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Asile pour un Toubib

J’affronte le brouillard de fumée du rade de la rue des Vignoles, un verre avant la route. La première fois qu’elle était rentrée dans ce bistrot, Nono, un voyou chanceux qui avait gagné deux briques en grattant un millionnaire, avait clamé : « Je ne suis pas beau, je ne suis pas intelligent, je ne suis pas riche mais je suis libre tout de suite » Les piliers de bar avaient tourné les yeux à la recherche d’un nouveau visage féminin. Le patron qui menait au jeu répliqua : « avec toi, dorénavant c’est comme d’habitude ! » Le Crados, un faux menuisier polonais répondit à Nono : « Il n’y a pas que l’argent dans la vie… Il y a aussi les chèques et les cartes de crédits ! » Une série de jeux de mots succéda, j’avais ri de bon cœur. Pour clore le chapitre, Nono,visant le Crados, dit : « Un menuisier a déposé plinthe au parquet. » Un fou s’était propagé dans la salle, il s’accentuait avec les indignations réelles ou simulées de notre Polonais. « T’énerve pas mon pote, c’est qu’un jeu de mot, on termine cette partie oui ou merde ? Les rieurs avec moi et les pas rieurs au tiercé ! » Cette dernière « tirade » visait le café arabe voisin, bien calme en ce mois de ramadan.

Aujourd’hui, mon épouse m’a téléphoné, autant de fois que d’habitude, souvent. Sa famille vient dîner.

Qu’écrit-elle, quelquefois jusqu’à l’heure de la fermeture ? Elle fume, boit. « Mon petit italien s’il vous plait » précise-t-elle à la commande. Ses cigarettes se consument après à peine une ou deux bouffées. Je déteste l’odeur du tabac froid, me dira-t-elle plus tard, mais j’aime fumer.

Ma femme est un cordon bleu. Sa table est raffinée, les mets savoureux. Elle éblouira les hommes de la soirée. Certains amis, le beau-frère et quelques cousins me surinent souvent que je suis un homme heureux. Ils admirent ma famille, la beauté et l’élégance de ma femme. Je l’ai courtisée. Je l’ai aimée. J’ai choisi de vivre avec elle. Nous avons désiré nos deux enfants et nous les aimons. Son évocation comme sa présence ne m’émeuvent plus. J’ai cessé d’être un homme heureux et je n’ai aucun souvenir du moment où cela s’est produit.

Des glaces tapissent les murs de ce bistrot où les jeux clandestins se pratiquent sur le comptoir et sur les tables au fond de la salle. Installé dos à elle, je feuillette le Parisien. Son téléphone a probablement vibré sur la table, dans son sac ou contre sa cuisse. Mes yeux fixent une page. J’écoute. Je me concentre sur ses paroles.

- Cesse de réclamer… L’amour ne se revendique pas. Je n’ai aucun argument à te fournir…

- …

- Hum... On n’aime pas par solidarité. Le repos des « guerriers » ne me concerne pas. Aucune guerre n’est, à mes yeux, justifiée.

- …

- Oui. Bien sûr, les lâches aussi dorment, ronflent et rêvent, il en est de même de ceux qui prétendent détenir la vérité, leur vérité qu’ils supposent universelle...

- …

- Non. Tu te racontes des histoires. Tu as le verbe facile, tu es soûlant !

- …

- Tu n’es pas victime d’ingratitude. La politique est monopolisée par des êtres qui s’arrogent le droit de penser pour les autres. Tu te crois incontournable, indispensable et tu voudrais que l’on te conforte dans ce rôle, ne compte pas sur moi…

- …

- Injuste, intolérante, impitoyable… va pour ce chapelet. Désires-tu ma tolérance pour ton intolérable comportement ? Dialogue de sourds ? Affligeant ! Les Sourds [1] dialoguent, se comprennent. S’ils veulent interrompre le dialogue, ils cessent de regarder leur interlocuteur. Oublie mon numéro. Lis Cormann, commence par Cairn.

Elle raccroche. « S’il vous plaît ? Un autre et une carafe d’eau. » dit-elle au barman concentré sur sa partie de Yam’S avec les piliers de bar. D’importantes sommes d’argent changeront de poches à la fermeture. C’est là que finissent de nombreux RMI. Dès la fin de la première semaine ils désertent le crachoir [2]- . Le tiercé, les demis, les ballons et le Yams’S se notent sur un carnet avec des lignes codées. Personne n’est insolvable ici. Les huissiers de l’ombre assurent l’ordre sans en référer aux professionnels. Les pauvres sont plus solvables - surtout quand ils sont fidèles au Jaja - que les grands groupes financiers qui organisent, savamment, leurs faillites.

- Puis-je vous l’offrir ? J’ai, volontairement, écouté votre conversation mais soyez sympa faite-moi grâce de « La curiosité est un vilain défaut. » J’aimerais juste vous dire une petite chose.

- Je vous écoute, mais je paye mes consommations.

- Je suis médecin et j’ai des patients alcooliques. Je trouve vos propos très durs.

- Je ne suis pas médecin et je n’étais pas en consultation. Mon interlocuteur m’aime, ce n’est pas réciproque, une histoire banale. Je n’exclus pas de mes relations les personnes qui ont des addictions (alcool, drogues, jeu...), c’est bien ainsi que vous désignez les choses, mais je ne simule jamais mes sentiments.

- Vous avez été très dure, je dirais même violente.

- J’espère surtout avoir été claire. Les jeunes détenus réagissent vivement quand on leur parle de tolérance. Pour eux, c’est une acceptation au rabais, une reconnaissance fugace. Je suis assez d’accord avec eux. On ne tolère que ce qu’on rejette intimement, et qu’on feint d’accepter. La tolérance est une qualité morale qui se nie elle-même, une forme d’hypocrisie.

- Que faites-vous en prison ? Quel est votre métier ?

- Je ne souhaite pas en parler.

- Je suis indiscret, pardon. Ce soir je me sens désarmé pour contredire votre conception de la tolérance. Il y a là pourtant matière à des échanges forts intéressants. Revenons donc aux alcooliques.

- Je n’ai pas vos compétences, Toubib, pour disserter sur l’alcoolisme. Amoureuse d’un authentique voyou, j’ai partagé son intimité malgré ce qui, très tôt, me heurtait. Il ne s’enivrait pas. Il se soûlait. Taciturne à jeun il disait n’importe quoi imbibé. Il se dérobait, débordait. Il était ailleurs, à côté de son être. Entre deux hoquets, et après un chapelet de grossièretés à la vie, à l’humanité, il me parlait de son amour. Quand la culpabilité et un zeste de conscience surgissaient, il me disait que mon exigence et mon affection lui étaient précieuses. Vous avez raison. Je suis dure. Il m’est arrivé, de lire dans ses yeux, la pensée de la mort de notre liaison, de la mort tout court, la sienne, mais je suis partie. A quoi bon poursuivre, un voyage dans la vocifération des délires éthyliques. Il cheminait dans la vie avec quelques croyances et si peu de convictions. Rarement à la barre du vaisseau de sa vie, il dérivait. Confit d’alcool, son être en sursis, l’ennui le rongeait, l’envie le minait. Il restait là pour de petites choses, de si petites choses qu’il fallait longtemps scruter le vide pour les déceler. Dès son réveil - au plus tôt, en milieu d’après-midi - il se drapait d’illusions, empilait les couches pour se soustraire aux questions des autres, aux siennes qui surgissent sporadiquement des abîmes de sa conscience. Il se faisait beau, faisait le beau, pour affronter les autres, donner le change, essayer de convaincre, de se convaincre qu’il était son propre maître. Il allait jouer sa vie au bar de la môme Piaf entre la Place Gambetta et la porte de Bagnolet. Les femmes, celles qui font l’instant beau, le voulaient pour sa belle gueule. Les copains qu’il rejoignait ne comprenaient rien à la chanson du bistrot préféré de Renaud. Nul poète amoureux de la rime ne peuplait sa mémoire. Il ne manquait jamais les rendez-vous de ses compagnons du naufrage. Un groupe où l’on boit, s’engueule, se bat, se calme, reboit. On dort et le lendemain on recommence. Un brin de conscience fleurit quelquefois, à ces moments-là la discussion - bien grand mot - pouvait avoir lieu mais ses discours avaient pour fonction de le disculper à ses propres yeux. Il exprimait sa volonté, même ténue, de se faire face, d’accepter sa part de responsabilité dans les frustrations de sa vie. Il lui manquait, toujours, la volonté de se donner les moyens de satisfaire ses désirs, ses espérances, d’oser d’autres possibles.

- Pardon. Une petite urgence.

- Oui. Bonsoir chéri, qu’est-ce que tu fais encore debout à cette heure-ci ?

- Moi aussi… Passe-moi maman.

- …

- Oui je sais.

- …

- Ne m’attendez pas.

- …

- Non je n’arriverai pas en retard. Je ne rentre pas.

-…

- Je ne veux pas en parler. Bonne soirée à tous.

- Puis-je vous proposer de dîner avec moi ?

- Ce soir je veux du bon vin et la paix. Je me suis trompée de théâtre. Je redeviens troubadour. Je ne veux plus laisser le terrain de mon imaginaire en friche, désormais je cultiverai l’inutile si ça me chante. A vous de voir, Toubib, si un tel programme vous va.

- Votre réponse signifie-t-elle votre accord pour dîner avec moi ?

- Si vous me laissez dix minutes pour conclure ma lettre, oui.

- C’est parfait. Je n’ai pas un deuxième casque, je vais ranger ma moto dans un box, nous irons à pied si cela vous convient.

- J’ai ma voiture, Si vous aimez le vin rouge et la bonne cuisine, j’ai une adresse.

- Je reviens dans un quart d’heure.

- Vous me trouverez dans ma voiture, couleur bordeaux, quasiment à l’angle entre l’impasse Dieu et le passage du Diable.

Je ne suis plus le mari, le conjoint, le compagnon, mais je suis encore père. J’éteins mon portable. Où dormirai-je ce soir ? Les enfants me manquent déjà. Je rentre au Prisunic, prends un slip, des chaussettes, une brosse à dents et des rasoirs. J’essaye de ne pas penser à celle qui m’attend. Je n’aurais pas dû rompre ce fil ténu. Ma famille est lointaine. Les enfants me manquent. Que ferai-je demain ? Aujourd’hui je recommence à rêver. De loin je la regarde s’installer dans son véhicule. J’ai des angoisses. Je ne sais pas comment renouer le contact. De quoi vais-je lui parler ? Je ne veux pas la scruter, la disséquer, j’aimerais l’intéresser à moi. Je ne sais même pas si elle m’a vu, regardé. Je devrais partir. Je peux encore rentrer chez moi. Je suis attendu et il y a assurément un excellent dîner. Je ne veux pas que le beau-frère débouche la bouteille et goutte le vin. Il fait à peine la différence entre une piquette de Beaujolais Nouveau et un bon vin ! Je saluerais toute la famille. Je déposerais ma trousse avec, au fond, enfoui, le sac de mes emplettes, je me laverais les mains et avant de me mettre à table, j’embrasserais les enfants endormis. J’échangerais des banalités avec les invités, nous commenterons l’actualité, je leur raconterai quelques anecdotes sur la misère du monde puis, je remplirais le lave-vaisselle avant de proposer le digestif et un cigare aux hommes à la fin du dîner. Les femmes échangeraient des confidences en attendant le sifflet de la cafetière puis se joindraient à nous avec du délicieux chocolat noir. Elle est au volant et ne semble pas m’attendre. Elle regarde le ciel. Je ne veux pas enfiler mon pyjama et esquiver les explications avec ma femme. Je ne veux pas la rassurer. Je veux ma liberté, rejoindre cette inconnue dans sa voiture. La petite m’a laissé un dessin sur ma table de travail. Son frère a perdu une dent, la maman l’a mise dans une boîte sous l’oreiller. Je peux reprendre ma moto, mes pas me mènent vers la voiture bordeaux tous feux éteints. J’ouvre la portière.

- Vous proposez un dîner et je prends les commandes ! Quel endroit suggérez-vous ?

- C’est très bien ainsi. Je vous fais confiance.

- Au nom de quoi ?

- Vous ne vous encombrez pas de « salam alik » Franchement ? Je n’en sais rien. Je ne sais même pas pourquoi j’ai pris une décision qui fait de mon demain autre chose que ce qui semblait jusque là… Disons que c’est probablement parce que vous dites votre vérité sans détours…

- La vérité, toute, sûrement pas, elle est mon secret. Vous m’avez imposé d’entendre votre échange téléphonique avec les vôtres, j’ai l’impression que vous avez, ce soir, fait un choix, mais de moi n’attendez ni félicitations, ni encouragements.

Elle m’agace. Elle officie déjà dans le rôle qu’elle rejette. Elle me renvoie à ma solitude, à mon errance, elle m’accule à assumer mes choix, mes décisions. A cet instant, ce qui m’importe le plus c’est d’être avec elle. Je veux l’entendre ou la regarder si elle choisit le silence. Je ne veux pas être seul. Je ne veux pas penser ma vie. Le seul heurt que je désire c’est le choc de nos deux corps. Je voudrais l’lui faire l’amour. Je lui réponds : J’aime la bonne cuisine et le vin. J’ai envie de manger sans me préoccuper de la vaisselle et de l’état de la cuisine au petit déjeuner. Je n’ai pas envie d’écouter les brefs récits du quotidien des membres de la famille. Je suis heureux que vous ayez accepté ma proposition. Elle démarre. Je suis, comme elle, silencieux. Je suis bien.

- Nous y sommes : In vino Veritas sans rapport avec l’objet de votre entrée en matière.

Le maître d’hôtel et le patron viennent vers nous.

- L’infidèle est de retour, cristal barman. Comment va notre amour ?

- Je vous ai manqué ? C’est parfait. Vous me désirez toujours autant, alors la vie est assurément belle ! Quant à la fidélité vous connaissez ma théorie à moins que vous ne souhaitiez une énième tirade. Rassurez-moi, de votre côté, vous êtes fidèles à vos fournisseurs ?

- Pour toi, comme toujours, notre cave perso est mise à contribution. Aujourd’hui, c’est la frangine qui officie en cuisine. Devine ce qu’elle a rapporté.

- Alors caviar d’aubergines en entrée.

- Champagne en apéro ?

- Je ne sais pas ce que voudra mon compagnon mais pour ce qui me concerne Champagne, je fête une décision.

- Raconte.

- Non. Vous désirez un apéro ?

- Je fête aussi quelque chose. J’offre le champagne et le repas à madame, si elle l’accepte.

Les deux hommes se retirent.

- Merci. Une question brûle les lèvres du Toubib inquisiteur, je vous écoute.

- Vous êtes injuste.

- Relaxe, je ne vous prends pas pour un inquisiteur sinon je n’aurais assurément pas répondu à vos questions. Je déverse sur vous les derniers relents d’une rage non consumée. Demain il n’en restera que quelques braises chaudes, mais l’essentiel sera cendres froides et dispersées.

- En français dans le texte, ça donne quoi ?

- Je ne vais pas à confesse, mais pour vous écouter, vous entendre, il faut que j’ouvre des vannes, que je fasse une saignée. N’oubliez pas que vous avez fermé boutique, Toubib, et que je ne suis pas une patiente. Je parle à l’homme pas à la fonction. Vous pouvez m’écouter ou voyager dans votre mémoire, laisser libre cours à votre imaginaire, jusqu’à mon atterrissage. Quand j’émergerai, pour être enfin avec vous, je serai toute ouïe. A vos joies Toubib !

- Vous parliez de fête.

- Raccourci, subterfuge. Je quitte un champ de bataille ou demeurent des personnes qui me sont chères. Je suis « marron » Marronnage, j’aime ce mot qui dit mon acte et ce qui le motive : transgression, subversion, liberté de penser et d’agir !

- J’ai du mal à vous suivre. Désirez-vous que je comprenne ce que vous me dîtes ?

- Je ne suis pas de bonne compagnie, Toubib, à votre place je prendrais la poudre d’escampette.

- J’aime votre présence. Je suis bien.

- Taratata, Toubib. Les discours sont des impostures, on tire sur l’auditoire, un ou multiple, c’est une roulette russe, un tir mortel ou un déclic fécond, salutaire.

- Là, vous excitez ma curiosité, ayez la générosité de la satisfaire où je vais finir par me considérer comme un fieffé crétin aux neurones en brusque dégénérescence.

- Soit, Toubib, je vais tenter d’être claire, mais rassurez-moi, le crétinisme, comme le goitre, est lié à l’absence d’iode dans les régions montagneuse, d’où le crétin des Alpes, des Pyrénées, des Andes, de Kabylie et sans doute des Himalaya et autres régions montagneuses, c’est, me semble-t-il, une « imbécillité » due au manque congénital d’hormone thyroïdienne. Avec ou sans goitre du reste, ai-je tort Toubib ? Suis-je dans le faux si je dis que le crétinisme a une influence sur le développement physique et mental, une dystrophie des os et des pièces molles etcetera, etcetera et qu’un crétin est une personne atteinte de cette maladie ? Si oui, n’avez-vous pas l’impression de stigmatiser ces personnes ?

- Ce bref rappel de bases médicales n’est pas faux mais je ne me situais pas dans ce cadre en me traitant de crétin surtout avec un raccord si imparfait à la dégénérescence neuronale. Vous êtes très pointilleuse sur les termes, c’est toujours le cas ?

- Pas toujours. Je suis étrangère, Toubib, je ne maîtrise pas bien votre langue, mais je réagis souvent quand, volontairement ou par ignorance, on stigmatise une différence, quand on en fait une insulte.

- Message reçu. Vous choisissez de dire que vous êtes étrangère par coquetterie ?

Elle savoure son apéritif. Flirter avec elle me semble difficile, lui faire l’amour impossible. Chez moi, ils doivent être à table. Je ne sais pas quel scénario ma femme a mis en place. Mes qualités et mes performances sociales et économiques vont être évoquées. Un sujet qui fait l’unanimité dans la famille. La personne en face de moi est moins jolie que ma femme. J’aimerai la déshabiller lentement, l’étreindre, la contraindre par mes caresses et baisers au silence. Je voudrais la sentir palpiter puis s’apaiser. Mon corps s’agite. On nous sert les entrées. Mon assortiment de charcuteries corses promet. Je ne serai pas déçu. Son caviar d’aubergine au fromage frais, son cercle de croissant de tomates dodues, épluchées et épépinées, son filet d’huile d’olive et des feuilles de basilic est un délice. On lui fait goûter le vin. Elle acquiesce à juste raison. Son regard qui jouit de la robe du vin, ses narines qui palpitent à son parfum et son contentement sont une douce torture pour mes sens. Je suis ce verre de vin entre ces doigts, sur ces lèvres. Je lui demande de me parler de ce qui l’avait mise dans une telle colère froide, sourde.

- Si le syndicalisme ne vous coupe pas l’appétit, je vous raconte en diagonale, probablement de manière chaotique, vous ferrez le tri. Un bon vin, c’est divin !

J’ai été déléguée syndicale et déléguée du personnel. Le pouvoir ne m’intéressait guère mais je sentais la nécessité d’enclencher un mouvement pour sortir de la torpeur, d’une situation qu’on avait laissé croupir. Je me suis retrouvée dans un théâtre où les mêmes personnages sont acteurs et spectateurs. La pièce se fait, se défait sans jamais être montée, éternellement en répétitions, jamais une première ni une tournée. Ici, des salariés, assemblages d’errances incertaines, stocks atomisés, interdépendants, pétris de subjectivité, prisonniers de leur angoisse, de leur peur, leur petitesse aussi. Ils perdaient, par faiblesses, quelquefois lâcheté, le terrain des victoires. Là, un pouvoir cynique, une organisation avilissante, perverse. De vagues règles, pour moi néanmoins explicites, régissent cette piteuse pièce.

J’ai pensé que ma conscience des obstacles au développement individuel et collectif me serait utile et suffisante pour diminuer les échecs et leur cortège d’humiliations. Je quêtais quelque chose qui fertilise le politique, un lieu où se manifeste une pensée. Un lieu qui ne soit ni exclusif ni inclusif. Savez-vous de quoi je me suis gavée Toubib ? De réunions sans débats, de rencontres sans discours inédits, sans surprises. J’ai écouté les douleurs, les sentiments d’injustices. Sans pouvoir, j’en étais réduite à convaincre ceux qui enduraient d’exprimer leur douleur avec élégance, pudeur, de recevoir les miettes tel un festin, d’être repu par le seul espoir d’une pitance. Ils devaient s’exercer à objectiver, raisonner, dépassionner une indicible folie… J’aurais aimé qu’ils se servent de leurs inquiétudes pour trouver en eux la force de résister, d’exister, de se révolter.

- Amertume ou cynisme après cela ?

Vivre avec elle doit être funambulesque ! Que pouvait bien raconter Simone à Jean-Paul ? Comment s’est demerdé Alfred avec Georges ? Je savoure mon dîner, les grillades de poissons sont délicatement parfumées. Je ne peux esquisser aucun insert dans son récit.

- Remplissez nos verres, Toubib. Je vais essayer de faire court.

Avant de tirer ma révérence, j’ai pénétré, sans armes ni armures, dans le dédale de la « Maison balance ». Ils ont peur, soit, je mènerai la bataille au nom de tous. Prud’hommes, Cassation, Appel, Cour Européenne. Je croyais au droit comme solide rempart contre l’arbitraire. Je savais pourtant que l’asservissement ne consiste pas simplement à empêcher quelqu’un de parler, d’être mais aussi à faire qu’il ne puisse être entendu. Et je savais surtout que le pouvoir s’appuie aisément sur les serviles prêts à tout, y compris consolider leur propre joug, pour côtoyer l’autorité, être du sérail. Quand dans cette ménagerie vous avez des ex de « Révo », le poison est plus amer à avaler ! Je suis heureuse que plusieurs générations d’élèves aient échappé à certains maîtres, redoutables « éteignoirs » des passions, Himalaya de suffisance, de prétention et de vanité, excellents auxiliaires d’une justice corrompue. Tout est permis aux goinfres des privilèges, l’impunité surtout ! Ils n’entendent pas le monde qui vocifère de haine. Un monde qu’ils ont engendré.

En fait il n’y a pas de justice, mais un système judiciaire faisandé. Elle entend des témoins sans scrupules que vous devez, en tant que victime, contredire. Ils soutiennent leurs abominations comme des vérités. Si vous les démystifiez, les pantins courbent un peu plus l’échine devant le pouvoir qui les manipule. Dans un jeu de rôles où toutes les cartes sont distribuées au prorata du pouvoir, vous êtes impuissanté. Une bouillie à gerber. Ne demandez pas à celui qui a le pouvoir, et par conséquent la force, de vous dire en vertu de quel droit il a agi, sa réponse, pas celle qu’il vous donne, la réelle, est : en vertu du droit du plus fort ! En français dans le texte ça donne : je n’ai pas eu besoin du droit, ma force en a tenu lieu. Le droit du plus fort n’est pas qu’apparent, il est réalité quotidienne, il est institué ! J’ai certes été triste de constater que ceux pour qui je menais la bataille me la renvoyaient comme une bagarre personnelle mais je n’ai pas hurlé de rage. Les regards se détournent des plaies suintantes des espérances et idéaux flouées, piétinés. J’ai une solide cuirasse, mais il n’en existe pas de parfaitement étanche, imperméable. Je suis hors-jeu. Sifflet. Carton rouge. Je quitte aujourd’hui le stade où l’art n’est pas talonnade.

- Je ne suis pas sûr d’avoir tout compris, mais je doute que vous ayez envie de chanter l’Internationale après ça.

- Les desserts de nos amis, Toubib, sont délicieux. Je vous regarderai les déguster et vous attendrai pour le Cognac avant de rejoindre l’homme à qui je n’ai pas grand chose à pardonner contrairement à mon interlocuteur téléphonique de tout à l’heure. Il nous attend si vous avez besoin d’un asile pour ce soir ou quelques jours. Nous ne partageons pas le même domicile bien que nous soyons souvent chez l’un ou l’autre, ça dure depuis 23 ans.

 [3]- Par convention, on écrit "Sourd" avec une majuscule pour référer aux personnes revendiquant leur appartenance à la culture sourde et "sourd" avec une minuscule pour référer aux aspects physiologiques de la surdité.

 [4]- Crachoir : distributeur automatique de billets

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