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Georges Gurvitch, signataire du "Manifeste des 121"

Bref résumés (biographie et bibliographie) relatifs à Georges Gurvitch, par Taos Aït Si Slimane

Texte initialement publié sur "Tinhinane", le dimanche 26 mars 2006 à 00 h 13.

« La démocratie ce n’est pas le règne du nombre, c’est le règne du droit » G. Gurvitch

Georges Gurvitch est né en 1894 à Novorossisk, en russie. Il est décédé le 12 décembre 1965 (merci Kadir -commentaire ci-dessous- pour les précisions).

De 1912 à 1914, il se consacre à une formation juridique. En 1915, il obtient la médaille d’or d’un concours universitaire avec son mémoire « La doctrine politique de Théophan Prokopovitch et ses sources européennes : Grotius, Hobbes et Pufendorf. »

En 1917, Gurvitch est actif dans un groupe d’étudiants contestataires qui défend une position en marge des mencheviks, des libertaires et des bolcheviks. Ses engagements politiques ne l’empêchent pas de passer son agrégation en 1918, année où il est nommé assistant à l’Université de Petrograd (qui deviendra Leningrad). En 1919, à 25 ans, il est appelé à l’Université de Tomsk en qualité de professeur. Son opposition au traité de Brest-Litovsk et ses prises de position en faveur de l’autogestion le poussent à quitter l’Union Soviétique dès 1920 pour Prague, où il enseignera à la Faculté de droit de 1921 à 1924.

En 1925, Gurvitch arrive en France. Il prend la nationalité française en 1929. Il donne, de 1927 à 1929, des cours libres à la Sorbonne, qui débouchent sur sa première publication en français, « Les tendances actuelles de la philosophie allemande », en 1930. La philosophie n’est pas pour autant son unique préoccupation. Il se consacre principalement à ses travaux sur le droit social. Particulièrement intéressé par la théorie et la sociologie du droit, il participe à cette époque à la naissance des « Archives de philosophie du droit et de sociologie Juridique » (premier numéro en 1931 et dernier en 1940). Il en sera, dès 1936, le sous-directeur du comité de publication. Il devient également le secrétaire général de « l’Institut international de philosophie du droit et de sociologie Juridique », dont il participe à la fondation en octobre 1933. En 1935, il défend sur un plan philosophique ses thèses sur le droit social dans son ouvrage « L’Expérience juridique et la Philosophie pluraliste du droit ». Il publiera en 1937, un livre traitant du rapport entre la sociologie de la vie morale et la philosophie morale, avant de s’orienter définitivement vers la sociologie théorique avec un article, « Essai d’une classification théorique des formes de sociabilité » (1938), suivi la même année de ses Essais de sociologie.

Après un enseignement de philosophie à Paris au Collège Sévigné (cours privé, laïque) et une brève suppléance d’enseignement de sociologie à l’Université de Bordeaux, il est nommé en 1935 à l’Université de Strasbourg, où il succède à Maurice Halbwachs.

Exilé pendant la guerre, à New York, il travaille avec la New School for Social Research. Sous l’influence de la sociologie juridique américaine, il retravaille sa sociologie du droit et publie, en 1942, « Sociology of Law ». Il participe, durant cette période, à la fondation de l’École libre des Hautes Études à New York, dont il dirige l’Institut français de sociologie et anime le « Journal of Légal and Political Sociology » (1942-1947). Son contact avec la sociologie américaine lui apparaître la nécessite d’établir une jonction entre la sociologie théorique et la recherche empirique américaine, envers laquelle il se montre très critique. Le recueil sur La sociologie au XXe siècle, qui paraît sous sa direction en 1945 aux États-Unis et en France, a pour but, au-delà d’un bilan sociologique, de promouvoir une telle réflexion. C’est autour de lui que s’élabore, après 1945, la « seconde fondation de la sociologie française ». Jusque là, difficilement distincte de la psychologie sociale et de la philosophie, dont elle formait un des certificats, la sociologie n’était représentée que par quelques postes à Paris, Bordeaux, Strasbourg.

Gurvitch publie, en 1944, à New York sa Déclaration des droits sociaux. Ce texte précède de peu son retour en France en 1945, date à laquelle il retrouve son enseignement de sociologie à Strasbourg. Il lance dès 1946, les « Cahiers internationaux de sociologie », première revue depuis la disparition des « Annales de sociologie », publiés avec l’aide du CNRS et de l’EHESS, ces Cahiers rassemblent chaque semestre l’ensemble des informations susceptibles d’éclairer sur les nouvelles orientations de la théorie et de la pratique sociologiques.

En 1946, entouré d’Henri Lévy-Bruhl et Gabriel Le Bras, assisté au secrétariat par Yvonne Halbwachs, la veuve de Maurice, Georges Gurvitch fonde, dans le cadre du CNRS, le Centre d’études sociologiques (CES) qui se dote dès le départ d’une bibliothèque constituée à partir d’un fond initial d’ouvrages de sociologie américaine rapporté des Etats-unis par Georges Gurvitch et d’une partie de la bibliothèque personnelle de Maurice Halbwachs, léguée par son épouse. Désignée officiellement comme « bibliothèque de sociologie du CNRS » en 1986, elle a été rattachée à l’Institut de Recherche sur les Sociétés Contemporaines (IRESCO) implanté rue Pouchet. Fermée en avril 2003 pour restructuration, elle est devenue depuis le 1er septembre 2004, une unité propre de service du CNRS.

En 1949, Gurvitch est nommé à la Sorbonne et abandonne la direction du CES. L’année suivante, il est élu à l’École Pratique des Hautes Études, où il favorisera l’expansion des sciences sociales. Il se consacre dès lors à son enseignement et à la direction des publications qu’il anime dont les « cahiers internationaux de la sociologie » dont il confiera la direction, quelques mois avant sa mort, à Georges Balandier.

Le CES, installé en 1951 avec l’EPHE rue de Varenne, se transforme, sous la direction de Friedmann qui a succédé à Gurvitch, en un véritable laboratoire, lançant des enquêtes de terrain, constituant des groupes de recherche, tandis que Gurvitch, nommé à la Sorbonne, lance aux Puf la « Bibliothèque de sociologie contemporaine », et dirige la version française d’un « Traité de sociologie » qui fera longtemps autorité. Jean Stoetzel, professeur en Sorbonne en même temps que Raymond Aron, devient directeur du CES en 1956. À l’Université, un tournant essentiel est pris avec la création en 1958 d’une licence de sociologie, qui devient discipline académique à part entière. La même année, Gurvitch fonde fonde avec H. Janne l’Association des sociologues de langue française (AISLF), dont il assumera la présidence jusqu’à sa mort. S’appuyant sur un système de publications, les éditions Anthropos en renfort des Puf, se démultipliant par la fondation de plusieurs revues à côté des Cahiers internationaux de sociologie, notamment la Revue française de sociologie en 1960.

L’activité scientifique de Georges Gurivitch ne le détourne pas des préoccupations sociales et politiques. Le professeur Gurvitch prend publiquement position en faveur des pays colonisés et signe, en 1960, la « la déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie », connue sous le nom du « Manifeste des 121 ». Un mois après la publication du manifeste, il reçoit la lettre ci-dessous. En 1962, les menaces dont il a fait l’objet sont mises à exécution. Un attentat à la bombe arrache la porte de son appartement, traumatise profondément sa femme et provoque chez lui la crise d’infarctus qui l’emporte trois ans après.

Paris, le 6 novembre 1961

Monsieur,

Pour la deuxième fois en quelques jours, nous trouvons votre signature au bas d’une adresse concernant les affaires d’Algérie, à côté de celles des Schwartz, des Sartre et autres 121 qui, il y a quelque temps, avec une lâcheté insigne - car ils ne craignaient rien, ou peu de chose, pour eux-mêmes - incitaient les jeunes Français à l’insoumission et à la désertion, au risque de les engager dans les plus dangereuses aventures.

Nous n’admettons pas que VOUS, vous vous mêliez de ces questions :

VOUS, Français de FRAÎCHE DATE (1938, si nous sommes bien informés),

en réalité MÉTÈQUE, venu du fin fond de la Mer Noire,

et par-dessus le marché, JUIF.

JUIF ERRANT qui a traîné sa besace dans tous les pays d’Europe.

FUYARD en Amérique pendant la guerre, au lieu de vous battre et de vous enrôler dans la Résistance comme ont fait la plupart des nôtres, - lâche, toujours lâche.

La discrétion la plus élémentaire, le tact le moins délicat auraient dû vous empêcher d’intervenir dans des questions qui ne sont nullement de votre compétence, métèque, Juif et fuyard ! ! ! et ne regardant que les vrais Français ; sans compter que, si vous désirez (comme tout le monde) la fin de la guerre d’Algérie, il vaudrait mieux aller le dire aux fellaghas qui tuent, égorgent et violent. Mais, pour cela, il faudrait avoir un peu de courage et, triple lâche que vous êtes, vous en êtes incapable.

Vous n’avez pas su VOUS TAIRE : votre impudence effrontée sera châtiée.

L’O.A.S. s’en chargera.

O.A.S. (Section Paris R.G.)

Texte publié dans l’Express du 9 novembre 1961 avec le commentaire ce : « Le professeur Gurvitch, né en Russie, naturalisé français en 1928, a fait toute la guerre de 39-40 aux avant-postes de la ligne Maginot. Révoqué par Vichy, en octobre 1940, de son poste à l’Université de Strasbourg, il a enseigné, de 1941 à 1945, aux Universités de Harvard et de Columbia, où il fut un supporter actif de la France libre. Il est professeur de sociologie à la Sorbonne »

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Bibliographie de Georges Gurvitch

- La doctrine politique de Théophan Prokopovitch et ses Sources européennes (Grotius, Hobbes, Pufendorf), mémoire en russe, Ed. de l’Université de Dorpat, 1915.

- Rousseau et la déclaration des droits. L’idée de droits inaliénables de l’individu dans la doctrine politique de Rousseau, en russe, Ed. Wolff, Petrograd, 1917.

- La philosophie du droit de Otto von Gierke, Tübingen, en allemand, Ed. Mohr, 1922.

- Introduction à la théorie du droit international, en russe, Ed. de la faculté de Droit russe, Prague, 1923.

- Fichtes System der Konkreten Ethik, Tübingen, en allemand, Ed. Mohr, 1924.

- Morale théorique et science des moeurs, en français, Ed. Alcan, 1937, rééd. remaniée Puf, 1961.

- Les tendances actuelles de la philosophie allemande, E. Husserel, M. Scheler, E. Lask, Hartmann, M. Heidegger, en français, Ed. Vrin, 1930 et 1949.

- Le temps présent et l’idée du droit social, en français, Ed. Vrin, 1931.

- L’idée du droit social. Notion et système du droit social. Histoire doctrinal du XVIIe siècle à la fin du XIXe siècle, en français, Ed. du Recueil Sirey, 1932.

- L’expérience juridique et la philosophie pluraliste du droit, en français, Ed. A. Pédone, 1935.

- Essais de sociologie, les formes de la sociabilité, le problème de la conscience collective la magie et le droit, la morale de Durkheim, Ed. Librairie du Recueil Sirey, 1938.

- Éléments de sociologie juridique, Ed. Aubier, 1940.

- Sociology of Law, 1er éd., New York et Londres Philosophical library, 1942 ; rééd. Londres Boston, Routledge & Kegan Paul, 1947, 1953, 1973, 1974.

- La déclaration des droits sociaux., New York, ed. de la Maison française, 1944 ; rééd. Vrin, 1946.

- Industrialisation et technocratie, Ed. Armand Colin, 1949.

- La vocation actuelle de la sociologie,1950.

- Saint-Simon : La physiologie sociale et Proudhon, sa vie son oeuvre, 1965.

- Déterminisme sociaux et liberté humaine -Vers l’étude sociologique des cheminements de la liberté, Ed. Puf Col. Bibliothèque de sociologie contemporaine, 301p., 1955, rééd. 1963.

- La vocation actuelle de la sociologie (1. Sociologie différentielle ; 2. Antécédents et perspectives), Ed. Puf, 1955 ; rééd. 1963.

- Les fondateurs français de la sociologie contemporaine : Saint-Simon et Pierre-Joseph Proudhon/Tome 2 (PJ Proudhon, sociologue), Ed. CDU Col. Les cours de Sorbonne, 82 p., 1955.

- Traité de sociologie, Tome I, Ed. Puf, 1958, rééd. Puf, 1967, 516 p.

- Traité de sociologie, Tome II, Ed. Puf, 1960, 1963.

- Traité de la sociologie, Ed. Puf, 514 p. 1962.

- Dialectique et sociologie, Ed. Flammarion Col. Nouvelle bibliothèque scientifique, 242 p. 1962, rééd. 1972, 1977.

- La vocation actuelle de la sociologie /Vers la sociologie différentielle, Tome 1, Ed. Puf, 503 p. 1963.

- La vocation actuelle de la sociologie /Antécédents et perspectives, Tome 2, Ed. Puf, 500 p. 1963.

- Pour le centenaire de la mort de Pierre Joseph Proudhon /Proudhon et Marx : une confrontation, Ed. CDU Col. Les cours de Sorbonne, 144 p., 1964.

- Proudhon / Sa vie, son oeuvre avec un exposé de sa philosophie, Ed. Puf, 111 p. 1965.

- Les cadres sociaux de la connaissance, Ed. Puf, 313 p. 1966.

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Commentaire (sans les données personnelles de l’auteur du message)

(1) Kadir, le mardi 20 février 2007 à 09 h 37 : Dans la Turquie d’aujourd’hui, on est presque dans les mêmes conditions que Gurvitch des 61-62, des que vous osez parler de ce qu’on fait/a fait aux kurdes et aux arméniens. Gurvitch, mon père intellectuel en tant que sociologue, est bizarrement aussi la seule personne dont je me souviens de la date de mort (le 12/12/65), même encore plus précisément que celles de mes parents ; peut-être parce que le considères-je comme l’un des martyrs les plus gratuits d’une humanité martyrisée.

Réponse de Tinhinane, le lundi 5 mars 2007 à 21 h 03 :

Bonsoir Kadir,

Contrairement à vous, je ne connais malheureusement pas l’œuvre de Gurvitch, lacunes que j’espère pouvoir combler dès que possible. Les quelques indications biographiques et bibliographiques que je cite ci-dessus ne sont probablement pas à hauteur de la valeur de Georges Gurvitch. J’espère toutefois que je ne lui fais aucune injustice et qu’il n’y a rien d’erroné dans mes propos.

Votre commentaire me touche profondément et m’encourage à finir les biographies des 121 signataires de « La déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie » c’est des femmes et des hommes pour lesquels j’ai un profond respect et estime. Il y a chez chacun des leçons que nous devrions méditer afin de mieux agir pour que cesse toute atteinte à l’humain en Turquie et partout ailleurs dans le monde. Agir aujourd’hui contre toute injustice est certes fondamental mais nous devons aussi faire de sorte qu’aucun crime contre l’humanité ne soit nié, dénier, renié, minoré… Il ne s’agit aucunement de vengeance mais d’une indispensable justice symbolique pour assoir, consolider la paix entre les humains quelque soit leur histoire individuelle et collective.

Très cordialement

Tinhinane