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Jeanne Favret-Saada, Livre 5 : À la recherche d’ensorcelés et de désorceleurs, et ... la psychanalyse

Transcription, par Taos AÏT SI SLIMANE, du cinquième témoignage de Jeanne Favret-Saada, daté du 6 novembre 2018 (Paris, France) pour la série « Les Possédés et leurs mondes », une production de Anthropolog.net, en partenariat avec la revue Anthropologie et Sociétés de l’Université Laval, la revue Anthropologica et la Société Canadienne d’anthropologie (CASCA), la revue Social Compas de l’Université catholique de Louvain et le Laboratoire d’Anthropologie Prospective (LAAP)

Cf. les autres séquences de la série :
- Jeanne Favret-Saada, livre 1, « Je n’ai pas été programmée pour devenir une intellectuelle »
- Jeanne Favret-Saada, Livre 2, « À Alger. Apprendre pour enseigner et devenir ethnologue »
- Jeanne Favret-Saada, Livre 3, Au Laboratoire d’Études de Sociologie et d’Ethnologie Comparative...
- Jeanne Favret-Saada, Livre 4 : La sorcellerie dans la Mayenne

La conservation du style oral pour les transcriptions de ce site est un choix méthodologique, cela permet de rester au plus près des dits des locuteurs, de ne risquer aucune interprétation. Évitez les copier-coller, vous pouvez bien sûr y faire référence en indiquant la source mais vous avez plus de chance de profiter d’un document de meilleure qualité en faisant un lien, car j’apporte des corrections à chaque lecture ou sur propositions d’autres lecteurs. De même si les intervenants apportent des corrections, pour préciser un dit, je les intègre bien évidemment quand bien même il y a de petits écarts par rapport à l’enregistrement sonore.

Vous pouvez m’adresser tous vos commentaires à cette adresse : tinhinane[arobase]gmail[point]com

Jeanne Favret-Saada, Livre 5 : À la recherche d’ensorcelés et de désorceleurs, et ... la psychanalyse

Les désorceleurs que j’ai rencontrés ont toujours pensé que j’avais un taux d’accidents de voiture qui montrait que quelqu’un devait faire quelque chose à ma voiture. De fait, j’en ai eu plusieurs et chose est extraordinaire, je n’en étais jamais coupable, donc les assurances me remboursaient plein pot à chaque fois. J’ai fini par comprendre que ce qui se passait, c’était que traverser la région, circuler sans fin dans la région, à la recherche de désorceleurs et ensorcelés, me flanquait une trouille monumentale qui me rendait incapable de conduire très bien, c’est-à-dire d’anticiper les erreurs de conduite des autres, et que de temps en temps je n’anticipais pas une erreur de conduite et j’avais un accident. C’était aussi simple que ça. Donc, on ne pouvait dire évidemment que quelqu’un mettait quelque chose dans ma voiture, mais on pouvait dire que la sorcellerie me provoquait des accidents d’auto.

Alors, au lieu de retourner voir Madame Flora, alors que le temps pressait puisqu’il y avait dix moi que j’étais là et que j’étais censée n’en n’avoir que douze, je m’enferme dans mon village, avec les enfants qui étaient ravis d’avoir leur mère pour eux à plein pot toute la journée, et j’écris un long article sur Michelet, qui va sortir dans Critique en 1971 « Sorcières et Lumière », et j’écris aussi un article « Le malheur biologique et sa répétition » sur les données de mon terrain au point où j’en suis, qui paraît dans Les Annales, c’est la revue des historiens, en avril-mai 1971 ; ce ne sont pas des articles dont je recommande la lecture aujourd’hui mais ces deux articles vont avoir pour moi des conséquences absolument inattendues.

Je dis cela pour montrer qu’au moment où moment où mon laboratoire me bat-froid, ils sont bien les seuls. L’article sur Michelet est repéré par Lacan, que je ne connais pas, qui demande à me rencontrer, qui en parle à son séminaire. Donc, après quand je demanderai à être membres de son école, j’entrerai par le haut : « C’est celle dont Lacan a parlé au séminaire ». Celui des Annales, convainc Pierre Nora, l’éditeur de la bibliothèque des sciences humaines chez Gallimard, de me faire signer sur le champ un contrat. Il aura la gentillesse d’attendre que je sois capable d’écrire ce livre plusieurs années après. Cet article des Annales attire l’attention d’un producteur de France Culture, qui va me consacrer une série d’émissions, qui encore aujourd’hui, tous les ans, France Culture les repasse. Je reçois des lettres encore aujourd’hui me disant : « J’ai vécu la même chose que vous ». Ils croient que j’ai vécu ça la semaine dernière, bien évidemment c’est dit dans l’émission que c’était il y a très longtemps.

Cela se produit pendant que mon laboratoire veut que je change ma manière de travailler, ce qui est impossible. Je peux partir mais pas changer ma manière de travailler. Et moi, je suis dans le Bocage en pleine panique. Donc, je ne retourne pas voir Madame Flora mais j’entre en relation quand même, je continue le même jeu qu’avant. Puis au bout des douze mois, j’obtiens du laboratoire, on s’engueule … Plus exactement, j’écris à Dampierre pour lui dire que je vais rester un an de plus, parce que je n’avais pas un salaire particulier pour le fait d’enseigner à Nanterre. Il me convoque. Il ne me dit pas un mot pendant deux heures. Il m’emmène manger, ou il reçoit des gens devant moi sans m’adresser la parole. Il m’emmène au restaurant universitaire, il ne me dit pas un mot, et au moment du café il explose. Il dit : « Ah, on m’avait dit, ils m’avaient dit que celle-là, vous aurez du mal à l’atteler. » Ça vous donne une idée de ce que c’est que l’université française, comment atteler un chercheur ? ! en fait il me dit : « Vous voulez rester, eh ben restez ! »

Ça été réglé comme ça. En fait, comme j’étais une des fondatrices du laboratoire, une enseignante charismatique, il y avait plein de gens qui venaient à mes cours, demandaient des séminaires supplémentaires, etc., il n’était pas content d’avoir perdu celle-là, mais que je n’étais plus, je n’avais pas la même foi dans l’ethnographie, comme elle se faisait. Je n’enseignais plus l’anthropologie politique, je ne m’intéressais plus, … Donc, voilà, …

Le 4 novembre 1970, très longtemps après avoir commencé mon terrain, et six mois après l’avoir rencontrée pour la première fois, je retourne voir Madame Flora, décidée à accepter désorcellement. C’est la scène qui est à la fin « Corps pour corps », mon journal de terrain que j’ai repris après en 1981, avec Josée Contreras, pour répondre à la question de beaucoup de lecteurs de « Les mots, la mort, les sorts » : « Mais, comment vous, vous y est entrée dans la sorcellerie ? », donc, je rapporte toute cette période.

Donc, je vais voir Madame Flora en acceptant un désorcellement pour moi. Il y a 17 mois que je suis dans le Bocage, et c’est seulement maintenant que les choses sérieuses vont commencer. J’ai appris quelque chose sur la seule manière possible d’étudier la sorcellerie bocaine. En fait, c’est le cas pour pratiquement toujours, je crois, en France, mais mes prédécesseurs n’avaient jamais dit que les conditions étaient celles-là. En fait, ils ne disaient pas pourquoi ils ne rencontraient pas les intéressés et ils n’en tiraient aucune conséquence. Et moi, je disais : « On ne peut pas parler d’une chose dont on n’a rencontré personne » Et, les conditions d’accès à ces gens, c’était en effet une inversion des méthodes ordinaires de la façon d’être. Ordinaire en anthropologie, ça consiste à aller se coller un système de place, dont on ignore tout, celui qu’on a choisi d’étudier, en l’occurrence la sorcellerie, en ne visant aucune place, pas même celle d’ethnologue, qui n’est pas crédible pour eux, même s’ils savaient ce que c’était que l’université. Ils me disaient tous, c’étaient le moment où les thèses d’État et les thèses de troisième cycle se distinguaient : « Vous faites une thèse d’État ou une thèse de troisième cycle ? », partout. Ils savaient très bien, ils avaient tous des neveux ou des nièces dans l’université, c’étaient des gens comme nous en fait, les paysans.

Donc, ce qui m’est demandé, c’est d’accepter d’être là, présente, de fermer ma gueule, de ne pas parler, ne pas poser de questions, d’attendre que ça se passe, et de laisser les gens me désigner une place, celle qui leur paraît convenable ou bien une autre, selon le moment, selon l’interlocuteur. Par exemple, le même jour, il m’est arrivé que la dise que j’étais ensorcelée et l’autre que j’étais désorceleuse, les deux en interprétant mes yeux. L’un dit qu’il voit la panique dans mes yeux, je pense qu’il avait raison, et l’autre que j’ai les yeux courageux, durs, de la désorceleuse qui a sauvé son frère. Les deux, pour eux, sont vrais. Et cette assignation a une place inconnue de moi, à une conséquence immédiate, c’est qu’un certain comportement est requis, dont j’ignore tout. Ça fait quoi un désorceleur ? Je ne le savais pas, cela n’avait jamais été décrit. C’est ça qui s’est passé avec les Babin, même quand j’ai compris qu’ils allaient me demander désorceler, j’allais faire quoi ? Qu’est-ce que c’était ? Je n’en savais rien. De là le pauvre succès d’années de psychothérapie que je leur avais présenté et dont je savais qu’ils n’en voulaient … J’étais quand même en analyse depuis deux-trois ans, je savais que cela ne serait à rien de fonctionner comme ça, mais bon, je ne voulais pas totalement perdre la face, dire, non. Voilà.

En fait, petit à petit, à force de gaffes, de demies fuites, d’expériences, j’ai fini par donner un contenu à chacune des places. Et, ensuite, grâce à Madame Flora, à négocier une place moins inconfortable que d’autres. Elle a fait de moi une espèce d’assistante, sa rabatteuse, une apprentie désorceleuse, une assistante désorceleuse. Elle me faisait assister à ces cures, en me prenant à partie pour me montrer comme elle était bonne, pour que je puisse témoigner. C’était moi qui a menait les gens, qui les ramenait. On parlait, hors séance, ensemble voilà.

On appelle cela le travail de terrain. Quel travail ? Où est le travail ? Cela comporte des moments d’une très grande passivité, et de toute façon que des moments où on ne contrôle pas les situations, ou l’autre ou les autres mènent un jeu dont on ignore les règles, et pour les apprendre, ça suppose qu’on accepte d’être malléable. Évidemment, cela ne correspond pas du tout à l’activité de chercheurs sur le terrain.

À l’automne 1971, je suis obligée de cesser d’habiter à plein temps dans le Bocage, parce que je suis en train de divorcer de leur père, que les enfants doivent être scolarisés à Paris, etc. Donc, pendant les trois années qui vont suivre, je suis entre Paris et le Bocage, pendant la moitié de la semaine et toutes les vacances scolaires.

Pendant que je continue à enquêter, j’essaye de commencer à rédiger mais je n’arrive même pas à relire mes matériaux, tellement ils m’angoissent, à la fois parce que je ne savais pas, bien … Je les relise très souvent. Chaque fois que j’ai à faire à quelqu’un sur le terrain, je relis ce qui précède, mais pas pour formuler quelque chose, pour faire de l’anthropologie à un public qui lit de l’anthropologie, c’est d’autres destinataires. Je relis quand je suis sur le terrain pour savoir ce que je suis censée faire, ce qu’attendent de moi ceux-là, ce que je suis censée faire, ce que je peux faire, comment je pourrais le faire, comment je pourrais négocier quelque chose d’un peu moins con, d’impossible pour moi, et c’est tout.

Pendant cette période où je fuis mes matériaux, je participe à Paris au séminaire de Michel Foucault, sur le mémoire d’un jeune parricide normand du XIXe siècle, « Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère », et avec Jean-Pierre Péters, qui m’a amené dans ce séminaire, nous écrivons un chapitre. Chose intéressante au passage, c’est que Foucault croyait qu’il embauchait l’ethnologue de la région. Moi, j’ai essayé d’expliquer ce cas avec tout ce que le Musée des arts et traditions populaires avait comme ethnographie régionale, il y en avait pas mal, parce que c’était dans le Calvados, une ancienne province très bien connue des folkloristes, et je ne trouve rien. Aujourd’hui, je pense que dans le cas de cette famille, le recours à la sorcellerie était impossible, puisque c’est un couple, les deux parents Rivière qui n’ont jamais réussi à faire couple, ni à faire famille, qui ont vécu toute leur vie, mariés, chacun dans son hameau d’origine, mais quand le mari allait faire du travail gratuit chez sa femme, elle lui permettait de coucher avec elle, elle a eu 4 ou 5 enfants comme ça. Le fils aîné, Pierre, quand il est arrivé à l’âge où son père avait dû se marier avec sa mère, pour ne pas entrer dans les guerres napoléoniennes, et y mourir comme d’autres, comme un de ses frères, etc., a aperçu tout la domination de la mère sur cette famille et le consentement de son père à être dominé à ce point, alors que la coutume et le droit lui donnaient tous les droits mais qu’il était incapable de les assumer, il a assassiné toute la partie de la famille qui était liée à sa mère. Donc, dans un cas de ce genre, où ce n’est pas un couple solidaire qui est atteint de malheur, en commun, et qui décide de rejeter ces malheurs à l’extérieur de la famille, il ne peut pas y avoir de sorcellerie. Donc, j’écris un texte que je n’ai jamais pu relire d’ailleurs, parce que j’étais un peu en désaccord avec mon co-auteur, j’ai écrit un autre texte, d’un genre poétique et métaphysique, mais c’est sur la vérification, … Je l’ai revérifié ces temps-ci, j’ai voulu reprendre ce dossier, le Musée des arts et traditions populaires et maintenant à Marseille, j’ai pu reconsidérer de nouveau tout ce que j’avais lu, j’avais raison, il n’y a rien qui permet d’expliquer ce cas.

En mars 1972, puisque je ne peux pas écrire, ce producteur de France Culture me demande de faire une série d’émissions avec lui, intitulée « Entre chien et loup », j’accepte et je parle du terrain que j’ai fait, puisque je peux pas faire ce livre.

Et deux ans plus tard, au printemps 1974, je me dis : puisque tu ne peux pas faire ce livre, parlez-en au premiers journaliste bien, sensible, que tu rencontreras. Un journaliste de L’Express vient me voir et nous nous arrivons à en parler extrêmement bien. Il enregistre une très longue conversation. Il fait son article, mais il se passe après quelque chose dont personne ne me met au courant. Françoise Giroud, la directrice de la publication, le rejette, désavoue le journaliste. Le directeur scientifique du journal réécrit l’article, en utilisant ce cette conversation enregistrée, sans que je n’en sache rien. Et il tire : « La sorcière du CNRS ». Oui, parce qu’entre temps il passe me voir en me disant : « Je voudrais compléter le dossier ». Avec l’autre, on pouvait parler à mi mots parce qu’il comprenait tout. Avec lui, qui était d’avance contre moi, ce que je ne savais pas, tout était contre moi. Je lui ai dit en rigolant : « Vous savez, ça marche tellement bien, Madame Flora, le désorcellement, qu’alors que mes collègues du laboratoire du CNRS ne voulaient pas que je sois promue à un moment où j’en avais très besoin, parce que j’étais en train de divorcer, elle m’a appris comment faire, comment me comporter à leur égard, je suis immédiatement montée en grade au CNRS. » Lui, comme un connard qu’il est, comme une imbécile, a dit : « Vous voyez, cela sert même à obtenir des avantages de carrière ».

Je ne sais rien de tout ça, je vais cet été là en Tunisie, pour la première fois depuis que j’en avais été exclue, avec mes enfants, passer de merveilleuses vacances, et quand je reviens je cours dans le Bocage et on me dit, je vais à l’épicerie et on dit : « Ah, vous venez pour acheter votre article ? » Je n’étais au courant de rien. Je regarde l’article de L’Express et je m’aperçois qu’on filmait le village où j’habitais, et qu’on appelait par son V…, la première lettre avec trois point de suspension, et j’apprends après coup que L’Expresse voulait des photos, a envoyé quelqu’un à l’administration du CNRS, qui n’avait aucun droit de le faire mais qui a dit où j’étais. Ils ont envoyé des photographes qui ont photographié ce qu’ils pensaient être la sorcellerie, par exemple une femme vêtue en noir devant la porte d’un d’une grange où une chouette a été clouée, pour eux ça, c’est la sorcellerie, alors que c’est juste un épouvantail, mais elle, elle a eu mal au dos pendant des mois après cette photo, elle a pensé que c’était moi qui avais fait la photo qui l’avait rendue malade ; le cimetière en face duquel j’habitais, … Les gens ont dit : « Mais, comment, on ne l’a jamais vu faire des photos ? … » De fait, je me suis tout de suite interdit d’en faire, parce que je savais qu’on ensorcelle aussi par le regard. Je ne voulais pas que quelqu’un se sente … Outre que j’ai des problèmes avec la photo et l’image en général, ça ne me serait pas venu à l’idée de faire des photos.

Par-dessus le marché, Ouest-France vexé de n’avoir pas connu ma présence sur le terrain, comprend tout de suite que ce village dont le nom commence par V, il n’y en a qu’un, ils envoient des gens et ils font un reportage sur le scandale provoqué par l’article de L’Express, provoqué par l’ethnologue pour eux. Donc, les gens croient que c’est moi qui ai fait les deux articles, que les photos sont de moi, … J’obtiens une mise au point dans Ouest-France, de la même longueur, une double page que leur horrible article, et les villageois comprennent tout à fait que je ne les ai pas trahis. J’ai dit que j’étais une imbécile complète.

Après ça, évidemment, cela met fin à mon enquête formelle. Je n’ose même pas retourner voir Madame Flora, pour qu’elle ne se sente pas en danger, puisqu’elle m’a toujours dit : « Vous faites ce que vous voulez, mais il ne faut pas que les gendarmes me trouvent », ni aucun désorceleurs, que j’ai connu entre temps, ni aucun des ensorcelés.

Je me retrouve, l’été 1974, à devoir écrire un livre. Je garde la maisonnette à la campagne dans la Mayenne, où j’habitais, qui était loin du village où je vais pour écrire, pour travailler. Mais, je n’arrive pas à l’écrire du tout, du tout ce livre. Je n’arrive pas. Mes matériaux, c’est des dossiers sur la région et mon journal de terrain. Je n’arrive pas à le relire. De temps en temps, comme je suis obligée de faire des prestations au séminaire de mon laboratoire, ici ou là, j’entrouvre justes quelques pages et je fais juste une communication, qui évidemment à chaque fois stupéfie les gens, ils en veulent plus.

Donc, pendant près d’un an, après mon travail formel sur le terrain, je ne peux même pas y toucher, et un jour je dis : « Maintenant ça suffit, arrête, tu as le droit d’être phobique mais ça a des limites ! » Donc, je m’oblige à dresser un index chronologique de mon journal de terrain, c’est-à-dite que je me traite comme si j’étais une débile totale, je me dis : « Mais, attend, tu n’as pas besoin de lire, tu marques juste à quelle date ça s’est produit, dans quel hameaux ou villages, qui tu rencontrais, quels sont les noms » Une fois que j’ai fait cet index des personnes, des noms, de personnes, des noms de lieux et les dates des rencontres, curieusement l’inhibition se lève et je commence à écrire très vite « Les mots, la mort, les sorts », en quelques mois, mais dans un état de l’absence totale, je n’ai pas de plan, je ne sais pas où je vais, mais j’écris. Je ne sais pas ce qui me fait choisir tel lot de feuillets du journal plutôt que tel autre, mais j’y vais. J’écris tous les jours où je travaille, c’est-à-dire la moitié de la semaine, 5 pages, avec une grande certitude, sans savoir où je vais. La moitié de la semaine je fais ça, l’autre moitié je suis devenue psychanalyste en 1974, je le resterai jusqu’en 1995, et j’ai une pratique thérapeutique qui n’a strictement rien à voir avec la pratique sorcellaire, mais qui est une autre pratique thérapeutique.

Pendant que ce livre est sous presse, en mars 1977, je démissionne l’École freudienne de Paris, où Lacan reçue avec les flonflons, après le suicide d’une candidate, qui s’est exposée à un mécanisme institutionnel absolument désastreux, qu’on appelle la passe, sur lequel je vous dirais un mot, si vous voulez, c’est une invention de Lacan. Je démissionne en écrivant à Lacan, en l’adressant à tous les membres de l’École, qui éprouvent le besoin de réagir et qui sont très secoués, mais qui sont de cet École, ils resteront dans cette École. Pour que cela ne tombe pas dans l’oubli, je le publie le mois même aux Temps modernes. C’est resté un texte qui a été republié plusieurs fois, qui circulé, …

Pour revenir, trois minutes, parce que c’est une affaire assez compliquée, sur cette démission de l’École freudienne, Lacan avait inventé un nouveau dispositif institutionnel, en prétendant que pour éclairer le passage des analysants à la pratique analytique, il avait besoin qu’on lui communique des expériences de membres de l’École. Donc, il a inventé un dispositif dans lequel - ça à la rigueur, cela pouvait se comprendre, qu’il demande qu’on l’aide dans son enquête sur ce qu’était la psychanalyse - à l’issue de ce processus, on avait où on n’en avait pas le grade suprême de l’École. Il a associé un dispositif de recrutement institutionnel au grade suprême à ça, et c’est ça qui était meurtrier. L’idée, c’était que des analystes, membres de l’École, donc des fondateurs, désignent parmi leurs analysants, tel ou tel qui est en train lui-même de devenir analyste, ou qui vient d’être de devenir analyste, que quelqu’un qui veut subir, on appelait ça la passe, la passe, un analyste donc déjà en exercice, qui veut donner un à Lacan le bénéfice de son expérience, de ce qu’a été son passage de l’analysant à l’analyste, va parler à deux de ces passeurs, qui ensuite l’entendront de leur oreille analytique, c’est-à-dire retiendront certaines choses et en oublieront d’autres, et les retransmettront à un groupe, qui tout d’un coup s’appelle le jury d’agrément, composé par, comme je le disais, par le général et ses vieux grognards, qui décideront qu’on donne un grade ou pas, qu’on donne le grade suprême qui s’appelait, je sais plus, « analyse de l’école ».

Alors, moi, comme débutante analyste, évidemment mon analyste, qui était un des grognards du général, mais beaucoup plus humain et modéré que lui, m’avait désigné comme passeur, je l’ai fait deux fois. J’ai trouvé ça scandaleux. Une fois c’était une star justement de de l’École de Lacan, qui voulait passer la passe, subir la passe, qui vient m’avoir, qui me traite évidemment comme une débutante sans importance. Elle se met à parler, parler, parler, et elle m’a dit : « Ah, mon Dieu, j’ai parlé ! » Moi, je n’ai jamais parlé dans mon analyse. Je lui dis : « Vous savez, quand on va voir un analyste, ça peut arriver, ce n’est pas grave. » Puis, elle revient me voir en me disant : « Mais Lacan m’a dit que ce que nous faisons ensemble, - elle allait le voir pour lui parler de ses patients une fois tous les trois mois, en tournant sa cuillère dans sa tasse de thé, ça produisait pour elle une interprétation sur ses patients – et il lui dit, ce que nous faisons ensemble - qui à la rigueur pouvait s’appeler un contrôle bien que je n’en étais pas – c’est une analyse et je la mènerai jusqu’au bout. » Je lui dis d’accord. Et là-dessus, je fais un rêve absolument comique de dérision de la psychanalyse, que je raconte devant le jury, devant Lacan. Lacan n’admet pas du tout la plaisanterie, il faisait semblant de rien entendre : « Comment ? Qu’est-ce que vous avez dit ? Répétez plus fort ? » Donc, ça se passe alors à la déroute de Lacan, pour moi, mais qui j’étais ! Mais, on m’a obligé à me confronter, je n’avais rien demandé.

Puis, une autre personne vient, là j’ai trouvé la chose lamentable, parce que c’était une femme très mondaine, riche, avec une sexualité affichée, etc., qui avait épousé son premier psychanalyste d’ailleurs, et on demande à son psychanalyste, qui était un des membres-là, qui était un des meilleurs compagnons du général, comment était sa vie sexuelle. Et d’ailleurs, à propos de cette vieille gloire, on me demande si elle baise encore avec son mari, qui était leur copain à tous. Je leur ai dit : « Mais, attendez, elle ne m’en a pas parlé, cela ne vous regarde pas. ».

Je voyais tellement qu’ils étaient dans essayer de voir comment sont nos collègues, contrôler leur … Il ne s’agissait en rien du passage de l’analysant à l’analyste, mais il y avait à la clé, le grade suprême de l’École. Donc, je dis que je quitte ce truc-là, que je ne veux plus en entendre parler, et une jeune femme de mes amis veut soutenir ça, avec le mythe que cela serait l’analyse suprême, puisque ça tomberait dans l’oreille de Lacan, qui était le psychanalyste suprême. Je lui dis : « N’y va pas, c’est de la connerie. ». Elle s’obstine, je refuse d’y être, elle était un peu sado-maso, très drôle, très … bon. Sa passe était assez rock’n’roll, je ne l’ai su qu’après. Ils ont été tellement estomaqué qu’ils n’ont rien répondu alors que dans le protocole, il y a qu’un membre d jury va dire ce qui a été décidé. Elle s’est suicidée, après avoir attendu une réponse pendant un an, à la date de son passage, elle s’est suicidée. Et là, je ne l’ai pas supporté du tout, j’ai démissionné dans les quinze jours, en écrivant une lettre ouverte. Voilà, comment un dispositif … bon …

Mais, je crois que ce n’est pas qu’on n’y peut rien, toutes les… Le laboratoire de Nanterre devient une espèce de grande coquille vide et absolument sans importance, mais avec une présence internationale tout d’un coup. La psychanalyse de Lacan devient une espèce d’horreur totalitaire. Je ne peux pas durer très longtemps dans les institutions comme elles sont. Au fond, ce n’est pas plus grave que ça. Donc, j’ai continué à pratiquer la psychanalyse mais sans appartenir à une école, en parlant avec des psychanalystes, mais que je considérais comme une espèce d’activité de garagiste qui répare des bagnoles avec des petits moyens. Il y a quatre petits moyens, pas plus, on fait ce qu’on peut avec ces moyens-là, sinon qu’ils aillent ailleurs.

Ceci dit, quand il a été question de comprendre, mais ça, cela s’est passé après « Les mots, la mort, les sorts », comment fonctionnait le désorcellement, je me suis adressée à des recueils de thérapie existantes, mais celles qui m’ont le plus appris, c’étaient l’hypnose ericksonienne et certaines formes de thérapie comportementale, comment Madame Flora réussissait, mais pas la psychanalyse qui était aux antipodes de ce que faisait Madame Flora.

Donc, d’une certaine façon la psychanalyse m’a aidée à tenir sur le terrain la seule position qui était possible, et elle ne m’a pas aidé à comprendre que c’était une thérapie et quel genre de thérapie c’était. D’ailleurs, par la suite, j’ai toujours eu des problèmes, toutes les écoles de psychanalyse m’ont invité à en parler, et à chaque il fallait que leur thérapie soit la meilleure et que la mienne soit une connerie de paysans qui n’ont pas le logos. Il y a des débats publiés où ils se montrent d’une arrogance incroyable, des gens qui sont par ailleurs de très bons psychanalyste et des gens très bien. Ils ont besoin de dire que sans le logos, il n’y a pas de guérison. Bien sûr que si, il y en a. Sans communication, il n’y a pas de guérison, mais pas sans logos.

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