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Jeanne Favret-Saada, Livre 2. À Alger. Apprendre pour enseigner et devenir ethnologue

Transcription, par Taos AÏT SI SLIMANE, du deuxième témoignage de Jeanne Favret-Saada, daté du 6 novembre 2018 (Paris, France) pour la série « Les Possédés et leurs mondes », une production de Anthropolog.net, en partenariat avec la revue Anthropologie et Sociétés de l’Université Laval, la revue Anthropologica et la Société Canadienne d’anthropologie (CASCA), la revue Social Compas de l’Université catholique de Louvain et le Laboratoire d’Anthropologie Prospective (LAAP)

Cf. les autres séquences de la série :
- Jeanne Favret-Saada, livre 1, « Je n’ai pas été programmée pour devenir une intellectuelle »
- Jeanne Favret-Saada. Livre 3, Au Laboratoire d’Études de Sociologie et d’Ethnologie Comparative...
- Jeanne Favret-Saada, Livre 4 : La sorcellerie dans la Mayenne

La conservation du style oral pour les transcriptions de ce site est un choix méthodologique, cela permet de rester au plus près des dits des locuteurs, de ne risquer aucune interprétation. Évitez les copier-coller, vous pouvez bien sûr y faire référence en indiquant la source mais vous avez plus de chance de profiter d’un document de meilleure qualité en faisant un lien, car j’apporte des corrections à chaque lecture ou sur propositions d’autres lecteurs. De même si les intervenants apportent des corrections, pour préciser un dit, je les intègre bien évidemment quand bien même il y a de petits écarts par rapport à l’enregistrement sonore.
Vous pouvez m’adresser tous vos commentaires à cette adresse : tinhinane[arobase]gmail[point]com

Pendant l’été 1959, après l’année d’enseignement à Quimper, je pars à Alger, où mon époux fait son service militaire. Je ne sais pas trop ce que je vais y faire, mais Raymond Aron a demandé à Éric de Dampierre, « qui pouvait remplacer Bourdieu ? », qui au cours du premier trimestre de l’année 1959 quitte Alger brusquement, parce qu’il ne supporte plus la situation de la guerre.

Moi, je suis en train d’accoucher de mon premier enfant et je vois arriver Bourdieu, que je ne connaissais pas, à la clinique et qui me demande de lui succéder quinze jours plus tard.

Je suis bombardée assistante à la Faculté des lettres d’Alger tout en donnant naissance à un enfant en 1960 et un autre en 1961. Je suis chargée de préparer des jeunes gens, qui pour la plupart ont mon âge où sont plus âgés que moi, j’avais 25 ans, à une licence de sociologie, qui vient d’être créée et dont je ne suis pas titulaire, parce qu’elle a été créée cette année-là, en 1959, ou 57.

Comme il n’y a personne à Alger, fui par … dans le grand programme de la sociologie je choisis uniquement l’anthropologie, que j’enseigne en piochant dans la bibliographie que m’ont fait Gellner et Dampierre. Quand j’arrive, je dis aux étudiants : « J’ai trois livres d’avance sur vous, à la fin de l’année, j’en aurais 100. Je vais vous raconter ce qu’il y a dans des livres pour vous dispenser de les lire » Je fais un travail très fort d’apprendre pour renseigner. Et je décide aussi de faire un cours d’ethnologie de l’Algérie en piochant dans le fonds, très riche, de la bibliothèque universitaire d’Alger, parce que je veux devenir ethnologue de terrain à la fin de la guerre.

À l’époque, je ne veux même prendre la nationalité algérienne et rester là. J’ai été virée Tunisie, je vais m’insérer en Algérie. Pour moi, la France, ce n’était pas mon pays. Ce seulement après mai 68 que je vais me sentir Française pour la première fois. C’était un endroit où je suis de passage, comme tous les Juifs, on n’arrête pas d’immigrer.

En sociologie, je me contente d’enseigner Marx, parce que l’état d’esprit à l’université est extraordinairement réactionnaire, et que je me dis : « On nous raconte que l’Algérie, c’est la France, si c’est la France, alors je fais comme Raymond Aron, qui enseigne Marx à la Sorbonne » Mais, là, naturellement, je me heurte à des objections, parfois musclées, d’étudiants en droit, qui viennent envahir mon cours, des étudiants libéraux les virent, … Et à chaque, j’ai évidemment droit à une séance un peu spéciale après.

En 1962, la dernière année de la Guerre d’Algérie, cet enseignement de Marx me vaut des menaces de mort de l’OAS. De gens me suivent dans la rue et sont prêts à m’abattre quand on leur donnera l’ordre. L’OAS, c’est l’organisation terroriste des nationalistes français. Donc, je dois arrêter mon enseignement et me réfugier, avec ma famille, dans la redoute gouvernementale, proche d’Alger, gardée par 2000 CRS, la Cité administrative du Rocher-Noir. N’était la guerre, c’était pour moi une année merveilleuse au bord de la mer, où je me baigne tous les jours de l’année avec mes enfants. Mais je sais qu’à Alger les choses vont de mal en pis, d’autant que plusieurs de mes étudiants algériens viennent se réfugier chez moi, parce que l’OAS voulait tuer tous les futurs cadres de l’Algérie.

Le 5 juillet 1962, c’est l’indépendance de l’Algérie. Et je me dis : « Je vais enfin pouvoir travailler sur le terrain ». Pendant l’été je vais à Paris et je fais une rencontre avec Margaret Mead qui me stupéfiera pour la vie. Éric de Dampierre me fait savoir un jour que Margaret Mead veut me rencontrer. Je me dis : « Ah, elle veut rencontrer une ethnologue, une future ethnologue ! » Donc, je vais là-bas, la gorge serrée de timidité, c’est un salon du 7e arrondissement, extrêmement mondain. Margaret Mead est calée dans son fauteuil, et elle me lance 50 questions sur les observances religieuses des Juifs de Tunisie : « À partir de quand avons-nous eu des photos ? » Je lui dis : « Je ne sais pas. Je suppose que c’est quand ils ont eu de l’argent pour s’acheter un appareil photo. » Elle, elle avait en tête qu’il y avait un interdit sur la représentation chez les Juifs, quand est-ce que ma famille a été capable … Elle me prend pour une indigène et elle croit être sur le terrain. Malheureusement, par incapacité culturelle, je ne peux répondre à aucune question, ça l’exaspère. Elle est très, très, très énervée. Elle n’a manifestement pas remarqué que son indigène enseigne à l’université, parle l’anglais, la rencontre dans un salon parisien, ce qui suppose tout un ensemble de conditions, que les ascendants de l’indigène ont quitté leur grotte depuis longtemps et effectué un certain parcours, comme qu’elle-même. Elle ignore complétement le fait que les Juifs de Tunisie, qui se sont assimilés au système colonial français, ont perdu l’essentiel de leur religion. À la deuxième ou troisième génération, comme moi, on ne sait même pas en quoi cela consiste. Les Juifs de Tunisie qui ont gardé un lien vivant avec leur religion : un, ils sont de classe sociale très défavorisée, ceux que mon père aidait, dont mon père payait les études aux enfants ; deux, ils sont allés en Israël, ils ne sont pas à Paris. Donc, si elle rencontre une Juive de Tunisie, à Paris, dans un salon parisien, eh bien ce n’est pas une indigène.

Évidemment, j’ai eu mauvaise conscience de ne pas savoir répondre au génie de l’anthropologie, mais après coup, j’en ai fait la leçon numéro un, que j’ai toujours enseigné à mes étudiants : premièrement ne jamais s’imaginer que l’autre est un indigène et qu’il ne demande qu’à débiter sa culture, qu’il connaîtrait par cœur, dans les termes où les ethnologues en ont fait des bouquins, ont constitué cette culture sur la foi de lectures. Et de façon corrélative, ne jamais m’imaginer moi même que je suis anthropologue du fait que j’ai des questions à poser à quelqu’un. Cela ne suffit pas pour faire un anthropologue. Il faut qu’un certain lien se créée, qu’une curiosité existe, mais pas seulement, il faut que l’autre accepte d’entrer dans ce jeu-là.

Donc, on est dans l’été de l’indépendance. À l’automne 1962, je suis maintenue dans mon poste à l’université d’Alger et à ce moment-là je poursuis mon enseignement universitaire mais je forme une équipe d’enquêteurs, composée d’Algériens et de ceux qu’on appelait les pieds-rouges, des gens comme moi, qui voulaient rester en Algérie après l’indépendance, et éventuellement devenir Algériens, les partisans de la révolution. Deux d’entre eux s’engagent tout de suite comme instituteur dans des villages, dont Jacques Lizot, qui sera l’excellent ethnologue des Yanomami en Amazonie.

Et moi, pour la première fois, je peux circuler dans ce pays que je ne connais pas, puisque à cause de la guerre, on pouvait à peine circuler les années précédentes. Je suis là depuis 1959, on est en 1962. Donc, avec des anciens officiers subalternes de l’ALN, j’ai fini par trouver que c’était cela la bonne entrée dans les campagnes. Je vais voir tous les lieux où la révolution a éclaté, tous les villages. On circule partout, mais parfois, en étant avec d’anciens officiers de l’ALN, on se retrouve devant des insurrections paysannes. Des paysans qui se révoltent contre le nouveau pouvoir et qui créent des insurrections de forme tribale. J’assiste à cela, je n’en parle pas, je sais que c’est dangereux d’en parler. Je prends des notes.

En 1964, j’appartiens au milieu de l’extrême gauche. Mohamed Harbi qui est un trotskiste, qui se deviendra un très bon historien de l’Algérie en France, et après qu’il aura eu beaucoup de malheurs là-bas. Harbi est un des conseiller du Président de la république, et il me demande d’aller, avec mes enquêteurs, enquêter sur ce qu’on appelle la réorganisation démocratique des comités d’auto gestion ruraux, c’est-à-dire des fermes qui ont été prises aux colons, après que les colons les aient abandonnées après l’indépendance, où se sont installés, puisque c’était une révolution, des comités d’auto gestion, qui ont souvent très mal géré, où la corruption s’est installée, etc., mais que Ben Bella a décidé, ou Harbi et les conseillers trotskystes du président. Moi, j’étais branchée à un nid de trotskystes autour du président, dont un Grec, qui s’appelait Michel Pablo, dont on sait que quand il arrive une révolution est définitivement foutue, mais je l’aimais beaucoup lui sa femme. Ils m’ont beaucoup appris. Ils avaient exigé la réorganisation, que l’on fasse des élections libres dans les comités de gestion.

J’ai un laisser passer du Président, pour enquêter comme je veux. J’ai tous les pouvoirs : convoquer un sous-préfet ; aller le voir ; demander les comptes des comités de gestion ; visiter les fermes, etc.

On s’organise par groupe de trois enquêteurs et on visite quantité de fermes, mais à la fin de l’été, Harbi nous demande d’arrêter notre enquête, qui est trop explosive, parce que les ouvriers mécontents, ceux qui se font voler, parlent devant nous, parce que nous, on est les envoyés du Président. Ils parlent de leurs propres cadres qui sont corrompus. Quand on arrive là-bas, on refuse de parler d’abord aux cadres puis après aux ouvriers. On les réunit tous, puisqu’on est dans la révolution, et on leur demande de parler ouvertement. Évidemment, il n’y a que les cadres qui parlent le premier jour. Certains ouvriers viennent nous voir pour nous parler en cachette, et à partir du second jour, tout pète dans les réunions publiques. En fait, on essaye de pas jouer les justiciers mais on est les justiciers que le peuple attend, que les ouvriers attendent, et naturellement du coup, des corruptions explosent, se montrent, des comptes commencent à se régler sous nos yeux, … Voilà.

On rentre à Alger, moi, j’en étais soulagée. Je trouvais ça trop, trop, trop violent et je ne savais pas comment on allait s’en sortir. Je me retire au bord de la mer pour rédiger mon rapport, à l’abri de toute pression. Et pendant que je le rédige, j’apprends par des enquêteurs, que j’ai formés, qui me connaissent depuis trois ans, qui tout d’un coup me disent : « Mais, nous vous ne nous aviez jamais dit que vous étiez Juive » Je ne l’ai jamais caché, mais je n’y pense jamais, ce n’est pas une dimension à laquelle on m’a appris à penser.

Je comprends que j’ai connu trop de choses, j’ai mis les pieds dans trop de situations que personne ne doit connaître, je suis Française, je pourrais travailler soit pour les Services spéciaux français soit pour le Mossad, et on m’accuse des deux, et ce sont mes propres enquêteurs qui commence à me dire, d’un air gêné : « On a vu trop de choses, il faudrait se taire » Je leur dis : « Mais, je n’en parle à personne ». Je n’en parlais même pas à mon époux. Même mes meilleurs amis, qui, eux-mêmes étaient dans des activités clandestines à l’époque, ne m’ont pas dit ce qu’ils faisaient et moi non plus. On savait ce que c’était que la clandestinité.

Je remets ma copie, et je quitte l’Algérie du jour au lendemain, sans prévenir, parce que je savais que si j’étais arrêtée personne ne me défendrait. J’ai rencontré Harbi vingt ans plus tard, et je lui ai dit : « Alors, si j’avais été arrêtée, tu m’aurais défendue ? » Il m’a dit : « Non, tu sais bien que non ».

Donc, je me retrouve tout d’un coup atterrissant dans une France des années 1964, incroyablement prospère, avec un nombre de pharmacies au kilomètre carré, de commerces, par rapport à la campagne algérienne, où tout manquait, je n’arrivais pas à croire qu’un pays aussi riche puisse exister ! Je me retrouve dans cette France paisible et prospère, à l’automne 1964.

Donc, j’ai fait une expérience de terrain, si on peut dire, pendant deux ans. De fait, j’ai très peu été à Alger, mais toujours dans la campagne, dans des terrains dispersés, qui explosent au bout de trois jours, le plus longtemps que j’ai pu rester à un endroit, c’était six semaines, dans un pays en révolution, avec mes lectures, dont les sciences sociales n’en parlent pas du tout. Gellner est le seul éthologue au monde à croire qu’on peut faire de la science avec ça. Il me présente des gens, des sociologues ou des ethnologues, mais en général, ils me disent : « Vous savez, il faut un peu plus de calme quand même pour écrire quelque chose », c’est-à-dire que les sciences sociales ne s’occupent pas des révolutions. Mais grâce à sa confiance, sans sa confiance je n’aurais pas pu travailler mes matériaux dont je vais tirer quelque chose.

En 1965, il y a un coup d’état en Algérie, Ben Bella est débarqué par le colonel Boumediene. Mohamed Harbi est arrêté. D’ailleurs, mon rapport disparaît à cette occasion, qui justement disait : « Les seuls comités d’auto gestion qui fonctionnent c’est ceux de l’armée parce qu’ils peuvent se permettre de menacer tout le monde de mort, si on ne leur donne pas les camions, … » Les seuls dont la gestion est convenable c’est ceux des comités de gestion de l’armée. Ça avait fait très peur à la présidence de voir que la seule force organisée c’était l’armée, ce dont ils avaient des éléments pas ailleurs, mais voilà, … Néanmoins, moi, j’étais à mon désir de retourner en Algérie, je n’en tire aucune conséquence.

En France, je n’ai pas de poste, mais Gellner me fait avoir une bourse de la Wenner-Gren Fondation, et comme tout le monde j’assiste au séminaire de Lévi-Strauss, sur la mythologie, toutes les semaines, j’y retrouve mes camarades de philosophie, qui sont tous devenus structuralistes. Moi, je ne suis pas très structuraliste. Je ne suis pas sûre que ça marche cette histoire de mythologique. Mais, la figure de savant de Lévi-Strauss me fascine complétement, sa hardiesse intellectuelle, son immense connaissance de l’anthropologie anglo-américaine. Mais, moi je travaille sur des questions d’anthropologie politique qui ne se prête pas du tout à l’approche structuraliste. D’ailleurs, mes camarades devenus ethnologues des représentations ne voient pas du tout ce que je pourrais faire.

Mon premier article paraît en 1966, dans la revue L’Homme, c’est un article sur la thèse de Gellner, sur une zaouïa marocaine du Haut Atlas marocain, qui pour la première fois expose très clairement la théorie de la segmentarité, qui existait déjà depuis longtemps en Grande Bretagne, mais qui était inconnue en France. Et curieusement, à ce moment-là, Lévi-Strauss immédiatement me fait attribuer la recension des parutions d’anthropologie sociale, sur le monde arabo-berbère dans sa revue, mais dans la semaine les trois spécialistes du Maghreb me convoquent : Germaine Tillion, Jacques Berque et le jeune Pierre Bourdieu, qui n’a que 5 ans de plus que moi, qui s’est vite rangé de ceux que bientôt on appellera les mandarins. Tillion me dit : « vous ne mettrez pas les pieds dans les Aurès » où j’ai naturellement été, où je trouve plein de trous, j’ai même trouvé des gens qui l’ont vue arriver sur le terrain, en 1934, où je ne sais plus. Un vieux qui me dit : « Ah, oui, j’étais enfant, elle est arrivée avec les cavaliers de la commune mixte », alors qu’on la célèbre partout comme la grande résistante, qui a fait de l’ethnographie anticoloniale. Pas du tout, elle arrivait avec les cavaliers de la commune mixte et on me dit : elle faisait comme toi, elle demandait les noms de choses en chaouia et on lui disait. Et à un moment, elle montre un œuf et elle dit : « Comment vous appelez ça ? », on lui dit : « thimelaline » et elle dit : « Emmenez tous les thimelaline ». Les cavaliers de la commune mixte ont piqué tous les œufs de la population de ce village. Quand je raconte cet épisode en ce moment où en la déifie complétement, je dis : « Arrêtez, c’était une anthropologue coloniale, ce n’est pas de sa faute, on ne va pas lui chercher des poux, mais ne dites pas qu’elle a créé un programme de recherche » Ce qu’elle faisait, elle, sur le terrain, c’est qu’elle faisait disparaître les jeunes filles qui devaient être mariées de force. J’ai une de mes très bonnes amies, elle était la fille d’un ancien officier de la commune mixte, qui m’a dit : « Mais, quand elle venait sur le terrain, on ne savait plus comment faire. Qu’est-ce qu’elle allait avoir comme idée » D’un côté elle était féministe, d’un autre côté elle était parfaitement colonialiste, et c’était ça, cette génération-là de l’anthropologie française au Maghreb.

Tillion me dit : « Vous ne mettrez pas les pieds dans les Aurès ». Bourdieu me dit : « Vous ne mettrez pas les pieds en Algérie », tout cela pour des recherches que j’avais faites à mes frais, sans jamais demander un sou à personnes. Et Berque me dit : « Vous ne mettrez pas les pieds dans le monde arabe, ni au CNRS, je m’y emploierais ».

En fait, ils me disent : « Mais assez avec cette nouvelle ethnologie américaine ! », alors que ce n’étaient que des Anglais les références de la segmentarité, et « assez avec le structuralisme », dont Bourdieu se dira après le fils le plus fidèle.

Néanmoins j’entre au CNRS contre leurs avis, parce qu’il existe dans la commission des chercheurs quelques personnages, comme Jean-Pierre Vernant, qui a été un des fondateurs de L’Homme et qui soutient très fortement ma candidature, en refusant de me rencontrer d’ailleurs, je trouve ça très bien.

Donc, il y avait à ce moment-là un double mouvement, il y avait à la fois des spécialités avec leurs domaines gardés au couteau, ou fallait dire ceci et pas cela, dont curieusement le jeune Bourdieu n’avait aucun problème pour y entrer. Et des novateurs, comme Éric de Dampierre, Jean-Pierre Vernant, Lévi-Strauss, etc. Donc, j’ai bénéficié du fait qu’il y avait d’autres revues, par exemple celle d’Éric de Dampierre, Archives européennes de sociologie, L’Homme, qui était une nouvelle revue, c’étaient les premiers numéros, où on pouvait publier, et on ne publiait pas dans des revues des spécialités des spécialistes, d’ailleurs ils ne nous auraient jamais voulus.

En 1966, Gellner, me demande de participer à son atelier sociologie ethnologie au Congrès mondial de sociologie d’Évian, à un moment que j’étais une douzième sous merde pour tous les chercheurs, une débutante qui venait d’avoir un poste d’attaché de recherche et qui n’était strictement rien. Il me demande de participer à cet atelier et j’y présente une analyse des insurrections tribales auxquelles j’avais assistées en Algérie. Un texte intitulé « Le traditionalisme par excès de modernité », qui s’appuie d’ailleurs sur des choses que Clifford Geertz avait pensés à l’époque sur les Primordial society sur la façon dont on réinterprète la tradition, les traditions qu’il appelle primordiales, sous la pression d’une situation de la modernité. Clifford Geertz est là, il apprécie, et il y a quelques Français - les autres Français ne me regardaient même pas, j’étais une douzième sous merde - qui commencent à dire que c’est le papier des Français qui va compter. Et il y a Éric de Dampierre qui tient à le publier pour les Archives européennes de sociologie, qui se crée tout juste à l’époque, et qui l’année 1967 me fait entrer au laboratoire d’ethnologie et de sociologie comparative à Nanterre.

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