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Colloque de Caen de 1956 / Colloque sur l’enseignement et la recherche

Colloque de Caen - Article de presse issu du Bulletin quotidien des Cahiers de la République
MON.Ens.03, Dossier n° 2

Réalisé par l’équipe des « CAHIERS DE LA REPUBLIQUE », sous le patronage desquels le colloque a été organisé, ce bulletin paraîtra chaque jour et donnera le compte rendu des travaux.

Source

BULLETIN QUOTIDIEN D’INFORMATION

COLLOQUE SUR L’ENSEIGNEMENT ET LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE

(Caen, 1-3 Novembre 1956)

N°3

Dimanche 4 novembre 1956

Après Caen

Pourquoi avoir choisi Caen, nous a-t-on demandé jusqu’au dernier jour ?

D’abord parce que les promoteurs de ce Colloque tiennent à faire de ces Assises Nationales de la Recherche tout autre chose qu’une réunion mondaine, tout autre chose aussi qu’une suite de monologue. Ils voulaient que les travaux aboutissent à propositions concrètent. Mais pour cela, il leur a semblé nécessaire que les participants soient aussi retranchés du monde et de leur existence habituelle que s’ils avaient été embarqués sur un paquebot pour une croisière de réflexion. Il est sûr qu’ils ont atteint leur but si l’on en juge par l’attention que tous ils ont porté aux plus hauts intérêts français, la passion constante dont ils ont fait preuve jusque dans la mise au point des résolutions finales.

Il y avait au choix de Caen une autre raison. Les organisations entendaient marquer par là une intention précise, celle de décentraliser l’enseignement supérieur et la recherche et d’insuffler à nos provinces une vie nouvelle. Trop longtemps Paris a épuisé toutes les énergies françaises. Paris est une ville mangeuse d’hommes. Mangeuse du temps des hommes. Mangeuse de leur vie. Et les provinces, sacrifiées à la fascination de la capitale, ont parfois cédé à une sorte d’assoupissement dont on s’efforce depuis dix ans de les tirer : grâce à l’énergie de M. le recteur DAURE, Caen est précisément le symbole d’une Université de province ressuscitée.

C’est l’avenir qui importe maintenant. Nous souhaiterions que cette ville d’où partirent depuis mille ans tant de conquêtes et de croisades, le mouvement en faveur de l’expansion scientifique de a France s’amplifie et que dans tout le pays l’on se réfère demain au « Douze Points de Caen » comme à la Charte de toute politique nationale de la recherche.

Le Comité pour l’expansion de la recherche Scientifique et son Sous-comité par (manque un mot) s’y emploieront.

COMPTE RENDU DES TRAVAUX

Réunis depuis trios jours à l’Université de Caen, les participants au colloque scientifique ont terminé samedi leurs travaux.

Cette dernière journée a été occupée par une seule séance plénière, au cours de laquelle a été lu un message de M. BILLERES, Ministre de l’Éducation Nationale, et élaboré sous la présidence de M. MENDÈS-FRANCE la Plate-Forme Nationale de la Recherche Scientifique.

LE MESSAGE DE M. BILLERES

Le Président MENDÈS-FRANCE a lu au début de la séance plénière le message envoyé par BILLERES. En effet, le Président du Conseil ayant demandé aux membres du Gouvernement de ne pas quitter Paris en raison des événements internationaux, le Ministre de l’Éducation Nationale n’a pas pu se rendre à Caen.

« Je vous remercie d’avoir bien voulu m’inviter à participer vos travaux. J’aurais été très heureux d’assister personnellement à l’une de vos séances si les circonstances l’avaient permis. Je regrette vivement d’en avoir été empêché.

Je tiens à adresser mes compliments et mes vœux les plus chaleureux aux organisateurs et à tous les participants.

Le dort de la recherche scientifique française engage en effet dans une large mesure celui du pays.

Dans le passé, la France a bien souvent été à la pointe des découvertes et son palmarès est illustré par des noms glorieux.

Le Gouvernement est résolu a poursuivre et à accentuer ses efforts en faveur des chercheurs et des techniciens de la recherche comme il s’emploie à accroître les moyens matériels à la disposition des laboratoires.

Gardons tous ensemble présente à l’esprit la phrase de Pasteur : « Prenez intérêt à ces demeures sacrées que l’on désigne du nom expressif de LABORATOIRE. » Demandez qu’on les multiplie et qu’on les orne : ce sont les temples de l’avenir, de la richesse et du bien-être. C’est là que l’humanité grandit, se fortifie et devient meilleure. »

LA PLATE-FORME NATIONALE DE LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE

Une longue et minutieuse discussion a laquelle ont notamment pris part en tant que parlementaire Mrs. J. HOCH, ARMENGAUD, TRIBOULET, LOUVEL, LONGCHAMBON et MENDES-FRANCE, a abouti à la définition d’un certain nombre de mesures qui devraient permettre, dans le cadre d’un plan décennal, de doubler le nombre d’étudiants scientifiques ; tripler les proportions d’ingénieurs ; décupler le personnel de la Recherche et celui de l’enseignement Supérieur.

Le préambule aux « 12 points de Caen » stipule que leur mise en exploitation, indispensable à l’élévation de vie, « nécessiteront de la Nation un effort financier aux dépens d’autres dépenses moins rentables »

Ces 12 points sont :

- Plan décennal ;

- Extension de la formation technique dans l’enseignement du second degré ;

- Réforme de l’enseignement supérieur scientifique ;

- Réformes de l’administration et des cadres de l’enseignement supérieur ;

- Définition d’un statut pour le personnel du C.N.R.S. ;

- Création de mesures destinées à favoriser les études supérieures scientifiques ;

- Revalorisation de certaines carrières scientifiques ;

- Construction d’Université et de laboratoires ;

- Réforme de l’enseignement médical ;

- Création d’un Fonds National de la Recherche ;

- Création d’un Comité Agronomique interministériel ;

- Définition des compétences du Ministère chargé de la Recherche Scientifique.

La « politique » de l’enseignement scientifique une fois définie, chacun des 12 points a fait l’objet de suggestions – déjà émises pour la plupart au cours des travaux des commissions spécialisées (voir bulletin d’hier) :


1°) Expansion de la formation scientifique dans les enseignements secondaire et technique

- Augmentation de la 6ème à la 1er du nombre d’heures consacrées aux sciences (au moins trois heures par semaines) ;

- Organisation de l’« éveil des vocations scientifiques » chez les élèves et mis au point de « classes de reconversion », permettant de l’orienter vers des carrières scientifiques et techniques et les élèves déjà engagés dans d’autres directions ;

- Effort immédiat pour former et retenir les professeurs de science, au besoin par des mesures temporaires ;

- Recrutement provisoire comme professeurs, de techniciens venus de l’industrie ;

- Formation « post-scolaire » de techniciens et d’ingénieurs par la création de centres associés au Conservatoire des Arts et Métiers et de cours à temps partiel.


2°) Réforme de l’enseignement supérieur scientifique
L’admission aux grandes écoles a fait l’objet d’une longue discussion. Professeur au Collège de France, M. LICHNEROWICZ s’est opposé à toute formule qui ne préciserait pas que les candidats à ces écoles ne pourraient s’y présenter plus de deux fois. Néanmoins, c’est au législateur qu’il appartiendra de choisir les moyens « d’assurer aux grandes écoles un recrutement jeune ».

- Le système actuel des certificats de licence a été condamné. Il devrait être remplacé par un ensemble de licences homogènes créées chacune sur une des grandes disciplines fondamentales et comprenant un jeu d’options ;

- La multiplication d’école d’ingénieurs en province a été souhaitée ;

- La 3ème cycle doit être un enseignement spécialisé comportant un travail expérimental au sein d’une des équipes des instituts universitaires de recherche ;


3°) Administration des cadres de l’enseignement supérieur

- Attribution aux université d’une autonomie plus large, morale, administrative et financière ;

- Suppression des cloisons qui actuellement séparent le personnel enseignant des différentes facultés ;

- Utilisation en vue de l’enseignement de toutes les compétences scientifiques, notamment du personnel du C.N.R.S.


4°) Élaboration d’un statut valable pour le personnel du C.N.R.S.


5°) Pour favoriser les études supérieures scientifiques

- Institution d’une allocation d’études « orientée » ;

- Allocation large aux étudiants du troisième cycle préparant un doctorat de science et se destinant à la recherche ;

- Utilisation rationnelle des jeunes scientifiques durant leur service militaire.


6°) Revalorisation des carrières de la recherche et de l’enseignement scientifique

- Prime spéciale au personne des enseignements secondaires et techniques pourvus de diplômes scientifiques ;


7°) Locaux

De toute urgence, remédier à la misère présente des bâtiments universitaires.


8°) Enseignement et recherche médicale

L’enseignement médical comporterait trois cycles :


- le premier d’orientation scientifique donné principalement hors de l’hôpital ;

- le deuxième de formation clinique, en totalité dans le cadre de l’hôpital (il convient de supprimer d’autre part la dualité entre les examens de faculté et les concours des hôpitaux : c’est ainsi que la suppression du concours de l’externat des hôpitaux a été décidé) ;

- Le troisième de diversification des vocations médicales.

D’autre part, création d’une caisse autonome de la recherche médicale et d’instituts dans les hôpitaux.


9°) Recherche appliquée

Créer un fond national de la recherche collectant des ressources financières de toutes origines.


10°) Recherche agronomique

Un comité agronomique de caractère interministériel, lié au Conseil Supérieur de la recherche, doit faire l’inventaire des problèmes, en instituer la priorité, établir par conséquent le programme d’expansion de cette recherche.


11°) Le membre du gouvernement spécialement responsable de la recherche scientifique, assurant son expansion et coordination avec l’enseignement supérieur, doit être doté à cet effet des moyens et des pouvoirs suffisants.

À ce sujet, les réticences de certains hauts fonctionnaires du ministère de l’Éducation Nationale avaient été motivées par une proposition de M. LICHNEROWICZ tendant à créer un ministère de la Recherche scientifique, qui déposséderait le ministère de l’Éducation nationale d’une partie de ses prérogatives. Une discussion politique délicate s’est engagée sur ce point. M. MENDÈS-FRANCE a alors proposé que l’on se satisfasse d’affirmer qu’un ministère soit chargé de la Recherche scientifique sans spécifier qu’il ne serait chargé que de cela. Mais il posséderait un droit de regard sur l’ensemble des problèmes de recherches scientifique. C’est finalement ce qui a été décidé.

CREACTION DE SOUS-COMITE PERMANENT POUR L’EXPANSION DE LA RECHERCHE

Avant la clôture des travaux, M. de BAILLENCOURT, député de Paris, a fait adopté par le colloque deux propositions qu’il a ainsi présentées :

« Nous souhaitons que ce Colloque contribue à stimuler l’opinion et à créer au Parlement et dans le pays le climat le plus favorable à la mise en œuvre, par le soin du Gouvernement, de cette grande politique de la recherche à laquelle nous sommes tous attachés. Nous n’avons pas d’autre but.

Aussi, nous voudrions que cette réunion loin de rester une manifestation isolée, un geste sans lendemain, prolonge ses effets dans l’avenir. C’est pourquoi je me permettrais, avant que nous nous séparions, de soumettre aux participants du Colloque deux propositions :

La première serait que le Comité pour l’expansion de la Recherche scientifique poursuive son activité et que, sous réserve d’accord de ses membres. Il constitue un sous-comité permanent très réduit, comprenant un petit nombre de parlementaires, d’universitaires ou de chercheurs, et d’industriels.

Ce sous-comité permanent pourrait être en quelque sorte notre conscience, à des hommes politiques sollicités par mille sujets divers, il aurait à rappeler périodiquement leurs responsabilités et leurs devoirs en matière de recherche scientifique.

Ma seconde proposition serait que nous nous réunissions à nouveau d’ici deux ans, dans une autre grande ville universitaire de la France d’Outre-Mer, afin de mesurer le chemin parcouru »

Le colloque a alors désigné les membres de ce sous-comité permanent. Présidé par M. de BAILLENCOURT, il comporte :


- Membres Parlementaires :

DICKO

LONGCHAMBON

J. NOCH

SOUSTELLE

VIATTE


- Membres non Parlementaires :

CREMIEUX-BRILLAC

LONGCHAMBON

MONOD

PAGNOL

PONTE

FORESTIER (Strasbourg)

ALLOCUTION FINALE DE M. MENDÈS-FRANCE

Clôturant les travaux, le Président MENDÈS-FRANCE a tenu tout d’abord à remercier le recteur DAURE, les doyens et les professeurs de l’Université de Caen de l’hospitalité qu’ils ont réservée aux membres du Colloque. Après avoir remercier de leur présence aux travaux et leur accueil les personnalités politiques et les personnalités administratives du Calvados, notamment M. le Préfet STIRN, le Président MENDÈS-FRANCE a tenu à remercier tout spécialement les membres de la Haute administration qui ont participé à ce Colloque.

Si leurs fonctions leur interdisaient des prises de position sur les recommandations de réformes qui sont issues de vos délibérations, ils ont jugés que leur rôle d’observateur leur permettait néanmoins de nous donner des avis et des conseils, qui ont été précieux et dont nous leur sommes reconnaissants.

Remerciant ensuite les fonctionnaires internationaux présents et les représentants des pays étrangers, le président MENDÈS-FRANCE a exprimé au secrétariat général du Colloque, et en particulier à M. CREMIEUX BRILHAC qui a eu la charge d’organiser matériellement cette rencontre et mettre au point le comité d’organisation du groupe de travail, toute sa gratitude.

Enfin, M. MENDÈS-FRANCE a souhaité au « 12 points » établis par le Colloque de Caen un grand retentissement tant dans l’opinion publique qu’auprès des pouvoirs publics.



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