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Fragment d’histoire d’Algérie avec Mouloud Tighilt

Il faut vite leur donner la parole, stimuler leur mémoire, être à l’écoute, toute ouïe, pour sauver ce qui peut l’être encore de notre patrimoine commun, notre histoire.

Cet entretien constitue une des pierres d’attente de la thèse de doctorat de Tarik Mira, que j’attends avec un grand intérêt.

Si vous connaissez des témoins directs de la Guerre d’Algérie, qui aimeraient en parler, écrivez-moi à : tinhinane[ate]gmail[point]com De même, si vous avez recueilli des témoignages (audio ou par écrits) que vous aimeriez partager, n’hésitez pas à m’écrire.

Vos commentaires et compléments d’informations à cet entretien sont également les bienvenus.

Ici, il n’y a pas de vérités, de certitudes, etc., il y a justes quelques informations, fragments de pensées, de connaissances, de savoirs etc., qui peuvent satisfaire des curiosités ou servir des recherches.

Les deux photos m’ont été confiées par Tighilt Mouloud. Sur la première on le voit avec Ali Zamoum et sur la seconde on le voit serrer la main à Yaha Abdelhafid. N’ayant pas les noms des autres djenouds, je remercie par avance ceux qui voudront bien m’indiquer leurs noms s’ils les identifient.

Tarik Mira : C’est la première fois que l’on vous enregistre à propos la Guerre d’Algérie ?

Mouloud Tighilt : Oui, c’est la première fois. Il y eu les enregistrements avec Ali Zamoum, que dieu ait son âme. Des enregistrements audio que l’on avait faits à la maison… Ali Zamoum que vous aviez interviewé.

Ouali Tighilt : Tarik, tu connais Ali Zamoum, bien sûr ?

Tarik Mira : Qui ne connaît pas Ali Zamoum ! Si on ne connaît pas Ali Zamoum, on ne peut pas prétendre écrire sur la Wilaya III, sur le mouvement national en Kabylie. C’est dans leur maison qu’a été tirée la Déclaration du 1er novembre 54. Il y a son frère, Si Salah.

Mouloud Tighilt : Ali Zamoum, on s’est retrouvé, à sa sortie de prison, à Bordj Ménaïl. Moi, j’avais été muté, comme responsable de la ville de Bordj Ménaïl et des Issers, et lui sortait de prison et avait été envoyé là-bas pour me remplacer parce que moi je devais être nommé à la commission mixte de cessez-le-feu. Finalement il y avait eu des problèmes, je n’ai pas été nommé et nous sommes restés travailler ensemble. On avait un appartement à deux. Il y avait la femme de feu Si Salah, que dieu ait son âme, son fils, sa sœur qui était veuve de guerre, ma mère, ma sœur, mon petit frère et ma fille, dans un même appartement, un HLM. 

Tarik Mira : C’est formidable.

Mouloud Tighilt : On mangeait la même popote. On partageait la même nourriture.

Tarik Mira : On commence ?

Mouloud Tighilt : Oui, vous pouvez commencer.

Tarik Mira : Alors, présentez vous : nom, prénom, la date de naissance…

Mouloud Tighilt : Je m’appelle Tighilt Mouloud. Je suis né le 13 janvier 1929. Je n’ai pas fait d’études supérieures.

Tarik Mira : Où êtes vous né ?

Mouloud Tighilt : Je suis né à Aïn El Hammam, au village Agouni N’Teslent, commune d’Aïn El Hammam. J’ai été à l’école primaire…

Tarik Mira : Ex Commune mixte du Djurdjura.

Mouloud Tighilt : Ex Commune mixte du Djurdjura, oui. J’ai été à l’école primaire jusqu’à l’âge de 14 ans. J’ai quitté l’école et c’est tout ce que j’ai fait comme études.

Tarik Mira : Vous avez passé un examen ?

Mouloud Tighilt : Oui, j’ai passé mon examen de Certificat d’études primaires, c’est tout.

Tarik Mira : Vous auriez voulu poursuivre ?

Mouloud Tighilt : Pour continuer, il fallait avoir de l’argent, à l’époque. Mon père était un fellah, un pauvre…

Tarik Mira : Votre école était où ?

Mouloud Tighilt : À Michelet, à 4 kilomètres de mon village.

Tarik Mira : Votre vous souvenez de votre maître ?

Mouloud Tighilt : Monsieur Thomé. Il était réputé. Un directeur d’école qui m’aimait.

Tarik Mira : Vous étiez combien ? Y-avait-il des Français avec vous ?

Mouloud Tighilt : Non. Il n’y avait aucun Français avec nous. Nous étions que des Kabyles. Les enfants français étaient scolarisés à part.

Tarik Mira : Il y avait combien d’élève avec vous ? Vous vous souvenez ?

Mouloud Tighilt : Jusqu’au cours moyen deuxième année, il y avait… je ne sais pas. Je peux dire que dans mon village, qui avait environ 2500 habitants, on était quatre scolarisés.

Tarik Mira : Vous étiez quatre.

Mouloud Tighilt : Oui, quatre garçons.

Tarik Mira : Pourquoi ?

Mouloud Tighilt : C’est tout ce qu’ils ont accepté.

Tarik Mira : Cela veut dire que si quelqu’un y aller il pouvait être renvoyé ?

Mouloud Tighilt : Oui.

Tarik Mira : Et votre père que faisait-il ?

Mouloud Tighilt : Il était fellah, illettré, pieu.

Tarik Mira : Avez-vos adhéré au Mouvement national ?

Mouloud Tighilt : J’ai adhéré à l’âge de 17 ans.

Tarik Mira : Au MTLD ?

Mouloud Tighilt : Au MTLD. J’étais à Alger. Je travaillais à Alger. Quand j’ai quitté l’école, en 1943, avec mon Certificat d’études… En 1944, je travaillais dans un restaurant comme plongeur. Je lavais les assiettes et je gagnais 300 francs par mois.

Tarik Mira : Chez des Français ?

Mouloud Tighilt : Non, des Kabyles. Dans une gargote. Puis je suis reparti en Kabylie. Je n’ai pas réussi, je suis reparti en Kabylie. Il y avait là-bas un militant du PPA/MTLD…

Tarik Mira : Qui s’appelle comment ?

Mouloud Tighilt : Ali Hadj Boussad.

Tarik Mira : Il était de votre village ?

Mouloud Tighilt : Oui, il était de notre village. Il m’avait pris en sympathie. J’étais l’un des rares jeunes à avoir un niveau scolaire. On a organisé les scouts, puis il m’a donné le bulletin intérieur du MTLD. Je le lisais et cela m’avait intéressé. Il m’a tendu un piège. Un jour, il m’a donné le bulletin intérieur, j’ai lu la première page et il m’a dit : excuse moi Mouloud, je ne peux pas te laisser lire le reste, c’est réservé aux militants et toi tu n’es pas militant. J’étais frustré de ne pas lire le bulletin intégralement. Je lui dis : qu’est-ce qu’il faut faire pour devenir militant ? Il m’a dit qu’il fallait en premier donner mon accord. Je lui dis : d’accord. Il redonné le bulletin et j’ai constaté qu’il n’y avait rien de secret.

Tarik Mira : C’était en quelle année ?

Mouloud Tighilt : En 1946.

Tarik Mira : À cette époque qui connaissiez vous des connus ?

Mouloud Tighilt : Il y avait ceux qui étaient connus, ceux qui étaient dans l’administration et d’autres qui étaient… Je connaissais Si Fodil, que Dieu ait son âme. Qui est mort maquisard. Je connaissais Boussad Ath Oulhadj. Il avait un frère à Alger qui avait un restaurant qui s’appelait le Tlemcen. Il s’appelait Amokrane. Il est décédé en martyre, sous la torture. Je veux lui rendre un hommage particulier.

Tarik Mira : Que Dieu ait son âme ?

Ouali Tighilt : Mokrane Ath Oulhadj, c’est important quand même, il faut savoir qu’on lui a donné une place à Alger, qui s’appelle Ali Hadj Ali, c’est un grand militant que Dieu ait son âme. Il est de notre village mais c’est un Algérois.

Tarik Mira : Nombreux sont ceux qui comme lui sont partis, sont morts mais on n’a plus de traces d’eux.

Mouloud Tighilt : Lui, avait une envergure extraordinaire. Il était économiquement un peu aisé. Ils avaient un grand restaurant à Alger, qui s’appelait le Tlemcen. Il était dans le mouvement très tôt. Il a hébergé Ouamrane, Krim, Si Ouali de Djemaâ n’Saharidj, ceux qui étaient recherchés…

Tarik Mira : Si Ouali de Saddouk, Bennai Ouali.

Mouloud Tighilt : Bennai Ouali, tout à fait. Il avait un appartement dans la rue Marengo à Alger, et il hébergeait ceux qui étaient recherchés.

Tarik Mira : C’est son frère qui vous a « eu » ?

Mouloud Tighilt : Celui qui m’a « eu » était tuberculeux. Il est revenu au village parce qu’il ne pouvait pas vivre à Alger, c’est son frère qui l’a envoyé.

Tarik Mira : Il s’appelait comment ce frère ?

Mouloud Tighilt : Il s’appelle Amokrane. On l’appelait Ami Ali.

Tarik Mira : Et son restaurant, c’est le Tlemcen ?

Mouloud Tighilt : Son restaurant le Tlemcen était du côté du square Port Saïd et son appartement était dans la rue Marengo.

Tarik Mira : C’est là-bas qu’allaient…

Mouloud Tighilt : C’est là-bas qu’il les hébergeait.

Ouali Tighilt : Papa, tu disais, cela n’a pas été enregistré, qu’il avait eu l’occasion d’héberger Krim Belkacem, c’est ça ?

Tarik Mira : Krim Belkacem, Ouamran, Bennai Ouali…

Mouloud Tighilt : Bennai Ouali et d’autres maquisards aussi.

Ouali Tighilt : Vous parliez de Ali Ath Oualhadj, que Dieu son âme ?

Mouloud Tighilt : Oui.

Ouali Tighilt : D’accord.

Tarik Mira : Donc, vous, vous avez adhéré au MTLD en 46.

Mouloud Tighilt : En 46, j’avais 17 ans.

Tarik Mira : La section de Michelet ?

Mouloud Tighilt : La section de mon village.

Tarik Mira : Et le groupe de Michelet, vous les voyiez ?

Mouloud Tighilt : De temps en temps, on avait des réunions clandestines le soir.

Tarik Mira : Et les scouts comment les aviez-vous organisez ?

Mouloud Tighilt : Les jeunes qui n’avaient pas d’occupation, on avait un local, on les réunissait et en leur apprenait le scoutisme parce que moi j’ai été scolarisé quatre ans à Michelet, à Ain El Hammam, et la cinquième année j’ai été chez les Pères Blancs de Oughzene. C’est là-bas que j’ai eu mon Certificat d’études. À Ouaghzene, les Pères blancs avaient le scoutisme. J’ai fait du scoutisme, chez les Pères blancs, pendant une année. J’avais donc des notions de scoutisme que j’ai divulgué au village.

Tarik Mira : Revenons maintenant à Monsieur Thomé. Monsieur Thomé, aimait-ils les jeunes à qui il enseignait ?

Mouloud Tighilt : Ah oui !

Tarik Mira : Il voulait vraiment vous transmettre le savoir ?

Mouloud Tighilt : Ah oui !

Tarik Mira : Il vous parlait, etc. ?

Mouloud Tighilt : Oui. Quand on a quitté l’école à l’âge de 13 ans, parce qu’à l’époque dès 13 ans tu quittes l’école. À l’âge de 13 ans, tu dois laisser la place, quelque soit le niveau atteint, à 13 ans tu sors de l’école. Quand notre groupe a quitté l’école, on pleurait. Lui, il a choisit les quatre meilleurs élèves et il leur a dit de faire une rédaction et de la lire aux camarades. Il a commencé par moi, j’étais le meilleur élève de la classe, le meilleur élève de l’école. J’ai fait une rédaction sur la séparation des amis, les écoliers. Moi, j’étais extrêmement frustré, mon âme était en peine parce que j’ai été jusqu’au Certificat d’études mais je n’ai pas pu l’avoir. À l’âge de 13 ans, on m’a chassé, il fallait avoir à l’époque 14 ans pour être présenté au Certificat d’études, ce qui me restait à faire, c’était d’aller chez les Pères blancs parce qu’eux ils nous gardent indéfiniment, à Ouaghzene, à 7 kilomètres de chez moi.

Tarik Mira : À Aït Menguellet.

Mouloud Tighilt : Quand j’ai commencé à lire ma rédaction, j’ai éclatée en sanglots. Je pleurais et tous les élèves pleuraient. Même lui, pleurait.

Tarik Mira : Monsieur Thomé ?

Mouloud Tighilt : Monsieur Thomé. Il nous a dit : mes enfants, si quelqu’un doit pleurer, c’est moi ! Je vous ai eu quand vous étiez presque ignorants. J’ai fait de vous des hommes et au moment où je commence à m’entendre avec vous, vous allez me quitter. J’ai des missions dont je ne récolte pas les résultats. Il est mort, que Dieu ait son âme. Il est rentré en France, après sa retraite, et il est mort.

Tarik Mira : Quand a-t-il quitté Michelet ?

Mouloud Tighilt : Je ne sais pas.

Tarik Mira : Vous ne vous souvenez pas.

Mouloud Tighilt : Je ne souviens pas. Il est revenu en 62. Il était à Alger et a travaillé au Ministère de l’éducation.

Tarik Mira : Ah bon ! Donc, c’était un anticolonialiste.

Ouali Tighilt : Certainement.

Taos Aït Si Slimane : Tu écris comment son patronyme ?

Tarik Mira : Thomé.

Ouali Tighilt : Comment tu l’écris, papa ? On a cherché sur Internet, ils sont du côté de Toulouse.

Mouloud Tighilt : À Perpignan.

Tarik Mira : Du Sud-ouest. Thomé, T, H, O, M, E ou T, O, M, E

Mouloud Tighilt : Thomé, T, H.

Tarik Mira : Et son prénom, vous ne vous souvenez pas ?

Mouloud Tighilt : Édouard Thomé.

Tarik Mira : Depuis votre adhésion au MTLD jusqu’en 54 qu’avez-vous fait, dans la vie civile et dans la vie militante ?

Mouloud Tighilt : J’ai travaillé dans un restaurant, pour le civil.

Tarik Mira : À Alger ?

Mouloud Tighilt : Oui. Et pour le militantisme, j’étais militant du MTLD jusqu’à la scission du MTLD.

Tarik Mira : De l’été 54.

Mouloud Tighilt : Moi, je suis resté. À cette époque, j’étais Messaliste.

Tarik Mira : Comme tout le monde.

Mouloud Tighilt : Comme tout le monde. On nous fait croire que c’était Messali qui avait déclenché la révolution, je suis resté messaliste parce que c’est eux qui m’avaient contacté.

Tarik Mira : Au déclenchement de Novembre 1954, vous étiez où ?

Mouloud Tighilt : J’étais Alger.

Tarik Mira : Pour vous, c’est les messalistes qui avaient déclenché la Guerre de libération.

Mouloud Tighilt : Pour moi et pour presque la quasi-totalité des militants. Ce n’est quand il y a eu un tract du FLN…

Tarik Mira : Qui est venu bien tard !

Mouloud Tighilt : Oui. Là, on s’est rendu compte que ce n’était pas les messalistes. J’ai quitté le MNA pour adhérer au FLN. J’étais dans l’organisation, je n’étais pas permanent.

Tarik Mira : Quand ?

Mouloud Tighilt : En 1955, j’étais avec un autre ami, il est mort que Dieu ait son âme, qui Bouterfa Belkacem.

Tarik Mira : Toujours à Alger ?

Mouloud Tighilt : À Alger. On était chargé de la liaison. Un de nous amenait le courrier, parce que la direction du FLN était à Alger, avec Abane Ramdane et Ben M’Hidi. Chaque Wilaya avait sa boîte aux lettres, Wilaya 1, Wilaya 2, Wilaya 3, jusqu’à la Wilaya 5. Il y avait une boîte centrale. Donc, l’un amenait le courrier destiné aux Wilayas et le mettait dans la boîte centrale, l’autre le répartit dans les boîtes des Wilayas. Bien sûr, celui qui amenait le courrier récupérait celui des Wilayas et le déposait dans la boîte centrale où il était récupéré et transmis à la direction du FLN. Je suis resté là-bas jusqu’en 1957…

Tarik Mira : Vous souvenez-vous du lieu où se trouvait la boîte centrale ?

Mouloud Tighilt : Dans la rue Henri Martin.

Tarik Mira : Dans la Casbah ?

Mouloud Tighilt : Une rue qui a changé de nom, je ne sais plus comment on l’appelle maintenant, qui est devenue Patrice Lumumba. La rue Martin était, en partant de la rue Disley en prenant la droite, c’est là qu’elle était.

Tarik Mira : Vers la rue de Chartres ?

Mouloud Tighilt : Non, plus loin que la rue de Chartres. Donc, avec Belkacem, l’un déposait le courrier qui devait partir, l’autre ramenait le courrier reçu. Un jour, il a été arrêté.

Tarik Mira : Bouterfa. Il était d’où ?

Mouloud Tighilt : D’Adeni. Lui arrêté, moi je travaillais dans le restaurant, les paras l’ont ramené…

Tarik Mira : En quelle année ?

Mouloud Tighilt : En 1957. Les paras l’ont amené, le patron du restaurant m’a dit : Mouloud, Belkacem est ramené par les paras à qui il avait été dit que le courrier était déposé dans le restaurant.

Tarik Mira : Le restaurant le Tlemcen ?

Mouloud Tighilt : Le Tlemcen, oui. Il m’a dit, je leur donne le courrier ? Je dis, non. Il a été également amené. Moi, j’ai été dormir dans un hôtel et le lendemain, je suis parti en Kabylie. Je suis parti car je craignais qu’il avoue. Arrivé en Kabylie, j’ai vu les responsables locaux du village et leur ait dit : je suis recherché, je viens me mettre à la disposition de l’organisation. À l’époque, le recrutement au maquis était interdit. C’était la bleuïte.

Tarik Mira : Ce n’était pas encore la bleuïte.

Mouloud Tighilt : Ils se méfiaient de ceux qui venaient d’Alger. Ils n’intégraient aucun de ceux venus d’Alger.

Tarik Mira : C’est cela, ils se méfiaient de ceux qui venaient d’Alger.

Mouloud Tighilt : Je suis resté avec les Moussebilines (les soutiens du maquis), je travaillais avec eux. Un jour, un commissaire politique m’a demandé de travailler avec lui…

Tarik Mira : Qui s’appelait comment ?

Mouloud Tighilt : Djoudi Mohand Ouidir, que Dieu ait son âme.

Tarik Mira : Il était d’où ?

Mouloud Tighilt : Aït Ouabane. Là-bas, j’étais « la lumière » avec mon Certificat d’études ! Et puis j’étais politisé. Je rédigeais bien, et je lui avais fait un rapport qui a plu, avait eu du succès. Lui, il avait un secrétaire qui lui avait été enlevé par la Région. Il leur avait dit : je vous le donne à condition que je puisse recruter un autre. Il lui accordé le recrutement. Il est venu me voir et m’a demandé si j’étais d’accord pour rejoindre le maquis. Je lui ai dit : c’est ce que j’attendais.

Tarik Mira : Cela se situe à quel mois ? Quelle année ton engagement dans au maquis ?

Mouloud Tighilt : J’ai rejoint le maquis le 7 février 1959.

Tarik Mira : Le 7 février 1959, d’accord.

Mouloud Tighilt : Mais j’étais dans l’organisation. J’ai toujours été dans l’organisation, depuis 1946. Je n’ai jamais quitté l’organisation.

Tarik Mira : Qui était chef de Zone, à cette époque-là, chez vous ?

Mouloud Tighilt : C’était Ali Moh N’Ali.

Ouali Tighilt : C’était Ali Ben Mouhoub.

Tarik Mira : Qui était chef d’où ?

Ouali Tighilt : Tadmaït.

Tarik Mira : Tademaït, la Zone IV –Wilaya III.

Mouloud Tighilt : A son décès, il a été remplacé par le frère de Krim Belkacem.

Tarik Mira : Rabah.

Mouloud Tighilt : Rabah Krim a qui a succédé, suite à son décès, à Si Moh Nachid, jusqu’au cessez-le-feu. Il est mort après le cessez-le-feu. J’ai le devoir d’évoquer les activités d’Ali Hadj Ali.

Tarik Mira : Bien sûr !

Mouloud Tighilt : C’était un commerçant, un notable d’Alger. Il était dans le syndicat des restaurateurs musulmans. Les hébergeait les maquisards, il travaillait…

Tarik Mira : Ça, c’était avant 1954.

Mouloud Tighilt : Avant 1954. Après le déclenchement, il a intégré le FLN. Il procurait des armes, d’abord des munitions. Il les remettait à un agent de liaison qui les acheminait vers Michelet pour les remettre à l’organisation. Un jour, ils ont arrêté un, Ali Hadj Arezki, comme acteur du FLN. Quelqu’un, Mohand Abdelazzi, avait laissé chez lui une valise du MNA, à l’époque il y avait pas de séparation entre le MNA et…

Tarik Mira : Oui, tout était emmêlé.

Mouloud Tighilt : Il avait laissé chez lui des documents compromettants, des tracts. Quand Ali Hadj Arezki avait été torturé, il a dit que les documents étaient chez Ali Hadj Ali.

Ouali Tighilt : En l’occurrence Si Mokrane.

Mouloud Tighilt : Si Mokrane, oui. Ils sont venus l’arrêter, il a nié avoir les documents.

Tarik Mira : C’étaient des parachutistes qui étaient venus ?

Mouloud Tighilt : La PRG à l’époque. Le commissaire Touron, qui était très réputé. Arrivé là-bas, ils l’ont confronté à Ali Hadj Arezki qui lui a dit : Ami Ali, dis leur parce qu’Abdelaziz a tout dit, il a avoué, évite-toi la torture. Il lui dit : mais que vais-je bien pouvoir dire ? Qu’il a laissé la valise chez toi. Un agent de la PRG le connaît. Il mangeait chez lui au Tlemcen, il lui dit : que vient-tu faire là, ami Ali ? – l’agente en question était arabe – Il lui répond : je n’en sais rien, moi. Quelqu’un a laissé chez moi une valise, je pensais qu’il y avait des vêtements dedans, des affaires personnelles, il semble qu’il m’a tendu un piège, il y avait des tracts dedans. La valise je le mets à votre disposition. En fait ne voyant pas l’autre revenir, il avait emmené la valise chez lui. Ayant remis la valise en question, il a été relâché. Un jour, il m’a dit, -il m’aimait tel son frère, c’était un ami – qu’il avait emmené l’agent –arabe – de la PRG chez un tailleur, il lui a fait faire un costume sur mesure. Il m’a raconté lui avoir payé un costume. Je lui dis : oh ami Ali, il t’a fait sortir de prison, tu lui paye un costume ! Il m’a répondu : ainsi il ne pourra plus rien me demander. On est quitte. Autrement il viendrait me dire : qui vient là ? Qui mange là ? Etc. Je serais devenu son agent de renseignement. Là, m’ayant rendu un service je me suis acquitté de ma dette. Il achetait des munitions et les envoyait à un agent de liaison à Michelet. C’est un militaire français qui...

Tarik Mira : Qui le fournissait ?

Mouloud Tighilt : Oui. Ils croyaient qu’ils avaient là une source pour s’approvisionner. Un jour il lui dit, le militaire français : il y a un officier supérieur, chef de la caserne, qui veut vous vendre un camion d’armes. Il dit que la guerre se terminera, l’Algérie on la quittera autant que j’en profite pour me faire un magot. Au début, il ne m’avait pas parlé de cela. On sortait souvent ensemble et il y eu une période où il m’évitait. Un jour il est venu me voir et m’a dit : Mouloud, si je t’évite c’est parce que je suis sur un affaire, il me raconta alors cet événement. Il m’a dit : je sais que je courre un risque. Ce Français joue bien son rôle et s’il m’a instrumentalisé pour me trahir je lui tire chapeau. J’ai peur de lui dire, je marche car c’est si un piège je suis pris. En revanche, si la proposition est sincère, je serai lâche de faire manquer à l’ALN un camion d’armes. Il a marché, il a été arrêté.

Tarik Mira : Ils n’ont pas récupéré le camion ?

Mouloud Tighilt : Non. Ils lui ont fait une mise en scène et…

Tarik Mira : Il tombé dans le piège.

Mouloud Tighilt : C’était en effet un piège. Arrivé au poste de police il a prétendu qu’il fournissait quelqu’un qui avait besoin de munitions pour sa défense personnelle mais j’ignorais qu’il travaillait pour le FLN. Un jour il m’à forcé à accepté votre offre autrement je risquais ma vie, j’ai accepté l’offre malgré moi, c’est ce que je paie aujourd’hui. Il avait comme avocats un Français et Ben Yahia, Mohamed Sedik Ben Yahia, que Dieu ait son âme.

Tarik Mira : Ah bon, il était avocat, il exerçait ?

Mouloud Tighilt : Il était stagiaire. Il est resté quelques temps en prison, puis il a été relâché. La dernière fois il a été arrêté, devant moi, devant le restaurant. On l’a plus revu. Il est mort sous la torture.

Tarik Mira : Arrêté pour la troisième fois. En 1958 ?

Mouloud Tighilt : Pour la troisième fois en 57. Les parachutistes qui l’ont torturé ont dit qu’ils avaient commis un crime, car c’était un muet, si avec toutes les tortures qu’il a subi il n’a rien dit c’est qu’il est muet. Il est mort le pauvre. Il y a une rue d’Alger qui porte son nom, la rue Ali Hadj Ali, l’ex rue…

Ouali Tighilt : Vers le bas de la mosquée Ketchaoua, papa ?

Mouloud Tighilt : Non, pas là-bas, vers la rue de Chartres. C’est une rue transversale, rue René Caillé, située entre la rue de Chartres et Bab Azoun.

Tarik Mira : Et vous, quand vous avez rejoint le maquis en février 1959, vous avez été versé à…

Mouloud Tighilt : J’étais secrétaire du commissaire politique.

Tarik Mira : La Zone III de quelle région ?

Mouloud Tighilt : Pas la zone III, la zone IV.

Tarik Mira : Zone IV et quelle région ?

Mouloud Tighilt : Région I, Aïn El Hammam. La région I va de Tizi El Djamâ à Aïn El Hammam jusqu’à Draâ El Mizan.

Tarik Mira : Qui avez-vous rencontré parmi les officiers de la Wilaya III ?

Mouloud Tighilt : J’ai connu un, qui était chef de région.

[Hors enregistrement caméra vidéo…]

Ouali Tighilt : C’est très bien papa. C’est très bien ce témoignage.

Mouloud Tighilt : Qu’est-ce qui est bien ? C’est ce que j’ai vécu et ce que j’ai vécu, ce n’est pas politique. La politique, je n’ai rien à voir.

Ouali Tighilt : Tarik fait une thèse de doctorat, il recueille des témoignages.

Taos Aït Si Slimane : Un témoignage qui sera en plus traduit et transcrit. Il est important de garder des traces de notre histoire à travers la parole des acteurs directs.

[Reprise de l’enregistrement]

Mouloud Tighilt : Quand j’ai intégré le maquis, j’ai trouvé comme chef de région de Michelet, le sous-lieutenant Aït Mehdi Mokrane, si Mokrane. Il est sorti de l’école Saint-Cyr. Il a fuit avec un équipe dont un ancien ministre, j’ai oublié son nom …

Tarik Mira : Aouchiche, non ?

Mouloud Tighilt : Non. Il avait un frère maquisard.

Tarik Mira : Ce n’est pas grave, on le retrouvera.

Ouali Tighilt : C’est Salim Saädi. En tout cas le chef de région était Aït Mehdi. Qui a fini par la suite…

Mouloud Tighilt : Le chef de zone que je n’ai pas connu, c’est Ali Moh N’Ali, Bennour Ali… J’ai connu un officier, un lieutenant, qu’on appelait Si Youcef, de son nom Bouri Boualem. Il était des Isser. Il est mort que Dieu ait son âme. Si Mokrane a été muté. Il a pris la Wilaya, puis, après l’indépendance, il a eu la gendarmerie nationale. J’ai également connu, entre autres, l’aspirant Larbi-Mezani, originaire des Béni Yenni et les lieutenants Ali Cherrabi et Ali Merzouk, dit Ali Rabah.

Tarik Mira : Avant il était impliqué dans l’Affaire des officiers libres ?

Mouloud Tighilt : Bien sûr…

Tarik Mira : Avez-vous rencontré Amirouche ou jamais ?

Mouloud Tighilt : Non, jamais.

Tarik Mira : Suite au décès d’Amirouche, il y avait eu le problème de sa succession, en aviez-vous entendu parler ou pas ?

Mouloud Tighilt : On en a entendu parler, bien sûr.

Tarik Mira : Comment en avez-vous entendu parler ?

Mouloud Tighilt : Quelqu’un est venu nous voir, l’aspirant Mammeri, et nous a expliqué.

Tarik Mira : Ça, c’est l’Affaire des officiers libres.

Mouloud Tighilt : Les officiers libres, oui.

Tarik Mira : Mais avant les officiers libres ? Amirouche est mort le mois de mars, le 28 mars, à sa mort il avait laissé Mohand Oulhadj, comme intérimaire, et mon père est arrivé à la même époque, le 15 mars mais ils ne se sont pas rencontrés. Mon père est venu avec un ordre de mission, libérer… Avant tout la bleuïte vous en aviez entendu parler ou pas ?

Mouloud Tighilt : On n’en a pas qu’entendu parler.

Tarik Mira : Comment l’aviez-vous vécue ?

Mouloud Tighilt : Il y a ceux qui y ont cru et ceux qui n’y croyaient pas. Est venu le lieutenant Si Youcef, Bouri Boualem, dont je parlais, il nous a réuni, à l’époque je n’avais pas encore pris le maquis. Il a réuni les Moussebilines de notre village, il nous a expliqué qu’ils (les bleues) avaient été eus par la France, c’étaient des vendus, ils ont avoué, et ont dit : vive votre indépendance puisque vous nous avez démasqués, etc. Il a parlé pendant deux heures. Quand on est sorti, j’ai dit à un ami de notre village, avec qui j’étais en confiance, qui s’appelait Omar : si je meurs, je ne sais qui de nous deux va mourir, dit à ceux qui nous survivront, dis à nos villageois que Mouloud Ath Youcef, n’a pas cru. Quand il nous a raconté, nous a annoncé la nouvelle, le lieutenant de l’ALN, j’ai dit que ce n’était pas vrai.

Tarik Mira : C’est très important ça !

Mouloud Tighilt : Il y a également un cheikh, un lettré, qui enseignait l’arabe, qui était recherché.

Tarik Mira : Il s’appelait comment ?

Mouloud Tighilt : Si Rabah. Je lui ai dit : Si Rabah, qu’en penses-tu de la bleuïte ? Il m’a dit : Si Mouloud, sur Dieu le tout puissant, que si ceux que l’on a tués m’avaient dit qu’Amirouche été un traitre je les aurais crus mais comme c’est Amirouche qui dit que ceux-là sont des traitres, je ne le crois pas ! Parce que c’étaient les meilleurs maquisards qui ont été éliminés. Comme c’est Amirouche qui a dit que ceux là sont des traitres, il a rajouté, je ne le crois pas, c’est lui le traitre mais ne le répète à personne autrement nous aussi on fera parti du lot. Il y a d’autres. Un jour, j’ai reçu un…

Tarik Mira : Tout cela avant que vous n’intégriez le maquis ?

Mouloud Tighilt : Oui, je n’étais pas encore dans le maquis.

Tarik Mira : Quand vous avez rejoint le maquis, il y avait encore la bleuïte ?

Mouloud Tighilt : Oui, elle y était encore. Moi, j’ai été un peu suspecté. Je venais d’Alger…

Tarik Mira : Il venait d’Alger et connaissait le Français.

Mouloud Tighilt : Il venait d’Alger et est lettré, donc suspect…

Tarik Mira : Chez vous, personne n’avait dit : ça, c’est impossible ?

Mouloud Tighilt : Non, il n’y avait personne mais qui pouvait dire cela ? Ils ont cela, c’est comme ça. Par la suite, quand je suis allé au maquis, j’étais commissaire politique, ils ont muité un de Tamgout, du côté d’Azazga, un aspirant. Un aspirant politique illettré, c’est moi qui faisais son courrier. Un jour je lui dis : Si Mohand Arezki, que penses-tu de la bleuïte ? Il m’a répondu : la bleuïte, si l’on pouvait pleurer ou oublier ! (En kabyle cette phrase rime très bien et est très subtile)

Taos Aït Si Slimane : C’est très beau !

Mouloud Tighilt : Pleurer ou oublier ! Il m’a dit : moi j’ai été emmené en tant que bleu. Ils m’ont torturé, ils m’ont fait ma misère et quand on m’a libéré, j’ai été à un refuge, là où je n’étais pas connu, il y avait des maquisards. Je me suis joint aux maquisards et l’un d’eux assis à mes côtés m’a dit : écoute, d’où viens-tu ? Je lui ai dit de ( ?). Il m’a demandé si je connaissais Si Mohand Arezki chef de la compagnie de choc. Je lui ai répondu que oui. Il m’a dit : c’est un traitre, il a été tué. Je lui ai dit : pourquoi ? Il me répondit que c’était un salaud qui quand il sortait avec sa troupe sur le terrain il téléphonait aux soldats ennemis. Il utilisait le poste émetteur pour leur signaler leurs mouvements…

Tarik Mira : L’accusation classique.

Mouloud Tighilt : Oui.

Tarik Mira : C’est ce qu’ils ont fait au lieutenant Boudrane.

Mouloud Tighilt : Il leur disait qu’il partait en opération et on passe par tel ou tel lieu. Je lui demande comment il pouvait leur dire ainsi il risquait sa propre vie ? Il me rétorqua qu’il était malin. Quand il était à l’avant du groupe il leur disait de frapper ceux qui étaient dans la queue du groupe et quand il était à l’arrière il leur demandait d’attaquer ceux de l’avant. C’est pour cela qu’il n’a jamais été touché. À ce moment-là, je lui ai dit : je te jure frère que moi, Mohand Arezki, chef de compagnie de choc, je jure sur Dieu tout puissant que je ne suis pas un traitre. Alors là, il s’est excusé en me disant qu’il ne faisait que dire ce qu’on lui avait rapporté.

Tarik Mira : Plus c’est gros, mieux cela passe ! Chez nous, à Akbou, il y a un dénommé lieutenant Boudrarène. Le GPRA avait écrit à Amirouche en lui demandant de sursoir à l’exécution du lieutenant Boudrarène. Il a répondu en disant : J’ai le regret de vous informer que j’ai arrêté et exécuté le lieutenant Boudrarène. On prétendait qu’il téléphonait à l’ennemi. Le lieutenant Boudrarène est un type qui était dans Abwehr, le service de renseignement de l’armée allemande, quand l’Allemagne a perdu la guerre il s’est réfugié à Paris clandestinement. Il a changé de nom, travaillait au Mess des officiers à Paris. Son frère l’a trouvé par hasard, il a donné la nouvelle en Kabylie, sa mère a fait savoir que son fils était toujours en vie. Ben Ali Cherif l’a su, il a envoyé l’information à Paris où il a été arrêté. Mis en résidence surveillée à Akbou, tous les lundis il devait pointer à la gendarmerie. Quand la guerre est déclenchée, il rejoint le maquis le 1er octobre 1955. Il a été arrêté et exécuté dans le cadre de la bleuïte. D’ailleurs, lui, il a refusé d’être torturer. Il a demandé à mourir sur place. Il leur dit : tuez-moi ici, je meurs ici, je ne bouge pas. Le lieutenant Larbi Boudrarène.

Mouloud Tighilt : J’ai rencontré un autre aspirant, d’Adeni, il s’appelle Hadbi Mahiéddine. Il m’a dit : moi aussi, j’ai été emmené. J’ai été torturé. J’ai vécu l’incroyable. Il a été relâché. Il m’a dit qu’ils prenaient un tison ardent et ils l’appuyaient sur toi jusqu’à ce qu’il se refroidisse, pour faire parler. Il a raconté, témoigné de l’inhumanité de la torture. Il y a également un de notre village, Amar Oumahmoud, Ahmed Ali, il y en a chez vous des Si Amar.

Tarik Mira : Si Amar, il y en a à Tazmalt, oui.

Mouloud Tighilt : Il m’a dit qu’il était témoin quand de la venue du commandant Ahcène Mahyouze et qu’il lui a dit : Amar Mahmoud avoue ce que u as fait ! Qui travaillait avec toi ? Il lui a répondu : ceux qui travaillent avec moi sont des maquisards. Il lui a dit : je te jure sur Dieu le tout puissant que tu va avouer que tu le veille ou non. Amar Mahmoud lui a répondu : sur Dieu le tout le puissant que tu n’entendras aucune parole de moi car je n’ai rien à t’avouer. D’ailleurs que peux-tu faire ? Tu ne peux que me tuer, c’est tout. Tu pourras me tuer mais de combien me survivra-tu ? Tu pourras me suivre, dans la mort, juste après mon décès, tu pourras également vivre l’indépendance mais tu arriveras à l’au-delà et quand tu arriveras, devant Dieu, on saura qui est le traitre, toi ou moi. Ils l’ont quand même exécuté.

Tarik Mira : Ahmed Ali Amar ?

Mouloud Tighilt : Ahmed Ali Amar.

Tarik Mira : C’est le nom donné à l’hôpital de Michelet.

Mouloud Tighilt : Oui, l’hôpital a eu son nom.

Tarik Mira : Il est mort pendant la bleuïte ?

Mouloud Tighilt : Oui, pendant la bleuïte. Son nom a été donné à l’hôpital parce qu’Ahmed Ali Ghazali était préfet.

Tarik Mira : Aviez-vous entendu que c’était mon père qui avait arrêté la bleuïte ou pas ?

Mouloud Tighilt : Non, on n’a pas entendu. Après c’était le black-out, on ne savait plus rien. On nous a dit que c’était le GPRA qui a donné des ordres pour arrêter le massacre. Les gens qui avaient été éliminé à ce moment-là, c’était la crème, les meilleurs, les élites.

Tarik Mira : Et vous, vous n’avez pas idée de combien ont fait les frais de ça, combien avaient été éliminés ?

Mouloud Tighilt : Non, je ne peux pas le dire.

Tarik Mira : Aucune idée ?

Mouloud Tighilt : Aucune idée.

Tarik Mira : Chez vous ils étaient combien ?

Mouloud Tighilt : Je ne sais pas. Je sais que c’étaient des gens honnêtes, engagés. L’un deux s’appelait Abdelkader Sidi Aïssa. Il était poète, syndicaliste, il avait de l’instruction.

Tarik Mira : Il était d’où ?

Mouloud Tighilt : D’Aït Daoud.

Tarik Mira : Il a également été exécuté ?

Mouloud Tighilt : Oui. L’élite a été décimée.

Taos Aït Si Slimane : Peux-tu me dire si mon père a fait les frais de la bleuïte ?

Mouloud Tighilt : Je ne sais pas. Je n’ai rencontré ton père qu’une seule fois. J’étais au village, il était assis avec nous. L’armée est passée juste à côté. Une ronde de la patrouille. Personne n’a bougé. Dès qu’ils sont partis il a filé vers le bas. C’est Ahmed Ali justement qui a été avec lui. Ton père, je ne l’ai pas rencontré. Je sais qu’il a été envoyé loin de Michelet.

Taos Aït Si Slimane : Qui l’a envoyé et où ?

Mouloud Tighilt : Je ne sais pas. Je ne sais pas non plus où il a été muté. Tout ce que je sais, c’est qu’il est mort, que Dieu ait son âme. Je sais que son nom figure sur la liste des martyres. Sur la stèle commémorative qu’ils ont mise à Michelet, son nom y figure, pour le reste, je ne peux rien te dire. Toi, ce qui te travaille, c’est de ne pas avoir le corps de ton père. Le corps de ton père, tu ne pourras jamais l’avoir. Quand ils étaient dix, de dix régions différentes et que l’un deux mourait, ils creusent et l’entrèrent. Si à l’indépendance l’un se souvient, ils récupèrent le corps autrement personne ne sait où il est. Beaucoup de notre village, trois d’entre eux ne sont jamais revenus. On a récupéré les restes de tous les martyrs du village mais ces trois, qui avaient été envoyés à la Wilaya VI, à ce jour personne ne sait où ils sont. Leurs parents auraient donné n’importe quoi pour avoir leurs corps. Si ton père a été dans cette situation, qu’il ait été tué au combat ou exécuté durant la bleuïte, personne ne peut savoir où il a été enterré. S’il y avait eu quelqu’un de son village ou de sa région ils peuvent savoir où il est et ils pourraient vous l’indiquer. Mais si c’est des « étrangers », personnes ne peut le savoir. Ils ne devaient même pas connaître son origine, s’il était de Michelet, etc. Je te le dis, comme si j’étais ton père. Il ne faut pas en vouloir aux gens. Cela dépasse leurs possibilités. Si j’avais été tué dans la Petite Kabylie, j’ai fait le maquis à Sidi Ali Bou Nab, à Mizrana, si j’avais été tué là-bas, combien de fois j’ai échappé à la mort, ils m’auraient enterré là-bas à Mizrana, ma mère m’aurait cherché, mes frères à l’époque étaient jeunes, en vain. Personne ne savait d’où je venais, quel était mon village. Ils m’auraient enterré sur place, je me serais décomposé sur place, mais l’âme est auprès de Dieu.

Tarik Mira : Mon oncle aussi est mort dans la Wilaya VI, personne ne sait où.

Mouloud Tighilt : Qui peut savoir où ?

Tarik Mira : On ne sait pas où il est pour qu’on puisse ramener sa dépouille.

Mouloud Tighilt : Tu ne sais pas où il a été ? À quelles opérations il a participé ?

Mouloud Tighilt : Non.

Taos Aït Si Slimane : Je vais continuer mes recherches, remonter les fils. Un mort sans sépulture ne me laisse pas indifférente... Je veux aussi comprendre pourquoi sa famille et les gens du village n’ont jamais cherché son corps, ne se sont jamais intéressés au sort d’un des leurs et pourquoi nous, ses enfants, avons été placés dans l’orphelinat... Pourquoi des serments ont été si facilement trahis, des coutumes piétinées, etc.

[Interruption pour recharger la caméra vidéo et dîner.]

Ouali Tighilt : Ça va, papa ? Tu n’es pas malade ?

Mouloud Tighilt : Non, ça va.

Ouali Tighilt : C’est un témoignage simple, d’un simple militant.

Tarik Mira : C’est aussi comme ça que l’on travaille. On multiplie les témoignages, les sources puis on recoupe.

Taos Aït Si Slimane : D’où l’importance d’avoir des noms, des dates, des lieux un maximum d’éléments pour réussir les recoupements…

Tarik Mira : Regardes, je lui demande quand il a intégré le maquis, le me dit simplement qu’il a rejoint le maquis en 1957. Beaucoup d’autres prétendent qu’ils avaient pris le maquis en novembre 54. Le mythe du peuple qui s’est soulevé le 1er novembre 1954.

Mouloud Tighilt : Certains ont rejoints le maquis en 56 et ils prétendent l’avoir fait en 54. Celui a fait ma fiche de renseignement m’avait téléphoné alors que j’étais à l’Usine de Mirabeau, c’était le responsable de l’ONM (Organisation Nationale des Moudjahidines) de Larbaâ Nath Irathen, nous nous dépendions de la Daïra de Larbaâ Nath Irathen, il n’y avait pas de Daïra d’Aïn El Hammama, il m’a dit : s’il te plaît, remplit-moi la fiche que je t’ai envoyée parce qu’il n’y a que toi qu’on n’a pas encore déclaré. Initialement, je ne m’étais même pas déclaré en tant que maquisard, comme Ali Zamoum. Lui, n’avait même pas l’attestation. C’est eux qui lui ont ramenée. Ali Zamoum nous étions lui et moi comme des frères, nous avons même partagé un foyer ensemble. Je n’ai jamais connu un autre tel que lui. C’est un homme exceptionnel. Il a traité Ben Bella de menteur devant une assistance. Il traité Bélaïd Abdessalam de… Il lui a dit : c’est une mascarade. Bélaïd Abdessalam voulait faire un pré-congrès du secteur industriel, lui était directeur de l’usine de Draâ Ben Khedda (ex Mirabeau), il a convoqué tous les directeurs pour faire un pré-congrès socialiste du secteur industriel. Il a été voir le Parti et leur a dit que Bélaïd Abdessalam voulait les flouer en faisant un pré-congrès. Un pré-congrès est suivi de congrès, le ministre n’a pas le droit d’organiser un congrès. Le congrès c’est l’affaire du syndicat et du Parti. Il leur a dit je n’ vais pas et si j’y vais-je vais le dénoncer publiquement. Ils lui ont dit : va, on est derrière toi. Il a été à la réunion à Alger, Bélaïd Abdessalam a donné les grandes lignes de son pré-congrès. Il m’a dit qu’au moment où il allait prendre la parole, il a quitté la salle. Il nous a été dit que la séance était suspendue pour libérer Monsieur le ministre sans que je n’aie eu le temps de prendre la parole. Puis ils ont crée des commissions…

Tarik Mira : Technique classique de la gestion de la salle.

Mouloud Tighilt : Ils nous ont dit qu’ils avaient créé quatre commissions et chacun pouvait aller dans celle qui lui convenait. Il m’a dit qu’il s’est tenu à distance, il a observé le mouvement des ténors et il s’est joint à la commission où ils s’étaient mis. Celui qui devait diriger les travaux de la commission s’apprêtait à prendre la parole, il l’a arrêté en disant : attend, avant de prendre la parole, j’ai un mot à dire. L’autre lui a demandé quoi. Il leur a dit : ce que vous faites là est illégal. Il lui a dit : quoi ? Lui a répondu : ce que vous faites là est illégal. Le congrès, c’est l’affaire du syndicat et du FLN, du Pari. Nous sommes des administratifs. Il lui a demandé : Et toi Ali, les travailleurs de Draâ Ben Khedda tu ne les représentes pas ? Ce à quoi il a répondu : Non, je ne les représente pas. Allez demander aux huit cent travailleurs de Draâ Ben Khedda où est votre directeur ? Personne ne vous dira que je suis ici. Je ne suis pas mandaté, je ne peux pas parler en leur nom. Il leur a perturbé l’ouverture de la séance, ils le firent savoir à Bélaïd Abdessalam qui demanda de le voir. Bélaïd Abdessalam lui dit : Comment ça Ali, ce que nous faisons est illégal ? Tu penses que ce que nous faisons est illégal ? Il lui répondit : Je ne le pense pas, je l’affirme ! Je l’affirme, Monsieur le ministre. On n’a pas le droit de faire un pré-congrès. Vous vous substituez à l’UGTA et au FLN. Bélaïd Abdessalam me dit : Va-t-en d’ici ! Je lui répondu : C’est ce que j’allais faire. Je ne veux pas assister à ta mascarade.

Tarik Mira : C’est un personnage.

Mouloud Tighilt : Vint le temps où, en sa qualité de directeur de la formation au ministère du travail, avec Mazouzi, le jour de l’Aïd, les ministres devant présenter leurs vœux à Boumedien, ils le firent et se rangent afin que les autres fonctionnaires, les cadres de la nation les saluent à leur tour après avoir présenté leurs vœux au président. Lui, passant devant Bélaïd Abdessalam, le défia, en le contournant, sans lui serrer la main. Je lui dis : Moi, je n’aurais jamais fait cela, Ali. Il me répondit : moi, je l’ai fait !

Tarik Mira : C’est vraiment un personnage. Il avait fondé une association…

Mouloud Tighilt : « Tagmats » (Fraternité en kabyle)

Tarik Mira : « Tagmats », oui.

Taos Aït Si Slimane : Son nom exact, est ?

Tarik Mira : Ali Zamoum. C’est dans leur maison qu’a été tirée la Déclaration du 1er novembre 1954.

Mouloud Tighilt : C’est lui qui a été chargé de l’imprimer et de la distribuer.

Tarik Mira : Il est d’Ighil Imoula. Son frère…

Mouloud Tighilt : Si Salah était le colonel de la Wilaya IV.

Tarik Mira : Il est d’Ighil Imoula. Son frère le colonel Salah a terminé chef de la Wilaya IV, c’est lui qui avait chargé de négocier avec de Gaulle… Il est mort dans un accrochage au-dessus de Maillot. Il se dirigeait vers la Tunisie pour voir Mohand Oulhadj.

Taos Aït Si Slimane : Voilà des informations qui me sont utiles et que je vais creuser. J’ai entendu dire que mon père avait été envoyé en Tunisie, à deux reprises d’ailleurs. J’ai besoin de savoir où il a été, ce qu’il a fait, pour espérer retrouver son corps.

Tarik Mira : Les dernières compagnies qui avaient été envoyé à Tunis sont parties le mois de mai 1959.

Taos Aït Si Slimane : Il semblerait qu’il ait participé à un premier déplacement vers la Tunisie, il en est revenu, puis une deuxième fois et puis plus rien… Mais quoi ? Comment ? Avec qui, je n’en sais rien !

Tarik Mira : Il y a peut-être une possibilité. Je connais un type que mon père avait envoyé, en tant courrier, pour acheminer le courrier. Mais ça, c’est très rare. C’est des exceptions. Le PC de Wilaya n’avait plus la radio, donc ils ont envoyé quelqu’un porter le courrier. Mais ça, c’est exceptionnel. Moi je suis sûr, par les enquêtes et j’ai même l’ordre de mission de mon père quand il a envoyé des compagnies, d’ailleurs, je suis en train de reconstituer toutes les compagnies…

Taos Aït Si Slimane : Ça, c’est intéressant, précieux !

Tarik Mira : Avec les noms etc., ce n’est pas facile, mais je veux y arriver, au moins pour 59. A moins qu’il ait été dans ce mouvement, mais il y a des compagnies qui sont parties de chez nous et d’autres de la Zone III et la Zone IV.

Taos Aït Si Slimane : Ça va Si Mouloud ?

Mouloud Tighilt : Oui, oui. Je fais ma prière et je vous reviens.

[Le témoignage continue durant le repas, toujours hors enregistrement vidéo.]

Mouloud Tighilt : El Ayachi, un ancien de l’Indochine, illettré, qui a dit : Oh là là, mon Dieu, vous connaissez un instruit à Agouni N’Teslent ? Un sergent chef de renseignement lui a dit : Oui, il y a qui est revenu d’Alger ces derniers temps. Il n’y a que lui comme lettré. El Ayachi : Oh là, c’est un traitre celui-là. Il veut saboter les Moussebilines. Moi j’ignorais tout de cela. Quand j’ai rejoint le maquis, le commissaire politique m’a emmené mais ne m’a pas donné d’arme. J’étais avec lui, je faisais les rapports, je faisais mon travail, qu’il a apprécié. Puis est arrivé le capitaine Ali Moh N’Ali…

Tarik Mira : Ali Moh N’Ali de Draâ El Mizan ?

Mouloud Tighilt : De Tadmaït. Ils étaient quatre : le père et ses trois enfants. Les quatre avaient pris le maquis, trois d’entre eux sont tombé au champ d’honneur.

Taos Aït Si Slimane : Quel est leur nom sur l’état civil ?

Mouloud Tighilt : Bennour. Le plus jeune, Slimane, il a terminé sa carrière comme officier de l’ALN. Les deux autres frères et le père sont morts. Leur maison s’est vidée en une fois. Quand Mohamed Ouidir, le commissaire politique, leur a dit, après qu’il ait pris son secrétaire à la région : je vais recruter quelqu’un. Ils lui ont donné l’accord et El Ayachi lui a dit : qui tu veux mais surtout pas ce traitre d’Agouni N’Teslent. Il n’en a pas tenu compte. Et quand El Ayachi a su qu’il m’avait recruté, il lui a dit : je t’avais pourtant dit de ne pas le prendre. Il lui a répondu : je lai pris. Il est sans arme. Si c’est un traitre je vous épargne le déplacement pour le ramener du village, il est ainsi à votre portée. Si ce n’est pas un traitre, moi je le garde en tant que secrétaire, c’est lui qui me convient. El Ayachi dit alors : je jure qu’il n’échappera pas ! Quand est arrivé Ali Moh N’Ali d’Ait Ouabane, il a vu un jeune homme, très beau, avec la tenue, une mitraillette, il a demandé qui j’étais. El Ayachi lui a dit : c’est mon secrétaire. On l’a recruté ces jours-ci. Ali Moh N’Ali rappela alors que le recrutement était suspendu. Mohamed Ouidir, lui répond en se portant garant de moi. Heureusement qu’il y avait le commissaire politique qui m’avait fait confiance autrement je serais sacrifié et tout cela parce que j’étais instruit et que je venais d’Alger.

Ouali Tighilt : Pourtant pas vraiment de grandes études.

Mouloud Tighilt : À peine le Certificat d’études.

Tarik Mira : À cette époque-là, le Certificat d’études, c’était quelque chose !

Mouloud Tighilt : El Ayachi a été muté de Michelet au environ de Dellys…

Tarik Mira : Il était d’Aït Ouacif, lui ?

Mouloud Tighilt : Non, de la Petite Kabylie. Il avait dit : Mon Dieu, si je te suis cher laisse moi mourir à Michelet !

Ouali Tighilt : Le pauvre !

Mouloud Tighilt : Sa femme a été mariée à un harki. Il l’a appris par un maquisard. Il a alors demandé une permission pour voir ses enfants. Quand il a eu une permission, sa femme lui a fait savoir qu’elle voulait le voir pour demander pardon etc. Il lui a dit : entre nous il y aura le pardon devant Dieu. Si je ne suis pas mort, après la guerre, nous ferons un jugement des hommes autrement il y aura le jugement de Dieu.

Taos Aït Si Slimane : Pourquoi ce mariage ? L’a-t-elle trahi ou a-t-elle été contrainte par ses parents ?

Mouloud Tighilt : On lui a annoncé le décès de son mari, elle s’est remariée, elle a épousé un harki. Quand il est revenu de sa permission, j’étais commissaire politique. Il m’a dit qu’il était content de mon nouveau statut et m’a demandé pourquoi je faisais des rapports aux Moussebelines. Je lui dis que c’était ce que je savais faire et ce qu’on me demandait de faire. Comme il priait dieu pour mourir à Michelet, il a eu une toute petite patrouille de l’armée, il s’est fait descendre à Michelet.

Ouali Tighilt : Il y a aussi l’histoire Boulganine.

Tarik Mira : Comment ?

Mouloud Tighilt : Boulganine.

Ouali Tighilt : Le Russe quoi.

Mouloud Tighilt : C’est un surnom. Sa femme était de Tahachat d’Aït Ouacif). Ils ont fui du côté d’Oukvil. Le village où ils s’étaient réfugiés clandestinement avait de l’eau. Le fou du village voyant une patrouille de soldats leur a dit : la femme de Boulganine est là.

Tarik Mira : Ce fou là ?

Mouloud Tighilt : Oui. Les soldats ne l’on pas cru, ils ne l’ont pas pris au sérieux. Ils ne voyaient pas comment la femme d’un responsable soviétique pouvait venir se planquer là. Le fou a été emmené, dans le maquis, pour un jugement. On lui a dit : pourquoi avoir dit que la femme de Boulganine était là ? Il a nié. Il y avait avec nous un, Si El Mahfoud, un gros, rouge, un roux, qui lui a dit : comment ça ? Le fou lui a répondu : je jure que je n’ai rien dit. Un soldat m’a interrogé, un gros porc comme toi. Là, on a tous éclaté de rire et on l’a relâché.

Tarik Mira : Il y a une histoire qui se raconte par chez nous. Un jour, un est venu se marier du côté de Michelet. Il a ramené le cheikh Belkacem Youcef, le chef de la zaouia, un grand érudit du Coran.

Ouali Tighilt : De notre côté aussi il y avait des zaouias, le cheikh Amokrane etc.

Tarik Mira : Le jour des noces, il devait lire la fatiha, cheikh Belkacem leur a expliqué le mariage dans l’Islam en Kabyle. Le père de la fille était impressionné par le fait que quelqu’un sache traduire les choses ainsi de manière accessible à tous. Il a dit : je jure sur Dieu que ce cheikh est un cochon du Coran (ahek rabbi ar cheikh dilef el coran). Chez nous quand tu dis d’ilef, ça veut dire qu’il est fort.

Taos Aït Si Slimane : Ce n’est pas le cochon mais le sanglier. Une façon de dire, une force de la nature.

Tarik Mira : Le sanglier, oui.

Ouali Tighilt : Il y a une histoire du genre - ce n’est pas pendant la guerre - qui se raconte de tellement de façons que cela devient une quasi légende à la Djeha, une légende de la légende qui s’est maintes fois reproduite. Chez da Mokrane, un homme pieux, qui priait et qui était très nerveux, extrêmement nerveux, maladroit etc.

Lynda Tighilt : C’est vrai ou est-ce une blague ?

Mouloud Tighilt : Quand il va à la mosquée pour prier, les gens entrent et le saluent, « salam alikoum », alors qu’il prie - chacun raconte cela à sa façon – quand il salue à la fin de la prière ils lui demandent : comment se fait-il da Mokrane que tu ne répondes pas à nos saluts ? Vous savez, leur répond ‘il, quand je prie même Dieu je ne le reconnais pas.

Ouali Tighilt : Rappelles-moi le nom du cheikh, Tarik, je n’en ai pas entendu parler.

Tarik Mira : Cheikh Belkacem. Il a été tué par l’ALN.

Taos Aït Si Slimane : Était-il collaborateur ?

Tarik Mira : Non. Il avait fait partie de la délégation qui avait reçu Guy Mollet.

Ouali Tighilt : En Petite Kabylie ?

Tarik Mira : Oui. Justement le rapport, c’est mon père qui avait donné l’ordre de le tuer, circonstancié est au archive. Mon neveu a réussi à en faire une photocopie. Je connaissais l’histoire.

Ouali Tighilt : Et pour les archives de ton père qu’est-ce qui se passe ?

Tarik Mira : Il me faut une dérogation spéciale. J’ai été aux archives de Vincennes, j’ai vu le dossier de mon père mais ils m’ont dit que pour le consulter il me fallait une dérogation spéciale du ministère de la défense.

Ouali Tighilt : Si Saleh, le frère d’Ali Zamoum.

Tarik Mira : C’est un dossier où il y a trois liasses : Mon père, Amirouche et Si Salah.

Mouloud Tighilt : Où est décédé votre père ?

Tarik Mira : À Chellata, le 6 novembre 1959.

Ouali Tighilt : 6 à 7 mois après Amirouche.

Tarik Mira : Amirouche est mort le 28 mars. Si M’Hamed, de la Wilaya IV, est mort en mai, donc un mois et demi après, et mon père le mois de novembre…

Ouali Tighilt : Que Dieu ait leurs âmes.

Lynda Tighilt : Ils étaient jeunes ? Ton père avait quel âge ?

Tarik Mira : 37 ans, pour mon père. À l’époque, 37 ans pour le maquis, c’était vieux. Amirouche avait 34 ans.

Taos Aït Si Slimane : Mon père avait 26 ans.

Ouali Tighilt : Aujourd’hui, moi, j’ai 34 ans. Et toi, tu es né quand, Tarik ?

Tarik Mira : Je suis né en 57. Quand mon père est mort, j’avais deux ans. Smaïl se souvient de lui.

Ouali Tighilt : Quel âge avait-il ?

Tarik Mira : Il avait 11 ans.

Ouali Tighilt : Tu as combien de frères ?

Tarik Mira : Deux : l’un est décédé, l’autre vit encore. Da Amar, mon oncle, le frère aîné de mon père, a laissé un fils. Lui il est mort en 1956, dans la Wilaya VI.

Ouali Tighilt : Il avait quel grade ton oncle, que Dieu ait son âme ?

Tarik Mira : Sergent.

Mouloud Tighilt : Un jour, nous eûmes un PC de région à Ihidoucène,dans Sidi Ali Bou Nab, c’était là que nous nous planquions. J’étais alors secrétaire de Moh Nachid, chef de Zone. Nous nous cachions là, les soldats suspectant la zone la ratissaient. Nous, nous étions dans notre abri, les soldats sont passés juste à côté et sont même restés sur place. Nous étions nombreux dans cet abri, debout, la sueur ruisselant sur nous. L’un d’eux, un Kabyle, disait : « moi je ne reste pas là. Je ne vois rien, je veux me battre, aller à l’accrochage ». Après quelques instants, les soldats sont partis. Puis ils sont revenus. Ce jour-là ils avaient utilisé le Napalm. Un des nôtre a été touché. En revenant le soir vers l’abri, nous l’avons trouvé complètement brûlé. Il nous suppliait de lui donner à boire. Je vous en supplie je brûle. Il ne voyait plus rien, son visage était complètement brulé par le Napalm. Nous ne voulions pas lui donner de l’eau mais du lait. Il nous a dit : non, je veux de l’eau pas du lait. J’ai alors pris la parole, à 32 ans j’étais le plus âgé, le plus vieux de ceux qui étaient là. J’ai dit : je vais te donner de l’eau. Je lui fais boire du lait avec de l’eau. Il m’a remercié. Il est décédé un jour après. On l’a enterré sur place. Quatre jours après, il y a eu un autre ratissage, les soldats ont trouvé sa tombe. Ils l’ont déterré, mis son corps hors de la tombe, face contre terre pour qu’il se fasse mange par les chacals. Nous, nous ne sortions que la nuit. Nous avons été dans un douar dîner, sur le retour on l’a trouvé, alerté de loin par l’odeur, quatre jours après, complètement décomposé. J’ai dit aux compagnons : allons, il n’a pas répugné les soldats qui l’ont déterré, nous on va le laisser ainsi pour les chacals. Comment faire ? Avec une corde on l’a retourné sur le dos avec infiniment de précautions craignant qu’il ait été piégé, miné par l’ennemis. Quand je suis descendu dans le trou, pour tirer son cadavre, j’ai été asphyxié par l’odeur, j’ai failli me trouver mal mais il me revenait de l’enterrer. Je l’ai fait non pas parce que j’étais le plus sage, le plus volontaire, le plus vaillant ou le plus courageux mais parce que j’étais l’aîné. À 32 ans, j’étais le plus vieux. Je l’ai pris par les omoplates pour faire venir son corps complètement dans la tome. J’ai entendu ses articulations rompre. Après cela, je me suis retiré un peu plus loin de mes compagnons, complètement sonné. Tout ça, pour vous dire que le plus âgé avait 32 ans.

Tarik Mira : La Moyenne d’âge était de 25 ans.

Mouloud Tighilt : Un des nôtre est mort là-bas, ils avaient fini par découvrir l’abri où était notre PC. Ils étaient venus le matin alors que nous étions dehors. Deux étaient là, les soldats leur ont tiré dessus. Un a fui, l’autre blessé, cassé n’a pas été retrouvé. Quand on est revenu on l’a trouvé ainsi. Il priait Dieu pour ne pas rester seul. Nous, cela faisait deux jours qu’on était à jeun. Le village le plus proche que l’on pouvait atteindre était à une marche de nuit et nous nous ne pouvions pas l’emmener avec nous, lui désespérerait à l’idée de mourir seul, à 18 ans. Nous comptions envoyer des gens pour le ramener. On a rencontré quelqu’un est allé il l’a trouvé mort. Son père venait de mourir.

[Interruption, hors enregistrement caméra vidéo]

Mouloud Tighilt : Smaïl va bien ?

Tarik Mira : Oui. Il est là en ce moment.

Mouloud Tighilt : Je l’ai rencontré au congrès des Moudjahidines, à un pré-congrès à Bejaïa. Ce jour là je l’ai apprécié. Il a fait un discours extraordinaire.

Tarik Mira : Ah oui.

Mouloud Tighilt : Je ne savais pas qui il était, il était barbu. Il a parlé de la Wilaya III, il avait parlé des chouhada, Amirouche, Ben M’Hidi, etc., et Abderrahmane Mira, abi (mon père). Il s’est présenté indirectement comme étant le fils d’Abderrahmane Mira. Il est maire ?

Tarik Mira : Non, on est tous les deux députés.

Mouloud Tighilt : Député sur les listes d FLN ?

Tarik Mira : Il s’est présenté sur la lise du RPR (Rassemblement patriotique républicain), juste pour avoir un sigle, maintenant il est au RND.

Taos Aït Si Slimane : C’est quoi encore ce RND ?

Tarik Mira : Le deuxième FLN. Le Parti du premier Ministre.

Mouloud Tighilt : Toi, je sais que tu es député. D’abord FFS et maintenant au RCD.

Tarik Mira : Maintenant, je suis un indépendant.

Mouloud Tighilt : Moi, j’ai claqué, en 1966, la porte du FFS. On nous réunis pour décider quoi faire. L’indépendance acquise que fallait-il faire ? Reprendre le maquis ou intégrer le FLN. J’ai été le premier à qui ils ont posé la question. Je leur ai demandé pourquoi ils me posaient la question à moi ? Ils m’ont dit que j’avais peut-être une réponse. Je leur ai dit que si j’avais une réponse j’aurai levé le doigt. Puis j’ai pris la parole pour dire que je n’étais pour aucune des solutions. Il ne fallait ni reprendre le maquis ni intégrer le FLN. Ils m’ont demandé pourquoi j’en arrivais là. J’ai donné mes raisons. J’ai dis que lorsque le Conseil de la révolution nous avait demandé une motion de soutien nous avions refusé de la lui faire. Ils nous avaient ouvert la porte nous avons refusé d’entrer. Si aujourd’hui nous leur disons que nous entrons, ils nous diraient de nous mettre en rang et de nous laisser glisser l’un derrière l’autre dans le caniveau. Quant à reprendre le maquis, pour faire la guerre il faut des armes, de l’argent, des hommes et un programme. Nous, nous n’avons rien de tout cela. Ceux qui ont fait la guerre sont tous fatigués. Comme programme cela ne peut pas être faire la guerre pour libérer Aït Ahmed. Les armes on les avait rendues aux autorités. Comment faire la guerre dans pareilles circonstances. La délégation qui avait négocié avec le…

Tarik Mira : Si El Hafid, Mohand Akli…

Mouloud Tighilt : Si El Hafid, Mohand Akli, le colonel Saddek et quelqu’un qu’on appelait Rouget…

Tarik Mira : Ce n’était pas Moussaoui ?

Mouloud Tighilt : Je ne sais pas comment il s’appelait, il était en France.

Tarik Mira : En Suisse probablement.

Mouloud Tighilt : J’ai dit qu’il fallait voir avec la délégation qui négociait avec le pouvoir si l’on pouvait arracher quelque chose pour les martyrs, les veuves, etc. quant à nous il nous fallait trouver du travail. Ils m’ont dit qu’il ne fallait pas chercher du travail, c’était au gouvernement de nous recaser. Je leur ai dit qu’il ne fallait pas compter sur le gouvernement. Il y a un qui m’a dit : on se débrouille, ceux qui sont morts on les a trompés ! J’ai dit : non, on ne les a pas trompés, ce n’est pas nous qui leur avons dit d’aller mourir. La mort les a choisis. Nous aurions tout aussi pu être choisis. Maintenant, si vous estimez que nous devons mourir alors allons mourir mais n’entraînons pas d’autres avec nous. Boussaâd Messili prit la parole, il était avec nous, pour dire : on se dégonfle ! Je lui ai dit : non, je ne me dégonfle pas. À partir d’aujourd’hui, je reste solidaire de notre passé mais désormais je n’ai plus rien à voir avec vous. Depuis 65 je n’ai été ni au FFS, ni au RCD, ni nulle part. J’ai intégré l’usine de Draâ Ben Khedda, je dois servir mon pays ici. J’ai fait de l’usine de Draä Ben Khedda la meilleure usine d’Algérie. Le directeur général m’a dit qu’au ministère ils lui avaient dit que l’usine de textile de Daä Ben Khedda était la meilleure unité industrielle tous secteurs confondus. Ma mission s’est terminée là.

Taos Aït Si Slimane : À propos avez-vous cherché les traces de Monsieur Thomé ?

Ouali Tighilt : On l’a cherché sur Internet. On n’a pas vraiment trouvé. Il est probablement de Perpignan, dans le sud-ouest. On n’a pas trouvé de photos. Il mort probablement vers 72-73.

Mouloud Tighilt : Il avait rencontré un officier de l’ALN, il l’a salué et lui a dit : je suis très content de vous. Je suis fier de vous. J’ai appris que la plupart de mes élèves sont des officiers de l’ALN.

Taos Aït Si Slimane : Pendant ou après la guerre ?

Mouloud Tighilt : Après. C’est à Abderrahmane Arab à qui il a dit cela.

Taos Aït Si Slimane : Abderrahmane Arab de…

Mouloud Tighilt : De Taourirt Amrane.

Tarik Mira : L’ancien maire.

Mouloud Tighilt : Oui. Il était aspirant. On a également travaillé avec Messaoud Ath Achour, que Dieu ait son âme. Il était au ministère l’éducation.

Tarik Mira : Il enseignait la philosophie.

Ouali Tighilt : Exactement.

Taos Aït Si Slimane : Qui est-il et d’où venait-il Messaoud Ath Achour ?

Ouali Tighilt : Il était de Michelet mais il enseignait à Alger.

Tarik Mira : Il enseignait à la Pointe Pescade.

Ouali Tighilt : Nous, on l’a connu parce que son frère et mon père était de vrais amis.

Tarik Mira : Il était avec Mohamed Ath Ouaslimane de Tiferdoud, etc. Je les ai connus à Alger.

Ouali Tighilt : Tu as fait tes études à Alger ?

Tarik Mira : J’ai été scolarisé à Akbou puis j’ai été à Sétif.

Ouali Tighilt : Au lycée.

Tarik Mira : Oui, car j’avais fait économie et il n’y avait pas cette option à Bejaïa et enfin j’ai été à Alger et enfin en France.

Ouali Tighilt : À Alger, tu avais quoi ?

Tarik Mira : L’économie. À l’université, j’ai fait de l’économie, option économie publique puis j’ai rencontré Benjamin Stora qui travaillait sur la Guerre d’Algérie, cela m’intéressait. Il m’a proposé de travailler avec lui. Je lui ai dit que j’étais économiste…

Ouali Tighilt : Il était à la Villetaneuse à l’époque, non ?

Tarik Mira : À Jussieu.

Tarik Mira : Il m’avait demandé de faire un DEA avec lui, sur le mouvement national algérien. J’ai d’abord réfléchit puis je me suis dit, je connais le mouvement national algérien, pourquoi pas faire ce DEA. À l’époque, lui, ne pouvait pas diriger un DEA.

Ouali Tighilt : Parce que…

Tarik Mira : Il n’avait pas encore son habilitation mais il m’a dit qu’il en faisait son problème. On a été voir Pierre Fourgonnas qui était le patron de l’UR de sociologie, qui m’a donné son accord après avoir vérifié mes diplômes etc.

Ouali Tighilt : Tu as connu Nadir à cette poque-là ? Il était élève de Stora à la Sorbonne.

Taos Aït Si Slimane : Nadir, lequel ?

Ouali Tighilt : Nadir Aït Si Selmi, le fils de Rachid.

Tarik Mira : Je l’ai connu après.

Ouali Tighilt : En 1990, Nadir était venu voir papa avec un livre que Benjamin Stora avait recommandé de lire pour un travail.

Tarik Mira : En 90, j’étais dans les profondeurs du FFS.

Taos Aït Si Slimane : En 1990, tu étais déjà au FFS ?

Tarik Mira : En 1991, je me suis présenté aux élections à Tazmalt, j’ai été élu au premier tour.

Ouali Tighilt : Les élections communales ?

Tarik Mira : Non, législatives.

Ouali Tighilt : En 1992, quand ils avaient arrêté le processus électoral.

Tarik Mira : Ça s’est déroulé le 26 décembre 1991. Le deuxième tour devait avoir lieu trois semaines après au mois de janvier ils ont arrêté le processus électoral.

Ouali Tighilt : C’est pour cela que l’on dit le processus de 1992. Mais c’est vrai que ça avait lieu en décembre 1991. Tu étais donc déjà là-bas ?

Tarik Mira : J’étais là mais je me suis présenté là-bas.

Ouali Tighilt : Le FFS, cela va être un gros morceau, je ne sais pas si tu connais l’histoire de papa. Ça, cela va être la deuxième partie.

Taos Aït Si Slimane : Il en a déjà un peu parlé.

Mouloud Tighilt : Je me suis retiré et c’est tout !

Ouali Tighilt : Une fois, nous avons rencontré Aït Ahmed à Barbès, par hasard. On la salué, il nous répondait comme des Berbères quelconques. Je lui ai dit : vous ne reconnaissez pas mon père ? Il a répondu que non…

Mouloud Tighilt : Quand il est rentré de France, il y avait Si Hacène, un cadre du FFS, qui voulait aller le voir dan la maison de cheikh Mohand. Il m’a demandé si je voulais l’accompagner, j’ai décliné. Il m’a dit est-ce que je lui dis que Si Mouloud veut le voir ? J’ai refusé. Il m’a dit demandé si je voulais qu’il lui transmette mon bonjour, je lui ai dit : non. Depuis qu’on s’est séparé, on ne s’est plus revus.

Ouali Tighilt : Si il y a eu Barbès.

Mouloud Tighilt : Sauf cette exception-là.

Ouali Tighilt : Il lui a dit que cela lui faisait très, très plaisir de le revoir, c’est tout en fait.

Taos Aït Si Slimane : Ça, c’es de la communication. Il n’y a rien de sincère dans ce type de posture !

Mouloud Tighilt : Ma plus grande déception, c’est lui. La déception de ma vie, c’est lui. Je le prenais pour un saint mais il n’est qu’un simple humain.

Taos Aït Si Slimane : Et toi, tu as cru en lui ?

Tarik Mira : Bien sûr que j’ai cru.

Ouali Tighilt : Et depuis tu as divorcé ?

Tarik Mira : J’étais son plus proche collaborateur. Cela m’a même crée des problèmes avec Si El Hafid. J’étais son gendre et je fréquentais Si Hocine. Quand il est rentré en Algérie, c’est moi qui l’avais escorté. Puis est arrivé le congrès du FFS. J’arrivais au congrès et j’ai vu le groupe de Si El Hafid qui était arrivé pour forcer le passage. Je voyais arriver les congressistes et les nouveaux militants qui disaient, en parlant du groupe de Si El Hafid : c’est la sécurité militaire.

Taos Aït Si Slimane : Ils ne connaissaient même pas les figures historiques.

Tarik Mira : Ça m’avait complètement remué pourtant j’étais en froid à cette époque-là avec Si El Hafid. Ça m’a choqué. J’ai été voir si El Hocine et je lui ai dit, il y avait Hamid Beloucif ( ?) et Chafik Aït Ahmed : je t’ai soutenu sans faille, d’ailleurs lui-même disait que Tarik n’a pas perdu le Nord, mais des gars qui viennent de rentrer au FFS, qui ont un jour de militantisme, qui viennent traiter Si El Hafid de collabo, ça, c’est inacceptable. C’est ton devoir de le faire rentre au congrès. Il n’a rien dit. Il ne m’a rien dit. On en est resté là. Puis, le congrès fini, il a fait son discours politique. Il a demandé à ce qu’on nomme la direction nationale en dehors du Conseil national. Il a demandé à ce qu’on abroge un article afin que cela lui permette de nommer qui il veut en dehors des structures.

Ouali Tighilt : Il a gardé les anciennes méthodes.

Tarik Mira : La délégation de l’immigration s’est réuni et a dit : nous, nous n’acceptons cela. On a ait un vote et on a exprimé notre désaccord. Chafik Aït Ahmed est venu me voir pour me dire : comment ça, c’est par toi que cela commence ! Qu’est-ce que tu me dis là, ce n’est pas moi, c’est un vote des militants. Cela n’a pas plu à El Hocine. Puis à la fin du congrès, on s’est croisé, c’était la première fois que je le voyais avec un barbe naissante, pas rasé, habituellement il était toujours soigneusement nippé, rasé de près, ce jour-là, il y avait une petite négligence, cette barbe naissante. Je lui ai dit : voilà tout c’est bien passé, on a réussi à contenir Hachemi Aït Djoudi, la délégation FFS immigration est bien organisée, ce qui était vrai. Il m’a dit : il y a un parmi eux, Djedaïni ( ?). Là, j’ai compris qu’il commençait encore à…

Ouali Tighilt : Médecin, non ?

Tarik Mira : Oui. Le lendemain, j’ai été au siège du FFS, au 63 boulevard Bouguerra, c’est Rachid Toudert, que Dieu ait son âme, qui nous avait donné le siège, le téléphone sonne, c’était Si El Hocine. Rachid le prend et lui dit que j’étais là, il lui a demandé de me passer le combiné. On s’est salué puis il m’a demandé si je pouvais être disponible pour l’après-midi car il voulait travailler sur les statuts. Il m’a dit que les statuts avaient été adoptés d’une certaine façon mais il disait obligé de les refaire…

Ouali Tighilt : Il voulait les remanier ?

Tarik Mira : Oui. Je n’étais pas d’accord et le lui ai dit. De même que je l’ai informé de mon indisponibilité pour l’après-midi car je devais rentrer sur Paris. Il a encaissé mais il a fait son exécutif sans m’intégrer. Il m’a appelé à Paris et m’a informé qu’il avait nommé Wassila Tamzali, qui n’était même pas au congrès, parce qu’elle avait de la surface etc. Il m’a dit que moi, je devais m’occuper du FFS immigration, etc. Or, pour ce qui concerne le FFS immigration, je n’avais pas besoin de sa nomination ayant été élu par les militants. Je lui ai dit : écoute, Si El Hocine, - Bouaziz Ouali, qui est toujours en vie, je lui ai tendu l’écouteur afin qu’il entende nos échanges et en soit témoin – toi, tu as théorisé sur la démocratie, tu as fait une thèse de doctorat sur les Droits de l’homme, en Algérie tout le monde peut piétiner la démocratie sauf toi pour ce que tu as fait et suscité comme espoir. Alors, nomination pour nomination, désignation pour désignation, je n’en ai rien à fiche de Wassila Tamzali. Sa seule réaction a été : ah ! Ah ! Quelque temps après il m’a rappelé pour me demander de préparer la rencontre avec le parti socialiste, il faut que tu y sois etc. Là on s’était un peu réconcilié mais le charme était rompu…

Ouali Tighilt : A quel moment t’es-tu retiré définitivement ?

Tarik Mira : Je me suis retiré… Alors qu’avait-il fait ?

Ouali Tighilt : Avec tout le respect que je dois au FFS de 63, Aït Boycotte, c’est du n’importe quoi…

Mouloud Tighilt : 63, c’était déjà…

Taos Aït Si Slimane : Dès 62 et sans doute avant, il n’y avait plus grand-chose de sincère…

Ouali Tighilt : Pardon papa de te couper la parole, je reviens à ce que tu me disais. En 63, c’était parti sur de bons sentiments. Moi, je retiens – désolé Tarik, je te redonnerai la parole – ce que mon père m’avait raconté. Au congrès de Tripoli, il avait pris la parole pour dire  : Si vous êtes des hommes, on doit tous se retirer. On est fatigué, on va faire appel à des jeunes tels que, il avait cité Mohamed Harbi. Est-ce bien ainsi, papa ?

Mouloud Tighilt : Il avait parlé de Ben Yahia…

Ouali Tighilt : Donc, déjà à Tripoli, avant même le cessez-le-feu. Quand il a été élu à Sétif, il avait fait une déclaration à la radio, au moment des mouvements du groupe de Oujda, il a dit je me retire et lance un appel pour que tout le monde se retire, que tous les anciens se retirent…

Tarik Mira : La fameuse déclaration, il…

Mouloud Tighilt : C’est pour cela que le prenais pour un prophète. Quand il a dit, en France, au bureau politique, nous sommes indignes de représenter les Algériens. Nous sommes indignes de représenter ceux qui ont faits la guerre. Moi, disait-il, je me retire et si les autres sont vraiment des militants, ils doivent faire comme moi et laisser la place…

Ouali Tighilt : Aux jeunes.

Mouloud Tighilt : À ceux qui veulent. Je me suis dit à l’époque qu’il n’y avait que lui qui n’intriguait pas pour le pouvoir. Finalement il en brûlait d’envie.

Ouali Tighilt : Toi, tu as connu Si El Hafid. Il est ce qu’il est, ce n’est pas le sujet, il a sa façon de conter l’histoire, de raconter les choses, tu as eu l’occasion de parler avec papa, ça, c’est juste une parenthèse, on va la fermer parce que papa ne voudra pas parler de cela. Mais l’histoire du FFS c’est vraiment un autre gros morceau. Il y a eu des événements, des choses, nous on a essayés d’encourager papa quand il écrivait, pour qu’il mette tout cela par écrit, on a des archives à la maison, c’est vrai qu’il y a eu des choses. Il y a eu le PRS, au moment de Boudiaf, il est venu à Michelet, c’est un vrai mouvement, ce n’est pas une simple histoire de prise de pouvoir de la Kabylie, etc. C’était vraiment un mouvement qui a suscité beaucoup d’espoir. C’est pour cela que je dis qu’il y a une grande différence entre le FFS de l’époque et le FFS de maintenant. Sauf que malheureusement, comme dit papa, ils l’ont payé, ils se sont aperçus que ce sont les mêmes méthodes. Tout ce qu’il y a eu au FFS en 1990, même la rencontre avec Ben Bella en 1986. Nous, on savait mais beaucoup de gens ne le savaient pas, il continuait à susciter de l’espoir. La jeunesse à l’époque avait soif de démocratie mais ces gens-là n’étaient pas des démocrates. Tu nous racontes là une histoire que nous ne connaissions pas, elle abonde dans le sens de ce que nous percevions par ailleurs. Il veut abroger les travaux du congrès afin qu’il ait le pouvoir de…

Tarik Mira : Il a nommé Djedaï en dehors du Conseil national. Il a nommé Wassila Tamzali qui n’a pas assisté au congrès, Sid Lakhdar Boumédiène, n’a pas assisté au congrès.

Ouali Tighilt : À quoi servent alors les congressistes ? À quoi servent alors les militants ? Pourquoi vous votez à ce moment-là ?

Taos Aït Si Slimane : Pourquoi n’avez-vous pas collectivement démissionnés ?

Tarik Mira : Tu démissionnes, il y aura d’autres.

Mouloud Tighilt : Qui c’est qui va démissionner.

Taos Aït Si Slimane : Je parle d’une démission politique, audible, qui démystifie et clarifie le débat politique.

Tarik Mira : Tu démissionnes parce que tu te dis que tu vas lutter, je vais voir ce que je peux faire…

Ouali Tighilt : Il s’est approprié le titre de responsable, le président légitime.

Tarik Mira : Je vais continuer l’histoire. Il me nomme un secrétaire national de l’immigration mais sur le terrain le FFS immigration c’était moi. Il ne pouvait rien faire contre moi, j’étais élu par les militants. Il m’avait parachuté un secrétaire mais je faisais ce que je voulais. J’ai fait deux ans de mandat puis j’ai demandé à ce que cela tourne. Un autre m’a remplacé, Farid Aïssani, auquel a succédé Mohand Larbi ( ?). Il fallait instaurer la démocratie dont nous contrôlions l’appareil. Le congrès devait avoir lieu en 95, le FFS immigration lui a adressé une lettre pour réclamer le congrès, nous avons encore les archives. Entre temps il avait attiré Farid Aïssani et il l’a mis secrétaire à l’immigration. Et c’est lui, Farid Aïssani, qui avait préparé le congrès du FFS immigration. On a été au congrès. Déjà sur place notre groupe a été majoritaire par rapport au groupe sous l’influence de Hocine. Au congrès, les quatre places de délégués de l’immigration ont été remportées par notre groupe. Que fait Hocine ? Il ne pouvait plus rien ? Il ne pouvait pas nous mettre hors du secrétariat national, il y avait forcément un de nous. Eh bien il a supprimé le secrétaire de l’immigration ! Autrement il aurait été obligé de me nommer ou de nommer l’un de nous, il a préféré enlever le poste. Je me souviens d’ailleurs à l’époque du congrès à Alger quand ils nommaient les élus, chacun passait à la tribune où il était bien sûr. Je vous assure que quand mon nom a été prononcé, je suis monté à la tribune et en passant devant lui il a détourné sa tête. J’étais étonné alors qu’il m’avait déjà fait au coup au restaurant, j’arrivais et nous étions quasiment face à face, lui il sortait, il a ostensiblement détourné. Après les élections, le congrès avait eu lieu au mois de mars 1996, est arrivé le référendum pour la révision de la Constitution.

Ouali Tighilt : C’était l’époque de Zéroual.

Tarik Mira : Le FFS qui venait de boycotter les élections présidentielles de 95, demandait un vote non pour le référendum. J’ai fait une interview pour Le soir d’Algérie, où j’ai dit que le FFS devait boycotter car le FFS est pour l’élection de la constituante. S’il est pour l’élection de la constituante, il ne peut pas accepter cette mascarade de révision de la Constitution. Donc, fondamentalement on est contre, on ne peut pas dire oui ou non, on boycotte ce système-là, autrement notre boycotte de l’élection présidentielle n’est pas compressive. Suite à cette prise de position, j’ai reçu un courrier me disant que j’étais relevé de toutes mes fonctions en attendant de passer devant un conseil de discipline.

Ouali Tighilt : Carrément !

Tarik Mira : Leur calcul consistait à m’évincer de la députation. J’ai donné l’interview en septembre 1996, j’ai reçu ma lettre en février 1997, à un mois des élections législatives afin que je ne candidate pas. Entre temps, Saïd Saadi m’a contacté et moi à l’époque je ne voulais pas adhérer au RCD. J’ai vu les dissidents du FFS et j’ai proposé la création d’un Parti et une négociation avec le RCD, dans la mesure où on voulait participer aux élections législatives. Au début ils étaient favorables puis ça tergiversait, j’ai tout laissé tombé et j’ai adhéré au RCD.

Ouali Tighilt : C’est ton deuxième mandat ?

Tarik Mira : Oui. Mon deuxième mandat.

Ouali Tighilt : Depuis combien de temps ? Cela dure combien ?

Tarik Mira : Depuis deux ans et demi et le mandat est sur cinq ans.

Taos Aït Si Slimane : Tu comptes te représenter ? Comment vois-tu ton avenir politique ?

Tarik Mira : Je ne sais pas si je vais me représenter.

Ouali Tighilt : Ah bon ! Que vas-tu faire maintenant que tu t’es installé à Alger avec ta petite famille ?

Tarik Mira : D’abord écrire.

Taos Aït Si Slimane : Tu as été assez loin dans cet engagement pour faire marche-arrière.

OualiTighilt : Pas en politique, papa quand il s’est retiré il avait tout un passé derrière lui.

Mouloud Tighilt : Dans les récits historiques, rares sont ceux qui acceptent d’être les seconds. Aït Ahmed disait que personne ne veut la seconde place, finalement revendique la place du leader. Toi, tu ne te souviens pas de la période du cessez-le-feu, de Tripoli etc.

Tarik Mira : Non, je me souviens juste que l’on disait « 7 ans, cela suffit ! » mais je ne comprenais pas ce que cela voulait dire.

[Il me manque environ une demi-heure trois quart d’heure de la deuxième partie après le dîner]

Mouloud Tighilt : J’ai réuni tous les Moussebelines de notre village, je leur ai dit que je m’en allais vers un pays de mort possible et qu’entre nous le pardon, avant cette séparation, était nécessaire. Je leur ai dit que je risquais la mort et que si cela arrivait il fallait qu’eux restent et demeurent des hommes, qu’ils se battent et ne se rendent jamais à l’ennemi. Malheureusement à mon retour la plupart d’entre eux étaient tombés au champ d’honneur, il ne restait plus que trois parmi mes anciens compagnons. Il étaient jeunes, pratiquement tous nés en 1939. En 60, ils avaient quel âge ?

Ouali Tighilt : Autour de 22 ans-23 ans.

Mouloud Tighilt : À cette époque, dès que le moment de l’appel au service militaire arrivait le jeune s’en allait dans le maquis.

Ouali Tighilt : À son retour, il avait fait un poème pour tous ces jeunes qu’il n’avait pas retrouvés.

Taos Aït Si Slimane : Le poème en question me semble important.

Tarik Mira : Vous l’avez transcrit ?

Mouloud Tighilt : On l’a transcrit, oui. Je peux en dire une partie.

Ouali Tighilt : C’est par famille. C’est juste pour que tu en aie une idée, pour comprendre l’état d’esprit.

Mouloud Tighilt : Avec la liste des morts [1], les paroles me reviennent.

Ouali Tighilt : Juste quelques uns. Ce n’est peut-être pas important de l’enregistrer, cela concerne le village, ce n’est pas national. À toi de voir, papa.

Mouloud Tighilt : Comment j’ai commencé ce poème ? Quand je suis revenu de Bordj-Ménaïl à Michelet, j’ai été muté, par Mohand Oulhadj, comme chef de région. Je suis arrivé dans le village, je l’ai trouvé évacué. Il n’y avait pas âme qui vive, ni animaux, ni hommes, ils avaient été évacués vers un village au-dessus du nôtre. J’ai passé la nuit là-bas avec un cousin germain, Belhadj. J’ai commencé le poème ce jour-là. Chaque fois que je le dis la souffrance m’étreint, je pleure.

Ô mon cher village
Tu m’es devenu amer
Depuis que le deuil t’a couvert
Tes habitants étaient des vaillants
Combien d’hommes as-tu donnés
Et des meilleurs ?
Parmi eux de nombreux jeunes,
De très jeunes enfants
Ils sont tous morts ces valeureux
Que Dieu ait leurs âmes.
Mon pauvre cœur est en peine
Chaque fois qu’il les évoque
J’ai tant souffert avec eux
Ils ont tant souffert avec moi.
Que de fois nous avons dormis sur la neige ?
Que de fois nous avons dormis dans les forêts
Que de vallées n’avons-nous pas dévalées
Gelés ou déshydratés
Ils ont écrits l’histoire de leur sang
Toutes les générations y penseront

[Sanglots, inaudible]

Dans quelle contrée n’ont-ils pas été ?
Ils ont parcouru toute l’Algérie
Pour certains jusqu’au lointain Sahara aride
Ils ont été combattre
Le groupe de Hadj Messali
Qui a trahi leur pays en pactisant avec l’ennemi
C’est les Aït Oulhadj qui ont été les plus touchés
Ils ont sacrifiés cinq jeunes le sixième c’est da Arezki
Bousaâd et Ouramdane sont des frères
Qu’il fut beau leur chemin
Un est tombé à Aït Meslayen, le deuxième à El Karn
Leur pauvre mère, si courageuse
Son cœur et son intérieur meurtris
Son corps ébranlé et décharné
Ô Aldjia Ibourichène soit courage,
La patience est amie de Dieu

Cette femme, Aldjia Ibourichène, avait deux enfants, elle les a perdu tous les deux. Quand on lui annonça le décès de Boussaâd, elle a fait des yous yous. Quand on lui annonça celui d’Ouramdane, ils ne sont pas tombés le même jour, elle a également fait des youyous et a dit : s’ils n’ont pas été arrêtés, c’est qu’ils sont morts en hommes.

Quant Messaoud le silencieux
Depuis son départ, il n’est plus revenu.
Amar est également décédé,
Les cœurs de tous sont blessés
C’est Dieu qui aidera na Tourkia et da Hmimi
Lui seul les réconfortera et bénira Mohand Saïd

Mohand Saïd, le seul survivant de la famille.

M’Hana, est des courageux
Qui allie beauté et savoir
C’est à Aït Allaoua qu’ils l’ont abattu
Les anges du ciel sont en deuil
D’où viendra le courage à Houria et da Ali

Da Ali, son père, Houria, sa sœur, c’est tout ce qu’il avait comme famille. Il avait à peine 17 ans.

Comment oublier le jour du sévère ratissage ?
Que de balles ont sifflé sous le cours d’eau d’Ath Madhi
Femmes et hommes y ont été le lendemain
Ils éclatèrent en sanglot en trouvant da Arezki
Leur peine est compréhensible il était honnête et discret.
Omar Aït Ouali, le délicieux
A laissé Zahra et H’Mimi.

H’Mimi, son fils et Zahra sa femme. Il avait 20 ans, était exquis et très doux.

Omar Aït Ouali, le doux
A laissé Zahra et H’Mimi.
Noyés de larmes et de chagrin qui d’autre avaient-ils
Oh Dieu soit leur soutien.
 
Mohand Nath Si Saïd est mort d’une balle inattendue
J’étais témoin quand il lui fermé les paupières
Dans la maison de Hadj Arezki
Ouardia Ikadounen a déchiré son visage en hurlant
Oh mon fils chéri, Mohand tu m’as abandonné

Mouloud Tighilt : C’est quoi cette histoire de balle inattendue ? Il y avait des Moussebelines dans un refuge. C’était la ramadhan, il allait rompre le jeun à tour de rôle, deux par deux, à trois par trois. Le refuge devait toujours être gardé. Mohand a été mangé chez lui et Bousaâd, celui dont la mort avait été saluée par les youyous de sa mère, lui a appliqué le pistolet sur le dos en lui disant : les mains en l’air, c’était du jeu entre eux. Ils marchaient ainsi quelques pas quand un a surgi silencieusement et discrètement et près de celui qui tenait le pistolet il l’a surpris et le coup est parti. C’est pour cela que j’ai dit : Mohand Saïd est mort d’une balle inattendue.

J’ai enregistré ce poème, pour les jeunes du village qui me l’avaient demandé.

Taos Aït Si Slimane : Ce poème me semble important. L’as-tu transcrit ?

Ouali Tighilt : Oui, papa l’a fait.

Taos Aït Si Slimane : Sous quelle forme ?

Mouloud Tighilt : Sur cassette audio et sur vidéo.

Ouali Tighilt : Tu l’as transcrit aussi.

Mouloud Tighilt : Je l’ai écrit, oui. Mais je ne l’ai pas gardé sauf dans ma mémoire.

Taos Aït Si Slimane : Il faut le retrouver ou le retranscrire.

Mouloud Tighilt :

Omar Aït Youcef, bien que bourru son cœur est limpide

Il s’agit de mon oncle.

Il n’a peur de personne
Même si l’autre est un dur
C’est l’électricité qui l’a terrassé
Entre Agoussim et Aït Hamsi.
 
Ils ont été faire un sabotage. Il est monté sur le poteau électrique pour le scier, il y avait un poste hydroélectrique pas loin les soldats ont entendu la scie, ils ont mis en marche le courant, qui était alors éteint, il a été électrocuté et est tombé.
 
Boudjemaa ton nom est renommé dans la compagnie
Tes parents ne voulaient pas désespérer
Ils attendaient ton retour
Mais lui a été rappelé Dieu
Que Dieu vous aident mes oncles
 
Boudjemaa était mon cousin.

Mouloud Tighilt : Etc., etc. Les jeunes du village m’avaient demandé de faire une conférence sur le 20 août, j’ai terminé par ce poème. Ils ont tout enregistré, filmé avec la caméra.

Ouali Tighilt : Papa, veux-tu faire une conclusion pour Tarik ? Il reste deux minutes.

Mouloud Tighilt : Par respect à ton père, un compagnon de combat, que je n’ai malheureusement pas eu l’occasion de connaître, son courage et sa renommé ont été au-delà de la Petite Kabylie. En Grande Kabylie, il est renommé et aimé de tous, que Dieu ait son âme. C’est avec plaisir que je vous ai accordé ce temps et je vous remercie de m’avoir contacté.

Tarik Mira : Nous, c’est notre devoir de reconstituer le puzzle de notre l’histoire. Moi, je fais cela d’abord en mémoire de mon père. Je suis encore plus motivé maintenant que j’ai un enfant. Cet enfant doit connaître l’histoire de mon pays.

Mouloud Tighilt : Comment l’as-tu prénommé ? Le prénom de votre père ?

Tarik Mira : Aïlan.

Mouloud Tighilt : Pas le prénom de votre père ?

Tarik Mira : Le prénom de mon père, c’est Smaïl qui l’a fait revivre. Mon fils doit connaître l’histoire de sa famille, l’histoire de son pays. Je crois que quand on sait d’où l’on vient on peut aller jusqu’au bout.

Mouloud Tighilt : Que Dieu le mène sur un bon chemin ! J’espère qu’ils seront dignes de leurs parents. Moi, je suis satisfait de mes enfants. Je suis comblé. Mes enfants me donnent satisfaction. Fort heureusement ce sont des enfants de qualité. Ces derniers temps on parlait, Boudjemaa, mon fils, m’a dit : Hakim Saadi m’a dit, si tu projetais de faire du mal à quelqu’un et que tu ne l’as pas fait, Dieu ne t’en voudra pas. Mais si tu souhaitais faire du bien, même si tu ne l’as pas réalisé, Dieu te le comptabilisera. Je lui ai dit : Moi, quand j’étais enfant je voulais ramener mon père à Alger afin qu’il la connaisse, le temps est venu où mes enfants m’ont amené en France.

Mouloud Tighilt : Une France que tu as combattue, papa, le monde à l’envers.

Tarik Mira : Mon père, quand il a libéré – un Français a écrit un livre, ils ont été arrêtés par l’ALN et il a été libéré, il a passé 141 jours dans le PC de Wilaya…

Ouali Tighilt : Au PC de la Wilaya III ?

Tarik Mira : Oui, dans l’Akfadou. Quand mon père est arrivé, il les a relâché et leur a fait un discours. Dans son discours il a dit : nous sommes contre la France puis il s’est ressaisi et a dit : Non, nous ne sommes pas contre la France, nous sommes contre le colonialisme. Parce que la France c’est aussi son instituteur.

Ouali Tighilt : Exactement, c’était aussi Monsieur Thomé. La France, ça on ne le dit pas suffisamment, c’est le réseau Janson, par exemple, c’est le Parti communiste…

Taos Aït Si Slimane : L’histoire du Parti communiste et de la Guerre d’Algérie, n’est pas si simple. Il y a eu des communistes, ça, oui. Il en va de même pour le Parti socialiste.

Tarik Mira : Les communistes avaient voté les pouvoirs spéciaux en 1956.

Taos Aït Si Slimane : Pour les communistes, il faut distinguer les individus du Parti.

Mouloud Tighilt : Il n’y avait pas une organisation structurée qui soutenait la Guerre d’Algérie.

Ouali Tighilt : Je veux dire des individus, effectivement. Il y avait des ceux qu’à l’époque on appelait les progressistes.

Taos Aït Si Slimane : Qui n’étaient pas tous pour l’indépendance de l’Algérie.

Ouali Tighilt : Il y avait une dame, comme s’appelait-elle déjà ?

Taos Aït Si Slimane : Tu veux parler de Germaine Tillion ?

Ouali Tighilt : Oui.

Tarik Mira : Germaine Tillion, n’était pas pour l’indépendance mais pour l’émancipation. Il y avait aussi Albert Camus.

Ouali Tighilt : Ils n’étaient pas pour l’Algérie française tout de même

Mouloud Tighilt : Il y avait Michel Rocard.

Tarik Mira : Michel Rocard était anticolonialiste, mais à l’époque il n’était pas connu.

Mouloud Tighilt : Il était porteur de valise.

Ouali Tighilt : Jean-Pierre Chevènement, j’ai appris récemment.

Tarik Mira : Jean-Pierre Chevènement était dans Socialisme et patrie, dans une association, qui était Algérie-française. Il était énarque en stage à Oran.

Ouali Tighilt : Il a combattu l’OAS.

Tarik Mira : Combattre l’OAS, ne veut pas dire que l’on est pour l’indépendance, cela veut dire qu’on est légaliste.

Taos Aït Si Slimane : Il y a dans l’histoire du Manifeste des 121, l’histoire des signataires et de tout ce qui a gravité autour, énormément de renseignements, forts utiles pour l’histoire de la Guerre d’Algérie.

Mouloud Tighilt a souhaité apporter ce complément d’informations, après relecture de cette transcription : Puisque nous évoquons la contribution des démocrates français à la révolution algérienne, il est de mon devoir d’évoquer celle des Sœurs Blanches qui dirigeaient alors l’hôpital de Michelet (Saint-Eugénie) porte maintenant le nom du chahid Ahmed Ali Amar. La direction de cet établissement était assurée par une religieuse prénommée Mère Thérèse. Cette dernière avait des relations avec l’ALN. C’est ainsi que les médicaments nous étaient fournis en quantité voulue. Lors de son passage dans la région le capitaine Si Moh Nachid a subi une série d’examens médicaux (radio, analyses médicales, etc.) à l’intérieur même de l’hôpital.

J’ai personnellement fait admettre à l’hôpital trois maquisards. Le premier, Ali Berkani, dit Ali Moh Saïd, originaire de Tadmaït, était tuberculeux. La détérioration de santé devenait incompatible avec la vie de maquis. J’ai passé avec lui un bon bout de temps au PC de Zone de Mizrana, j’étais secrétaire particulier du chef de Zone, le capitaine Si Moh Nachid. J’ai fait part de son cas à Mère Thérèse, lors d’une rencontre. Elle m’a proposé de l’hospitaliser, ce qui fut fait. Mère Thérèse l’a installé dans une chambre à part, lui a apporté une radio et a pris soin de lu jusqu’à l’indépendance. La seconde personne est dénommé Si El Hocine, un grand brûlé au Napalm. Au début, il a refusé de se faire hospitalisé. Il se faisait soigner de nuit à l’extérieur. On l’emmenait se faire soigner de nuit Voyant que son état ne s’améliorait pas, la directrice de l’hôpital me conseilla de l’hospitaliser, le malade méfiant rejetait cette proposition. J’ai dû lui donner des garanties pour le persuader d’accepte enfin d’être hospitaliser. Il a été admis dans les mêmes conditions de confort et sécurité que Monsieur Berkani. La troisième personne était un élément du groupe commando blessé, fracture de la jambe, lors d’un accrochage. D’abord caché au domicile d’un militant, non recherché, à Mechtras, Mère Thérèse est allée le chercher en ambulance, accompagné d’un militant, Belkacem Aït Maamer. Avertie la veille, elle ne voulait surtout pas à connaître le lieu de la cache se protégeant ainsi du moindre soupçon en cas d’arrestation de notre blessé. Belkacem a été transporté en ambulance à l’hôpital où il a été soigné jusqu’à complète guérison, après quoi il a réintégré le maquis et repris le combat.

notes bas page

[1Liste, classée par ordre alphabétique, des moudjahidines du Village Agouni N’Teslent, commune de Ain El Hammam, wilaya de Tizi Ouzou, tombés au champ d’honneur durant la guerre de libération de l’Algérie.

Belaïd AFTIS

Amar AHMED ALI

Mokrane AHMED ALI

Ouali AIT ALLEK

Amar ALLAOUA

Amokrane ALI ELHADJ, dit Ami Ali

Arezki BENALEK

Belaïd BEN HAMLAT

Rabah BEN OUARAB

Mehana HAMOU LHADJ

Latamène IZOURARI

Mohand IZOURARI

Larbi KHIAR

M’Hend Arab MOUFFOK

Mohand OULD SI SAID

Amar OULD YOUCEF

Boudjemaa OULD YOUCEF

Amar SAID EL L’HADJ

Arezki SAID EL L’HADJ

Boussad SAID EL L’HADJ

Ramdane SAID EL L’HADJ

Messaoud SAID EL L’HADJ

Arezki SLIMANE AMARA

Djaffer TAMAZIRT

Saïd TAMAZIRT

Tayeb TAMAZIRT

Abd Aziz ZEROUKI

Fodil ZEROUKI

Messages

  • 1 3 juillet 2010, 13:19, par Akli At Salah

    Merci pour ce travail de mmoire.
    Il est trs important que nos anciens nous apprennent cette histoire, l’chelle locale dj, puis nationale.
    Je suis fier de nos anciens, je souhaiterais vivement que nous, jeunes d’aujourd’hui sachions que chaque colline de Kabylie a enfant des hommes et des femmes qui ont contribu au combat librateur...et aprs au combat pour la dmocratie en Algrie.
    Aujourd’hui nos villes et villages sont le thtre d’une dsolation, la perte de repres, de valeurs.

    Akli At Salah

    • 1 5 août 2011, 00:23, par lell

      "sev3aa snin toura verka, noukni nevra delkhaoua !"
      défilé de femmes et je ne comprenais rien !
      je pensais mais que disent-elles ?
      la guerre est finie ??
      et la partie enfant étant séparée de celle des grands, il a fallu qu’à mon tour je grandisse pour comprendre.
      transbahutée

  • 2 19 septembre 2010, 11:15, par M.C.

    Illa walb3ad illa ulac-it

    illa walb3ad ulac-it illa

    Il est toujours important d’évoquer des hommes valeureux qui ont servi à donner le jour à un espoir tant attendu qui est notre indépendance, à rendre à un peuple sa dignité par des sacrifices.

    Un sacrifice, un mot aux sens multiples pour l’algérien révolutionnaire comme Si Mouloud Taghilt, chacun son histoire ; des famille délaissées, des femmes sans époux, des enfants sans papas, des études inachevées…etc. Mais l’appel des maquis était plus fort que les attractions de la vie sous toutes ses formes.

    Je félicite Mr Mira Tarik pour ce travail remarquable, comme je remercie Mme Taos Ait Si Slimane pour ce site référence sur l’histoire de notre pays, qui servira à des générations futures.

    Le groupe facebook « Ne touche pas à ma glorieuse wilaya III historique » est ouvert au public. Plongez dans le cœur de la wilaya III historique.

    Mehdi Chitour

    • 1 30 janvier 2011, 19:10, par tabouhsent

      Merci monsieur TIGHILT Mouloud pour ce temoignage et bravo pour votre neutralité dans vos réponses concernant certains faits historiques , car l’histoire on la choisie pas mais on la subie. Je vous souhaites une longue vie,
      un jeune de tabouhsent.

  • 3 29 octobre 2010, 13:03, par boussad

    que Dieu ait leurs âmes les braves chouhadas d’Agouni n’teslent, mais je crois que la liste n’est pas exhaustive da lmouloud non ? car surle monument d’agouni n’teslent 40 chouhadas sont onscrits

    • 1 29 octobre 2010, 21:09, par tinhinane

      La liste qui m’a été communiquée concerne, je crois, seulement ceux dont Mouloud Tighilt parle dans son poème (incomplet ici) en hommage aux martyres de son village.

      Mais si vous voulez ajouter les noms des autres citoyens tombés au champ d’honneur, n’hésitez pas à compléter cette liste.

      Cordialement



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