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Anatomie de la mélancolie / Un deuil sans objet, avec Jean Clair

Transcription par Taos Aït Si Slimane d’une émission de France Culture ; « Les chemins de la connaissance », par Jacques Munier, émission du lundi 11 juin 2007, consacrée à l’« Anatomie de la mélancolie / Un deuil sans objet ».

Edito de l’émission indiqué sur le site de France Culture : « A l’occasion de la publication prochaine de l’ouvrage collectif dirigé par Jean Clair et Robert Kopp, De la mélancolie : entretiens de la Fondation des Treilles, chez Gallimard, Les Chemins reviennent en compagnie de spécialistes de l’histoire des arts et des lettres, de psychopathologie et d’un écrivain sur ce mal de l’âme tantôt appelé « nostalgie », « dépression », « spleen »…

Avec Jean Clair, écrivain, essayiste et historien de l’art. Il est commissaire de l’exposition « Mélancolie : Génie et folie en Occident », qui se tient à la Neue National Galerie de Berlin du 16 février au 7 mai.

Merci à tous ceux qui me signaleront les imperfections de cette transcription.

Jacques Munier : « Anatomie de la mélancolie », aujourd’hui « Un deuil sans objet », avec Jean Clair, écrivain et historien d’art. Jean Clair, bonjour.

Jean Clair : Bonjour.

Jacques Munier : La mélancolie, la condition de l’homme déchu qui garde le souvenir de ses origines divines, pour les Grecs, cette mélancolie s’apparente dès cette haute époque à une maladie de l’âme que l’on désigne comme une affection physiologique causée par la bille noire, c’est le sens précis de ce mot composé d’origine grecque. Mais à la Renaissance, Jean Clair, avec le passage du monde clos à l’univers infini et la perte de la position centrale de l’homme, la relecture aussi d’Aristote, en particulier de ses « Problemata XXX » sur l’homme du génie et la mélancolie, cet état d’âme va s’installer durablement comme le trait distinctif du tempérament et même la condition de l’artiste et du créateur. On se souvient, Jean Clair, vous aviez organisé une grande exposition consacrée à ce thème, donc, on va rentrer avec vous dans votre musée imaginaire de la mélancolie en essayant de repérer comme ça l’évolution d’un certain nombre d’archétypes. Alors, on peut commencer par une œuvre qui figurait dans votre exposition, une statuette en bronze de l’époque romaine qui désigne Ajax dans le moment de sa médiation, celle qui précédera son suicide.

Jean Clair : Oui, c’était même la première pièce sur laquelle on tombait, si je puis dire, quand on entrait dans l’exposition. C’était une des plus émouvantes et des plus belles. Pour moi, surtout une des plus significative parce qu’elle montrait d’emblée la permanence ou la très longue durée dans laquelle ce phénomène mystérieux et encore inexpliqué aujourd’hui, qu’on appelle mélancolie, s’inscrivait. Tout comme la dernière pièce de l’exposition était cet énorme géant en fibres de verre, sculpté par l’artiste américain Mueck, exactement dans la même position, prostré dans un coin, l’air vague, l’air perdu, prêt aussi à sauter sur celui qui passerait près de lui, donc assez menaçant. Et donc, cette permanence, à travers 2500 ans, de la même attitude, de la même posture, de la même affection de l’âme, ou de la même maladie psychique, était très saisissante dans la mesure où il y a eu énormément d’études sur la mélancolie, particulièrement dans l’histoire de l’art, la mélancolie est une espèce de fil d’or pour étudier l’iconographie de l’art en Occident, mais au fond on s’était souvent limité à l’étudier, je pense à Panofsky en particulier, pendant son âge d’or, qui est le XVe - XVIe siècle, sans trop oser aller plus loin et surtout sans trop oser aller en-deçà. Or, là, ce qui moi me semblait passionnant c’était de montrer cette extraordinaire continuité, sans aucune solution depuis les débuts de la pensée grecque jusqu’à aujourd’hui avec cette espèce de lieu commun, de topos, de la posture mélancolique dans l’homme prostrée, assis, avec cette fameuse main gauche vers la mâchoire, la tête penchée, légèrement inclinée vers la gauche, la mâchoire posée sur la main gauche de façon à laisser la main droite libre de travailler, d’écrire de composer, de peindre, puisque la mélancolie est profondément liée à la création.

Jacques Munier : On va y revenir bien sûr, dans le cas d’Ajax, Jean Clair, la main gauche est posée sur son sabre. On ne le voit pas.

Jean Clair : La main gauche est posée sur son épée effectivement avec laquelle l’instant d’après, qui a d’ailleurs été aussi représenté très souvent dans la peinture à vase grecque, il va se précipiter, après l’avoir plantée dans le sol, et se tuer. Donc, l’instant du petit bronze, c’est l’instant d’avant, de la méditation sur sa mort prochaine et sur un suicide. C’est même, je crois, une des toutes premières méditations sur le suicide qu’on trouve dans l’art antique. C’est le moment où Ajax est sur le bord du rivage, c’est au matin, il se réveille du sommeil dans lequel Athéna l’a plongé, qui est en même temps un sommeil de folie,…

Jacques Munier : Un sommeil générateur de monstres.

Jean Clair : De monstres, mais là, de monstres néanmoins qui prennent la forme d’un troupeau de bétail qu’il a exterminé pendant sa crise de folie qu’Athéna a provoquée en lui. Et quand il revient à la raison, au petit matin, le retour à la raison c’est le retour à la mort. Donc, il y a, là, une espèce de raccourci saisissant entre l’hyper lucidité, l’hyper conscience de l’éveil à la raison et la conscience de soi-même comme individu mortel et destiné à mourir dans les secondes qui vont suivre, et à mourir de sa propre main dans une espèce d’auto dévoration, d’autophagie, d’autodestruction qui est aussi un des traits propres, caractéristiques de la mélancolie.

Jacques Munier : Vous avez employé un mot important, Jean Clair, qui fait référence à un élément archétypique de l’épisode qui précède justement son réveil, c’est-à-dire cette espèce de massacre perpétré au milieu d’un troupeau de brebis, qu’il prenait d’ailleurs pour des ennemis dans son délire. Il y a une relation très forte, dès l’Antiquité on la voyait, entre cet état mélancolique et l’anthropophagie, en tout cas la violence extrême…

Jean Clair : Animale, bestiale, qu’on retrouvera par la suite dans des phénomènes qu’on a moins l’habitude de lier à la mélancolie, comme ce qu’on a appelée, au Moyen-âge, la melagkholia, la folie-louvière,…

Jacques Munier : Le loup, le loup-garou.

Jean Clair : Le loup-garou dans les campagnes qui correspond dans l’imagination populaire, rustique des simples, des pauvres, à ce que sera la figure de Cronos, le Saturne dévorateur de ses enfants. Donc, vous avez là, une espèce d’image très forte empreinte à la fois, dans les milieux cultivés, lettrés, celle de Saturne dévorateur de ses enfants et dans les couche populaires, des pauvres, des troupeaux des enfants de Saturne, l’image de l’homme-loup, de l’homme très proche de la bestialité qui vient dévorer, lui aussi, les enfants, une espèce de phénomène de cannibalisme primitif qui survivra dans les campagnes. On brûlera les sorciers ou les gens convaincus de folie louvière jusqu’en 1630. Donc, là aussi, on est sur une très, très longue durée.

Jacques Munier : On en voit évidemment les retombées, plus tard, dans le XVIIIe siècle, avec l’œuvre de Goya.

Jean Clair : Effectivement.

Jacques Munier : Cronos dévorant ses enfants.

Jean Clair : Goya reprend, si je puis dire, les deux degrés de la lycanthropie,…

Jacques Munier : Saturne étant la version latine…

Jean Clair : Saturne étant la version latine de Cronos.

Jacques Munier : Le Titan.

Jean Clair : L’image de Saturne qu’il peint dans ses dernières années, quand il est reclus dans la fameuse maison du Sourd, et cette figure gigantesque, monstrueuse d’un Saturne, d’un colosse dévorant ses enfants, et en même temps ce qu’on oublie c’est que Goya peint très souvent, à deux reprises au moins, plus souvent en fait dans ses dessins, des dessins de cannibalisme ou d’anthropophagie qui relèvent, comment dire, de la même sphère d’obsessions et de fantasmes profondément mélancoliques.

Jacques Munier : Goya, dont on sait qu’il était lui-même un grand mélancolique.

Jean Clair : Oui qui a été soigné, en Louvoie, à la fin de sa vie. Soigné par son médecin, il est dans la pose classique totalement mélancolique et l’un de ses plus proches amis, c’était Jovellanos qui était un ministre de la Cour espagnole mais aussi un très grand lettré, un poète, un écrivain et un philosophe. Il a fait un admirable portrait de Jovellanos qu’il peint évidemment dans la posture mélancolique, la main gauche à la mâchoire et la main droite posée sur un livre.

Jacques Munier : Cette image de la dévoration renvoie d’ailleurs aussi au fait, on va le voir d’ailleurs notamment avec le modèle de l’acédie, le type humain qui est associé, comment dire, à cette affection est celle d’un homme dont le cœur justement est complètement dévoré, et absent.

Jean Clair : Oui, l’acédie, puisque vous y faites allusion, c’est non seulement la paresse du cœur, comme on traduit un peu lâchement, c’est vraiment l’absence même du cœur, c’est l’impossibilité littéralement de pouvoir aimer. C’est une espèce de réclusion en soi qui est déjà le seuil de l’auto dévoration, un repliement sur soi tel qu’il exclu toute possibilité d’aller vers les autres, et en particulier évidemment quand il s’agit d’un moine dans son désert, puisque c’est là que l’acedia née, dans la pensée occidentale, l’incapacité d’aller vers Dieu. C’est vraiment se couper de Dieu.

Jacques Munier : Puis, il y a ce lien avec Saturne qui est très fort dans toutes les images et les figures des mélancoliques qui était d’ailleurs évident pour les hommes de l’Antiquité et du Moyen-âge dans la cosmologie qu’ils avaient, le système cosmologique qui était le leur.

Jean Clair : C’est très compliqué parce que cette figure de Saturne apparaît assez tardivement dans la pensée médiévale et elle vient apportée par les traductions arabes des manuels antiques d’astronomie et d’astrologie, et selon ces manuels antiques effectivement, Cronos, Saturne, la planète est une planète très ambivalente comme tout ce qui touche à la mélancolie, il y a toujours les deux aspects extrêmes, d’être à la fois une planète qui apporte le malheur, qui est funeste et en même temps une planète qui étant la plus haute dans la ciel et la plus lointaine de la terre, étant la plus haute c’est aussi, si je puis dire, la plus noble et la plus désirable, la plus marquante…

Jacques Munier : C’est aussi la plus éloignée.

Jean Clair : C’est la plus éloignée de nous, puis évidemment elle a cette couleur de plomb caractéristique qui fera que le plomb sera désormais le métal lié à la pesanteur saturnienne, à la mélancolie qui se lie aussi à toutes ces idées, comment dire, presque psychomotrices qui fait que si l’on est mélancolique on ait du mal à se mouvoir, à bouger, à se lever, à penser.

Jacques Munier : La lenteur.

Jean Clair : C’est le monde de la lenteur.

Jacques Munier : Comme disait Raymond Klibansky, le co-auteur avec Erwin Panofsky, de ce grand livre, dont nous auront peut-être le temps de parler Jean Clair, « Saturne et la mélancolie », un livre donc qui a toute une histoire lui aussi finalement, arrêté, interrompu par la guerre, le nazisme, etc.

Jean Clair : Repris effectivement, publié tardivement, traduit très tardivement...

Jacques Munier : On prête à Raymond Klibansky, cette explication, en termes un peu astrologique, Saturne ralentit tout.

Jean Clair : Voilà, c’est ça. C’est une planète extrêmement lente, puisqu’elle est la plus lointaine de nous, elle exerce une influence d’ankylose, de paralysie, de catatonie, si je puis dire. Le mélancolique selon la nosographie actuelle est un être dont les pensées sont ralenties. Les mouvements même sont ralentis.

Jacques Munier : Jean Clair, vous avez employé un mot important d’acédie, l’acedia une forme extrême de la mélancolie, c’était, on peut la considérer ainsi, une sorte de maladie professionnelle chez les ermites et chez les moines. En tout cas on a beaucoup de textes qui essayent de prévenir ce grave risque. En voici un bon exemple avec cet auteur du IVe siècle, Evagre le Pontique, qui est connu aussi pour être l’auteur de « le traité pratique », qu’on appelle aussi, « Le moine ». En voici donc un extrait.

Le démon de l’acédie, qui est également appelé démon méridien, est plus pesant que tous les autres démons. Il s’attaque aux moines vers la quatrième heure et encercle son âme jusqu’à la huitième heure. Il commence par faire que le soleil semble ne pouvoir se déplacer qu’à peine, ou pas du tout donnant ainsi que la journée a cinquante heures. Ensuite, il force à regarder sans cesse vers les fenêtres et à fuir la cellule, à fixer le soleil pour voir de combien il est encore loin de la neuvième heure, à regarder ci et là si l’un des frères… En outre il engendre la haine envers le lieu, envers le genre même de vie qui y est menée et envers le travail des mains. Il suggère que la charité a cessé chez les frères et qu’il n’y a personne pour le consoler. S’il se trouve que quelqu’un a chagriné le moine en séjour, le démon ajoute aussi cela pour augmenter la haine. Il l’amène aussi au désir d’autres lieux, dans lesquels on peut facilement trouver ce dont on a besoin et d’exercer un métier plus facile, qui marche mieux. Et il ajoute que plaire au seigneur ne dépend pas du lieu. On peut adorer partout le Divin, dit-il. Il ajoute à cela le souvenir des parents, de la vie d’auparavant. Il représente que la durée de la vie est longue et met sous les yeux les peines de l’ascèse. Comme on dit, il fait jouer tous les mécanismes pour que le moine abandonnant la cellule s’enfuie du stade. Ce démon n’est suivi d’aucun autre dans l’immédiat. Après le combat, une disposition digne du désert et une joie inexprimable lui succède dans l’âme.

Jacques Munier : Voilà donc, un extrait d’Evagre le Pontique qui met l’accent sur le démon de l’acédie, qui est aussi, dit-il, appelé démon méridien, c’est-à-dire le démon de midi. Voilà, le risque d’être visité par ce démon dans la médiation.

Jean Clair : C’est très étonnant, dans la liste de ce qu’Evagre appelait les logismoi, les pensées mauvaises qui assaillent l’ermite, le solitaire, l’acédie arrive au sixième rang. Ce n’est pas la chose la plus,... à supposer qu’il y ait une hiérarchie dans cette déclinaison des logismoi. Ce qui me frappe quand j’entends ce texte c’est évidemment, comment dire, une description phénoménologique, pourrait-on dire, tellement précise et tellement juste, qu’elle anticipe et on pourrait la reprendre dans la phénoménologie contemporaine de la psychiatrie. Il y a des pages dans Tellenbach sur le sens du temps chez les mélancoliques, le fait que le soleil devient fixe, que les heures ne passent plus… Ce qu’Evagre appelle l’évagation magnetis ( ?), c’est en fait, comment dire, l’incapacité sur une chose, la perpétuelle évaporation des idées,… taedia vitae

Jacques Munier : La haine du lieu.

Jean Clair : C’est vraiment des traits que la phénoménologie de la psychiatrie aujourd’hui même reprendra sans savoir peut-être les sources très lointaines des pères spirituels. De l’église au IVe siècle. Ça, c’est très frappant.

Jacques Munier : Alors, cette question, Jean Clair, a donné lieu à une thématique extrêmement riche dans l’histoire de la peinture, c’est toutes les déclinaisons, disons, de Saint-Antoine dans l’histoire de la peinture.

Jean Clair : Oui, qui est un thème qui arrive un peu tardivement, si je puis dire. C’est plutôt vers la fin du XIVe

Jacques Munier : Fin du Moyen-âge.

Jean Clair : Au moment où l’acédie tend à disparaître précisément à la fois du vocabulaire religieux et aussi de la sensibilité pour être remplacée par l’autre mélancolie qui est celle à laquelle Dürer donnera les traits les plus aimables.

Jacques Munier : Elle a une connotation très, très négative au Moyen-âge, l’acédie.

Jean Clair : Oui, elle est très, très négative. C’est vraiment un péché mortel. C’est un péché mortel qui vous empêche d’accéder à la contemplation divine. Comment dire, c’est vraiment le péché contre soi-même et contre autrui, contre Dieu, le créateur… Et ce qui est évidement frappant, c’est que ces tentations de Saint-Antoine qui sont des espèces de déluge d’images, d’images tantôt monstrueuses et tantôt délicieuses, à la fois des insectes horribles ou des femmes délectables, arrivent dans la vacance d’un psychisme au milieu du désert. Comme si vraiment se créait-là une espèce de dépression extraordinaire, une vacance de l’esprit, qui au lieu d’attirer la félicité divine attire la multiplicité des biens matériels. Et peut-être qu’on pourrait aller au-delà même de cette iconographie de Saint-Antoine, qui est assez connue, cette espèce de nuée d’insectes, d’animaux,…

Jacques Munier : On pourrait penser à Jérôme Bosch.

Jean Clair : Jérôme Bosch, Cranach et chez d’autres… vérifier qu’à peu près dans toute l’imagerie de la mélancolie vous avez cette espèce d’embarras, si je puis dire, de richesse…

Jacques Munier : D’embarras d’objets.

Jean Clair : D’embarras d’objets mais de richesse surtout, qu’on va retrouver dans les cabinets de curiosités, dans les intérieurs des princes de ce monde, chez Rudolph de la Prade en particulier, comme si les objets, à partir du XVIe siècle, les richesses, les tableaux, les fourrures, les parfums, les pierres précieuses devenaient des remparts contre la mélancolie. Et ça va se retrouver par la suite, Flaubert évidemment va être l’un de ceux qui le plus méditer sur cette espèce d’engorgement de la pensée, d’engorgement du monde par les choses.

Jacques Munier : Dans cette déclinaison du thème on a évoqué Jérôme Bosch, Lucas Cranach et d’autres, je ne voulais quand même pas oublier une œuvre que vous aviez exposée dans la grande exposition sur la mélancolie, Jean Clair, c’est une œuvre étonnante d’Otto Dix, le peintre Allemand des années
20, précurseurs de l’expressionnisme, et puisque vous évoquiez les créatures, là, on a les deux versants. On a une femme très belle, qui se présente et puis, on va dire, sa version monstrueuses, avec une espèce de reptile qui a une tête de…

Jean Clair : C’est un sexe féminin, disons-le, c’est même une représentation assez physiologiquement discernable.

Jacques Munier : C’est assez claire.

Jean Clair : Dix était assez, comment dire,... plusieurs fois il a représentée cela. L’avarice, on la voit pas très bien, qui est peint sur bois, à l’ancienne, des 7 péchés capitaux vus selon Otto Dix, et la colère est représenté par un petit bonhomme à moustache.

Jacques Munier : Qui ressemble à Hitler.

Jean Clair : Qui est évidemment Hitler.

Jacques Munier : Ce n’est pas la colère, c’est l’envie.

Jean Clair : C’est l’envie.

Jacques Munier : C’est l’envie et la colère est juste derrière.

Jean Clair : Juste derrière, c’est ça, c’est l’invidia exactement, qui est encore...

Jacques Munier : Juchée sur le dos de l’avarice.

Jean Clair : Je vois que vous avez le tableau dans les yeux. Exactement, et à la place du cœur, il a un trou effectivement. Donc, Dix reste extrêmement fidèle à l’ancienne iconographie, en particulier germanique et rhénane.

Jacques Munier : Alors, l’acédie, puisque c’est la figure avec ce cœur manquant, est représentée par Otto Dix, dans les 7 péchés capitaux, renvoie, on peut clore le chapitre par cette référence étymologique à...

Jean Clair : Oui, sans laquelle on ne comprend pas tout à fait ce qu’est l’acédie puisque le mot a disparu du vocabulaire aujourd’hui, y compris du vocabulaire le plus récent de théologie, ce qui est assez étonnant. Mais, on trouve le mot chez Homère dans l’Iliade. Il est composé, c’est un mot très simple, d’un « a » privatif et acédia, qui est le soin…

Jacques Munier : Le soin rendu au...

Jean Clair : Le soin rendu aux morts en particulier. C’est-à-dire que l’acédie c’est l’absence de soin rendu aux morts. C’est la négligence envers les morts. C’est l’incurie vis-à-vis des morts. C’est-à-dire l’incurie vis-à-vis de ceux qui nous ont précédés, ou de ceux qui nous précèdent immédiatement, l’incurie vis-à-vis de la mémoire et par conséquent, comment dire, dans le monde Antique c’est déjà la faute capitale. Ajax est privé de funérailles parce qu’il s’est suicidé, Hector sera trainé aux pieds des murailles chez Racine. Donc, c’est la punition extrême le fait que le mort ne reçoit pas la sépulture à laquelle il a droit et qu’il est laissé comme ça comme un cadavre abandonné. Or, ces traits de la négligence, d’incurie, vis-à-vis des morts sont des traits récurrents, rémanents dans la civilisation actuelle. Une civilisation qui se dit extraordinairement positive, joyeuse, euphorique et autre qui en fait montre vis-à-vis des cadavres, vis-à-vis de la mort, vis-à-vis du corps, vis-à-vis des autres une telle incurie, une telle négligence que je pense que c’est une civilisation profondément acédiaque dont le côté joyeux, jovial n’est qu’un masque perpétuellement déplacé...

Jacques Munier : On va retrouver, Jean Clair, des accents de cette étymologie antique du mot acédie dans des accents, le son de cette cloche fêlée dû à Charles Baudelaire, le poète du spleen, mais qui nous donne, ici, un sonnet étonnant.

La Cloche fêlée
 
II est amer et doux, pendant les nuits d’hiver,
D’écouter, près du feu qui palpite et qui fume,
Les souvenirs lointains lentement s’élever
Un bruit des carillons qui chantent dans la brume.
 
Bienheureuse la cloche au gosier vigoureux
Qui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante,
Jette fidèlement son cri religieux,
Ainsi qu’un vieux soldat qui veille sous la tente !
 
Moi, mon âme est fêlée, et lorsqu’en ses ennuis
Elle veut de ses chants peupler l’air froid des nuits,
II arrive souvent que sa voix affaiblie
 
Semble le râle épais d’un blessé qu’on oublie
Au bord d’un lac de sang, sous un grand tas de morts
Et qui meurt, sans bouger, dans d’immenses efforts.

Jacques Munier : Voilà une expression…

Jean Clair : Acédiaque.

Jacques Munier : Acédiaque.…

Jean Clair : S’occuper des morts.

Jacques Munier : Mon âme est fêlée est lorsqu’elle chante c’est comme le râle épais d’un blessé qu’on oublie.

Jean Clair : C’est très beau. D’ailleurs on pourrait ajouter que dans la gravure de Dürer, La mélancolie, vous avez dans l’angle supérieur droit une cloche et je suis à peu près convaincu que Baudelaire avait vu cette petite cloche. Pas petite d’ailleurs, c’est une assez grande cloche, au-dessus du carré magique, qui ne sonne plus les heures puisqu’elle est fêlée.

Jacques Munier : Il y a une extraordinaire permanence, Jean Clair, des conventions iconographiques, des symboles qui se répondent l’un à l’autre dans cette histoire de la mélancolie. Alors, le tableau du Dürer, on peut en parler, est un bon exemple.

Jean Clair : Oui, tout à l’heure on disait effectivement que la figure mélancolique très tôt, Ve siècle avant notre ère, prend déjà sa posture caractéristique. Mais par la suite, cette figure va sans arrêt s’enrichir, se compliquer, se complexifier et peut-être la plus complexe, la plus riche et la plus saisissante c’est la gravure de Dürer, en 1514, que tout le monde peut-être a sous les yeux et qui a soulevé mille et mille interprétations qui sont parfois contradictoires les unes avec les autres mais qui n’empêche en rien le trouble profond dont on est saisi quand on regarde cette gravure. On a cette femme, cette jeune femme qui est aussi un ange, assise dans un coin,

Jacques Munier : Les ailes à demi déployées.

Jean Clair : Les ailes à demi déployées, la main gauche à la mâchoire, la main droite tenant un compas inemployé, tout autour d’elle des instruments de mesure de l’espace et du temps, des outils, des équerres, des rabots, des scies, des instruments de mesure du temps, on parlait de la cloche tout à l’heure, il y a un sablier, une balance qui mesure aussi les poids… Donc, on est là devant un monde qui selon la théologie est effectivement régi par Dieu, « numere et pondere », par le nombre et par le poids, et par la mesure. Et comme il y a, très, très étonnante, au milieu de cette gravure, pas au milieu mais sur la gauche, le fameux polyèdre irrégulier, c’est à la fois une évocation des solides platoniciens mais c’est un solide qui n’est pas régulier. Il est irrégulier. Donc, c’est une espèce de stéréométrie extrêmement difficile à construire...

Jacques Munier : Qu’on a essayé d’ailleurs...

Jean Clair : Qu’on a essayé de reconstruire effectivement, et qui fait que Panofsky justement, dont on parlait tout à l’heure, a dit, je crois assez justement, que la figure de la mélancolie chez Dürer était, comment dire, au croisement de l’ancienne acédia médiévale, c’est-à-dire la torpeur, la paresse, l’ennui, l’incapacité de travailler, c’est la raison pour laquelle tous ces outils sont là, autour d’elle abandonnés, sans usage, donc un type médiéval, comment dire, religieux, spirituel et d’un autre côté une qualité, une vertu qui elle se réfère au monde nouveau dans lequel on entre, de la Renaissance, qui est l’esprit de géométrie. Cet ange est à la fois celui qui contemple un monde qu’il pourrait ordonner, mesurer, calculer, peser grâce à tous les instruments qu’il y autour et qui en même temps mesure la vanité de ce travail puisque au-delà de ce monde mesuré, nombré, pondéré, vous avez un monde qui est celui de l’incertitude et qui est livré à la volonté de Dieu. En particulier marqué, ici, par l’apparition d’une comète, or à l’époque, au début du XVIe, on ne sait pas encore calculer l’apparition des comètes, la trajectoire des comètes, donc c’est une catastrophe qui ne relève plus de l’ordre de l’ingéniosité humaine. Tout comme l’inondation, puisque ce paysage dans lequel elle s’inscrit est un paysage qui est lentement envahi par l’eau.

Jacques Munier : Alors, il y a aussi, on l’a relevé, à la ceinture de ce personnage angélique, les clefs et la bourse. Vous faisiez allusion à la richesse, les clefs c’est le pouvoir…

Jean Clair : C’est à la fois le pouvoir et c’est en même temps, mêlé à la bourse, l’avarice. Or, effectivement, le mélancolique est souvent décrit comme un personnage avaricieux, c’est quelqu’un qui se garde, qui se contient, qui ne donne pas, qui ne s’ouvre pas. C’est quelqu’un qui essaye de se garder, se garder au prix de se manger lui-même.

Jacques Munier : Puis, il y a évidemment, tous les symboles de la crucifixion, des outils, tenailles et marteau, les clous.

Jean Clair : On peut effectivement avoir cette interprétation, c’est une autre interprétation qui n’est pas contradictoire avec la première, qui fait que cet ange prostré est aussi une figure du Christ, ce qu’on appelait à une époque…

Jacques Munier : Le Christ de douleur, l’homme de douleur.

Jean Clair : Le Christ de douleur qui subi sa passion aussi longtemps que les hommes pécheront, c’est-à-dire pour un bon bout de temps encore. Qui est représenté à peu près dans la même position par Dürer lui-même dans un tableau extrêmement étonnant où le Christ est représenté en homme de douleur, prostré, mélancolique, avec tout autour de lui les instruments de la passion qui sont les mêmes que ceux de cette gravure : les cloues, le marteau, les arma christi, comme on les disait.

Jacques Munier : Oui, vous en aviez montré un d’ailleurs, un très beau, une représentation du Christ en homme de douleur, donc mélancolique.

Jean Clair : Oui, c’est ça, dans la posture mélancolique.

Jacques Munier : Et ça, bien évidemment, c’est une iconographie qui n’est pas très fréquente dans la représentation de Jésus.

Jean Clair : En fait, elle a été très fréquente au début du XVIe siècle en particulier dans les cercles mystiques de la Rhénanie, mais c’est peut-être aller trop loin pour notre sujet.

Jacques Munier : Merci, Jean Clair, je rappelle que vous êtes écrivain, historien de l’art, directeur du musée Picasso…

Jean Clair : Ancien.

Jacques Munier : Vous venez de publier avec Robert Kopp, « De la mélancolie : entretiens de la Fondation des Treilles », Ed. Gallimard (2007) et vous aviez dirigé l’ouvrage « Mélancolie : génie et folie en Occident », vous aviez donné d’ailleurs plusieurs contributions dans ce grand catalogue de l’exposition au Grand Palais, un ouvrage publié chez Gallimard, et je signale également un livre plus personnel, « Lait noir de l’aube », chez Gallimard également, dans la collection « L’un et l’autre », un ouvrage également consacré à la mélancolie.


Des livres à découvrir, indiqués sur le site de l’émission :

- Jean Clair, Robert Kopp, « De la mélancolie : entretiens de la Fondation des Treilles », Ed. Gallimard, 2007.

Présentation de l’éditeur : Les textes réunis par Jean Clair et Robert Kopp sont des réflexions de spécialistes de l’histoire des sciences, arts et lettres, de médecins, de psychiatres, sur la mélancolie, lors de l’exposition Mélancolie : génie et folie en Occident. Ils s’interrogent sur cet état dans la médecine grecque, sa métamorphose au Moyen Age, à l’âge élisabéthain, sa transformation en spleen à l’âge des Lumières et du romantisme, en maladie mentale à l’époque moderne.

- Jean Clair (dir.), « Mélancolie : génie et folie en Occident », Ed. Réunion des musées nationaux / Gallimard, 2005.

Catalogue de l’exposition Mélancolie : génie et folie en Occident présentée au Grand Palais, à Paris, du 13 octobre 2005 au 16 janvier 2006.

Sommaire :

I- La mélancolie antique

II- Le bain du diable. Le Moyen Age

III- Les enfants de Saturne. La Renaissance

IV- L’anatomie de la mélancolie. L’âge classique

V- Les Lumières et leurs ombres. Le XVIIIe siècle

VI- La mort de Dieu. Le romantisme

VII- La naturalisation de la mélancolie

VIII- L’Ange et l’Histoire. Mélancolie et temps modernes

- Jean Clair, « Lait noir de l’aube », Ed. Gallimard, 2007.

Jean Clair : Le mot « acédie » a disparu des dictionnaires, même des dictionnaires de théologie. Cette forme aiguë de la mélancolie affectait surtout les anachorètes, qui, succombant à l’ennui et à la paresse, au fond des déserts, étaient la proie d’horribles tentations. L’homme moderne, condamné à vivre dans le grand désert d’hommes, connaît toujours la dépression mais non plus son nom premier.

Pourtant, chez Homère, l’acedia, avec son a privatif, c’est, à l’origine, la négligence, l’oubli du soin que l’on doit aux morts, le fait de les laisser sans sépulture, l’indifférence, l’oubli de ceux qui nous ont précédés. Il en résulte de grands désordres dans la cité.
Notre époque qui a chassé le mot « acédie » de ses dictionnaires et qui en a oublié le sens, est cependant, dans sa propre dénégation, une époque acédiaque.



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