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Attention chutes de pierres

Nouvelle de Bernard Millot [1]


L’histoire, les personnages et les situations de cette nouvelle sont totalement imaginaires. Toute ressemblance avec des personnes réelles ou des situations ayant existé ne serait que pure coïncidence.

Attention chutes de pierres

Pierrick étira ses jambes. La chaise en plastique dur commençait à lui faire mal aux fesses. Décidemment les commissariats continuaient à manquer de moyens y compris pour le mobilier. Et pas que pour le mobilier d’ailleurs. Pierrick regarda de nouveau les murs écaillés, le revêtement de sol gondolé et les portes noires de crasse autour des poignées. Il n’y avait que la salle d’accueil à l’entrée qui paraissait fringante, look moderne, design contemporain avec des agents en uniformes impeccables, presque aimables quand il avait montré sa convocation à une jeune fliquette pomponnée à la « Britney Spears » :

- « Le bureau de l’inspecteur Madec est au fond du couloir à gauche. Il y a une petite salle d’attente. Vous attendez là svp. On viendra vous chercher ».

Et depuis deux heures maintenant, il était là à attendre qu’on veuille bien le recevoir.

Il y avait déjà deux personnes quand il était entré dans cette salle : Jérôme Garon, conseiller technique à la direction générale et Lucette Coquillard, la chef du département « Com. Interne ». C’est elle qui avait été chargée d’informer l’ensemble des salariés de la Cité des sciences de l’accident de Pierre Lepointu survenu avant-hier.

Un « flash » envoyé à l’ensemble du personnel sur la messagerie interne disait les choses de manière succincte :

« Direction Générale

Communication Interne

Lundi 3 juin

Un dramatique accident vient de toucher brutalement la Cité des sciences. Aujourd’hui vers midi, pour une raison encore inconnue, une rambarde garde-corps de la passerelle ouest s’est détachée, précipitant notre collègue Pierre Lepointu, directeur du développement des affaires scientifiques extérieures dans le vide.

Les services de sécurité sont intervenus immédiatement. Pierre Lepointu a été transporté à l’hôpital Necker dans un état jugé extrêmement grave. Une enquête a été ouverte.

Nous vous tiendrons informés de l’évolution de sa situation.

Pour assurer le bon fonctionnement de la DASE, Christelle Radit est nommée « directeur par intérim » à partir d’aujourd’hui. »


Voilà. Cinq lignes de « Flash info ». Cinq lignes reprises presque immédiatement d’ailleurs dans la presse : le Parisien, Libération, le Figaro. Rien de plus. Pas de radio. Encore moins de télé. Pas assez spectaculaire pour eux. Il aurait fallu que Pierre Lepointu tombe au moins de la Tour Eiffel… et encore !

Et il était là depuis deux dans cette salle complètement glauque à attendre son tour. Pas de distributeur d’eau ou de café. Des toilettes douteuses « sans papier » (ça l’avait fait sourire la première fois qu’il y était allé parce que, dans un commissariat, des toilettes « sans papier », bon). Depuis, il y était retourné deux autres fois, plus pour passer le temps que par nécessité réelle. Et puis la chasse d’eau ne marchait pas très bien. Il fallait attendre au moins un quart d’heure avant de pouvoir la réutiliser. Les chasses d’eau avaient toujours été une de ses obsessions. Il trouvait ce système vraiment ingénieux et aurait aimé connaître son inventeur : Etait-il grec ? Etait-il romain ? Il faudrait qu’il cherche ça sur internet quand toute cette histoire serait terminée.

Quand il était arrivé ici, Jérôme Garon et Lucette Coquillard l’avait salué poliment II leur avait répondu courtoisement, comme l’exigeait sa fonction de psychologue au sein de l’équipe de la DASE, mais assez froidement. Il n’avait jamais entretenu de rapports très chaleureux avec ces deux là qu’il considérait comme des jeunes loups aux « dents qui rayent les parquets ». Et puis les circonstances et le lieu ne prêtaient pas vraiment à sympathiser. Ça 1’amusait d’imaginer la même rencontre avec eux dans une salle d’attente de toubib ou de dentiste ou même d’avocat, en train de se raconter les raisons de leur présence commune Mais ici, a part « bonjour », il n’avait rien dit de plus.

D’ailleurs, il préférait ne rien dire et en dirait le moins possible y compris à cet inspecteur Madec.

En tant que psychologue, il connaissait bien l’importance des mots et il s’en méfiait pour lui-même. Il était d’ailleurs devenu très fort en « dissimulation » de ses propres émotions « C’est une déformation du métier », se plaisait-il à dire quand on le lui faisait remarquer. Il travaillait avec Pierre Lepointu dans cette « DASE » depuis six ans. Il avait été embauché pour compléter les compétences des autres scientifiques qui étaient plutôt des spécialistes des sciences dites « dures ». « Vous, vous apporterez un peu de douceur à nos activités et à nos démarches » lui avait dit Pierre Lepointu en l’embauchant. Et c’est ce qu’il faisait en s’occupant de toutes les négociations avec les partenaires extérieurs.

En tout cas, il se méfiait des mots et ne devait, à aucun prix, laisser échapper quelque chose qui puisse évoquer une autre piste que celle de l’accident.

« Le garde-corps ». Il sourit. C’est vrai qu’il avait été lui-même étonné de constater la facilité avec laquelle on pouvait dévisser les vis de maintien des garde-corps de cette passerelle Les vis étaient situées à la base des panneaux de garde-corps. Elles n’étaient ni collées ni sous rondelles éventails. Il avait supposé qu’elles avaient été serrées au pneumatique et que les différences de températures été hiver, plus les vibrations, les avaient débloquées. Toujours est-il qu’il avait pu les desserrer facilement en ayant simplement enveloppé les mâchoires d’une pince multiprises avec un chiffon pour éviter de marquer les têtes.

La première fois qu’il s’en était aperçu, c’était il y a environ six mois, quand en regardant machinalement par-dessus un garde-corps, il avait vu que deux vis étaient dévissées de plusieurs tours. Deux vis sur dix !

Evidemment, il n’était pas possible de s’en rendre compte facilement. D’abord, parce qu’il fallait avoir l’œil pour ça, et ensuite, parce que les autres vis assuraient encore le maintien et la rigidité du panneau.

Il s’était alors demandé, comme ça, presque pour jouer, par simple plaisir de calcul, à partir de combien de vis le panneau pouvait céder sous la simple poussée de quelqu’un qui s’appuierait dessus en toute confiance ? Il en avait conclu que, s’il restait seulement deux vis sur dix le lourd panneau en verre du garde-corps ajouté au bras de levier de plus d’un mètre représenté par la distance entre les vis et la hauteur de la main courante devait être la limite admissible de sécurité. Pour peu que ces deux vis restantes soient simplement débloquées, il en résulterait un ballant qui, s’ajoutant à la poussée de la personne appuyée serait probablement décisif à I éclatement du panneau et à son basculement dans le vide.

Il lui restait un doute à cause de la main courante. Celle-ci était constituée d’une sorte de tube en inox qui s’emboîtait sur quatre panneaux consécutifs. Comment résisterait ce tube ? Serait-il capable à lui tout seul de retenir un panneau basculant sous la poussée de quelqu’un ? Il jugea que l’incertitude était trop grande. S’il devait passer à l’action il lui faudrait « fragiliser » l’ensemble des quatre panneaux pour être sûr que la main courante ne puisse retenir le basculement. Pour cela, il lui faudrait dévisser quarante vis au lieu de dix !

Il était ressorti des ces exercices mathématiques satisfait et content.

Maintenant il était sûr que l’idée était bonne.

Mais, trois jours plus tard, il était abattu par une nouvelle évidence qu’il n’avait pas vue tout de suite. Comment imaginer qu’il n’y aurait pas d’enquête ? Il avait bien pensé à ne pas marquer les têtes de vis grâce au chiffon sur les mâchoires de la pince, mais, comment imaginer plausible et non suspect que les vis de quatre panneaux de garde-corps se soient dévissées toutes seules et pas celles de tous les autres ? Un enquêteur, même débutant, ne pourrait pas ne pas se poser la question.

Une seule réponse possible : il lui faudrait fragiliser tous les panneaux de tous les garde-corps de toutes les passerelles de la Cité ! Cela signifiait dévisser plus d’un millier de vis avec des séjours fréquents et prolongés sur les passerelles, comme discrétion, ce n’était pas vraiment l’idéal !

C’est alors qu’il eut une idée de génie. La Cité des sciences était en plein lancement de sa WEB TV, une opération ambitieuse qui exigeait beaucoup de moyens, tant matériels qu’humain, mais aussi financiers. Or, l’équipe projet de cette WEB TV s’était vite rendu compte de l’énormité de la tâche et que, les finances, justement, ne suivraient pas la croissance des besoins (restrictions budgétaires obligent...). Quant aux sponsors ou partenaires extérieurs, Pierrick était bien placé pour savoir qu’ils se débattaient dans des difficultés de trésoreries. De plus, la plupart d’entre eux ne voyait pas encore très bien leur intérêt dans le financement d’une telle opération.

Pour essayer de s’en sortir, l’équipe projet de la WEB TV, avec la bénédiction de la direction générale, avait donc fait appel à toutes les bonnes volontés parmi le personnel et sollicité tous ceux qui pourraient les aider d’une manière ou d’une autre.

Pierrick n’avait pas réagit sur le coup. Il ne souhaitait pas, en tant que bon amateur, utiliser ses compétences de réalisateur vidéo et sa caméra Sony Full HD dernier cri, chèrement acquise, pour faire des trucs ringards au profit de la WEB TV de la Cité que personne n’irait jamais regarder, évidemment.

Lui, il était plutôt dans la recherche vidéo. Il se sentait plus proche des vidéastes qui exposaient leurs œuvres dans les musées que journaliste de télévision...

Mais, soudain, il s’aperçu, sans qu’il y pense vraiment, sans effort, telle la découverte d’une évidence qu’on a sous les yeux, que la solution qu’il cherchait pour son problème de passerelles était là, dans son engagement à participer à la WEB TV.

Finalement c’était simple, idéal même : II allait proposer de prendre en charge, en tant que journaliste reporter d’images, la série d’interviewés baptisées « Et vous, qu’en pensez-vous ? ». Cette série souhaitait donner la parole aux visiteurs de la Cité sur un sujet d’actualité scientifique ou sur une activité de la Cité des sciences. Une sorte de micro-trottoir amélioré, formaté à trois minutes maximum et dont la diffusion devait être quotidienne.

Ce qui devait donner lieu à un tournage de deux heures par jour en moyenne sur plusieurs mois. Deux heures par jour pendant lesquelles il serait seul, sur le lieu de son choix avec son matériel perso pour interviewer un visiteur X ou Y qu’il pourrait bâcler en une demi-heure en ayant bien préparé les questions. Pendant le reste du temps : il ferait l’installation. C’est-à-dire l’installation du tournage ET l’installation de son projet !

Et c’est ce qu’il réussit à organiser.

Il proposa ses services et sa caméra et fut accueilli à bras ouverts. On lui laissa carte blanche sur tout. Il proposa de situer ses lieux de tournage en extérieurs de la Cité. Il suggéra le parvis nord, le parvis sud, la plateforme du sous-marin, les extrémités des bassins et les fameuses passerelles pour les extraordinaires perspectives du bâtiment principal et de la Géode qu’elles offraient. Tout fat accepté. Et tout se passa comme il l’avait prévu. Pendant plusieurs mois il installa, presque quotidiennement, ses lieux de tournage. Les variant souvent pour ne pas se faire repérer.

Pour transporter son matériel il s’était équipé d’une cantine en fer munie de roulettes en caoutchouc. Personne ne pouvait imaginer que dans ce fatras de matériel, boîte à outils, tubes rallonges, projecteurs, pieds métalliques, réflecteurs, câbles, pinces à linge, tissus noirs (dits « borgnoles ») pour masquer les reflets des baies vitrées, ruban adhésif (dit gaffeur), batteries, lampes, etc., figurait la panoplie du parfait meurtrier en devenir.

À chaque tournage sur les passerelles il sortait tout le matériel, l’alignait le long des garde-corps et s’affairait à installer son tournage. Il commençait par installer les borgnoles sur la passerelle. Ensuite, penché par-dessus les garde-corps, il fixait également des sortes de potences en bois de sa fabrication et qui lui servait à positionner des réflecteurs ou d’autres borgnoles ou des tulles pour améliorer l’éclairage du visage des interviewés.

Au début, quelques collègues ou agents de sécurité venaient voir ses installations un peu « étonnantes et originales ». Et puis, au bout de quelques jours plus personne ne vint. C’est ainsi que, en grande partie dissimulé aux yeux des agents de surveillance et à ceux des caméras, il pût tranquillement commencer le desserrage des vis au nez et à la barbe du monde entier.

Pour cela, il avait fabriqué une astucieuse rallonge avec des tubes et deux poignées qui lui permettaient de manipuler en toute discrétion la pince multiprises (dont les mâchoires étaient toujours entourées de tissus) sans se pencher par-dessus bord et sans effort grâce au bras de levier ainsi fourni.

Ainsi, lui et son activité étaient passés très vite dans la routine. Ils s’étaient fondus dans le paysage quotidien, au vu et au su de tout le monde, donc invisible et indétectable. Tel un agent secret.

Il aimait bien cette idée d’agent secret. Finalement, c’est un métier qu’il aurait aimé faire : vivre une vie calme, ordinaire et, apparemment sans histoire, mais, tel Mr Hyde, être capable d’actions secrètes extraordinaires et terrifiantes...

À cette pensée il sentit, malgré lui, un sourire fleurir sur son visage.

Avant qu’il n’ait eu le temps de l’effacer, la porte située en face de lui s’ouvrit brutalement et un homme rond, de taille moyenne, habillé d’un costume gris appela d’une voix forte comme s’ils étaient trois cents dans la pièce : « Jérôme Garon »

Jérôme Garon se leva d’un bond et s’engouffra dans l’ouverture. L’homme jeta un regard circulaire dans la pièce, sans même s’arrêter sur Lucette Coquillard ni sur Pierrick, et disparut à son tour en refermant la porte tout aussi brutalement qu’il l’avait ouverte.

Il devait s’agir de l’inspecteur Madec pensa Pierrick. Humm, il n’aurait pas grand-chose à craindre de cet homme là. Lors de cette courte apparition de l’inspecteur, son expérience et son sixième sens de psychologue l’auraient averti s’il y avait eu quelque chose à redouter. D’ailleurs, il n’était pas le seul à être convoqué, en tout une trentaine de collègues de la Cité dont une quinzaine de la DASE. Il n’était pas inquiet car, encore une fois, il était « noyé » dans la masse, au milieu des autres, dans le « paysage », indétectable.

Il s’étira de nouveau les jambes.

Décidemment il avait très soif mais il n’avait pas envie de boire au robinet du lavabo des toilettes qui lui paraissait vraiment « crade », Et Lucette Coquillard qui n’arrêtait pas de s’agiter sur sa chaise. Ça F énervait au plus haut point car il souhaitait continuer ici, dans cette salle d’attente de commissariat, à rebalayer toute cette histoire. Pour lui c’était important. Ça lui permettait de faire le point et de pouvoir rester aussi calme et tranquille tel qu’il l’avait toujours été.

Lucette Coquillard se dirigea enfin vers les toilettes. Il allait pouvoir reprendre le fil de ses pensées. Et la première image qui lui apparut fût Pierre Lepointu dans son bureau de directeur et lui, Pierrick, en face de cet homme de pouvoir, à l’ego démesuré. Ils étaient seuls, debout, face à face. Cette image, Pierrick s’en souviendrait toute sa vie. La journée « bascule » comme la surnommait Pierrick. Mais, pour bien refaire l’histoire, il fallait retourner en arrière, jusqu’au mois précédent.

C’était à la fin du mois de mai de l’année dernière. Un jeudi. Il faisait déjà beau et chaud et l’activité de la Cité des sciences bourdonnait plutôt mollement dans cette chaleur. Pierre Lepointu avait réuni son équipe pour faire le point sur les projets engagés. Notamment pour cette réunion importante à Strasbourg, sur un projet fabuleux, encore confidentiel. Autour du ministre de la recherche et d’un certain nombre d’élus, peut-être même, un ou deux représentants européens, il avait réussit à obtenir l’exclusivité d’un organisme de culture scientifique, la Cité des sciences, en la personne de son président. Cette exclusivité, dans un projet gigantesque qui n’en était qu’à ses premiers balbutiements, donnerait un avantage stratégique énorme à la Cité avec probablement un fabuleux contrat à la clé. Pierrick avait reçu un mail de Pierre Lepointu lui demandant de l’aider à organiser la démarche stratégique (et psychologique) de cette réunion, prévue le 12 juin prochain, ainsi que les modalités pratiques du déplacement du président à Strasbourg. Il avait donc pris contact avec ses alter egodu ministère qui lui avaient transmis les classiques « feuilles de routes » et autres « chemins de fer » de cette opération. Il avait fait les réservations de taxis, de TGV, d’hôtel et de restaurants et verrouillé au moins trois fois toutes les concordances de « timing ». Tout était parfaitement calé et Pierrick le confirma lors de cette réunion avec Pierre Lepointu. Ensuite de quoi, il transmit, directement par mail, toutes ces informations à l’assistante du président de la Cité.

C’est vrai, il n’avait pas mis Pierre Lepointu en copie. Mais, qu’est-ce que cela aurait changé ?

Le ciel leur était tombé sur la tête le 10 juin vers quinze heures quand le président de la Cité, dans un message particulièrement sec laissé sur le portable de Pierre Lepointu, l’informait qu’il venait de recevoir un coup de fil du chef de cabinet du ministre « s’étonnant qu’il ne soit pas à la réunion de Strasbourg » !

Le dix juin au lieu du douze. Bon sang !

Pour Pierrik le choc était dur. À aucun moment la date n’avait été reprécisée dans tous les échanges qu’il avait eus avec les membres du ministère et les organisateurs de Strasbourg. Pierre Lepointu et lui allaient se faire passer un sacré savon ! ! !

Pierre Lepointu fût convoqué par le président immédiatement à dix sept heures.

Pierrick fût convoqué par Pierre Lepointu en fin de journée à vingt heures.

En entrant dans le bureau de Pierre Lepointu, Pierrick ressenti immédiatement un profond malaise. D’abord, parce que, dès qu’il fût entré, Pierre Lepointu ferma la porte à clé. Attitude complètement étrange, comme si Pierre Lepointu avait peur que Pierrick ne se sauve. À moins qu’il craigne que quelqu’un puisse entrer inopinément dans le bureau. Ce qui était plus qu’improbable puisqu’à cette heure ci il n’y avait qu’eux dans le bâtiment. Ensuite, il remarqua que Pierre Lepointu avait un regard dilaté et que ses gestes étaient inhabituellement nerveux et saccadés. Enfin, les premières paroles qu’il prononça le figèrent sur place :

- « À partir de maintenant, tout ce que tu diras seras retenu contre toi ! »

Il appuya sur le bouton « record » d’un dictaphone...

Ils restèrent au moins deux heures enfermés dans ce bureau. Sans témoin. Sauf le dictaphone. Pierre Lepointu avait dû se faire sacrement « remonter les bretelles » car il reprocha d’entrée de jeu à Pierrick de l’avoir « torpillé » dans 1’estime du président. Pierrick nia le fait qu’il ait mal agit intentionnellement et proposa de regarder le dossier point par point pour essayer de voir ce qui s’était passé exactement. Pierre Lepointu lui rétorqua qu’il essayait de « noyer le poisson » avec sa démarche de psy qui trouve toujours des raisons fumeuses et que, au contraire, il pensait qu’il avait sciemment évité de donner la bonne date.

Bref. Au bout d’une heure d’explications qui n’en étaient pas, Pierre Lepointu lâcha enfin la vraie de cet entretien « Punching ball » : le président avait demandé une sanction exemplaire et Pierre Lepointu avait purement et simplement proposé le licenciement de Pierrick pour faute professionnelle grave ! Pierrick eut du mal à avaler la facilité avec laquelle son directeur se défaussait totalement sur lui, simple subalterne, pour sauver sa propre peau. Il demanda à Pierre Lepointu le motif invoqué pour demander une telle sanction :

- « Tu aurais dû me mettre en copie le mail que tu as envoyé directement au président », répondit-il, « Si j’avais eu ce mail j’aurais sans aucun doute pu rectifier l’erreur de date ! ».

Pierrick était abasourdi devant tant de mauvaise foi et d’injustice. Il laissa encore Pierre Lepointu palabrer tout seul sur le fait que c’était comme ça, que c’est ce qui arrivait quand les subalternes se prenaient pour des « cadors », qu’ils voulaient « péter plus haut que leurs culs », etc., etc.

Pierrick, calmement mais fermement, sorti le seul argument de défense qu’il possédait : par le mail que Pierre Lepointu lui avait envoyé et qui mentionnait bien la date du 12 juin, il avait la preuve irréfutable que l’origine de l’erreur ne venait pas de lui mais de Pierre Lepointu, lui-même, et qu’en tant que « subalterne », il n’avait pas à mettre en doute les propos et les écrits de son directeur.

Le visage de Pierre Lepointu s’était vidé de son sang. Son regard fixait Pierrick intensément. On y lisait de la peur.

- « Petit trou du cul de merde » balbutia Pierre Lepointu, « Tu n’oserais tout de même pas ? »

- « Si ! » rétorqua Pierrick.

- « Non seulement tu es un minable, mais en plus tu me menaces ? »

- « Je me défends, c’est tout ! »

Pierre Lepointu prit une couleur verdâtre : « Je te préviens, j’ai d’autres arguments graves contre toi. Par exemple, plusieurs absences injustifiées le mois dernier. Alors ne fais pas le malin ! »

- « Et moi », répondit Pierrick, « je pourrais prouver que tu fais régulièrement entretenir ta voiture personnelle par les équipe de la Cité, sur leur temps de travail et aux frais des contribuables ! »

Pierre Lepointu faillit s’étrangler : « Écoute moi bien petit con, jusqu’à preuve du contraire je suis ton directeur et c’est moi qui ait le pouvoir, sur toi comme sur tous ceux de cette foutue direction ! Alors, on va arrêter pour aujourd’hui. »

En même temps que Pierre Lepointu prononçait ces paroles, Pierrick le vit appuyer sur la touche « efface » du dictaphone. Puis, Pierre Lepointu reprit en parlant presque bas : « Je vais mettre ta procédure de licenciement, momentanément, entre parenthèses. Tu seras d’abord, changé de poste ou mis « au placard », le président acceptera facilement cette sanction transitoire. Mais, à ta première connerie « out ! » Et, fais-moi confiance, je vais tout faire pour trouver des conneries dans ton boulot, ça ne sera pas difficile, si tu n’en fais pas spontanément, je t’aiderai, moi, à en faire ! Et maintenant, dégage ! »

Quand il sortit du bureau, Pierrick était liquéfié. Il avait certes bien résisté, mais, c’était vrai, c’est Pierre Lepointu qui avait le pouvoir et il savait que ce n’était pas très difficile pour un patron de faire trébucher un subalterne. Il se sentait complètement seul et abandonné. Il savait bien qu’il ne pouvait pas explique tout ça chez lui. Sa femme et se gamins n’y comprendraient rien. Il ne voyait pas non plus avec quel collègue il pourrait en parler. D’habitude, c’était le contraire. C’est lui qui écoutait. Quant aux syndicats, il n’y croyait pas vraiment. Plusieurs affaires du même genre avaient déjà eu lieu et elles avaient tellement traîné en longueur que les personnes concernées avaient fini par abandonner et par démissionner elles-mêmes afin d’essayer de retrouver une vie normale. Si tant est ! Pierrick ne se voyait absolument pas démissionner. Surtout à quarante six ans. Que pourrait-il retrouver comme travail à cet âge, dans son métier ? Il devait se rendre à l’évidence : il était coincé ! Cette ordure de parvenu de Pierre Lepointu, frimeur, buveur, fumeur et baiseur « devant l’éternel » allait trouver le moyen de le virer. Il était resté sur cette certitude et cette angoisse au quotidien jusqu’au jour où il remarqua (car il ne l’avait pas remarqué jusqu’à présent) que Pierre Lepointu allait fréquemment fumer sa cigarette dehors, comme tous les fumeurs le faisaient depuis la loi d’interdiction de fumer dans les bureaux. Pierre Lepointu, avait pris l’habitude de fumer en s’appuyant au garde-corps de la passerelle ouest, toujours au même endroit. D’ailleurs, il ne s’appuyait pas seulement, on pourrait dire qu’il se vautrait du dos et du ventre sur ce garde-corps à dix bons mètres au dessus du vide. C’est de là qu’avait germé toute cette histoire dans le cerveau de Pierrick...

Rassuré, il poussa un profond soupir et étira de nouveau ses jambes. C’est le moment que choisit l’inspecteur Madec pour ouvrir brutalement la porte et tonner : « Lucette Coquillard ! »

Comme assise sur un ressort, Lucette Coquillard fut propulsée dans le bureau de l’inspecteur qui referma la porte aussitôt.

Ça y est, Pierrick était tranquille. Avant qu’il ne rencontre l’inspecteur il avait eu le temps de refaire toute l’histoire, de la passer au peigne fin, d’explorer les détails. Rien ne clochait. Il était indétectable. Il le resterait car son altercation avec Pierre Lepointu n’avait pas eu de témoins. D’ailleurs,celui-ci s’était bien gardé d’en parler. Par contre, il avait effectivement été « mis au placard » dans le sens où, les quelques responsabilités qui faisaient l’intérêt de son poste lui avait été retirées. Mais personne, à part lui, ne s’en était vraiment aperçu. Quant à l’affaire de Strasbourg, elle avait été bien vite digérée et engloutie dans d’autres « ratés » de la vie quotidienne d’une grande entreprise. Apparemment plus personnes n’y pensait plus... apparemment...

Quand Pierrick entra à son tour dans le bureau de l’inspecteur, sa première impression se confirma : il ne craignait rien. La police faisait son travail d’enquête parce qu’il y avait eu un accident grave sur un lieu de travail et qu’il allait falloir déterminer les responsabilités pour les assurances et que « ça allait être probablement la foire d’empoigne », comme lui dit l’inspecteur, de là à imaginer un acte criminel, il y avait une distance infinie. Non, il s’agissait tout simplement d’une enquête de routine et comme toute routine : elle ne pouvait pas détecter l’indétectable !

Les seules questions qui lui furent posées concernèrent, en tant que « proche collaborateur », les habitudes de Pierre Lepointu. Si Pierrick n’avait pas remarqué quelque chose, ces derniers temps, car on se demandait même si Pierre Lepointu n’avait pas volontairement secoué ou enjambé le garde-corps pour se précipiter dans le vide. Bref, sachant les difficultés familiales de celui-ci, on n’écartait pas vraiment la piste d’une tentative de suicide. Le fait qu’il ne soit pas mort sur le coup, qu’il ait pu être récupéré « en mille morceaux » et qu’il soit maintenant simplement en réanimation, dans le coma certes mais vivant, relevait du miracle !

Pierrick eut du mal à déglutir : ce salopard n’était pas mort ! Pire même, il continuait à vivre aux crochets de la société et pour un prix de journée dépassant largement l’entretien de sa bagnole par une équipe de la Cité des sciences !

L’inspecteur Madec se méprit sur l’origine de la déglutition difficile de Pierrick et cru que c’était sa description de l’état de Pierre Lepointu qui l’impressionnait à ce point.

- « Excusez-moi - dit-il - je sais que ces détails ne sont pas très agréable à entendre mais vous êtes un peu toubib, vous, en tant que psychologue, vous devriez être habitué ! » Puis, pour changer de sujet, et sans attendre de réponse à son observation, il ajoute : « Vous qui travaillez à la Cité des sciences vous devez vous y connaître en science fiction ! Est-ce que vous avez beaucoup de livres ou de DVD sur Superman, la Guerre des Etoiles et autres, dans votre médiathèque ? »

Pierrick répondit très professionnellement que ce n’était pas une médiathèque mais une bibliothèque des sciences, ce qui déçu beaucoup l’inspecteur Madec qui trouvait que médiathèque, ça faisait plus high-tech. Il fut encore plus déçu quand Pierrick l’informa que la Cité des sciences (comme son nom l’indique...) ne s’occupe absolument pas de science fiction. « Alors, comment pouvez vous intéresser les gens aux sciences ? » marmonna l’inspecteur.

Pierrick se garda bien de poursuivre cette conversation qui, tout en n’ayant aucun lien avec l’affaire, essayait tout de même de le faire parler, il le sentait. Mais les vieux réflexes du métier le sauvaient une fois de plus. Il pensait que, s’il avait fait des études d’une discipline de sciences dites « dures », il n’aurait pas pu acquérir ces connaissances instinctives tellement précieuses pour la vie en société. Devant le silence soutenu de Pierrick qui laissait supposer une réponse embarrassée, l’inspecteur finit par botter en touche : « Oui, c’est vrai que, à votre poste, on ne vous demande peut-être pas beaucoup votre avis ». Pierrick sourit, soulagé.

Satisfait de lui, l’inspecteur mit un terme à cet entretien : « Merci pour votre collaboration, cher monsieur, nous vous tiendrons au courant de l’évolution de l’enquête ». II se leva et lui tendit la main. Pierrick se leva à son tour, lui serra la main et sortit.

Tout allait bien, mais il avait raté son coup ! ! ! Il n’en revenait pas. Comment quelqu’un peut-il tomber de dix mètres et ne pas se tuer ? Est-ce que quelqu’un avait essayé de le recevoir en bas ? Est-ce que les travaux qui se déroulaient à proximité avaient limité la hauteur de chute à bien moins de dix mètres ? Il ne comprenait pas. Il avait tout calculé, prévu de faire ça un lundi, jour de fermeture au public, pour éviter de piéger un visiteur à la place de Pierre Lepointu. C’était un mystère ! Et ce mystère exacerbait son sentiment d’échec. Quand même, se disait-il, quand je pense que la sécurité du travail nous bat et rebat les oreilles pour nous dire qu’à partir de trois mètres de haut une chute ne peut être que mortelle !

Tout à ses réflexions désabusées, Pierrick s’engagea à petites foulées dans l’escalier du métro qui le ramènerait à la Cité des sciences. Il sentit tout de suite que quelque chose n’allait pas, que la verticalité de son corps n’était plus respectée et qu’il était parti pour se casser la figure. Ses réflexes de survie réagirent immédiatement. Ses mains se tendirent en avant. Mais, comme il courrait, la vitesse de chute était grande et son bras plia immédiatement. Avant que sa tête ne touche la marche, il sentit que son genou gauche avait tapé. Puis, plus rien.

Quand il se réveilla, il était allongé sur un lit d’hôpital dans une pièce avec des fils et des tuyaux un peu partout. En une seconde sa conscience lui revint, l’escalier du métro, la chute, le choc. Il ne sentait rien mais il était sûr qu’il s’était salement amoché. Il découvrit qu’il n’y voyait que d’un œil, le gauche. Cette vision monoculaire lui permit quand même de faire le tour de la pièce du regard. Il ne voyait rien derrière lui mais il sentait que c’était un mur et que plusieurs tuyaux et fils venaient de là. Sur le côté droit, à côté de son lit, il y avait un pied métallique avec des crochets auxquels étaient suspendus des flacons et dont d’autres tuyaux encore partaient vers son bras droit. Les trois murs restants se ressemblaient tous et ils étaient ondulés et de couleur gris-vert militaire. En faisant un effort, Pierrick devina que ces murs n’étaient en réalité, que des tissus tendus mollement pour fermer l’espace autour de son lit et lui réserver une certaine intimité.

À peine avait-il compris que ces murs étaient en fait des rideaux qu’il en vit un, justement, s’écarter et une infirmière apparaître.

- « Alors cher monsieur, il paraît qu’on essaie de faire comme Icare ? » dit-elle en inspectant un à un les branchements et les cadrans des appareils.

C’était une jeune femme brune assez charmante avec une queue de cheval et des yeux vifs. Sa voix était chaleureuse et posée mais, ajoutée à son regard et ses gestes perpétuellement en mouvement, l’ensemble démontrait l’infirmière expérimentée et sûre. Pierrick essaya de dire quelque chose mais il ne put qu’émettre des sonorités empâtées. Curieusement, l’infirmière comprit sa question. Preuve supplémentaire de son expérience.

- « Qu’est-ce que vous avez ? Oh, presque rien : une double fracture radius-cubitus au bras droit, une bosse démesurée au temporal droit, un épanchement de synovie au genou gauche et des bleus sur chaque centimètres carrés de votre corps. Vous voyez, ce n’est pas grand-chose quand on pense à votre tentative de franchir sans ailes un escalier de presque cinq mètres de dénivelé ! Remarquez, comparée à votre voisin de box votre tentative, à vous, était nettement plus modeste. Lui, c’est de dix mètres qu’il a essayé. Aussi sans ailes mais avec un garde-corps ! Garde-corps, ça porte bien son nom, ça a limité les dégâts. En tout cas s’il s’en sort, lui, on peut dire qu’il aura eu de la chance ! Vous, à côté de lui, c’est rien. On vous garde en observation ici, en réa aux urgences, pendant vingt quatre heures pour être sûr qu’il n’y a rien de caché. Et, hop, demain on vous transfère plus haut dans les étages. Vous récupérez bien ! C’est parfait ! »

Les paroles de l’infirmière l’avaient complètement électrisé. Comment le hasard pouvait-il faire des choses pareilles ? Maintenant son esprit avait reprit toute sa lucidité et tournait vite : il était au service des urgences de Necker et installé dans un box à côté de celui de Pierre Lepointu. Apparemment, Pierre Lepointu était en mauvais état mais il pouvait s’en sortir avait dit l’infirmière. Si c’était le cas, Pierrick n’était pas à l’abri d’un retour de son directeur à la Cité des sciences. Et tout recommencerait. Il devait absolument saisir cette deuxième chance de faire disparaître à jamais Pierre Lepointu de la Cité ! Il fallait qu’il agisse. Et vite car l’infirmière lui avait dit qu’il ne resterait ici que vingt quatre heures. Sa décision était prise mais quoi faire, et surtout comment faire ?

Il y eut d’abord la visite de sa femme, évidemment morte d’inquiétude. En bon psychologue, Pierrick sut la rassurer et lui faire comprendre très vite que ses blessures étaient plus gênantes que graves. Il réussit même à la faire rire en faisant des grimaces pour lui montrer qu’il n’avait pas mal. Miracle des antalgiques, sans eux, il n’aurait même pas pu ouvrir l’œil gauche. Sa démonstration fut concluante, et sa femme posa un baiser sur ses lèvres en lui disant qu’elle rassurerait les enfants et qu’elle reviendrait demain.

C’est après la visite de sa femme que l’infirmière lui donna, bien involontairement la clé. Elle avait de nouveau vérifié tous les cadrans, les branchements, les niveaux. Tout allait bien, quand elle lui dit : « Ce soir, dans votre perf, on vous donnera une bonne dose d’un nouvel antalgique, fort mais très bien. Ça vous permettra de passer une nuit tranquille ». Pierrick n’ignorait pas « passer une nuit tranquille » valait aussi bien pour lui, en tant que patient, que pour l’équipe de nuit des soignants.
L’infirmière ajouta : « C’est un dérivé de la morphine mais rassurez-vous, vous ne deviendrez pas accro  ! Votre voisin, lui, on est obligé de lui mettre la dose maxi, car il dérouille vraiment. »

Ça y était. L’attention de Pierrick avait saisi d’instinct cette information importante. Maintenant, il restait à pouvoir la concrétiser. L’équipe médicale de nuit arriva vers dix neuf heures et prit le relais. L’infirmière de nuit était une grande blonde aux cheveux courts mais il apprécia qu’elle soit aussi expérimentée et sympathique que l’autre. Elle lui parlait beaucoup. Pierrick savait que c’était pour vérifier sa lucidité, ses réactions et pour guetter tout comportement anormal qui pourrait signifier que quelque chose ne tournait pas rond. Vers vingt et une heure, il entendit l’infirmière dans le box à côté dire à haute voix à une collègue : « Voilà. J’ai branché son flacon. Il y en a pour un quart d’heure maxi. Je branche le box d’à côté et on pourra se faire un break-café, s’il ne nous arrive pas d’autres éclopés ! »

Pierrick la vit entrer dans son box avec un flacon à la main. Il demanda si c’était l’antalgique miracle. Elle lui répondit que oui. Que dès qu’elle avait branché son voisin il s’était calmé aussitôt. Et que lui, Pierrick, allait pouvoir en profiter aussi. À peine fut-elle partie que Pierrick attrapa le tuyau de sa main gauche encore valide, le tordit et le pinça pour empêcher le liquide de s’écouler. Il chercha une position plus confortable et resta ainsi un petit quart d’heure. Puis, avec des efforts désespérés, il réussit à bouger et, lentement, centimètre par centimètre, à se lever. Il avait mal partout. On aurait dit que son corps avait été battu à coups de bâtons. Il était maintenant debout à côté de son lit telle une marionnette de chiffon à cause de toutes les bandelettes qui l’entouraient et avec ce faisceau de fils et de tuyaux qui le suivait. Avec sa main gauche, il ferma le robinet de son flacon. Le précieux liquide ne pourrait plus couler désormais. Il déconnecta son tuyau, ce qu’il arriva à faire avec sa main valide, mais au prix de multiples contorsions et d’énormes efforts. Il transpirait abondamment. Épuisé, une espèce de rage folle lui fournissait pourtant suffisamment d’énergie pour continuer. Il écarta son rideau. Puis celui du box d’à côté. Pierre Lepointu était bien là. Malgré les bandelettes et la lumière des veilleuses il avait reconnu immédiatement le pli de sa bouche, ses pommettes larges et ses sourcils épais.

Il le regardait mais n’osait plus bouger. Et s’il se réveillait brutalement et qu’il voie Pierrick à son tour ? Pierrick maîtrisa parfaitement cette fraction de seconde panique irrationnelle : Pierre Lepointu était bien là, mais en mille morceaux, s’il était encore vivant, il était dans le coma. Il n’y avait rien à craindre de ce côté-là, il fallait toutefois agir vite, car l’infirmière allait revenir bientôt et parce qu’il se sentait de plus en plus épuisé.

Son plan était simple, le flacon d’antalgique de Pierre Lepointu était vide. Il avait reçu la dose maxi. Le sien était encore plein. Il suffisait de faire un échange de flacon pour provoquer une belle overdose à Pierre Lepointu ! Les appareils de surveillance sonneraient l’alarme dès l’arrêt cardiaque, forcément fatal, compte tenu de l’état de Pierre Lepointu. Il y aurait encore une enquête pour comprendre ce qui a bien pu provoquer l’overdose mais qui peut imaginer une seconde que le bras cassé d’à côté, avec son genou dans le plâtre, en serait capable, inimaginable ! Rassuré par le fait que plus c’est gros, plus ça pouvait passer, il tendit la main pour décrocher le flacon de Pierre Lepointu et aboutit enfin cette deuxième chance inespérée. C’est alors qu’il sentit, du plus profond de son corps, monter l’évanouissement. Il avait présumé de ses capacités et de ses forces.

Ses jambes s’écroulaient doucement. Il lutta de toute sa volonté pour ne pas se laisser envahir. Mais en vain. Il se sentait partir de plus en plus vite. Dans une dernière tentative rageuse, il essaya, en tombant, d’arracher le plus possible de tuyaux et de fils qui venaient du corps de Pierre Lepointu. Et il disparut dans sa nuit…

Quand il se réveilla douze heures plus tard, l’infirmière brune était penchée au dessus de lui et l’appelait.

- « Ça y est, il ouvre les yeux » dit-elle.

Hé bien dites donc vous, vous pouvez vous vanter de nous avoir fichu un sacré bazar dans le service réa !

Non seulement vous avez rajouté des bleus à vos autres bleus, mais, en plus, vous avez des coupures partout à cause des éclats de verre des flacons !

Et puis, en tombant, vous avez failli « occire » votre voisin en lui arrachant ses tuyaux. L’équipe de nuit l’a récupéré de justesse !

Alors, dit l’infirmière avec une intonation presque tendre, on a décidé de prendre des précautions avec vous. Pour éviter tout problème on vous maintiendra attaché sur votre lit pendant un certain temps.

Parce que nous, on ne souhaite pas que vous tentiez une troisième fois « le vol sans ailes ». A la fin, ça pourrait mal finir » dit elle en riant.
Pierrick grimaça un sourire entendu et, tout en pensant à Pierre Lepointu, marmonna : « Jamais deux sans trois ! »

notes bas page

[1« N’a jamais su se décider entre les sciences et les arts.

Est persuadé que la vie au travail est du vrai théâtre, même quand on travaille dans les sciences. A donc choisi la « culture » et ne regrette pas son choix.

N’a jamais rien écrit d’autre à part cette très modeste nouvelle. Ah, si, un texte lu, lors d’une grande assemblée générale de toute la Cité, qui démontrait la bêtise et la perversité de la soi-disante amélioration qu’apporterait la « badgeuse » à l’ensemble du personnel ! Ce texte a fait rigoler tout le monde et a permis que la badgeuse soit installée dans la joie et les plus brefs délais.

Pense que les bons spectacles de magie sont les meilleurs spectacles du monde et que, du coup, le polar a du succès parce qu’il donne souvent l’illusion que la justice existe.

Pense aussi que ceux qui écrivent des polars se font eux-mêmes des illusions. »



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