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Françoise Sagan, signatrice du "Manifeste des 121"

Quelques repères biographiques et bibliographiques relatifs à Françoise Sagan, signatrice du « Manifeste des 121 », par Taos Aït Si Slimane. Texte initialement édité sur mon blog Tinhinane, le lundi 31 octobre 2005 à 22 h 14.

En janvier 1998, Libération, publie, dans un numéro d’hommage à tous les « J’accuse » proférés en France, le « Manifeste des 121 », sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie. Le nom de Sagan, est omis dans la liste des signataires. La romancière adresse à la rédaction la lettre suivante : « Monsieur, je m’étonne de ne pas voir mon nom, ni celui de Bernard Frank dans la liste des signataires des 121. Nous fumes pourtant sur ce sujet, interrogés, le même jour par la police française et je fus pour ma part plastiquée un peu plus tard - ce que rapporta la presse d’alors. Ma réputation de futilité étant bien assise, je vous serais reconnaissante d’en citer à l’occasion les exceptions. »

Françoise Sagan n’est peut-être pas parmi les 121 premiers signataires du « Manifeste des 121 » mais elle l’a bel et bien signé. Lire, ci-dessous, son interview [1], « La désertion, une aventure terrible », parue en allemand dans Der Splegel, dans laquelle l’auteur s’explique sur ce qui a motivé sa signature.

Françoise Quoirez est née à 11h, le 21 juin 1935 à Cajarc (Lot). Elle est décédée [2], vendredi 24 septembre 2004, à 19 h 35, à l’hôpital de Honfleur (Calvados) en Normandie, près de sa maison d’Equemauville, d’une embolie pulmonaire. La romancière, dont la santé déclinait, avait été hospitalisée à plusieurs reprises. Ruinée, criblée de dettes, elle était entretenue par la seule fidélité de son dernier carré d’amis. Elle a été inhumée, le mardi 28 septembre 2004, dans le petit cimetière de Seuzac (Lot), un petit village du sud-ouest de la France, à quelques kilomètres de sa ville natale, auprès de son frère, de ses parents et de Robert Westhoff.

Troisième enfant, sa famille résidait (mis à part durant la Deuxième Guerre mondiale où toute la famille s’est réfugiée en zone libre dans le Vercors) à Paris au 167 boulevard Malesherbes dans le 17e arrondissement. Elle grandit dans le quartier chic de la plaine Monceau fréquentant d’abord l’école Louise-de-Bettignies : « [...] On disait les prières avant les cours. Ça on n’y coupait pas. Et puis, après on gambadait. […] J’écoutais quand ça m’amusait. Vous savez, il y a de très bons professeurs qui font de très bons cours sur les mathématiques, il y a de très mauvais professeurs qui font de très mauvais cours sur la philosophie. [...] J’étais assez infernale. Finalement j’ai été mise à la porte. J’avais pendu un buste de Molière par le cou avec un ficelle à une porte parce que nous avions eu un cours particulièrement ennuyeux sur lui. Et puis, en jouant au ballon, j’ai flanqué une gifle à quelqu’un, je ne sais plus. ». Ses parents découvrent son renvoie (elle avait subtilisé la lettre les avisant) à la rentrée suivante. Durant le dernier trimestre, elle se s’était levé chaque matin à 8h, prenait son cartable comme si elle allait à l’école alors qu’elle se promenait à pied dans Paris et plus particulièrement aux abords des quais. Elle avait treize ans et lisait déjà énormément. « Cet été-là, en tout cas. J’ai lu « Le Sabbat » entre autre. Et puis tout Cocteau, Sartre, Camus. Je n’arrêtais pas. » Après cette mésaventure, elle a été mise au Couvent des Oiseaux d’où elle sera renvoyée pour « manque de haute spiritualité ». « Je m’y ennuyais horriblement et puis j’étais plus ou moins athée. J’avais déjà lu Camus et, surtout Prévert. Alors je récitais tout haut Prévert par cœur : « Dieu est un grand lapin », « Notre père qui êtes aux cieux, restez-y et nous, nous resterons sur terre qui est si jolie. » Dans un couvent, c’est très mal vu. Quand j’arrivais le matin pour la première messe de 7 heures, tous les vendredis, je rencontrais les noctambules, tous les fêtards de la rue de Berry et de la rue de Ponthieu, plus ou moins bien installés dans les poubelles avec des bouteilles de champagne et en smoking, très Scottt Fitzgerald, et je me disais : « Mon Dieu ! ils s’amusent beaucoup plus que moi ceux-là ! » Après le Couvent des Oiseaux, les parents Quoirez l’inscrirent au cours Hattemer : « Je saute par-dessus deux ou trois couvents dont le Sacré-Cœur à Grenoble » à propos de sa scolarité quelque peu mouvementée.

En 1951, elle échoua au baccalauréat, après une année consacrée à écouter du jazz à Saint-Germain-des-Prés où, plus tard, elle se liera à Juliette Gréco, Jean-Paul Sartre et tant d’autres. Elle l’aura, après un été de bachotage, avec un 17 sur 20 pour l’épreuve de français dont le sujet était : « En quoi la tragédie ressemble-t-elle à la vie ? » Elle s’inscrit à la Sorbonne. C’est le Saint-Germain-des-Prés de l’après-guerre, où les existentialistes avaient remplacé les Montmartre et Montparnasse de la bohème d’avant-guerre.

En 1954, elle envoie le manuscrit de Bonjour tristesse - écrit durant l’été - à l’éditeur René Julliard ainsi qu’aux éditions Plon. Le premier flaire le coup de maître. Le manuscrit est lu dans la nuit, et au matin la décision de publier, Bonjour tristesse (« chipé » à Eluard), est prise. François Le Grix, meilleur lecteur de la maison Julliard et de la place de Paris, sonne aussitôt le clairon : « Authenticité. Vérité totale. Talent spontané. Poème autant que roman. Aucune fausse note. » Le 17 janvier, l’éditeur la convoque. Le 5 mars le roman est imprimé, le 17 il est en vente. Tiré une première fois à 3 000 exemplaires, un an plus tard, il s’en est vendu 850 000. Entre-temps, l’ouvrage a reçu le prix des critiques. Un succès fulgurant. Françoise Quoirez qui à 18 ans ambitionnait d’être romancière, le sera, très tôt, sous le pseudonyme, Sagan, choisi dans l’œuvre de Proust. Le roman choque par un mélange de naïveté et l’absence de tout sentiment moral. En mai, à la Une du Figaro, Mauriac écrit : « […] ce Prix des critiques décerné […] à un charmant monstre de dix-huit ans (dont) le mérite littéraire éclate dès la première page et n’est pas discutable. […] » « Charmant petit monstre », une formule qui fait le tour de Paris, le livre aussi, il sera l’un des plus importants best-sellers de l’après-guerre (plusieurs millions d’exemplaires, dont un million aux Etats-Unis). Il lui ouvrira les portes d’une célébrité jamais démentie. La petite phrase de François Mauriac et l’habilité de René Julliard ne sont pas les seuls boosters de Sagan. D’autres, comme Bénard de Fallois, brillant commentateur de Proust, reconnurent en Françoise Sagan un auteur authentique. Le talent était là, et le point de vue, nouveau, sur le monde, de cette fille de bourgeois cossus qui s’émancipait à l’instar de toute une génération. Mais toute une classe établie fut effarouchée au point de faire de ce premier roman un phénomène, qui poussa un François Mauriac à prendre à partie le ciel (le diable n’était-il pas envoyé sur terre en voiture de sport ?) tandis que ses pairs concluaient à la décadence pendant que la légende prenait son essor.

La jeune romancière avait réussi à décoiffer la France du Président Auriol qui s’embourbait à Dien Bien Phu. Rien n’allait très bien, rien n’allait franchement très mal comparé à la Deuxième Guerre Mondiale, les ministres se succédaient, l’Empire français craquelait, le franc maigrissait, la guerre d’Algérie couvait, on fabriquait les premières bombes atomiques, les luttes de libérations s’annonçaient. Sagan, elle avait enthousiasmé les critiques, scandalisé les bigots (scandale soigneusement entretenu par son éditeur). Dans son premier roman il y est question d’un été brûlant et d’une héroïne de 17 ans qui couche avec un garçon sans en être amoureuse. Elle préfigurait la libération des mœurs d’une génération oisive et désespérée des années 60, deux ans avant la sortie du film : Et Dieu créa la femme, de Vadim, la fièvre Bardot. En 1956 son deuxième roman, Un certain sourire, est encore un succès, et la vie faste continue. Beaucoup de livres suivront, et chaque nouvelle publication retiendra l’attention de la presse et du public.

Françoise Sagan traversait, d’entré de jeu, le monde des valeurs morales avec une totale indifférence sans révolte, sans provocation ni revendication. Ce qui plaît, c’est sa jeunesse, sa liberté, son style souple et léger. Il y avait eu d’autres femmes à l’insolente liberté dont Colette et Simone de Beauvoir, qui obtint cette même année le Prix Goncourt pour Les Mandarins, mais Sagan, c’était autre chose, une jeune fille qui aimait rire, danser, conduire, boire du whisky, faire l’amour et qui écrivait des histoires toutes simples où la morale n’était pas invitée. Elle démolissait, sans lyrisme, sans emphase, la valeur-refuge politiques et culturelles, de droite comme de gauche qui s’affrontaient en France : la sacro-sainte jeunesse enjeu de toutes les quêtes et de tous les embrigadements. Cette jeunesse pour laquelle tout, disait-on, se bâtissait, Françoise Sagan en donnait une image dont on pressentait trop la vérité pour ne pas s’en offusquer.

En 1960 certains prétendaient que le nouveau roman avait démodé Sagan. Mais, elle, elle ignora superbement les batailles (modernité, tradition, engagement, nouveauté...) qui faisaient « rage » dans les cercles littéraires. La théorie n’est pas et ne sera jamais son affaire, pas plus que les écoles et les maîtres « Je ne crois pas aux techniques, ni aux histoires de renouvellement du roman, expliquait-elle. Il y a tout l’être humain à fouiller. C’est une histoire de bûcheron. L’arbre est assez énorme pour qu’on ne passe pas son temps à vérifier la hache… » François Mauriac, académicien, prix Nobel de littérature en 1952 soutiendra encore une fois Sagan. Il l’avait d’abord qualifiée de « charmant petit monstre », puis s’était interrogé sur la nature du charme et sur la réalité de la monstruosité. De la « petite sorcière sur son manche à balai d’or massif », il dira enfin : « Ce qui rend un livre irremplaçable, c’est un certain ton, une certaine vibration, l’art de se faire entendre sans forcer la voix, et même à voix basse. Il y a loin d’un style pauvre à cette phrase devenue presque transparente. Mais il faut qu’au travers on sente la pulsation d’une vie... L’âme, quoi ! »

Le 13 mars 1958 elle épouse l’éditeur Guy Schoeller (qui créera la collection Bouquins chez Laffont, où Sagan aura sa compilation), de 19 ans son aîné. Ils divorceront deux ans plus tard. Elle se remariera en janvier 1962 avec l’américain Robert Westhoff, et aura un fils, Denis, quelques mois plus tard : « Quand on me l’a mis dans mes bras, j’ai eu une impression d’extravagante euphorie. (...) Je sais ce que c’est d’être un arbre avec une nouvelle branche : c’est d’avoir un enfant. » Elle se séparera de son second mari dix ans plus tard et n’aura plus d’autre mari ni d’autre enfant. Elle pouvait aimer des hommes qu’elle quittait du jour au lendemain pour des femmes. Elle a beaucoup hésité entre les genres et ses équations sentimentales comportent toujours plusieurs inconnues. Elle a eu une liaison avec Juliette Gréco. Cette dernière évoque, dans une interview au monde, l’homosexualité féminine et, au passage, rend hommage à son amie Françoise Sagan et à sa relation avec la styliste Peggy Roche. « Combien je connais de femmes homosexuelles qui vivent avec une autre femme et qui au travail le taisent, font semblant. Ça regarde qui ? Le bonheur des gens, l’intimité est la chose la plus belle du monde. À ce titre, Françoise Sagan, qui a été si respectueuse de sa liberté et de celle des autres, est exemplaire. Elle a demandé à être enterrée à Cajarc (Lot), dans le pays où elle est née, qu’elle aimait, avec une femme qu’elle a aimée et qui l’a aimée jusqu’au bout. Sa compagne, Peggy Roche, décédée au début des années 90. »

Pierre et Marie Quoirez, les parents de Françoise, eurent la surprise de voir la porte de leur appartement plastiqué par l’OAS le 23 août 1961. Leur fille avait signé le « Manifeste des 121 » revendiquant le droit à l’insoumission pour les adversaires de la guerre d’Algérie et plusieurs militants lui doivent d’avoir traversé indemnes la clandestinité. Dans Réponse d’où sont extraites la majorité des citations de ce texte, elle dit : « Je ne suis inscrite à aucun parti politique, mais je suis engagée à gauche. Je déteste tuer, s’il y avait une guerre, je m’en irais. Où ? Je ne sais pas... Mais s’il y avait une invasion fasciste, je me battrais. Contre une cause indigne, je me battrais. » En effet, elle avait agit en conséquence. « Au moment de la guerre d’Algérie, quand j’ai vu les ratonnades, les charges de policiers sur le boulevard Bonne-Nouvelle, des Algériens sans armes se faire descendre à coups de mitraillette, j’ai pensé qu’il fallait arrêter ça. Et j’ai agi, je me suis engagée. Pour Djamila Boupacha aussi. »

Elle signera, le 5 avril 1971, le « Manifeste des 343 Salopes » pour le droit à l’avortement libre, mais elle réduira par la suite le MLF à « une manie qu’ont les bonnes femmes de parler en groupe ». Mais pour ce qui concerne l’avortement sa position était sans ambiguïté aucune. « L’avortement ? C’est une question de classe : si vous avez de l’argent, tout se passe très bien, en Suisse ou ailleurs, vous revenez intacte. Si vous n’avez pas d’argent, mais cinq enfants et un mari qui ne fait pas attention, vous devez aller voir la crémière du coin, qui connaît une infirmière, qui connaît... et qui vous sabote ! [...] J’ai signé le manifeste sur l’avortement, c’était efficace et nécessaire. »

Le 19 décembre 1965, Sagan appelle à voter de Gaulle contre Mitterrand avec lequel elle liera un grande amitié plus tard : « J’avais l’impression qu’il était de gauche et que Mitterrand était de droite. » dira-t-elle ultérieurement. Devenu Président de la République française en 1981, François Mitterrand, lui rendait régulièrement visite. Il aimait converser avec elle. Il l’emmena même la romancière en voyage officiel à Bogota (Colombie) en 1985. Un œdème pulmonaire la foudroie à 2 600 mètres d’altitude. Rapatriée en Mystère 50, elle séjourne deux semaines en soins intensifs au Val de Grâce. Mitterrand la réconforte : « La prochaine fois, je vous emmènerai dans un pays plat. »

En mai 1968, elle triomphe au théâtre de l’Odéon. Aux étudiants qui l’accusent d’être venue en Ferrari, elle répond en guise de droit de réponse : « Faux, rectifie-t-elle. C’est une Maserati. » De Mai 68, elle retiendra une bombe lacrymogène lancée chez Régine, mais surtout la liberté : « Quand je pense à mai 1968, c’était formidable. Une liberté comme on n’en a pas connue. le drame, c’est que ce sont les ouvriers, les gens les plus pauvres, qui ont payé le plus cher. Pas les étudiants. Mais il y avait un air de liberté... fou ! 

Sagan rencontra Castro et Sakharov, fit don de ses droits polonais à Solidarnosc comme elle avait autrefois défendu Djamila Boupacha dans L’Express. Sagan disait : « La gauche dont je me réclame souhaite que tout le monde roule en Jaguar. »

Elle avait recherché la compagnie de Sartre. Ils se sont beaucoup vus les deux dernières années de la vie de Sartre (devenu aveugle), principalement à La Closerie des Lilas. Elle s’amusait de tout et de rien en sa compagnie. A la Coupole, où ils déjeunent en tête à tête, Sagan lui coupait sa viande. « On parle comme deux voyageurs sur un quai de gare qui ne vont jamais se revoir », note-t-il un jour en exergue de leur amitié. « Il me manque. J’aimais le tenir par la main et qu’il me tînt par l’esprit. J’aimais faire ce qu’il me disait, je me fichais de ses maladresses d’aveugle, j’admirais qu’il ait pu survivre à la littérature. » Sagan avait écrit en 1979, Lettre d’amour à Jean-Paul Sartre, publiée dans le quotidien Le Matin et dans la revue, L’Egoïste, puis reprise dans Avec mon meilleur souvenir, et dans Répliques (Paris : Quai Voltaire, 1992, p. 63-68, avec des extraits d’interviews sur Sartre, p. 69-73). Un extrait de cette lettre est paru sous le titre « Sartre est né le 21 juin 1905, moi le 21 juin 1935 » dans Le Monde du 26-27 septembre 2004, p. 15. Dans l’émission Campus sur France2 de Guillaume Durand, diffusée 2 le 4 avril 2002, une de ses dernières interview, elle disait, à propos de Sartre : « Il était charmant, […], il n’avait aucune vanité, il était un homme extrêmement gai, il était très rigolo. »

Sagan voulait faire œuvre d’écrivain, elle était devenue un phénomène de société : « Je suis devenue une denrée, une chose : le phénomène Sagan et j’avais honte de moi-même. J’étais prisonnière d’un personnage. Condamnée à vie aux mornes petites coucheries sans pittoresque de personnages imbibés d’alcool, balbutiant des locutions anglaises, lançant de grands aphorismes, et tout aussi privés d’encéphale qu’un poulet de laboratoire. » Dès Bonjour tristesse, Sagan prendra le pas sur ses livres, ses personnages. L’héroïne c’est elle. Le Bottin Mondain et Paris-Match, lui accorderont très tôt une place parmi les rocks stars, les princesses rebelles, les divas. Elle menait une vie privée pleine d’excès et de petits scandales insolents. Au commencement, à 18 ans, l’entrée dans la gloire littéraire avec Bonjour tristesse (« mon boulet » disait-elle) qui ne sortira jamais de la célébrité un demi-siècle après.

Cigale invétérée, Sagan a beaucoup flambé. Elle se moquait des conseils mais a néanmoins suivi un, celui de son père qui, un an après la parution de Bonjour tristesse, Julliard lui ayant appris qu’elle avait 500 millions d’anciens francs devant elle, lui dit : « A ton âge, c’est dangereux, avait tranché Pierre Quoirez. Dépense-les ! » Elle s’y emploie avec ardeur. « Le poids de l’argent t’empêche de prendre de la hauteur. C’est un très bon valet, un très mauvais maître. Et il a autant d’emprise sur ceux qui en ont que sur ceux qui n’en ont pas. Je ne le méprise pas, évidemment, mais je ne l’aime pas non plus. De lui dépend notre possibilité d’être libre. » Dira-t-elle plus tard. Elle gagne, très vite, beaucoup d’argent mais elle en dépense plus encore. Ce qu’elle fera toute sa vie. Elle claquait ses droits d’auteur sur tapis vert, flambait dans les boîtes de Saint-Tropez, le village chic de la Côte d’Azur, dans le midi de la France et conduisait Jaguar et Aston Martin à fond la caisse et pieds nus. Elle joue sa vie sous l’œil de la presse à tapage où elle supplante les altesses sans convaincre l’ensemble de la République des lettres qui lui gardera, pour une part, sa condescendance. Et elle était drôle, légère, faussement futile, très lucide et généreuse. « La gratuité a disparu de nos mœurs, malheureusement. On trouve de moins en moins de gens disposés à agir « pour rien », à accomplir un acte désintéressé, un acte pur - un de ceux qui ont un énorme pouvoir. »

Elle aimait la vie facile, les voitures décapotables et la vitesse « qui aplatit les platanes au long des routes et décoiffe les chagrins », les villas bourgeoises. Elle possédait en Normandie, acquise avec l’argent d’une nuit de casino de Deauville, l’ancienne villa de Sacha Guitry, le manoir du Breuil à Equemauville près d’Honfleur où elle passait des étés à écrire ou à ne rien faire. Vers la fin de sa vie, ruinée et malade, elle il y séjournera encore en tant qu’usufruitière. En juillet 1958, lassée de Saint-Tropez, elle l’avait loué la propriété où ont séjourné jadis Alphonse Allais, Jules Renard, Sacha Guitry et d’autres. Jérôme Garcin raconte, dans Littérature vagabonde, son acquisition par Françoise Sagan : elle gagne à la roulette le 8 août, grâce au chiffre 8, quatre vingt milles francs qu’elle apporte immédiatement, à huit heures du matin, au propriétaire du manoir... avant d’aller se coucher afin d’être en forme pour la nuit prochaine.

Elle sera de tous les défilés de mode, des festivals de cinéma, des courses d’Auteuil, des voyages présidentiels, et même de quelques pétitions retentissantes, comme la « Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie », connue sou le nom du « Manifeste des 121 » et celle en faveur de la législation de l’avortement médiatisée sous le nom du Manifeste « Je me suis fait avorter » . Elle s’essaya à la chanson, au cinéma, à la télévision... Grisée par le succès, les voitures de sport, l’argent, le jeu, la drogue, l’alcool, les nuits chez Castel et Régine, les virées avec Chazot, Gréco et Sartre, les insolations à Roland Garros, elle défraya souvent la chronique mondaine mais aussi, depuis les années 80, la chronique judiciaire avec diverses affaires de drogues, de fraude fiscale et même « d’espionnage » pour le compte du Président de la République François Mitterrand dans le cadre d’un volet de l’affaire Elf, elle qui ne se reconnaissait qu’un seul pouvoir, « et le seul d’ailleurs que j’aime à exercer sur plus d’une personne s’entend », celui de faire rire. Elle était inimitable dans sa façon d’évoquer ses pires démêlés avec la justice. Les impôts : « Des micmacs invraisemblables auxquels je ne comprends rien… » La cocaïne : « Rendez-vous compte, le juge m’a fait venir toutes les semaines à l’Institut médico-légal pour que je fasse pipi dans une éprouvette ! » L’affaire Elf, où elle est accusée d’avoir joué les intermédiaires pour André Guelfi, alias Dédé la Sardine, auprès de François Mitterrand : « Encore cette histoire d’essence ! »

L’opinion publique la prend pour emblème d’une jeunesse désenchantée qui noie sa dépression dans le tapage et les futilités. Elle proteste : « Que les mères de famille se rassurent, je ne suis le porte-drapeau de personne. Toute cette dinguerie manque de bon sens et d’humour. » Le 14 avril 1957 au volant d’une Aston Martin, une voiture de sport décapotable, lancée à 160 km/h, elle est contrainte de freiner brutalement dans un virage, perd le contrôle de sa voiture et s’écrase dans un champ de blé sur la route de Mâcon. Un accident grave qui a nécessité plus d’une demi-heure aux secours pour la désincarcérer , un prêtre a même été appelé sur les lieux pour lui administrer les derniers sacrements… Elle s’en sortira avec 11 côtes cassées, une longue et pénible convalescence mais tout cela le lui fit pas perdre le goût de la vitesse. Les journaux publient sous tous les angles les photographies du luxe déchiqueté par la reine de la jeunesse dorée et titraient « Françoise Sagan sortira-t-elle du coma dans un mois, dans un an ? » Sagan, hospitalisée pendant des semaines, publiera en 1964 le journal de cet épisode : « Toxiques » Elle y raconte comment, pour calmer des souffrances, on lui a administré des doses importantes de calmants et comment ces drogues ont créé une accoutumance dont elle ne parviendra jamais à se défaire.

En 1986, les affaires de stupéfiants se suivent et se ressemblent. Devant la justice, Sagan réclame le droit de s’autodétruire. Amendes, mois de prison avec sursis, mauvaise publicité… Les intellectuels prennent sa défense, mais une partie de la France la condamne. Elle consommait, sans modération, drogues (en février 1995, elle avait été condamnée à un an de prison avec sursis et à une peine d’amende pour usage et cession de cocaïne) et alcool. En février 2002, c’est la fraude fiscale en marge de l’affaire Elf qui lui vaut une peine d’un an d’emprisonnement avec sursis.

« J’ai toujours eu envie de vivre et d’écrire. Et j’ai eu le pot d’y parvenir » disait Françoise Sagan en 1998. Mais avant d’écrire, elle avait, aussi, beaucoup lu : « Quand j’avais 15 ans, je bondissais sur tout ce qui était imprimé, c’était un réflexe. c’étaient les mots, les mots, les mots, comme dirait Sartre. Je suis restée quatre ans dans un chalet montagnard, près de Grenoble. J’étais malade, fatiguée, anémiée. C’est alors que j’ai beaucoup lu : Nietzsche, Gide, Sartre, Dostoïevski, tous les Russes en général. Beaucoup de poèmes, Shakespeare, Benjamin Constantin. C’était à l’époque du maquis dans le Vercors. Sur le plan littéraire, la découverte de Proust et de Sartre fut essentielle ; après, il y a eu Dostoïevski, Stendhal, certains Faulkner. Dans ce domaine, je suis extrêmement classique. Parmi les écrivains contemporains, j’admire le talent de beaucoup : Simone de Beauvoir, « L’Invitée » notamment, l’oeuvre de Marguerite Duras, les premiers livres de Françoise Mallet-Joris, Yves Navarre, Malraux, mais il en est un seul qui ne m’a pas trompée, c’est Sartre. » Pourquoi écrivait-elle ? Parce qu’elle n’avait jamais eu d’autre envie que « vivre et écrire » de préférence assise dans son lit ou allongée sur un tapis. Elle était impatiente devant l’acte d’écrire : « Destin étrange, que celui de l’écrivain. Il doit se mener les rênes courtes, à un pas bien accordé, l’échine droite, alors qu’idéalement il devrait faire le cheval fou, crinière au vent, gambadant par-dessus des fossés ridicules, telles la grammaire, la syntaxe ou la paresse, cette dernière étant une haie gigantesque… Voleur volé, arroseur arrosé, c’est notre lot. Les pires brimades ne peuvent jamais venir que de nous-mêmes. » Sagan parlait de ses romans comme de bolides parfois capricieux au démarrage : « Au début d’Un peu de soleil dans l’eau froide, j’ai buté sur le personnage féminin, que je ne parvenais à définir, et puis vroum… » Mais rien n’avait jamais entamé son besoin de noircir des pages : « Ecrire est la seule vérification que j’ai de moi-même, dit-elle. J’ai toujours l’impression d’aller à un échec relatif. C’est à la fois fichu et gagné. Désespérant et excitant. » Que préférait-elle ? « Ce que je préfère au monde, c’est le roman. On se crée une famille dans laquelle on vit pendant deux ou trois ans. La nouvelle, c’est un gros Boeing avec des tas de gens dedans et auxquels on s’attache pendant le temps du voyage. Un roman, c’est un voyage au long cours comme autrefois. »

Sagan produira (cf. biographie ci-dessous) une cinquantaine de titres : 30 millions de livres vendus en France, des traductions en 15 langues. Ses choix d’écriture épousaient son indifférence morale. Elle racontait des histoires d’amour, généralement triangulaires, où les amants s’ingénient à se tourmenter, des intrigues mineures avec des phrases sublimes. Les hommes sont volages et plutôt enfantins, les femmes plutôt averties. Les contingences matérielles comptent peu. Les personnages qu’elle décrivait étaient ceux qui l’entouraient et parfois elle-même : riches, libres, tentant de plaire pour échapper à la tristesse, les cœurs battent, les corps exultent ou se taisent sous les sirènes du désenchantement. Des romans, pièces de théâtre, scénarios, biographies... Dans Avec mon meilleur souvenir, elle évoque ses rencontres et ses amis, Jean-Paul Sartre, Juliette Gréco, Orson Welles, Noureev, Tennessee Williams, François Mitterrand. Elle parle d’elle-même, de son enfance, de sa grand-mère et son grenier plein de bouquins. Elle abordera également la mise en scène de cinéma dans les années 70, et ce sera complètement raté, et ça n’aura aucune importance. Celle qui n’était membre d’aucun jury, candidate à rien, n’aura aucune décoration « Je n’aime pas me faire estampiller » et ne recevra que deux récompenses littéraire : le prix des critiques, pour ses débuts, et celui de la fondation Pierre de Monaco.

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Bibliographie

- Bonjour Tristesse, roman, Ed. René Julliard, 1954. Porté à l’écran par Otto Preminger en 1957.
- Un certain sourire, roman, Ed. René Julliard, 1956
- New York, nouvelles, Ed. René Julliard, 1956
- Dans un mois dans un an, roman, Ed. René Julliard, 1957
- Le Rendez-vous manqué, théâtre, Ed. René Julliard, 1958
- Aimez-vous Brahms ?, roman, Ed. René Julliard, 1959
- Château en Suède, théâtre, Ed. René Julliard, 1960. Prix du brigadier, en 1960, pour Château en Suède au Théâtre de l’Atelier Remis au restaurant le Petit Pont.
- Le rigolo, théâtre, Ed. René Julliard, 1960
- Les merveilleux nuages, Ed. René Julliard, 1961
- Les violons parfois, théâtre, Ed. René Julliard, 1961
- La robe mauve de Valentine, théâtre, Ed. René Julliard, 1963
- Landru, scénario télé, 1963
- Bonheur, impair et passe, théâtre, Ed. René Julliard, 1964
- Toxiques, journal, Ed. Julliard, 1964
- La Chamade, roman, Ed. Julliard, 1965
- Le cheval évanoui, théâtre, Ed. René Julliard, 1966
- Le Garde du coeur, roman, Ed. Julliard, 1968
- Un peu de soleil dans l’eau froide, roman, Ed. Flammarion, 1968
- L’Echarde, théâtre, Ed. Flammarion, 1970
- Un piano dans l’herbe, théâtre, Ed. Flammarion, 1970
- Des Bleus à l’âme, roman, Ed. Flammarion, 1972
- Il est des parfums, théâtre, Ed. Dullis, 1973
- Un profil perdu, roman, Ed. Flammarion, 1974
- Encore un livre, scénario de film, 1974
- Brigitte Bardot, biographie, Ed. Flammarion, 1975
- Réponses, entretiens, Ed. Pauvert, 1975
- Des yeux de soie, nouvelles, Ed. Flammarion, 1975
- Le lit défait, roman, Ed. Flammarion, 1977
- Le sang doré des Borgia, scénario télé, 1977
- Il fait beau jour et nuit, théâtre, Ed. Flammarion, 1978
- Les fougères bleues, nouvelles, Ed. Flammarion, 1979
- Le chien couchant, roman, Ed. Flammarion, 1980
- Musique de scène, nouvelles, Ed. Flammarion, 1981
- La Femme fardée, roman, Ed. Ramsay, 1981
- Avec mon meilleur souvenir, mémoires, Ed. Gallimard, 1984
- De Guerre lasse, roman, Ed. Gallimard, 1985
- La maison de Raquel Vega, nouvelles, Ed. La Différence, 1985
- Un sang d’aquarelle, roman, Ed. Gallimard, 1987
- L’excès contraire, théâtre, Ed. Gallimard, 1987
- Sarah Bernhardt, biographie, Ed. Robert Laffont, 1987
- Avec mon meilleur souvenir, Ed. Gallimard, 1988
- La sentinelle de Paris, Ed. Robert Laffont, 1988
- Au marbre, chroniques 1952-1962, Ed. La désinvolture, 1988
- La laisse, roman, Ed. René Julliard, 1989
- Un orage immobile, roman, Ed. Ramsay, 1989
- Les faux-fuyants, roman, Ed. René Julliard, 1991
- Répliques, entretiens, Quai Voltaire, 1992
- ...Et toute ma sympathie, mémoire, Ed. Julliard, 1993
- Un chagrin de passage, roman, Ed. Plon, 1993
- Le Miroir égaré, roman, Ed. Plon, 1996
- Derrière l’épaule, mémoire, Ed. Plon, 1998
- Correspondance George Sand / Alfred de Musset, 2002

Lire aussi la biographie de Sagan, par Sophie Delassen.

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Commentaires (sans les données personnelles de l’auteur du message) et réponses laissés sur le blog « Tinhinane ».
(1) rougelamer, le mardi 1 novembre 2005 à 16 h 39 : Grace aux citations c’est vraiment vivant. J’ai le droit de demander pein de citations aussi pour M. mannoni et F. d’eaubonne ?

Rép. de Taos à rougelamer, le mercredi 2 novembre 2005 à 12 h 59 : Je vais faire de mon mieux, mais je ne suis spécialiste d’aucun de ces personnages dont je me contente, pour l’instant, d’assembler quelques fragments d’histoire que je mixe au mieux. Les citations préservent en partie des "spéculations" et interprétations "hasardeuses", je les privilégie autant que possible. Amitiés

(2) Harry Migchelbrink, le jeudi 12 avril 2007 à 15 h 45 : Le nom du fils de Françoise Sagan est Denis, pas David

Rép. Rép. de Tinhinane, le vendredi 13 avril 2007 à 14 h50 : Bonjour Harry. Merci pour votre message. Grâce à vous cette erreur est corrigée. Très cordialement.

notes bas page

[1 « La désertion, une aventure terrible », interview de Françoise Sagan, texte paru en allemand dans « Der Splegel ».

« La tristesse et Françoise Sagan, jeune divorcée de 25 ans, sont de vieilles connaissances. Ses romans - « Bonjour Tristesse », « Un certain sourire », « Aimez-vous Brahms », dont des millions d’exemplaires ont été vendus de par le monde, décrivent un libertinage nonchalant, un peu las, pas même provocant, mais fait d’occasions exploitées par des gens riches, jeunes ou non, qui n’ont pas voulu les refuser. Ces livres - intelligents - sont rien moins que moraux et, à cause de cela, passent (à tort ou à raison, qui le sait ?) pour une évocation des sentiments d’une jeunesse qui ne se sent soulevée ni par les appels patriotiques ni par la cloche olympique - sauf pour regarder les exploits sportifs à la télévision. Lorsque récemment un tribunal français a prononcé des peines sévères contre des intellectuels qui avaient aidé les Algériens, 244 artistes et intellectuels français ont signé un manifeste condamnant la guerre d’Algérie et donnant une absolution morale aux soldats français qui refuseraient de faire cette guerre. L’une des signataires de ce manifeste fut Françoise Sagan. Sa signature n’est nullement, assure-t-elle, une profession de foi politique, mais c’est la protestation d’une « apolitique » qui estime naïvement que l’absurde est absurde. »

SPIEGEL : Françoise Sagan, vous avez, comme beaucoup d’autres écrivains, artistes, professeurs — 121 a l’origine, plus ensuite — intellectuels français de gauche, signé une déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie. Cette déclaration a été faite en relation plus ou moins directe avec le procès Jeanson. Dans ce procès, des citoyens français, pour la plupart membres des milieux intellectuels de gauche parisiens, ont été accusés d’avoir fourni une aide active au F.L.N., pour des raisons morales et politiques et, comme l’a dit la défense, par conviction. En signant cette déclaration, vous avez vous aussi exprimé une opinion politique et morale. Pourquoi avez-vous signé If Manifeste ?

Françoise Sagan : D’abord pour une raison, si vous voulez, assez sentimentale et qui remonte assez loin. Je veux dire que depuis cinq ans j’entends parler des actes de violence et des choses qui se passent en Algérie. Pour des raisons personnelles — en ce sens que j’ai des amis, de jeunes Français, qui ont été en Algérie, ont participé à la guerre et ont été tués. En outre, j’ai la conviction que la guerre d’Algérie est une guerre qui ne peut être que perdue — et qu’il ne sert à rien de la prolonger. C’est terrible de la prolonger, car chaque jour des vies humaines sont mises en jeu, aussi précieuses d’un côté que de l’autre... je parle des Français, car la France est ma patrie ; mais aussi de beaucoup d’Algériens qui souvent... qui souvent sont très sincères. Et en outre je suis contre le colonialisme. Le Manifeste était, dans une certaine mesure, autre chose. C’était un document extrêmement violent, extrêmement provocateur, et peut-être propre à secouer cette espèce d’indifférence qui semblait régner en France.

SPIEGEL : Si nous avons bien compris, votre première réaction a été d’ordre sentimental. Ensuite -ou peut-être en même temps- vous avez formulé une opinion politique. Ou bien avez-vous quelque chose comme une attitude politique de base, puisque vous faites partie de la famille des « Intellectuels de gauche » ?

Françoise Sagan : Je ne crois pas appartenir à cette famille. Vous savez, je n’éprouve absolument aucun goût pour la politique. La politique ne m’intéresse en aucune façon. Ces choses ne m’inspirent aucune passion.

SPIEGEL : Certes, mais le seul fait que vous soyez contre le colonialisme signifie que, par morale, vous avez pris position politiquement.

Françoise Sagan : Ouï.

SPIEGEL : Vous avez donc, en quelque sorte, agi politiquement en tant que moraliste ?

Françoise Sagan : Oui, pour des raisons morales et parce que, oui, parce qu’il s’agit d’un procès où les accusé risquaient de sévères peine de prison. Il y avait peut-être une chance que nous puissions les aider...

SPIEGEL : Sans la prise de position d’un grand nombre d’intellectuels, écrivains, artistes, le procès Jeanson serait peut-être resté dans l’ombre ou se serait déroulé à huits clos. Mais vous vous avez signé en même temps une déclaration qui postule le droit à l’insoumission. Cela, c’est beaucoup plus. Prenons le cas d’un soldat : le Manifeste que vous avez signé le place devant des problèmes importants, des problèmes de conscience.

Françoise Sagan : Oui, sans aucun doute.

SPIEGEL : Lancer un appel à l’insoumission militaire n est certainement pas une chose à faire à la légère...

Françoise Sagan : Certainement pas.

SPIEGEL : …et vous connaissez la lettre d’un soldat français en Algérie, publiée par l’hebdomadaire l’« Express » où ce soldat se prononce contre la désertion. Par « crainte d’un scandale » il est vrai. Le directeur de l’« Express » Jean-Jacques Servan-Schreiber, déclare que la désertion est « une aventure individuelle désespérée », une « impasse pour l’individu et la nation ».

Françoise Sagan : Moi aussi je crois que la désertion est une impasse une aventure terrible, et je ne conseillerais à aucune de mes connaissances sous les drapeaux de déserter. Mais il ne s’agit pas de donner des conseils, d’influencer. Il s’agit de dire que dans une guerre comme celle-ci, le soldat qui déserte n’est pas un lâche, mais peut-être même le contraire d’un lâche.

SPIEGEL : Nous comprenons parfaitement votre point de vue. Mais un soldat, cependant, doit d’abord obéir. En Allemagne il y a eu durant la dernière guerre, de semblables cas de conscience. En général, le soldat a suivi son devoir d’obéissance militaire ; il n’a pas refusé d’obéir bien qu’il y aurait eu suffisamment de raisons pour cela. Une telle attitude est exceptionnelle dans l’armée, car toute hiérarchie militaire est bâtie sur l’obéissance.

Françoise Sagan : Oui, je sais que cela comporte une terrible responsabilité. C’est pourquoi je vous dis que je ne conseillerais jamais directement à un soldat de déserter. Mais je trouve que lorsqu’un jeune homme éprouve de la répugnance pour cette guerre et qu’il a assez de... disons, de force intérieure pour supporter qu’on le traite de lâche et de déserteur, il a absolument le droit d’agir de la sorte...

SPIEGEL : Vous savez que dans la guerre d’Algérie il s est passé, des deux côtés, des choses difficiles à admettre.

Françoise Sagan : Je le sais très bien.

SPIEGEL : Les rebelles algériens ont organisé et perpétré des attentats, commis des atrocités ; mais il est vrai qu’en six ans de guerre il y a eu environ 700.000 Algériens tués, que — comme l’a expliqué la défense au procès Jeanson — des enfants algériens sont morts de faim dans les camps de regroupement. Il est vrai qu’il y a eu des tortures et environ 3.000 disparus dont les neuf dixièmes, selon le témoignage de Paul Teitgen, ancien membre de la Commission d’Enquête sur l’Algérie, ont été assassinés.

Françoise Sagan : Depuis que j’ai signé le Manifeste, je reçois des lettres de menaces et d’injures venant de gens qui... je comprends très bien leur point de vue ; mais toute discussion est impossible. Ces Français d’Algérie, qui sont établis en Algérie depuis des années, qui ont travaillé dur... Je parle des petits colons qui ont cultivé leur terre, ont vu leurs femmes, leurs frères, leurs amis assassinés ou tortures par les Algériens. Comment pourraient-ils approuver ou supporter qu’en France... qu’on dise là-bas que ce ne sont pas eux, mais les autres qui ont raison ? Ce serait insupportable ! Entre eux et nous il n’y a pas de discussion possible... Je comprends très bien leur point de vue, il est absolument humain. On ne peut rien y changer. Ils m’envoient des lettres d’injures ou de menaces. Que dois-je en faire ? C’est...

SPIEGEL : Vous avez certainement appris que les associations d’anciens combattants ont annoncé, dans une conférence de presse, que Sartre, Simone de Beauvoir et Françoise Sagan n’appellent pas la jeunesse française au pacifisme, mais ont essayé de la mettre au service de l’ennemi.

Françoise Sagan : C’est absolument faux ! De ma vie, jamais je n apporterais une aide... une aide matérielle à la guerre pour qui que ce soit.

SPIEGEL : Mais c’est ce que pensent ces gens.

Françoise Sagan : C’est sans doute parce que le Manifeste était rédigé en termes très violents. C’était avant tout un Manifeste de la provocation, et les adversaires diront ce qu’ils voudront, cela ne m’empêchera pas... de tout faire pour empêcher que le sang coule, des deux côtés.

SPIEGEL : Nous avons cité cette opinion pour montrer que le patriotisme réclame aussi ses droits. Mais il faut naturellement savoir ce qu’on entend par-là.

Françoise Sagan : Ici, patriotisme semble synonyme de pouvoir, et ceci ne me semble pas très réjouissant... Pour moi, en tant que patriote, la France est un pays libre, où on ne torture pas, où on n’assassine pas les gens, où on ne fait pas la guerre qui demande des victimes et ruine l’économie... et pourtant n’a pas de fin.

SPIEGEL : Nous savons que Sartre a déclaré, dans une lettre au Tribunal Militaire, que — si on le lui avait demandé — il aurait lui aussi aidé le F.L.N. en trans-portant par exemple des valises de tracts ou de l’argent. Et il l’aurait fait, comme il le souligne expressément, « sans hésitation ».

Françoise Sagan : Je sais que Sartre a écrit cela.

SPIEGEL : L’auriez-vous fait aussi ?

Françoise Sagan : Non.

SPIEGEL : Pourquoi pas ?

Françoise Sagan : Parce que je ne peux pas m’imaginer que je pourrais aider à la mort d’un homme.

SPIEGEL : Le point de vue de Sartre signifierait donc qu’on prend activement parti dans la guerre d’Algérie, et qu’on apporte une aide effective dans cette guerre.

Françoise Sagan : Certainement. Mais je crois que Sartre a voulu développer son idée jusqu’à l’extrême. Sa déclaration doit être prise dans un sens abstrait plutôt qu’autrement. Je ne veux pas l’affaiblir, mais j’ai l’impression que Sartre voulait être impliqué aussi complètement que possible ; dans cette affaire... Il fait tout pour provoquer, et cela c’est plutôt du courage qu’autre chose.

SPIEGEL : Il avait aussi parlé dans sa lettre d’un « éveil de l’intelligence française » et il veut dire par là apparemment un éveil lié à ce Manifeste. Croyez-vous qu’il existe une gauche intellectuelle française –c’est à elle que Sartre se réfère- dans le sens d’une communauté politique et un tel sentiment de solidarité politique ?

Françoise Sagan : Je crois qu’il n’y avait rien de tel jusqu’à présent chez les intellectuels français, que cela serait plutôt né après la signature du Manifeste… et que beaucoup se sont a maintenant éveillés de leurs indifférences.

SPIEGEL : Votre confrère écrivain et actuel ministre André Malraux se compte pourtant parmi ces Français, ces intellectuels de gauche dont nous parlons.

Françoise Sagan : Oui, mais c’est autre chose. Malraux est Malraux, ce qui est certainement digne d’éloges, mais il ne bouge pas.

SPIEGEL : De là le scepticisme, savoir si cette gauche représente une force politique réelle. Mais avec le manifeste elle a en tout cas fait une apparition, elle a agi.

Françoise Sagan : Oui, c’est juste. L’appel a complètement réveillé les gens. Il a ranimé des amitiés qui étaient plus ou moins éteintes. Vous savez à quel point les notions politiques me sont étrangères, que je sais très peu de chose sur la droite et la gauche.

SPIEGEL : Le régime actuel en France n’est-il pas très proche de la dictature, n’est-ce pas sur une voie qui pourrait conduire, par une forme intermédiaire ou préparatoire, à une sorte de fascisme ?

Françoise Sagan : Non, je ne crois pas, du moins pas encore… Mais les premiers pas vers le fascisme ont été faits durant ces dernières semaines, si vous voulez, en relation avec les mesures prises à cause du Manifeste. On arrête des gens parce qu’ils ont exprimé une opinion. Ce sont les premiers pas, et le danger subsiste que ce ne soient pas les derniers.

SPIEGEL : Vous connaissez l’opinion du Général Salan sur la question algérienne ?

Françoise Sagan : Non.

SPIEGEL : Il dit : Je n’hésite pas à affirmer que le soulèvement spontané du 13 mai et le référendum qui a suivi ont fait définitivement de l’Algérie une terre française ?

Françoise Sagan : Ceci me semble absolument grotesque. Si c’est vrai, si l’Algérie est française, si tout le monde est d’accord que l’Algérie est terre française, pourquoi alors y a-t-il cette guerre interminable ? Que cela signifie- t-il ? Il y a des gens qui disparaissent, tous les jours on en tue, et on n’en finit pas des bombes, des attentats et des opérations militaires. Bref, l’Algérie est un pays où il a la guerre. Et lorsqu’un pays a la population relativement si faible se trouve en guerre contre une puissance armée, cela signifie qu’il y a probablement là-bas une force de résistance intérieure contre l’occupation.

SPIEGEL : Vous parlez au nom de la jeunesse française ?

Françoise Sagan : Non, je ne parle en aucune façon au nom d’une jeunesse quelle qu’elle soit, je parle uniquement en mon nom.

SPIEGEL : Vous voulez dire que le point de vue que vous soutenez n’est pas celui que soutient l’ensemble de la jeunesse française ?

Françoise Sagan : Je ne sais pas.

SPIEGEL : Mais vous appartenez à une certaine jeunesse française, dont vous avez en partie exprimé l’attitude envers la vie ?

Françoise Sagan : Je ne le sais pas, je ne le sais absolument pas. Je crois qu’on a toujours tort de faire d’écrivains les représentants d’une génération. Cela c’est du verbiage, car chacun est différent de chacun.

SPIEGEL : En signant le Manifeste, vous n’avez donc agi que de votre propre gré et sous votre propre responsabilité ?

Françoise Sagan : J’ai agi spontanément et en même temps j’ai émis un jugement. J’ai aussi écouté mes amis qui ont été en Algérie et qui sont revenus profondément horrifiés.

SPIEGEL : La police a-t-elle perquisitionné chez-vous ?

Françoise Sagan : Non. On a simplement voulu savoir si j’avais vraiment signé le Manifeste.

SPIEGEL : On n’a rien voulu savoir d’autre ?

Françoise Sagan : Non, non. On a dressé un procès-verbal. Rien d’autre.

SPIEGEL : Il fallait du courage pour opposer une signature qui pouvait vous apporter jusqu’à trois ans de prison ?

Françoise Sagan : Je n’étais pas précisément joyeuse, mais qu’aurais-je pu faire d’autre ?

SPIEGEL : Du reste vous avez signé assez tard. Pour quelle raison ?

Françoise Sagan : Je voudrais dire… Vous savez, la formulation du texte me gênait un peu.

SPIEGEL : A cause de son aspect violent, comme vous dites ?

Françoise Sagan : A cause de la formule « aide au FLN », appui et aide aux algériens opprimés.

SPIEGEL : Vous avez hésité pour des raisons patriotiques, peut-être pas par patriotisme au sens traditionnel, cependant par sentiment qui n’est pas très loin du patriotisme ?

Françoise Sagan : Oui, j’ai hésité car… je dis encore une fois, parce que je ne voulais pas, par ma signature, tirer sur des Français, ni aider à le faire. Mais j’ai signé quand j’ai appris que mes amis étaient inculpés ou ont été chassés de leur poste… Cela m’a tellement touchée que j’ai pensé que toutes les sortes de provocations étaient peut-être bonnes pour réveiller la conscience endormie des gens.

SPIEGEL : Avez-vous une opinion sur de Gaulle lorsqu’il est revenu au pouvoir ? Etiez-vous pour ou contre de Gaulle ?

Françoise Sagan : Vous savez, à l’époque je n’avais simplement pas le temps de penser à des choses de ce genre ; je me trouvais dans une période plutôt agitée de ma vie… mais quand j’ai lu ce qu’il a écrit, ce qu’il a dit, j’ai été très favorablement impressionnée, j’ai pensé que maintenant tout allait s’éclaircir.

SPIEGEL : Vous avez vu en de Gaulle quelque chose comme Jeanne d’Arc ?

Françoise Sagan : Oui, je l’ai vu un peu comme Jeanne d’Arc.

SPIEGEL : Le voyez-vous toujours ainsi ?

Françoise Sagan : Je crois... qu’il est peut-être... un peu... peut-être est-il quelque chose comme Jeanne d’Arc, et peut-être a-t-il la même mentalité que Jeanne d’Arc, mais je crains... je crois, que — qu’il se soit peut-être un peu égaré.

SPIEGEL : Madame, nous vous remercions de cet entretien.

[2La romancière rédigea (pour Jérôme Garcin, « Le dictionnaire », Ed. François Bourin, 1988) sa notice nécrologique : « Fit son apparition en 1954 avec un mince roman, Bonjour Tristesse, qui fut un scandale mondial. Sa disparition, avec une vie et une œuvre agréablement bâclées, ne fut un scandale que pour elle-même ».