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Concevoir une exposition, avec Maud Gouy

Table ronde : Mise en valeur de fonds scientifique : concevoir une exposition / construire une offre éditoriale en science

Introduction par Taos Aït Si Slimane : Le partage des connaissances et des savoirs scientifiques et techniques, leur transmission, leur apprentissage même, sont pris aujourd’hui dans trois dynamiques qui nous amènent, nous professionnels de la médiation, à analyser et peut-être repenser nos activités :

* l’avènement de la société de la connaissance et ses outils numériques

* le rapport de la société avec ce champ (science et technique) culturel (de l’espoir, voire de la foi, en un progrès sans cesse grandissant, de l’admiration de la figure du savant à sa désacralisation et aux questionnements de mieux en mieux éclairés des chercheurs et de la gouvernance de la recherche technoscientifique... à une nouvelle redistribution de ce que traditionnellement on appelait les disciplines scientifiques à la transdisciplinarité etc.)

* la LOLF et ses indicateurs, le taux de fréquentations de nos établissements et l’accueil fait par les publics à nos offres…

Pour contribuer à cette réflexion, nous accueillons aujourd’hui, Maud Gouy et Roland Schaer, tous deux professionnels de la Cité des sciences, pour cette table ronde intitulée « Mise en valeur de fonds scientifique : Concevoir une exposition / Construire une offre éditoriale en science. »

Maud Gouy est commissaire d’exposition à la direction des expositions de la CSI. Avant d’intégrer cette direction, en 1996, elle a travaillé au centre Georges Pompidou (CCI) et au Musée des arts et métiers. A la Cité des sciences, elle a travaillé, en muséographie pour enfants, sur deux « Boites à malices » en 1996, et sur l’exposition « Electricité : qu’y a-t-il derrière la prise ? », destinée aux adolescents et qui est restée à l’affiche de 1998 à 2005. Maud Gouy a ensuite participé à la conception/production de l’exposition temporaire « Désir d’apprendre », en 2000. Une exposition qui mettait en évidence des questions et des enjeux fondamentaux dans les processus d’apprentissage : Quelles sont les modalités de chacun pour apprendre ? Le rôle des émotions dans l’apprentissage, les stratégies pour apprendre… En 2002, elle a été chef de projet pour l’exposition temporaire et itinérante, « Jeux sur Je ». Cette exposition utilisait le jeu de société pour montrer les atouts, les compétences qu’ils développent et les interactions multiples qui se dessinent, entre visiteurs, au moment du jeu. Maud Gouy a également été chef de projet, en 2005, pour l’exposition « Grossology » renommée à la Cité des sciences « Crad’expo ». Elle s’est notamment chargée de l’accueil et de la transcription de l’exposition à un public français. Aujourd’hui, Maud Gouy accompagne les premiers pas de « Zizi sexuel l’expo ! », dont elle a été chef de projet. Une exposition de 800 m2 qui a ouvert ses portes au public le 16 octobre 2007 et qui fera l’objet d’une itinérance en France comme à l’étranger. Nous signalons enfin que Maud Gouy participe à une réflexion théorique sur la place des adolescents dans les musées et centres de science.

Roland Schaer, quant à lui est agrégé de philosophie. Il a dirigé le service culturel du musée d’Orsay à Paris entre 1985 et 1994. Après l’École normale supérieure et une agrégation de philosophie (1971), il a enseigné, pendant plusieurs années, la philosophie, au lycée, classes préparatoires aux grandes écoles et université de Rouen. Il a également enseigné à l’École du Louvre où il a assuré un cours sur les musées. En 1982, il est nommé directeur de l’Institut français de la Haye (Pays-Bas), puis en 1985, chef du service culturel du musée d’Orsay. En 1994, il a été directeur du développement culturel à la Bibliothèque nationale de France. A la BNF, il a été commissaire des expositions « Tous les savoirs du monde » en 1996, et « Utopie : la quête de la société idéale en occident » en 2000. Il est aujourd’hui directeur de sciences et société à la Cité des sciences et de l’industrie. Il est également l’auteur de « L’Invention des musées », 1993 et réédité en 2007, aux éditions Gallimard, Coll. Découverte.

Depuis 2001, Roland Schaer dirige la direction sciences et société qui rassemble le département du Collège qui propose une programmation de conférences, séminaires, rencontres, débats, colloques etc., que l’on retrouve en ligne ; le département cinéma qui a une programmation de films scientifiques, le département
Sciences actualité qui traite l’actualité en ligne et sous forme d’expo-magazine également diffusée en DVD, et le service des éditions.

Laurence Toulorge : Nous sommes partis de vos attentes pour construire le programme de la formation. Parmi les questions que nous nous posons : comment faire venir les publics vers les ressources scientifiques et techniques ? Comment nous assurer, nous professionnels pas forcément scientifiques de formation, que les ressources que nous proposons sont les meilleures sur le fond et dans la forme (la question de la validation) ? Une fois nos choix fixés, comment les valoriser ? Comment passer d’une logique d’offre à une logique de réponses aux attentes (recueillir les attentes) ? Quelle médiation aujourd’hui ?

Roland Schaer, nous éclairera sur les partis pris éditoriaux de sa direction. Il nous donnera sa définition de la médiation et de la vulgarisation. Et compte tenu de sa formation universitaire et de son expérience professionnelle, il nous éclairera sur le mouvement qui anime les frontières scientifiques. Comme sa direction travaille avec vaste communauté de scientifiques de toutes les disciplines il nous donnera quelques astuces pour trouver le « bon conteur », l’acteur qui permet de rendre accessible au plus grand nombre les savoirs scientifiques.

Maud Gouy quant à elle, va nous dire pourquoi la sexualité, à la Cité des sciences. Pourquoi est-elle sur Explora plutôt qu’à la Cité des enfants ? Pourquoi pas une exposition sexualité à destination des adultes ? Elle nous dira comment elle a travaillé avec les enfants, leurs parents, les enseignants, les chercheurs, l’auteur de l’ouvrage sur lequel elle s’est appuyée. Elle nous dira également ce qu’est pour elle la vulgarisation, la médiation. « Zizi sexuel » étant un sujet « sensible » elle nous racontera comment un tel dossier peut-être instruit dans un établissement comme le nôtre avec une forte tutelle des pouvoirs publics et des tensions potentiels de l’opinion public. Enfin elle nous éclairera sur les modes de médiations complémentaires mis en place avec le département de l’action culturelle et la mise en valeur à la médiathèque.

Taos Aït Si Slimane : Roland Schaer nous a averti qu’il ne pouvait malheureusement pas rester avec nous jusqu’au bout de cette rencontre : nous lui donnons la parole en premier. N’hésitez pas à l’interrompre si vous souhaitez engager le débat ou pour demander des éclaircissements et ou compléments d’informations. Cette rencontre est enregistrée pour une transcription, elle sera diffusée après relecture de nos deux invités.

Maud Gouy : Ça m’est un peu difficile de passer après Roland Schaer mais allons-y. Je suis muséographe, vous l’avez compris, et je vais essayer de vous dire comment nous on voit la médiation. Ça me paraît un peu difficile, mais c’est bien puisqu’on vient de milieux très différents, c’est une façon de confronter des expériences radicalement différentes.

Je vais donc essayer de vous expliquer ce que nous, nous entendons par médiation et comment je vois la muséographie. J’ai beaucoup travaillé avec les enfants et je vais essayer de vous en faire part. N’hésitez pas à me canaliser si besoin.

Première chose, je vais vous parler d’un sujet concret. Je ne sais pas si vous avez visité l’exposition « Zizi sexuel l’expo » ? Oui, d’accord. Au départ il a été demandé à des collègues de réfléchir à une exposition sur la sexualité. Cette demande était motivée par plusieurs raisons. L’idée de faire une exposition sur la sexualité court dans la maison depuis peut-être 10 ans. On s’est dit que c’était un bon sujet, intéressant, qui répondrait à des préoccupations. Mais, l’enjeu est difficile. D’abord, qui parle ? La question est toujours difficile sur un sujet aussi complexe : Est-ce que ça serait un scientifique ? Un sexologue ? Est-ce qu’on donne carte blanche à un cinéaste, Pedro Almodovar, ou un autre ? Puis dans un comité de programmation Anne Stephan a proposé de faire une exposition sur « Le guide du zizi sexuel » et donc de cibler les 9-14 ans. On m’a confié ce projet et j’ai travaillé sur le sujet avec Dorothée Vatinel avec une équipe. Faire une exposition implique beaucoup de personnes et quand je dis « je » c’est de nous qu’il s’agit bien évidemment. On m’a chargée de cette exposition parce que je m’étais occupée d’une réflexion sur les adolescents et j’avais fait l’intégration de « Crad’ expo », « Grossology » en anglais. C’est une exposition américaine qui s’appuyait sur le livre Grossology qui avait remporté un grand succès commercial aux Etats-Unis. C’est un livre avec des illustrations, de la BD, un peu sur le même principe repris avec Zep. Ils ont eu l’« intelligence » de prendre ce livre, un ouvrage populaire, pas vulgaire mais très vulgarisé, ils se sont associés – c’est une société privée qui a fait ça – avec un musée au Canada, pour avoir bien sûr une garantie scientifique et pour pouvoir faire cette exposition. On peut en penser ce qu’on veut, moi, je l’ai trouvée amusante. Je regardais tous les dossiers et on m’avait dit, il faut une exposition qui fasse venir de nouveaux visiteurs à la Cité des sciences, une exposition qui les intéresse. Profitons de cette expérience pour proposer une muséographie différente. Et enfin, que ce soit surtout une expo qui renouvelle l’image de la Cité des enfants, un peu vieillissante à l’époque, mais ça ne sera plus le cas puisqu’elle est en train d’être refaite.

A l’ouverture de cette exposition - c’était le 30 novembre ou le 1er décembre, comme pour « Zizi sexuel » - on s’est aperçu que toute la presse s’emparait de ce sujet et voulait faire des interviews, des images, etc. En fin de compte, parler du corps à travers ses fonctions « impolies » : les pets, les rots, les crottes du nez etc., mettre en scène le corps, ça intéresse. La presse, parce qu’il y avait le côté croustillant, pipi, caca, etc., mais aussi les visiteurs qui n’étaient jamais venus dans des musées de science. C’était vraiment des primo-visiteurs et c’était la première fois que des gens venaient, qui n’avaient pas l’habitude de fréquenter des musées - la fréquentation des musées c’est plutôt des gens qui ont bac +3 - en se disant là, il se passe quelque chose pour moi, qui m’intéresse, dans un musée de science.

On s’est aperçu qu’il y avait beaucoup, beaucoup d’échanges entre parents et enfants. Les parents lisant les anecdotes, les transmettaient aux enfants pendant que les enfants faisaient les expériences, ou en attendant de manipuler les expériences. C’est suite au succès de « Crad’expo » qu’on s’est dit : nous aussi, on est capable à la Cité des sciences de faire une exposition sur le corps qui intéresse des jeunes visiteurs. Et on est arrivé à une exposition qui s’appuie sur un ouvrage existant, comme Grossology, Le guide du Zizi sexuel.

C’est vrai que Le guide du Zizi sexuel c’est plus de 1,3 million de ventes. Je sais qu’à la médiathèque, ici, c’est un ouvrage qui est extrêmement lu, et relu. C’est même un ouvrage que les enfants cachent pour pouvoir le retrouver quand ils pensent revenir. C’est donc un livre qui a une charge symbolique, bien évidemment, parce qu’il parle de sexualité. On pourrait nous accuser d’être un peu démagogique, mais vous verrez, dans la muséographie, ça nous a beaucoup aidé d’avoir cet ouvrage.

Je dirais que c’est une des raisons muséographiques qui nous a fait faire cette exposition. Puis, on a eu envie de faire cette exposition pourquoi ? Parce que la sexualité, à partir de 11-12 ans, à partir de 9-10 ans, parler de la puberté, du sentiment amoureux, faire l’amour, faire un bébé, d’où je viens,… des questions qui vont beaucoup plus loin que le sujet, intéressent les enfants. Les experts et les spécialistes des enfants disent que bien évidemment c’est un sujet qui intéresse les enfants. On s’est dit qu’on tenait un sujet en or et on a eu la chance de pouvoir le malaxer dans tous les sens. Qu’est-ce qu’il interroge ? Il interroge l’humain, la société, l’autre...

La deuxième chose, c’est que la sexualité est présentée actuellement, je pense qu’on est tous d’accord là-dessus, de façon assez crue dans les médias. Dans les émissions de télévision, les couples parlent de leur vie sexuelle... Sans porter de jugement péjoratif sur ce qui est véhiculé, la sexualité, depuis une dizaine d’années est beaucoup plus présente, et de façon beaucoup plus crue dans les médias, les chansons également... On aborde le féminin, le masculin avec des termes qui peuvent être « grossiers ». Avant, on pouvait parler d’une période de latence pour les enfants, vers 9-10 ans. Maintenant, il serait extrêmement difficile pour des enfants de rester en période de latence, vu tout ce qui est donné dans la publicité, les chansons, etc. D’après le « Collectif-inter associatif d’éducation aux médias », deux enfants sur trois, ont vu un film pornographique à 11 ans. Avec cette exposition, sans porter de jugements moraux, on avait envie de donner une image positive, joyeuse du sentiment amoureux. On avait envie de donner des bases, des directions, sans être normatif pour autant. Etant donné ce contexte où tout est très sexué, l’idée était de leur dire, dans la vraie vie ça ne se passe pas tout à fait comme ça. On va plutôt vous présenter une image joyeuse, gaie, encourageante de l’amour et de la sexualité.

Toujours dans les éléments de contexte, il y a le fait que la science s’intéresse à tout, comme le disait tout à l’heure Roland Schaer, aussi bien au filament d’ADN qu’au haschich, aux OGM, etc. A priori, la science n’a pas de tabou. Par ailleurs, on avait envie de défendre un certain nombre de valeurs et de combattre un certain nombre d’idées stéréotypées qu’ont souvent les enfants et qui sont véhiculées par les médias.

Ce qui m’a paru intéressant dans cette exposition, c’est qu’on avait peur de la faire. Qui on est pour parler de sexualité à des enfants ? Quelle est notre légitimité pour aborder un sujet qui, dans certaines familles, chez certaines personnes, se traite en famille. Où se situe ce sujet ? A quelles limites, frontières, est-il ? On a essayé de travailler énormément en amont. On a travaillé en partenariat avec une classe pendant plus d’un trimestre. Et là, on a vraiment évalué les représentations des enfants sur l’amour. Au début, quand on arrivait, ils ne faisaient que rigoler, les filles d’un côté, les garçons de l’autre. Très rapidement, ils ont un peu moins rigolé, ils nous attendaient de séance en séance. Ils ont posé des questions très hétérogènes et très, très libres du style : Est-ce qu’on peut se casser le zizi en faisant l’amour très vite ? - c’est une question qui revenait souvent, curieusement - Comment est-ce qu’on drague quelqu’un, sans se faire « marrer » ? Il y avait toujours l’histoire de comment faire pour draguer quelqu’un ? Comment on fait pour que l’autre nous aime ? Est-ce qu’on peut obliger quelqu’un à être amoureux ? Est-ce qu’on guérit de chagrin d’amour ? Puis il y avait des questions comme : D’où je viens ? Est-ce que c’est normal, ma tante est mariée depuis 6 ans et elle n’a pas de bébé ? Est-ce que le fœtus quand il est dans le ventre de la maman on peut le tuer ? On a eu toutes ces questions et on a essayé non pas de faire l’exposition avec ces questions - c’est plus complexe, une classe ça ne permet pas vraiment de voir complètement ce qui se passe - mais ça nous a donné un certain nombre de pistes. Ils ne voulaient pas, par exemple, voir de préservatifs. On leur a dit : ça, ce n’est pas possible. On a essayé bien sûr de savoir pourquoi. C’est parce qu’ils les voient dans la rue, que ça les dégoûte, etc. En tout cas on a essayé de voir ce qu’ils étaient capables d’entendre, ce qu’il faudrait de toute façon mettre dans l’exposition même s’ils n’en voulaient pas.

Ensuite, on est allé suivre des cours d’éducation à la sexualité avec des classes de 3e. Alors là, c’était un autre monde que les CM2 : Là, c’était beaucoup plus cru. Très rapidement il y en a qui monopolisent la parole, des filles ou des garçons, qui posent des questions. Les filles disent d’ailleurs toujours que les garçons savent ce que c’est que faire l’amour, beaucoup mieux que les filles, qu’ils sont beaucoup plus dans le sujet que les filles. Là, les questions étaient beaucoup plus directes : Comment on enfile un préservatif ? Est-ce qu’on peu l’utiliser plusieurs fois ? Il y a eu des questions qui me paraissaient beaucoup plus insolites : Est-ce qu’on peut rentrer la tête dans un vagin ? Est-ce qu’on peut mettre la main, le bras ? Puis l’autre disait : mais pourquoi tu veux faire ça ? Les personnes du planning, ou d’associations, répondent très bien à ces questions qui sont à la fois des questions provocatrices, ou qui relèvent de fantasmes, des choses qu’ils ont vues, des choses qu’ils ont mal interprétées, qui leur font peur, etc. Avec toutes ces questions, on avait notre public. On a les petits CM1-CM2 qui sont plutôt sur les questions de filiation, sur le d’où je viens ? Puis des questions plus concrètes. Je dirais qu’à la Cité, quand on travaille sur les enfants on est toujours sur cette hétérogénéité de public. On a fait « Electricité », c’était pour les 5-12 ans. 5 et 12 ans on est d’accord, ce n’est pas pareil, mais on fait des éléments à deux vitesses.

Je dois dire qu’on était très vigilants. On avait très peur de choquer les visiteurs, d’avoir des associations qui viennent se plaindre, au nom justement de cette légitimité de « qui parle ». Pourquoi ? Je dirais que pour les parents qui viennent avec leurs enfants, il n’y a pas de problème. Ils décident, achètent un billet, ils savent ce qu’ils vont voir. Les gens des institutions, les enseignants, les infirmières scolaires qui viennent avec leur classe ce n’est pas pareil parce qu’ils vont avoir d’autres questions. D’abord parce qu’ils vont avoir une classe et quand une classe sort, les élèves sont excités, ce sujet est excitant, on avait donc vraiment besoin d’asseoir notre légitimité pour que cette exposition ne puisse pas susciter de controverse trop importante. A côté de ça, on n’avait pas du tout envie d’être consensuel non plus. On avait envie de défendre des valeurs. On a travaillé, on a évalué des prototypes. Quand on fait une exposition, on met deux ans entre le moment où on écrit l’étude de définition et le moment où tous les éléments sont réalisés. Ça paraît long mais comme vous le savez, on est un établissement public, on répond donc au code des marchés publics, donc tout ça prend du temps et puis de toute façon pour créer un projet, c’est vrai que ça met du temps dans l’esprit pour que les choses se fassent. Donc, avec la cellule « Evaluation et prospective » de la Cité on a évalué des prototypes : j’ai des photos, je vous montrerai. Par exemple, on a un élément qui s’appelle « Zizi dans zézette », vous savez, celui où on met le doigt pour faire le zizi du garçon, ça on voulait l’évaluer. Avec Dorothée on voulait avoir le point de vue de familles. On a certes pris des gens d’ici, ce n’est pas le tout-venant. Vous savez qu’on a un parcours bis réservé aux enfants, où l’on a un grand sexe de garçon, pour montrer comment sont fabriqués les spermatozoïdes, on a des plans de sexes de garçons et de filles en très grand, et ça aussi on voulait le tester. On voulait tester non seulement la taille, mais aussi la distance qu’on a mise par rapport à ce sujet. Si on les a faits très grands ce n’est pas par hasard. Si on était resté dans le standard, on aurait été dans quelque chose qui leur était familier donc qui leur aurait fait peur. On a rencontré des familles, des tas d’associations familiales, l’UNAF, la FCPE, la PEEP... pour s’assurer que cette exposition n’allait pas susciter trop de controverses. Pour nous bien sûr, il était impensable d’avoir l’Education nationale qui dise : N’envoyez pas vos enfants ici, ça ne correspond pas au programme, etc. Pour votre information, à l’Education nationale, il y a une circulaire qui est passée, une loi qui est passée en 2003, qui dit qu’on doit donner, dans les écoles, 3 séances d’éducation à la sexualité par an, du CP à la terminale. On en est très loin. Il y en a un petit peu en 4e, et en 3e, donc c’est vraiment très peu.

Bien sûr dans notre méthodologie, on a travaillé avec un comité scientifique. On avait 10 personnes : des spécialistes de l’enfance, de l’adolescence et de la sexualité et des personnes de l’Education nationale qui sont restées assez réservées sur un certain nombre d’éléments de l’exposition, qui trouvaient que c’était trop tôt de montrer ceci ou cela, qui considéraient que mettre le doigt pour faire le zizi ça les dérangeait. On n’a pas besoin d’avoir la caution de l’Education nationale, on a juste besoin qu’il n’y ait pas de freins. Par contre, on ne cherchait pas - et le président, Jean François Hébert, leur a bien rappelé, lors des séances du comité scientifique - à être labélisé « Education nationale », mais on ne voulait pas non plus qu’ils nous ferment le projet.

Maintenant, je vais essayer de vous expliquer la muséographie, comment on en est arrivé à créer cette exposition. Devant l’ampleur de ce sujet, dès qu’on rentrait dans une salle de classe il y avait des freins, des résistances, des rires, des moqueries, des malaises... Quand on fait des expositions, l’idée est de créer un déséquilibre qui permette d’apprendre. Il faut qu’on ébranle quelques certitudes, mais il faut que ça ne déstabilise pas trop le visiteur sinon il ne pourra pas apprendre. Si c’est trop figé, et qu’il ne peut pas avoir de vie, d’expériences dans son corps etc., ça ne passe pas non plus. Ça, c’est mon point de vue en tant que muséographe, mais bien sûr nous n’avons pas tous le même point de vue à la Direction des expositions, on vient de milieux différents. Moi, je viens d’une « famille muséographique » où c’est par l’exploration physique, par le corps, par l’expérience sensorielle qu’on peut arriver à penser et à vivre quelque chose et du coup à apprendre des choses. Donc, étant donné la difficulté de ce sujet, bien sûr il fallait le décalage. Et le décalage, c’était Titeuf et Nadia. Non pas que je sois une fan de Titeuf et Nadia, mais pour nous, ça a été un formidable levier, parce que tout d’un coup on pouvait poser des questions, parce que les enfants connaissent le personnage. On a eu beaucoup de groupes d’étrangers pendant les vacances qui ne connaissaient pas le personnage, mais le fait que ce soit un personnage de bande dessinée qui « parle », qui pose des questions permet vraiment de se positionner et de se dire : tiens, on me parle à moi à travers ce personnage, mais on ne me parle pas directement. Je pense que ça, c’est extrêmement important. On a eu une volonté pour cette exposition, et c’est vraiment un parti pris de muséographie, de ne pas mettre de vraies images. On est toujours dans la représentation, dans le dessin, pour que l’imaginaire continue de flotter. On donne des informations, elles sont extrêmement précises, les textes sont très précis, très concrets, on le voit dans le livre d’or, mais on n’a jamais, jamais de vraies images. Donc exploration physique, bien sûr, « Serre-moi fort », « L’amouromètre » qui mesure le potentiel amoureux, « Marguerite de l’amour », qui est un peu le pendant de l’autre, est-ce que je l’aime ? et là, est-ce qu’il m’aime ? Des films pour évoquer le sentiment amoureux. Une « Machine à déclarations », c’est un élément phare qu’on va d’ailleurs doubler. Contrairement à ce qu’on pourrait penser - on dit souvent que les enfants ne lisent pas, que les mots ne les intéressent pas, ils font des fautes d’orthographe, c’est vrai, le livre d’or en est plein - mais cette « Machine à déclarations », avec 5 poèmes différents, est l’élément qui plaît le plus aux enfants. Il y a soit un acrostiche – lues verticalement, les premières lettres de chaque vers forment un mot - soit un poème. Cet élément suscite une espèce de passion. Ils repartent avec leur poème, certains cachent le nom pour qu’on ne voit pas à qui ils écrivent, certains le glissent dans leur poche. On voit tout d’un coup une espèce de mise en scène avec cette « Machine à déclarations », avec la grosse main, qui fait qu’ils vont pouvoir parler de leur amour. Après Etre amoureux, amoureuse,la puberté : où poussent les poils chez les garçons, chez les filles, comment sont fabriqués les spermatozoïdes, etc. On rentre là dans ce que l’enfant et le préadolescent a de plus intime. Pour pouvoir lui en parler, la seule façon est le pas de côté, le décalage. Sortir de ses habitudes, montrer des choses qu’il n’a jamais vues chez lui, on n’est pas dans un écran tout simple, c’est vraiment la volonté de pouvoir se regarder, je dirais, le zoom de l’humour. Donc, les deux « Pubertomatics » que vous avez vus. On voit les transformations du garçon et de la fille. Avec « Les poils partout », les enfants prennent des brosses, mettent des poils et à côté on leur montre où poussent les poils en question. La voix qui mue, et avec le « Karaoké », on voit là encore des transformations du corps. On est vraiment dans une approche du corps. On a essayé à chaque fois que leurs corps eux-mêmes soient utilisés. On a également tenu à ce « Parcours bis » : c’est le parcours pour les adolescents. En accord avec le comité scientifique et les enfants, on a créé une barrière symbolique : les adultes, doivent rester à l’extérieur et les enfants rentrent seuls. Il ne s’agissait pas de prendre en « otages » les enfants - les parents ou les accompagnateurs ont toutes les informations qui sont données aux enfants - mais ça nous permettait de montrer aux enfants que ce sujet qui les concerne, les concerne eux-mêmes. A la Cité on a beaucoup de bons parents. Ils sont tellement bons parents qu’ils font les manipulations à la place des enfants, ils lui disent : viens faire ça. Ah ! tu n’as pas su faire, je t’explique. Tu n’es bon à rien... Et les voilà faisant la manipulation à sa place. Ils sont tellement parfaits ces parents, qu’on leur demande de rester à l’extérieur et les enfants sont très contents. On a remarqué que les adultes sont d’accord pour rester à l’extérieur, mais il suffit qu’un parent rentre pour que cinq ou six se faufilent en disant : Non, non, j’en ai vu un rentrer, etc. Dans le livre d’or, les enfants disent : Merci pour ce parcours. Ils disent : il y avait des parents qui étaient là, on aimerait bien qu’ils sortent. C’est vrai qu’au niveau muséographique, le fait que l’enfant soit vraiment différencié de l’adulte, il comprend qu’on s’adresse à lui dans une médiation qui correspond à ses attentes, ses préoccupations. Ça, c’est ce qu’on appelle « Zizi piquet » qui est sur l’érection. Là, c’est la « Fabrique à spermatozoïdes » et à côté on a deux gros cœurs qu’on a appelés des « Love phone », qui sont des éléments qu’on a voulus cette fois individuels. Les enfants mettent un casque. Il y a 10 questions abordées qui sont les plus intimes de l’exposition. Dans une exposition, surtout ici, on est acteur et spectateur de l’un, de l’autre, là on n’avait pas envie que les parents soient spectateurs de l’enfant, ou vice-versa. Avec les gros cœurs, les enfants peuvent écouter des sujets sur la masturbation, est-ce que mon sexe est normal ou pas, qui est quand même une des questions qui les interrogent beaucoup, parce qu’ils se demandent s’il est petit, s’il est gros, s’il trop grand... il y a beaucoup, beaucoup de questions sur le normal ou pas normal. Là-dessus on a vraiment essayé de répondre. Sur la poitrine, pareil. J’ai un sein plus gros que l’autre, est-ce que ça va continuer ? je n’ai pas envie que mes parents me voient nue, comment le leur dire ? Des questions qui sont revenues souvent. Je n’aime pas regarder des films où des gens s’embrassent, avec mes parents comment ça se fait ? Un certain nombre de questions qu’on a souhaité mettre à part. A quel âge faire l’amour ? C’est quoi faire l’amour ? Ils ne voulaient pas de capotes mais bien évidemment c’était très important de la mettre, de la banaliser, de rendre même cet élément attractif, c’est pour ça qu’on l’a fait et qu’on l’a appelée la « Ola des capotes ». Pour l’instant, on a des problèmes de compresseurs, c’est très compliqué de faire un petit truc comme ça, ça paraît rien, mais il n’y a que des prototypes, 40 prototypes. Quand on ouvre juste avant la Toussaint, où il y a 3000 personnes qui déboulent par jour, c’est horriblement stressant. Donc, la « Ola des capotes », il fallait leur montrer, même si justement ils ne voulaient pas la voir, et la banaliser. Faire l’amour, là c’est simplement suivre des silhouettes, on suit ces silhouettes soit d’un côté ça s’allume pour que les sourds puissent le voir, soit de l’autre côté, on a du son pour les aveugles. J’ai oublié de dire quelque chose d’extrêmement important, c’est qu’on a beaucoup travaillé avec la Cellule Accessibilité. Ça fait partie de nos missions, c’est tout à fait normal, mais cette exposition, comme il y a peu d’informations qui sont données aux sourds, aux aveugles et aux handicapés mentaux, ç’a été l’occasion de faire un travail beaucoup plus approfondi avec eux et de mettre un certain nombre de films en langue des signes, qui touchent beaucoup les autres visiteurs. Vous l’avez compris, la muséographie propose de gros jeux, on est dans le surdimensionné, on est dans des choses qui ne ressembleront jamais, même s’ils ont des jeux de société chez eux, à ce dont ils ont l’habitude et c’est ça qui va faire : ça me dit quelque chose, tiens on s’amuse dans un musée, on peut s’amuser, la science n’est pas ennuyeuse, on parle de choses qui nous intéressent. Donc, « Faire un bébé », les deux ont un petit peu le même propos. Dans l’un - vous voyez cet espèce de flipper - les enfants doivent viser l’ovule avec des billes qui représentent les spermatozoïdes, et dans l’autre, pareil ça c’est accessible aux aveugles, les enfants doivent entraîner par en-dessous la bille pour rencontrer l’ovule tout en haut. Il y a un quiz final qui reprend toute les informations de l’exposition. Sur « Crad’expo », c’est quelque chose qui avait remporté beaucoup de succès, on s’est dit que c’était dommage de s’en priver. Premièrement les enfants font une synthèse de ce qu’ils ont appris et deuxièmement c’est vraiment festif. Ils appuient, font « Questions pour un champion » en direct, ils adorent ça et les questions sont plutôt amusantes. « Ouvre l’œil », est un élément qu’on a fait en 2 exemplaires, à l’entrée, dans la chambre, et à l’extérieur - ce qui est pour nous l’extérieur puisqu’il y a un arbre mais je pense que les visiteurs ne voient pas forcément qu’on est dehors – en tout cas à deux endroits de l’exposition, on a 4 films sur « Fais gaffe », qui sont : Qu’est-ce que c’est que l’inceste ? Qu’est-ce que c’est que la pédophilie ? Est-ce que c’est grave de regarder un film pornographique ? De toute façon on sait qu’ils en ont regardé, inutile de les culpabiliser : il faut leur expliquer que ce sont des comédiens, que dans la vraie vie les choses ne se passent pas tout à fait de la même façon et enfin Les dangers sur Internet. Ces 4 films, les enfants s’asseyent, les regardent, il n’y a pas de gêne. Quand on lit le livre d’or - je voulais prendre des verbatim mais je n’ai malheureusement pas eu le temps - ils sont contents d’avoir appris des choses, ils sont contents de la précision des textes. C’est ce qui me frappe le plus. Bien sûr ils disent : « on s’est bien amusé », « on a joué » etc. Mais il y a des choses qui reviennent : « merci, on a compris certaines choses sur l’inceste », « on a compris certaines choses sur les règles », « merci, on ne m’avait jamais parlé de ça auparavant », « Je suis très content, j’ai appris plein de choses, mais je savais déjà tout »... On a toutes sortes de choses comme ça.

Voilà rapidement et très brièvement l’exposition, le travail. Pour récapituler, par rapport à un sujet aussi intime et délicat, il fallait trouver un levier - on a pris Titeuf et Nadia, ça aurait pu être quelque chose d’autre - prendre un parti-pris et le pousser jusqu’au bout. Deuxième chose, jamais de vraies images qui auraient donné une vision trop forte, trop réelle et pas forcément de la bonne réalité aux enfants. Et troisièmement, de gros objets, surdimensionnés, des choses que l’on peut laisser, n’être obligé de rien, et un parcours réservé aux enfants qui donne sa spécificité au reste de l’exposition. Voilà, merci de votre attention, je suis prête à répondre à vos questions si vous en avez.

Public 1 : Titeuf est quand même un personnage soutenu par l’édition, j’imagine qu’il doit y avoir un partenariat quelque part, peut-être avec l’éditeur ? Est-ce que c’est quelque chose, vous êtes un établissement qui doit je crois être à l’équilibre au niveau budgétaire, est-ce que néanmoins dans la fabrication d’une exposition, et pourquoi pas je dirais, moi je travaille pour l’Education nationale, pour une université et c’est vrai que dès qu’on évoque juste un tout petit peu entre collègues l’idée de faire quelque chose avec les éditeurs, avec les commerçants, oh ! La, la ! il ne faut surtout pas parce qu’on a une mission qui est et doit être absolument désintéressée à tous points de vue et on ne doit surtout pas ouvrir la porte la bergerie... Est-ce que le fait que vous soyez dans un établissement public vous autorise à davantage de « collusion » comme ça, quand bien même ce serait parce que vous avez aussi des impératifs économiques ?

Maud Gouy : En fait ce n’est pas un partenariat.Et on a passé une autre convention avec Zep et Hélène Bruller pour nous aider à définir les éléments d’expositions et à Zep de nous proposer de nouveaux dessins dont on avait besoin pour l’exposition. Ce personnage nous savions avec Dorothée qu’il fonctionnait très bien auprès des enfants pour plein de raisons. Mais je sais aussi qu’il est considéré quelquefois comme sexiste, railleur... Donc, on a essayé d’inscrire par rapport à ce personnage beaucoup plus de parité, de faire apparaître beaucoup plus Nadia. On a essayé de prendre le meilleur pour nous, par rapport à notre exposition, je ne dis pas par rapport au personnage, mais d’aller chercher ce qu’il avait vraiment de plus pertinent pour pouvoir parler des valeurs qu’on voulait mettre autour de l’exposition. Une exposition comme ça, ça coûte en fabrication, conception, réalisation, 1,200 millions euros, c’est beaucoup d’argent. Mais il faut réaliser tous ces éléments d’exposition, ce sont des prototypes, c’est beaucoup de fabrication, ça fait travailler beaucoup de gens et je dirais que les auteurs rentrent dans notre ligne budgétaire au même titre que quand on prend une pointure scientifique. Il y a donc eu deux conventions, mais on n’a pas eu de partenariat Et une boutique adossée où ils vendent beaucoup de guides.

Public 2 : Comment vous faites pour faire justement tous ces prototypes ? Vous travaillez avec qui exactement ? C’est au sein de a Cité ? Ou c’est des prestataires extérieurs ?

Maud Gouy : En conception, là on avait le sommaire, on avait les questions. De façon générale, à la Cité, on travaille comme ça. On va se dire, j’aimerais bien parler, allez, du sentiment amoureux. On réfléchit, on met sur une fiche le propos de l’élément - pourquoi on va le faire - l’objectif de l’élément et le scénario de visite, c’est-à-dire comment on aimerait que le visiteur fasse. Puis quand on a un certain nombre de bribes d’éléments on ne sait pas quelle forme ça va avoir. On travaille avec des designers. On passe une annonce sur le site de la Cité des sciences. Là on a passé une annonce groupée, on cherchait un scénographe, un designer et une graphiste. On a voulu une équipe qui soit « mariée », qui s’entende et qui ait l’habitude de travailler ensemble. Parmi toutes les contraintes qu’on a eu « Zizi sexuel l’expo » nous devions la faire itinérante. Une exposition itinérante nécessite de voyager et de voyager à moindre coût. La direction souhaite une exposition itinérante, et une exposition qui soit aussi époustouflante. Ce n’est pas contradictoire mais c’est difficile de faire les deux. Pour revenir à votre question, on travaille avec des designers, on fait des brainstormings, et là on avait de super designers qui au fur et à mesure qu’on parlait, on dit : moi, je veux déclarer un poème, une grosse machine, « Machine à déclarations », etc. et au fur et à mesure les éléments commencent à apparaître, puis on les fait réaliser.

Question 3 : Je vais rebondir sur ce que vous étiez en train de dire. Vous avez dit que vous aviez travaillé avec les classes, est-ce que vous avez travaillé avec eux sur ces prototypes ?

Maud Gouy : On en a testé un certain nombre. Avec eux, ce qui paraissait important c’était de savoir les limites de ce qu’on devait dire. Ça, c’était le plus important. Et de ce qu’on pouvait leur montrer. Par exemple, quand on leur a montré la « Fabrique à spermatozoïdes », il y en a qui ne voyait pas du tout que c’était un sexe de garçon, certains voyaient un sexe de fille, d’autres un cheval,… Donc, avec ces représentations là, on se dit : oh ! la, je crois que je suis en train de me tromper de propos, il faut que je réajuste, que je demande à Zep un dessin qui soit plus pertinent, etc. c’était plutôt tester ça. Puis on a eu la chance de tester un certain nombre de proto comme « L’amouromètre », ça on a vu que ça marchait. C’est comme dans une foire « L’amouromètre », au lieu de taper comme ça sur un truc, on doit le serrer pour déclencher une chanson et une guirlande lumineuse. Sinon, on n’a pas fait plus de tests. L’essentiel était de ne pas choquer les enfants et qu’ils ne repartent pas en se disant mais pourquoi on me parle de ça ? Je n’ai pas du tout envie qu’on me parle de ça, je n’ai pas envie qu’on me montre les choses de cette façon. Je voulais qu’on explique les choses précises et claires aux enfants mais je ne voulais pas les choquer, ça a été ça notre fil conducteur.

Question 4 : Vous avez dit que ça allait être une exposition itinérante. Où va-t-elle aller après ?

Maud Gouy : Il y a beaucoup de musées européens qui viennent et qui sont venus. Il faut savoir que les albums de Titeuf sont traduits en 20 langues. Les dessins animés sont vus quasiment dans une grande partie du monde, j’exagère à peine. Je vais vous raconter un truc marrant. Le guide est traduit en 8 langues dont le mandarin. Quand ils ont traduit le guide en chinois, les auteurs se sont dit : on va voir s’ils ont censurés des choses ou pas. Ils ont pris le guide traduit et l’ont regardé avec un traducteur. Tout y était, l’anecdote, etc. Puis au moment du trou, dont je vous parlais, du « Zizi dans zézette », ils se sont aperçus que le trou était beaucoup, beaucoup trop gros. Ils ne savaient pas si les Chinois pensaient qu’ils avaient un plus gros sexe où s’il fallait mettre un doigt, ou deux doigts, en tout cas c’est la seule chose qui dans la traduction en chinois était différente. C’est une anecdote un peu bête, mais qui m’amuse, que je trouve drôle. Donc, revenons à votre question. Dorothée et moi avons accueilli Euréka qui est en Finlande. Il y a Technopolis en Belgique qui est intéressé. Il y a le Science museum qui est intéressé. La Grèce est intéressée. Quand j’ai reçu une télé italienne ils m’ont demandé si on avait travaillé en demandant leur avis aux autorités religieuses. J’ai dit que non, que c’était une exposition qui s’appuyait sur les lois de la République et sur la laïcité, mais c’est intéressant comme question de savoir si dans des pays latins on a l’aval d’instances religieuses. J’ai dit non. D’ailleurs même à la Cité, des personnes me l’avaient demandé, et j’ai dit non, je ne demanderais pas sinon on ne sortirait jamais l’expo.

Taos Aït Si Slimane : Est-il envisageable d’en mettre une à la frontière Israélo-palestinienne ? Apprendre l’amour plutôt que la guerre. Cette exposition est-elle traduite en arabe et en hébreu ?

Maud Gouy : Pour l’instant, elle existe en français, en anglais et elle est en préparation en espagnol. Les traductions, c’est autre chose. Faire itinérer une exposition comme ça, ça coûte cher. C’est les lois du marché. Donc, bien évidemment ces expositions doivent remporter du succès auprès des visiteurs c’est évident.

Question 5 : A propos de visiteurs vous en avez enregistrés combien jusqu’à présent ?

Maud Gouy : On a une jauge de 420 personnes, c’est-à-dire qu’à l’instant T on peut avoir 420 personnes sur l’expo. Je ne vais pas pouvoir répondre totalement à votre question, donc je vous donne les difficultés. Pendant les vacances de la Toussaint on a eu entre 2 500 et 3 000 personnes par jour. C’est énorme. Mais la Toussaint c’est la période de plus grande fréquentation à la Cité, donc on a moins de mérite. Mais on voit que les groupes, sont nombreux. Ce qui m’a frappée c’est qu’ils y a beaucoup, beaucoup d’enfants, de groupes d’handicapés qui viennent. Je pense donc qu’il y a une vraie demande. Les classes et les groupes scolaires s’inscrivent, je dirais que le travail est en train de se faire. C’est une exposition dont s’est emparée la presse, et pour nous c’est intéressant parce que les enfants en parlent dans la cour c’est peut-être eux qui demanderont à y aller.

Public 5 : Par rapport à « Crad’expo », le nombre de visiteurs est à peu près similaire ou y a-t-il une augmentation ?

Maud Gouy : Lors de sa première implantation, la jauge de « Crad’ expo » était plus basse. Elle était fixée à 250 personnes, on faisait 1500 personnes par jour parce qu’on refusait du monde. J’espère que cette exposition va être plus attractive que « Crad’expo », pas parce qu’on la faite, mais parce qu’elle interroge beaucoup plus la complexité humaine. Elle interroge beaucoup plus la transmission. Je vois des gens qui sont extrêmement touchés de parler de sexualité, et sans même parler de sexualité, de parler du sentiment amoureux avec leurs enfants. Je pense que c’est un levier, qui leur permet d’aborder un sujet très complexe, délicat.

Public 5’ : Vous aviez peur de choquer, vous nous l’avez dit tout à l’heure. Est-ce que vous avez choqué des parents ? Est-ce que vous avez des retours là-dessus ?

Maud Gouy : En presse, on a un très bon retour. On a Le cri du contribuable qui crie qu’on gaspille l’argent public. Je ne connaissais pas ce formidable journal. C’est un journal d’un populisme réac vraiment abominable. On a eu Minute qui nous a aussi bien servi. Pour moi c’est très bien. Je suis ravie de ne pas avoir ces journaux de notre côté. Je ne les ai pas cherchés, je ne les ai pas rencontrés, je m’en porte très bien. Les freins : ils viennent du mot « sexualité ». Dès que les gens rentrent, je pense que ceux qui avaient des craintes, ils le disent d’ailleurs dans le livre d’or, elles se sont estompées. Par contre nous avons eu quelques messages de personnes qui ne sont pas venues dans l’exposition, -, « je suis mère de 3 enfants, je suis choquée que la Cité des sciences propose une exposition sur ce thème, ce n’est pas… » mais ils n’ont pas vu l’expo. Pour l’instant, à ma connaissance, il n’y a pas eu de plainte de personnes qui ont vu l’exposition.

Public 6 : Vous parliez, pour l’Italie, des autorités religieuses, quid des autorités religieuses, ici, en France, de quelque religion que ce soit d’ailleurs ?

Maud Gouy : Nous ne sommes pas du tout rentrés là-dedans. Quand on a travaillé sur cette exposition, on s’est dit, on va me dire les communautés, la communauté maghrébine, sénégalaise, africaine, on va commencer à me dire, nous ce n’est pas comme ça… Je me suis dit, on est comme à l’école. On a un sommaire, on s’appuie sur ce sommaire. On ne dit pas à quel âge on doit faire l’amour, on ne dit pas qu’on doit être vierge ou pas vierge. On dit qu’on fait l’amour quand on sent qu’on est prêt à faire l’amour. C’est-à-dire qu’on a répondu aux questions de façon la plus citoyenne et la plus laïque possible. Je crois que là encore il y a un certain nombre d’idées reçues. Je pense qu’on est tous égaux, il n’y a pas des familles, des groupes socioculturels qui seraient plus à même de parler de sexualité à leurs enfants. Je pense qu’il peut très bien y avoir dans certaines familles du 7e des freins, dans le 20e des freins, dans le 93e des freins, puis au contraire pas de freins, pas de freins, pas de freins. Comme c’est quelque chose en effet d’ancestral, culturel, c’est difficile de faire des catégories et tant mieux. Par contre, la dernière fois j’étais sur l’expo, je vois une jeune fille qui doit avoir 12, 13 ans, je lui demande si ça lui avait plu. Elle dit oui. Je sentais qu’elle était gênée. Je lui ai dit : ça t’a gêné ? Oui, me répondit-elle. Qu’est-ce qui t’a gênée ? Voir le devant des garçons. Je pense que c’était le « zizi piquet » qui l’avait dérangée. Voilà, je pense que ce sujet peut déranger. Quand je dis que je ne voulais pas choquer les enfants, au départ j’étais partie pour vous expliquer que pour apprendre il faut être un petit peu déstabilisé et un petit peu dérangé, mais c’est cette limite qu’il faut saisir. Et je pense que les enfants ont cette gêne et cette gêne vient du sujet et tant mieux qu’elle ne parte pas.

Public 7 : Vous disiez que le plus difficile ça avait été de trouver un consensus sur ce que vous alliez dire ou ne pas dire. J’aimerais savoir ce qui a le plus posé de problèmes, là où il y a eu le plus de débat ? C’est vrai que j’ai vu l’expo très rapidement, j’ai dû passer sur certaines choses sans les voir, mais par exemple je n’ai pas entendu parler d’homosexualité, ce genre de choses.

Maud Gouy : On a eu bien sûr un débat sur l’homosexualité et l’homosexualité est présentée dans l’exposition. Mais il y a eu un débat et il a été fermé par les experts, dans la partie « Faire l’amour » on ne montrerait pas pour les enfants de 9-14 ans, d’amour physique, entre guillemets, autre qu’hétérosexuel. Donc c’était une volonté, au moment où les enfants se construisent et construisent leur identité, on ne pouvait pas montrer l’amour homosexuel dans la relation sexuelle-même. Par contre, l’homosexualité est présentée dans l’exposition. Avec le recul, je trouve qu’elle ne l’est peut-être pas suffisamment. Mais à chaque fois qu’on a un texte, un panneau, on dit : « quand une personne aime une autre personne », pour vraiment laisser très ouvert le sujet. On a fait en sorte que dans les films, - vous savez on a, « L’amour au cinéma », où on passe des films - et là il y a beaucoup de films qui montrent des hommes ensemble et des femmes ensemble. Dans un quiz qu’on a appelé « Les 10 bons trucs à savoir », parmi d’autres questions sur l’autre, sur la différence entre amitié et l’amour, il y a « Est-ce qu’on a le droit de se moquer des homosexuels ? » Dans le parcours réservé aux enfants, on aborde aussi l’homosexualité en disant : « Est-ce que c’est normal, si je suis attiré par une personne de même sexe que moi ? » Donc, ça c’était un débat. Bien évidemment on tenait à en parler. Je pense qu’on aurait pu aller un peu plus loin. J’ai enquêté auprès des enfants : l’homosexualité n’est pas du tout quelque chose qui les dérange, qui les choque. J’ai trouvé qu’ils étaient très peu homophobes. J’ai l’impression que ça vient plus tard.

Taos Aït Si Slimane : Ça s’installe malheureusement chez les ados, au moins dans le verbe.

Maud Gouy : Oui, ado, ça s’installe, dans le verbe effectivement. Par contre on a essayé de leur dire de faire attention aux insultes, etc.

Laurence Toulorge : J’ai entendu la phrase, les experts ont fermé le débat. C’étaient qui, ces experts ?

Maud Gouy : Nous avons constitué notre comité scientifique avec la DAS (direction des affaires scientifiques). Ce sont des gens qui ne sont pas rémunérés. Ils ont énormément travaillé sur l’exposition. Ils ont validé nos contenus, validé les éléments d’exposition, travaillé avec nous sur les 4 films dont je vous ai parlés rapidement, « Fais gaffe », tout ça, ça prend énormément de temps. Il y avait un sexologue qui s’appelle, Brenot, didacticien, Cariou, membre du centre CMPP qui s’appelle Didier Lauru, une personne qui travaille sur les loisirs des enfants, qui est au Louvre, Sylvie Octobre, médecin départemental Emmanuelle Piet. On avait deux personnes Monsieur Picq et Monsieur Godelier, mais qui n’ont pas beaucoup travaillé au projet, et enfin deux personnes de l’Education nationale et un monsieur qui s’appelle Paul Durning qui travaille à Enfance en danger. Ça fait dix personnes.

Public 8 : Je voudrais revenir à l’itinérance de l’exposition. On a parlé des pays étrangers, de l’Europe, mais on est à Paris et moi, je viens de province : quid de la province. Est-ce qu’elle est sensée aller ailleurs dans d’autres grandes villes, ou petites villes ?

Maud Gouy : Je suis ravie que vous ayez été là et que vous ayez vu cette exposition. Cette exposition, je ne pense pas qu’elle tourne en France. Parce que ça coûte très cher et ça demande des établissements comme la Cité. Il y a peu de structures qui puissent l’accueillir. Peut-être que des parcs pourraient la louer. Le monde du loisir est en train de changer et on peut très bien avoir un parc qui voudra louer l’exposition. Mais a priori elle ne sera pas forcément itinérante en France. Par contre, le site web de cette exposition, si vous avez l’occasion de le regarder, est extrêmement précis. Bien sûr on ne trouve pas tout ce que je vous ai dit, l’exploration physique, vivre des choses avec son corps, etc., mais on a vraiment quasiment tous les éléments d’exposition qui sont adaptés sur le site. Il n’y a pas tellement de grands espaces qui puissent l’accueillir en France. Il y en a un à Strasbourg, mais…

Public 9 : Pourquoi nécessairement de gros espaces ?

Maud Gouy : Parce que ça demande de gros équipements. Ça paraît curieux mais c’est compliqué. L’expo fait 650 m2, c’est assez important quand même.

Taos Aït Si Slimane : D’accord, elle fait 650 m2 mais avez-vous été sollicités par d’autres régions ?

Maud Gouy : Pas que je sache. Je travaille à la direction des expositions et je ne m’occupe pas du tout des itinérances. Je connais moins bien cette partie.

Public 9 : Tout les mercredis ils ont quelque chose, sur « l’éducation à la santé », dans lequel ils ont englobé la sexualité, et là ils constatent que ça s’épaissit dès qu’ils abordent le sujet.

Taos Aït Si Slimane : A ma connaissance, les animateurs du Carrefour numérique souhaitaient également aborder le sujet traité sur Explora, en se mettant, si j’ose dire, dans les pas de Maud, en décalant certes un peu mais en utilisant les supports graphiques de l’auteur, il semble que cela n’ait pas été possible. Pourquoi ?

Maud Gouy : Quand on travaille avec un auteur on fait une cession de droit. Glénat nous a cédé les droits pour l’exposition et l’exposition itinérante sur 7 ans, c’est déjà assez long, pour faire les films et le site de la Cité des sciences mais pas pour faire autre chose. Donc, on a un cadre juridique assez fermé. On ne peut pas utiliser le dessin de Zep et de Titeuf comme ça, il aurait fallu qu’on le demande avant. Donc, ils vont faire des animations avec le personnage mais sans impression, le public ne pourra pas repartir avec une illustration de Titeuf hors cadre. Ça, ce sont les droits qui protègent les auteurs.

Taos Aït Si Slimane : Cette exposition démarre tout juste, il faut la laisser vivre sa vie. Quelquefois le succès dans un lieu d’implantation national ou international restimule l’intérêt, elle pourra peut-être, si le succès se confirme, faire l’objet d’une itinérance nationale. Parmi les sujets sur lesquels nous souhaitions entendre Maud, il y avait les modes de médiations complémentaires mis en place avec par exemple le département de l’action culturelle et la médiathèque par exemple.

Maud Gouy : Quand on a lancé cette exposition, on aurait souhaité que la Cité puisse offrir une offre mixte un expo et une animation, style ce que les enfants ont en 4e, 3e c’est-à-dire quelqu’un du planning familial ou d’une association qui vienne relancer le débat, relayer la parole, interroger, mettre des mots. Vraiment j’y tenais, j’en faisais presque une affaire personnelle. Je me suis rendu compte que c’était impossible. Il faut des groupes de 15 à 20 maximum, à la rigueur s’ils sont 30 on fait 2 groupes de 15. Mais on attend, sur cette exposition, en moyenne 800 personnes par jour, c’était absolument impossible et ce n’est pas faute d’avoir essayé. Il fallait des moyens humains considérables et bien sûr on ne pouvait pas se les offrir. Donc, il y a deux choses qui sont menées de front à la Cité des sciences. « L’amour en questions », une animation sous forme de jeu, qui est présentée après la visite, à 11, 14 15 et 16 heures selon les dates. Les groupes se forment et ils répondent à des questions sur l’amour. C’est volontairement très éloigné de l’exposition. Puis il y a le CRIPS, partenaire de la Cité de la santé, qui intervient ponctuellement à la Cité de la santé sur la prévention des risques. J’ai parlé avec quelqu’un de la médiathèque, qui m’a dit que l’exposition suscitait des débats à l’intérieur de la médiathèque, des choses nouvelles, totalement informelles et que ce sujet engendrait des questions, des réunions assez informelles sur la sexualité, mais je n’en sais pas plus. En avez-vous entendu parler ?

Taos Aït Si Slimane : Ce qui me plaît dans cette réalisation, c’est le fait qu’on n’ait pas pris prétexte du zizi pour l’enfermer dans la seule prévention comme cela se fait classiquement. Il y a eu par exemple une exposition sur le parvis nord de la Cité, à la Maisn de la Villette, qui n’était pas une exposition de la Cité des sciences, « L’amour comment ça va » que j’avais été voir et ne l’ai absolument pas aimée. Il était question de l’histoire du féminisme, des luttes des classes et des difficultés des couples en pareilles circonstances. Il y avait trop de décalage entre le titre et le propos. L’amour se vit certes dans la société avec toutes ses contraintes mais c’est aussi autre chose. Le titre était attractif mais tout le propos était centré sur l’impact des violences et tensions sociales sur le couple. Il n’y avait nulle trace d’autres choses qui se vivent dans la relation amoureuse malgré quelquefois le contexte général, etc. J’avais de réelles craintes quant à la manière dont le thème sexualité allait être abordé dans la Cité. J’ai enseigné, la VSP, vie sociale et professionnelle, matière où en principe on aurait pu aborder la sexualité, mais contrairement et ce qui est dit ça et là, on n’aborde qu’exceptionnellement la sexualité à l’école. Elle est enfouie dans la description des fonctions du corps ou dans certaines parties de préventions santé. Quand vous avez en face des préadolescents et adolescents, qui vivent d’importantes transformations dans leur corps et leur personnalité, leur parler de l’appareil urogénital, je trouvais ça relativement violent. Je craignais donc, que sous l’influence de certaines institutions telle que l’Education nationale, on ne se retrouve avec un cours de biologie et de prévention santé en guise d’exposition sur la sexualité. Ont-ils tenté de vous amener dans cette direction ?

Maud Gouy : Au départ, ils souhaitaient que ce soit plus édulcoré que ça ne l’est. Il y avait des éléments qui les dérangeaient. Ils avaient quelques freins. Par exemple, ils n’aimaient pas les silhouettes de l’amour, ils nous disaient qu’à continuer à mettre le zizi comme ça, c’était encore rentrer dans des stéréotypes où la femme serait un trou. Moi, je ne vois pas du tout les choses de la même façon. C’est des histoires de perceptions qui ne sont pas les mêmes. Plusieurs fois ils nous ont « accusés » de véhiculer à travers le personnage de Titeuf des stéréotypes sur masculin-féminin, alors qu’on a essayé de lutter contre, mais l’humour fonctionne aussi sur des stéréotypes. On n’allait pas enlever tout humour et aller vers le consensus ennuyeux : si ça ne fait pas rire les enfants et que ça ne crée pas de décalage, c’est raté pour eux et pour nous. Et puis il s’agissait bien de garder au maximum l’état d’esprit du Guide et ainsi de respecter les auteurs.

Public 10 : Je vais revenir sur des questions économiques, excusez-moi. C’est quand même une des expositions phare, je pense, de la Villette, toutes activités confondues, non ? Est-ce que le public des enfants, - c’est une réussite d’avoir touché celui des préadolescents, là en l’occurrence - c’est celui qui met à l’équilibre la Cité des sciences par rapport aux choses plus risquées, - je dis risquées, l’expo en question aussi l’était, il y avait un pari etc. et je l’ai compris – mais on sait que sur d’autres questions plus pointues, on a beaucoup tourné autour de ça, sur les collections de science, le thème de la science, quelque soit le type de bibliothèque, on est missionné là-dessus et on sait que c’est difficile de faire venir du public là-dessus, sur les collections et même sur les sujets. L’enfance et l’adolescence c’est le public qui vous tient à l’équilibre ?

Maud Gouy : Je ne voudrais pas vous induire en erreur, mais en gros une personne sur deux qui rentre à la Cité est un enfant. C’est vrai que nous devons notre succès à des espaces enfants. Je pense qu’on est un espace qui a les moyens et la chance de pouvoir proposer de la muséographie pour des enfants, et du coup d’avoir des sujets qui intéressent les enfants. Ce que vous dites, ce n’est pas le tout de faire venir les enfants, il faut les accrocher sur quelque chose. Donc, je pense que ce serait bien de continuer à proposer de la muséographie à la Cité des sciences et à la Cité des enfants qui ne ressemble pas du tout à ce qui se fait ailleurs, dans des parcs des loisirs, etc. il y a de plus en plus d’offres pour les enfants. Moi, j’aimerais bien qu’on garde notre savoir faire et notre réflexion. Par exemple en février, on a le grand récit de l’univers, ce dont parlait Roland Schaer tout à l’heure, le pari est là à l’opposé le récit sera une histoire à traverser. Mais la Cité des sciences a la chance de faire des expositions pour des publics différents, avec des cibles différentes, avec des personnalités différentes, pour pouvoir proposer des muséographies toujours différentes. Plus on aura des approches diversifiées, plus on va toucher de gens.

Public 10’ : Justement ce qui fait votre renommée c’est ça, cette vitrine là.

Maud Gouy : Oui, je pense que ça joue. Xavier Limagne et son équipe ont fait une exposition « Ombres et lumière » qui est très jolie, je ne sais pas si vous l’avez visitée, c’est une très belle exposition mais on s’aperçoit que le thème ne suscite pas forcément un engouement extraordinaire. C’est pourtant une exposition très réussie. Je pense que si les gens savaient ce qu’il y avait à l’intérieur, ils iraient davantage.

Public 11 : C’est la même que celle de Beaubourg ?

Maud Gouy : Non, ce n’est pas la même. Elles ont été faites ensemble, en parallèle. Mais on s’aperçoit que c’est le thème qui a peu « fonctionné ». Il faut parler aux adolescents, aux enfants des choses qui les concernent. C’est comme ça que l’on pourra avoir ce public.

Laurence Toulorge : Il y a quand même un souci à la Cité des sciences, en ce qui me concerne, je n’accroche pas du tout aux expositions à destination des adultes. Elles m’ennuient. « Ombre et lumière » m’a beaucoup touchée, j’étais avec des enfants qui n’ont pas du tout été touchés par la dimension poétique. Comment se fait-il qu’il n’y ait pas du tout la même démarche muséographique pour les adultes ? Il n’y a rien d’intime, de sensible : à la limite je préfère lire un livre.

Maud Gouy : Moi, j’ai longtemps travaillé avec Orna Cohen, je ne sais pas si vous la connaissez. Avec elle j’ai appris beaucoup de choses. En fin de compte ce qui nous intéressait, que ce soit sur « Désir d’apprendre », où l’on essayait de comprendre comment on apprenait, donc des situations expérimentales où l’on apprenait à faire des tours de magie, à classer des objets, à résoudre des énigmes,… « Jeux sur je », c’était également dans cette logique-là. J’aimerais bien aller dans ce sens là. Après « Jeux sur je », j’ai fait un travail réflexif et je suis convaincue qu’il faut que ce soit les sciences humaines qui rentrent dans les musées plutôt que les sciences dures. Dorothée et moi préparons une exposition sur la nutrition, je vais utiliser ce qui me paraît important, c’est-à-dire mettre en scène l’humain afin qu’il puisse expérimenter des choses. Je ne sais pas vraiment comment répondre mais il y a des façons de voir et de concevoir la muséographie qui ne sont pas les mêmes pour tous.

Public 12 : Des sciences sociales il n’y en a point à la Cité des sciences.

Taos Aït Si Slimane : Si, il y a quelques traitements. Il y a une ligne générale, mais comme la faille sismique, une ligne n’est pas un trait, c’est un faisceau de fractures dans une direction, un alignement majeur. Vous aviez fait, par exemple, une expérience magnifique en direction des adultes - Orna Cohen était là encore dans le coup - c’est l’exposition « Scène de silence », en 2003, avec un étonnant parcours silencieux animé par des comédiens sourds sur la communication non-verbale. Une splendeur qui n’a malheureusement pas duré longtemps, mais quelle belle réussite ! Elle n’a pas duré longtemps car les coûts de la médiation humaine, de l’animation par les comédiens sourds étaient, à juste titre, élevés. Cette exposition réunissait tout ce qui ne me fait absolument pas pleurer mes impôts. Le propos était intelligent et fin, il nous amenait à découvrir une autre culture, celle des sourds, la scénographie était magnifique et on ne me prenait pas, en tant que visiteur, pour une imbécile, une oisive en recherche de loisirs « faciles ». Là, on était, me semble-t-il, en plein de ce que je crois être notre rôle. Peut-être pourras-tu présenter cette exposition à nos collègues ?

Public 13 : Juste pour rebondir, vous disiez que les sciences humaines devraient rentrer au musée et dans les expositions et pas les sciences exactes, c’est bien ça votre propos ?

Maud Gouy : Pas tout à fait, je voulais dire que les autres champs scientifiques y sont et qu’il faut faire rentrer les sciences humaines.

Question 13’ : Ah ! d’accord, ce n’était pas pour dire qu’il fallait un autre moyen de médiation pour les sciences exactes, ce n’était pas cela que vous vouliez dire.

Maud Gouy : On avait une exposition qui s’appelait, « Sciences et comportement » ? Non ?

Taos Aït Si Slimane : Non, « Expression et comportement »

Maud Gouy : Oui, voilà. C’est vrai que créer des sortes de laboratoires sociaux dans lesquels les humains, les individus viendraient au musée pour s’interroger sur comment ils apprennent, comment on transmet à l’autre, comment on travaille le dialogue, qui seraient plus en cheville avec leurs préoccupations, c’est à mon avis un des enjeux des musées et une des ouvertures possibles pour intéresser le public. Prenons l’expérience de « Scène de silence », créé par Orna, où les visiteurs étaient invités à entrer, on leur mettait des casques sur les oreilles et au lieu d’être en discussion, comme ils le font habituellement, avec d’autres visiteurs, les enfants, etc. ils étaient accueillis par des sourds qui les recevaient en langue des signes. Pendant une heure, ils expérimentaient la communication non verbale, uniquement par les signes. Et c’est vrai que c’était estomaquant ! On ressortait complètement noué d’avoir vécu quelque chose qui était radicalement différent de ce que l’on peut connaître au niveau de la communication. Il y a d’autres expériences comme ça, qui se font avec des aveugles, où l’on est plongé dans le noir. Il y a un musée à Francfort, qui s’appelle « Dialogue dans le noir » - je ne le dis pas en allemand puisque je ne parle pas allemand - où on est accueilli par des aveugles et les rôles sont inversés. L’handicapé devient moteur, c’est lui qui devient expert, c’est vrai que c’est intéressant. On inverse les rôles, on change nos représentations, on bouscule nos idées... Ce sont là des expériences qui, moi, me paraissent extrêmement intéressantes à la Cité.

Taos Aït Si Slimane : Pour rester sur des questions et commentaires de même nature, prenons un autre exemple, l’exposition « Les ingénieurs de la Renaissance de Brunelleschi à Léonard » qui a fait jouer la combinaison, art, science, technique, histoire, architecture… qui s’adressait à un public adulte, avait fait « un tabac » et fait venir un public non habituel de la Cité. Il en avait été de même pour l’exposition « La vigne et le vin », « Les métiers » etc. Donc il est possible de traiter des objets et des questions de sciences et techniques de manière esthétique, originale et pas forcément « austère », aseptisée, sans émotion ni rêverie, ni stimulation de l’imaginaire et du sensible qui fait de fait fuir le public de tous âges. Le pire qui puisse arriver aux expositions sur les sciences et techniques est qu’elles soient traitées à la manière des manuels scolaires pseudos didactiques. Globalement on peut tout de même dire que dès qu’il s’agit de dispositifs adressés aux enfants on s’autorise en général une plus grande créativité. Je dis cela mais je dois reconnaître que pour ce qui concerne les expositions pour les adultes, dès qu’on laisse faire les créatifs, les expositions peuvent être magnifiques et efficaces. Ce fut le cas, pour revenir à un exemple cité plus haut, « Scène de silence ». Ce qui a coûté cher dans cette exposition ce n’est pas forcément les prototypes mais la médiation humaine. Les sourds n’étaient pas bénévoles, pourquoi le seraient-ils forcément sur une telle durée. On était accueilli par les sourds et à la sortie de l’exposition on n’achetait pas des produits dérivés. On consommait une boisson et autres aliments mais les commandes et les échanges se faisaient, là aussi, avec la langue des sourds, en signant. Et dans la majorité des cas, une fois sortis complètement de l’exposition les visiteurs gardaient le silence et s’ils ne signaient pas forcément, ils communiquaient par des regards et autres signes tout aussi signifiants.

Public 14 : A un moment donné, vous avez dit que la période de gestation d’une exposition c’était 2 ans. Qu’est-ce que vous avez dans vos tiroirs ? J’ai cru comprendre qu’il y avait quelque chose sur l’alimentation.

Maud Gouy : Pareil, pour éviter « bien manger », « bien se nourrir », bla-bla-bla, là encore un truc bien moral etc. - parce que c’est quand même un vrai marronnier l’alimentation - je pense qu’il faut plutôt l’axer sur « bien dans son corps, bien dans sa peau » et allier du physique. Et puis, il y a un projet que j’aimerais bien voir ressortir, quand on avait travaillé sur le renouvellement de la Cité des enfants, avec Eric Lapie, on avait l’idée de créer un parcours philosophique pour les 9 – 14 ans. On avait envie de mettre en scène le thème de la liberté qui se porterait très bien tant au niveau philosophique qu’au niveau muséographique, on pourrait vraiment faire vivre des choses aux enfants qui seraient assez intéressantes. Quand j’avais travaillé là-dessus, j’étais allée à des séminaires, où j’ai rencontré des instituteurs qui commençaient à faire de l’initiation à la philosophie et qui s’appuyaient entre autres sur La chèvre de monsieur Seguin, pour expliquer aux enfants le principe de liberté. Après l’alimentation, j’aimerais bien que l’on me confie celui-là parce que je pense que là encore c’est un des thèmes qui intéressent les enfants. A une période où ils ont envie d’être libres et où ils ont des freins et où on leur dit : « Ce n’est pas tout ce que tu veux » etc. il y a un certain nombre de paradoxes et justement on pourrait avoir une approche très paradoxale. On pourrait pousser des portes, avoir des choix, des non-choix, etc. Je pense qu’il y a de quoi faire un travail, qui peut les marquer fortement.

Public 15 : Ce serait quand même en rapport avec les sciences ?

Maud Gouy : Ce ne serait pas un parcours citoyen, ce serait un parcours philosophique à la Cité des sciences.

Taos Aït Si Slimane : Qu’est-ce qui empêche qu’au niveau de la médiation humaine on introduise des sciences dans un parcours philosophique ? Une grille de lecture multiple et complexe est toujours possible. Sur un fondement philosophique, par exemple dans le cas de la porte, on peut toujours également aborder le fait que celle-ci s’ouvre ou pas en fonction des résistances opposées, par exemple, ou de la force et la volonté mise en jeu, en fonction du potentiel dont on dispose, pour l’ouvrir et / ou la maintenir fermée.

Laurence Toulorge : Pourquoi est-ce que Zizi sexuel ne se trouve pas à la Cité des enfants ?

Maud Gouy : Il y a plusieurs raisons. Elle devait être à la place d’« Ombre et lumière » puis du fait de l’aménagement de la Cité des enfants, des espaces d’expositions qui allaient ouvrir et de ceux qui allaient fermer, on s’est dit qu’il valait mieux garder encore « Ombre et lumière ». Puis, il y a autre chose, à un moment donné des collègues avaient proposé que l’on fasse monter les adolescents en haut, sur Explora, et qu’on commence à faire des sujets, ça va un peu dans ton sens, qui intéressent les enfants, qui soient plus faciles d’accès que celles qu’il y a actuellement. Mais je pense que c’est plutôt un concours de circonstances qui a fait que l’exposition est là-haut. C’est plus intéressant parce que le plateau est plus grand, on peut accueillir plus de monde ; par contre ça donne un statut à l’exposition qui n’est pas tout à fait le même, parce que ce n’est pas le même enjeu pour la Cité, et ce n’est pas le même tarif.

Public 16 : Quel est votre regard du coup sur les expositions qu’il y a sur Explora ? Vous en avez un peu parlé, ce n’est pas vous qui avait travaillé dessus, mais comment vous les ressentez, vous qui connaissez mieux le public ?

Maud Gouy : C’est difficile pour moi de répondre à cette question. Je pense que c’est bien que l’on repense, comme on le fait actuellement, les expositions d’Explora, c’est pour ça que c’est vide d’ailleurs. Je pense à ce que disait Roland Schaer, il parlait bien sûr pour sa chapelle, qu’être opérateur de débat public, ça me paraît extrêmement intéressant. J’ai participé à l’exposition « Image » j’ai donc travaillé, avec Pierre Duconseille qui a une vision de la muséographie et des visiteurs différente de la mienne. Ce n’est pas les mêmes logiques, et c’est intéressant de travailler ensemble et de les confronter. Je pense aussi qu’une exposition comme « Jeux de lumière » est extraordinairement sympathique.

Taos Aït Si Slimane : C’est l’une des plus anciennes et nous qui sommes de la maison continuons à la recommander quand on sollicite notre avis.

Maud Gouy : « Sons » aussi.

Taos Aït Si Slimane : Oui ainsi que Mathématique.

Maud Gouy : Oui, elles sont bien. Là aussi, je pense qu’il faut se défaire de penser que l’on n’est pas capable de comprendre. Parce qu’il y a ça. On croit que c’est complexe mais quand on rentre on voit bien que ça l’est un petit peu moins.

Public 16’ : Je vous parlais des expositions temporaires.

Maud Gouy : Les temporaires il n’y en a pas beaucoup actuellement.

Public 17 : Il y a « Orchidées du Madagascar »

Maud Gouy : Oui. Et il y a « Changer d’air »

Taos Aït Si Slimane : Pas de commentaires ?

Taos Aït Si Slimane : Non ? Nous, on le dit au regard des réactions de déception des publics. Nous, on se dit quelquefois qu’on n’est pas « juge » étant de l’intérieur. En général je suis très attentive aux réactions du public car pour ce qui me concerne je reconnais et admets que la liste des défauts qui m’excèdent au fil du temps finissent par m’empêcher d’apprécier certaines choses. Cela étant, nos avis convergent souvent avec ceux du public. Nous avons cité les expositions que nous recommandons mais moi j’ai toujours du mal à faire le deuil d’« Expression et comportement » remplacée par « Image » et du coup même quand on « rêve » de rénovation on appréhende le changement. On aimerait bien, par exemple, qu’Energie soit rénovée, il serait grand temps, tant ce domaine a connu des bouleversements majeurs ces dernières décennies surtout compte tenu des enjeux.

Public 18 : Il y a combien de commissaires d’exposition qui travaillent ici ?

Maud Gouy : Je crois qu’on est une vingtaine. On travaille souvent en binômes, qui changent en fonction des thèmes.

Taos Aït Si Slimane : Avant de clore cette rencontre, j’aimerais savoir si vous estimez que nos intervenants ont répondu à la question qu’est-ce que la médiation et qu’est-ce que la vulgarisation.

Maud Gouy : Alors ça, c’est marrant, c’est ce que je fais mais ça m’est extrêmement difficile de répondre. Pour moi la médiation ce serait, c’est ce que je vous disais, vivre une expérience sensorielle... je vous avouerai que je ne sais pas répondre à cette question. Avec une exposition comme « Zizi sexuel l’expo », c’est plutôt de la médiation. On s’adresse à des enfants de 9-13 ans en répondant à des questions qu’ils se posent, pour moi c’est de la médiation. Je connais moins la vulgarisation scientifique en fait. Je ne sais pas si j’ai répondu à la question.

Taos Aït Si Slimane : Elle paraît simple a priori mais ne l’est pas quand on doit y répondre. C’est une question qui met effectivement souvent mal à l’aise nos intervenants ce qui nous indique bien qu’elle doit être travaillée.

Maud Gouy : Là, par contre on a fait de la prévention et ça c’était la première fois. Avec les 4 films qu’on a fait autour de « Fais gaffe », il fallait non seulement faire de la médiation mais également de la prévention et ça c’était extrêmement difficile. Et quand on a montré, je ne sais pas si vous avez en tête ces films, celui sur la pédophilie, on a demandé à Zep de nous dessiner un adulte qui met la main sur le corps ou dans la culotte d’une petite fille et quand on a montré ça au Comité scientifique, ils ont dit : « Non ce n’est pas possible », c’était beaucoup trop violent.

Taos Aït Si Slimane : Cacher ce que l’on saurait voir ne le fait pas disparaître. A quoi bon le déni.

Maud Gouy : Ils ne sont pas tous pédophiles [grands éclats de rire de toute l’assistance] mais c’est vrai que l’image est hyper dérangeante. J’attends qu’on fasse des évaluations - ça fait aussi partie de notre travail - des éléments d’exposition. Donc, là, on a fait un travail de prévention assez juste mais on y a passé un temps incroyable, des mois.

Taos Aït Si Slimane : Un des reproches que l’on pourrait adresser à la Cité de la santé c’est qu’elle concentre son action sur la prévention plutôt que sur les autres champs qui définissent la santé. Toi, tu nous dis que pour ce qui concerne les expositions l’information est plus « aisée » à traiter que la prévention et de fait tu sembles séparer la prévention de la médiation.

Maud Gouy : Je dirais que la prévention, le slogan,... la pub c’est un autre métier, ce n’est pas le nôtre.

Taos Aït Si Slimane : Merci beaucoup Maud d’avoir accepté de répondre à notre question qu’est-ce que la médiation ? Qu’est-ce que la vulgarisation ? Une question que nous poserons à tous nos invités et nous verserons leurs réponses, les bribes et briques de réponses ainsi collectées afin de mieux cerner cette question qui nous importe en tant que professionnels de la documentation et de l’information au sein des centres culturels, bibliothèques, médiathèques etc. Quelqu’un parmi vous voudrait-il nous laisser son « échantillon » de réponse ?

Public 19 : Moi, je pense que ça dépend des établissements. Nous à Bordeaux, par exemple, on va faire de la médiation au niveau de la lecture publique, c’est-à-dire l’emprunt de documents, ou au niveau des fonds jeunesse, et on fera de la vulgarisation scientifique avec des publics différents, plutôt des étudiants et des érudits éclairés au niveau des fonds d’études et références, donc ça dépend des publics auquel on s’adresse. Un établissement suivant sa taille peut avoir plusieurs types de publics. Dans les quartiers, par exemple, ou dans les annexes, on va plutôt faire de la médiation ou de la prévention au lieu de la vulgarisation.

Public 20 : Disons que dans les BU, le problème se pose différemment. Dans les BU on fait surtout de la médiation, oui effectivement ça va surtout dépendre de la définition des termes. Mais si vulgarisation c’est justement pour un public qui ne connaît pas la matière, eh bien dans ce cas-là pour nous qui avons un public d’étudiants seulement, quasiment, c’est vrai que tout ce qui est culture scientifique on en a très peu finalement, c’est plutôt universitaire, le problème est donc un peu différent. On va proposer par contre des tables du mois avec certains sujets pour que des étudiants puissent découvrir tel ou tel domaine. La question se pose différemment dans les BU et dans les bibliothèques municipales.

Taos Aït Si Slimane : Merci pour vos contributions. Un dernier point avant de nous séparer. J’entends, à côté, Emmanuelle dire : on n’est pas des experts. Faut-il être scientifique pour faire de la médiation scientifique ? Maud et Roland Schaer ont tous les deux une formation philosophique et leur travail au sein de la Cité est de concevoir, d’animer et de produire des offres de médiation scientifique.

Maud Gouy : Justement je dirais qu’à la Cité, la spécificité des gens de ma direction, qui font le même travail que moi, c’est quand on a un sujet à traiter on est très rarement spécialiste du sujet en question. Durant plusieurs semaines, plusieurs mois, on se documente, on prend tout ce qu’il y a à prendre en audiovisuel, films, rencontres, débats, écrits, rencontres avec des experts, etc. Puis on s’immerge progressivement dans le sujet. Je pense que ça nous permet d’avoir un regard moins spécialiste, de prendre des partis pris et de les pousser à bout ce qui me semble servir la médiation. Et en fonction des rencontres que l’on fait au fur et à mesure qu’on affine notre propos, on prend des partis pris déterminants dans l’exposition. Je pense que c’est bien de ne pas être spécialiste pour faire une exposition sur un sujet. Contrairement à ce qui se passe dans les musées, par exemple, à la Très Grande Bibliothèque où ça va être un spécialiste d’Antonin Arthaud… Moi, je pense que c’est bien d’avoir ce recul.

Taos Aït Si Slimane : L’histoire des spécialistes est vraie chez nous aussi. Il y a certaines expositions qui ont été confiées à des auteurs, à un scientifique.

Maud Gouy : Oui, dans ce cas c’est une exposition d’auteur, ce n’est pas tout à fait pareil. De toute façon même quand tu choisis un auteur, quand c’est toi qui est commissaire, le fait que tu ne sois pas spécialiste donne nécessairement une autre médiation.

Public 21 : Je pense que la différence entre médiation et vulgarisation est dans l’accompagnement. Pour moi la médiation c’est accompagner. Le bibliothécaire, ou le commissaire de l’exposition, va faire de la médiation quand il accompagne le public d’une façon ou d’une autre alors que la vulgarisation, c’est donner sans accompagner. Pour moi, les bibliothèques universitaires faisaient de la vulgarisation et très peu de la médiation. En tant que public, je n’ai jamais été accompagnée par mon bibliothécaire. Je ne comprenais rien au classement, les cotes CDU c’était de l’hébreu et peut-être même que je comprends mieux l’hébreu que les cotes CDU. A mon époque, dans les années 90, on me proposait des livres sur les étagères et jamais de médiation ou d’animations. Dans les bibliothèques municipales, on accompagne, on travaille avec les enfants, dans le cas des secteurs jeunesse par exemple, on rend abordable le livre, l’écrit, le domaine, l’art, les techniques, les sciences, on est là pour accompagner, on est plus dans la pédagogie tout en n’étant pas des enseignants.

Taos Aït Si Slimane : Médiation, vulgarisation, animation, prévention et pédagogie, chacun de ces termes devrait être défini dans d’autres épisodes, pour aujourd’hui, c’est fini. Je laisse Laurence conclure cette rencontre, ces échanges.

Laurence Toulorge : Oui, on ne va peut-être pas creuser trop longtemps "il y a de la vulgarisation en BU et il y a de la médiation en bibliothèque" parce que ça risque de se finir par un crêpage de chignon, bien que je n’en vois point. On a abordé au cours de cette table ronde, une très grande diversité de sujets et à chaque fois ça nous a ramené au cœur de nos préoccupations, et nous aurions aimé bien sûr avoir tout notre temps pour creuser chacun des thèmes. Je tenais à vous remercier d’être venus nous accompagner généreusement sur toutes ces questions, nous allons bien sûr continuer à creuser ce sillon. Une dernière précision, cette table ronde, comme les autres, sera transcrite et diffusée après relecture des intervenants.

Maud Gouy : Je vous remercie également pour cette invitation, cette rencontre a été pour moi aussi très intéressante et enrichissante.



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