi

« Tu connais la phrase de Woody Allen : « J’aime l’humanité, ce sont les gens que je ne supporte pas » Je trouve qu’elle s’applique souvent pas mal aux bibliothécaires », glisse Claire en souriant. Même si personne ne m’a déclaré : « J’adore le public, mais je n’aime pas les squatteurs », il y a parfois un peu de cela chez les professionnels. Ils éprouvent en effet des affinités électives envers leurs publics cibles et réprouvent souvent les usages « détournés » dont peuvent faire preuve les autres.

Cette attitude découle en réalité de la schizophrénie de l’institution elle-même. La médiathèque, à la fois publique et spécialisée, semble déchirée entre deux profils. Alors que l’essentiel de ses collections tourne autour des domaines des sciences, des techniques et de l’industrie, ses publics les plus présents ne correspondent pas à ces spécialisations. Ils n’exploitent donc pas les ressources qui s’y rattachent : étudiants, collégiens et lycéens amènent leurs propres supports de travail, tandis que les familles venues dans une optique de loisirs passent complètement à côté d’elles. Le décalage entre publics et collections est à l’origine d’un certain mal-être chez les professionnels, qui ne savent plus vraiment sur quel pied danser. Cet entre-deux, sensible dans la répartition des espaces, renforce la frustration des professionnels qui voient dans la sous-utilisation des collections la perte du sens de leur travail. Frustration qui nourrit à son tour l’hostilité à l’encontre des étudiants et des lycéens… Une grande partie des bibliothécaires des sections pour adultes sont attachés au profil spécialisé de leur établissement, ce qui les conduit à préférer les usagers qui sollicitent les collections, quitte à se retourner contre les autres, qui les concurrencent et qui sortent du rang. Plus généralement, chaque composante de l’institution défend son identité et le public qui s’y rapporte : c’est au nom de la défense de leurs petites troupes que les bibliothécaires du Pôle enfance se résignent (non sans états d’âme !) à jouer les cerbères face aux lycéens.

Très souvent, les réticences des professionnels sont liées à un ensemble de facteurs. L’amalgame entre des catégories de publics et des catégories d’usages est parfois évité. Pour prendre un exemple un tant soit peu développé, l’implantation de l’animation de jeux vidéos autour de la thématique « Sport & numérique » au sein du Carrefour numérique, qui a entraîné l’irruption d’un public différent des autres, est mal vécue par l’équipe. Son agacement provient de plusieurs causes : ici, la mauvaise humeur n’est pas tant dirigée contre le public lui-même que contre la concurrence que les installations font au travail de fond. Ce sont bien les jeux vidéos qui cristallisent le mécontentement. Les adolescents qui les utilisent, et qui risquent fort de disparaître à la fin de l’animation « Sport & numérique », sont perçus comme un public périphérique par rapport aux adultes qui viennent se former tout au long de l’année ; ils pourraient être acceptés si les pratiques conviviales et joyeusement expansives induites par les jeux ne perturbaient pas le public principal. Le Carrefour numérique étant une cyberbase, l’accent est mis sur la réduction de la fracture numérique (et, partant, sur la fracture sociale) plus que sur le divertissement pur, ce qui ne contribue pas à légitimer l’animation. Le « parachutage » des installations, mises en place qu’il y ait de réelle communication auprès des intéressés, n’a pas non plus joué en leur faveur. Enfin, elles ne laissent aucune place pour la médiation : les joueurs restent seuls face à l’écran… Or, les professionnels du Carrefour numérique sont très attachés à leur rôle de médiateur. Ici, la grogne est dirigée contre une activité, ailleurs, contre un type de publics. Les attitudes sont différentes, mais trouvent leur source dans une seule et même cause : la remise en question du travail des équipes. « Avec ces machines à proximité, notre activité n’a plus lieu d’être », dit-on au Carrefour numérique. « Avec ces publics, notre travail perd son sens », dit-on ailleurs.

S’il y a bien une chose que les bibliothécaires supportent mal, c’est de voir tout leur travail de fond sur les collections ignoré au profit d’une simple occupation de l’espace. Cet usage les ramène à un rôle de surveillant de salle, très loin de la posture du médiateur éclairé qui guide son lecteur parmi l’ensemble des ressources. D’où – entre autres – les ressentiments à l’encontre des lycéens et des étudiants, accusés de chasser le public cible et d’avoir des pratiques déviantes (sous-utilisation des collections et « braconnage » d’Internet). Ces derniers y sont sensibles : d’après la dernière enquête de publics, ils ont le sentiment que leur présence est « illégitime » et répondent sur la défensive à la question : « Qu’êtes vous venu faire à la médiathèque ? ». Or, ces publics sont actuellement les plus nombreux. C’est désormais leur présence qui fait tourner la médiathèque [2]. S’ils s’en allaient, les autres viendraient-ils ? La question reste ouverte, même si l’intégration des notices dans le Sudoc pourrait drainer des visiteurs attirés par les collections. Le rééquilibrage en faveur d’autres usagers ne réglerait pas tout : d’après Bernadette, les ressources spécialisées étaient déjà sous-employées avant l’irruption des jeunes « squatteurs ».

Boîte à idées

La peur de voir l’anonymat se généraliser et leurs offres manquer leurs cibles conduit les bibliothécaires à s’interroger : comment parvenir à instaurer le dialogue avec les personnes qui ne sollicitent pas leurs services ? Le projet de carte obligatoire, censé permettre « un point de rencontre » avec les usagers et une « contractualisation » des rapports bibliothécaires/publics a ainsi été vivement débattu : « Ce qu’il ressort surtout de cette histoire, a conclu Laurence, ce sont des vrais problèmes de médiation ! ». Du côté des réalisations effectives, l’aide aux scolaires a été conçue pour relier les jeunes « squatteurs » à l’institution. Alors que les contacts entre le public majoritaire et les professionnels se réduisent parfois à une simple surveillance, l’idée de ramener le public majoritaire vers des usages plus pertinents en mettant en place des médiations appropriées fait peu à peu son chemin.
D’autres façons d’adapter l’offre aux attentes des publics ou de rediriger les publics vers l’offre existante sont aussi envisagées. Je vous en livre quelques-unes, glanées au fil des rencontres. Sylvie propose de tenter de canaliser les usages des collégiens, des lycéens et des étudiants vers le recours aux collections via l’accueil de groupes, à travers par exemple les scolaires dans le cadre des TPE. Elle préconise aussi de faire jouer un rôle de relais aux étudiants de l’aide à l’accompagnement scolaire, qui méconnaissent trop souvent les ressources disponibles. Plusieurs autres voix développent encore l’idée de monter des séances d’aide à la recherche d’information, incluant une présentation des ressources et des outils de recherche disponibles sur place. Il y aurait sûrement d’autres pistes à creuser pour réconcilier la médiathèque avec une partie de ses publics. Mais cela suffira-t-il tant qu’elle restera dans un entre-deux flou, sans véritablement assumer d’identité(s) claire(s) ?

La médiathèque dans la Cité : le mariage de la carpe et du lapin ?

Á l’image de la médiathèque, la Cité des sciences et de l’industrie ne prend pas de directions fermes et cultive l’entre-deux. La Cité a l’ambition de posséder une médiathèque-vitrine, mais ne s’en donne pas réellement les moyens. « Ouverte à tous, la médiathèque de la Cité des sciences et de l’industrie est la première bibliothèque multimédia de France, sans équivalent en Europe », proclame l’Intranet [3]. Pour autant, la Cité lui réserve des espaces peu visibles dans ses bâtiments, ne se décide pas à orienter sa stratégie de communication en conséquence et redoute toujours la concurrence des services gratuits qu’offre la médiathèque. Ainsi, les animations et la programmation évènementielle de cette dernière ne sont pas totalement acceptées, comme en témoigne le fait qu’elle doive rédiger des fiches pour chacune de ses activités, y compris les activités régulières comme les séances du cinéma « les Shadoks »… ce que ne font ni Explora, ni la Cité des enfants. Toutes les animations et les expositions qu’elle met en place sont suivies d’un œil perplexe (voire légèrement irrité) par la Cité, qui considère qu’elles ne relèvent pas de la vocation première d’une médiathèque. Au final, entre disposer d’une médiathèque de prestige en mettant tout en œuvre pour qu’elle fonctionne bien et fermer une médiathèque gratuite qui fait concurrence à l’offre muséologique et qui ne rapporte pas de visiteurs dans les espaces payants, la Cité ne choisit pas. Là encore, le fonctionnement général de la médiathèque souffre de la politique du ventre mou…
La médiathèque, publique et gratuite, s’insère donc difficilement dans une Cité privée, payante et soumise à des impératifs de rentabilité. Dès lors que la première n’entraîne pas de retombées positives sur la fréquentation de l’offre muséologique de la seconde, ses publics étant très spécifiques, il y a peu d’intérêt pour la Cité à y investir des fonds conséquents. Car, si la médiathèque réclame des frais de fonctionnement conséquents, l’activité qu’elle déploie n’entraîne pas de bénéfices tangibles pour l’entreprise qu’est la Cité. Elle peut tout au plus se targuer de lui fournir une caution culturelle et morale, un peu comme la fondation Bill Gates le fait pour Microsoft… L’attelage médiathèque publique/Cité privée pourrait réussir s’il était porté par une véritable volonté politique de la part de la Cité, en supposant que celle-ci n’ait pas de problèmes de trésorerie. Force est de constater que pour l’instant, on en est loin.

Le mot de la fin

Dans le paysage des bibliothèques françaises, la médiathèque de la Cité des sciences et de l’industrie apparaît comme un établissement profondément original et dynamique. Elle parvient à attirer des publics très divers pour lesquels elle met en place toute une gamme de médiations, sans hésiter à avoir abondamment recours au contact direct avec ses usagers à travers ateliers et animations ponctuelles. Elle est riche d’une offre foisonnante qui accorde une grande place à l’initiative individuelle, au détriment toutefois d’une vue d’ensemble. Son organisation en une mosaïque de microcosmes permet de s’ajuster finement à des publics métissés, sans pour autant éviter le manque de concertation et l’autoconcurrence. Des personnes aux profils extrêmement variés la fréquentent, non sans heurts lorsque la pression sur les espaces et la concurrence entre les pratiques se font sentir.

Les relations que les équipes entretiennent avec les usagers s’avèrent complexes, et varient suivant leurs sensibilités personnelles et leurs points d’ancrage dans l’établissement, qui induisent différentes expériences de service public et différentes cultures professionnelles. Là encore, rien n’est simple. Les dynamiques de groupe que suscitent les ateliers du Carrefour numérique ou du Pôle enfance, le suivi individualisé mis en place à la Salle Louis Braille sont riches sur le plan humain et relationnel. Mais l’enthousiasme retombe parfois pour céder le pas à une certaine amertume. Une même personne peut manifester une sourde hostilité à l’encontre de ceux qu’elle perçoit comme des « squatteurs », et nouer des contacts chaleureux avec son public d’élection…

C’est souvent du hiatus qui existe entre la façon dont les bibliothécaires conçoivent leur établissement et les services qu’il offre et la façon dont les usagers vont s’approprier ou ignorer ces services que découle le ressentiment des premiers. Or, l’identité trouble d’une institution qui penche tantôt vers la médiathèque publique, tantôt vers la médiathèque spécialisée sans vraiment assumer aucun de ces deux profils ne contribue pas à surmonter ce décalage. La refondation en cours va-t-elle être l’occasion pour la médiathèque de changer de cap, pour pleinement mettre en valeur ses nombreux atouts ?

notes bas page

[1Voir l’onglet « Offres pour… », à cette adresse :
[consulté en ligne le 15/06/2008].

[2Ou plus exactement la bibliothèque des sciences et de l’industrie, les autres espaces bien spécifiques comme la Salle Louis Braille, le Pôle enfance, le Carrefour numérique et les deux Cités possédant de leur côté leurs publics spécifiques

[3Voir l’adresse suivante :
(consulté en ligne le 14/06/2008)

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