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"Regards croisés Français, Vietminhs, Fellaghas" avec Benjamin Stora

Texte intégral, transcription faite par Taos Aït Si Slimane, de la conférence « Regards croisés Français, Vietminhs, Fellaghas », avec Benjamin Stora, professeur à l’INALCO, dans le cadre du cycle de conférences mensuelles 2006-2007 du CEHD, consacré à « L’image de l’ennemi ». Cette conférence a eu lieu le lundi 14 mai 2007 au Palais abbatial de Saint-Germain-des-Près, 5 rue de l’Abbaye, 75006 Paris et a été diffusée, le 02 Juin 2007, sur les ondes de France Culture.

Édito sur le site du Centre d’étude d’histoire de la défense (CEHD) :

« Image de l’ennemi »

Cette manifestation ouverte au grand public permet à des conférenciers, choisis parmi les meilleurs experts dans leur domaine, d’exposer l’état de leurs recherches les plus récentes.

Chaque année, un thème est retenu par le conseil scientifique du CEHD, en fonction de l’actualité. Le programme des conférences décline ce thème au gré des différentes époques historiques, mettant ainsi en perspective les problématiques évoquées et la réflexion qui en découle.

Le cycle de conférences mensuelles 2006-2007 du CEHD sera consacré à « L’image de l’ennemi ». Comme tous les ans, cette problématique sera étudiée dans la longue durée historique, à travers les grandes ères historiques et les continents, de l’Antiquité à nos jours.

À l’heure où l’histoire des représentations occupe une place toujours plus large au sein de notre discipline, il a semblé nécessaire d’explorer l’une des thématiques centrales dans l’histoire de la défense et de la sécurité. Figure du « barbare » pour les Grecs et les Romains, ennemi « héréditaire » anglais, visage du conquistador espagnol aux yeux des peuples précolombiens, diabolisation de l’ennemi à l’heure des guerres totales du XXe siècle, ou rapports complexes de répulsion/fascination pour l’ennemi durant les guerres de décolonisation, autant d’exemples de thèmes qui seront abordés cette année.

Comme dans toutes les transcriptions disponibles sur ce site et faites par Taos Aït Si Slimane, l’oralité est volontairement respectée. Si vous constatez des imperfections de forme, je vous remercie par avance de bien vouloir me les signaler, voire me suggérer des corrections, via l’espace de commentaire ou en m’écrivant à : tinhinane[at]gmail[point]com. Les points d’interrogation entre parenthèses indiquent un doute certain sur un mot, voire son absence.

Introduction par ( ?) : Bonsoir et bienvenue pour notre dernière séance de l’année de notre cycle de conférences consacré à l’« Image de l’ennemi ». Nous recevons ce soir Benjamin Stora, professeur à l’Institut national des langues et civilisations orientales, à Paris, un des spécialistes Français de l’histoire de la Guerre d’Algérie mais qui a également travaillé sur la Guerre d’Indochine, il y a quelques années de cela, puisqu’il avait même effectué, si je ne m’abuse, un séjour au Vietnam,

Benjamin Stora : Deux, deux ans.

Deux, d’accord. Auteur de nombreux ouvrages, il a participé à de nombreux colloques, certains d’ailleurs organisés par le CEHD. Il nous a semblé être le spécialiste tout indiqué pour aborder, en fin de cycle, cette question, dans ces guerres de décolonisation de la France, ces questions de « Regards croisés » que les Français portaient sur leurs adversaires, d’abord Vietminhs ensuite Fellaghas mais également les regards que les adversaires des Français d’abord Vietminhs et ensuite les Fellaghas portaient sur leurs adversaires Français. Alors, j’insiste bien, le thème, c’est dans un cadre dans lequel une problématique d’histoire militaire, c’est-à-dire que nous ne sommes pas là pour considérer ou pour aborder, comment dire, les visions générales de comment les Algériens voyaient les Français, comment les Vietnamiens voyaient les Français, comment les Français voyaient les Nord-Africains etc., etc. mais du point de vue des combattants de part et d’autres. Donc, vraiment de l’histoire militaire « hardware », si j’ose dire, que nous allons aborder ce soir. Benjamin, tu as la parole.

Benjamin Stora : Merci. Ma communication va traiter de la figure de l’ennemi dans les guerres d’Algérie et d’Indochine. C’est un sujet difficile, évidemment les passions sont encore très vives en France sur le rapport à la mémoire notamment de la Guerre d’Algérie, beaucoup plus que la mémoire de la Guerre d’Indochine d’ailleurs. Donc, c’est un sujet difficile évidemment puisque notamment pour ce qui concerne la Guerre d’Algérie, les passions sont toujours très, très vives, comme on le sait, puisqu’il y avait eu la promesse d’un traité d’amitié entre les deux pays qui n’a pas été réalisé. La polémique est encore extrêmement vive entre les deux rives de la Méditerranée, c’est le moins que l’on puisse dire. Donc, les travaux par conséquent d’histoire entre les deux rives, c’est-à-dire entre historiens français et historiens algériens, pour l’instant sont très difficiles. Disons, qu’il n’y a pas de commission mixte d’historiens instituée qui permettrait précisément de croiser les regards cinquante ans après, un demi-siècle plus tard, et d’essayer peut-être de passer des mémoires blessées, douloureuses à l’écriture de l’histoire distanciée et critique.

Dans toutes les guerres, un des objectifs essentiels des armées est de comprendre l’adversaire, de le connaître, cerner sa psychologie, ses mœurs et ses langues pour pouvoir pénétrer dans son territoire, le poursuivre, l’anéantir. Le regard porté sur l’autre, l’ennemi, est fondamental. Mais dans le cas des guerres d’Indochine et d’Algérie, les deux adversaires se trouvent dans un même espace, dans un même territoire. Les uns cherchant à protéger, à défendre ce pays, ce territoire, les autres cherchant à libérer, entre guillemets, d’une présence considérée comme étant étrangère. Dans ces conditions, le but n’est pas de conquérir un espace mais bien de gagner les populations qui vivent sur place à son point de vue. Dans cette nouvelle guerre des conquêtes des esprits, la fabrication des représentations des ennemis est par conséquent décisive. La bataille de la propagande est une arme qui sera utilisée dans les deux camps. Comment diaboliser l’autre et rendre acceptable, nécessaire sa propre présence ? Il faut par conséquent construire des images ou des représentations pour gagner la bataille des imaginaires, la bataille des esprits. La mémoire des représentations, peut ainsi devenir trafic de l’apparence, est propagé dans toutes les directions de l’espace et du temps. Ce rapport simple, image-imaginaire, représentation-réalité, peut constituer un premier terme de repérage, un point d’appui initial à partir de quoi l’historien peut commencer à dire les représentations des guerres. Ce qui bien entendu n’a pas de contenu définitif et permet seulement d’identifier, provisoirement, ce quelque chose de fuyant, de circulant, d’où peuvent partir, revenir, des représentations, des passions, indéterminées qui circulent entre les deux camps.

Dans cette guerre très particulière, dans ces guerres très particulières contre un autre, souvent soit insaisissable soit omniprésent, il s’agira de toute façon d’un réel décalé, allant même jusqu’à des visions, émanation de rêves, fables, légendes, mythes qui seront utilisés dans l’arsenal de la propagande. Un écrivain vietnamien, aujourd’hui très connu, Bảo Ninh, soldat ayant fait la guerre contre les Américains, de 1969 à 1975, dans son livre très célèbre, « Le chagrin de la guerre », fabrique ainsi des rêves où la guerre se poursuit et où les ennemis deviennent des fantômes. Je le cite : « Ces derniers temps, toutes les nuits, en rêve, je me voyais mourir, je me voyais sortir de mon cadavre, devenir un vampire pourchassant le sang des hommes et des fantômes. Tu te rappelles la bataille de Placam ( ?) en 1972, tu te rappelles les casernes jonchées de cadavres, on barbotait dans le sang jusqu’aux mollets. » Ajoutant qu’en Indochine, comme en Algérie, ce n’est pas seulement et simplement la propagande qui déforme l’image de l’autre mais le legs du passé, les stéréotypes portés soit sur l’envahisseur ou les fantasmes qui se réveillent à propos du colonisateur intraitable ou de l’indigène toujours insoumis.

Que pensez alors d’un l’imaginaire de l’autre qui n’a pas son équivalent dans le réel et qui continue dans un temps très long, et même dans certains cas, qui entend se soustraire au monde réel et qui ne veut pas se conformer à un modèle existant ?

En Indochine, comme en Algérie, cette guerre des représentations et des images de l’autre est aussi forcément inégalitaire. D’un côté, la formidable puissance d’une armée régulière, fortement armée, s’appuyant sur un État pour la construction d’un système de propagande, il s’agit bien sûr de l’armée française, une des plus puissantes au monde mais en phase de reconstitution de son potentiel de combat après la défaite de 1940, de l’autre, des groupes de guérillas qui sont au début faiblement armées, dispersés sur les territoires mais progressivement, on le sait, dans l’enlisement de la guerre par exemple en Indochine, prenant de l’assurance et construisant leur appareil de contrepropagande. Sensées informer pour convaincre les populations civiles, les images et les représentations transforment, marquent, bouleversent les sociétés et des populations, majoritairement rurales d’ailleurs, qui reçoivent ces représentations par l’intermédiaire de tracts, brochures, images venues du ciel, distribués, montrés sur des écrans quelques fois hâtivement dressés.

Quelle réalité, tous ces matériaux transmettent-ils ? Renforcent-ils la puissance de l’un ou de l’autre ? Ou, au contraire, dévoilent-ils son impuissance ? Renforcent-ils une prise de conscience ? Comment sont gérées les émotions provoquées par cette avalanche d’images, récits et propagandes ? Toutes ces questions, nous pouvons nous les poser à propos des guerres d’Indochine et d’Algérie au moment où l’événement se déroulait mais aussi au moment de l’après-coup de l’événement, c’est-à-dire comment a été reconstruite la réalité de l’autre après la guerre de décolonisation. Et nous pourrions ajouter également, quelle image avions-nous, avons-nous toujours, de l’autre, de l’adversaire ? Et quelle vision avait l’autre, le combattant de l’ALN ou du Vietminh, du militaire français ?

Je commencerais donc par parler, bien sûr, de l’Indochine. Dans les récits, rédigés après coup, les dirigeants vietnamiens ont donné de l’armée française l’image d’un colosse, mais d’un colosse aux pieds d’argile, doté d’une grande puissance mais manquant de conviction et de but de guerre. A l’inverse, donnant bien sûr l’image d’un combattant vietnamien habile, sorte de moustique piquant un éléphant jusqu’à le faire s’ébranler puis tomber. Le général Giap, comme on le sait vainqueur de Dien Bien Phu, dans ses mémoires, qui ont été récemment publiées en 2004 à Hanoi, conforte cette vision, je le cite : « A ce moment-là, en 1946, le corps expéditionnaire français en Indochine comptait dans ses rangs 90 000 hommes, de notre côté, nos effectifs s’élevaient approximativement à environ 70 000 hommes. Un rapport donc à peu près égal en hommes. En revanche, sur le plan de l’organisation, de l’armement et de l’équipement technique, il y avait un grand écart. Le corps expéditionnaire français était formé d’hommes de troupes professionnelles avec infanterie, artillerie, blindé, aviation et marine, c’étaient les vainqueurs de la Seconde-Guerre Mondiale, ils possédaient un armement moderne. A l’inverse, nos hommes presque nouvellement engagés étaient de simples fantassins, peu équipés et pauvrement entraînés. L’armement était en général hétéroclite. » Face à une telle armée très puissance, donc un ennemi très puissant, le Vietminh préconise la technique de guérilla et le général Giap explique : « au point de vue militaire, la conférence du Parti décida de promouvoir avec détermination le passage à une résistance nationale, pour cela, il était nécessaire de développer la guérilla sur l’ensemble du pays, particulièrement dans la zone occupée, d’accroître la force de la milice populaire, d’appliquer la tactique de la guerre de mouvement et d’anéantir les postes isolés de l’ennemi. On pourrait ainsi le conduire à restreindre son périmètre d’occupation, on mènerait enfin les attaques surprises contre de petits centres urbains occupés. » En fait, le Vietminh est loin de devoir ce succès, contrairement à ce que dit Giap dans ce texte, à des groupes de guérillos isolés, ou à des initiatives audacieuses en matière de tactiques locales. Dès le début de la Guerre d’Indochine, en 1946-47, les hiérarchies élaborées sont établies en de nombreux endroits. Le réseau s’est développé très rapidement et l’organisation verticale, partant du haut commandement pour aboutir, au village le plus extrêmement reculé était extrêmement efficace. Des agents de liaisons, appelés les cambos ( ?), membre du Parti communiste, spécialisés dans le sabotage et la lutte antireligieuse voyagent partout, coordonnent les opérations locales, les plans d’ensemble ou travaillent avec les Français en vue de les espionner. Il règne une discipline de fer dans les petits groupes qui sont chargés d’encadrer la population, mais aussi dans les troupes régulières. Les militants nationalistes sont absorbés dans l’organisation militaire, supervisés par des commissaires politiques sous la menace le plus souvent d’autres nationalistes, sous couvert d’urgence militaire sont impitoyablement éliminés. La lutte contre l’analphabétisme est très vite assimilée à l’enseignement d’un marxisme élémentaire. En fait, l’appareil administratif du gouvernement de Hồ Chí Minh est simplement évacué de Hanoi vers les maquis dès le début des hostilités en décembre 46 – janvier 47. Le contrôle, déjà sévère, exercé lui permet de réunir des troupes, de les organiser, distribuer des vivres, organiser les finances et s’adresser au marché international pour obtenir des armes. Après la révolution chinoise, de 1950, les armes et les instructeurs viendront en masse de l’État chinois maoïste. Ainsi équipé et encadré nous voilà par conséquent loin de l’image d’un partisan ( ?), isolé que l’on trouve dans le schéma de la guerre révolutionnaire. En fait, à partir de 1950, le général Giap commence l’entrainement de cadres destinés aux troupes régulières, Chu Luc, qui sont d’abord organisés en groupes de combat autonomes, puis en régiments classiques et en divisions. En 1954, au moment de Dien Bien Phu le Vietminh dispose de 14 divisions et n’a cessé d’augmenter ses forces en fonction de rythmes d’arrivées d’armes. Pendant toute cette durée de Guerre d’Indochine, le Vietminh n’est pas un simple groupe de guérilla dispersé sur le territoire vietnamien. Il a le caractère d’un État installé sur son sol qui tente de fonctionner malgré des conditions de quadrillage et de répression, ce qui le distingue fondamentalement du mouvement révolutionnaire algérien qui est, lui, contraint sans cesse de construire, de bâtir, de rebâtir sur du sable. À partir de ce quadrillage étroit exercé par les responsables communistes, il est bien difficile, voire impossible de voir comment un combattant vietminh pouvait regarder, appréhender le soldat Français. Ce combattant était en fait fortement conditionné par un dispositif de propagande sophistiqué, mis en œuvre par un appareil politico-militaire. C’est par le filtre de la propagande que se dessine le visage du soldat Français. Le commandant Hogard dans un article, « Le soldat dans la guerre contrerévolutionnaire », publié en février 1957, estimait que le Vietminh consacrait la moitié de son temps à la formation politique et à la propagande pour ses troupes. Une directive d’ailleurs du Vietminh, de juin 1952, donne le ton de cette propagande : « Faire de la propagande, c’est mobiliser et éduquer la population de façon à lui faire haïr l’ennemi. Ainsi, elle est pleine d’ardeur pour la reconstruction nationale et pleine de confiance dans la victoire finale. Le peuple porte dans son cœur l’amour de la patrie, la haine de l’ennemi et la volonté de vaincre. » Le thème central du développement de cette propagande et donc par conséquent le rejet, voire même la haine des ennemis Français, des impérialistes, des blancs, des riches etc., etc. on trouve, dans les appels et dans les tracts, aussi bien sûr des atrocités qui sont décrites, commises par des soldats Français, des atteintes à la dignité humaine et le Vietminh va inventer en particulier des histoires de viols commis sur des femmes Vietnamiennes.

L’autre thème de la propagande est celui de l’indépendance. La puissance de ce mot d’ordre de l’indépendance impressionne d’ailleurs certains officiers Français qui voient dans l’emploi systématique de slogans simples une technique de propagande, de contrepropagande efficace. C’est par raisonnement analogique d’ailleurs que des spécialistes Français de la guerre psychologique appuieront sur le mot intégration pour contrer le mot d’indépendance. Ce mot d’intégration lancé, comme on le sait, par Jacques Soustelle en 1955. La lecture de récits de propagande et le public militaire auxquels s’adressaient ces messages permet de voir comment le Vietminh regardait l’armée française en Indochine. Elle le voyait en fait comme une majorité de soldats coloniaux, envoyés au combat contre leur grès, ne connaissant pas, les frères coloniaux, entre guillemets, qu’ils combattaient et les hommes de troupes, séparés d’eux, Français d’origine, manipulés eux aussi par le système capitaliste. Ces deux groupes, les coloniaux et les Français de souche, étaient considérés, entre guillemets, des victimes du système colonial français. Le général Navarre d’aideurs citait les chiffres suivant à propos de la composition des troupes : 54 000 Français, 20 000 Nord-Africains, 18 000 Africains, 20 000 légionnaires. Les troupes nord-africaines et d’Afrique noire qui appartenaient, je cite, « aux peuples coloniaux captifs » étaient invitées « à se révolter contre leur maître impérialiste », je cite toujours, et à « former un bloc solide avec les autres nations opprimées ». On leur promettait de les rapatrier, de les amnistier, de les protéger sur place et ce type de propositions était également formulés pour les hommes de la Légion étrangère. En fait, on le sait par différents travaux historiques, peu de Maghrébins ou d’hommes venus d’Afrique noire ont répondu à ces appels de propagande. Les thèmes de propagande à l’égard de Français de souche suivaient, eux, de près la ligne du Parti communiste français. C’est-à-dire contestation du fondement de la guerre, le commandement militaire et les responsables politiques français étant mis en accusation et il était expliqué que la France abandonnait ses soldats. C’était le thème central, le thème de l’abandon, par le pouvoir politique des soldats. Était le thème central de la propagande communiste pendant la Guerre d’Indochine. Le leitmotiv interne de la propagande est donc l’indépendance et l’usage externe était la diffusion du mot d’ordre de « la sale guerre » qui est le mot d’ordre de la Guerre d’Indochine. Le sang de milliers de jeunes Français honnêtes mais égarés versé pour les capitalistes français et Wall Street, je cite évidemment tous les arguments de propagande.

L’accent est mis sur la contradiction par conséquent entre la troupe et les officiers. Le Vietminh diffuse des émissions de radio au cours desquelles des prisonniers de guerre font part, je cite, « de leur doute à l’égard de la démocratie française » et naturellement ils louent les bénéfices apportés par le matérialisme dialectique. Les notes internes du Vietminh recommandent ce que l’on appellera, entre guillemet, le lavage des cerveaux des militaires français. Je cite cette note interne du Vietminh : « Lorsque nos volontaires capturent des soldats ennemis sur le champ de bataille, qu’il s’agisse de soldats Français ou des fantoches vietnamiens, ils doivent immédiatement envoyer les captifs, en suivant la voie hiérarchique, jusqu’au quartier général où ils seront interrogés. Nos camarades du Parti doivent utiliser tous les moyens pour amener les captifs à faire de la propagande antifrançaise sur les ondes ou dans leurs lettres, où ils exposeront les faiblesses de leurs troupes et les actes de violence commis par les forces françaises. » On retrouvera ainsi dans des lettres, des témoignages allant dans le sens voulu par le Vietminh mais des récits révélant aussi des troubles de méconnaissance de la réalité subie ou vécue cruellement, je cite, « Depuis 17 mois, - explique ce sous-officier, en janvier 1954, dans un tract du Vietminh – je me battais contre ce peuple que je ne connaissais même pas, si l’on me demandait pourquoi je suis venu en Indochine et pourquoi la France mène la guerre dans ce pays, j’aurais honte de ne as savoir répondre. »

Pour les soldats Français en Indochine, car il faut maintenant bien sûr voir comment de l’autre côté la chose se passait, il est vrai que pour les soldats Français en Indochine, l’adversaire Viet est d’abord un combattant invisible mais qui dispose d’une bonne perspicacité dans la manœuvre militaire. En 1950, le capitaine Jean Pierre note dans un rapport, à propos de la défaite de la RC4, je le cite, « Objectivement et sans esprit de critique, on peut voir deux grandes causes à cette défaite. Une énorme supériorité numérique et matérielle de l’adversaire et des fautes de conception et de coordination et d’exécution de notre part. L’opération PUMA ( ?) où nous nous étions heurtés à un plan de feu de mitrailleuses lourdes, que nous n’avions pas pu entamer, nous avait prouvé les progrès tactiques de l’ennemi. Un capitaine et un sergent rescapés de Dong Khê avaient vu passer des colonnes viets ininterrompues, du lever du jour à la tombée de la nuit, tant sur la RC4 que sur des pistes. » Et à propos de l’opération du RC4 près de Lang Son le général Carpentier de son côté note, je cite : « Les Viets avaient commencé à manœuvrer et bien manœuvrer, les renseignements que nous avions eu dans la nuit de samedi à dimanche étaient terriblement angoissants, ils faisaient état d’une poussée rebelle dans la région de Lan Haï ( ?) sur la RC1, la RC4 et la RC1 étaient bloquées, c’étaient tous les gens Lang Son enfermés, avec toutes l’artillerie et toutes les compagnies de transport qui menaçaient d’être pris dans une souricière. »

La réalité de la société vietnamienne apparaît pas simplement bien sûr les récits de combats mais aussi à travers l’expérience de la vie menée avec les troupes supplétives car, c’est un aspect extrêmement important dont il faudra aussi tenir compte au moment de la guerre d’Algérie car c’est par l’intermédiaire de ce que l’on appelle les partisans que les soldats Français prennent connaissance de la réalité locale au niveau des mœurs, des langues, de la façon de vivre etc. Jean Pouget, qui fut aide de camp du général Navarre, raconte sa vie de section dans la jungle, avant sa capture par les Vietnamiens, je cite : « Une fois, j’étais partie avec quatre partisans pour faire une reconnaissance en territoire chinois. C’était une promenade, un peu longue peut-être, mais nous nous ne pressions pas. Nous couchons dans les villages thô, chez des cousins et pour nous recevoir dignement ils tuaient un petit cochon ou des volailles. Le soir, on fumait la pipe à eau autour du feu en racontant des histoires. Je parlais très convenablement le dialecte thô et je comprenais le sabir chinois qui sert de langue véhiculaire dans la région. Les Viets nous suivaient à la trace, deux partisans sont restés sur la piste pour le retarder, je ne sais pas ce qu’ils sont devenus. » La connaissance de la langue, la familiarité avec la population locale ou la vie militaire en dehors de la caserne, tout cela bien sûr favorisait la reconnaissance de l’ennemi, mais qui était le plus souvent assimilé non pas un nationaliste mais à un militant communiste très discipliné. Cette reconnaissance du militant discipliné à qui l’on reconnaissait une valeur dans la guerre, telle que je viens de le décrire, n’aura pas la même ampleur, la même envergure notamment au moment de la Guerre d’Algérie. Parce que c’est un phénomène bien sûr tout à fait classique et connu, plus que tout autre les militaires ont vécu, dans leur chaire et dans leur esprit, la continuité Indochine - Algérie. Une anecdote mille fois attestée par des témoins directs atteste de cet état d’esprit. Bien des militaires Français longtemps ont confondu ou ont appelé leurs adversaires Fellaghas, entre guillemets, les Viets. Le terme étant interchangeables bien évidemment. La Guerre d’Indochine a aussi bien sûr, c’est moins connu en France, imprégnée de leur côté, de leur point de vue, les combattants Algériens. J’en veux pour preuve, dans un livre, et cette preuve existe dans de très nombreux livres autobiographiques qui ont été rédigés par d’anciens membres de l’ALN, où l’on peut lire dans cette autobiographie d’un ancien de l’ALN, je le cite : « J’ai bien faim, dit Si Salah. Lakhdar de son côté explique maladroitement, un officier de l’armée française d’Indochine nous disait que c’était la faim qui obligeait les animaux à quitter leur refuge et à descendre vers les zones populaires. Si Salah assommé par les propos de l’ancien combattant lui lança un regard réprobateur, son historiette anecdotique ne sembla pas lui plaire, il l’a jugé gauche et maladroite, aussi répliqua-t-il d’une voix dure, ici nous ne sommes pas en Indochine. Non répond Lakhdar, nous sommes en guerre et nous poursuivons les mêmes idéaux que les Indochinois. », c’est un extrait d’un livre qui porte pour titre « Le rescapé de la ligne Maurice », qui a été publié il y a deux ans en Algérie. Jean Planché ( ?) a montré que le malaise de l’armée française est né, ou tout au moins a explosé, lors bien sûr de la Guerre d’Indochine. Une génération de soldat a là-bas connu un revers important et s’est promis, comme on le sait, de ne plus accepter de nouveaux reculs. Les officiers Français pour autant, connaissaient-ils le terrain indochinois que celui de l’Algérie ? Avaient-ils une perception plus fine de leurs adversaires ? C’est ce que l’on verra bien sûr à propos de la Guerre d’Algérie. Mais avant de passer à cette question de la Guerre d’Algérie, je voudrais simplement mentionner la reconstruction de l’après coup, c’est-à-dire la vision que l’on a pu avoir de l’autre, c’est-à-dire soit du soldat Français, soit du combattant Vietminh, dans le cinéma de fiction de l’après-guerre d’Indochine.

Dans l’après-guerre d’Indochine, il y a eu un certain nombre de films, français essentiellement, qui ont bien sûr tenté de restituer, par la fiction, ce qui s’était passé en Indochine. Citons quelques uns de ces films : « Mort en fraude » de Marcel Camus, « Patrouille de choc » de Claude-Bernard Aubert, « Charlie Bravo » de Claude-Bernard Aubert et « Les parias au fort du fou », réalisé en 1962 par Léo Joannon, « Les parias de la gloire », un film avec Maurice Ronet. Ces films ont été réalisés entre 1957 et 1965. Dans ces films, ce qui revient le plus souvent c’est le thème de la patrouille perdue, de l’homme isolé qui tente de pacifier un village harcelé par les combattants du Vietminh. C’est le thème général, par exemple dans « Charlie Bravo » celui du commando de parachutistes français qui essayent d’attaquer des Vietnamiens pour délivrer une infirmière. En fait, à travers ces films, y compris dans le film « Les parias de la gloire », ce qui se dégage, y compris lorsqu’on voit toutes les ressources de la guerre psychologique, c’est l’isolement des soldats Français et l’invisibilité du combattant Vietminh en face. Mais le film le plus important, que vous connaissez, évidemment, c’est « La 317ème section » de Pierre Schoendoerffer qui a marqué fortement les esprits, qui est sorti sur les écrans en 1964. Comme on le sait, dans ce film en noir et blanc, qui se situe au moment de la défaite de Dien Bien Phu, et qui rappelle d’ailleurs d’autres films américains comme celui de Raoul Walsch qui s’appelle « Objectif Burma », où l’on voit sur ce théâtre de la jungle où errent des hommes perdus, harassés, qui sont poursuivis par des ennemis invisibles, où le combat se réduit aux traînées lointaines de balles, à des embuscades ennemies insoupçonnables. C’est ce film, « La 317ème section », qui va marquer profondément les imaginaires et on peut se poser la question de savoir, dans le fond, au fond si ce n’est pas tant le problème de la rareté des images, à propos de la Guerre d’Indochine, qui pose problème mais bien le sens de ces images. C’est-à-dire à chaque fois une patrouille isolée, des hommes isolés, coupés de tout, de l’arrière et du front qui symbolise lui-même le drame indochinois de ces années 50.

L’erreur politique militaire française, refus américain on le sait du sauvetage de Dien Bien Phu, disparition de milliers de soldats dans les camps de rééducation, la Guerre d’Indochine va se transformer en une histoire difficilement reconnaissable, longtemps défigurée ou refoulée purement et simplement et où naturellement on ne verra pas simplement la figure de l’autre mais la figure su soldat Français lui-même. La disparition s’opère dans cette double dénégation qui va rester comme une sorte de secret de l’histoire française, puisque comme on le sait il y a eu près de 80 000 morts du côté français en Indochine, soit infiniment plus que le nombre d’Américains tués pendant la Guerre du Vietnam. Entre 1964 et 1975, 58 000 Américains alors qu’il y a eu 80 000 morts du côté français en Indochine. Et c’est bien sûr infiniment plus que le nombre de soldat Français tués en Algérie, c’est même pratiquement trois fois plus. Pourtant l’Indochine est restée et va rester une ombre dans la mémoire nationale française, coincée entre les années noires de l’Occupation, collaboration de 1940-44 et les événements, entre guillemets, de Mai 68. En fait, c’est la Guerre d’Algérie, en France qui va s’installer comme la référence centrale de la guerre de décolonisation, comme l’instant de la décolonisation. Il faudra pratiquement attendre 30 ou 40 ans pour que réapparaisse et se reconstruise la mémoire de l’Indochine par les images notamment à travers le nouveau film de Pierre Schoendoerffer, le film, « Dien Bien Phu », en 1992, c’est-à-dire presque 40 ans plus tard.

L’autre aspect bien sûr de la vision de l’autre, c’est la Guerre d’Algérie. La Guerre d’Algérie parce qu’il y a, je l’ai dit déjà, une sorte de prolongement, de prolongation entre naturellement ces deux séquences d’histoire. À la suite de la Guerre d’Indochine, les principaux théoriciens Français de la guerre révolutionnaire ont regardé les indépendantistes algériens comme intégrés, en dépit de leur foi religieuse musulmane, à un vaste dispositif, celui du communisme international. C’est cette dimension pendant très longtemps, pendant au moins trois ou quatre ans, qui a été au centre, disons, de la construction de l’appareil de propagande. Se faisant, le caractère singulier de la lutte algérienne s’appuyant sur un mélange de recours à l’Islam traditionnaliste et de formulations socialisantes, ce mixte entre Islam et socialisme qui construisait l’idéologie politique du FLN, était dans le fond assez peu analysée. Pour de nombreux officiers, si les combattants algériens se croyaient engagé dans une action indépendante, ils étaient en fait à la merci des manipulations chinoises et soviétiques à travers l’aide financière ou la livraison d’armes. Que les révolutionnaires algériens, les indépendantistes algériens soient des nationalistes à l’origine de l’insurrection et qu’ils soient parfois à leur insu transformés en une sorte d’avant-garde du mouvement international ne changeait rien à la perception. Le commandant Jacques Hogard, écrivait ainsi en 1957, je le cite : « L’ennemi est en définitif toujours le même. La doctrine marxiste-léniniste de la guerre révolutionnaire s’est révélée suffisamment efficace depuis quelques années pour que quelque soit la mystique dont ils se réclament les mouvements subversifs de toute obédience l’empruntent désormais. » Tous les analystes de la guerre révolutionnaire, comme le colonel Lacheroy, sont d’accord sur le fait que l’idéologie marxiste renforce la fibre morale des combattants et représente donc une force beaucoup plus puissante aussi bien sur le plan matériel que psychologique que le simple nationalisme. La dimension religieuse est prise en compte mais comme une croyance à un retour à un âge d’or disparu, celui de l’avant colonisation, mais sans cesse intégré et comparé à l’idéologie communiste, comme promesse d’un monde meilleur, sorte de millénarisme populaire. Pour en revenir toujours au commandant Hogard qui dit, pour précisément opérer ce rapprochement entre nationalisme et communisme : « Il est impossible de ruser avec le communisme. Il n’y aura donc à la guerre révolutionnaire une antithèse, la parade et la riposte par la guerre contrerévolutionnaire. » C’est donc ces guerres du futur, qui n’en auront pas moins pour autant un caractère moins total que les guerres classiques puisqu’elles feront appel à toutes les forces économiques, sociales et politiques, bien sûr sans utiliser les armes de destruction massive.

Observant l’ennemi qui évolue en Algérie, un groupe d’officiers français, sous le pseudonyme de Ximenés, propose, je cite : « La démoralisation de l’adversaire et l’intoxication par de fausses informations. » Le colonel Trinquier, dans l’article « Contre-guérilla », préconise des mesures visant à priver l’ennemi de ses approvisionnements d’armes et de vivres par la destruction de ses positions locales les plus assurées. Le commandant Hogard propose la destruction de l’appareil politico-administrativo-militaire révolutionnaire. « Cet appareil devant être considéré - je cite- comme le véritable ennemi. » Charles Souiri ( ?), qui lui aussi fait partie de ceux qui ont beaucoup écrit sur cette question de la propagande et de l’image de l’autre, insiste, comme d’autres, sur les réformes sociales qui doivent répondre aux besoins du temps et aux aspirations des populations algériennes. Ces réformes ne devront pas seulement satisfaire des exigences populaires, mais aussi, je cite, « avoir pour but la suppression des contradictions internes de la société qui ne peuvent qu’alimenter la propagande de forces révolutionnaires. » Dans ce sens, l’ensemble de ces théoriciens ou idéologues réclament, dans leur conception d’une Algérie nouvelle, une plus grande égalité citoyenne et un plus grand encadrement administratif pour ce vaste territoire qu’est l’Algérie. Les militaires françaiss ne voient leur ennemi, en grand partie, qu’à travers ce prisme d’un appareil idéologique qui est construit, l’Algérien nationaliste indépendantiste restant un combattant dans le fond à l’idéologie peu claire, peu saisissable qu’il suffira de couper de son milieu naturel, le village, le douar, le quartier de la ville pour pouvoir bien entendu le capturer, le couper de la population locale. Or, un bon connaisseur de l’Algérie, qui a travaillé aussi avec les militaires, l’ethnologue Jean Servier, s’irritait de cette perception dès 1957, je le cite : « Les officiers de l’action psychologique ne connaissaient rien à l’Algérie, ils transposent leur nostalgie indochinoise sur le problème algérien, il font-là un pénible transfert. » Du côté des Français, il y avait là non des combattants bien sûr mais des rebelles, qu’il fallait punir, au milieu des Français égarés, qu’il fallait remettre dans le droit chemin. Les noms employés par les autorités militaires et civiles françaises rappellent que l’ennemi n’est pas pendant très longtemps reconnu même s’il est implicitement désigné. Il faudra attendre pratiquement 1959-60 pour que la désignation de l’ennemi soit effective. Jusqu’à cette époque-là, il s’agira exclusivement de hors la loi, de rebelles.

Du côté algérien par contre, on avait en face de soi, des soldats qui combattaient, pour reprendre la terminologie algérienne, au sein d’une armée coloniale, dans une guerre jugée illégitime. Pour les Algériens en effet, l’évolution de l’image de l’ennemi ne dépend pas seulement des événements, des développements de la guerre elle-même mais aussi de tout un long passé historique. La fabrication de l’image de l’autre ne révèle pas seulement la désignation de l’adversaire militaire mais dévoile la nature oppressive d’un système, qu’est le système colonial. Et le mot indépendance, lancé aux soldats français, s’accompagne en fait de revendications multiples. L’ALN, tout comme d’ailleurs les officiers qui tentent de promouvoir une Algérie nouvelle, propose tout un dispositif qui est celui d’un retour au passé précolonial, donc musulman, embelli, ré-imaginé, la réaffirmation d’une personnalité historique, avec l’édification d’une nation centralisée, conçue en fait sur le modèle jacobin de la Révolution française. Je ne vais pas m’attarder sur toutes les citations qui font largement référence à ce modèle jacobin de la Révolution française que l’on retrouvera notamment dans la plate-forme de ce que l’on appelle le Congrès de la Soummam, qui a été adopté en aout 1956. Le blocage de la situation coloniale, selon cette propagande, légitime le passage à l’action violente et la rupture avec toutes les réformes proposées par la France dans le cadre de l’intégration. C’est à travers ce cadre politique et de propagande, c’est-à-dire la poursuite en fait ininterrompue d’une lutte anticoloniale que l’ALN construit son image de l’autre, c’est-à-dire du soldat appelé ou rappelé, venant de métropole ou des officiers. Il inscrit par conséquent cette image dans une conception de la longue durée.

Le Congrès de la Soummam du FLN, tenu en août 1956, avait institué une hiérarchie des combattants avec grade, fonction etc. Mais, l’ALN dans les maquis, à la différence de l’armée française, ne regroupera pas vraiment plusieurs types de combattants, ce qui ne sera pas le cas de l’armée des frontières qui instituera à partir de 1958 cette savante hiérarchie à l’intérieur de cette armée des frontières qui dans le fond a assez peu combattu. Mais dans le cas des maquis de l’intérieur, c’est-à-dire de ceux qui sont à l’intérieur du territoire algérien, les combattants de l’ALN ne font pas véritablement de différence, n’arrivent pas à se représenter une armée française différenciée avec officier d’actifs, professionnels sous contrat, sous-officiers, engagés volontaires, hommes du contingent, officiers de réserve, sous-officiers, appelés, rappelés etc. On ne trouve pas dans la littérature de l’ALN toute cette diversité qui n’est pas prise en compte. C’est-à-dire qu’il n’y a pas cette connaissance fine ou approfondie de ce qu’a pu être l’armée française dans sa diversité ou dans sa complexité. Cette absence de nuances révèle un manque incontestable d’informations dans les maquis de l’intérieur. Encore une fois ça ne sera pas le cas dans l’armée des frontières qui va calquer en grande partie la construction des grades et fonctions sur l’armée française. Là, je parle essentiellement des maquis de l’intérieur. Pour sa thèse de doctorat, conduite sous la direction du professeur Jauffret, Dalila AÏT El Djoudi, dans sa thèse qui s’appelle « L’image des combattants française vue par l’ALN », avec l’exemple de la Wilaya III, s’est entretenu avec près de 80 Algériens, membres de l’ALN, ce qui bien sûr fabrique des archives considérables, ce que l’on appelle des archives de mémoire, des archives mémorielles, c’est important à signaler parce que trop souvent les chercheurs française sur l’histoire du FLN se content très souvent de travailler sur les archives militaires françaises sans se donner la peine d’entendre la parole d’acteurs qui vivent toujours de l’autre côté de la Méditerranée. Cet auteur donc, s’est appuyé sur ces témoignages bien sûr mais aussi en croisement avec les archives militaires françaises, et l’idée qui se dégage de son travail, tout à fait intéressant, parce que l’image des militaires français construite par la propagande officielle n’épouse pas forcément la vision des hommes sur le terrain qui opèrent la distinction quand même, d’une manière générale, entre les appelés, les soldats et la hiérarchie militaire mais surtout regardent comment évoluent, comment sont les soldats français. Et on peut se poser, à la lecture de tous ces témoignages qui sont dans cette thèse ou bien à la lecture des très nombreux livres, peu connus en France, de très nombreux livres publiés depuis une dizaine d’années en Algérie, des témoignages d’anciens membres de l’ALN, près d’une centaine de livre ont été publiés en français et en arabe en Algérie depuis l’an 2000, 1999-2000, si cela vous intéresse j’en ai ramené ici un certain nombre d’exemplaires, en fait on s’aperçoit que la dignité des combattants algériens est surtout acquise par la qualité de l’armée combattue. C’est-à-dire que c’est en regardant l’ennemi français dans le combat livré qu’on acquière quelque part cette dignité de combattant. On peut parler dans ce cas pratiquement d’ethnologie en miroir. C’est-à-dire qu’il y a dans la représentation de l’autre une notion de transfert culturel, une comparaison permanente entre les combattants des deux camps. L’ALN ne cesse par conséquent d’invoquer sa légitimité et sa volonté d’acquérir une certaine dignité par précisément le fait de conquérir l’esprit des populations dont dépend bien sûr l’issue de l’affrontement. Comme en Indochine, il faut le dire aussi, la conviction par, disons, l’adhésion volontaire ne suffit pas. Il y a aussi la menace, les exécutions. Et par les exécutions, l’ALN obtient bien sûr un certain nombre de ralliements de notables ou de villages, comme on sait par des éliminations physiques. Et on le sait aussi, les représailles françaises sont alors terribles et on sait aussi que dans ces situations d’affrontements et de guerre émerge le rôle des commandos de harkis et des harkas. Il semble en effet difficile, voire impossible de dissocier l’image du soldat français de celui du Harki dans la mémoire algérienne actuelle, ce qui reste un point naturellement de controverse très important avec bien sûr la société française.

Je signalais tout à l’heure le problème de la pénétration de la société locale, pour ce qui concerne l’Indochine, par l’intermédiaire des partisans, des supplétifs. On peut observer, exactement de la même manière, le même type de pénétration dans a société locale, c’est-à-dire au niveau des dialectes, de la connaissance de la langue, des coutumes, des mœurs etc., par l’intermédiaire de la proximité, de la connivence existant entre soldats, officiers français et bien sûr commandos de Harkis. Mais, dans un travail de recherche que j’ai mené avec des chercheurs français, sur l’établissement de la mémoire de femmes kabyles pendant la Guerre d’Algérie, où une cinquantaine de femmes kabyles ont été interrogées, il faut savoir quand même que l’image de peur est davantage associée à celle de certains Harkis que du soldat français, considérés comme plus protecteurs que les Harkis. C’est sur une étude de masse qui a été conduite en Kabylie. Si cela vous intéresse je pourrais en parler bien sûr. Mais, il y a une différence incontestable dans la mémoire algérienne aujourd’hui entre les soldats français et leurs officiers bien sûr, surtout leurs officiers, et les commandos harkis. C’est le niveau, disons, de retour de mémoire ou de représentation et de peur liés à cette guerre est plus lié à la question des Harkis qu’à la question des officiers français, c’est comme ça, on pourra revenir sur cet aspect-là, mais c’est un fait qui se dégage de plus en plus dans ces études qui touchent des dizaines de personnes.

Après la guerre, la mémoire officielle de l’ALN retient surtout bien sûr les pratiques des adversaires pour les dénoncer, on le sait, à travers les exactions commises par la France etc. Je n’insiste pas là-dessus. Et on a par conséquent le souvenir de l’adversaire, disons décrié pour ses pratiques coercitives notamment lors de la Bataille d’Alger. Mais lorsque l’on regarde cette thèse de Dalila Aït El Djoudi, qui a travaillé sur la mémoire de 80 combattants algériens, je la cite : « Lorsque l’on évoque le combattant français aujourd’hui, aux yeux des Algériens, cela concerne surtout l’armée de terre, de loin la plus nombreuses, présente partout sur le terrain pendant la guerre. Le portrait de l’adversaire est dressé à travers les concepts d’une guerre de libération opportuniste et pragmatique qui doit d’abord être gagnée sur le plan politique et diplomatique. C’est sans doute cette absence, dans cette absence de victoire militaire décisive, en dépit de l’héroïsme de combattants de l’intérieur, qui explique peut-être cette survalorisation extrême de la dénonciation de l’autre et de la culture de guerre en Algérie » Cette question me paraît tout à fait intéressante. La construction de l’image de l’autre qui peut aussi se comprendre par l’absence de la défaite militaire. C’est aussi cette réflexion qu’il faut mettre en relation. Mais surtout, ce qui est important à analyser, c’est que pour la plupart, ces anciens combattants de l’ALN se sentent personnellement déshérités es idéaux qui étaient les leurs. Leur objectif était de réaliser une cohésion nationale face au système colonial, or quarante ans plus tard, des milliers d’anciens combattants de l’ALN, malgré leur âge, ont repris les armes, ce que l’on ne sait pas ici en France, en Algérie pour combattre le terrorisme islamistes dans les années 1990. C’est un fait sur lequel il faudra revenir un jour et travailler sur ces problèmes de correspondance de mémoires entre les deux séquences de guerre. Reviens alors en mémoire cette réflexion de l’écrivain Kabyle Mouloud Feraoun, qui écrivait en 1962, avant d’être assassiné, je le cite : « Nos ennemis de demain seront pires que ceux d’aujourd’hui. »

Dans cette bataille, dans cette Guerre d’Algérie, dans cette construction de la vision de l’autre, il y a bien sûr la fabrication pas simplement des récits, pas simplement des tracts ou de la propagande classique, il y a un élément nouveau dans la fabrication de l’autre, de l’image de l’autre, c’est l’image elle-même, c’est-à-dire les images de guerre et la guerre des images. La Guerre d’Algérie a été à un moment, et d’une certaine façon, une sorte de matrice du début de la guerre des images, c’est-à-dire de ce que l’on doit montrer, ce que l’on ne montre pas, et bien sûr de ce qu’a été la fabrication de l’image de l’autre. Dans cette guerre les Français ont produit des images, beaucoup d’images, très peu de films de fiction, on le sait. Les filmes de fiction viendront dans l’après coup de la Guerre d’Algérie, après 1962. Mais beaucoup, beaucoup d’images, un océan d’images est arrivé du côté français puisque dans les archives photographiques de l’armée française plus de 100 000 clichés de photographies sont aujourd’hui consultables. Naturellement, il n’y a pas d’équivalent en face, du côté algérien. Donc, quand on parle de représentation de l’autre, il faut bien sûr partir de là, c’est-à-dire de la dissymétrie entre ceux qui produisent des images, ceux qui les reçoivent, ceux qui en produisent et ceux qui n’en produisent pas ou peu. D’un côté on a le déploiement d’un dispositif d’État très puissant, comme on le sait, avec plus de 400 000 hommes sur le terrain à partir de 1956, une force de propagande considérable, et en face une société émiettée qui a du mal à se ressaisir, à exister par elle-même. Cette inégalité-là se traduit sur le terrain des images. D’un côté une masse d’images photographiques qui se déverse dans les grands organes de presse notamment Paris-Match, qui est le grand organe de presse, et le gigantesque fonds de l’ECPAD nous montre précisément, à travers cet océan d’images, ce qu’est et comment la France photographiait à l’avant du front des opérations en construisant bien et en fabriquant bien sûr les images de l’autre. En face, du côté algérien, il existe peu d’images. Je dis cela parce qu’aujourd’hui, en 2005-2007, lorsqu’on visite les musées en Algérie, les musée de la guerre, de l’autre côté de la Méditerranée, la plupart des images qui sont exposées, avec des légendes évidemment qui ne correspondent pas aux légendes classiques, traditionnelles que l’on voit ici en France, ce sont des images prises par les Français. C’est-à-dire que la plupart des images qui servent à construire et à fabriquer la représentation que l’on peut avoir de la guerre, de l’autre, du combattant, du soldat français etc., ce sont des images françaises. C’est un paradoxe bien mais il faut partir aussi de cette question-là. Bien sûr, il a existé du côté algérien des reporters, des reportages qui ont été réalisés par exemple par l’agence Magnum dans les maquis du Nord-constantinois, près de la frontière tunisienne, en 1957-58, ce reportage avait été d’ailleurs pendant très longtemps censuré puisqu’il a été montré pour la première fois en 1982, et remontré dans une exposition à l’Hôtel de Sully en 2004. Donc, il y a eu aussi bien sûr des tentatives de passage de l’autre côté pour montrer l’image, des tentatives naturellement très réduite. Du côté des Algériens, on a eu un cinéma militant, des images de propagandes extrêmement engagées, qui n’ont pas, disons, réussi à faire contrepoids dans cette guerre des images. Pourtant, ce n’est pas bien sûr dans l’appareil de propagande et de fabrication d’images, dans cette espèce d’avalanches d’images que les esprits ont été convaincus et que la guerre de propagande, la guerre des images a pu pour autant être gagnée, ce qui est une leçon aussi bien sûr qu’il faut tirer sur ce problème de guerre des images, de guerre des représentations, de guerre dans la propagande qui existe.

Je voudrais terminer sur deux aspects. C’est l’absence de l’autre et de la représentation de l’autre dans l’après-guerre d’Algérie, en France et en Algérie. Lorsque la Guerre d’Algérie s’est terminée en 1962, d’un côté comme de l’autre de la Méditerranée, pour aller vite, l’absence qui va se perpétuer, cela sera l’autre. Du côté du cinéma français, dans l’après 62, dans les années 70-80 etc., à travers toute une série de films, films qui vont grosso modo d’Yves Boisset à Pierre Schoendoerffer, on aura compris naturellement les inclinaisons idéologiques et les parcours de vie naturellement de chacun de ces auteurs, eh bien ce qui est remarquable dans ces films, c’est quand même l’absence, la dimension de l’absence, l’absence de l’autre, de l’indigène, du colonisé etc., mais aussi l’absence de l’Algérie tout court puisqu’il a été impossible de faire figurer l’Algérie les autorités algérienne n’autorisait pas le filmage sur leur territoire des films de fiction, ce qui fait que pratiquement pendant quarante ans, l’Algérie a disparue physiquement des écrans. La plupart des films de la Guerre d’Algérie ont été réalisés en Tunisie ou au Maroc, tous même. Il a fallu attendre pratiquement les années 2000 pour que l’on commence à voir le retour d’une vraie, entre guillemets, Algérie sur les écrans. Cette question est fondamentale. Dans le fond, ce qui est angoissant, c’est d’abord la question de l’absence de l’autre. On pourrait dire que cette absence de l’autre existe aussi dans le cinéma algérien. Je n’ai pas le temps de m’y attarder, mais dans le cinéma algérien, ce qui est remarquable c’est que de « Chronique des années de braise » à « Patrouille à l’Est », toute une série de films qui existent du côté algérien, le soldat française est complètement absent, pas seulement le soldat français mais aussi l’Européen d’Algérie, mais aussi bien sûr le Harki qui est totalement absent dans la représentation de cette guerre et qui est naturellement très, très préjudiciable à la construction d’une mémoire complexe, distanciée, critique. Et ça, c’est un aspect qui me parait tout à fait important. Donc, le problème de l’absence de l’autre qui va s’installer pendant très longtemps à travers le cinéma de fiction. Je prends le cinéma de fiction parce que c’est l’exemple, à mon sens, le plus important, on peut y revenir sur le côté le plus spectaculaire. Ça, c’est le premier aspect qui me paraît très important.

Puis, il y a le second aspect sur lequel bien sûr il faut réfléchir sur cette question notamment de la Guerre d’Algérie parce que c’est cela qui est extrêmement problématique, c’est le problème des croisements des regards. Il n’y a pas, à l’exception d’un film qui existait qui s’appelait je crois « C’était la guerre », eu de tentative de mise en commun ou de réalisation commune d’un film de fiction sur la question de la Guerre d’Algérie entre Français et Algériens. Il n’y a pas eu de documentaire mis en commun où il était question de comprendre ou de rentrer dans la souffrance de l’autre, dans la blessure de l’autre, d’essayer de la saisir, de la mettre en miroir, de la comparer, de la jauger, de la juger. Cette question du cloisonnement des mémoires, pas seulement d’une rive à l’autre de la Méditerranée, mais du cloisonnement des mémoires y compris à l’intérieur des sociétés algérienne ou française. Algérienne parce que l’on admettra bien sûr la mémoire de l’autre sous la forme des Harkis, des Pieds-noirs, de ceux qui étaient dans l’histoire algériennes. Mais dans la société française, dans la représentation française, la figure bien sûr du combattant algérien est absente dans ses dimensions, ses côtés adhésion, de conviction, d’enthousiasme, de menace, de contrainte. Toutes ces questions-là ne sont pas traitées en tant que telles. Il y a un cloisonnement des mémoires, de sorte que ces deux questions sont tout à fait essentielles, celle de l’absence de l’autre et celle du refus du mélange avec l’autre, restent d’actualité. C’est-à-dire que l’on étudie chacun et on reste chacun enfermé dans son histoire nationale, dans sa représentation nationale.

Je crois, en tout cas, c’est ce que j’ai essayé de faire tout au long de ma vie d’universitaire, que le problème central reste d’essayer, cinquante plus tard, sur un modèle de ce qu’on fait les Japonais avec les Chinois sur leur histoire coloniale, de mettre en place ces regards croisés et peut-être des commissions mixtes d’historiens, d’’une rive à l’autre de la Méditerranée, pour pouvoir se parler, confronter des points de vue, savoir l’un regardait l’autre.

Échanges avec le public

Premier intervenant parmi le public : Monsieur le professeur, surtout à propos des guerres d’Indochine et d’Algérie, je suis frappé, depuis longtemps, par le fait que des phénomènes extérieurs à la réalité de ces guerres influencent la vérité historique. Je m’explique. Je vais donner deux exemples parmi ce que vous avez dit. Vous avez dit que la plupart des films français sur la guerre d’Indochine représentaient une patrouille isolée. Alors, surtout dans le cas de Dien Bien Phu, il y en avait pas beaucoup, c’était plutôt des bataillons des bataillons dans la jungle. Justement, je crois que les films, e ça de manière général et pas seulement dans ces guerres-là, déforment l’histoire. Je pense que si c’est en majorité des patrouilles isolées qui sont représentées, c’est parce que c’est plus facile de réaliser des films, pas seulement sur le plan technique et économique, mais même sur le plan du scénario. Plus grave, que sont les ennemis dans les guerres d’Indochine et d’Algérie, ce ne sont pas seulement la puissance coloniale et ses alliés africains ou nord-africains en Indochine contre les Viets, ou bien la France, la Métropole, contre le FLN. Pour moi, ces deux guerres-là, et surtout la Guerre d’Algérie, ce sont des guerres civiles. Il y a eu plus d’Indochinois dans l’armée dite française, et c’est pourquoi d’ailleurs l’expression de « corps expéditionnaire » qui est employé généralement dans l’histoire est faux, bien sûr il y a eu un corps expéditionnaire mais la majorité des effectifs sur place était indochinois, et certains étaient excellents. En Algérie, la même chose, vous aviez beaucoup de Harkis, des supplétifs et même des tirailleurs. Il ne faut quand même pas oublier que le 7ème régiment de tirailleurs algériens a résisté jusqu’à la fin à la tentation de la rébellion. Ce qui représente quand même un beau mérite et une certaine mentalité. Alors, vous avez dit une chose, qui je crois est tout à fait vraie, les Algériens ont le souvenir des Harkis, qui étaient beaucoup plus méchants, si je puis dire, avec eux que l’armée française je crois que c’est tellement vrai que quand mon régiment a quitté un village de la frontière tunisienne la veille de l’indépendance, je dis bien la veille, le chef du village nous a dit « on a été très contents de vous. » Ils nous ont offert un méchoui. Il y avait une ambiance excellente. Il nous dit, quand vous êtes arrivés on n’avait plus eu peur mais c’est avec, je ne me rappelle plus quel mot il avait employé, pratiquement il n’avait pas dit Harki, mais avec les musulmans et peut-être même avec les tirailleurs qu’ils avaient eu le plus de déboires. Puis alors, quand on parle, des historiens français, en particulier Monsieur Jauffret, il interroge tout le monde pour critiquer l’armée française. Bien sûr… mais les Harkis ont été, j’en ai même été témoin et essayé de l’éviter au moins une fois, souvent très durs. Mais il faut voir aussi ce qu’ils ont subi. Ils ont été en réaction, il ne faut pas l’oublier. Vous savez certainement mieux que moi, que le 1er novembre 54, en réaction à ce qui s’est passé à Arris, la tribu des Touaba s’est tout de suite ralliée en demandant des armes. Il faut voir que la population musulmane était en grande majorité soit indifférente, elle était dépassée par les événements, soit pro française, elle n’imaginait pas autre chose. Le problème c’est que maintenant nous avons une optique, la décolonisation est une chose évidente et que les gouvernements du Vietnam et d’Algérie ont eu besoin de crée un mythe, ne serait-ce que parce qu’ils se sont fondés à partir des gens qui nous faisaient la guerre, et ils ont besoin d’un mythe et ils transforment l’histoire en mythe. Ce qu’il faudrait, c’est quand même que les historiens français ne se laissent pas toujours piégés par ce mythe, vous avez d’ailleurs un petit peu abordé ce sujet avec le problème des films fiction etc.

Benjamin Stora : Sur la question du cinéma, il y a deux grandes questions. C’est le problème du cinéma et de la puissance évocatrice des images qui reconstruit une réalité, il faut en tenir compte parce qu’on reconstruisant la réalité, elle fabrique ensuite une réalité, une réalité qui ne correspond pas au réel, je ne sais pas si je me fais bien comprendre. Par exemple, la Guerre du Vietnam, quand on voit l’avalanche de films américains sur la Guerre du Vietnam, il est évident que l’on a le sentiment que les Américains ont gagné la guerre pratiquement. Ils ont gagné la guerre des écrans tout au moins dans la façon de se mettre en scène eux-mêmes par rapport aux Vietnamiens dont on voit jamais le visage pratiquement dans la plupart des films américains. La question du cinéma est très, très importante parce que la reconstruction de l’autre, au sens large, vient en grande partie de ce rapport image-imaginaire, c’est-à-dire la question du cinéma. Or, si l’on regarde, si l’on veut bien se donner la peine de regarder le cinéma français et la Guerre d’Indochine, certes, il y a la faiblesse, disons, du financement qui n’autorise pas la mise en place de séquences grandioses, type batille 1950 sur RC4, Lang Son etc., qui sont de vraies batailles avec des milliers d’hommes, donc il y a ce problème de financement mais ce qu’il y a d’intéressant à observer c’est que dans la représentation que le cinéma français a de ses guerres, y compris d’Algérie, c’est le fait que toutes ces guerres sont vécues comme des drames individuels, des drames à huis clos, qui ne concernent pas pratiquement la nation toute entière. Tous ces films, quelque soit leur côté idéologique, on ne va pas ici les prendre tous un par un, ne sont que de drames de conscience personnelle où un individu est pris dans la tourmente d’une situation qui le dépasse, un drame à huis-clos où un homme livre bataille avec lui-même. C’est aussi symptomatique du trouble de la conscience française sur la décolonisation. C’est aussi cela qu’il faut examiner. Quand il y a autant de représentations, autant de films qui traitent de cette question-là, on est obligé de s’interroger. Ce n’est pas simplement un problème de financement ou de trafic de réalité. Parce que même Schoendoerffer, qui n’est pas suspect de vouloir trafiquer la réalité des militaires aborde, lui aussi, de cette manière-là cette réalité, c’est-à-dire comme une sorte de drame intérieur. Les guerres d’Indochine et d’Algérie sont vues comme des drames intérieurs. Je pense que c’est intéressant à analyser quand même, des choses dont il faut tenir compte et qui nous disent tout le trouble, toute la gêne, toute la difficulté à regarder en face la mémoire des guerres de décolonisation.

L’autre aspect sur ces guerres, guerre civile, bien sûr si l’on prend la Guerre d’Algérie, il est évident que la guerre civile algéro-algérienne a atteint un point culminant à Mélouza le 28 mai 57, je ne vais pas ici m’attarder sur les aspects ou les purges sanglantes d’Amirouche en 56, je ne vais pas faire la liste. Mais on a cette dimension de guerre civile algéro-algérienne qui est incontestable, qui doit être mise en valeur bien sûr, comme il y a aussi ne l’oublions pas une guerre civile franco-française. À partir de 1959-60, il y a une guerre civile franco-française, avec bien sûr une fracture très importante dans l’institution militaire, je ne vais pas m’attarder non plus, avril 61 etc., etc. Donc, il y a ce double aspect, cette double guerre civile pratiquement qui occupe en grande partie les imaginaires, toujours aujourd’hui. La fracture centrale, c’est-à-dire l’affrontement franco-algérien, est quelque part relégué par rapport à l’omniprésence des guerres civiles. J’allais presque dire que la guerre civile algérienne des années 90 a renforcé cette question de la première Guerre d’Algérie comme une guerre civile puisqu’on a vu effectivement, je ne vais pas m’attarder là aussi, je renvois à un livre que j’ai écrit, qui s’appelle « La guerre invisible » qui est paru au Presses de Sciences Po, où j’essaye d’expliquer en quoi la seconde guerre d’Algérie est aussi une poursuite de la première, puisque l’on voit par exemple des gens qui ont été des adversaires du FLN pendant la Guerre d’Algérie, la première guerre, continuaient cette guerre contre le FLN de l’après 1988, soit en se mettant du côté du FIS, c’est des choses que j’a pu observer sur le terrain comme on dit, je suis allé interviewer des gens qui étaient d’anciens Harkis, d’anciens messalistes, d’anciens berbéristes, je ne vais pas faire la liste, elle est longue, de tous ces groupes en situation de dissidence par rapport au pouvoir central et qui quelque part, dans une situation de crise de l’État, du Parti unique, d’effondrement du système du Parti unique, on a vu revenir à la surface toutes ces mémoires écartées, mises en dissidence, reléguées dans l’ombre, revenir sur le devant de la scène. Par conséquent, ce problème de guerre civile, de guerres antérieures a refait surface. C’est un aspect aussi sur lequel il faudrait réfléchir, travailler dans le détail, y compris dans la géographie des villages par exemple parce que l’Algérie, c’est un immense pays paysan, il ne faut pas l’oublier et donc la géographie des villages nous donne aussi quelque part, dans la guerre civile des années 90, des éléments très intéressant d’analyse dans le rapport à la première guerre d’Algérie. Donc, tout cela est pour vous dire que cet aspect de guerre civile est un aspect très important que les deux sociétés doivent appréhender et regarder en face parce qu’il y a la société algérienne qui bien sûr ne peut pas regarder en face la fracture de la guerre civile puisque le FLN, une fraction seulement du FLN a gagné, mais l’écart d’autres fractions du FLN d’ailleurs du style Fédération de France du FLN, composée en grande partie de Berbères ou des dissidents de l’armée des frontières qui ont été exécutés, je ne vais pas faire ici toute la liste etc., on a par conséquent des difficultés à appréhender. Comme du côté français reste très à vif, ce problème de la guerre civile franco-française, entre, grosso modo, adversaire et partisans du général de Gaulle, pour aller vite, sur la politique algérienne de la France, sur la politique du général de Gaulle. On a encore cette fracture souterraine quasi invisible, qui ne s’exprime pas, qui ne se dit pas dans les échéances politiques, dans les moments culturels, dans les mobilisations citoyennes, dans les engagements partisans, c’est dans les non dits, ce n’est jamais évoqué. Alors évidemment, ce n’est pas au même niveau puisque la France est une société démocratique, on peut quand même s’exprimer, mais cela ne se dit pas de manière ouverte, ce que je dis-là ne se dit pas de manière ouverte. Donc, il y a une difficulté à appréhender les guerres civiles, c’est cette question des guerres civiles mais la fracture centrale reste ce problème du passage à l’indépendance, c’est-à-dire la question de l’Algérie et de la France, qu’on le veille ou non. Il faudra et il faut aussi discuter de cette question-là. C’est-à-dire est-ce que l’Algérie oui ou non devait passer à l’indépendance politique ? Dans quelles conditions ? Dans quelles circonstances ? Comment ? Cette question, disons, de la construction de l’existence d’une nation séparée d’avec la France est une vraie question, que l’on ne peut pas éluder au nom d’une réflexion sur les guerres civiles, ce n’est pas possible. Parce que, quand vous traversez la Méditerranée et que vous allez de l’autre côté en Algérie, la nation algérienne cinquante ans plus tard, car un demi siècle est passé, est une réalité évidente. Même s’il y a bien sûr une très grande hostilité vis-à-vis du pouvoir central, même s’il y a une grande revendication sur les libertés démocratiques citoyennes, sur la liberté de la presse, je ne vais pas, ici, faire la liste de toutes les revendications qui sont adressées au pouvoir central, néanmoins, l’existence de la nation ne se discute plus. C’est une évidence historique. Or, ce problème de l’évidence historique, pourquoi est-ce que du côté français elle ne s’est pas posée de cette manière-là dans les années 57-58-60 ? C’était quelque chose qui était de l’ordre de l’impensé, la nation algérienne ça n’existait pas, attention, pas seulement du côté des officiers français, du point de vue du personnel français dans sa totalité mis à part quelques groupes d’extrême-gauche évidemment qui faisaient campagne sur cette question-là, mais extrêmement minoritaires. La classe politique française, toutes tendances confondues, SFIO, y compris le Parti communiste votent des pouvoirs spéciaux en 1956 etc. La question de l’indépendance, donc de la nation séparée n’existait pas, c’était quelque chose qui ne pouvait pas se formuler. Or, cette question d’une nation séparée, d’une nation algérienne séparée, il faut la poser comme un problème historique. C’est un problème historique d’actualité qu’on ne peut pas éluder par le recours à la discussion sur les guerres civiles parce que dans le fond sur les guerres civiles, à mon sens, ne sont que le produit quelque part de cette fracture centrale. Il n’y a pas de guerre civile si l’on ne pose pas au point de départ le problème d’une nation algérienne séparée. Il n’y a pas de guerre civile entre les algériens ou entre les français. Il y a un consensus qui peut s’établir si l’on dit qu’il y a une seule nation, qui est l’Algérie française, pour aller vite. Il y a un consensus politique mais ce consensus politique s’est fracturé. Il s’est fracturé en 54, 55, 56 et surtout après 1958. Or, ce consensus politique qui se fracture, qui donne cette multiplicité de guerre civile, de blessures terribles, que l’on connaît tous, je ne vais pas faire ici l’énumération des blessures toujours très vives autour de cette question-là, il faut l’aborder, en discuter.

J’ai été frappé en préparant cette communication été frappé en préparant cette communication, j’ai beaucoup travaillé sur toute une série de textes de propagandistes, d’idéologues, de gens rattaché à un certain nombre d’organismes chargés de la propagande, tous ces personnages que tout le monde connaît qui ont joué un rôle important notamment à partir de 1957 pendant la Bataille d’Alger, ce qui me frappe dans la lecture de tous ces récits, en termes de construction de l’appareil de propagande, de représentation de l’image de l’autre etc., etc., que j’ai essayé d’énumérer, jamais l’image l’hypothèse d’une Algérie existante par elle-même n’est posée. Elle n’est jamais posée. Dans le fond, ils sont au diapason de la classe politique française tout en la critiquant, il n’y a pas d’anticipation. Les rares premiers officiers français qui vont anticiper, c’est à partir de 1959 où l’on voit émerger cette notion d’une nation peut-être séparée. Il faut attendre 1959. Jusqu’en 1959, dans tout le discours propagandiste mis en place par l’armée française, la notion de nation séparée n’existe pas. C’est une Algérie qui est de toute manière liée à la France. On ne s’interroge pas sur la possibilité de la séparation, il n’y a pas d’interrogation sur cette question-là. C’est un problème que je pose-là, je ne dis pas que c’est définitif.

Deuxième intervenante parmi le public : Pour reparler un peu de cette histoire de l’isolement au cinéma et de la guerre civile. Je me demande si l’isolement que l’on voit toujours, surtout dans l’Indochine mais aussi dans l’Algérie, jusqu’à des films très, très récents, n’est pas aussi le reflet - je ne crois pas que cela soit un problème de moyens, parce que l’on trouve exactement la même chose dans le cinéma américain sur le Vietnam où l’on a aussi d’une part l’invisibilité des combattants vietnamiens et également toujours cette espèce de hantise de ces gens qui se promènent seuls et qui sont guettés par un ennemi justement qui est d’autant plus terrible qu’il est invisible – de l’image de l’isolement moral des gens par rapport à ce qu’ils son censés défendre par rapport à la Métropole, entre guillemets ? Le mot de Métropole est évidemment faux dans le cas du Vietnam pour les Américains. Vous voyez ce que je veux dire, c’est-à-dire qu’en gros on a des gens qui se battent, c’est vrai pour l’Indochine et c’est vrai encore plus, à mon avis, pour l’Algérie, mais qui se battent de façon très isolée. Pour l’Indochine, c’est encore plus nette dans la mesure où ce n’est pas le contingent, ce sont des militaires, les gens, dans la Métropole, sont infiniment moins touchés par les pertes parce que ce n’est pas leurs enfants, ce qui sera le cas pour l’Algérie. Mais pour l’Algérie, on voit tout de suite, sans même poser la question de l’indépendance, loin s’en faut, il y a un rejet du fait que l’on mobilise les enfants, nos fils partent en Algérie pour défendre quoi ? Dieu seul le sait. En fait, c’est plus ce refus là, j’ai l’impression, qui est traduit dans l’isolement. Le cinéma traduit toujours quelque chose. Je parle de la patrouille comme étant le symbole de l’isolement de ces gens qui combattent par rapport au reste, par rapport à la Métropole. On a une nation, la France, qui a des colonies, qui va aux expositions coloniales, qui aime l’idée de la très grande France, mais, surtout après la Seconde Guerre Mondiale, quand il s’agit de repartir dans des guerres là, les gens ne sont plus partants. Est-ce que justement ce n’est pas cet isolement-là qui se traduira très bien par le retour des Pieds-noirs, qui ne sont pas, je crois que Benjamin Stora est très bien placé pour le savoir, franchement accueillis à bras ouverts dans la mère patrie, c’est le moins que l’on puisse dire ? Et tout de suite on va passer à autre chose, c’est les trente glorieuses, c’est la montée économique, on a envie de vivre et de ne pas s’embêter avec ces histoires de colonies qui sont d’un autre temps. Moi, c’est un petit peu cela que je percevais.

Troisième intervenant parmi le public : Tout d’abord, merci de nous avoir replongés dans cette histoire des représentations qui est tout à fait passionnante et toujours en mouvement perpétuel parce que les représentations évoluent en permanence, j’en veux pour preuve l’image du combattant Vietminh parmi les français qui a été réévalué après la défaite de Dien Bien Phu, surtout après la guerre américaine du Vietnam. Il me semble que du point de vue, en revanche, de la conception que les Vietnamiens se font d’eux-mêmes, il y a un non dit là aussi, quelque chose qui est complètement occulté, c’est la Chine et le Chinois. Je crois que l’aide chinoise a été très, très importante. Vous avez rencontré, comme nous, le général Giap, qui l’a redit encore lors des commémorations en 2004, et les Vietnamiens du fait de leur histoire postérieure à la Guerre d’Indochine, ont occulté l’aide chinoise, ont occulté tout simplement la présence de la Chine dans leur pays et sa contribution au succès final. Donc là, il y a un certain non dit, qui est aussi lié aux événements historiques postérieurs à 54, la conférence de Genèse, la trahison de la présence de Nixon à Pékin, la guerre de 79 entre le Vietnam et la Chine etc., etc.

Un petit point de détail sur la comparaison que vous avez faite entre les deux bilans Indochine-Vietnam, cela me paraît un petit peu difficile de comparer les deux chiffres. Vous avez parlé de 100 000 morts côté français, ça, cela comprend la totalité du corps expéditionnaire français. On sait qu’il y avait en réalité, seulement, entre guillemets, 25 000 Français, ce qui est donc inférieur au chiffre des américains. Et du côté américain, on ne prend en compte que les Américains et pas les Vietnamiens. L’armée vietnamienne, sud-vietnamienne au moment de la guerre américaine, c’est environ un million d’hommes, je ne sais pas quelles ont été les pertes mais il faudrait aussi les additionner au nombre des Américains, 58 000, un peu plus, qui ont disparu dans cette guerre.

Petite remarque sur Dien Bien Phu, un certain nombre d’anciens combattants de Dien Bien Phu m’ont raconté que, cela nous renvoi donc à la guerre des propagandes, qu’il y avait des radios tout au long de la plaine, derrière les collines, les pitons et les Vietnamiens avaient fait appel à des traducteurs qui traduisaient des messages de propagandes en arabe, en thaï, en vietnamien, en français, voire en allemand pour cibler leur propagande à destination des populations intéressées.

Voilà, merci encore.

Benjamin Stora : En deux mots, les 80 000 que je mentionne, pour moi ce sont des soldats français même s’il y a effectivement beaucoup de coloniaux. Dans la conception française de la Guerre d’Indochine, comme de la colonisation, il y a une seule République, une seule armée. Je parle de la conception, de la représentation qu’a la France de ses guerres, d’elle-même, ce n’est pas celle de la différenciation même si dans la réalité, nous savons bien que les choses ne se passaient pas comme ça. Effectivement il y a des décomptes très précis qui sont faits pour les Indochinois, telle ethnie, tel groupe, etc. mais du point de vue de l’imaginaire collectif national français, ce n’est pas du tout pareil que les Américains. Les Américains, eux, ont toujours pris soin de séparer le corps expéditionnaire américain de l’armée vietnamienne. C’est deux choses, deux entités totalement séparées, disjointes, ce qui n’est pas le cas de Français. C’est deux conceptions différentes de la nation et de la guerre, à mon avis, je me trompe peut-être. Je parle des conceptions, et ne parle pas des réalités.

Quatrième intervenant parmi le public : Si je puis me permettre une remarque peut-être de type méthodologique, je venais pensant qu’on aurait un exposé sur les regards croisés pour les combattants de chacun des deux camps aussi bien pendant la période de la Guerre d’Indochine que pendant la Guerre d’Algérie. Or, vous avez fait un vaste exposé plus mémoriel, c’est-à-dire une mémoire qu’on reconstruit récemment, que sur cette vision qu’avaient les combattants, ainsi que le disait le président de séance ici, à la période même où ils avaient combattu pendant la période de la Guerre d’Indochine ou de la guerre d’Algérie. Cette notion a été surtout après par le débat sur le cinéma. Tout à fait intéressant, mais c’est en soi une étude particulière. C’est une vision, le général Delarme ( ?) disait fort bien : On choisit un épisode ou un groupe de personnages et puis on en fait un épisode, il y a le bon, il y a le mauvais, il y a l’excité et autres, il y a tout un schéma de construction qui s’impose pour le public. Est-ce que c’est notre affaire ? D’une certaine manière oui parce que cela contribue à faire une représentation. Mais dans la période même e la guerre d’Algérie ou de la Guerre d’Indochine, la question pourrait être de ceux qui ont été sur place et qui ont photographié, qui ont filmé. Nous n’avons pas ça pour la période de la Première Guerre Mondiale où on cherche à étudier ce qu’on vécu les combattants français et les combattants allemands d’après ce que l’on retrouve maintenant de ce qu’ils ont dit et écrits. C’est un peu ce que la thèse de Jauffret a pu faire avec mademoiselle Djamila, je ne sais plus comment, celle qui a interviewé, alors là, on a une approche qui n’est pas mémorielle totalement. Une approche de la représentation du moment. Elle a été avec le temps, quarante ans, sans doute un peu déformée, mais ça on y peut rien, il vaut mieux avoir cela que rien du tout. Tandis que la Guerre d’Indochine, moi j’ai été sensible au fait que ayez dit que l’image du côté du Vietminh était une image fabriquée par la propagande du Vietminh, il n’y avait pas la même chose du côté algérien, du côté du FLN, à mon sens, si j’ai bien compris en revanche c’était une sorte d’image inversée, les Français qui combattaient ne recevaient pas une image de propagande, semble-t-il, tandis que pendant que toute la guerre d’Algérie, la partie française a reçue de multiples, pas d’un seul organisme, dans le cinéma en particulier, une image quasi projeté de l’adversaire que représentait le FLN, encore ici une nuance, lorsque vous prenez les combattants à proprement dit, vous ne pouvez pas les mettre sur le même pied, en Indochine et en Algérie, du fait de leur recrutement, le nombre ne compte pas suffisamment, il n’y a pas d’appelés tandis qu’en Algérie, je suis certain qu’il y en avait, moi, des appelés, par conséquent leurs réceptions ne sont pas les mêmes que celle des gens qui ont pour métier de combattre, ils combattent là, vont ailleurs, ils ont été en Indochine, ils vont en Algérie, ils ont été ailleurs et certains sont allés ailleurs ensuite. Voyez vous, il y a des nuances de types méthodologiques, ici, qui, je crois seraient intéressantes à souligner. Évidemment, tout l’intérêt était de tracer un vaste ensemble, que je considère comme mémoriel plus qu’autre chose.

Benjamin Stora : Je discute un petit peu ce point de vue et je vais vous dire pourquoi. Ce n’est pas simplement mémoriel, ce que j’ai dit. J’ai analysé le matériel de propagande élaboré à l’époque, en 1957, pendant la Guerre d’Algérie. Ce n’est pas un matériel mémoriel. Quand j’ai travaillé sur ce que disais Hogard, Lacheroy principalement, les groupes d’officiers, etc. cela a été en 55, 56, 57, 60, cela n’a pas été fait dans l’après-coup. Or, votre remarque renvoi à quelque chose de plus vaste qui est : comment travailler sur les représentations entre deux adversaires, pour aller vite, dans une situation où d’un côté vous avez un État qui fabrique son appareil de propagande, de manière très sophistiquée, avec des officiers supérieurs très aguerris, très cultivés, je ne vais pas ici reprendre tout le matériel que j’ai analysé, notamment pendant la guerre d’Algérie, qui n’est pas du tout mémoriel, et comment mettre en regard le matériel du société rurale dont la plupart des combattants sont des analphabètes, même leurs officiers, enfin leurs officiers, leurs responsables de villages de Wilaya, de mintaka, de zone etc., qui savent plus le français que l’arabe, du point de vue de l’écriture ? C’est là le problème. J’ai essayé d’expliquer cette question-là, il y a le problème de la dissymétrie, du déséquilibre dans la formulation, la formation de la représentation de l’autre au moment même où l’histoire s’accomplissait, pas dans l’après-coup, pas dans la reconstruction mémorielle. J’ai essayé de le dire précisément. Et ce n’est pas le cas pour la Guerre d’Indochine, c’est cela qui est intéressant. C’est pour cela que votre remarque est intéressante. Dans le côté Guerre d’Algérie, ce déséquilibre dans la propagande est flagrant. Par exemple, dans la fabrication des images de la propagande, j’ai essayé de le dire aussi, 300 000 clichés ou 150 000 cliché, je ne sais plus, au moment où l’histoire se fabrique, pas après-coup. Quand vous allez aux archives de l’ECPAD, vous êtes dans une espèce d’océan d’images qui, à l’époque, sont véhiculées par la presse de l’époque. Ce n’est un secret pour personne de dire que Paris-Match reprenait pratiquement les clichés de photographes embarqués avec l’armée française. Ce n’est pas un mystère, on le sait. Moi, ce qui m’a frappé en regardant les images de l’ECPAD, c’est que la plupart des clichés de l’ECPAD on les retrouve dans Paris-Match. J’ai essayé d’expliquer cette anomalie avec les gens de Paris-Match, ils me disaient : eh bien oui, les photographes s’arrangeaient, ils pigeaient pour l’un et pour l’autre… en fait il y avait des accords qui existaient bien évidemment, c’est évident. Tout cela pour vous dire que l’équivalent du côté algérien n’existe pas ou très faiblement, à tel point que les Algériens dans leur reconstruction mémorielle d’aujourd’hui, réutilisent, voire même transforment, trafiquent les images françaises pour expliquer ce que c’est la torture par exemple. Vous savez, il y a eu un scandale qui a éclaté au musée du Moudjahid à Alger, en 2002, je crois, où en fait on avait exposé la photographie d’un soldat qui torturait un Algérien en fait c’était la photo d’un appelé qui dansait sur pick-up et qui avait été prise par lui-même… Tout cela pour vous dire à quel point il y a un déséquilibre dans la fabrication, dans la représentation en Algérie, pendant la Guerre d’Algérie. Donc, ce n’est pas simplement dans l’après-coup. Mais, par contre, en Indochine, ce que j’ai essayé de montrer, c’est que la question du Vietminhs, s’adossant à l’État Chinois, notamment à partir de 1950, c’est fondamental. On n’est pas du tout dans la même situation que pendant la Guerre d’Algérie. Les Indochinois, les Vietminhs, disposent d’un véritable appareil de propagande très sophistiqué, au moment même où l’histoire s’accomplit, pas dans l’après-coup. Le paradoxe de l’après-coup, c’est que c’est très pauvre. La représentation que donnent les Vietnamiens eux-mêmes de leur propre guerre, puisque j’ai vécu à Hanoï pendant deux ans, j’ai pu aller regarder les films vietnamiens qui ont été faits sur ce que l’on appelle la Guerre d’Indochine ou la Guerre américaine du Vietnam, c’est d’une pauvreté terrible. Il n’y a pratiquement rien alors que pendant la Guerre d’Indochine, voire même pendant la Guerre américaine, il y a un formidable appareil de propagande, qui ne témoigne pas de ce déséquilibre dont je parle à propos de l’Algérie. Ça, c’est intéressant à observer. C’est pour cela que votre remarque méthodologique est intéressante. C’est-à-dire que d’un côté vous avez, dans la Guerre d’Indochine, des appels à la désertion, des tracts, des brochures, des haut-parleurs, les images etc. Il y a tout un dispositif qui est mis en œuvre, qui est mis en place etc. Mais où trouve-t-on, l’équivalent de propagande du côté algérien, pendant la Guerre d’Algérie ? Il n’y a pas d’équivalent. J’ai cherché pour faire une exposition qui s’est tenue, en 2004, à l’Hôtel de Sully, j’ai cherché, j’ai traqué les photographies algériennes de cette guerre, pas françaises, c’est-à-dire prise par des Algériens. Or, vous savez, la plupart des photographies prises par des Algériens eux-mêmes, ont été récupérées par les soldats Français parce que c’était des photographies d’Algériens tués au combat. C’étaient des photographies où ils se prenaient entre eux au maquis pour les envoyer à leur famille, la plupart de ces photographies-là ont été récupérées sur les cadavres des Algériens et sont dans les archives de l’armée française. C’est-à-dire que les archives des Algériens, prises par eux-mêmes, on les trouve dans les archives de l’armée française. Vous voyez le problème. Le déséquilibre dans la fabrication de la représentation de l’autre, ce n’est pas la même chose la Guerre d’Indochine et la Guerre d’Algérie. À la limite, l’appareil de propagande français en Indochine est beaucoup plus faible. Et peut-être que c’est une leçon indochinoise que le renforcement de l’appareil de propagande, pendant la Guerre d’Algérie, du côté français. Ça, c’est une leçon indochinoise. C’est-à-dire que ceux qui ont fait la Guerre d’Indochine voudront en Algérie rectifier précisément cette faiblesse. Alors que quand vous regardez l’appareil de propagande vietminh pendant la Guerre d’Indochine, il est très consistant. C’est dans les archives, les textes, les traductions… par exemple sur la question des traductions, les Algériens ont du mal à trouver des traducteurs non pas en français mais en arabe parce qu’ils parlent plus ou écrivent plus le français que l’arabe. Donc, ils ont plus de difficultés à trouver des traducteurs, dans les populations rurales, pour s’adresser aux populations rurales, ce qui n’est pas le cas naturellement dans l’appareil de propagande du vietminh qui est infiniment plus fort, infiniment plus important.

C’est pour cela que votre remarque, dans les dispositifs de propagande au moment où l’histoire s’accomplit, est très intéressante. Ce déséquilibre est très important. Après, il y a les enjeux mémoriels bien sûr, il y a les reconstructions à posteriori, l’enjeu du cinéma, les expositions, les commémorations, ça, c’est très important. Les représentations à posteriori, il y a une guerre, mais elle s’est considérablement affaiblie, on est passé maintenant à la construction d’objets historiques, comment on le fait là ce soir. On a quand même dépassé, j’espère, ça.

cinquième intervenant parmi le public : Bonjour. Je voudrais remercier Benjamin Stora pour son exposé mais je reprendrai peut-être les critiques méthodologiques qui ont été posées parce que dès l’introduction, on a l’impression que le problème est un peu biaisé dans le sens où il y a, dans le cas de la propagande, la volonté de gagner les cœurs et les esprits, mais il y a aussi la volonté spécifiquement militaire de faire rentrer dans ce cadre-là la notion d’amis et d’ennemis. Donc, il y a une contradiction entre louer une société apaisée et le fait de désigner un ami et un ennemi de façon militaire, c’est-à-dire quand même là où l’anéantissement de l’autre est prévu. Donc, il y a ces éléments contradictoires, qui, à mon avis, mériteraient d’être relevés que cela soit pendant la Guerre d’Indochine ou pendant la Guerre d’Algérie. La périodisation aussi serait intéressante. Le corps expéditionnaire de Leclerc, quand il se retrouve en train de négocier avec les Vietnamiens, Ho Chi Minh lui parle de la Résistance. C’est un système de représentation qu’ils ont entre eux aussi et Leclerc certains secteurs de l’armée française vont le critiquer, sur ce plan-là, tellement que certains accuseront même qu’il y a eu un accident un peu étrange dans la disparition de Leclerc. Mais il y a là une petite difficulté de considérer la guerre comme étant le réceptacle de représentations spécifiques et après le jeu de la propagande dans le cas d’une action psychologique beaucoup plus large où l’enjeu c’est la population. Mais il faut à mon avis différencier ces deux critères. Par exemple, il y a des continuités entre l’Indochine et l’Algérie. Il y a le fait que l’ennemi c’est aussi un paysan. C’est le niah-koué d’un côté puis c’est le fellous de l’autre. Le fellagha est déterminé aussi comme étant un paysan. Il y a des continuités qui jouent et qui reposent pour l’essentiel aussi sur les représentations spécifiques de l’anthropologie coloniale. Je crois que là il y a une continuité dans le jeu des représentations qui mériterait aussi de figurer parce que quand on regarde les publications des 5ème bureau, elles reprennent pour l’essentiel une anthropologie coloniale qui commence déjà un peu à dater d’où les décalages, mais ça, vous avez parfaitement mis l’accent dans votre exposé. Enfin, dans le jeu des représentations mémorielles, aujourd’hui, la récente application de la loi de 1955, en 2005, a fait rejaillir toute une série de représentation parce que la loi commence, comme en Algérie, dans les territoires de l’Outre-mer et la loi n’a pas été modifiée. Il y a eu simplement un petit addendum en 2000 où les tribunaux militaires ne rentrent pas directement en jeu, mais le corps de la loi, le texte de la loi est resté le même et cela a produit encore une fois un rappel mémoriel à ce qui se passait pendant les événements de 55 et avec une mobilisation assez spécifique et un retour de tout un débat, y compris à l’intérieur de l’armée française, sur les dispositifs à appliquer en cas d’émeutes urbaines. On est encore en train de gérer la difficulté vu qu’il y a des lois, qui sont encore appliquées, de cette période-là. En tout cas, du point de vue méthodologique, je pense qu’il faut faire une périodisation plus nette des systèmes de représentations parce qu’ils changent assez rapidement pendant la Guerre d’Algérie et d’Indochine aussi.

Sixième intervenant parmi le public : Tu as évoqué, le problème de programmes de travail. Où est-ce que l’on est là-dessus ? Est-ce qu’avec les Vietnamiens maintenant il y a une possibilité de commencer des commissions mixtes d’histoire de « regards croisés » ? J’imagine qu’avec les Algériens cela doit-être extrêmement difficile dans les conditions actuelles.

Benjamin Stora : La question qu’il ne faut pas poser. Là, on n’est plus dans le registre de l’histoire mais du politique, encore que, c’est tellement étroit… Un mot quand même, puisqu’on n’a parlé du général Giap. Aujourd’hui, quand on rencontre le général Giap, comme cela a été mon cas, il rehausse le combattant français par rapport aux américains. C’est quand même très intéressant. Dans le jeu mémoriel, tous les généraux vietnamiens qui ont quand même un certain âge, entre 70 et 80 ans, pratiquement tous disent, nous avions affaire à des combattants, à des guerriers, à des soldats français qui étaient d’un grand courage parce qu’ils étaient au corps-à-corps, l’aspect physique, le corps-à-corps étant très important, alors que les Américains, nous les avons jamais vu. Ça, c’est très intéressant. Je voulais parler de ça aussi, j’en ai pas parlé, c’est-à-dire l’aspect de la visibilité ou de l’invisibilité de l’autre. La visibilité du combattant français pour le Vietnamien à posteriori, dans la construction d’aujourd’hui, est très forte alors que les Américains ont eu une guerre aérienne fondamentalement. Dans l’esprit des Vietnamiens d’aujourd’hui, la guerre américaine du Vietnam est une guerre aérienne. C’est-à-dire un combattant insaisissable, qu’ils ne connaissant pas. Donc, ça, c’est un élément sur lequel un jour il faudra travailler. Il y a plein de choses. Vous avez évoqué plus de trucs, sur le cinéma, sur les images, la finesse chronologique, naturellement qu’il faut mettre en œuvre… Tout cela, ce sont des choses, des chantiers ouverts. Sur les questions d’écriture commune d’histoire, c’est très compliqué parce qu’il faut dépasser effectivement l’écriture des histoires nationalistes. Dans les pays comme le Vietnam ou l’Algérie, le récit d’histoire est fondateur de récit national, j’allais presque dire du roman national. C’est fondamental. Pendant tout un temps, presque un demi-siècle, les récits de guerres de décolonisation, sont des récits auxquels on ne touche pas parce qu’il relève presque du sacré. Les œuvres d’historiens sont très difficiles, elles s’accomplissent généralement en exil, hors du territoire national. En Algérie, l’exemple le plus célèbre, c’es celui de Mohamed Harbi, qui a pu, le premier, déconstruire le récit officiel nationaliste pour donner à voir une réalité très différente ben sûr. L n’a pu faire cette déconstruction que parce qu’il était en France. Ça aussi, c’est une réalité. On a eu toute une phase d’affirmation nationaliste par un recours à un récit de guerre qui légitime la nation. À partir de là, c’est très difficile d’entrevoir une histoire commune. Est-ce que nous sommes sortis de la phase nationaliste ? Dans ces pays-là, personnellement, je ne le crois pas. Est-ce qu’en France on est prêts à sortir et à s’ouvrir à l’autre ? Personnellement, je ne le crois pas non plus. Je vais vous vous surprendre un peu mais je pense qu’au contraire en France nous sommes peut-être dans une phase de rétraction nationaliste, de réaffirmation d’identité nationale, de réaffirmation d’une histoire singulière, d’affirmation de principes originaux sur le plan historique. On est peut-être aussi là-dedans aussi en France, de manière plus sophistiquée, moins criante, moins visible parce que la France vieille nation, pays de traditions culturelles et d’histoire politique, je n’y reviens pas. le gros problème aujourd’hui, la grande difficulté aujourd’hui, c’est précisément d’essayer de mettre en place des commissions mixtes d’écriture commune parce qu’on est dans des rétractations nationalistes qui sont très, très forte, où chacun a besoin de dire : « Notre histoire, c’est un bloc. Vous la prenez comme un bloc ou vous la quitter. » D’un côté comme de l’autre, c’est cela la dimension centrale. Et dans cette bataille des représentations, les historiens sont au milieu. Ils disent : Eh bien non, écoutez, attendez, il faudrait peut-être voir le point de vue de l’autre, la représentation de l’autre, on verra un siècle et demi après, deux siècles… et ils sont là au milieu des frontières, soumis aux feux croisé en fait des récits nationalistes qui ne veulent pas précisément ces croisements. C’est pour cela qu’il faut saluer l’initiative du CEHD quand même. Voilà, merci.



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