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Le 9e Labo : Le nez dans la dune

Une nouvelle de Maryz COURBERAND

Si on m’avait dit que je mènerais une enquête au fin fond du désert… Cool ! L’ennui, c’est que ça ne va pas être des vacances : une semaine d’immersion dans un groupe d’apprentis-clowns, un stage organisé par une asso française dans la vallée du Draa. Au programme : cinq heures de marche silencieuse le matin et atelier-clown l’après-midi. Silencieuse ? ! Ca sent sa secte, ça… L’idée, d’après La Gerbe, c’est que je m’infiltre dans le groupe en loussdé pour choper leurs allants-de-soi, leur sens commun. C’est mon jargon d’ethnométhodologue, ma deuxième casquette au 9e Labo. J’en ai d’autres : linguiste, épistémologue, ethnographe… bref, tout ce qui est sciences molles. J’avancerai donc masqué. Je me ferai passer pour un vrai apprenti-clown. Qu’est-ce qui faut pas faire … Les Dures, ils n’ont pas résolu l’affaire. Les Dures, ce sont mes huit potes de la gendarmerie scientifique : L’ADN, Le Toxo, La Gerbe (le légiste), La Fibre, L’Arracheur de dents (l’odonto), Le Ver (l’entomo), L’Emprunté (les empreintes) et La Balle (la balistique). Moi, c’est La Langue ou La Molle, et c’est moi qui m’y colle. Ma mission, c’est de retrouver un clown qui s’est paumé dans le désert, ce con, lors du stage précédent avec la même asso, et le même coach.

En même temps, je ne lui jette pas la pierre, parce que moi aussi j’ai failli me perdre un jour dans le désert. Ou plutôt une nuit. Je suis sorti de la tente pour aller pisser. J’avais pourtant ma frontale. J’ai passé une dune, une autre, pour pisser tranquille et pas réveiller mes amis qui dormaient dans le bivouac. Et quand il s’est agi de rentrer au bercail. Walou ! Pas un seul repère. Je ne savais plus par quel chemin j’étais venu. Des traces de pas sur les dunes ? Il y en avait plein. Je n’étais pas le seul à être allé pisser. Je ne voyais plus les tentes. Panique générale. J’ai marché, un peu, beaucoup, anxieusement. Et puis je me suis retrouvé nez à naseaux avec un dromadaire couché par terre. Ça lui a pas plu. Moi non plus. J’étais pas tranquille parce que ces bêtes-là, c’est pas commode. En même temps j’étais rassuré de reconnaître l’un de nos chameaux. Pas de bol, c’était le mâle dominant, le brun foncé. Une brute. Les chameliers l’éloignaient toujours des autres parce qu’il mordait ses congénères et leur piquait toute leur bouffe. Après les salamaleks d’usage (« Lâ be’ss, koulchi bi kheir ? »), le camélidé m’a blatéré un truc en tachlihît que j’ai pas compris. Je lui ai déblatéré mon souci du moment. En vain. Je me suis dit que les tentes devaient pas être bien loin, parce que les chameliers entravent les chameaux la nuit pour pas qu’ils s’éloignent du bivouac. Ils leur nouent une ficelle autour d’une patte avant, une seule. Et ça marche. Si je puis dire. Car un chameau à trois pattes, ça ne marche pas. Bref, j’ai retrouvé mon sac de couchage au bout d’un long moment d’angoisse et décidé de ne plus boire de thé le soir.

Il me reste une heure pour lire le dossier. Je crois que je le lirai plus tard parce que le trajet Casa-Ouarzazate dans le petit coucou déglingué, c’est trop beau. Tu survoles l’Atlas, les neiges éternelles. Pas le cœur à lire la prose policière. Et puis l’ambiance là-dedans. Le bled, quoi. Ya plein de mamies et papis en djellabas avec des sacs Tati skotchés avec comment ça s’appelle ce gros skotch brun… Gaffe ? J’aurais pu le lire entre Paris et Casa, mais t’as pas le temps, tu bouffes tout le temps sur la Royale Air Maroc. Je le lirai à l’hôtel Draa en arrivant à Ouarzazate.

Ah non, c’est pas possible, je peux pas me désaper, ça caille trop la nuit dans le désert. Je dors tout habillé. Cette mini tente à une place est rikiki. Heureusement que j’ai mon sac de montagne à 0°C. Mais pour rentrer dans ce sarcophage… Aïe, ma mère ! Déjà à oualpé, c’est pas facile, mais avec ma polaire et mon jean… un vrai sketch de clown : tu enfiles d’abord le sac à viande en coton, le truc pour pas salir le sac. Mais ça glisse pas et tu peux pas te mettre debout, donc tu te casses la gueule. Puis tu tentes de t’enfiler dans le sac, tu te trémousses pendant une plombe. Faut pas être gros ni raide. Une fois que t’es dedans, et que t’as tiré la fermeture Éclair, tu t’aperçois primo que t’as oublié de mettre ta couverture polaire par dessus ; deuzio, que t’as oublié ta frontale par terre à côté et allumée, et comme t’as les bras coincés dans le sac, t’es obligé de rouvrir le truc… Bref, t’es tellement crevé de cette gymnastique que tu t’endors tout de suite. Enfin, toute personne normalement constituée, parce que moi, je suis insomniaque. Mais j’aime ça. Ça me permet de faire le point sur ma journée avant de m’endormir, de me refaire le film :

Je me serais jamais cru capable de marcher cinq heures d’affilée dans le désert et en silence. La dernière fois que je suis venu ici, on ne marchait pas, on était à dos de chameaux. Mais là. Waouh ! Génial, la marche ! Hypnotique ! Tu écoutes ta respiration, tu penses à boire des petites gorgées le plus souvent possible, et tu avances. Tu traces. Quant au silence, finalement, tu peux guère faire autrement. Je ne vois pas comment on peut marcher et parler en même temps. Et à qui ? On est sept dans le groupe de clowns. Et le désert est tellement vaste, qu’on n’est pas obligé d’être à la queue leu leu. On s’étale dans les dunes, du coup, tu marches seul.

Les clowns ? Ils sont pas drôles du tout. Et leur coach encore moins. Ce stage ressemble plus à une thérapie de groupe qu’à un cours d’impro. Pourtant, dans la brochure, ils disaient que le clown moderne, versus le clown de cirque, c’était surtout un travail d’improvisation théâtrale. En même temps, j’aurais dû me méfier, parce que le discours était ambigu : « Si tu trouves le clown qui est en toi, tu trouveras le plus profond de ton toi. ». Ça me rappelle une blague des Inconnus, dans leur film Le téléphone sonne toujours deux fois  : « Si tu cherches une dent de fourmi dans un sac de sable, trouve d’abord le sac de sable. » J’adore.

Il y a rien dans ce dossier. Un stagiaire-clown a disparu. Un midi. Après le repas. Le gars était allé digérer en marchant un peu. Le guide lui avait pourtant dit de ne pas s’éloigner du camp, par sécurité. Une tempête de sable s’est levée en dix minutes. Nuit noire. Brouillard. Ils ne voyaient pas à cinq mètres. Je connais, j’en ai déjà essuyé une. C’est incroyable. Le sable te rentre dans les trous de nez, dans la bouche, partout, et il coupe. Bref, il n’est jamais revenu de sa promenade digestive. Et on le cherche encore. C’était il y a un environ huit jours. A mon avis, soit il s’est fait bouffer par les chacals, soit on va nous demander une rançon, soit il s’est fait la malle parce qu’il avait des trucs à se reprocher, la frontière algérienne n’est pas loin, soit il a péter un câble pendant le stage et il erre encore dans les dunes en ermite ! Soit on l’a zigouillé pour son passeport… Ça fait beaucoup de solutions.

Pas beau à voir le cadavre. On dit qu’en décembre, il n’y a pas d’insectes dans le désert. Ma cache bono. Ils lui ont bouffé la moitié du visage. L’horreur. C’est quand on l’a retourné qu’on s’en est aperçu, parce qu’il était allongé sur le ventre, le nez dans la dune. Notre guide était bouleversé, les deux chameliers et le cuisto, étonnés. Je ne comprends pas ce qu’ils disent, parce qu’ils ne parlent pas l’arabe et encore moins le français. Ce sont des Chleuhs. Ils ne causent que le tachlihît. Le coach a failli tomber dans les dattes. Il a seulement dit : « C’est lui ! » Quant aux stagiaires, ils ont tous retiré leur nez rouge sans rien dire. Sans doute une coutume en signe de deuil ! Moi, j’ai immédiatement pris mon portable pour appeler les gars des labos. J’ai fait un breaching involontaire. (Le breaching, c’est une technique d’ethnométhodologue pour mettre au jour les allants-de-soi des groupes qu’il étudie. To breach, ça veut dire « casser, briser ». Un breaching, c’est un geste, une parole, une attitude qui casse la routine du groupe. Le groupe réagit alors et dévoile ainsi une règle de vie souvent tacite. Comme si à Paris tu doublais quelqu’un dans une file d’attente devant la boulangerie. Il n’y pas de loi qui règlemente les files d’attente, mais tacitement, tu ne dois pas doubler. Si tu breaches et que tu dépasses ton voisin de devant, dans la seconde qui suit il y a revendication, voire émeute : « Dites don vous là-bas, vous ne pouvez pas faire la queue comme tout le monde ! » Voilà. C’est ça un breaching.) Donc quand le coach a vu que je téléphonais, il m’a sauté dessus en gueulant : « Pas de téléphone ici ! » J’avais oublié qu’il nous avait fait la leçon l’autre jour à l’hôtel Draa : « A partir de maintenant, vous éteignez vos portables. Vous vous coupez de la civilisation. Nous allons marcher en silence. Pas besoin de téléphones. De toute façon, ils de passent pas. » Mon œil qu’ils ne passent pas. Bien sûr que si. On est à deux pas de Mhamid, le dernier village avant le désert. On n’est pas à Tombouctou ! Et puis, cet espèce de gourou n’avait pas l’air de comprendre que le macchabée à nos pieds était son stagiaire disparu. Mais en téléphonant, j’ai brisé une règle de la secte des nez rouges. Et je me suis totalement grillé. Ils ont compris que j’étais flic. Ma carrière de clown s’est arrêtée là.

Sympas, les collègues. C’est à moi de faire le boulot. Veulent pas se déplacer. Veulent pas venir tâter du fennec. Ils ont tort, c’est beau un fennec. Ils me demandent de relever les indices et tout le toutim. Je suis pas leur saute-oued ! Heureusement, j’avais prévu le coup, j’ai le matos. Mais quand même. On se serait marré un peu. Je les aime bien mes collègues. Surtout La Fibre : une bombe. Je l’aurais bien culbutée derrière une dune. Je crois qu’elle a plaqué L’ADN. Trop sérieux. Ça ne m’étonne pas. Il lui faut du fun à cette meuf. Elle mérite mieux que cet espèce de chromosome à lunettes. Elle m’aime bien parce que je cause la France à l’arrache alors que je suis intraitable sur la syntaxe, la ponctuation, les amphibologies et autres joyeusetés académiques. Ça la fait rire.

- Allô, La Langue ? Fais attention à ne pas abîmer les indices. Suis la procédure. La police locale nous enverra les éléments. Il est regrettable que nous n’ayons pas retrouvé son passeport sur lui… Je te rappellerai pour les causes de la mort. Tout se passera bien, tu verras. Et puis, tu parles la langue du pays, non ?

– Oui, euh non, enfin, pas le berbère.

– Ah bon ? Ils ne parlent pas arabe ?

– Non, enfin, pas tous, et je cause pas le marocain non plus.

– Je ne comprends pas ce que tu dis. Tu parles ou tu ne parles pas ?

– Écoute, L’ADN, laisse tomber.

Ils sont gentils mes collègues, mais c’est des Dures de Dures. Ils ne peuvent pas comprendre ce genre de subtilités linguistiques… Allez, au boulot, le 9e Labo ! (Le 9e, c’est moi. J’aime bien me parler tout seul.) Je vais leur montrer que je suis capable de relever des indices :

– et un coton-tige de miasmes pour L’ADN ;

– des tubes à essai plein de bestioles pour Le Ver ;

– des bouts de ficelles pour La Fibre (elle, je vais la soigner, elle aura un max de résidus) ;

– l’empreinte du râtelier pour L’Arracheur de dents ;

– les empreintes palmaires pour L’Emprunté ;

– le cadavre bien emballé pour La Gerbe, Le Toxo et qui voudra bien trafouiller dedans ;

– et des tas de trucs qui traînent autour pour tout le monde.

J’envoie le bouzin à Paris, et In cha’a allah !

Ça fait trois jours que j’attends les résultats d’analyse des Dures à l’hôtel Draa de Ouarzazate (oui, parce que mon stage de clown : khaless ! on m’a ramené en 4x4 fissa fissa à l’hôtel, je ne pouvais décemment plus pratiquer mon art de l’immersion, d’observateur participant, comme on dit chez les ethnos, alors que je m’étais démasqué). Ils viennent de tomber : hallucinant ! Le mec à la gueule bouffée par les scorpions est bien le stagiaire, dixit le coach. Sauf que L’Emprunté dit qu’il ne s’appelle pas David Adi, comme le prétend le gourou, mais Da‘oud Qâdhy, comme un qâdhy, ça veut dire « juge » en arabe. Ce n’est pas fini : un Da‘oud Qâdhy a débarqué à Orly il y a huit jours. Il arrivait de Casablanca. Résultat : on a un mort vivant et un vivant mort.

Quelle journée ! Ça vaut son pesant de cacahuètes, les flics marocains ! Un bordel ! Incroyable. Ils sont douze pour remplir un papier, t’attends trois heures avant de voir le responsable qui est en train de boire un neuss-neuss au café du coin… (Entre parenthèses, c’est vachement bon, le neuss-neuss. C’est un café noir, kahwa kehla, avec du lait, mais au final, dans ton verre, t’as trois étages en camaïeu, du noir en bas, du café au lait au milieu et la mousse blanche du lait en haut. Typique marocain. Le Blanc qui arrive au Rocma et qui demande un neuss-neuss en terrasse, wallah, j’te jure ! on lui demande s’il est Marocain !) Mais ça marche ! Sont efficaces, les chourta. C’est nous qu’on déconne. (C’est ce qu’on dit en sociologie des organisations. On remarque que dans certaines institutions où c’est le bazar, dès que tu veux mettre de l’ordre, formaliser, organiser, modéliser, ça ne marche plus. Un certain flou est nécessaire.) Ça y est, j’ai encore fait une digression. Mon cerveau mon cerveau va trop vite. Meunier, tu dors… Ouh la la, je frôle le surmenage… J’arrive pas à dormir… Quand j’ai dit aux flics que le mort du désert s’appelait en fait Da‘oud Qâdhy et pas David Adi, ils m’ont regardé avec un air ahuri. Pour eux, il a toujours été Da‘oud Qâdhy. Alors, pourquoi on l’a appelé David Adi, nous ? Parce que le coach nous a dit que son nom était Adi. Et les stagiaires, qui s’appellent uniquement par leur prénom dans cette secte, ont dit qu’il s’appelait David. Je dois absolument attendre le retour du coach demain pour lui poser des questions. Je ne sais pas comment il a fait la déclaration de disparition l’autre jour, mais j’ai l’impression qu’il y a un gros mouchkil. En tout cas, pour les chourta, « ma ken mouchkil, pas d’problèmes » : le parisien-clown-disparu-mort est bien mort. Mais quand je leur ai dit qu’un certain Da‘oud Qâdhy est arrivé à Orly, là, ils ont repris un thé et se sont mis à discuter fort tout en faisant des moulinets dans la casbah.

Deux thés à la menthe plus tard, le chef m’a regardé droit dans les yeux et m’a dit dans un français parfait, typique des Marocains venus faire leurs études en France :

– Récapitulons. Da‘oud Qâdhy a bien atterri sur le sol marocain à Ed-Dar el-Baïda’ [je traduis dans ma tête : Casablanca] puis s’est rendu à Ourzazate. Son passeport a été enregistré, et il a déclaré sur sa fiche de renseignements venir faire un stage de clown dans le désert avec l’association Le Nez dans la Dune [Là, j’ai failli pouffer de rire. J’avais omis ce détail !] Après ça, on perd sa trace. Je ne sais pas s’il est descendu à l’hôtel Draa à Ouarzazate pour y rejoindre son groupe de saltimbanques. Il n’a pas rempli de fiche individuelle à l’hôtel. L’hôtelier vient de me dire par téléphone que le coach a rempli une fiche de groupe. [Intéressant, ce détail. Da‘oud n’est peut-être jamais allé au stage…] Maintenant, qu’un certain Da‘oud Qâdhy ait débarqué à Orly. En effet, je viens d’avoir confirmation. Da‘oud Qâdhy est bien retourné en France. Avec le même passeport. Mais comme vous avez pris l’enquête en main, on n’a pas vérifié ça tout de suite.

Sinon, je vous ferai remarquer que le « coach », comme vous dites si bien, a signalé au policier de service la disparition de Da‘oud Qâdhy, pas celle de David Adi.

D’ailleurs, je viens de faire des recherches, David Adi est un homme d’affaires, bien vivant. Il est ici, vous pourrez l’interroger demain si vous le voulez.

Sans vous vexer, la police française a mal fait son travail. Vous êtes venus à la recherche de David Adi sur les dires du coach, sans vérifier d’où il sortait, ni qui il était. Vous me direz, son passeport avait disparu. Vous l’avez soi-disant trouvé mort. Et finalement vous voilà avec deux Da‘oud Qâdhy sur les bras, l’un mort l’autre vivant, et deux David Adi, l’un mort et l’autre vivant.

Wallahoul’adhîmé ! Il a raison. On a merdu sur toute la ligne. L’ahchouma ! Ça se complique de plus en plus ! Et je n’arrive toujours pas à dormir…

AAAhhh ! Le cauchemar ! ! Atroce ! ! ! J’ai rêvé que j’étais endormi au pied d’un palmier à l’ombre et quand je me suis réveillé, j’avais une dizaine de scorpions qui me bouffaient la gueule ! L’horreur ! Bon, faut plus que j’y repense. Un douche, un peu de musiqa arabiya (où j’ai mis ma petite radio ?) et je file au commissariat… AAAhhh ! Le cauchemar ! ! Atroce ! ! ! Pas d’eau chaude ! Et merde… Ah oui, c’est vrai, le type à l’accueil m’a dit qu’il fallait laisser couler un bon quart d’heure pour avoir de l’eau chaude… Ya albi ! Ya Habibi, Ya haloua, ouhibouki ! J’adore les chansons kitch égyptiennes. Trop guimauve ! Je comprends un mot sur trois, mais ça fait rien. Tiens, voilà encore un allant-de-soi : tout le monde dit que l’égyptien est proche l’arabe littéraire. Archi-faux ! C’est parce que tout le monde arabe connaît les chansons et le cinéma égyptiens. Donc l’égyptien est devenu une sorte de langue véhiculaire, mais elle n’a rien à voir avec l’arabe classique. En plus, les Égyptiens ne prononcent pas le j, ils disent gue ; ils ne prononcent pas non plus le q. Ils disent alb, le « cœur », au lieu de « qalb ». C’est comme les Marocains, ils ne prononcent pas le dh, ils prononcent d…

Nom d’un Blachère [1] ! Adi, c’est le même mot que Qâdhy, mais prononcé à l’égyptienne, sans le q, et à la marocaine, sans le dh, si on passe outre les voyelles longues â et y qui s’entendent peu. Donc… Donc rien. C’est pas plus clair… On verra ça plus tard, il faut que j’aille interroger ce David Adi.

- Essalâmou ‘alïkoum !

– Wa ‘alïkoumoussallâm ! Da‘oud Adi ! A votre disposition.

Nom d’un Blachère ! Il a bien dit : « Da‘oud » !? Comment j’ai pu oublier ça ? David, Da‘oud, c’est kifkif ! Da‘oud est la traduction arabe de David. Donc… Donc toujours rien.

- Je suis expert auprès de la gendarmerie scientifique française.

– Ah, je croyais que vous étiez Marocain… Enchanté ! David Adi ! Ici, je préfère dire Da‘oud, ça passe mieux, vous comprenez…

– David Qâdhy, c’est ça ? [Je fais l’âne pour avoir du son]

– Non, Adi. Français, né à Paris, d’origine lointaine égyptienne. Ah oui, je comprends ce que vous voulez dire… qâdhy , le « juge » en arabe ? Oui, il se peut que mes aïeux aient changé leur nom en Adi en arrivant en France…

Je n’y comprends plus rien, mais visiblement, ce type n’a rien à voir avec notre affaire. A moins que. J’en aurai le cœur net à l’hôtel tout à l’heure en interrogeant le coach…

- Allô ? L’ADN ? Bon écoute, j’ai pas… Hein ?… Non, il faut que tu me trouves le numéro de portable d’une fille… Quoi ? Le coach ? Oui, je l’ai interrogé. Il dit que le mort s’est inscrit sous le nom de David Adi, par courrier… Non non, il n’a pas vérifié ses papiers… Hein ? Si justement, il a laissé l’adresse de son ex : Stéphenie… Non. PHE-nie, avec un E… Oui, bon ben c’est comme ça, j’y peux rien, moi… Ratio… Oui comme un ratio. Écoute L’ADN, j’ai pas beaucoup… Déjà ! Tu sais qu’t’es fort ! Oui, je note……… Quoi ? Dans le métro ? Le con… Il aurait pu acheter un ticket… Comment y s’appelle ?… Ah bon… Bon ben, j’te laisse, faut q’j’appelle la fille… Quoi ? ! Demain soir sur son bureau ! ? Bon Ok, salut.

Pas facile de finir mon rapport avec ces superbes hôtesses de la Royal qui me matent avec leurs yeux de gazelles (oui, bon, on peut rêver, non ?)… Comment résumer cette histoire emberlificotée ? Une histoire d’identité, finalement :

Un Français, Da‘oud Qâdhy, se fait appeler David Adi. Même son ex s’est faite duper jusqu’à ce qu’elle tombe sur son passeport et découvre sa vraie identité. Il lui expliquera alors qu’il a été adopté, qu’il serait d’origine marocaine, que ses parents adoptifs l’ont appelé David pour faire plus français, qu’il s’est donné le nom d’Adi pour faire moins arabe, en souvenir de son meilleur copain de collège, un Kabyle algérien, se prénommant Adi. (Il ignorait donc totalement qu’Adi est une prononciation possible de Qâdhy. Et moi qui me suis creuser la cervelle pour trouver une explication linguistique sérieuse ! C’était bien la peine ! Enfin…)

Ce Da‘oud-David Qâdhy-Adi a bel est bien voulu faire un stage de clown au Maroc, mais plus pour retourner sur la Terre de ses prétendues origines que pour apprendre à faire le pitre. C’est pourquoi il s’isolait souvent du groupe et s’est finalement paumé dans le désert. Il est scientifiquement mort de froid, d’épuisement, de soif, de faim et bouffé par les scorpions. Jusqu’à ce qu’un nomade le trouve, le laisse sur place, lui pique son passeport et son billet d’avion et parte pour l’Eldorado-France. Leur ressemblance physique a fait le reste aux contrôles des frontières. Mais le pauvre s’est fait serré dans le métro. Avec le passeport d’un mort dans la poche, Français qui plus est, il se faisait des illusions ! Pourtant, il a bien joué. Ce type qu’on croyait analphabète avait réussi à apprendre à prononcer parfaitement quelques phrases en français au contact des touristes qui viennent faire des treks dans le désert. Là, il a fait illusion ! Pas de chance, il a été reconduit dans son reg illico.

Quant au coach, il a bien déclaré la disparition de David Adi au policier marocain de service. Mais celui-ci a traduit dans sa tête Da’oud Qâdhy. Donc pour les Marocains, il n’y a jamais eu de David Adi, si ce n’est cet homme d’affaires qui n’a rien à faire avec cette affaire !

notes bas page

[1Le Blachère est le nom d’un livre de grammaire arabe aussi connu que Le Bescherelle en France. Lire le premier épisode des aventures du 9e Labo : « Les Dures contre les Molles ».



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