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Nedjma, Kateb Yacine

Transcription par Taos Aït Si Slimane de l’émission de l’Office national de radiodiffusion télévision française (ORTF), « Lectures pour tous », du 14 août 1956, présenté par Pierre Desgraupes. Invité : Kateb Yacine à l’occasion de la sortie de son livre Nedjma.

Vous pouvez également lire sur ce site :
- Un été de lectures / Kateb Yacine, Nedjma, entre autres, ma transcription de l’émission de France Culture, du lundi 6 aout 2012, « Un Été de lectures » : « Une semaine en Afrique, l’Algérie : Kateb Yacine ».

- « Abattre les murs de nos prisons invisibles », une autre transcription des dits de Kateb Yacine.

Je remercie par avance les lecteurs qui voudront bien me communiquer leur correction, observations et suggestions à l’adresse suivante : tinhinane[@]gmail[.]com

Pierre Desgraupes : Eh bien, ce livre, qui paraît aux Éditions du Seuil, est le premier ouvrage d’un jeune écrivain algérien, du constantinois exactement, Kateb Yacine. C’est un livre qui, je crois, d’emblée vient s’inscrire dans une série composée déjà de quelques livres, la plupart ont parus aux Éditions du Seuil, et qui, à eux tous, tracent déjà certains axes d’une littérature proprement algérienne. De ce fait, il revêt de nos jours une importance particulière, qui vient s’ajouter à celle que lui donne déjà sa valeur littéraire, comme c’était le cas d’ailleurs pour la plupart des ouvrages précédents. Je vais vous demander d’abord, Kateb Yacine, non pas de ne pas nous raconter l’histoire, cela serait peut-être un peu compliqué, de nous dire de qui il s’agit dans ce livre, et d’abord qui est Nedjma ?

Kateb Yacine : Nedjma, c’est l’héroïne du roman, qui d’ailleurs ne domine pas tout à fait la scène, qui reste à l’arrière plan, c’est le personnage symbolique de la femme orientale, qui est toujours obscure et qui est toujours présente également. Nedjma, c’est aussi une forme qui se profile, qui est à la fois la femme, le pays, l’hombre où se débattent les personnages principaux du roman, qui sont quatre jeunes Algériens, dont je raconte les aventures et mésaventures. Évidemment, ce n’est pas si simple parce qu’il y a tout un monde autour d’eux et ils contribuent à façonner ce monde, qui est encore incertain. Ils contribuent à façonner cette Algérie, qui est actuellement noyée dans une espèce d’opacité, l’opacité d’un pays qui est en train de naître et dont les acteurs projettent des lueurs et finalement montrent le visage.

Pierre Desgraupes : On peut dire que qu’au-delà des aventures et mésaventures, de ces quatre principaux personnages, ce que vous avez cherché sans doute, c’est d’exprimer ce que l’on pourrait appeler l’âme de l’Algérie.

Kateb Yacine : Oui, précisément parce que la littérature algérienne, dans la mesure où elle commence à être connue, pourrait avoir pour rôle de montrer ce qu’un pays difficilement explicable, un pays qui émerge de l’actualité mais dont les visages est imprécis, il s’agissait pour moi au départ de montrer ce qu’était ce pays, non pas à partir d’une étude sociologique stricte mais à partir de l’âme de ses personnages, qui finalement forment l’âme du pays.

Pierre Desgraupes : Tout à heure, j’ai fait allusion à l’existence d’une littérature algérienne, on peut dire d’ailleurs que c’est un phénomène extrêmement récent, qui a combien, 6 ans, 7 ans, au plus une dizaine d’années ?

Kateb Yacine : C’est ça, c’est assez compliqué, sans vouloir remonter tout à fait aux sources, on peut dire que l’on a commencé en France à parler de la littérature algérienne à partir de l’existence de ce que l’on appelait l’école d’Alger…

Pierre Desgraupes : Qui était composée d’écrivains français et européens.

Kateb Yacine : C’est ça, français et européens, dont le chef de fil à ce moment-là était Camus. Mais, il y a eu déjà à l’époque une représentant du peuple arabo-berbère, surtout berbère, c’était Jean Amrouche, qui a commencé à faire connaître le pays berbère par des poèmes, des chants traduits, mais dans l’ensemble, c’étaient des écrivains européens et français dont les œuvres rendaient déjà un son étrange, un son qui tout en s’intégrant à la symphonie des lettres françaises avait une originalité, commençait à faire ressentir une originalité.

Pierre Desgraupes : Il faut citer en dehors d’Amrouche, qui est notre confrère à la radio, Camus, Audisio, Roblès…

Kateb Yacine : Oui, et depuis quelques années, parallèlement au mouvement arabo-berbère, de gens qui représentaient les grandes masses du pays, les gens qui jusqu’ici à peu près ignorés, dont la voix n’était encore parvenue à s’exprimer, il y a aussi des jeunes écrivains européens qui commencent à exprimer une communauté algérienne, je veux parler par exemple de Sénac, qui s’est occupé de plusieurs revues, qui est un jeune écrivain dont les œuvres ont une grand importance pour nous. Il y a aussi Moussy, qui a tenté une histoire de ce que l’on appelle les pionniers d’Algérie, les premiers colons, mais qui les a dégagés de leur gangue faussement politique ou légendaire, qui leur a rendus leur visage d’homme, en les intégrant dans cette communauté précisément.

Pierre Desgraupes : Ce n’est pas un hasard d’ailleurs que l’apparition d’une littérature proprement algérienne coïncide avec l’étape actuelle de l’évolution de l’histoire de l’Algérie, car je pense que la littérature est un des moyens de sensibiliser un peuple pour prendre conscience de lui-même.

Kateb Yacine : C’est précisément un signe de cette prise de conscience.

Pierre Desgraupes : Est-ce que l’on peut définir déjà un fond commun à cette littérature proprement algérienne ? Citons quelques noms : Mohamed Dib,…

Kateb Yacine : Mammeri, Ouari, Feraoun, et d’autres. Il y a également des poètes, comme Malek Haddad, et beaucoup d’autres jeunes, dont les œuvres sont en cours d’édition.

Pierre Desgraupes : Qu’ont-ils en commun ? Est-ce que l’on peu tracer déjà les lignes de l’histoire de cette littérature algérienne, bien qu’elle n’ait qu’une dizaine d’années ?

Kateb Yacine : Justement, là, il y a un phénomène assez nouveau, c’est que l’Algérie, comme vous le savez, est un pays aux origines très obscures, très complexes, qui a une histoire très chargée, et jusqu’ici, les expressions littéraires de ce pays avaient été rares ou presque inexistantes. C’est pourquoi, depuis quelques années, et parallèlement aux phénomènes d’actualités, aux phénomènes politiques, il y a eu une espèce d’explosion, une véritable explosion dans tous les sens. Évidemment, on est en peine à l’heure actuelle de faire un panoramique de cette littérature dans la mesure où il existe aussi bien des écrivains réalistes, que des écrivains régionalistes ou des écrivains qui ne portent aucune étiquette, qui se cherchent, des éléments plus ou moins isolés. Ce que l’on peut dire toutefois, c’est que sur le plan de la concrétisation du mouvement, l’œuvre la plus importante, celle qui a atteint le public français avec le plus d’envergure, la première,…

Pierre Desgraupes : C’est Dib.

Kateb Yacine : Ça a été l’œuvre de Dib, qui est un roman réaliste.

Pierre Desgraupes : Puis, il y a une chose aussi, qui est extrêmement frappante pour nous, en tout cas lecteurs métropolitains, c’est que tous ces jeunes écrivains s’expriment en français.

Kateb Yacine : Oui, c’est une des choses les plus importantes précisément. C’est, dans le drame actuel, précisément la seule manière de concevoir des rapports véritables entre la France et sa culture et l’Algérie et sa culture. C’est sur ce plan-là que se situent les choses les plus indestructibles, et ce n’est pas un hasard. Les écrivains algériens s’ils s’expriment en langue française, ils ne s’expriment pas seulement dans cette langue parce qu’ils y sont forcés, mais il y a un peu de cela dans la mesure où il y a quelque chose d’inexorable dans l’histoire, ayant appris cette langue, nous nous exprimons en elle, mais il y a aussi le fait que dans cette langue nous exprimons aussi notre originalité et que s’il y a contradiction, cette contradiction est en train de se surmonter et d’ouvrir es perspectives nouvelles et réconfortantes.

Pierre Desgraupes : Vous-même, lorsque vous écrivez, vous écrivez directement en français ?

Kateb Yacine : Oui, j’écris directement en français mais c’est assez compliqué, c’est une phénomène presque unique dans la littérature d’ailleurs, parce que il y a eu des écrivains chez nous qui, depuis une vingtaine d’années déjà, ont commencé à écrire en français mais leurs œuvres rendaient un son creux dans la mesure où ils s’emparaient de la langue et des formes ils ne lui donnaient pas un contenu nouveau, tandis que depuis la crise et depuis que des générations nouvelles apparaissent en Algérie, elles sont impétueuses et elle veulent acquérir des formes nouvelles, il se trouve que dans la langue française nous exprimons l’âme du pays. Nous exprimons un phénomène qui apparemment n’a rien à voir avec la langue française, dans cette langue. Il s’agit d’une espèce, on ne peut pas parler de traduction à proprement parler, c’est beaucoup plus compliqué que cela. Pour ma part, toutes les impressions que je ressens, tout le travail intérieur de l’écrivain, se fait dans ma langue maternelle, l’arabe, dans la mesure où j’ai été éduqué dans le milieu arabe, c’est la langue que j’ai parlée quand j’étais enfant, dans laquelle j’ai été marquée, il se fait un curieux travail en profondeur, à partir de ces impressions toutes fraîches, à partir du réservoir de la matière littéraire vers l’élaboration en français, dans la mesure où la langue française m’offre les moyens les plus directs et les plus durables d’exprimer ces choses qui sans cela resteraient dans le domaine folklorique ou dans ce que l’on pourrait appeler l’enfance de la littérature.

Pierre Desgraupes : Il n’y a pas tendance actuelle, à la faveur de certaines tendances nationalistes algériennes, à retrouver la langue arabe, dans une littérature ?

Kateb Yacine : Précisément, il y a un double mouvement et je crois que ce mouvement s’affirmera dans l’avenir. Il y a un retour naturel à la langue maternelle qui est la langue arabe, et il y a aussi le désir très ferme de maintenir la langue française dans la mesure où elle fait partie maintenant de l’histoire de notre pays, où elle a façonné, elle aussi, notre âme, et où dans ce système bilingue, si l’on peut dire, nous affirmons une originalité.

Pierre Desgraupes : Je crois d’ailleurs qu’il y a une difficulté malgré tout pour un écrivain algérien à utiliser la langue arabe, presque autant que la langue française, puisqu’il s’agirait d’un arabe littéraire qui n’a rien à voir avec les dialectes qui sont parlés.

Kateb Yacine : C’est cela, de même les écrivains français et les écrivains algériens de langue française aussi, ont beaucoup de travail à faire pour maintenir la langue vivante et pour briser le cadre et sortir de la fausse tradition et des classicismes. En arabe c’est encore plus grave dans la mesure où la langue depuis des siècles a été maintenue dans un cercle assez restreint, du fait de l’analphabétisme du peuple, et est tombée dans une espèce de classicisme décadent qui impose une réforme, et qui rend presque impossible à l’heure actuelle la naissance d’une littérature véritablement moderne qui rende compte des sentiments de l’homme, de l’Algérien d’aujourd’hui.

Pierre Desgraupes : Je crois que c’est tout de même une des données du problème culturel algérien en tout cas que cette sorte de coexistence de deux véhicules que sont l’un et l’autre à l’origine étrangers au dialecte local.

Kateb Yacine : C’est ça et qui sont devenus indispensables par la force e l’histoire.

Pierre Desgraupes : Vous-même, quelles sont les influences que vous subissez ?

Kateb Yacine : Pour moi, cela a été assez compliqué dans la mesure où j’ai commencé, et je continue, par être…

Pierre Desgraupes : Poète.

Kateb Yacine : Par être passionné par la poésie. Alors évidemment, les premières influences que j’ai reçu cela a été Rimbaud, Baudelaire et plus tard, dans la mesure où j’ai écrit du théâtre, cela a été les grands classiques et surtout Eschyle, et puis peu à peu, par une espèce e jeu d’affinités, en passant par Kafka, je suis arrivé maintenant à me sentir très proche de Faulkner, surtout. Ce n’est pas par hasard d’ailleurs, le Sud des États-Unis et l’Algérie présentent des analogies frappantes.

Pierre Desgraupes : Quel rôle pensez-vous que puisse jouer dans l’avenir de nos rapports cette nouvelle école littéraire algérienne ?

Kateb Yacine : Précisément, en dehors du fracas actuel et de tout ce qui empêche une compréhension plus profonde des problèmes, il y a précisément des choses plus précieuses et plus profondes qui sont l’âme d’un pays, qui sont sa littérature. Et il se trouve que cette littérature, actuellement, d’elle-même, sans aucune vue préconçue des choses, exprime une communauté et des liens durables entre la France et l’Algérie dans la mesure où les deux cultures, en dépit de tout, se sont rencontrées et se sont interpénétrées.

Pierre Desgraupes : Je vous remercie. Je vais rappeler le titre de ce très beau livre, un roman, dont je vous conseil la lecture, Nedjma, aux Éditions du Seuil, par Kateb Yacine.



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