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Maurice Joyeux, signataire du "manifeste des 121"

Texte de Maurice Joyeux, « Pourquoi j’ai signé le manifeste des 121 ? » reproduit initialement sur mon blog Tinhinane, le mercredi 19 octobre 2005 à 17 h 54 et repris ci-dessous et quelques brefs repères biographiques et bibliographiques le concernant, par Taos Aït Si Slimane. La signature de Maurice Joyeux n’est pas au bas du « Manifeste des 121 » qui a été médiatisé sans la totalité des signatures.

Figure marquante de l’anarchisme français, Maurice Joyeux est né le 29 janvier 1910 à Paris. Il est décédé le 9 décembre 1991. Il adhère à l’Union Anarchiste en 1935. Réfractaire à la guerre, il est arrêté en 1940 et condamné à 5 ans de prison. Incarcéré à Montluc, il s’évade après avoir fomenté une mutinerie (sujet du livre « Mutinerie à Montluc, édité en 1971), mais il sera repris et finalement libéré en 1944. Dès la Libération, il s’emploie à la reconstruction de la fédération Anarchiste et à l’édition du « Libertaire ». Il milite aussi activement dans le syndicat (CGT-FO) et ouvre une librairie à Paris « Le Château des brouillards ». Avec sa compagne, Suzy CHEVET, et le groupe Louise Michel, il crée « La Rue », revue d’expression culturelle libertaire.

« C’est à l’occasion de la manifestation contre la condamnation à mort de Sacco et Vanzetti, le 23 août 1927, que Maurice joyeux rencontre le mouvement libertaire. Deux militants le soustraient à la charge de la Garde républicaine. Il les suit jusqu’à la rue Piat, à Belleville au local de l’Union anarchiste révolutionnaire, dont Louis Lecoin faisait partie. Il avait alors dix-sept ans ». Extrait de "Il n’y a pas de plus beau monument, qu’une barricade."

« Pourquoi j’ai signé le manifeste des 121 ? »

Mais d’abord pourquoi pas ? Les chefs de guerre se transforment en chefs de bande. Les généraux sont en perpétuel état d’insoumission envers le gouvernement qui les paye, envers le ministre qui est leur chef et auquel ils doivent obéissance, envers un régime auquel ils ont donné leur caution. L’indiscipline, la rébellion, la mutinerie sont devenus les méthodes de chantage des états-majors pour qui la guerre d’Algérie constitue une source de profits de toutes sortes - soldes, avancements, indépendance - auquel ils ne veulent en aucun cas renoncer ! Et les hommes du contingent n’auraient pas le droit de choisir ! Rien dans la Constitution n’indique que le refus d’obéissance soit un privilège réservé aux officiers. Au contraire, les hommes sont, parait-il, égaux devant la loi !

Oui, pourquoi n’aurais-je pas signé le manifeste sur l’insoumission alors qu’un Salan, qui en d’autres temps aurait fini sa carrière à la Bastille ou dans les fossés de Vincennes, a reçu comme salaire de son insoumission à son chef direct, le président du conseil, la « cellule » du gouvernement de Paris. Certain bon apôtre que l’armée veut sauver le pays à sa manière ! Il me semble avoir eu dans les mains un gros bouquin qui commençait par cette phrase : « Le discipline faisant la force principale des armées... ». Et si l’on admet cette désobéissance des états-majors, au nom de quels principes la refuserait-on à la troupe ? Où a-t-on pris qu’un Massu, crétin notoire, ait un droit de refus devant des ordres, alors qu’on le conteste à un universitaire du contingent.

En vérité ce droit, les généraux se l’arrogent, en violant la loi, et ce n’est pas un dangereux terroriste qui a dit que lorsque la loi était violée « l’insurrection était le plus sacré des devoirs » c’est Édouard Herriot !

Mais j’ai signé le Manifeste des 121 avec certains autres de nos camarades libertaires pour d’autres raisons.

La guerre d’Algérie dure depuis six ans et tout le monde, je dis bien tout le monde, s’est employé à y mettre fin ! - À sa manière bien entendu ! Les militaires, appuyés par les gouvernements de la IVe République, ont essayé de la gagner avec le résultat que vous connaissez. Les politiciens de droite qui avaient été les plus farouches supporters des gros colons, ont tenté l’opération séduction, l’intégration, l’Algérie française, l’égalité entre les peuples, les races, bref ils ont repris à leur compte le vieux projet Blum-Violette qu’ils avaient fait échouer avant la dernière guerre, mais le peuple arabe a refusé cette patte tendue sur laquelle il restait des traces de sang. De Gaulle, embarrassé par cet abcès purulent qui empoisonnait sa politique de grandeur, a vu également ses propositions « humanitaires » cousues avec du fil de la grosseur d’un câble repoussées. Les partis politiques qui se réclament du marxisme ont, eux, retroussé leurs manches, relui les œuvres complètes du maitre et leurs annexes dues aux plumes géniales de Kauski ou de Lénine. Tout cet arsenal idéologique s’est avéré désuet, inapplicable, dépassé. Bien loin de transformer la guerre impérialiste en guerre civile, les jeunes sont revenus, lorsqu’ils sont revenus, détraqués par le milieu, désabusés dans le meilleur des cas, trop souvent gagnés par une propagande qui a su s’adapter aux faits. Ce n’est pas là quelque chose de bien nouveau et on peut compter les exemples de réussite d’une telle tactique. Depuis la révolution russe, il n’en existe pas, et d’ailleurs la Révolution d’Octobre fut à l’origine une révolte d’ouvriers des usines et de paysans avant d’être une révolte militaire.

Cette impuissance de tous les groupes humains a été vivement ressentie par une jeunesse appelée à faire les frais de la guerre, qui voyait ses mythes s’écrouler et qui jugeait sévèrement les pantins grotesques qui s’agitaient dans le vide. Et c’est tout naturellement qu’une partie non négligeable de cette jeunesse se tourna vers le refus, arme suprême contre le désarroi des uns et la folie des autres.

Le Manifeste des 121 n’est rien d’autre que la constatation de ces faits. Signé par des écrivains et des artistes dont beaucoup sont de formation marxiste, il est un procès-verbal de carence des organisations dites « révolutionnaires » et sans en avoir l’ambition, il justifie la propagande anarchiste et il constate que seule la propagande anarchiste est susceptible d’éclairer les problèmes que la guerre pose à la conscience humaine. Car la propagande anarchiste est d’abord refus. Refus individuel qui reste une affaire personnelle et échappe aux propagandes, mais aussi refus collectif qui porte le nom de « grève générale contre toute guerre » et qui est non seulement un mot d’ordre anarchiste, mais également celui du mouvement syndicale lorsqu’il échappe à l’étreinte des partis politiques.

Pourquoi j’ai signé le Manifeste ? Pourquoi n’aurais-je pas signé ce Manifeste !

En vérité, par son écho insolite, le Manifeste des 121 a sensibilisé une opinion qui depuis six ans dormait sans rien vouloir entendre. Tranquillement il constate que l’insoumission est un droit. Les anarchistes n’ont d’ailleurs jamais dit autre chose.

Cri de révolte contre l’impuissance à mettre fin à la guerre en Algérie, il est, que ses auteurs y consentent ou pas, d’essence anarchiste et c’est alors moi qui retourne la question :

Pourquoi n’avez-vous pas signé le Manifeste des 121 ?


bibliographie de Maurice Joyeux

- Le consulat polonais, roman, Ed. Calmann-Lévy, 1957, ISBN : B0000DWXE8

- L’anarchie et la société moderne, Nouvelle Editions Debresse, 1969, ISBN : B0000DQ8KJ

- L’anarchie et la révolte de la jeunesse, Ed. Casterman Poche, 1970, ISBN : B0000DSDPZ

- Mutinerie à Montluc, Editions la Rue, 1971, ISBN : B0000DVC31

- Souvenir d’un anarchiste, Ed. TOPS, ASIN : 2912339200

- Souvenirs d’un anarchiste : T. II, Sous les plis du drapeau noir, Éditeur : Editions du Monde Libertaire, 1988, ASIN : 2903013128, ISBN : B0000DV7YZ

- L’anarchie dans la société contemporaine : une hérésie nécessaire ? Éd. Casterman, 1996, ASIN : 2203231149

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Commentaire (sans les données personnelles de l’auteur du message) laissé sur le blog « Tinhinane ».

Fabrice, le mardi 14 novembre 2006 à 18 h 44 : Maurice Joyeux, quel souvenir pour moi ! Ses livres durant mon adolescence m’ont porté, enthousiasmé par le souffle de liberté et d’insoumission qui s’en dégage. Une grande et belle figure à hauteur des orages.
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