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Histoire des étrangers (3) / Fabrique de l’Histoire

Transcription par Taos Aït Si Slimane du troisième volet de la série « Histoire des étrangers » 3/4 dans « La Fabrique de l’Histoire », par Emmanuel Laurentin, émission du mercredi 9 janvier 2008.


Edito sur le site de l’émission : Comme chaque mercredi, « La Fabrique » développe son thème de la semaine en archives inédites.

Dans le cadre de notre série consacrée aux étrangers, nous vous proposons donc aujourd’hui d’écouter quatre brefs extraits d’une émission consacrée aux « travailleurs nord-africains » diffusée en novembre et décembre 1948 sur la Chaîne Nationale française.

On y entend des immigrés évoquer leurs conditions de travail et de logement, raconter ce qui a motivé leur venue en France (sachant que beaucoup ont combattu pendant la guerre et ont décidé de rester).

Mais, en filigrane, on sent également poindre parfois une certaine déception, notamment devant la façon dont la France les maintient à la marge et ne leur permet pas tout à fait de progresser ni d’obtenir plus de responsabilités.

Pendant toute l’heure, ces archives sont analysées et commentées pour nous en direct par Edouard Mills-Affif, qui a travaillé sur les représentations de l’immigration à la télévision française dès les années 1960, et Naïma Yahi, qui s’occupe notamment de collecter des archives privées pour le compte de l’Association Génériques.

Invités : Edouard Mills-Affif, professeur-adjoint au Département d’Histoire de l’Art et d’Etudes Cinématographiques de l’Université de Montréal et Naïma Yahi, doctorante à l’Université de Paris 8 et membre de l’Association Génériques.

Emmanuel Laurentin : Troisième temps de notre semaine sur l’histoire de l’immigration en France, les étrangers en France et encore, nous allons voir, il y a quelques nuances à apporter pour l’émission d’aujourd’hui, après avoir écouté en effet lundi le témoignage de Driss El Yazami, délégué général de l’association sur l’histoire de l’immigration, qui s’appelle Génériques, et ses souvenirs également sur les premières grèves d’immigrés en France entre 1970 et 1975, après le documentaire d’hier sur le premier grand dossier de la revue Esprit sur l’immigration en France, c’était en 1966, nous allons ce matin écouter, comme tous les mercredis, des archives rares, voire inédites, en occurrence une série d’émissions sur les Nord-Africains en France, les « Nord’Africains », disait-on à l’époque, en France métropolitaine, des émissions de 1948de la série « Ainsi va le monde », présenté par Pierre Ichac et Hachlef Ahmed. Une série d’émissions qui évoquent le logement, le travail et les loisirs des Nord-Africains, essentiellement Kabyles, surtout à Paris. On y parle déjà d’ailleurs de racisme. Des archives repérées par Catherine Guilyardi, qui nous accompagne toute cette semaine. Nous les commenteront en compagnie de Naïma Yahi, historienne et chargée de recherche à l’association Génériques et Edouard Mills-Affif, qui sera au téléphone avec nous depuis Montréal. Il est professeur à l’université de Montréal et est également documentariste et co-auteur d’un documentaire qui est passé, il y a quelques temps, sur France 5, sur « La Saga des immigrés » et d’une thèse sur la présence des immigrés à la télévision française.

Archive, Témoin 1 : « Voici la situation des Nord-Africains. On est venu en France pour travailler. On est venu par rapport à notre pays, on n’arrive pas à vivre là-bas. On est venu là, on n’est pas quitté l’Algérie. On a quitté l’Algérie parce qu’on arrive pas. On sait bien que notre pays, on avait pas d’établissement pour travailler. Et on est tous des soutiens de famille. On est venu là par rapport à notre pays, on ne peut pas travailler là-bas. On avait pas d’établissements, pas des écoles. On est venu en France pour travailler. Tout le monde, tous les Nord-Africains qui sont ici. Tout le monde sont des soutiens de famille. On sait bien qu’on a abandonné nos parents, on le regrette, mais seulement on les a abandonné pour travailler, pour les aider. On est venu là pour travailler. Normalement, on sait bien, qu’on regrette nos parents, on fait du mauvais sang. » Coupez, coupez. Témoin 2 : « Après de travail en France, ma famille n’a pas encore perçue les allocations familiales qui lui sont dues. Dans ces conditions, je me fais beaucoup de soucis, je ne comprends pas la carence des caisses de compensation d’Algérie. Je dois dire aussi que je suis très peiné par l’attitude des employeurs vis-à-vis des employés Algériens. Il faut que l’État s’occupe d’instruire nos compatriotes pour qu’ils puissent devenir de véritables ouvriers. » Coupez, coupez. Témoin 3 : « Je parle pour la situation d’embauche pour les Nord-Africains. J’étais dans une usine de Simca, qu’on m’a claqué la porte sur le nez puisque je suis un Nord-Africain. Pour le logement, en différents hôtels de Paris et de quartiers, dans plusieurs arrondissements, que je me suis présenté, on m’a claqué la porte au nez, en me disant que vous êtes un Nord-Africain. » Coupez.

Emmanuel Laurentin : Bonjour Catherine Guilyardi.

Catherine Guilyardi : Bonjour.

Emmanuel Laurentin : Et merci d’avoir préparé avec nous cette semaine. C’est un peu grâce à vous que nous avons ces archives, puisque vous avez travaillé, pendant quelques temps, pour la Cité nationale de l’immigration, dans les fonds de l’Ina, pour y repérer, justement pour cette Cité nationale de l’immigration et les expositions qui s’y tiennent, quelques perles, quelques pépites justement dans les archives audiovisuelles, et en particuliers les archives radio, des perles sur le thème de l’immigration. Vous avez donc repéré ce fonds, un fonds exceptionnel, puisque c’est 1948, donc c’est très tôt dans cette histoire de l’immigration, très tôt dans notre histoire de la radio, on est tout proche de la Seconde guerre mondiale, on y reviendra un petit peu plus tard. Et vous avez eu la surprise même de retrouver ces rushs. Alors, on n’a qu’une minute et demie mais ce qui est étrange c’est qu’on entend les personnes avec le réalisateurs qui dit : « Coupez ». C’est en 1948.

Catherine Guilyardi : Oui. Dans l’émission diffusée, on a un témoignage dûment rédigé et lu et là en fait c’est des essais. Alors, est-ce qu’on leur a coupé la parole parce qu’ils étaient trop virulents ou pas ? Je ne sais pas. Mais en tout cas, extraordinairement, il y a des rushes, à la fin de cette émission, gardés dans les fonds de l’Ina, qui commence d’ailleurs les recherches sur l’immigration. C’est l’Ina qui, lorsque nous faisions cette recherche pour l’histoire de l’immigration, nous dit : voilà on vient de sortir ça…

Emmanuel Laurentin : De retrouver ce fonds.

Catherine Guilyardi : De retrouver ces trios émissions de « Ainsi va le monde », qui était une émission de reportage…

Emmanuel Laurentin : Absolument.

Catherine Guilyardi : Dans laquelle de grands reporters, comme Michel Droit ou même d’autres, j’ai retrouvé une émission avec un cardiologue qui parle en direct de comment il a opéré. « Ainsi va le monde », là, on a trois émissions d’une vingtaine de minutes qui s’intitulent « Les travailleurs Nord-Africains en France », sur la chaîne nationale et puis sur la chaîne parisienne il y aura un extrait qu’on entendra à la fin, en troisième partie de cette émission, « La vie des Nord-Africains à Paris », sur l’aspect culturel, on est en novembre-décembre 1948. Effectivement, on a repéré ça.

Emmanuel Laurentin : Alors, il faut peut-être présenter au moins les deux intervenants principaux ceux dont on a les noms, puisqu’évidemment les « Nord’Africains » eh bien on a gardé quelque fois leurs prénoms mais souvent les noms ne sont pas mentionnés. On occurrence Pierre Ichac et Hachlef Ahmed. D’abord pour Pierre Ichac, c’est un journaliste, c’est un reporter. Un reporter proche de l’ethnologie. Il va souvent en Afrique. Il s’intéresse beaucoup au territoire africain, comme Michel Droit, que vous venez de citer d’ailleurs.

Catherine Guilyardi : Pierre Ichac, c’est un ingénieur agronome de formation, qui est né en 1901. Il est mort dans les années 70. Il va commencer sa carrière en archéologie en Égypte, puis il se prend d’amour pour ce continent, le Maghreb autant que l’Égypte et l’Afrique noire. Il est photographe. Il est même cinéaste. Il est écrivain. Il a une productivité incroyable. En 1948, quand il présente cette émission, il est grand reporter à la RTF. Il a d’ailleurs créé une émission consacrée à l’Afrique.

Emmanuel Laurentin : Quant à Hachlef Ahmed, on va peut-être demander à Naïma Yahi de qui il s’agit. Parce que c’est quelqu’un qui est présenté de façon un peu timide dans les reportages qu’on va entendre mais quelqu’un qui pour vous, qui vous intéressez en particulier à l’histoire de la musique arabe en France, à la façon dont se sont développés justement des labels spécifiques de musique arabe, dans ces années 50, eh bien c’est quelqu’un de très important, très connu.

Naïma Yahi : Effectivement la voix du jeune Ahmed, que nous entendions dans ces témoignages à venir dans l’émission, est un personnage central. C’est la pierre angulaire de la vie musicale des Maghrébins en France, voire au Maghreb puisqu’il intègre l’antenne de Paris Inter en 1947 en étant tout simplement l’animateur des heures destinées au public arabe et berbère et deviendra par la suite directeur artistique des catalogues arabes de Deca et de la grande maison Pathé-Marconi. Il sera donc à l’origine de nombreuses carrières de chanteurs Maghrébins qui ont d’abord fait leurs armes en immigration avant d’être des stars incontestées dans leur pays d’origine.

Emmanuel Laurentin : On va d’abord écouter le premier extrait, qui dure 6 mn, de ces trois émissions que vous nous avez présentées, Catherine Guilyardi. Le premier extrait est enregistré, on va le savoir tout de suite, dans le XVe arrondissement. On pense qu’ils ne sont pas très éloignés, évidemment, des usines de Citroën, puisqu’on parle beaucoup, dans ce reportage en particulier, des questions de travail des Nord-Africains en France. C’est au centre de la Croix rouge du XVe arrondissement.

Archive : « Ainsi va le monde ». Speakerine : une production du journal parlé de la radio diffusion française. Voix masculine : Réalisée sous la direction de Samy Simon, assisté d’Henri Sadorge ( ?). Pierre Ichac, voix masculine : Il y a en France, plusieurs centaines de milliers de « Nord’Africains », venus pour la plupart d’Algérie. Chaque semaine, depuis la fin de la Guerre, des Algériens, paysans de Kabylie, nomades du sud, chômeurs des villes quittent leur pays pour aller gagner, non, pour tenter de gagner leur vie sur une terre plus favorisée ou qu’ils croient plus favorisée. Les raisons de leur départ, ce qu’ils deviennent chez nous, les multiples problèmes que pose la présence de ces Français d’Outre-Mer sur le sol métropolitain, c’est tout cela que très simplement, très directement, le plus objectivement et le plus humainement possible nous voudrions étudier. Un bref historique, quelques notions générales s’imposent tout d’abord. C’est notre collègue Hachlef Ahmed, Algérien lui-même, qui va nous les fournir. Hachlef Ahmed : La fécondité des Nord-Africains est telle qu’il faut évaluer à 400 000 l’excédent annuel des naissances. Pierre Ichac : Ça suppose des solutions. Hachlef Ahmed : Il n’y a que 3 solutions possibles : Le maintien sur place, mais à condition qu’on puisse y vivre. La limitation volontaire de la natalité, et c’est impossible et l’immigration. Il parait que les pouvoir publique d’Afrique du Nord travaillent dans le sens de la première. En attendant qu’ils y aboutissent, les Nord-Africains ont choisi la troisième et cela parce que c’est la seule solution praticable surtout pour l’Algérie. Sur un million de familles rurales musulmanes, il faut compter 600 000 familles indigentes et chaque année voit se constituer 25 000 foyers nouveaux. Évidemment le Gouvernement général a son plan pour remédier à cette situation dramatique, mais ce plan ne pourra rentrer réellement en vigueur que dans une dizaine d’année. Arrivera-t-il alors à absorber l’excédant de la population algérienne ? En attendant, l’Algérien n’a pas d’autre solution que l’immigration. Pierre Ichac : Et cette immigration, à l’heure actuelle quel est le chiffre des « Nord’Africains » présents en France ? Hachlef Ahmed : Monsieur, Louis Chevalier choisit de 4 000 à 50 000. Pierre Ichac : Pas plus ? Hachlef Ahmed : Certains prétendent que le millier est déjà dépassé mais si l’on considère la cadence avec laquelle se font les arrivées, 8 à 10 000 par mois, le million n’est peut-être pas loin d’être bouclé. Ensuite, cette immigration se présente comme un droit. Outre la considération des services rendus, le gouvernement français ne peut empêcher les citoyens Français de circuler sur le territoire français en se pliant aux règles générales régissant la circulation. En occurrence, présentation d’une carte d’identité, visite médicale e formalité et paiement du prix de la traversée. Pierre Ichac : Nous nous trouvons en ce moment au centre de travailleurs « Nord’Africains » de la Croix rouge française, dans le XVe arrondissement. Dirais-je que ce centre, où une centaine de « Nord’Africains » sont hébergés et en même temps éduqués, en même temps qu’on éduque et que l’on forme pré-professionnellement des travailleurs, des « Nord’Africains » de l’extérieur, est le seul appartenant à la Croix rouge dans Paris. Une voix masculine ajoute : Et en France même. Pierre Ichac : Et en France même. Autour de nous, nous avons un certain nombre de « Nord’Africains », c’est samedi après-midi, ils se reposent et ils sont venus tout naturellement se reposer dans ce foyer qui est pour eux le seul foyer qu’ils aient ici étant donné que le leur, le vrai se trouve de l’autre côté de la Méditerranée. La première question, la question primordiale à leur poser est celle-ci : Quand et pourquoi êtes-vous venus en Algérie ? Vous, Monsieur Aït Mahmoud Saïd. Aït Mahmoud Saïd : Je suis venu en Algé..., d’Algérie en France pour travailler. Il manque beaucoup d’usines, en Algérie. Pierre Ichac : Ah ! Évidemment, l’Algérie n’est pas industrialisée et il y a une crise de chômage en Algérie, tout à fait d’accord. Bon. Alors, quand ? Aït Mahmoud Saïd : Je suis venu en octobre 1947. Pierre Ichac : En octobre 47 et vous travaillez maintenant ? Aït Mahmoud Saïd : Actuellement, je travaille. Pierre Ichac : Bon, deuxième cas, Monsieur Ouimane, quand êtes-vous partie ? Ouimane ( ?) : Ça fait déjà un an depuis que je suis ici. Pierre Ichac : D’où êtes vous ? Ouimane ( ?) : D’Algérie. Pierre Ichac : Vous êtes de quel endroit d’Algérie ? Ouimane ( ?) : De la région kabyle, de Kabylie. Pierre Ichac : Kabyle, vous êtes presque tous Kabyles, naturellement. Monsieur Nath Ali, il y a combien de temps que êtes vous ici ? Nath Ali : Depuis 46. Pierre Ichac : 46 ? Nath Ali : Depuis 46 mais j’ai été et j’ai retourné. Pierre Ichac : Vous êtes retourné, et maintenant il y a combien de temps ? Nath Ali : Maintenant je n’ai pas trouvé de travail. Pierre Ichac : Vous n’avez pas trouvé de travail, maintenant ? Nath Ali : Trois ans de service. Pierre Ichac : Ah ! Vous avez fait votre service militaire évidement. Nath Ali : J’ai fait mon service militaire ici, en France. Pierre Ichac : Vous étiez aussi dans ( ?)  ? Nath Ali : Dans la première Armée, l’Armée de Terre. Pierre Ichac : La première Armée, oui, d’accord. Et vous avez été démobilisé, c’est pour ça que vous êtes revenu ? Nath Ali : Oui. Pierre Ichac : Et vous n’avez pas encore trouvé de travail,...

Emmanuel Laurentin : Ah !, un petit problème technique sur cette archive e 1948. Vous avez tendu l’oreille déjà pour entendre ces témoignages de travailleurs « Nord’Africains », enregistrés en 1948, pour l’émission Ainsi va le monde, de Pierre Ichac avec le témoignage également d’Hachlef Ahmed, qu’on a présenté juste avant cette archive. On entend, là aussi, et c’est déjà quelque chose d’important, leur voix. Édouard Mills-Affif, vous êtes avec nous depuis Montréal. Merci d’être avec nous alors qu’il est, je crois, quelque chose comme 3h du matin à Montréal, là où vous enseignez. Vous avez fait une thèse, je l’ai dit, sur la représentation des immigrés à la télévision française, en particulier de 1960 aux années 90. Puis, vous avez également co-réalisé, avec quelqu’un d’autre un documentaire en deux parties, pour France 5, sur la saga des immigrés filmée par la télévision française. Évidemment on est bien avant votre début de thèse. On n’est pas en 1960. On est en 1948. Qu’est-ce que ça vous dit déjà ce que vous venez d’entendre, sur le ton et la présence des immigrés eux-mêmes, qui ne sont pas des immigrés il faut bien le préciser puisque nous sommes encore dans le cadre de l’Empire, à la radio nationale ?

Édouard Mills-Affif : Écoutez, la première chose, premier indice c’est qu’on leur donne la parole, déjà. C’est peut-être une information à relever. La deuxième chose c’est qu’on voit quand même la couleur d’une époque à travers les jingles, par exemple. Ce qui est assez étonnant quand même c’est que malgré les différentes couleurs des jingles, on retrouve, ça fait 60 ans, on était en 48 on est en 2008, les mêmes paroles dans le ton dans les années 60, 70, 80, 90. Alors, ce n’est plus les immigrés de la première génération qui vont les prononcer, par rapport à la discrimination face au travail, ça va être les jeunes issus de l’immigration, mais on a l’impression d’une grande permanence sur les propos tenus par des immigrés ou des enfants d’immigrés, à la télévision ou à la radio, notamment leur déception par rapport au travail.

Emmanuel Laurentin : Une permanence aussi sur les choix de ces personnes là, puisque dit bien Pierre Ichac, Vous êtes tous Kabyles, évidemment, naturellement dit-il, parce que ça paraît évident pour quelqu’un qui s’intéresse à cette question là que d’abord quand on parle de Nord Africains en France ce sont essentiellement des Algériens et ce sont essentiellement des Kabyles, en tout cas c’est comme ça que c’est vu. Et puis, d’ailleurs cette permanence durera jusqu’au moins les années 70 à la télévision française.

Édouard Mills-Affif : Cette permanence au niveau…

Emmanuel Laurentin : Au niveau de la représentation, de l’idée que ce sont les Algériens qui composent la majeure partie des gens qui sont représentés à la télévision française.

Édouard Mills-Affif : Avant cette émission de 48, il y avait dans les années 30, par exemple, je pense à Jean Renoir qui fait un film, qui s’appelle Tony, sur l’immigration italienne, notamment sur les conditions de vie e de logement de l’immigration italienne. Il y a aussi Jean Grémillon qui va faire un documentaire qui s’appelle Les travailleurs immigrés, qui s’intéresse plus particulièrement à l’immigration italienne. Donc, ce n’est pas seulement l’immigration maghrébine. Ce qui est sûr c’est que la focalisation sur l’immigration maghrébine va se faire dans les années 70. Dans les années 60, on ne s’intéresse pas d’ailleurs à l’immigration, on s’intéresse aux effets de la crise du logement et notamment aux bidonvilles et aux foyers insalubres de la banlieue parisienne…

Emmanuel Laurentin : Et là, en 48, on est avant la question du bidonville. On n’est pas, avant la question des logements insalubres et des foyers, puisqu’il y a, évidemment, des foyers et il y a aussi des endroits où des gens s’entassent très nombreux, on le verra tout à l’heure, je crois que c’est évoqué dans une des archives, du côté de Barbès entre autres, mais on n’est pas dans la question des bidonvilles comme on le traitera, à partir des années 60, autour du bidonville de Nanterre en particulier.

Édouard Mills-Affif : Oui, mais on retrouve quand même des points communs, qui sont quand même là, ceux du logement…

Emmanuel Laurentin : Oui, bien sûr.

Édouard Mills-Affif : Des témoins qui sont interviewés, et la question quand même qu’eux-mêmes, sans qu’on leur demande, soulèvent, c’est la discrimination face à cela, la discrimination du logement et des employeurs.

Emmanuel Laurentin : Ça, c’est sûr.

Édouard Mills-Affif : Et dans la relation du journaliste avec ces témoins, je ne sais pas si c’est marqué dans le chapeau de cette présentation, il dit : les multiples problèmes que posent les « Nord’Africains »

Emmanuel Laurentin : Alors, ça, c’est au cœur de votre thèse. On ne parle des Nord Africains ou des immigrés qu’en termes de problèmes.

Édouard Mills-Affif : C’est toujours effectivement en termes de problèmes, de drames, de crises qu’on aborde la question de l’immigration en France, à la radio et à la télévision. On peut là, s’interroger sur cette insistance, que l’immigration est un problème, alors qu’à l’époque tout le monde reconnaît que les immigrés apportent leurs bras, leur force de travail et que donc ils sont utiles à la croissance française.

Emmanuel Laurentin : C’est un peu moins vrai pour cette série de Ainsi va le monde puisqu’il y a la troisième partie que l’on écoutera tout à l’heure, qui est plutôt sur les loisirs, et qui insiste moins sur les problèmes que le bien-être ou le plaisir d’être dans ce milieu de Nord Africains à Paris. Naïma Yahi, ce que vous venez d’entendre, comment vous le commentez ?

Naïma Yahi : Il faut se souvenir que 1948, n’est pas une date anodine. Il y a eu une accélération de l’immigration vers la Métropole, un peu avant le début de la Seconde guerre mondiale, due aussi aux grandes famines qui ont touchées l’Algérie entre autres et qui se sont bien évidemment accélérées avec les besoins de main-d’œuvre dus à la reconstruction au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Ici encore, on voit qu’Ahmed Hachlef, bien avant d’être celui dirigera la vie musicale de l’immigration, est un passeur, un traducteur, une passerelle entre deux communautés, celle des, en l’occurrence là on dit les Kabyles, et les maghrébins en général. Mais la question est qu’on peut s’interroger sur la langue. Ici on voit bien que ces Nord Africains, Kabyles, parlent la langue française, on n’a pas interrogé forcément ceux qui sont les plus exclus, ceux qui…

Emmanuel Laurentin : A l’écart.

Naïma Yahi : A l’écart de la société. Second point, il e faut pas oublier que la prédominance de la présence de la région kabyle, au sein de l’immigration maghrébine et algérienne en particulier, du au fait également de la société agraire dont ils sont issus, qui a due les pousser à l’exil et à la prolétarisation en Métropole. Donc, ce commentaire de : Vous êtes Kabyles, évidemment, c’est à double tranchant. N’oublions pas que l’image a été souvent valorisée, apposée à celle de l’arabe qui n’était pas celui que l’on pouvait intégrer, le Kabyle étant…

Emmanuel Laurentin : Bien sûr. On a même imaginé les Kabyles comme descendants des Romains, on les a même imaginés comme partie à part de la société algérienne, la partie d’origine avant la conquête arabe, disait-on à ce moment-là. On pouvait peut-être y voir, une sorte de miroir inversé, la représentation des Français eux-mêmes héritiers de la latinité romaine. Deuxième extrait de cette émission, Ainsi va le monde, qui va durer 7mn 34, on l’espère du moins, on a eu une panne de serveur sur la première partie de reportage que l’on voulait écouter. Là, 7 mn 34 de cette série Ainsi va le monde, 1948.

Archive : « Ainsi va le monde », 1948 : Origine de la Grande-Kabylie, j’ai pu continuer mes études, jusqu’à l’âge de 16 ans, dans une école primaire laïque organisée par une mission des Pères Blancs. Ayant perdu mon père, sans laisser aucune ressource, j’étais dans l’obligation d’abandonner mon instruction afin de subvenir aux besoins des cinq membres qui composent ma famille. La guerre va, après avoir fait 3 ans de service militaire dans la Marine, j’étais démobilisé. Il me fallait trouver du travail. Je n’ai pu l’obtenir en Algérie, je voulais surtout apprendre un métier pour assurer mon avenir, c’est ainsi que j’avais décidé de venir en France parce qu’il me semblait que les conditions étaient bonnes pour la réalisation de mes projets. Devant les bureaux de la compagnie La Touache ( ?), à Alger, j’ai dû faire la queue pendant plusieurs jours, sans succès. Bien souvent, nous étions dispersés à coup de matraque par la police. En désespoir de cause, je fis, comme beaucoup de mes compatriotes, l’acquisition d’un billet au marché noir, à un prix très élevé. Arrivée à Porvendre, puis à Paris, mon seul souci est de trouver du travail. Mon seul souci était de trouver du travail, que j’ai pu avoir après plusieurs jours de recherche. Je suis instruit, malgré cela on m’a toujours offert des places de manœuvre grands travaux. Lorsque j’insistais pour être placer sur machine, on menaçait de licenciement. J’ai pu constater que les travailleurs étrangers avaient plus de facilité pour être placé sur machine. Tout cela froisse notre amour-propre et notre sentiment de la justice. Nous demandions aux pouvoirs publics d’ouvrir des centres de formation professionnelle pour donner un métier à mes compatriotes, pour leur permettre d’envisager un avenir stable et humain. Nous demandons également que l’on ouvre des foyers ouvriers pour loger convenablement, et à des prix abordables, les travailleurs Nord Africains. Pierre Ichac : C’est la voix d’un travailleur Nord’Africains, que vous venez d’entendre. Il vous présentait le point de vue de ses camarades, et ceci d’une manière tout à fait spontanée. Un autre point de vue est celui de la population française qui s’étonne, bien souvent, de cet afflux de Nord’Africains dont tous, la totalité ne trouve pas toujours du travail. A ces deux points de vue, à ces deux questions, nous voudrions aujourd’hui tenter, dans les grandes lignes, de répondre. Et pour ce faire, nous avons demande de venir, à notre micro, à Monsieur de M… ( ?) de la direction de la main-d’œuvre au ministère du travail et d’autres part à Monsieur Thierry, inspecteur du travail, qui est chef de l’emploi à l’inspection divisionnaire de la région de Paris. C’est à Monsieur Thierry, que je vais poser cette question. Trouvent-ils, doivent-ils trouver un plein emploi en France ? Thierry : C’est difficile. Les besoins de main-d’œuvre se caractérisent non seulement par des chiffres globaux mais surtout par des besoins par spécialité. Or, si d’une façon générale nous manquons de main-d’œuvre qualifiée, au contraire, nous avons, et c’est encore plus vrai pour la région parisienne, je pense, que pour n’importe quelle autre région française, un trop grand nombre de main-d’œuvre banale, sans qualification spéciale. Les Nord’Africains qui viennent, dans une proportion très élevée, manque justement de cette qualification. Ils ne peuvent pas donc tenir que les emplois de manœuvres, ou au plus, après une formation, d’ouvriers spécialisés. On trouve déjà sur place largement, dans la population française autochtone, de quoi satisfaire ces besoins. Pierre Ichac : Pour suivre l’argumentation des Nord’Africains, ils se plaignent des réticences de certains employeurs ? Thierry : C’est exact, de certains employeurs. Pierre Ichac : A quoi cela est dû ? Thierry : Vous avez bien fait de préciser, je m’excuse de revenir, de certains employeurs. Car elles ne sont pas absolument générales et nous avons, dans la région parisienne, des entreprises qui occupent un nombre important de Nord’Africains. Celui que nous avons entendu tout à l’heure, reprochait à l’employeur de n’avoir pas voulu le mettre sur machine. Il est exact qu’un certain nombre d’employeurs ont, contre les Nord’Africains, une certaine prévention. Lorsqu’on les interroge à ce sujet, ils mettent plusieurs raisons en avant. Ils reprochent aux Nord’Africains de ne rester pas trop longtemps dans le même emploi. Ce n’est pas toujours vrai, nous avons des exemples de Nord’Africains qui restent… Pierre Ichac : Pourquoi ? Ils se laissent probablement prendre au mirage d’un salaire un peu plus élevé ailleurs, n’est-ce pas ? Thierry : Très souvent, ils sont assez intéressés et ils changent de maison parce qu’il y a un avantage quelconque. Pierre Ichac : Ensuite ? Thierry : On leur reproche, et ce reproche paraît plus sérieux, dans beaucoup de cas de n’avoir pas une très grande résistance physique et de succomber facilement à la maladie. Il est certain que ces gens qui vivaient d’une façon assez frugale dans leur pays ont continué à avoir les mêmes habitudes d’existence et ils résistent assez mal à notre climat. C’est certainement là une raison importante et je pense que les associations ou les œuvres qui s’occupent des Nord’Africains en particuliers devraient attirer leur attention sur cette nécessité d’avoir une nourriture substantielle pour résister à notre climat auquel il ne sont pas très habitué. Pierre Ichac : Est-ce que, c’est un détail, je pense, à l’opinion du Français n’est-ce pas, qui attribue ceci, cette propension à la maladie, cette faiblesse constitutionnelle, uniquement aux Nord’Africains, est-ce que c’est uniquement au Nord’Africains ? Non ? Thierry : Non. On retrouve ceci à peu près, cela touche tous les gens qui ont le même genre de vie frugale, en particulier les méditerranéens. Pierre Ichac : Vous voulez dire les méditerranéens, prenons le cas des Italiens, ça toucherait les Italiens du sud, c’est ce que vous voulez dire ? Thierry : Oui. Ces gens qui sont habitués de vivre d’un morceau de pain et d’un oignon ou d’un morceau de pain et d’une tomate. Pierre Ichac : Et qui en France tend assez facilement… Thierry : Oui. Pierre Ichac : Justement, je crois que la chose doit-être d’autant plus grave dans le cas, par exemple des Nord’Africains, qui sont des manœuvres non spécialisés et qu’on prend pour des travaux de force. Quelle est, dans ce cas, l’action, nous retombons sur l’action, du Ministère du travail ? M… ( ?) : Le ministère du travail, dans son action de tous les jours, s’efforce, également sur le plan général, de procurer un emploi aux Nord’Africains, en donnant la priorité à la main-d’œuvre nord-africaine sur la main-d’œuvre étrangère, toute les fois que c’est possible et compte tenu de la qualification professionnelle des intéressés. Pierre Ichac : Ce qui répond justement à un des reproches un peu simpliste des travailleurs Nord’Africains. … ( ?) : J’ajoute même que si, dans une région, on peut avoir des disponibilités en main-d’œuvre nord-africaines, nous nous efforçons par de compensation à l’échelon national d’utiliser cette main-d’œuvre dans d’autres régions où des appels de main-d’œuvre se font jour. Pierre Ichac : Avant de faire appel à d’autres mains-d’œuvre. M… ( ?) : Avant de faire appel à d’autres mains-d’œuvre importées. Nous donnons à la main-d’œuvre nord-africaine, par rapport à la main-d’œuvre étrangère, une priorité incontestable. Hachlef Ahmed : Presque c’est justice. Après tout ce sont des Français, ils peuvent passer devant les Italiens et devant les autres éléments auxquels on fait appel pour la main-d’œuvre en France. Pierre Ichac : Reste le problème de la qualification. M… ( ?) : Précisément, dans le reproches que peuvent faire les employeurs, il y a celui-ci, et encore beaucoup plus pour les nouveaux arrivés, il y en a qui parlent très mal le français, qui le comprennent aussi très mal. C’est une difficulté d’emploi. Pierre Ichac : Et elle dépend, évidemment sa solution dépend surtout de l’Algérie. Hachlef Ahmed : Mais, non, je crois qu’elle dépend plutôt…

Emmanuel Laurentin : On ne saura pas de quoi elle dépend aux yeux de Hachlef Ahmed. Cette archive est extrêmement intéressante Catherine Guilyardi. J’imagine que quand vous étiez dans ce fonds de l’Ina pour travailler pour la Cité nationale de l’immigration, c’était une des archives les plus importantes parce que tout compte fait on y entend une voix de contestation, tout au début, celle de ce travailleur qui dit qu’il est lettré, qu’il mériterait d’être mieux employé qu’il ne l’est et puis une sorte de dénégation constante dans la discussion, entre Pierre Ichac et les représentants du ministère du travail et de l’embauche, disant : « oui, ils ne sont pas qualifiés, ils demandent peut-être trop ». Puis rajoutant tout de même qu’on les préfère théoriquement à la main-d’œuvre étrangère, rappelant en cela qu’à l’époque ils n’étaient pas étrangers.

Catherine Guilyardi : Oui, alors, ils disent tout le temps Nord’Africains en fait on parle vraiment d’Algériens. 95% des Nord’Africains sont des Algériens, durant ces années-là. Et le nombre d’Algériens va être multiplié par 6, en France, de 1946 à 56. Donc, vraiment ils ont les mêmes droits en Métropole que les Français et d’ailleurs dans leurs revendications on entend beaucoup cette façon dont leurs droits ne sont pas respectés, à leurs yeux, puisqu’ils sont Français. Il faut savoir que moins d’un an après la diffusion de cette émission, en juillet 49, il y a un arrêté qui donne la priorité clairement aux Nord’Africains, encore une fois il faut entendre Algériens une grande partie…

Emmanuel Laurentin : Plutôt que les Italiens…

Catherine Guilyardi : Plutôt qu’une main-d’œuvre étrangère. Donc, c’est clair, ce ne sont pas des étrangers. Mais c’est vraie, comme vous le disiez, c’est d’entendre la voix de l’immigré. Parce que ce n’est pas un étranger, mais enfin c’est un immigré. Dans cette recherche et dans ce milieu qu’est aujourd’hui la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, parmi le patrimoine immigration il y a quand même beaucoup la voix de l’étranger et pas simplement la façon dont on lui parle comme on le voit dans cette archive.

Emmanuel Laurentin : Édouard Mills-Affif, ce que vous venez d’entendre depuis votre téléphone et depuis Montréal, cette archive intéressante néanmoins ?

Édouard Mills-Affif : C’est intéressant puisque dès qu’on parle de l’immigration, on invite aussi un représentant des intérêts patronaux.

Emmanuel Laurentin : Ah ! c’est des intérêts nationaux évoquant les intérêts patronaux effectivement.

Édouard Mills-Affif : En tout cas, il y a une confusion entre les intérêts nationaux et les intérêts patronaux.

Emmanuel Laurentin : Vous voulez dire que ça rappelle es déclarations de Francis Bouygues, dans votre propre documentaire, quand il évoquait justement ces bons travailleurs qu’étaient les Nord Africains ?

Édouard Mills-Affif : Ça rappelle surtout qu’à l’époque, on n’envisage l’immigration que comme un complément de main-d’œuvre. Ce n’est pas encore un enjeu sociétal, ce n’est pas encore un enjeu politique. Ça reste uniquement un problème lié à des flux de main-d’œuvre et à une politique de main-d’œuvre.

Emmanuel Laurentin : Mais on entend toujours cette parole de l’immigré, qui n’est pas un immigré rappelons nous en 1948, et on entend quand même ce récit d’arrivée. Ça, c’est assez intéressant. Il évoque le marché noir, les passeurs, il évoque la difficulté d’arriver. Il évoque les relations avec les employeurs, ce qui est assez rare, pour l’époque tout de même.

Édouard Mills-Affif : Ce qui est assez rare pour l’époque mais c’est lui qui le fait. Mais ce n’est pas ce que lui demande le journaliste, là.

Catherine Guilyardi : C’est écrit quand même.

Emmanuel Laurentin : C’est écrit et il le laisse passer d’une certaine façon. Parce qu’il a beau dire que ce témoignage est spontané, c’est un témoignage lu. Naïma Yahi, à propos de ce que vous venez d’entendre également.

Naïma Yahi : Moi, ce que j’ai entendu ici, autant dans les discours des uns et des autres, c’est que du point de vue métropolitain, on va dire français, le Nord’Africains, l’Algérien donc, est envisagé comme un outil de travail. Est-ce qu’il est efficace, non efficace ? Est-ce que sa vie frugale sous les dorures du soleil le laisserait envisagé un travail technique qui demande des responsabilités ? On n’envisage pas Nord’Africains, ici, donc l’Algérien, comme un être doté d’ambition, d’une vie e famille, d’une culture mais seulement comme un pion dans un échiquier économique, avec des besoins économiques, la seule légitimité à leur présence en Métropole. Il s’agit d’être efficace avant tout. Deuxième point, il est intéressant de rappeler ici le contexte intellectuel et politique qui concerne le regard porté à ces étrangers dans le sens biologique puisqu’on a une vision assez biologique et géographique des choses, puisqu’ils ne sont pas étrangers au sens d’Italiens, Espagnols etc. On peut citer les travaux de Georges Mauco, l’influence de l’INED, dans la perception, la hiérarchisation des êtres humains. On est à une époque où l’on considère les uns et les autres, selon leur origine géographique, plutôt ceci ou plutôt cela. Et ici, les Algériens manqueraient de pugnacité, de courage au travail et ne seraient pas dotés du sens de la responsabilité. Donc, on peut utiliser une vision raciale, voire raciste des indigènes puisqu’à l’époque ils sont peut-être à l’intérieur de l’Empire mais ils ne sont pas complètement naturalisés français.

Édouard Mills-Affif : Je partage cette opinion. En 48, c’est effectivement la date à laquelle paraît ce fameux rapport Mauco qui établi une hiérarchie de désidérabilité des travailleurs...

Emmanuel Laurentin : C’est un peu plus tôt, je crois. C’est avant la Seconde guerre mondiale.

Naïma Yahi : Mais par contre, là ou vous avez effectivement raison, c’est qu’en 1945 est créée l’INED avec des démographes qui reprennent les thèses de Mauco sur la classification éthnique. De Gaulle va rejeter cette classification ethnique mais effectivement on préfère les Européens pour leur qualité de travail, soi-disant, aux maghrébins.

Emmanuel Laurentin : On vous laisse poursuivre, Édouard Mills-Affif.

Édouard Mills-Affif : Non, je n’ai rien à rajouter.

Emmanuel Laurentin : Une autre archive, toujours de 1948 qui modifie peut-être un peu cette vision. Troisième archive donc, Catherine Guilyardi, retrouvée dans cette série Ainsi va le monde, là, on est plus proche d’une vision ethnique, voire orientaliste, pourrait-on dire. Là, on s’intéresse à la culture, de l’immigré, à la façon dont il vit, lorsqu’il est à Paris, du Nord-Africain lorsqu’il est à Paris. Cette troisième archive que nous allons écouter maintenant avec pour guide essentiellement ce fameux Hachlef Ahmed, qui était évoqué au tout début de cette émission, par Naïma Yahi. On l’écoute.

Archive, 1948, Pierre Ichac : Revenons sur ce sujet, nous allons tout simplement vous présenter, sous forme d’images sonores, quelques aspects de la vie quotidienne de nos immigrés. Quand les journaux en parlent, vous savez fort bien que c’est généralement pour titrer, sur 4 colonnes, une agression à main armée, ou une rixe. Exactement, comme on titre sur 8 colonnes les accidents d’aviation, sans parler de la vie des lignes de la navigation aérienne. Eh ! bien, pour un dévoyé, il y a des milliers de Nord’Africains qui mènent chez nous, tout près de nous, et sans que nous le sachions, une vie digne et sans histoire, aux aspects souvent très amusants. Donc, mon ami Hachlef Ahmed et moi, nous nous sommes mis en quête, à travers Paris. Un premier point Hachlef. Vous savez très bien, on en discute beaucoup sans le connaître, c’est celui du logement. Comment logent à Paris les Nord’Africains ? Hachlef Ahmed : L’ouvrier Nord-Africain a souvent peu de ressource mais beaucoup de relations. Il est amené à s’intégrer dans un groupe plus ou moins important de compatriotes. Dans le XIe arrondissement, vous trouvez une tribu entière, les Beni Ourtilène, groupée en association légale. Le logement d’ailleurs reflète les étapes successives de l’adaptation de l’ouvrier Nord-Africain. Au début ce sont souvent des logements à une trentaine dans une situation d’hygiène lamentable, dont les caves les plus connues sont celles de Gennevilliers. Il y a aussi, comme en Afrique du nord, le logement en Cafés-Maures et puis les foyers sociaux. Ensuite, quand il acquière une certaine indépendance, ce sont les chambres au mois. Et lorsqu’enfin il a une situation assise ou bien il se met en ménage avec une Française, et c’est le cas général, ou bien alors il fait venir sa famille de l’Afrique du nord. Pierre Ichac : En voici d’ailleurs, un exemple. Comment t’appelles-tu ? Réponse d’un premier enfant : Kadour. Pierre Ichac : Et toi ? Réponse d’un deuxième enfant : Armia ( ?) Pierre Ichac : Et toi ? Réponse d’un troisième enfant : Abdelkader. Pierre Ichac : Et toi la petite ? Réponse d’un quatrième enfant : Yamina. Pierre Ichac : Et le tout petit ? Hachlef Ahmed : Il s’appelle Mohamed, il ne sait pas encore parler, je lui prête ma voix. Pierre Ichac : Eh ! bien, nous sommes à Paris, ce sont cinq petits Algériens, comme vous avez pu l’entendre. Cinq petits Algériens, enfants d’un travailleur, Nord’Africains, installé en France depuis longtemps, Monsieur Moukadem. Monsieur Moukadem, vous venez de quelle ville algérienne ? Moukadem : De Tlemcen. Pierre Ichac : Et vous êtes arrivé en France à quelle époque ? Moukadem : En 1930. Pierre Ichac : Et vous avez, tout de suite, facilement trouvé du travail ? Moukadem : Oui, monsieur. Pierre Ichac : Et alors, au bout d’un certain temps vous avez été assez stable pour pouvoir fonder une famille ou faire venir votre famille, comment avez-vous fait ? Moukadem : Avant, j’étais célibataire, puis comme j’étais si longtemps ici, je suis retourné voir mes parents, et là, je me suis marié et j’ai ramené ma femme avec moi. Pierre Ichac : Et alors une petite, je vous demande pardon, question, vous exercez quelle profession ? Moukadem : Combardeur, chez Simca. Pierre Ichac : Comabrdeur, c’est-à-dire que vous êtes chez Simca depuis combien de temps ? Moukadem : Depuis 12 ans. Pierre Ichac : Depuis 12 ans, oui. Vous avez exercé, donc, vous avez une situation tout à fait stable. Maintenant, le problème qui se posait, c’était de faire venir, n’est-ce pas, une jeune fille, une jeune fille de Tlemcen avec vous en France, si loin alors que Tlemcen est une ville rigide où les jeunes filles ne sortent pas aussi facilement que ça. Hachlef Ahmed : Je précise une chose, c’est qu’il faut un véritable courage pour sortir une femme d’Algérie et la ramener si loin, surtout une femme de Tlemcen qui n’a jamais quitté les remparts de sa ville. Et donc, je demande, à Monsieur Moukdem, comment il a pu réussir ce miracle. Moukadem : J’ai réussi avec du mal. Hachlef Ahmed : Oui, mais comment ? C’était sans doute vos parents, certainement. Moukadem : Ah ! sûrement. Hachlef Ahmed : Autrement, ils ne l’auraient pas laissée sortir, non ? Moukadem : Ah ! Ils ne l’auraient pas laissée sortir, non. Pierre Ichac : Oui, c’est-à-dire que Madame Moukadem était une cousine de vous, une parente. Moukadem : Oui. Pierre Ichac : Ah ! bon, je comprends. Alors on a eu tout à fait confiance en vous. Moukadem : On a eu confiance en moi. Pierre Ichac : Alors, je voudrais demander maintenant, à Madame Moukadem, vous n’avez pas eu de difficultés en arrivant en France ? Madame Moukadem : Oh ! si. Pierre Ichac : Comment vous êtes-vous arrangé ? Madame Moukadem : Eh ! bien, le premier jour je ne me plaisais pas bien, mais maintenant ça va. Pierre Ichac : Vous parliez français ? Madame Moukadem : Non. Je ne savais pas du tout, pas un mot. Pierre Ichac : Pas un mot ? Alors, comment avez-vous fait ? Ça a été ? On vous a aidé ? On vous a appris ? Madame Moukadem : Oui, ça a été mes voisines qui m’ont appris à parler. Pierre Ichac : Et alors, il y avait peut-être des femmes de Nord’Africains justement ? Madame Moukadem : Non, non. Il y avait juste une mais les autres c’étaient des françaises. Pierre Ichac : Ce Nord’Africains immigré, s’il partage souvent les conditions extérieures de vie de son voisin métropolitain, il a aussi ses distractions, disons ses distractions nationales que nous ignorons. La plus classique, c’est la longue station dans le Café-Maure. Hachlef Ahmed : Voulez-vous que je vous y amène ? Nous sommes actuellement dans un café oriental, sur la rive gauche, pas très loin de la place Saint Michel. Ce café, comme son nom l’indique, recrée très bien l’atmosphère de l’El djazaïr, Alger. Outre les tableaux qu’il y a aux murs, nous avons même un petit jet d’eau qui recrée l’atmosphère des maisons mauresques. Mais je vais m’adresser tout de suite au patron pour lui demander… Patron, vous êtes là depuis longtemps, vous connaissez un petit peu votre milieu. Vous avez des clients de toutes sortes. Vous en avez des gens qui viennent de l’ONU, qui viennent des pays étrangers, même des Français d’une classe sociale assez élevée, de la Métropole. Je voudrais vous demandez si a part cela vous n’auriez pas d’autres clients, parmi les Nord-Africains, qui viennent se retremper un petit peu dans l’atmosphère de chez eux ? Le patron du café oriental : Effectivement, tous les soirs, beaucoup d’étudiants musulmans, de tous les pays du monde arabe, viennent, le soir, écouter un peu de musique et se retremper dans l’ambiance… Hachlef Ahmed : Je crois qu’il n’y a pas simplement des étudiants ? Le patron du café oriental : Si, il y a beaucoup de commerçants, de travailleurs… Hachlef Ahmed : Des industriels, de tout… Le patron du café oriental : Des industriels qui sont de passage à Paris, soit pour leurs affaires, soit pour passer leurs vacances et ils ne manquent pas de venir justement se retremper dans ce milieu nord africain et musulman dans l’ensemble. Hachlef Ahmed : Et je suis sûr qu’ils sont tous, actuellement, tout près de l’orchestre. Le patron du café oriental : Tout près de l’orchestre, tout près. Hachlef Ahmed : C’est surtout la musique qui les attire. Le patron du café oriental : C’est ça, surtout la musique. Hachlef Ahmed : Merci patron. Maintenant je vais m’adresser à un de ses clients, Monsieur Yahiaoui Kadour, qui est là depuis, je ne sais pas combien… Yahiaoui Kadour : 1933. Hachlef Ahmed : Depuis 1933. Yahiaoui Kadour : D’ailleurs, je me plaît beaucoup dans la capitale. Hachlef Ahmed : Oui. Yahiaoui Kadour : Néanmoins j’éprouve du plaisir de me tremper dans l’ambiance du pays. C’est pour ça d’ailleurs que je me trouve ici pour écouter l’orchestre oriental en train de déguster le traditionnel thé à la menthe. Hachlef Ahmed : Mais, à part ces clients-là habituels, nous avons parmi nous, le grand boxeur Nord-Africain, Kouidri. Je vais demander à Kouidri de dire quelques mots au micro. Bonjour Kouidri. Le boxeur Kouidri : Bonjour, Monsieur. Hachlef Ahmed : Alors, vous aussi vous venez vous retremper dans l’atmosphère de chez vous ? Le boxeur Kouidri : Naturellement, oui. Hachlef Ahmed : Pourtant vous venez d’arriver, il y a à peine deux heures. Le boxeur Kouidri : Il y a deux heures que je suis arrivé, par avion, et je repars samedi prochain, pour Alger, pour boxer Ritter, le 11. Et je compte boxer le championnat de France avec Walzack, le mois de janvier. Hachlef Ahmed : Et bien tant mieux, j’espère que vous nous rapporterez la victoire. Le boxeur Kouidri : Je vous remercie. Pierre Ichac : Une autre distraction nord’africaine, nous l’avons trouvé dans ce quartier Barbés. Hachlef Ahmed : Disons plutôt notre douar Barbés. Pierre Ichac : Et bien, il y a là une salle de cinéma, unique en son genre, et je crois en France, dont la clientèle est exclusivement nord’africaine. Ce cinéma ne présente que des films en langue arabe. Quelques uns sont des films de la production marocaine, mais il y a surtout de ces films musicaux dont l’Égypte s’est fait comme une spécialité. Ceux-là, sont présentés en version originale sous-titrée en français. Silencieusement, sans beaucoup réagir, la salle écoute la grande scène dramatique. Un caractère particulier de ces films musicaux, c’est la longueur, inusitée chez nous, et l’importance des chansons arabes soutenues par un orchestre d’aspect souvent très européen.

Emmanuel Laurentin : Une véritable pépite issue des archives de l’Ina. Il nous faut d’ailleurs remercier la documentaliste de l’Ina, Émilie Tressintet ( ?) ainsi que le restaurateur qui a accompli des miracles parce que quand on a écouté, Catherine Guilyardi et moi-même, l’enregistrement original, on ne sait pas comment il a réussit à tirer cela, en particulier pour la musique tellement il était absolument inaudible. Là, vous êtes dans votre secteur, pourrait-on dire, Naïma Yahi, puisque vous vous intéressez à la fois au sport, - vous étiez l’autre jour, dans l’émission depuis Marseille, pour pouvoir évoquer les footballeurs Maghrébins en France, un colloque qui était organisé entre autres par l’association Génériques - là, on entend un boxeur, un boxeur Algérois, et puis également à la musique, ça c’est votre sujet principal, la culture des Nord-Africains, des Maghrébins à Paris dans ces années là, la musique arabe et là, on a l’exemple d’un cabaret de la rive gauche.

Naïma Yahi : Effectivement, c’est un document précieux. Je remercie tous ceux qui ont concouru à nous le faire écouter aujourd’hui. Le cabaret El Djazaïr et d’autres cabarets, comme le Tam Tam, sont des cabarets du quartier latin où se retrouvaient tous les artistes d’origine magrébine mais également les élites, on va dire sportives, du show-biz... On évoque le colloque sur les footballeurs Maghrébins, nous avons retrouvé des archives photos des joueurs, comme Mustapha Zitouni de l’AS Monaco, au sein du cabaret El Djazaïr dans les années 50, 56-57. Vraiment, on va dire que la haute société maghrébine, nord-africaine à l’époque, se retrouvait dans ces cabarets où l’on pouvait écouter effectivement un certain nombre d’artistes. Je peux citer la jeune Warda, qui deviendra Warda El Djazaïria, une grande cantatrice aujourd’hui du Moyen-Orient, qui était la fille du patron du Tam Tam et qui a débuté dans le cabaret de son père avant d’être expulsée, avec sa famille, en 58. Concernant la production musicale, sachez par exemple qu’El Djazaïr était le cabaret où Amraoui Missoum, un grand chef d’orchestre Algérien, et Mohamed El Djamoussi, un grand chef d’orchestre Tunisien, travaillaient, avec Ahmed Hachlef, pour Pathé Marconi et effectuaient leurs castings, si on peut les appeler comme ça, au sein d’El Djazaïr. Nombre de ceux qui voulaient se lancer dans la musique essayent de convaincre le patron de passer dans la programmation du cabaret.

Emmanuel Laurentin : Alors, il y a quelque chose qui vous intéresse vous, de votre point de vue j’imagine, Edouard Mills-Affif, dans la première partie de cette archive, c’est le témoignage de cette famille d’immigré, en l’occurrence de Nord-Africains, pourrait-on dire, puisque vous retrouvez, ce témoignage d’immigré intégré, dans d’autres exemples de la télévision plus tard, dans les années 60, au début des années 60 ou la fin des années 50, quand on particulier commence Cinq colonnes à la Une.

Edouard Mills-Affif : Oui, reste à savoir ce qu’on appelle intégré. Ce qui intéressant…

Emmanuel Laurentin : C’est le qualificatif qu’on pourrait lui donner mais effectivement il y a une sorte de figure en l’occurrence qui est récurrente dans les images ou dans les interviews faites par les journalistes.

Edouard Mills-Affif : Ce qui est intéressant là, dans ce qu’on a entendu, c’est d’abord le fait que la personne qui est interviewée contredit ce propos, qu’on avait entendu avant, à savoir la volatilité de l’immigration algérienne. Ce travailleur-là, travaille depuis 10 ans à Simca. La deuxième chose qui est intéressante c’est que par rapport à l’idée, trop souvent répandue, que l’immigration familiale serait uniquement dans les années 70, là on est en 1948 et on voit déjà que l’immigration maghrébine est une immigration familiale même si c’est encore majoritairement le fait d’hommes seuls qui viennent et qui repartent., mais enfin là, on a une famille qui est installée là depuis plusieurs années. Et puis, la troisième chose c’est qu’aussi on sent qu’il y a des contacts qui s’installent avec la société d’accueil. Cette femme à qui le journaliste demande si elle a appris le français au contact d’autres femmes maghrébines, lui répond non, je l’ai appris avec mes voisines françaises.

Emmanuel Laurentin : Et on imagine effectivement qu’il a encore - certes il y a un douar Barbès, dit Hachlef Ahmed - une concomitance ou une cohabitation entre familles françaises et familles d’origines nord-africaine, sur le même palier, par exemple.

Edouard Mills-Affif : On sent là que la cohabitation est faite, qu’il y a des contacts qui se nouent, des liens de voisinages, des liens d’amitiés. Par rapport à ce que l’on va entendre dans les années 60 à la télévision française, et même dans les années 70, c’est l’idée, très souvent, qu’il y a une incompatibilité de nature entre la culture maghrébine et la culture française.

Emmanuel Laurentin : Le bruit et les odeurs.

Edouard Mills-Affif : Le bruit et les odeurs et puis l’idée d’un choc culturel inévitable, d’un affrontement promis à un duel, comme s’il y avait un face-à-face inévitable entre les Maghrébins et les Français, donc le refus d’une idée de la mixité. On est soit l’un soit l’autre. Les questions qui sont en permanence posées, dans les années 80, aux jeunes issus de l’immigration à la suite de la marche pour légalité et contre le racisme, que l’on appellera La marche des beurs, à chaque c’est : « Vous sentez-vous Français ou Algériens ? », comme s’il y avait une impossibilité de nature d’une possible mixité, c’est-à-dire d’un couple mixte franco-algérien, franco-maghrébin…

Emmanuel Laurentin : C’est ce que nous expliquait d’ailleurs Driss El Yazami sur la question de différentes appartenances, d’une nouvelle composition des appartenances, on peut être et l’un et l’autre.

Edouard Mills-Affif : On peut être et l’un et l’autre et là, on voit, dans ce reportage en 48, qu’il y a une possibilité d’un creuset et d’une entente possible entre Maghrébins, Algériens et la société française.

Emmanuel Laurentin : Catherine Guilyardi ?

Catherine Guilyardi : Moi, je trouve que ce qui apparaît dans toutes ces différentes archives que l’on a entendu, c’est la permanence quand même d’un propos, jusqu’à aujourd’hui. C’est ce qui m’a frappé dans le travail que l’on a fait toute cette semaine, que ce soit le travail sur les années 60, que l’on a entendu hier dans le documentaire, ou là en 48, et dans beaucoup d’archives que j’ai entendues à l’Ina, c’est quand même la permanence des revendications même si le vocabulaire n’est pas le même où du propos de l’administrateur des biens français, voilà.

Emmanuel Laurentin : Naïma Yahi ?

Naïma Yahi : Juste pour revenir sur ce qu’a dit Edouard, j’ai eu le plaisir d’écouter hier un séminaire de Madame Wihtol de Wenden, sur son ouvrage Les couleurs du drapeau, une étude commandée par l’Armée française sur ces recrues d’origine musulmane, donc à majorité maghrébine, sur cette question de l’allégeance « Est-ce que vous pouvez être à la fois Français et d’origine algérienne, marocaine ou autre ? », je pense que ce que dit Catherine est vrai, c’est la permanence de ce regard parfois inquisiteur, parfois interrogateur, sur des populations que l’on a du mal à appréhender comme faisant partie de la communauté nationale. « Ah ! ils ont une culture ! Ah ! Bon ! Ah ! oui, le douar, une espèce d’annexe du pays d’origine. »

Emmanuel Laurentin : Du bled en l’occurrence. Un dernier mot, très bref, Edouard Mills-Affif ?

Edouard Mills-Affif : Non, non, je n’ai rien à rajouter.

Emmanuel Laurentin : On peut lire votre livre, il est publié aux éditions De Boeck, ça s’appelle « Filmer les immigrés : les représentations audiovisuelles de l’immigration à la télévision française (1960-1986) », un livre issu de votre thèse, justement sur la représentation des immigrés à la télévision française des années 60 aux années 90. Pour ce qui est de votre film est-ce qu’on pourra le revoir ? Il a été montré sur France 5, une série de deux émissions sur l’histoire des immigrés à la télévision, on peut espérer le revoir ?

Edouard Mills-Affif : Ça, ce n’est pas à moi qu’il faut le demander.

Emmanuel Laurentin : Il faut demander aux programmateurs.

Catherine Guilyardi : Il a été édité. L’Ina l’édite. On peut l’acquérir.

Emmanuel Laurentin : Donc, on peut le voir en DVD en tout cas. Merci d’être resté aussi tardivement, chez vous à Montréal, Edouard Mills-Affif. Merci également à Naïma Yahi, d’être venue ici en studio. Demain, nous continuerons avec vous, Catherine Guilyardi, cette semaine consacrée à l’histoire des étrangers de l’immigration en France en évoquant la question du comptage des immigrés, comment on distingue le national de l’étranger sur le territoire national, en terminant d’ailleurs notre débat sur la question des statistiques ethniques, même si ces statistiques ethniques concernent essentiellement des gens qui sont sur le territoire national, qui ne sont pas étrangers, c’est une des questions récurrentes de ce débat sur les statistiques ethniques, en tout cas ça sera le thème du débat de la Fabrique de l’Histoire, demain.



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