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La Fabrique de l’Histoire / Histoire de la guerre d’Algérie 4

Transcription, par Taos Aït Si Slimane, de l’émission de France Culture, « La Fabrique de l’Histoire », par Emmanuel Laurentin, du jeudi 16 décembre 2010, qui avait pour thème, « Histoire de la guerre d’Algérie » / « Débat sur l’histoire de la guerre d’Algérie vue de l’étranger »

Invité(s) : Niek Pas, historien néerlandais, professeur en histoire contemporaine à l’université d’Amsterdam ; Jim House, historien anglais, enseigne à l’université de Leeds, où il dirige le Centre d’études culturelles françaises et francophones ; Jean-Paul Cahn, professeur de civilisation allemande à l’université de Paris IV - Sorbonne. Président du « Comité franco-allemand de Recherches sur l’Histoire de la France et de l’Allemagne aux XIXe et XXe siècles » ; Fritz Taubert, historien allemand, Professeur à l’Université de Bourgogne, Stépahne Mourlane, historien, maître de conférences à l’université de Provence (Aix-Marseille I)

Emmanuel Laurentin : Quatrième et dernier temps de notre semaine consacrée à l’histoire de la Guerre d’Algérie alors qu’il y a cinquante ans, en décembre 1960, se déroulaient de très importantes manifestations à Oran, à Alger ou ailleurs en Algérie, à l’occasion du voyage en Algérie du général de Gaulle. Sachez d’ailleurs que grâce au travail formidable et bénévole de Taos Aït Si Slimane, cette série de quatre émissions sera bientôt scriptée sur le site fabriquedesens.net}. Un site sur lequel vous trouverez bien d’autres émissions de France Culture et de « La Fabrique de l’Histoire «  déjà transcrites, la dernière d’entre elles étant le débat que nous avons eu ici-même, entre Patrick Boucheron et Frédéric Mitterrand, ministre de la culture, sur la Maison de l’histoire de France. Donc, je vous rappelle ce site : fabriquedesens.net. Ce matin, nous allons nous intéresser dans le débat historiographique à la façon dont le conflit en Algérie a été traité et perçu à l’étranger dans un contexte particulier à la fois de Guerre Froide et de création de l’Europe. Comment était vue cette « guerre sans nom » à Bonn, à Berlin, à Rome, aux Pays-Bas ou ailleurs, c’est ce que nous allons essayer de comprendre, en compagnie d’Anaïs Kien, de « La Fabrique de l’Histoire », qui a préparé cette semaine avec nous, de Jim House, il est historien à l’université de Leeds. Il est l’auteur d’un livre très important sur les massacres d’Octobre 61 à Paris et leur mémoire, « Paris 1961 ». Il est l’auteur avec Neil MacMaster [1] (cf. article, « 17 octobre 1961 : terreur d’État et violence « coloniale », de Sylvie Thénault paru dans laviedesidees.fr, le 7 février 2008) [2] Nieck Pas sera avec nous depuis la Hollande, depuis les Pays-Bas, il est maître de conférences à l’université d’Amsterdam. Jean-Paul Cahn est avec nous. Il est professeur à Paris IV, Paris-Sorbonne. Fritz Taubert est également avec nous. Il est professeur à l’université de Bourgogne, à Dijon, et son livre, « La Guerre d’Algérie et la République démocratique allemande : le rôle de l’autre Allemagne pendant les événements 1954-1962 », sort aujourd’hui exactement aux éditions universitaires de Dijon. Et au téléphone également avec nous, Stéphane Mourlane. Il est maître de conférence en histoire contemporaine à l’Université de Provence où il travaille à la Maison méditerranéenne des sciences de l’homme.

Peut-être, pour commencer, Jean-Paul Cahn, faut-il dresser le tableau de se qui se passe ailleurs, en même temps que se déroulent les événements d’Algérie. Évidemment c’est la Guerre Froide, vous insistez beaucoup sur cette question-là, en particulier sur la relation franco-allemande à ce moment-là, mais c’est également la construction de l’Europe, et cette construction de l’Europe évidemment vient se ficher dans ces événements d’Algérie. Ce n’est pas si simple que cela.

Jean-Paul Cahn : Effectivement, la situation est relativement complexe. Ceci dit, il y a quand même des éléments constructifs, des éléments qui rapprochent. Pour prendre l’exemple franco-allemand, entre autres, et bien nous sommes dans une situation où les relations sont encore extrêmement fragiles, l’Allemagne n’est pas souveraine au moment où commence la Guerre d’Algérie, la Sarre est encore, je dirais, entre les mains de la France dans le cadre de l’Union économique monétaire et douanière, bref, on est dans une situation qui est en mutation, la décision vient d’être prise d’accueillir l’Allemagne au sein de l’OTAN, bref, la situation est très fragile.

Emmanuel Laurentin : C’est très important que de mentionner tout cela, Jim House, en particulier ces alliances de Guerre Froide, l’OTAN, bien entendu, mais également la création de cette ONU, qui a beaucoup plus d’importance, on a l’impression en tous les cas, dans les relations internationales qu’elle ne peut en avoir peut-être aujourd’hui. Une ONU qui est intéressé en premier chef à ce qui se passe sur le territoire d’Algérie parce qu’évidemment elle est sollicitée par tous les membres, régulièrement, pour pouvoir prendre telle ou telle position vis-à-vis du gouvernement français.

Jim House : Tout à fait. Tout l’intérêt du FLN, c’est d’essayer de porter la guerre sur la scène internationale.

Emmanuel Laurentin : C’est l’internationalisation du conflit.

Jim House : Tout à fait. En raison en partie de la relative faiblesse militaire des Algériens. Donc, l’internationalisation est une sorte de ressource très importante pour pallier à des carences éventuelles sur le plan militaire, alors que la France refuse toutes ingérences depuis l’étranger. Donc, c’est ça le grand enjeu.

Emmanuel Laurentin : Oui, c’est ça. Le gouvernement français ne veut pas de cette internationalisation, pourtant, Fritz Taubert, le FLN va tenter à toute force, que cela soit en RFA ou ailleurs, ou en RDA, vous avez travaillé sur ce rôle de la RDA dans ce conflit algérien, de forcer les portes justement de cette internationalisation.

Fritz Taubert : En 1957, Il y a même une directive au ministère des affaires étrangères, non pas à Alger mais au Caire à l’époque, où l’on dit qu’il faut maintenant chercher de l’aide partout, inclus le bloc de l’Est. Effectivement, il y a des tentatives, par le Croissant rouge, qui se crée en 58, d’ouvrir la porte vers l’Est.

Emmanuel Laurentin : Ouvrir la porte vers l’Est pour pouvoir avoir du soutien de cet endroit-là.

Fritz Taubert : Absolument, effectivement parce qu’il faut quand même faire soigner les blessés, on ne peut pas les envoyer par exemple en RFA, il faut de l’aide militaire et il faut effectivement de l’aide matérielle.

Emmanuel Laurentin : Nieck Pas, vous êtes avec nous au téléphone depuis Amsterdam. Vous avez travaillé, vous, évidemment sur la position à la fois du gouvernement des Pays-Bas mais également des opinions publiques pendant la Guerre d’Algérie sur ce conflit algérien. On peut dire que les gouvernements sont un peu inquiets, du moins ennuyés par ce qui se passe parce qu’évidemment ils sont en train de construire l’Europe en même temps et que c’est difficile de se passer du soutien de la France dans cette construction européenne. Donc, ils sont un peu gênés, en particulier le gouvernement des Pays-Bas.

Nieck Pas : Oui, tout à fait. Je dirais même qu’il faut distinguer le plan européen et le plan international. Tandis que la France et les Pays-Bas se confrontent sur le plan européen, ils se considèrent, sur le plan international, en l’occurrence sur l’Algérie, plutôt comme des alliés. La France et les Pays-Bas, sur le plan colonial se soutiennent mutuellement.

Emmanuel Laurentin : Oui, parce qu’évidemment les Pays-Bas ont un problème colonial aussi.

Nieck Pas : Oui.

Emmanuel Laurentin : Ils l’ont réglé il y a très peu de temps à ce moment-là, avec l’Indonésie, réglé de façon très difficile et très sanglante, donc ce n’est pas si simple que cela.

Nieck Pas : Ce n’est pas si simple que cela et en plus à l’époque les Pays-Bas dispose encore du territoire de la Nouvelle-Guinée. Donc, ils se considèrent eux-mêmes encore comme une puissance, de taille moyenne, de toute manière coloniale. De l’autre côté, la France considère les Pays-Bas, encore comme une puissance coloniale, donc ils se soutiennent mutuellement, oui.

Emmanuel Laurentin : Stéphane Mourlane, vous êtes avec nous au téléphone depuis l’université de Provence à Aix, où vous êtes maître de conférences. Vous êtes spécialiste des relations franco-italiennes pendant cette période justement. Alors, l’Italie, c’est un cas encore aussi un peu à part puisque voilà une puissance italienne qui veut s’affirmer aussi dans la sphère méditerranéenne et qui se trouve donc un petit peu coincée aux entournures entre justement cette France qui construit l’Europe avec elle et puis les puissances arabes dans lesquelles il pourrait y un avoir un intérêt financier et politique à s’installer.

Stéphane Mourlane : Tout à fait. Effectivement, la position de l’Italie est très largement déterminée par le contexte international puisque depuis la chute du régime fasciste, l’Italie fait de l’OTAN et de la construction européenne deux de ses principaux piliers en matière de politique étrangère, en vue de sa réinsertion sur la scène internationale, tout en souhaitant effectivement maintenir une influence qu’elle considère traditionnelle en Méditerranée. Et cette influence passe notamment par un déni, d’une certaine manière, de la colonisation. C’est-à-dire qu’il y a un discours qui est tourné vers le monde arabe à partir de 1947, c’est-à-dire à partir du moment où l’Italie perd ses colonies, visant à démontrer un désintérêt colonial de l’Italie au regard notamment d’une certaine rigidité des positions françaises, britanniques, sur ces questions. Donc, effectivement, il y a une sorte, pour reprendre la formule de l’historien italien, Romain H. Rainero, il y a une sorte de politique de « double rail » entre solidarité atlantique et européenne d’un côté et amitié algérienne, arabe de l’autre.

Anaïs Kien : Nicolas Pas, on entend bien dans cette histoire des relations diplomatiques et internationales des pays étrangers avec la France pendant la Guerre d’Algérie qu’il y a un devoir de réserve, un silence entretenu, une hésitation perpétuelle, pourtant il y a quand même des mouvements dans l’opinion publique, peut-être un petit peu marginaux, qui découvrent et qui donnent l’alerte. Je pense notamment à Ton Regtien, dont vous parlez dans votre article sur la vision de Pays-Bas de la Guerre d’Algérie, qui découvre et prend conscience du problème algérien au cours d’un voyage à Paris au milieu des années 50.

Nieck Pas : Oui, tout à fait. Il faut dire que dès le début de novembre 54, la presse néerlandaise suit de très près ce qui se passe en Algérie.

Emmanuel Laurentin : En particulier le fils du grand historien, Huizinga, de « L’Automne du Moyen Âge », journaliste à l’époque, qui fait des articles sur ce qui se passe en Algérie.

Nieck Pas : Oui, dès le début, il se montre très, très méfiant. Et il y a un courant d’opinion qui se manifeste à partir, disons, 1956-57. À l’époque, pour les universitaires et les étudiants néerlandais, Paris et la France est encore une référence culturelle. Donc, ce qui se passe en Algérie, on le regarde à travers Paris, et beaucoup de Néerlandais qui se rendent à Paris prennent conscience de la Guerre d’Algérie. Ils retournent aux Pays-Bas avec ce qu’ils ont vu, vécu et donc il y a ce mouvement d’opinion, qui toutefois reste marginal mais qui est présent, qui est là.

Anaïs Kien : Peut-être justement qu’on peut parler de ce que l’on peut voir en France de la Guerre d’Algérie lorsqu’on est un étudiant étranger, Nicolas Pas ? Des arrestations, ce genre de chose.

Nieck Pas : Oui, par exemple, monsieur Ton Regtien, que vous venez de mentionner, connaît des Algériens à Paris et il est profondément choqué quand il apprend qu’ils ont été arrêtés par la police française. Ça le choque profondément et ça le pousse à écrire sur la Guerre d’Algérie, lorsqu’il rentre aux Pays-Bas.

Emmanuel Laurentin : Oui, parce que, Jim House, c’est un peu le cas, je rappelle que vous avez travaillé sur les manifestations d’octobre 1961, à Paris, c’est un peu le cas de tous les voyageurs qui se pressent à Paris, dans ces années 50-60. Ils ne peuvent pas ne pas voir qu’il y a un conflit, - même si les Français ne veulent pas le voir, ne veulent pas le nommer, ce conflit et cette guerre - qu’il y a une guerre qui est en train de se dérouler. Il y a effectivement les forces mobiles qui sont partout dans les rues, il y a des arrestations brutales, des gens que l’on fait monter de force dans une voiture ou dans une camionnette et dont on ne sait pas où ils s’en vont, etc., etc.

Jim House : Oui, il y a même eu des cas d’étudiants, d’intellectuels, et d’autres, qui ont été arrêtés dans ces grandes rafles dans les rues de Paris. Le cas d’écrivains,…

Emmanuel Laurentin : Ces gens-là écrivent à leurs familles, ils alertent d’une certaine façon les opinions étrangères justement sur ce qui est en train de se passer en France et que les Français eux-mêmes ne veulent parfois pas voir.

Jim House : Tout à fait. En même temps, il y a bien sûr tous les correspondants internationaux qui sont sur place. Et donc, Paris est une sorte de vitrine, à ce qui se passe, pour le monde.

Emmanuel Laurentin : Vous voulez intervenir Nicolas Pas ?

Nieck Pas : Tout à fait, cette vitrine sur le monde, comme le disais, les correspondants, les journalistes sur place eux aussi écrivent beaucoup sur la guerre. Il ne faut pas non plus oublier le rôle et la fonction de la radio et de la télévision qui commence à se manifester aussi à la fin des années 50. On parle souvent des années 60 pour la télévision mais la télévision en tant que médium commence à jouer un rôle...

Emmanuel Laurentin : Jean-Paul Cahn, il est important de bien placer une chronologie - ce n’est d’ailleurs peut-être pas la même pour vous tous, ceux qui s’occupent de la RDA, ceux qui s’occupent de la RFA, ceux qui s’occupent de l’Italie, des pays anglo-saxons ou autres – par rapports à ces événements. C’est-à-dire qu’il y a des prises de conscience qui ne sont pas simultanées vis-à-vis de ce qui est en train de se passer. Il est important de se dire peut-être qu’entre 54 et 57, ce n’est pas la même chose qu’entre 57 et 58 et entre 58 et 62, avec des phases différentes après l’arrivée du général de Gaulle au pouvoir.

Jean-Paul Cahn : Je crois qu’effectivement vous soulignez deux aspects importants ici. Le premier c’est qu’effectivement les intérêts des uns et des autres ne sont pas les mêmes, donc leur perception n’est pas la même non plus. Il est certain que les Pays-Bas, puissance coloniale, ou la Belgique auront une autre perception que l’Allemagne, qui a perdu ses colonies en 1918, et dont les hommes politiques rappellent de temps à autre à l’opinion qu’avant de juger hâtivement la France, il faut peut-être se dire que l’on a beaucoup de chance de ne pas être impliqué dans ce phénomène. La deuxième, c’est qu’effectivement, dans un premier temps, il est difficile de voir qu’il y a guerre, indépendamment du problème de vocabulaire. En Mai 1955, quand Wilhelm Hausenstein est envoyé à Paris, premier ambassadeur de la République fédérale en France, il reçoit la lettre que normalement on remet à tout futur ambassadeur, avec les missions qui lui sont confiées, etc., l’Algérie n’y est pas mentionnée. Le mot Algérie n’y apparaît pas. Donc, à l’évidence, alors que dans l’émission de mardi vous montriez que 55 est une année importante, 55 est à l’étranger encore une période de prise de conscience lente et prudente.

Emmanuel Laurentin : Stéphane Mourlane sur ce point ?

Stéphane Mourlane : Concernant effectivement le cas italien, on peut établir une chronologie relativement précise parce qu’on peut dire que jusqu’en 1957 l’opinion publique italienne manifeste une relative indifférence à l’égard de la question algérienne et qu’il y a deux événements finalement qui vont faire basculer l’opinion. C’est tout d’abord la Bataille d’Alger, en 1957, qui est d’ailleurs très largement vue à l’aune de l’expérience fasciste en Italie, puis surtout, en février 1958, le bombardement par l’aviation française du village tunisien de Sakiet Sidi Youcef, qui va véritablement provoquer un mouvement d’opinion…

Emmanuel Laurentin : Rappelons que ce bombardement était sensé attaquer des éléments de l’ALN, réfugiés en Tunisie, et qu’en fait effectivement ce sont des victimes civiles qui périssent sous le bombes en l’occurrence de ce bombardement, c’est cela ?

Stéphane Mourlane : Exactement. Il va y avoir une très vive émotion dans la presse évidemment de gauche mais aussi dans la presse démocrate chrétienne. Par ailleurs, cette année 1958 est évidemment, vous le rappeliez, marquée par le retour au pouvoir du général de Gaulle, qui est vu avec extrêmement de réserve, pour ne pas dire de scepticisme du côté italien, où là encore la mémoire du régime fasciste joue un rôle important, et on n’est pas loin de voir dans ce retour du général de Gaulle un retour du fascisme. Donc, tout ça suscite effectivement beaucoup d’inquiétudes et mobilisent l’opinion ainsi qu’un certain nombre de milieux politiques autour de la question algérienne.

Emmanuel Laurentin : Mobiliser l’opinion en RDA, cela doit être un peu plus difficile, vous qui êtes spécialiste de cette question-là, Fritz Taubert. Dans la RDA de l’époque c’était compliqué mais cette question de chronologie est très importante.

Fritz Taubert : La chronologie est effectivement très importante et est tout à fait différente pour la RDA, et je dirais même pour tout le bloc de l’Est parce qu’on suit le PCF. Et le PCF est pour la RDA la seule source de renseignement sur la France parce qu’il n’y a pas d’ambassadeur de la RDA à Paris. Donc, le PCF et son évolution sur le conflit est exactement le même que la RDA puisqu’elle ne pouvait pas faire autrement.

Emmanuel Laurentin : On pourrait suivre le PCA, par exemple, le PC algérien ?

Fritz Taubert : On pouvait suivre le PCA mais là on entrait en conflit avec le FLN parce que le PCA était en conflit avec le FLN.

Emmanuel Laurentin : Il y avait deux lignes différentes effectivement ?

Fritz Taubert : Si j’entends de temps en temps encore parmi des anciens que le FLN était un mouvement communiste, les vrais communistes savaient très bien qu’il ne l’était pas.

Emmanuel Laurentin : D’ailleurs cela posera un grand problème, Fritz Taubert, parce qu’il va falloir se demander à partir d’un certain moment est-ce qu’on les accueille ? Comment est-ce qu’on les accueille, ces gens du FLN, en RDA ? Et si on les accueille en leur donne quoi en contrepartie ? Le GPRA, qui se crée en 1958, voudrait avoir une sorte d’ambassade officielle, ou quasi officielle, du côté de la RDA mais évidemment les uns et les autres ne sont pas d’accord sur les modalités de cette installation.

Fritz Taubert : Évidemment qu’on les accueille parce qu’il faut les accueillir c’est tout de même une guerre anticolonialiste. Donc au niveau idéologique il faut soutenir le FLN et si l’on veut obtenir quelque chose dans le futur, il faut soutenir le mouvement le plus fort. Il faut bien le dire, et ça, c’était indéniablement le FLN. Donc, le PCA, parfois passe à la trappe. D’un autre coté, l’ambassade que le GPRA aurait voulue, n’était pas une ambassade, c’était effectivement un bureau, comme il l’avait à Bonn, en RFA.

Emmanuel Laurentin : Oui, dans l’ambassade de Tunisie.

Fritz Taubert : Voilà, tandis que la RDA, elle, voulait une réelle ambassade à Alger, c’est-à-dire une vraie reconnaissance diplomatique. Et ça, le FLN ne le voulait pas parce que justement parce que la RFA était, comment dirais-je, dans l’avenir peut-être plus importante.

Emmanuel Laurentin : Oui, parce que l’idée quand même, il faut le dire pour les auditeurs qui ne le sauraient pas, on pense souvent à la Suisse, quelquefois à la Belgique, mais tout de même, Jean-Paul Cahn, la RFA sert de base arrière pour tous ceux qui veulent combattre, en France, au nom du FLN, avec une sorte de tolérance de leur existence justement dans cette ambassade de Tunisie à Bonn. Au bout du compte, passer des accords avec la RDA ennuierait profondément la RFA et risquerait même de mettre fin à cette sorte de tolérance vis-à-vis des militants du FLN qui viennent faire des coups, des actions en France en passant par l’Allemagne.

Jean-Paul Cahn : C’est le moyen de pression le plus évident effectivement. Ceux qui se mettent du côté des Algériens rappellent encore et toujours : attention, si nous n’aidons pas suffisamment les Algériens, la RDA, elle, est prête à le faire. Le problème c’est qu’il y a en Allemagne des Algériens je dirais très différents. Il y a la direction de la Fédération de France, c’est-à-dire la direction du FLN en France, qui est obligée de se réfugier en Allemagne parce que le (manque un mot, peut-être l’étau policier) est trop étroit. Il y a les Algériens qui sont là dans le cadre de l’internationalisation du conflit. Il y a les entrées clandestines, et tout ça pose un énorme problème. Car ils se disent Algériens mais les reconnaître Algériens, c’est entrer en conflit avec la France.

Emmanuel Laurentin : Bien sûr.

Jean-Paul Cahn : Donc, il y a là une situation très difficile.

Emmanuel Laurentin : Pour le gouvernement et pour la police en particulier. Anaïs Kien ?

Anaïs Kien : On voit bien que la position des gouvernements est perpétuellement sous-tendue sur cette question d’une discussion autour du problème algérien, dans ces années 50. Jim House, je pense justement au voyage de de Gaulle en 1960 à Londres, qui est célébré comme le plus grand des héros, à un moment où la Grande-Bretagne cherche à entrer dans l’Europe, sans pouvoir le faire, puisque de Gaulle s’y oppose. Ce personnage de de Gaulle est très important justement dans l’intervention de ces pays étrangers ou dans l’émission d’une opinion de ces pays étrangers sur le problème algérien, puisqu’on attend des choses de de Gaulle. Et de Gaulle n’est pas n’importe qui. C’est le grand héros de la Seconde Guerre mondiale.

Jim House : Oui, tout à fait. En Angleterre, le gouvernement britannique est en réalité très préoccupé par les faiblesses de la IVème République, donc on a salué le retour du général de Gaulle. Effectivement on attend beaucoup de lui aussi sur le plan d’une résolution du conflit algérien. En fait on attend beaucoup de de Gaulle sur tous les plans.

Anaïs Kien : Sans oser, pour autant, le mettre devant ce type de responsabilités ?

Jim House : Non, là où il y a une critique du général de Gaulle à Londres, c’est plutôt en interne.

Emmanuel Laurentin : Cela ne va pas jusqu’à prendre des positions publiques du gouvernement. Vous évoquiez tout à l’heure la Bataille d’Alger, Stéphane Mourlane, on écoute la bande musicale, la bande originale, de « La Bataille d’Alger » (ma note complémentaire) [3]de Gillo Pontecorvo, cinéaste italien, avec une bande musicale qui a été composé par Ennio Morricone

Voilà, la bande musicale de « La Bataille d’Alger », qui sort en 1966. Un film italo-algérien, qui ne sortira en France qu’en 1971, puisqu’il est interdit pendant toute cette période, et pour lequel le conseil était assuré par (ici Emmanuel Laurentin parle de Saïd Saadi, une erreur, car lui est président du RCD) Yacef Saâdi, le responsable du FLN de la Casbah pendant cette Bataille d’Alger. On peut tout de même se poser la question, Stéphane Mourlane, de la position très particulière de l’Italie dans tout ce que l’on décrit depuis le début de cette émission, à savoir les positions des pays européens en particulier sur la question de la Guerre d’Algérie, puisqu’il y a, - moi je ne savais pas cela avant de vous lire – disons, un groupe de pression que l’on pourrait appeler les « démo-musulmans », et qu’il y a des intérêts en particulier liés au pétrole, très importants en Italie. Donc, une politique assez farouchement différente des autres pays d’Europe sur ce point.

Stéphane Mourlane : Oui, tout à fait. On va peut-être revenir d’un mot sur la Bataille d’Alger, de Pontecorvo, qui est récompensé lors de la Mostra de Venise, en 1966, qui suscite une vive tension entre la France et l’Italie. Il n’est pas anodin d’ailleurs que Pontecorvo ait choisi sa caméra sur cet épisode de la Bataille d’Alger. Pour revenir à votre question, effectivement, c’est un élément extrêmement important pour bien comprendre la position de l’Italie, c’est l’évolution de la politique intérieure, en particulier au sein de la Démocratie chrétienne, qui tient le pouvoir depuis la fin de la guerre. Il y a au sein de cette Démocratie chrétienne un courant qui se situe plutôt à gauche du parti, et qui, depuis le milieu des années 1950, défend une position dite « néo atlantique » en matière de politique étrangère. Une politique qui consiste, notamment dans l’espace méditerranéen, à faire preuve d’une plus grande autonomie à l’égard non seulement des Américains mais aussi de la France. Et dans le cadre de cette politique « néo atlantique » effectivement les démocrates chrétiens considèrent qu’une alliance spirituelle, pourrait-on dire, entre l’Islam et la chrétienté constituerait le meilleur rempart face au communisme. Donc, au regard des diplomates français, cette frange de la Démocratie chrétienne est qualifiée avec une certaine ironie de « démo-musulmans ». Et parmi ces « démo-musulmans », on a des personnalités de premier plan, en particulier…

Emmanuel Laurentin : Le président de la République, non ?

Stéphane Mourlane : Exactement, Giovanni Gronchi mais également Amintore Fanfani,

Emmanuel Laurentin : Qui est le secrétaire général de la DC, de la Démocratie chrétienne.

Stéphane Mourlane : Et qui va occuper la présidence du Conseil à partir de 1958. Vous avez des gens aussi influents que Georgio La Pira, maire de Florence, et vous avez, vous l’avez dit, une personnalité de premier plan, dont on va beaucoup parler, qui est Enrico Mattei, qui est le président de

Emmanuel Laurentin : De l’ENI, la firme pétrolière d’État italienne, et qui doit lui, pour des raisons personnelles mais aussi pour des raisons économiques et commerciales a besoin de trouver de nouveaux champs de pétrole pour pouvoir nourrir la machine.

Stéphane Mourlane : Évidemment, les ressources pétrolières du Sahara l’intéresse au premier chef, donc il va déployer une énergie et une activité tout azimut notamment en menant une campagne de presse dans le journal qu’il finance Il Giorno, en finançant un certain nombre de manifestations culturelles sur le thème du rapprochement entre les peuples méditerranéens, mais aussi en soutenant très directement le FLN. J’ai pu trouver dans les archives de l’ENI des documents qui attestent du soutien non seulement moral mais également matériel qu’apporte Mattei au FLN.

Emmanuel Laurentin : Nieck Pas, si on passe du côté d’Amsterdam, des Pays-Bas, dont vous êtes spécialiste, je rappelle que vous êtes maitre de conférences à l’Université d’Amsterdam, il y a aussi des affaires qui se développent sur ce territoire des Pays-Bas, dans ces années tardives de la Guerre d’Algérie, aux tournants des années 60, 61, 62. Avec par exemple la présence de Michel Raptis, dit Pablo, qui était un des grands trotskystes français, avait trouvé refuge du côté d’Amsterdam, qu’il y sera arrêté, qu’il y aura un procès, et donc comité de soutien à Michel Raptis de ceux qui l’avaient accueilli à Amsterdam.

Nieck Pas : Tout à fait. Cela fait partie de trois types de soutien : il y a donc le travail de plume, mais aussi le soutien clandestin, dont faisait partie Michel Raptis, avec la poignée de trotskystes néerlandais de l’époque. Les trotskystes sont arrêtés au printemps 1960, ils sont accusés de falsification de cartes d’identité, de monter une infrastructure pour imprimer de la fausse monnaie pour aider le FLN, et en 1961, il y aura un procès à Amsterdam. Et autour de ce procès, il y ara notamment des mobilisations d’intellectuels néerlandais et français, parmi lesquels Laurent Schwartz.

Emmanuel Laurentin : Qui est donc signataire en particulier du Manifeste des 121.

Anaïs Kien : Nieck Pas, ce qui m’a frappé en vous lisant, c’est de voir aussi l’influence de la Guerre d’Algérie sur la structuration du mouvement social au Pays-Bas et notamment à Amsterdam, puisqu’en créant des comités de soutien, les étudiants vont apprendre finalement à s’organiser et nourrir peut-être un petit peu la pensée structurelle des mouvements de contestation des années 60 à partir de cette expérience du cas algérien.

Nieck Pas : Tout à fait. Autrement dit, le cas algérien se situe dans l’avant-garde des mouvements sociaux qui s’expriment après dans les années 60. Ce n’est pas le Congo, ou l’Angola ou l’Afrique du Sud mais c’est bel et bien le cas algérien qui structure pour la première fois, après la Deuxième Guerre mondiale, de nouveau des comités de soutien, des structures…

Emmanuel Laurentin : On peut dire que les fameux « Provos », que l’on connaîtra plus tard, dans les années 60 et 70, trouvent une sorte d’origine dans ces premiers combats justement autour du soutien à l’Algérie dans sa volonté d’indépendance ?

Nicolas Pas : Ça vient après, mais c’est vrai que par exemple que Roel Van Duijn, le fondateur du mouvement Provos, dans sa jeunesse, au milieu des années 50, pour lui, Ben Bella est un de ses héros dans sa formation politique. Donc l’Algérie se trouve bien dans cette avant-garde pour les mouvements sociaux des Pays-Bas.

Emmanuel Laurentin : On parlait tout à l’heure, Jim House, de la chronologie qu’il fallait réintroduire dans cette histoire parce qu’évidemment ce n’est pas la même chose en 57, ce n’est pas la même chose en 58, ce n’est pas la même chose en 60, et cela n’est sûrement pas la même chose - vous avez travaillé pour un gros livre, avec Neil MacMaster, paru aux éditions Taillandier, qui s’intitule « Paris 1961 : les Algériens, la terreur d’État et la mémoire » - au moment du 17 octobre 61, au moment de Charonne un peu plus tard en février 62, ce n’est pas la même chose qui se passe, avec l’écho que cela peut avoir dans le monde entier. Est-ce que par exemple, il y a une réception différenciée de ces événements, du 17 octobre 1961, entre la France et les pays étrangers ? Est-ce que vous avez pu mesurer tout cela avec votre collègue Neil MacMaster ?

Jim House : En fait, il y a très peu d’études là-dessus (Je signale ici une note complémentaire ajoutée par Jim Housse, « World reactions to the 1961 Paris Pogrom1 », de Daniel Gordon, University of Sussex Journal of Contemporary History, n.1, septembre 2000) [4]. Ce que l’on sait c’est que la réception, si l’on peut dire, la critique de la violence est faite souvent en fonction des rapports politiques qui peuvent exister entre tel ou tel pays et la France. Les pays qui ont déjà adopté des positions anticoloniales très poussées sont forcément les plus virulents dans leurs critiques.

Emmanuel Laurentin : Mais on sait bien qu’il n’y a pas que les pays et les gouvernements, c’est ce que l’on explique depuis le début, il y a les opinions publiques aussi, elles peuvent être dissociées justement des positions de ces pays.

Jim House : Tout à fait mais tout dépend à ce moment-là du rapport de force qu’il peut y avoir entre les mouvements de gauche et les gouvernements.

Anaïs Kien : Peut-être que, on parlait justement de la formation dans cette génération d’étudiants néerlandais, par rapport à la Guerre d’Algérie, est-ce qu’on peut retrouver ce genre de chose là dans la jeunesse britannique, par rapport à cette critique de la Guerre d’Algérie ?

Jim House : Je pense que la guerre a eu relativement peu d’impact sur les mouvements étudiants en Angleterre. On sait que l’aile gauche du parti travailliste a été très mobilisée notamment autour des questions de torture, mais à ce moment-là la gauche politique en général est relativement marginalisée dans le pays, sans parler des éléments les plus radicaux de cette gauche politique.

Anaïs Kien : Donc finalement, c’est vraiment en Italie que des éléments les plus proches des puissants, des gouvernants prennent la liberté de donner une opinion et de s’engager dans le conflit algérien ?

Jim House : Ceci dit l’héritage de la guerre, l’héritage militant peut-être différé sur plusieurs années. Il peut y avoir des retours…

Anaïs Kien : Vous le voyez un peu plus tard ?

Jim House : Oui, et cela se voit aussi en France au niveau des différentes micros générations des années 60 -70.

Emmanuel Laurentin : Jean-Paul Cahn, sur ce point. Est-ce qu’en Allemagne vous avez noté le même type de choses, c’est-à-dire un début d’organisation parce qu’aussi l’Allemagne peut se considérer un peu méprisée par le gouvernement français dans ses actions, par exemple sur le territoire allemand ? Vous expliquez qu’effectivement la France ne prend pas trop de gants vis-à-vis de ceux qu’elle veut éliminer sur le territoire allemand et qu’à partir de ce moment-là, il y a une sorte de sentiment national qui peut renaître en disant : écoutez, qu’est-ce qu’ils viennent faire sur notre territoire pour assassiner tel ou tel dont ils ne veulent pas dans le combat de la Guerre d’Algérie.

Jean-Paul Cahn : Cela se situe surtout à partir de 1959, c’est-à-dire de l’entrée de Michel Debré à Matignon. Vous avez reçu son conseiller

Emmanuel Laurentin : Constantin Melník, lundi.

Jean-Paul Cahn : Le problème est celui de l’accueil d’un certain nombre d’Algériens sur le territoire allemand et en même temps de l’approvisionnement en armes du FLN, notamment sur le territoire allemand. Hambourg est, pendant une bonne partie de la Guerre d’Algérie, le principal port fournisseur d’armes du mouvement algérien…

Emmanuel Laurentin : Et comme nous l’a expliqué Constantin Melník, il fallait arraisonner ces bateaux, les couler si cela était possible justement pour que ces armes n’arrivent pas jusqu’à la rébellion.

Jean-Paul Cahn : Ce qui est désobligeant pour les Allemands, puisque vous évoquiez cet aspect, c’est que curieusement les navires soviétiques, qui livrent des armes, on ne les arraisonne pas, il y en a un certain nombre, et cela c’est quand même très mal reçu. La France intervient en Allemagne…

Emmanuel Laurentin : Sur le sol allemand, pas simplement sur la mer en arraisonnant…

Jean-Paul Cahn : À la fois en mer, ce qui est quand même un acte de piraterie officiellement du point de vue juridique, d’autre part et surtout des services secrets, Main rouge une officine des services secrets français, commet des attentats sur le sol allemand. Et ça évidemment, pour une Allemagne qui…

Emmanuel Laurentin : Ça passe mal.

Jean-Paul Cahn : Pour une Allemagne, qui n’est souveraine que depuis 55, de la part d’un pays qui a été pays d’Occupation, c’est quand même très, très mal reçu.

Anaïs Kien : D’ailleurs, il y a des réactions dans l’opinion publique sur ces atteintes répétées à la souveraineté allemande directement.

Jean-Paul Cahn : Il y a d’autant plus de réactions que nos services secrets ont la désagréable habitude de laisser des traces. Donc, souvent la presse dispose d’éléments concrets.

Anaïs Kien : Donc, il y a des protestations.

Jean-Paul Cahn : Voilà.

Fritz Taubert : Il y a d’ailleurs le Spiegel qui a joué un rôle primordial.

Jean-Paul Cahn : Absolument !

Emmanuel Laurentin : Si l’on s’intéresse à la RDA, avec vous, Fritz Taubert, je rappelle que vous êtes auteur de « La Guerre d’Algérie et la République démocratique allemande », qui sort aujourd’hui aux éditions universitaires de Dijon, où vous enseignez, ce qui est très intéressant, c’est l’ambigüité, ce que vous expliquez, d’un pays qui est fondé pour pouvoir défendre tous les révolutionnaires de la planète mais qui lorsqu’il en a sur son sol quelquefois ne sait pas trop quoi en faire. Vous dites que l’on peut mesurer, à peu près, à 600 le nombre des Algériens qui sont pendant cette période là sur le territoire Est-allemand, on ne pas trop quoi en faire et quelquefois on n’est pas trop contents qu’ils y soient parce qu’ils accomplissent des actes qui sont disons répréhensibles aux yeux de la loi Est-allemande…

Fritz Taubert : Et de la morale.

Emmanuel Laurentin : Et de la morale, par exemple, cette affaire Chergui. En décembre 1960, un ressortissant algérien qui attaquent des policiers et cela ne plaît pas beaucoup justement.

Fritz Taubert : Il faut quand même distinguer entre deux parties, si je puis dire, entre deux sortes de populations. Il y a d’un côté les étudiants et de l’autre côté les ouvriers.

Emmanuel Laurentin : Mais comme c’est un parti et un régime qui veut défendre les ouvriers, c’est compliqué quand les ouvriers se comportent mal.

Fritz Taubert : Ils se défendent très bien eux-mêmes, surtout quand on les laisse faire. Mais puisque la RDA ne veut pas les laisser faire, parce qu’ils font quand même une chose qu’en France ou en RFA on faisait régulièrement. C’est-à-dire qu’on se déplace comme on le veut, on voyage, or en RDA ce n’est pas possible, parce qu’un étranger doit avoir un visas pour une ville, ou une autre ville ou pour le voyage entre les deux villes, ce que les Algériens ne savent pas ou prétendent ne pas savoir, c’est-à-dire qu’ils voyagent sans arrêts. Ce qui ne plaît pas effectivement à la RDA mais ce qui est le plus grave pour la RDA, c’est que primo ils arrivent et ils prétendent avoir travaillé dans certaines industries, surtout françaises puisqu’ils viennent de France à travers la RFA, puis quand il fait un peu trop chaud en RFA ils passent en RDA, et il s’avère qu’ils ne sont pas du tout des ouvriers spécialisés. Ils veulent avoir des formations sans se plier aux mœurs de la RDA. Quand vous voyez par exemple un des problèmes, c’est effectivement Chergui qui se bagarre avec des policiers parce qu’il est soûl, mais ça, c’est seulement après, avant le représentant du FLN à Berlin Est, il trouve que les policiers de l’Est sont effectivement des racistes qui matent systématiquement les bougnoules. Ça, finalement, il s’avère que ce n’est pas le cas.

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Pourquoi cette fanfare
Quand les soldats par quatre
Attendent les massacres
Sur le quai d’une gare
Pourquoi ce train ventru
Qui ronronne et soupire
Avant de nous conduire
Jusqu’au malentendu
Pourquoi les chants, les cris
Des foules venues fleurir
Ceux qui ont le droit d’partir
Au nom de leurs conneries
 
Nous n’irons plus au bois, la colombe est blessée
Nous n’allons pas au bois, nous allons la tuer
 
Pourquoi l’heure que voilà
Où finit notre enfance
Où finit notre chance
Où notre train s’en va
Pourquoi ce lourd convoi
Chargé d’hommes en gris
Repeints en une nuit
Pour partir en soldats
Pourquoi ce train de pluie
Pourquoi ce train de guerre
Pourquoi ce cimetière
En marche vers la nuit

Emmanuel Laurentin : « La colombe », 1959, de Jacques Brel. Une chanson qui sera traduite et reprise par Joan Baez un peu plus tard. Là on peut faire le lien effectivement entre ce combat contre cette Guerre d’Algérie, par l’intermédiaire d’une chanson qui ne cite jamais l’Algérie, mais qui évidemment l’a en toile de fond, puis effectivement tout le combat qui sera mené aux États-Unis, par ceux qui chanteront contre la Guerre du Viêt-Nam en particulier. Jim House, je voudrais revenir à la question que je vous posais tout à l’heure à propos de votre livre, « Paris 1961 ». C’est-à-dire sur l’écho international de cette manifestation du 17 octobre et de sa répression sur les discours qui ont été tenus un peu partout par les journalistes et les journauxinternationaux, est-ce que l’on peut dire d’une certaine façon que là où il y a eu silence sur ces événements en France, il y a eu du bruit ailleurs et qu’on ne l’a toujours pas perçu de la même façon ?

Jim House : Oui parce qu’il y a tout de même des difficultés en fait pour recenser toute la production de la presse à travers l’étranger à travers ces événements. Mais les correspondants ont vu de leurs propres yeux ce qui s’est passé. Donc, même dans la presse de droite en Angleterre par exemple il y a des critiques très vives de ce qui s’est passé, et bien entendu des réactions des journalistes de gauche. Donc, il y a eu des échos importants dans la presse internationale partout, en Europe et ailleurs.

Emmanuel Laurentin : Pendant qu’il y avait un trou de mémoire qui était en train de s’installer progressivement en France autour de ces événements, on peut dire que de l’autre côté cela continuait à cheminer, ça pouvait continuer à cheminer, par l’intermédiaire de ces articles et de ces questions.

Jim House : Oui parce que cela va déclencher un débat sur la place des Algériens en France.

Emmanuel Laurentin : Un débat de quel type ? D’ordre politique ou un débat d’ordre social, culturel ?

Jim House : Des réflexions sur la condition sociale, économique mais également politique des Algériens en France, face aux discriminations dont ils souffrent.

Jean-Paul Cahn : Pour aller dans le même sens, je crois qu’il y a une chose qu’il faut rappeler, c’est que l’étranger est généralement mieux informé de ce qui se passe que les Français eux-mêmes, il n’y a pas la censure. Je pense notamment à cette lettre dans laquelle Paul Teitgen, qui est en fonction à Alger, explique sa démission…

Emmanuel Laurentin : Dénonce la torture.

Jean-Paul Cahn : Explique quand même dans cette lettre [5] qu’il démissionne parce qu’il a vu se faire à Alger ce qu’il avait lui-même subi dans les caves de la Gestapo, à Nancy. Cette lettre est publiée en Allemagne. Elle ne l’est pas vraiment en France. En fait, elle n’est pas largement diffusée en France.

Anaïs Kien : Ce retentissement international, cette arrivée d’informations, ou non d’ailleurs, sur la Guerre d’Algérie, Jim House, il y a quand même un grand absent de cette table-ronde, vous représentez tous l’histoire des pays européens, mais on ne parle jamais des États-Unis qui pourtant affirment leur présence militaire, de plus en plus, à partir du milieu des années 50 au Viêt-Nam, j’ai cherché, en montant cette table ronde, des choses sur l’histoire du rapport des États-Unis à cette Guerre d’Algérie, et je n’ai rien trouvé ou pas grand-chose.

Jim House : Il existe désormais des travaux d’Irwin Hall et Matthew Connelly sur ces questions. Il y a désormais des travaux. Je trouve très intéressant…

Emmanuel Laurentin : Un des livres d’Irwin Wall a été traduit je crois en français, il y a trois ans de cela, on l’avait reçu à ce propos. [6]

Jim House : Je trouve intéressante la thèse de Connelly qui essaye de montrer justement à quel point le FLN a pu bénéficier, exploiter toutes ces différentes tensions nées de la Guerre froide. Donc, plutôt que de dire que c’étaient les États-Unis qui menaient le jeu, entre guillemets, pour Connely au contraire, c’étaient les Algériens qui ont su s’imposer dans le débat.

Emmanuel Laurentin : Il faut reconnaître que l’ONU ayant son siège à New York, effectivement il y avait quelque chose de très important dans ces négociations parallèles qui pouvaient justement se dérouler sur le territoire américain autour de cette même ONU.

Fritz Taubert, vous voulez intervenir

Fritz Taubert : Il y a un deuxième acteur, très actif, qui manque ici, c’est la Chine. La Chine est intervenue très massivement au niveau de la formation militaire et au niveau du matériel militaire.

Emmanuel Laurentin : Et on en a des preuves justement par les travaux que vous avez menés sur la RDA, vous avez connaissance...

Fritz Taubert : C’est surtout des informations secondaires, c’est-à-dire les rapports que j’ai lus des militaires français sur place, qui s’étonnent de plus en plus qu’il y ait toujours quelqu’un de l’ALN qui est accompagné par un Chinois.

Emmanuel Laurentin : On verra d’ailleurs cela à l’œuvre tout de suite après au moment des indépendances africaines, avec des formateurs chinois qui viendront par exemple du côté du Congo pour pouvoir former différentes factions qui se battent sur place, après l’indépendance du Congo-belge.

Stéphane Mourlane et Nieck Pas, vous vouliez intervenir.

Stéphane Mourlane : Je voulais revenir notamment autour de la mobilisation et de la structuration du mouvement contestataire en Italie, en rappelant que l’Italie se distingue sans doute de ce point de vue, avec une gauche qui est extrêmement structurée, extrêmement puissante. Je rappelle que le parti communiste Italien représente près du quart de l’électorat, à cette époque. On évoquait tout à l’heure justement la position en RDA, qui était très largement influencée par le parti communiste français, je crois qu’il faut signaler que de ce point de vue-là, comme dans d’autres d’ailleurs, le parti communiste italien a fait preuve d’une certaine précocité puisque très tôt le parti communiste italien s’engage aux côtés des nationalistes algériens, déploie une action à la fois de propagande, et là aussi d’appui matériel au FLN, en organisant des manifestations, etc. Donc, de ce point de vue-là, il y a sans doute une distinction à opérer. En ce qui concerne également la question de la base arrière du FLN, l’Italie est dans le collimateur…

Emmanuel Laurentin : Il n’y a pas que l’Allemagne, la Suisse, la Belgique.

Stéphane Mourlane : La question du trafic d’armes est une préoccupation constante de l’ambassade de France à Rome. La question également du transit, et notamment, c’est intéressant au regard des interventions de vos autres invités, Rome constitue une sorte de porte d’entrée en Europe, une sorte de plaque-tournante, pour reprendre l’expression de l’attaché militaire à Rome. C’est-à-dire que les représentants du FLN, puis du GPRA ensuite, qui proviennent soit de Tunis ou du Caire font la plupart du temps escale à Rome avant de se rendre soit en Allemagne de l’Est (Ouest ?) soit très souvent en RDA. Et c’est une préoccupation constante de la part des autorités françaises à Rome où se trouve également un bureau du FLN, comme à Bonn avec Taïeb Boulahrouf, qui est d’abord installé à l’ambassade de Tunisie, puis ensuite à l’ambassade d’Égypte. Donc, tout ça constitue effectivement un contexte qui détermine largement les positions du gouvernement italien.

Emmanuel Laurentin : Nieck Pas sur ce point ou sur d’autres ?

Nieck Pas : J’aimerais insister encore une fois sur l’importance de l’impact de l’image audiovisuelle, notamment aux Pays-Bas en 1959, la télévision néerlandaise, qui n’est pas une télévision d’État, comme en France, réalise un reportage au Maroc, auprès des réfugiés Algériens, un reportage qui va être diffusé à la télévision néerlandaise, qui choque profondément les Néerlandais. À travers ce reportage et la discussion autour s’organise une campagne nationale d’aide humanitaire qui va remporter des millions et des millions de florins d’euros d’époque. Donc, c’est un moment très important.

Emmanuel Laurentin : C’est là où on crée le premier Comité d’action et d’information sur l’Algérie, c’est ça ? À partir de ce moment-là, en 1959 ?

Nieck Pas : C’est plutôt parallèlement. Les Comités d’un côté et…

Emmanuel Laurentin : Il y aura un Comité de soutien par exemple à Djamila Boupacha, cette militante du FLN, qui a été torturée par les Français.

Nieck Pas : Oui, ça existe en même temps, parallèlement, il y a une mobilisation grandissante dans l’opinion publique qui se passe par d’autres circuits, dont l’audiovisuel, je dirais.

Emmanuel Laurentin : Est-ce que cela ne serait pas intéressant, Jim House, d’abord de faire un colloque avec vous tous, cela serait surement passionnant, cela serait une chose assez formidable et de rajouter quelqu’un spécialiste de la Chine, quelqu’un spécialiste des États-Unis, bien évidement ou d’autres pays mais aussi de collecter ce que vient de mentionner Nieck Pas, toutes ces images qui ont été tournées par d’autres télévisions, par d’autres moyens sur la Guerre d’Algérie pour pouvoir mieux comprendre la façon dont ces pays-là ont pu percevoir cette Guerre d’Algérie, en fonction de leurs objectifs.

Jim House : Oui, il faudrait à ce moment-là voir à quel point la presse est indépendante dans chaque pays, justement pour faire ce type de comparaison.

Emmanuel Laurentin : Où si elle est le miroir de ses propres gouvernements. Mais même si ce n’est pas cela, simplement récolter des témoignages, récolter des choses qui ne sont pas dans les Archives françaises mais qui sont dans d’autres types d’archives.

Jim House : Tout à fait. Il y aurait des images de la télévision prises par la télévision belge, de la répression du 17 octobre, que moi je n’ai pas pu voir pour l’instant mais qui sont d’un intérêt certain apparemment.

Fritz Taubert : Pour la RDA, c’est très curieux parce que vous n’avez pratiquement aucune image de quelqu’un du FLN. Officiellement la RDA soutient les libérateurs, les indépendantistes, et dans la presse, la presse étatique évidemment, vous n’avez que le PCA. Il y a Larbi Bouali, le chef du Parti communiste algérien…

Emmanuel Laurentin : Et c’est tout ?

Fritz Taubert : Oui.

Emmanuel Laurentin : Jean-Paul Cahn, sur ce point, vous pensez que c’est important de faire cette recherche, qui pourrait être menée internationalement, sur les visions de la Guerre d’Algérie dans tous ces pays-là, les radios, les télés, pas simplement comment on en a parlé dans la presse ?

Jean-Paul Cahn : Je pense qu’effectivement, comme vous le disiez, un colloque réunissant l’ensemble des pays, serait certainement d’une très grande utilité parce qu’on arriverait véritablement à voir comment ils évoluent différemment mais dans le même sens.

Nieck Pas : J’aimerais ajouter que l’université d’Amsterdam avec Paris Sorbonne 1 prévoit déjà pour l’année prochaine, à Amsterdam, un colloque justement sur cette question de l’internationalisation de la Guerre d’Algérie.

Emmanuel Laurentin : Ah, mais c’est formidable, vous nous annoncez cela en avant-première, on va essayer non pas de s’y rendre parce que cela sera compliqué pour nous mais en tout cas d’en rendre compte quand vous l’aurez monté, n’hésitez pas à nous appeler. D’ailleurs, à propos d’appel, nous avons reçu un appel de Jean-Pierre Bertin-Maghit, que tous ceux qui connaissent l’histoire du cinéma connaissent, il est professeur d’études cinématographiques à la Sorbonne nouvelle Paris III, il a entamé une étude sur les films amateurs réalisés par les soldats pendant la Guerre d’Algérie. Il se propose d’écrire à partir de l’analyse de ces films un ouvrage qui s’appellerait, « Lettres filmées d’Algérie 1954-1962, une histoire des combattants » Il rassemble des films qui ont déjà été déposés dans des fonds d’archives, dans des cinémathèques régionales pour l’instant mais il pense qu’il y en d’autres chez vous, chez chacun de nous, dans les familles françaises, de films de soldats, donc il lance un appel et nous en sommes le relai. Son numéro de téléphone, c’est le : 06 77 34 32 63, on le mettra sur le site évidemment mais surtout son adresse E-Mail, c’est peut-être utile, c’est : jp.bertin-maghit@wanadoo.fr Donc, si vous avez, vous, des films amateurs tournés par des soldats pendant la Guerre d’Algérie, n’hésitez à lui transmettre, cela lui servira pour ce travail qu’il compte mener.

Puis, je rappelle également, je l’ai dit en ouverture de cette émission, cette série d’émissions va être scriptée pour le site fabriquedesens.net, par Taos Aït Si Slimane. Une aide qu’elle nous apporte de façon totalement bénévole. Elle écoute les émissions et elle scripte sur ce site. Et si vous voulez regarder des témoignages des émissions passées il y en a pas mal sur son site. Cette série sera scriptée d’ici peu. La dernière à avoir été scriptée de « La Fabrique de l’Histoire », c’est le débat entre Patrick Boucheron et Frédéric Mitterrand, ministre de la culture, sur la Maison de l’histoire de France

Un dernier mot pour dire que sort aujourd’hui : « La guerre d’Algérie et la République Démocratique Allemande - Le rôle de l’ "autre" Allemagne pendant les "événements" (1954 à 1962) », Fritz Taubert, Ed. Presses universitaires de Dijon, ISBN : 978-2-915611-69-4, EAN : 9782915611694, 301 pages, 16 décembre 2010.

On peut mentionner, Jean-Paul Cahn, votre livre : « La République fédérale d’Allemagne et la Guerre d’Algérie, 1954-1962 », Jean-Paul Cahn et Klaus-Jürgen Müller, Ed. du Félin, ISBN-10 : 2866454804, ISBN-13 : 978-2866454807, 509 pages, 31 mars 2003,

Nous remercions tout particulièrement Jim House d’être venu à Paris pour nous parler de son « Paris 1961 : les Algériens, la terreur d’État et la mémoire », Jim House et Neil MacMaster, traduit par Christophe Jaquet, Ed. Taillandier, 542 p., 2008, 2008 ISBN 978-284734-491-2.

Un dernier mot Anaïs Kien ?.

Anaïs Kien : Nous mettrons un lien pour l’article de Nieck Pas sur cette question que l’on a abordé aujourd’hui dans « La Fabrique de l’Histoire »

Emmanuel Laurentin : Merci Nieck Pas et Stéphane Mourlane d’avoir été au téléphone avec nous.

notes bas page

[1- « Paris 1961 : les Algériens, la terreur d’État et la mémoire », Jim House et Neil MacMaster, traduit par Christophe Jaquet, Ed. Taillandier, 542 p., 2008, 2008 ISBN 978-284734-491-2.

4ème de couverture : Paris, 17 octobre 1961 : alors que le soir enveloppe peu à peu les badauds, des dizaines de milliers d’Algériens, marchant en rangs serrés, jaillissent de l’obscurité. Venus protester pacifiquement contre la répression policière, ils appréhendent la rencontre avec les forces antiémeutes. Ils sont loin d’imaginer l’extrême brutalité des attaques meurtrières qui vont suivre.

Le massacre du 17 octobre 1961 est l’un des événements les plus contestés de l’histoire contemporaine française. D’abord étouffée, sa mémoire fut longtemps entretenue par une minorité d’immigrés et de militants, avant de revenir au premier plan, de façon dramatique, dans les années 1980. Les historiens britanniques Jim House et Neil MacMaster se livrent à une enquête serrée, scrutant l’ensemble des éléments disponibles : archives inédites, sources orales, journaux, tracts... Ils déjouent les pièges à la fois du militantisme et de l’histoire officielle, qu’il s’agisse de l’impossible comptabilité des morts ou des accusations mutuelles de fascisme et de terrorisme échangées entre les autorités françaises et le PLN. Le 17 octobre pose d’autres questions, plus graves. Car il n’eut rien d’une explosion de violence incontrôlée ou d’une succession de « bavures ». Ce jour-là, c’est la terreur d’État, coloniale et raciste, qui surgit, nue et brutale, au cœur du pays des droits de l’homme. Les techniques de la contre-insurrection, importées d’Afrique du Nord et mises en œuvre par le préfet Papon décidé à briser le mouvement nationaliste algérien, aboutirent à une vague d’exactions, de tortures et de meurtres sans précédent, dont le 17 octobre fut le couronnement sanglant. L’histoire et la mémoire de cet épisode sont au cœur du rapport trouble qu’entretinrent - et qu’entretiennent encore - la France et ses colonies.

[217 octobre 1961 : terreur d’État et violence « coloniale »

Sylvie THÉNAULT

Jim House et Neil MacMaster proposent une nouvelle interprétation de la répression de la manifestation du 17 octobre 1961 qui causa la mort de plus de 120 Algériens en plein cœur de Paris. Loin d’être une bavure isolée, cette répression résulta selon eux d’une véritable « terreur d’État » mise en place par le préfet de police Maurice Papon pendant plusieurs semaines, qui s’inspira des expériences coloniales de répression des mouvements insurrectionnels.

Recensé : Jim House et Neil MacMaster, Paris 1961, « Les Algériens, la République et la terreur d’État », Tallandier, 2008.

La traduction du livre de Jim House et Neil McMaster, sorti sous le titre Paris 1961. Algerians, State Terror and Memory, aux Presses universitaires d’Oxford en 2006, peut être saluée comme une excellente initiative de la part des éditions Tallandier. En effet, précisément parce qu’il a d’abord été écrit en langue anglaise pour un public ignorant l’historiographie relative à ce qu’il est convenu d’appeler, en France, la manifestation du 17 octobre 1961, ce livre se présente comme la meilleure synthèse sur le sujet : aucune référence bibliographique, aucune interprétation n’est négligée par les auteurs qui livrent ici une parfaite mise au point et l’ouvrage fera date pour cette raison. La question du bilan, par exemple, au cœur des controverses françaises, opposant Jean-Luc Einaudi et Jean-Paul Brunet, fait l’objet d’une étude rigoureuse aboutissant à la conclusion qu’« en septembre et en octobre, bien plus de 120 Algériens furent assassinés par la police en région parisienne » (p. 211) (*)

Une véritable « terreur d’État »

Jim House et Neil MacMaster, toutefois, ne s’en tiennent pas là : exploitant toutes les ressources archivistiques, Préfecture de police de Paris en tête mais aussi Syndicat général de la police (SGP), ils proposent une thèse nouvelle prenant en compte l’ensemble des événements de cet automne en région parisienne. Le titre du livre en rend compte : la répression policière du 17 octobre 1961 résulte d’une véritable « terreur d’État » instaurée par le système de répression du nationalisme algérien que Maurice Papon construisit à partir de son arrivée à Paris au printemps 1958. Cette répression ne relève donc en rien d’un accident de la conjoncture, elle ne tient pas de la « bavure », ni de la réaction d’une police parisienne débordée par l’ampleur de la manifestation, comme le défendit Jean-Paul Brunet. Jim House et Neil MacMaster rejoignent en cela l’analyse qu’Alain Dewerpe a récemment développée à propos de la répression de la manifestation anti-OAS du 8 février 1962 à Charonne, alors même que, le livre d’Alain Dewerpe étant sorti en même temps que la version anglaise du livre de Jim House et Neil MacMaster, ces deux derniers ne disposaient pas de cet important travail pour alimenter le leur (**). Ensemble, les deux livres plaident l’existence d’habitus forts de violence et de répression au sein de la police parisienne dans la séquence finale de la guerre d’indépendance algérienne. Brossant, pour cette séquence, un premier tableau de la police parisienne, de son personnel, de sa formation et de ses méthodes, ils complètent ainsi l’historiographie de la police qui n’est pas encore très développée pour la période postérieure à la Seconde Guerre mondiale.

Une politique « coloniale »

Jim House et Neil MacMaster ajoutent cependant une dimension à l’analyse : ils qualifient en effet les violences policières de l’automne 1961 de « coloniales ». Ils fondent leur argumentation sur la reconstitution de la carrière de Maurice Papon pour montrer que les initiatives qu’il prend après son arrivée à Paris s’inspirent de ses expériences précédentes en territoire maghrébin. Maurice Papon occupa en effet plusieurs postes au Maroc et en Algérie, en particulier à Constantine de 1956 à 1958, où il se forma à la répression des mouvements nationalistes et insurrectionnels. Cette thèse, mise en regard avec celle d’Alain Dewerpe qui s’est attaché à reconstituer une histoire métropolitaine des pratiques répressives de la police parisienne, pose alors, précisément, la question de la spécificité du « colonial » : qu’est-ce qui différencie la répression des Algériens en octobre 1961 de la répression des manifestants anti- OAS de février 1962 ? Et, par conséquent, qu’est-ce qui permet de la qualifier de « coloniale » ?

C’est une question fondamentale dans le contexte français actuel, où la question du « colonial » envahit le débat public, politique, médiatique, au point d’être en passe de devenir une clé de lecture dominante de la société française présente ou passée. La comparaison de la répression des deux manifestations offre l’opportunité d’y réfléchir : qu’est-ce qu’une répression « coloniale », que sont des violences « coloniales », par rapport à une répression et des violences qui ne le seraient pas ? Que doit à l’expérience coloniale de Maurice Papon le système de répression en vigueur à Paris en cette fin de guerre ? Que doit-il à l’ordinaire du travail policier à Paris, qu’Alain Dewerpe a de son côté finement analysé ? Il y a ici une réflexion à continuer, fructueuse pour l’avenir tant des connaissances historiques que pour la compréhension de la société française actuelle, tiraillée entre une analyse donnant traditionnellement la priorité à la question sociale et une analyse mettant en avant la question raciale (***). Comment démêler l’une de l’autre, articuler l’une et l’autre ? Faut-il choisir entre l’une et l’autre ? La question est aussi posée pour ce passé de la guerre d’indépendance algérienne, de ses violences et de ses répressions.

Dans la première partie du livre, Jim House et Neil MacMaster donnent aux violences « coloniales » une signification combinant leur origine géographique et leur dimension proprement raciste : elles résulteraient, en effet, d’« une vision raciste et déshumanisée de la population autochtone, ancrée profondément dans l’ordre colonial » qui, « à l’instar d’un virus », « menaçait de traverser la Méditerranée et de souiller un ordre républicain « immaculé », perçu comme le gardien des droits de l’homme et des traditions de 1789 » (p. 48). La combinaison de deux critères dans le seul mot « colonial » manifeste les influences des recherches passées des deux auteurs qui ont associé leurs compétences en matière d’histoire des migrants pour l’un et de l’histoire de l’antiracisme français pour l’autre. Neil MacMaster, auteur de la première partie du livre consacrée aux événements eux-mêmes, a auparavant publié Colonial Migrants and Racism : Algerians in France 1900-1962 (Basingstoke : Mac Millan, 1997) et Jim House, auteur de la deuxième partie sur la mémoire de l’événement, a soutenu une thèse sur l’antiracisme et le discours antiraciste français de 1900 à nos jours.

Histoire d’une mémoire souterraine

La deuxième partie de l’ouvrage offre une périodisation claire de la mémoire de l’événement : les réactions isolées, « fragmentaires », de l’opinion à l’époque même des faits, n’ont pas permis d’inscrire cette répression dans la mémoire collective française. S’ensuivit, jusqu’au début des années 1980, une période de « mémoire souterraine », expression pertinemment substituée à celles d’oubli ou d’occultation qui, jusque-là, étaient couramment utilisées pour désigner cette période pendant laquelle l’événement disparut du champ du débat public. Le souvenir de la manifestation, en effet, s’est bien perpétué, a bien continué d’exister dans certains cercles, sans quoi il n’aurait pas pu réapparaître au début des années 1980. Le cheminement de ce souvenir est ainsi pisté afin de montrer comment il put survivre et ne pas s’éteindre définitivement. Il s’avère ainsi que ce n’est pas le canal familial qui servit la transmission de cette mémoire, mais le canal militant. Les Algériens victimes de la répression, en effet, ont été dispersés par la résorption même des bidonvilles d’où ils étaient sortis en octobre 1961, et il est banal de constater que ce ne sont pas à leurs enfants que les victimes de quelque traumatisme que ce soit parlent en premier. En fait, la mémoire de l’événement a été portée par des militants engagés dans le soutien à l’indépendance algérienne, qui l’ont ensuite transmis aux mouvements politiques de l’immigration au début des années 1970, notamment le Mouvement des travailleurs arabes (MTA), qui le portèrent jusque dans les années 1980 où le mouvement antiraciste redonna à l’événement une place prioritaire dans son argumentaire anti-extrême droite. Du début des années 1980, donc, jusqu’en 1997, année du procès de Maurice Papon, l’événement resurgit progressivement, avant de faire l’objet, à la faveur de sa redécouverte fracassante lors de ce procès, d’une véritable politique de réparation symbolique avec la pose d’une plaque au pont Saint-Michel en 2001. A noter : le rôle des autorités algériennes, qui ne firent rien pour glorifier le rôle des « émigrés » dans la lutte pour l’indépendance, est aussi pris en compte.

Le redécouverte de l’événement, cela dit, satisfait-elle les historiens ? Neil MacMaster et Jim House prennent leur distance avec la version de l’événement mise en circulation à l’occasion de cette résurrection, à la fin de la décennie 1990, tendant à défendre sa qualification comme un « massacre ». Au contraire, Jim House et Neil MacMaster ont sciemment écarté ce mot du titre de leur ouvrage : il « évoque en effet un événement isolé, explosif, survenu en un lieu et un moment unique alors que nous avons affaire en réalité, ce livre le montre, à un cycle de violences et d’assassinats qui s’est étendu sur plusieurs semaines, sinon plusieurs mois », expliquent-ils dès l’introduction (p. 31). La thèse est étayée de façon convaincante et elle est plus effrayante encore.

*Jean-Luc Einaudi a publié La bataille de Paris, au Seuil en 1991 et Jean-Paul Brunet Police contre FLN, le drame d’octobre 1961 chez Flammarion en 1999

**Alain Dewerpe, Charonne, 8 février 1962. Anthropologie historique d’un massacre d’État, Paris, Gallimard, coll. « Folio histoire », 2006

***Sur la tension entre les différentes grilles de lecture : Éric et Didier Fassin (dir.), De la question sociale à la question raciale ?, Paris, La Découverte, 2006

[3Voire, sur ce site, la filmographie, et les notes associés, notamment les transcriptions d’interviews de Gillo Pontecorvo et Jean Martin, de la page consacrée à Jean Martin, signataire du Manifeste des 121

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[5Le 24 mars 1957, lettre de démission de Paul Teitgein, secrétaire général de la préfecture d’Alger, au ministre résidant Robert Lacoste, qui la reçue le 29 mars 1957 :

Monsieur le ministre,

Le 20 août 1956, vous m’avez fait l’honneur d’agréer ma nomination au poste de secrétaire général de la préfecture d’Alger, chargé plus spécialement de la police générale.

Depuis cette date, je me suis efforcé avec conviction, et à mon poste, de vous servir — et quelquefois de vous défendre — c’est-à-dire de servir, avec la République, l’avenir de l’Algérie française.

Depuis trois mois, avec la même conviction, et sans m’être jamais offert la liberté, vis-à-vis de qui que ce soit d’irresponsable, de faire connaître mes appréhensions ou mes indignations, je me suis efforcé dans la limite de mes fonctions, et par-delà l’action policière nouvelle menée par l’armée, de conserver — chaque fois que cela a été possible — ce que je crois être encore et malgré tout indispensable et seul efficace à long terme : le respect de la personne humaine.

J’ai aujourd’hui la ferme conviction d’avoir échoué et j’ai acquis l’intime certitude que depuis trois mois nous sommes engagés non pas dans l’illégalité — ce qui, dans le combat mené actuellement, est sans importance —mais dans l’anonymat et l’irresponsabilité qui ne peuvent conduire qu’aux crimes de guerre.

Je ne me permettrais jamais une telle affirmation si, au cours de visites récentes effectuées aux centres d’hébergement de Paul-Cazelles et de Beni-Messous, je n’avais reconnu sur certains assignés les traces profondes des sévices ou, des tortures qu’il y a quatorze ans je subissais personnellement dans les caves de la Gestapo de Nancy.

Or ces deux centres d’hébergement, installés, à sa demande, par l’autorité militaire d’Alger, sont essentiellement pourvus par elle. Les assignés qui y sont conduits ont d’abord été interrogés dans les quartiers militaires après une arrestation dont l’autorité civile, qui est celle de l’État, n’est jamais informée. C’est ensuite, et souvent après quelques semaines de détention et d’interrogatoires sans contrôle, que les individus sont dirigés par l’autorité militaire au centre de Beni-Messous et de là, sans assignation préalable et par convoi de cent cinquante à deux cents, au centre de Paul-Cazelles.

J’ai, pour mon compte personnel et sans chercher à échapper à cette responsabilité, accepté de signer et de revêtir de mon nom jusqu’à ce jour près de deux mille arrêtés d’assignation à résidence dans ces centres, arrêtés qui ne faisaient que régulariser une situation de fait. Je ne pouvais croire, ce faisant, que je régulariserais indirectement des interrogatoires indignes dont, au préalable, certains assignés avaient été les victimes.

Si je n’ignorais pas qu’au cours de certains interrogatoires des individus étaient morts sous la torture, j’ignorais cependant qu’à la villa Sesini, par exemple, ces interrogatoires scandaleux étaient menés, au nom de mon pays et de son armée, par le soldat de Ire classe F..., sujet allemand engagé dans le 1er R.E.P., et que celui-ci osait avouer aux détenus qu’il se vengeait ainsi de la victoire de la France en 1945.

Rien de tout cela, bien sûr, ne condamne l’armée française, non plus que la lutte impitoyable qui doit être menée par elle dans ce pays, et qui devait l’être à Alger plus spécialement contre la rébellion, l’assassinat, le terrorisme et leurs complices de tout ordre.

Mais tout cela condamne la confusion des pouvoirs et l’arbitraire qui en découle. Ce n’est plus tel ou tel responsable connu qui mène les interrogatoires, ce sont des unités militaires. Les suspects ne sont plus retenus dans les enceintes de la justice civile ou militaire, ni même dans les lieux connus de l’autorité administrative. Ils sont partout et nulle part. Dans ce système, la justice —même la plus expéditive — perd ne serait-ce que l’exemplarité de ses décisions. Par ces méthodes improvisées et incontrôlées, l’arbitraire trouve toutes les justifications. La France risque, au surplus, de perdre son âme dans l’équivoque.

Je n’ai jamais eu le cynisme et je n’ai plus la force d’admettre ce qu’il est convenu d’appeler des « bavures », surtout lorsque ces bavures ne sont que le résultat d’un système dans lequel l’anonymat est seul responsable.

C’est parce que je crois encore que dans sa lutte la France peut être violente sans être injuste ou arbitrairement homicide, c’est parce que je crois encore aux lois de la guerre et à l’honneur de l’armée française que je ne crois pas au bénéfice à attendre de la torture ou simplement de témoins humiliés dans l’ombre.

Sur quelque 257 000 déportés, nous ne sommes, plus que 11 000 vivants. Vous ne pouvez pas, monsieur le ministre, me demander de ne pas me souvenir de ce pour quoi tant ne sont pas revenus et de ce pour quoi les sur vivants, dont mon père et moi-même doivent encore porter témoignage.

Vous ne pouvez pas me le demander parce que telle est votre conviction et celle du gouvernement de mon pays.

C’est bien, au demeurant, ce qui m’autorise à vous adresser personnellement cette lettre, dont il va sans dire qu’il n’est pas dans mes intentions de me servir d’une quelconque manière. Dans l’affirmation de ma conviction comme de ma tristesse, je conserve le souci de ne pas indirectement justifier les partisans de l’abandon et les lâches qui ne se complaisent que dans la découverte de nos erreurs pour se sauver eux-mêmes de la peur. J’aimerais, en revanche, être assuré que vous voudrez bien, à titre personnel, prendre en considération le témoignage d’un des fonctionnaires installés en Algérie par votre confiance et qui trahirait cette confiance, s’il ne vous disait pas ce qu’il a vu et ce que personne n’est en droit de contester, s’il n’est allé lui-même vérifier.

J’ai, en tout état de cause, monsieur le ministre, perdu la confiance dans les moyens qui me sont actuellement impartis pour occuper honnêtement le poste que vous m’aviez assigné. Je vous demande, en conséquence, de bien vouloir prier M. le ministre de l’Intérieur de m’appeler rapidement à d’autres fonctions.

Je vous demande enfin, monsieur le ministre, d’agréer cette lettre comme l’hommage le plus sincère de mon très profond et fidèle respect.

[6- « Les États-Unis et la guerre d’Algérie », Irwin M. Wall, Ed. Soleb, octobre 2006, 448 pages, ISBN : 2952372616

Mot de l’éditeur : Ce livre bouscule notre vision de la guerre d’Algérie, des rapports franco-américains de l’époque et du général de Gaulle. Les États-Unis, qui cessent de soutenir la IV République en raison de son incapacité à résoudre la crise algérienne, accueillent favorablement l’arrivée au pouvoir du Général en 1958. Mais, souligne Irwin Wall, de Gaulle ne se résout que fin 1959 à accorder l’indépendance à l’Algérie, tout en cherchant à la maintenir étroitement associée à la France, et c’est largement sous la pression des Américains qu’il en vient à accepter l’autodétermination. Pour de Gaulle comme pour ses prédécesseurs, la puissance de la France repose en grande partie sur le maintien de son influence en Afrique du Nord. Confortant sa position au sein de la Communauté européenne, elle-même adossée à un ensemble fédéral "eurafricain ", cette influence semble essentielle aux yeux de de Gaulle pour accéder à un "directoire tripartite " au côté de la Grande-Bretagne et des États-Unis. Dans cette perspective, l’indépendance algérienne s’avère non pas un succès mais un échec de l’homme du 18 juin, qui se verra contraint de changer de politique étrangère après 1962. Ces points de vue seront certainement discutés, mais le traitement magistral que fait Irwin Wall de l’abondante documentation qu’il a réunie emporte la conviction.

Irwin M. Wall est un spécialiste américain bien connu de la France et des relations franco-américaines. Professeur émérite d’histoire de l’université de Californie (Riverside) et Visiting Scholar à la New York University, il a publié plusieurs ouvrages sur ce thème, notamment L’Influence Américaine sur la politique française 1945-1954 (Balland, 1989) et French Communism in the Era of Stalin : The Quest for Unity and Integration, 1945-4962 (1983), ainsi que de nombreux articles. Philippe-Etienne Raviart, qui assure depuis 1987 la traduction des travaux d’IrwinWalls, est agrégé e lettres classiques, a été Assistant Professor au Smith College (Massachusetts) et professeur de lettres supérieures au lycée Kérichen de Brest.



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