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50 ans du Palais de la découverte, discours de François Mitterrand

Allocution de François Mitterrand, Président de la République, pour le cinquantenaire du Palais de la Découverte.

Un texte paru dans le numéro spéciale cinquantenaire de Découverte, revue du Palais de la découverte, octobre 89.

Le discours de François Mitterand succédait à celui de Jean Hamburger.

Cher Maître,

Je viens d’entendre votre exposé. J’en ai admiré la rigueur et j’en ai aimé la conclusion. Car je suis convaincu, comme vous, que c’est la recherche qui détermine la capacité de notre société à répondre aux exigences de la compétition dans laquelle elle est lancée. Au sein de la recherche il est des domaines qui permettront d’assurer à l’homme des conditions de santé, d’équilibre, de survie, qui apparaîtront d’ici peu comme non pas l’ambition suprême, mais comme un facteur absolument décisif d’une vie suffisamment longue pour produire ses fruits. Et je suis heureux que vous ayez conclu sur ce thème : vous rejoignez ainsi une préoccupation qui est mienne. Que de fois ai-je songé à ce sort curieux qui veut qu’un pays comme la France, aussi doué qu’il est et doté des moyens du savoir et de la disponibilité d’hommes et de femmes qui ont la culture de base, et qui manquent souvent du moyen d’aller plus loin et qui seraient capables plus encore parmi les jeunes, de choisir ce destin, qui est de chercher car c’est en cherchant sans trouver qu’on cherche en trouvant.

Ça, ce n’était pas prévu. J’ai là un texte que je vais quand même vous donner parce qu’il y a quelques données historiques qu’il aurait fallu apprendre, et qui ne supporteraient pas l’erreur, on est dans le Palais de la Découverte, et il ne faut pas d’à peu près. Vous êtes, nous sommes ici dans un Palais, vous en avez rappelé la genèse. C’était l’époque où toute grande réalisation portait le nom de Palais. D’ailleurs le Palais de l’Élysée n’est pas si loin, il y a le Petit Palais, il y a le Grand Palais, et en son sein le Palais de la Découverte : ce sont des hauts lieux de l’art, de la science, de la vie nationale, mais la signification que ce mot avait par rapport au mode de pensée, au parler de cette époque — c’est-à-dire à partir de la fin du XIXe siècle, jusqu’à une époque encore récente, disons celle qui a précédé la guerre de 1914 — s’est élargie maintenant à une autre conception, plutôt à un autre vocabulaire. On dit la cité des sciences, la cité de l’industrie, la cité de la musique, tout cela ce sont les jeux normaux de l’esprit de l’homme qui joue avec le vocabulaire, mais cela signifie la même chose. Ce sont les grandes entreprises d’une société ; le Palais de la Découverte s’inscrit dans cette histoire des grandes entreprises nationales, nationales, avec les vertus internationales car l’esprit n’a pas de frontières que l’on peut imaginer.

Mais ce nom-là permet de dater le Palais de la Découverte, ce qui ne veut pas dire que parce qu’on a un acte de naissance, on n’aura pas ensuite, tout le long de sa vie, des chances d’évoluer. Cela date bien sa naissance, elle nous ramène à une période dont j’ai parlé, l’immédiat avant-dernière guerre où l’on se préoccupait de jeter les bases d’une politique de la science. Vous avez rappelé leur souvenir et leur nom : les savants, qui autour de Jean Perrin, et dans l’effervescence du gouvernement du Front Populaire ont porté ce projet, et qui ont fondé bien d’autres choses encore : faut-il rappeler qu’en 1939 a été créé le Centre National de la Recherche Scientifique qui aurait lui aussi bien besoin d’être en mesure de poursuivre sa tâche en élargissant ses horizons.

Ce sont quoi ? Ce sont des lieux de médiation, entre le public et la science qui répondent à la nécessité d’inventer un lieu, mis à la portée d’un public qui n’est pas a priori informé, et où cependant les futurs savants — et vous l’avez noté, Cher Maître — peut-être portent en germe des vocations futures. Vous répondez donc à un besoin, à une inspiration extrêmement étendue — depuis celui qui sera heureux, surtout dans son enfance, mais longtemps après c’est mon cas — de voir des objets dont l’animation, la signification, la portée, montrent un aspect des capacités de l’esprit humain, appliquées à une science pratique qui est tout simplement la mise à la disposition de l’humanité d’un instrument nouveau pour qu’il pénètre davantage après les intuitions de l’esprit, pour qu’il pénètre davantage les secrets de la nature, ce qui ne serait pas suffisant, mais aussi pour les maîtriser.

Alors tous ces projets réalisés ont façonné un certain paysage de la France. Nous sommes devenus une grande nation scientifique. Beaucoup de jeunes Français ont d’une certaine manière apprivoisé les approches du savoir. C’est une façon d’entrer dans le monde moderne.

Dans un grand pays comme la France, cela prend de multiples dimensions. Et c’est pourquoi je reprends le discours prononcé il y a un moment, la recherche d’un pays, c’est aussi selon ses accomplissements, la place en l’occurrence de la France, dans le jeu international, dans la compétition internationale, dans les rapports de puissance, et si nous sommes, nous, formés à ne pas considérer des rapports de puissance comme des rapports de force devant conduire à des affrontements, mais comme une façon d’aller plus loin dans la connaissance des choses et du monde et de soi, alors cet instrument, dont le Palais de la Découverte est un élément essentiel, peut nous permettre d’aller plus loin dans la culture scientifique, technique et industrielle dont nous avons le plus grand besoin. D’ailleurs cela tait partie d’une certaine manière de la conception que l’on peut avoir de la démocratie moderne, c’est une façon aussi de permettre un certain partage du pouvoir en même temps qu’un partage des connaissances.

Bon voilà donc une entreprise culturelle. Si l’on voulait aller encore un peu plus loin, on dirait que c’est un apport au développement d’un nouvel humanisme. On abuse souvent de ce mot car 1 homme, à travers le mot d’humanisme, s’embellit, l’humanisme c’est peut-être aussi la culture du mal mais enfin puisque l’esprit ; philosophique a conduit à identifier l’humanisme avec l’homme en marche vers le mieux, vers le plus beau, vers l’accomplissement de sa véritable identité, retenons quand même ce mot. Et j’avais noté justement un texte d’un des lauréats du prix Nobel venu récemment à Paris je le cite : « Comme une nouvelle alliance entre l’homme et la science, entre l’universel de la science et la multiplicité des civilisations, entre la solidarité essentielle de l’espèce et le respect des différences. »

En vous réunissant aujourd’hui pour saluer ce cinquantième anniversaire, vous avez aussi choisi de réfléchir ensemble sur les années correspondantes de progrès scientifiques, techniques, sur la diffusion des connaissances et je sais qu’il a été évoqué ici même « cinquante ans de recherches et de découvertes en biologie et en médecine » comme je pense que dans un moment le Professeur de Gennes fera le point lui, sur les cinquante ans de recherches et de découvertes dans le domaine des sciences physiques.

Voilà une histoire très récente, ce qui s’est passé il y a cinquante ans c’est bien proche de nous et pourtant c’est si loin surtout avec la césure de la guerre mondiale et ce qui s’en est suivi. Et aussi la formidable projection des nouveaux mécanismes de la science qui a engendré elle-même notre approche scientifique que seuls des esprits éclairés, formés à cette discipline, sont en mesure a la fois de suivre et de faire évoluer. Je suis vraiment très heureux de trouver ici, de rencontrer dans cette salle un certain nombre d entre ceux qui ont accompagné, et parfois précédé, les connaissances de 1’esprit moderne. J’avais noté aussi dans un récent ouvrage - livre que j ai lu avec beaucoup d’intérêt, celui de Jacques Lesourne consacre aux liens qui existent entre l’éducation et la société - j avais noté ceci ou plutôt je résume, c’est tout le rapport de 1 homme a son intelligence qui se trouve bouleversé par les progrès de 1 informatique et la révolution des télécommunications, c’est tout le rapport de l’homme à sa personne qui peut se trouver modifié de fond en comble avec les progrès de la biologie moderne, bientôt capable de déchiffrer le génome humain, c’est tout le rapport de l’homme à l’espace qui est en train de changer avec les progrès de l’astronomie, la conquête de l’espace, l’exploration des fonds océaniques. Alors, à travers ces transformations, qu’est-ce que nous avons appris d’abord ? C’est que nous sommes des membres d’une communauté unique qui a pour nom l’espèce humaine, ce n’est pas tout à fait inutile de s’en souvenir de temps en temps, espèce humaine dont l’avenir est indivisible. A nous maintenant de traduire cette connaissance en termes de culture et en termes d’éducation. C’est Diderot qui disait que nous sommes convaincus de l’ignorance dans laquelle nous sommes des objets de la vie et de la nécessité de sortir de cette ignorance, après tout l’Encyclopédie n’y a pas été pour rien. Et nous avons de ce point de vue un devoir à l’égard de notre jeunesse qui consiste à lui ouvrir l’avenir en lui donnant confiance dans un progrès maîtrisé, celui qui marque la nature de l’homme, de son esprit et ses immenses capacités. Bien entendu, multiples sont les voies qui permettront d’y parvenir et je souscris en particulier, à l’une des propositions que me faisaient, il y a déjà deux ans maintenant, les professeurs du Collège de France, que je cite encore (je leur avais demandé un rapport sur l’enseignement et l’avenir ; c’est un procédé qui a été rarement employé dans notre histoire et c’est vraiment dommage ; mon prédécesseur le plus direct à s’être adressé au Collège de France c’était — pardonnez — n’y voyez strictement aucune allusion, c’était François Ier. Ce n’est pas le moment de dire des choses comme cela, simplement un souci de rigueur historique, qui m’oblige à ne pas confondre les dates) eh bien disais-je, pour les professeurs du Collège de France, l’histoire des sciences et des œuvres culturelles devrait fournir des antidotes contre les formes anciennes et nouvelles d’irrationalisme ou de fanatisme de la raison. Et ils ajoutaient parmi les fonctions imparties à la culture, l’une des plus importantes sans doute est le rôle de défense contre toutes les formes de pression idéologique, politique ou religieuse : que chacun se détermine soi-même, étant entendu que l’éducation, la tradition, l’enseignement de toute sorte, familial, son propre environnement, cela forme aussi l’histoire d’un pays, il faut en tenir le plus grand compte. Cette orientation pédagogique aurait pour fin de développer un respect sans fétichisme de la science comme, forme accomplie de l’activité rationnelle en même temps qu’une vigilance armée contre certains usages de l’activité scientifique et de ses produits, car il faut toujours se méfier de soi-même, et un vrai savant ne manque pas d’obéir à cette règle. Les enjeux d’une telle proposition ne sont pas seulement sociaux ou éthiques, mais essentiellement éducatifs. L’explosion des connaissances condamne à l’échec tout enseignement qui ne déboucherait que sur un savoir en miettes. Élaborer, diffuser une culture intégrant la culture scientifique et la culture historique s’impose comme l’un des moyens de rétablir la cohérence des connaissances, de redonner un sens au savoir transmis, en bref comme l’un des principaux unificateurs de la culture et de l’enseignement. On assiste à ce double mouvement : il est très difficile en cette fin du XXe siècle de pouvoir répondre intégralement au modèle de l’honnête homme du XVII, celui qui a une vue sur toutes choses, très difficile dans ce champ tant élargi des connaissances, et cependant, il ne faut jamais s en éloigner car si ce savoir est en miettes, et si le spécialiste devient souvent le maître d’œuvre, il n’empêche qu’en fin de compte il est une vérité peut-être toute petite, réduite, mais qui se trouve au cœur des choses et hors de laquelle il n’y a point d’explication.

Notre système de formation est souvent victime à tous les niveaux, des effets des hiérarchies entre les disciplines : les lettres - c était ce que j’apprenais il y a bien longtemps - plus nobles que les sciences, les mathématiques plus importantes que les sciences expérimentales et l’idée bien ancrée que la consécration sociale ne peut être atteinte par l’enseignement technologique qui serait en somme une voie mineure. Et il faut dire que notre société s’est prêtée a cette confusion. Ce sont des divisions hiérarchiques qui ont pesé lourd, une sorte d’appauvrissement de notre société, car après tout au siècle des Lumières, Réaumur était peut-être bien l’égal de d’Alembert ! Est-ce qu’il y a véritablement une culture scolairement dominante des modes ? Mais en vérité, le travail des mains est travail de 1’esprit. Est-ce que les mains peuvent travailler sans la puissance de l’esprit, est-ce que l’esprit détaché de la connaissance de ses propres mains est un esprit qui peut aller aussi loin qu’on le pourrait, sinon a l’aventure de ses propres imaginations ? L’intuition ne suffit pas, une société n’est que la somme de ce qu’elle a pu enseigner a sa jeunesse, disait un autre lauréat du prix Nobel - après tout on peut en parler ici car c’est une maison où l’on connaît le prix Nobel, - ce prix considéré comme une consécration mais de la démarche d’un ensemble d’esprits qui n’ont pas besoin d être consacrés par un prix pour être reconnus, mais dans une assemblée comme celle-ci, je suis sûr qu’on sent à quel point cette parabole peut être juste - la somme de ce que l’on a pu enseigner à notre jeunesse et il me semble que la plus grande ambition, et en particulier ce doit être l’ambition d’un responsable politique, c’est-à-dire à travers la réalité présente, de percevoir déjà les lois de l’avenir, étant bien entendu, j’y reviens que tout ne se passe pas comme ça à l’extérieur, l’avenir ce n’est pas simplement le paysage du monde en l’an 2050, c’est aussi le paysage intérieur de chacun qui résiste davantage à toutes les influences venues d’ailleurs mais qui reste après tout le juge de toutes choses. En participant à l’élaboration et à la diffusion de la culture scientifique, technique, industrielle, voilà de quelle façon le Palais de la Découverte a pu contribuer à l’évolution de ce dernier demi-siècle : conservatoire, musée, champ expérimental, rassemblement de grands esprits. Je vois dans le succès du Palais de la pourtant on sait bien que c’est le renouveau, c’est la vie qui va venir, ou revenir : il restera à l’homme à canaliser, à organiser, à ordonner ce que la nature lui a un moment prêté.

Je crois qu’il était bien utile de célébrer le cinquantième anniversaire de votre institution, de rendre hommage à ceux qui l’animent et qui lui ont rendu une deuxième naissance, après celle qui nous a été rapportée, Perrin, Léveillé, Jouvenel, quelques autres, de rendre hommage à ceux qui l’ont fait renaître et qui en ont fait une institution vivante, insérée dans le mouvement général des sciences, et dont on peut apprécier déjà les premiers résultats. Je vous remercie. Mesdames et Messieurs.

F. M. 



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