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France-Algérie : une tragédie méditerranéenne (1)

Transcription par Taos Aït Si Slimane de l’émission « La Fabrique de l’Histoire », par Emmanuel Laurentin, du lundi 23 novembre 2009, consacrée au thème « France-Algérie : une tragédie méditerranéenne »

L’oralité est volontairement respectée dans toutes les transcriptions disponibles sur ce site. Les points d’interrogation entre parenthèse ( ?) indiquent des incertitudes sur les mots. Un grand merci aux Internautes qui me signaleront les imperfections afin ces transcriptions soient de meilleure qualité pour les lecteurs.

Édito sur le site de l’émission : Chroniques du bidonville, 1959-1962 : archives sonores inédites (1) et entretien avec Monique Hervo.

Semaine bouleversée de « La Fabrique ». Pour aborder les rapports de proximité et de connaissance mutuelle tissés pendant cent-trente années de colonisation entre la France et l’Algérie, nous déplaçons notre documentaire sur les cabarets orientaux au mercredi et nous faisons place sur deux jours, aujourd’hui et demain, au témoignage de Monique Hervo. Alors que la guerre d’Algérie fait rage, en 1959, cette femme avait choisi de partager le quotidien des habitants du bidonville de Nanterre, « La Folie », à deux pas du quartier d’affaires de la Défense. Un endroit majoritairement peuplé de populations immigrées, et près de 3/4 d’algériens.

Qualifiée à tort d’« assistante sociale » du bidonville de « La Folie », cette militante est arrivée à Nanterre en 1959, alors que quelques milliers de célibataires le peuplaient. Elle l’a quitté lors de sa destruction en 1971, pour accompagner ceux qui y vivaient dans les toutes nouvelles cités de transit.

Entre-temps elle a cherché à témoigner, avec ses moyens, pour le relogement hors de « la Folie » de populations maghrébines de plus en plus nombreuses. Elle a ainsi lancé une campagne d’informations sur les conditions de vie dans les baraques en rédigeant un questionnaire proposé aux habitants du bidonville.

Puis elle a acheté un magnétophone semi-professionnel et interrogé les familles sur leur quotidien : l’eau, les ordures, le chauffage, la peur du feu...

Ces bandes enregistrées qui servirent à la rédaction d’un livre avec Marie-Ange Charras (Bidonvilles, paru chez Maspero en 1971) ont été déposées ensuite à l’Institut d’Histoire du Temps Présent, à Paris, qui nous en a confié quelques-unes.

Ainsi renaissent des voix enregistrées dans un contexte, celui des années 60, que nous redonne Monique Hervo.

Aujourd’hui : Monique Hervo nous explique son engagement et les conditions de vie à « La Folie ».

Invité : Monique Hervo, ancienne militante du Service civique international.

Introduction par Emmanuel Laurentin : À la fin de la semaine, à Marseille, se tiendront les XVIème Rencontres d’Averroès autour du tragique en Méditerranée. Nous avons choisi, à la « La Fabrique » - avant de nous rendre à Marseille, en direct, pour notre émission de vendredi - de nous attacher à la tragique imbrication des deux cultures et des deux pays méditerranéens que sont la France et l’Algérie. De la Guerre elle-même il ne sera qu’accessoirement question. Nous parlerons plutôt de côtoiement, de proximité, de connaissance croisée des Français et des Algériens. Exceptionnellement, le documentaire, que vous écoutez d’habitude le mardi, sera diffusé mercredi. Il concernera les cabarets orientaux et algériens à Paris, on y entendra donc beaucoup de musique. Jeudi, notre débat s’interrogera sur la formation et la perte de ce que les historiens appellent aujourd’hui les savoirs coloniaux. Aujourd’hui, nous écouterons l’entretien que nous avons réalisé il y a dix jours, Catherine Guilyardi et moi-même, avec Monique Hervo qui s’installa en 1959 dans le bidonville de « La Folie », à Nanterre et décida, en 1956, d’enregistrer les témoignages des immigrés, algériens surtout mais pas seulement, sur leurs conditions de vie et de logement. Un entretien interrompu par de formidables archives sonores déposées par Monique Hervo, à l’Institut de l’histoire du temps présent, que nous remercions de ces interviews qu’elle réalisa elle-même avec les habitants de « La Folie ». On y entend un tueur aux abattoirs, un maçon, un cimentier-bétonneur et des femmes aussi, qui ont laissé tourner le magnétophone en espérant que leur vie allait s’améliorer. Contrairement à une professionnelle de la radio, qu’elle n’était pas, Monique Hervo enregistre l’ambiance, les enfants qui crient et tapent sur les casseroles, le poste de radio allumé sur un programme populaire, bref, on entend sur ces bandes la vie de familles en bidonville pendant les Trente glorieuses.

« Extrait des enregistrements de Monique Hervo : Quand des enfants vont à l’hôpital, tu as eu plusieurs enfants qui sont allés à l’hôpital, je me rappelle par exemple d’une des filles qui est allée dans une maison de repos pendant un certain temps,…

Un père : Oui, elle était à, comment ça s’appelle ?

Monique Hervo : Elle allait dans cette maison où elle trouvait qu’elle avait tout, c’était grand, c’étaient des murs bien. Elle avait, je ne sais pas, la douche, elle avait tout...

Un père : Il y avait tout ce qu’il faut là-bas.

Monique Hervo : Est-ce qu’elle revient ici…

Un père : Il y a rien du tout, elle maigrir, pleure et tout ça. Elle a jamais grossie, elle est toujours pareille.

Monique Hervo : Oui, parce que dès qu’elle revient ici, c’est fini.

Un père : Ben oui, parce que c’est mal logé, quoi. J’avais le troisième, l’aîné aussi, qui est à Bagnols-sur-mer, il est resté 6 mois là-bas, à cause de ça.

Monique Hervo : Est-ce que quand ton grand, ton aîné, est revenu il n’a pas fait des réflexions en disant : ici, c’est sale, ici, c’est ceci…

Un père : Si.

Monique Hervo : Ah bon !

Un père : Jusqu’à présent il me raconte ça.

Monique Hervo : Ah, il te raconte ça !

Un père : Oui, jusqu’à présent.

Monique Hervo : Pourtant, il n’est pas grand. Quel âge il a ?

Un père : Il va avoir 8 ans, le 4 janvier 68.

Monique Hervo : Qu’est-ce qu’il te dit ? Qu’est-ce qu’il te raconte ?

Un père : Il me dit : mon père, tu devrais chercher quelque chose dehors, on en a marre de rester ici. S’il est là, il va te le dire…

Monique Hervo : Je te crois.

Un père : Il est pas là, il va à l’école. Il voit les garçons qui sortent des HLM, ils sont propres, avec des chaussures et tout ça. Lui, il sort d’ici pour aller à l’école, alors les chaussures, elles sont foutues, même ses vêtements…

Monique Hervo : Est-ce que justement on fait des réflexions quand on sait que vous habitez au bidonville ?

Un père : Ah, ça, je ne sais pas.

Monique Hervo : Quand tu vas chercher l’eau, par exemple, est-ce que des gens te regardent ? Et, est-ce que tu as honte ?

Un père : Bien sûr, je suis très honte.

Monique Hervo : Parce que je sais qu’il y en a même qui vont chercher l’eau quand il fait nuit pour pas qu’on les voit. C’est vrai ?

Un père : C’est vrai, moi le premier.

Monique Hervo : Toi, le premier ?

Un père : Oui.

Monique Hervo : Tu ne veux pas qu’on te regarde faire ça ?

Un père : Non. »

Emmanuel Laurentin : Monique Hervo, 13 novembre 2009.

Monique Hervo : Il faut que je remonte un peu en arrière. Moi, j’avais 11 ans au moment de la Seconde Guerre mondiale et c’était l’exode. Donc, j’ai connu l’exode, j’ai connu, sans souffrances particulières, l’Occupation mais j’ai su ce qu’étaient les bombardements. Je pense qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, déjà la mémoire n’était plus celle que j’avais moi vécue. Donc, je pense que peut-être instinctivement j’étais poussée à laisser traces, laisser trace d’une population où au fond le bidonville c’était le rejet, c’était l’exclusion, donc il fallait laisser une mémoire derrière moi.

Emmanuel Laurentin : C’était un bidonville qui faisait 21 hectares, je crois.

Monique Hervo : Oui.

Emmanuel Laurentin : Aux confins de Nanterre, de Courbevoie, dans ces secteurs qui sont maintenant fortement urbanisés.

Monique Hervo : Oui.

Emmanuel Laurentin : Vous y êtes arrivée alors qu’il existait déjà ce bidonville ?

Monique Hervo : Oui, moi, je suis arrivée en août 59 mais le bidonville a commencé en 1950. Les premières traces, c’étaient des ouvriers, au début, avant les familles, qui vivaient dans les champignonnières de Nanterre et qui se calfeutraient dans ces souterrains.

Catherine Guilyardi : Vous, quand vous arrivez à la fin des années 50, on est en plein Guerre d’Algérie. Pourquoi vous arrivez à ce moment-là à La Folie, comme s’appelle ce bidonville de Nanterre ? Et qu’est-ce que vous venez y faire ?

Monique Hervo : Petite Parisienne, un jour, je découvre sur un journal, je crois France Soir, « Incendie au bidonville de Nanterre » et ça m’a posé problème en me disant : mais comment ? Il y a des bidonvilles dans la région parisienne ? Je ne le savais pas. Donc, j’ai demandé à des camarades qui étaient avec moi de venir un dimanche rencontrer les différentes populations qu’il y avait. C’est comme ça que j’ai démarré à Nanterre.

Emmanuel Laurentin : Vous les rencontrez mais vous ne faites pas que les rencontrer, c’est-à-dire que vous décidez de vivre à leurs côtés, ce qui est un geste supplémentaire, très différente de ce qu’on pouvait faire en soutien à ces populations algériennes installées en France en particulier.

Monique Hervo : Oui parce que nous faisions partie à l’époque du Service civile international, qui allait notamment sur les chantiers de l’urgence, et il y avait des objecteurs de conscience, qui refusaient de faire la Guerre d’Algérie. Mais les filles, nous notamment, nous ne trouvions pas notre place pour témoigner, comme quoi nous étions pour l’indépendance de l’Algérie. Donc, nous avons voulu être sur place, avec la population, pour dire : nous sommes avec eux. Ce n’était pas dans le sens d’être, par exemple, des porteurs de valise mais c’était partager la vie et notamment la vie de toutes ces populations qui étaient sur les bidonvilles notamment à Nanterre, parce qu’il n’y avait pas simplement un bidonville, il y en avait 7, 8, 9, suivant les périodes. Et là où on a commencé à Nanterre, sur le bidonville de « La Folie », rue de la Garenne. Il y avait quand même à l’époque, une population familles et ouvriers célibataires, tous seuls ici en France, d’environ 10 000 personnes. C’était une ville dans la ville. Donc, nous les avons rencontrés, nous avons parlé avec eux et nous avons vu que les baraques c’étaient… moi ce qui m’a frappé le plus, c’était la première baraque dans laquelle je pénétrais. Il y avait du carton, sur le carton, il y avait du papier goudronné, pas de fenêtre, un semblant de porte, à l’intérieur de la terre battue, un poil, une femme et un nouveau-né. Donc, à ce moment-là, on s’est dit, avec les habitants, parce que nous n’avons jamais voulu faire quelque chose en dehors d’eux, nous ne sommes pas venus pour apporter quelque chose quelque qu’il soit…

Emmanuel Laurentin : Ce n’était pas de la charité que vous faisiez ?

Monique Hervo : Non, absolument pas !

Catherine Guilyardi : Il y a énormément de familles dans ce bidonville. C’est cela qui frappe quand on lit vos livres, quand on écoute vos enregistrements, il y a beaucoup de jeunes femmes, des enfants en nombre.

Monique Hervo : Suivant les périodes, c’est allé de 200 à 400 familles dans ce bidonville. Les familles avaient quand même beaucoup d’enfants, vous pouvez calculer le nombre de personnes qui y étaient.

Catherine Guilyardi : Comment ils se retrouvaient dans le bidonville ?

Monique Hervo : C’est-à-dire que, notamment en Algérie, Nanterre était connue. Moi, j’ai vu des familles arrivaient avec un tout petit bout de papier où était marqué : « La Folie, Nanterre », c’est tout. Il n’y avait pas autre chose. Il faut aussi se replace dans le contexte où il y avait une guerre là-bas, donc il y en avait qui fuyaient les combats, il y avait beaucoup de familles qui sont arrivées qui avaient déjà perdu 2, 3, 4, 5 membres de leur famille, abattus par les militaires français. Il y avait aussi d’autres qui arrivaient et qui essayaient d’échapper aux camps de regroupement, qui étaient des camps de déplacement de populations, en Algérie, durant la Guerre d’Algérie, et qui essayaient de partir parce qu’ils mouraient de faim. Si voulez, c’est des gens qui vivaient en communauté dans des villages, donc ils se repassaient les adresses de là où ils pouvaient au moins avoir au fond trois planches pour pouvoir dormir le soir quand ils arrivaient.

Emmanuel Laurentin : Est-ce que vous pouvez nous décrire, Monique Hervo, ce qu’étaient les rues dans ce bidonvilles de Nanterre, s’il y avait des rues, ce qu’étaient les ruelles ? Comment il était composé et comment vous vous repériez à l’intérieur de ce bidonville, parce qu’évidemment il n’y avait pas adresse a priori ? Au bout du compte, j’imagine que chacun arrivait, plus ou moins, à se retrouver dans ce bidonville de La Folie.

Monique Hervo : Il y avait des venelles, surtout, des sentiers. Il y avait certains qui appelaient cela la piste. Ils arrivaient à se retrouver parce qu’ils parlaient entre eux. Quand une famille arrivait, on le savait. C’est une communauté qui vit, c’est quelque chose de vivant. Donc, il suffit d’aller chercher l’eau, parce qu’il n’y avait pas d’eau, à la borne fontaine et on sait qu’untel est arrivé. Par contre, le gros problème que cela posait, c’est quand il y avait besoin du toubib, bien souvent le toubib n’arrivait pas à retrouver les familles.

Emmanuel Laurentin : Parce que lui n’était pas habitué à ce bidonville.

Monique Hervo : Bien sûr. Moi, cela m’est arrivé plus d’une fois d’aller à une des entrées du bidonville ou au point d’eau et donner rendez-vous au toubib pour pouvoir l’amener dans une famille.

Emmanuel Laurentin : Travailleuse sociale, Monique Hervo rédige en 1965 un questionnaire sur les conditions de vie à La Folie. On y parle de la boue, des ordures et de l’état de ses chaussures.

« Extrait des enregistrements de Monique Hervo : Par exemple, quand tu vas à la fontaine, tu attends beaucoup ?

Réponse d’un homme : Ça dépend. S’il n’y pas de gens, ça passe très vite, s’il y a des gens je reste trois quart d’heure, une heure. Eh bien, oui parce qu’il n’y a qu’une seule fontaine. Donc, cela dépend des jours.

Monique Hervo : Vous avez déjà, je me souviens, demandé, il y a longtemps, il me semble, que l’on mette une autre fontaine du côté des familles.

Réponse d’un homme : Oui.

Monique Hervo : Vous avez demandé ça à la mairie.

Réponse d’un homme : J’avais demandé ça à la mairie, oui.

Monique Hervo : Ils ont pas voulu ?

Réponse d’un homme : Ils ont pas voulu.

Monique Hervo : Pourquoi ? Ils ont donné des explications ? Ils ont dit pourquoi ?

Réponse d’un homme : Ils disent vous avez une seule fontaine, ça suffit pour vous. Une seule fontaine qui est cassée et tout ça… Alors, moi, je ne sais pas comment…

Monique Hervo : En plus, moi, ce que je pense c’est que vous êtes tellement nombreux à passer à la fontaine que cela s’use, quoi. Ça se casse.

Réponse d’un homme : Bien sûr.

Monique Hervo : Est-ce que ça t’est arrivé, par exemple lorsque tu étais à l’hôpital ou quelque chose comme ça, d’acheter de l’eau ?

Réponse d’un homme : Oui. C’est pas une fois, c’est pas deux.

Monique Hervo : Ah bon.

Réponse d’un homme : Eh ben, oui.

Monique Hervo : Alors, comment on fait à ce moment-là ?

Réponse d’un homme : Comme on fait ? Un vieux ici qui amène de l’eau pour tout le monde quoi. À ce moment-là s’il y a un ensemble de bidons, mettons à 50 francs, cela fait 25 francs. S’il y a en deux cela monte à 500 balles.

Monique Hervo : Et, à La Folie aussi, il y a beaucoup de la saleté, il y a beaucoup de la boue.

Réponse d’un homme : Y en a pas mal, oui. Ça, y en a de trop encore, c’est pour ça que les enfants attrapent des maladies.

Monique Hervo : Les ordures. Les ordures sont tout près des baraques.

Réponse d’un homme : Elles sont tout près, là.

Monique Hervo : Et on jamais ramassé les ordures ?

Réponse d’un homme : Du tout, du tout. Depuis que je suis ici elles sont jamais ramassées.

Monique Hervo : Jamais ramassées ?

Réponse d’un homme : Jamais ramassées. Ils veulent pas le faire.

Monique Hervo : Tu pense qu’ils veulent pas ?

Réponse d’un homme : Ils veulent pas, oui.

Monique Hervo : Ils veulent pas le faire ?

Réponse d’un homme : Ils ne veulent pas.

Monique Hervo : Et pourquoi, ils veulent pas ?

Réponse d’un homme : Normalement, ils mettent une benne et on met les ordures dedans. S’il y avait une benne, elle sera pas cette saleté.

Monique Hervo : Tout le monde viendrait mettre…

Réponse d’un homme : Ils sont pas venus.

Monique Hervo : Par exemple toi, quand tu veux, par exemple aller à Nanterre, descendre à Nanterre, aller au travail, aller à Paris, etc. comment tu fais avec tes chaussures ?

Réponse d’un homme : Je sors de la maison elles sont propres puis quand j’arrive, ça est, elles sont pleines de merde.

Monique Hervo : Est-ce que justement tu n’as pas honte quand ? Enfin, est-ce que tu es…

Réponse d’un homme :

Monique Hervo : C’est ça ?

Réponse d’un homme : Souvent, oui.

Monique Hervo : Souvent ? Parce qu’on voit justement comme ça ceux qui habitent dans les baraques.

Réponse d’un homme : Eh oui. Même pour prendre le métro, j’ai vraiment honte. »

Catherine Guilyardi : Dans ces enregistrements, on entendra Zohra, qui raconte qu’un des médecins, dont vous n’écrivez pas le nom, lui, s’était fait un plan du bidonville. Alors, c’est un de ces médecins en plus qui n’avait pas peu, qui allait au bidonville, parce que ce n’était pas facile de faire venir des gens de l’extérieur. Ce médecin-là, s’était fait – c’était une femme – un plan du bidonville pour se retrouver. D’ailleurs, Monique Hervo, c’est vrai qu’il n’y avait pas beaucoup de Français qui rentraient dans le bidonville.

Monique Hervo : Je dirais quasiment personne. Les gens, même s’ils venaient les dimanches au loin faire leur promenade, les Français restaient de l’autre côté du périmètre du bidonville en essayant de regarder mais surtout de ne pas s’en approcher. Les seules personnes qui sont rentrées, dans le bidonville, c’est effectivement quelques toubibs. Il y avait une bonne sœur qui venait et qui s’occupait des nouveau-nés. Donc, elle était très aimée dans le bidonville. Elle aidait les femmes. Puis, il y avait notre équipe et une assistante sociale mais qui n’était pas de la municipalité de Nanterre ni des environs. Elle était, elle, en marge. C’est Brigitte Gall ( ?), qui a fait un énorme travaille mais qui était dans la même optique que nous. C’est tout. Il n’y avait personne d’autre qui rentrait. Et la police de toute façon nous menaçait en nous disant : c’est interdit de rentrer sur le bidonville.

Emmanuel Laurentin : Pour témoigner de la vie des habitants des 21 hectares des bidonvilles de La Folie, Monique Hervo s’est acheté un UHE R4000-Riport, un bon magnétophone à bande, grâce auquel elle pourra ensuite rédiger, avec Marie-Ange Charasse, Bidonville, publié en 1971, chez Maspero.

« Extrait des enregistrements de Monique Hervo : Est-ce que vous souffrez aussi du manque de place ?

Réponse d’un homme : Regardez-là, vous allez voir, vous constaterez vous-même.

Monique Hervo : Oui, mais alors pour celui qui connaît pas, moi je peux constater, vous avez quoi, 6 mètres carrés, pour six…

Réponse d’un homme : Prenez le mètre, vous exagérez quand même…

Monique Hervo : 6 mètres carrés, quand même !

Réponse de sa femme : - qui jusque là riait, s’amusait de la question - Y en a pas six mètres carrés ici. Y a 2 mètres et 6 mètres de long…

Monique Hervo : 2 mètres, eh bien si, 3 mètres…

Réponse de sa femme : Non, y en a pas.

Réponse d’un homme : Si, y en tout, dans 10, 8, 9, comme ça.

Réponse de sa femme : Y en a 7 à 8 mètres par 2. Ça compte pour deux, pas pour 6 mètres carrés, hein ! Autrement 6 mètres carrés…

Réponse d’un homme : Une chambre.

Monique Hervo : Une chambre, pour ? Vous êtes combien à y vivre ?

Réponse de sa femme : 7 personnes.

Monique Hervo : 7 personnes.

Réponse d’un homme : 7 personnes, une boîte de conserve.

Réponse de sa femme : Rires.

Monique Hervo : Une boîte de conserve. Vous ne pouvez donc pas mettre d’armoire, de choses comme ça, pour ranger vos affaires ? Vous vivez toujours avec des valises.

Réponse d’un homme : Des valises, comme ça on est en vacances.

Monique Hervo : Oui, c’est ça. C’est bien beau de vivre 2, 3 mois avec des valises mais vivres des années avec des valises, c’est quand même très difficile.

Réponse d’un homme : Très difficile mais je ne sais comment. Moi, j’ai mes pantalons qui traînent partout, alors ils sont tous sales…

Monique Hervo : On peut rien avoir de propre ?

Réponse de sa femme : Non.

Réponse d’un homme : Si je mets une armoire là-bas où c’est que je vais dormir, dehors ?

Monique Hervo : C’est ça, y a rien à faire. Ça, c’est toujours le même problème. Je vois dans certaines familles, où il y a beaucoup d’enfants, on ne peut pas mettre des lits en plus. Y a rien à faire ! Alors, on dort à je ne sais pas combien… C’est des choses quand même qui sont assez anormales, quoi.

Réponse d’un homme : Eh oui !

Réponse de sa femme : La vie, c’est très dur quand même.

Monique Hervo : Es-ce que, par exemple, quand quelqu’un est malade, comment ça se présente ? Quand quelqu’un est malade, veut se reposer, comment on fait ?

Réponse d’un homme : Eh bien, il se repose pas.

Monique Hervo : On l’envoi à l’hôpital ?

Réponse d’un homme : Si c’est nécessaire on l’envoi. J’ai été, moi, malade un jour, on ne peut pas avoir le calme. Comment voulez-vous, il y a les petits qui pleurent, ils sortent, je suis bien placé, ils entrent, on sort la cuisine…

Réponse de sa femme : Le jour où tu étais malade, c’était pas là…

Réponse d’un homme : C’était là, en face, c’était pire encore.

Réponse de sa femme : En face, c’était en face de la porte.

Monique Hervo : Oui, je me souviens.

Réponse de sa femme : Des journées qu’il faisait tellement froid qu’il fallait qu’il mette 6-7 couvertures.

Monique Hervo : Mais alors, par exemple, ici, quand c’est petit, est-ce qu’il n’y a pas possibilité de s’agrandir ?

Réponse d’un homme : Non, non. Si y a la police qui arrive, il faut…

Monique Hervo : Il démoli tout ?

Réponse d’un homme : Bien sûr !

Réponse de sa femme : Y a rien à faire.

Monique Hervo : Y a rien à faire. On ne peut pas s’agrandir ?

Réponse de sa femme : Ah, non, non !

Monique Hervo : Parce que, par exemple, même si on demande des autorisations….

Réponse d’un homme : Oh !

Réponse de sa femme : Ils la donnent pas.

Monique Hervo : Pourquoi, ils la donnent pas ?

Réponse d’un homme : Ça reste à savoir pourquoi, c’est ça qu’on demande…

Réponse de sa femme : Ils donnaient pas, ils voulaient que tout le monde parte de là.

Monique Hervo : Oui, c’est ça. »

Emmanuel Laurentin : Qu’aviez-vous contre les assistantes sociales ? On dit souvent Monique Hervo, c’était – une façon simple de faire comprendre - l’assistante sociale du bidonville de Nanterre, alors que vous n’aimez pas ce terme-là, qu’est-ce que vous aviez contre les assistantes sociales qui s’occupaient justement de ces populations algériennes, marocaines, maghrébines du bidonville de Nanterre ?

Monique Hervo : C’est très complexe parce que je dirais qu’une assistante sociale va faire du sociale mais c’est une population, il faut bien le reconnaître, que l’on ne veut pas en France. Je pense qu’il ne faut pas se faire d’illusions, déjà à cette époque, déjà c’est la Guerre d’Algérie, mais même après. Donc, une assistante sociale va faire le minimum mais au fond c’est un poids. Puis, elle est prise, - si c’est une assistante sociale de la municipalité, telle qu’elle soit – entre une municipalité qui ne veut pas de ces bidonvilles sur son terrain, donc elle n’obtiendra pas de toute façon grand-chose.

Emmanuel Laurentin : Pourtant c’était une municipalité de la banlieue rouge. On appelait cette banlieue, la banlieue rouge. Nanterre était communiste à l’époque ?

Monique Hervo : Nanterre était communiste et l’est restée longtemps.

Emmanuel Laurentin : Et ces questions-là n’étaient pas des questions prioritaires pour la municipalité e Nanterre ?

Monique Hervo : Non. Les bidonvilles ont été le jeu d’un certain nombre de pouvoirs. Le pouvoir municipal cela a été, à la limite jusqu’à la fin de la Guerre d’Algérie, intéressant parce que les Algériens étaient des électeurs, après on ne les connaissait plus. Pas grand-chose avant et puis rien après. Aussi, il y a eu le jeu de la préfecture, enfin des préfectures, qui voulaient embarrasser aussi certaines municipalités, donc envoyaient plutôt sur certaines municipalités rouges. D’autre part il y avait la police qui jouait aussi son jeu de son côté à travers les conseillers sociaux de la préfecture, qui étaient tout-puissants, parce que les conseillers sociaux de la préfecture c’étaient tous des anciens de la Coloniale, qui avaient servi. Il y avait certains qui avaient été administrateurs des colonies. Il y avait, si vous voulez, un relan de colonialisme et c’est pour cela que c’est très compliqué. Tous les pouvoirs qui essayaient soit de refiler un bidonville sur la commune voisine, soit à la limite le gonfler en nombre pour ennuyer l’État… Vous voyez, c’est très complexe.

Emmanuel Laurentin : Avant le bidonville, il y a eu la zone, les taudis, les baraques des fortifs, un phénomène de mal logement récurrent à Paris, aggravé dans les années 50 et 60 par l’amélioration continue et visible des conditions des autres Français. Tandis que la télévision naissante rend compte de la multiplication des cités, des villes nouvelles et des logements avec salle de bain, 40 000 personnes vivent en baraques, dont 10 000 à Nanterre. Le gouvernement de Michel Debré en est très conscient quand il vote, en 1964, une loi d’éradication des bidonvilles. Pourtant, malgré les promesses, il faudra encore attendre longtemps. Le 26 mai 1967, Monique Hervo entre dans la maison de celui qui a travaillé chez Simca. Un colosse désormais malade qui vit avec sa femme et ses six enfants à La Folie et dont la colère froide, sur fond de radio populaire vantant la joie de vivre et l’amour, n’en est que plus flagrante.

Extrait des enregistrements de Monique Hervo : « Est-ce que tu donnes facilement ton adresse ? Est-ce que tu dis facilement : j’habite rue de la Garenne ? Ou est-ce que tu le caches ?

Réponse d’un ancien ouvrier de chez Simca : Des fois je le cache, des fois je dis, c’est honteux.

Monique Hervo : C’est honteux ?

Réponse d’un ancien ouvrier de chez Simca : Oui.

Monique Hervo : Tu as honte au fond d’habiter en baraque ?

Réponse d’un ancien ouvrier de chez Simca : Bien sûr.

Monique Hervo : Parce qu’il y a beaucoup de gens - pas moi - de l’extérieur qui connaissent pas les baraques comme ça, que cela soit La Folie, à Saint-Denis, à la Courneuve, n’importe où, qui disent : Les gens qui habitent comme ça, c’est parce qu’ils ne veulent pas payer de loyer.

Réponse d’un ancien ouvrier de chez Simca : Non, c’est pas vrai, ça. Je voudrais bien que je serais bien loger, je paye le loyer et je serai tranquille.

Monique Hervo : Toi ça t’est égal de payer un loyer, ce n’est pas une question de loyer.

Réponse d’un ancien ouvrier de chez Simca : Non, non, ce n’est pas une question de loyer. Moi, je voudrais bien que ma maison soit propre, moi c’est pareil, ma femme. Si je paye le loyer, je m’en fous du loyer !

Monique Hervo : Tu t’en fous.

Réponse d’un ancien ouvrier de chez Simca : Je m’en fous du loyer. Je voudrais quand je sors que je sors propre et tout ça.

Monique Hervo : Tu sors d’un bâtiment…

Réponse d’un ancien ouvrier de chez Simca : Eh ben, oui !

Monique Hervo : Tu peux le dire, tu peux recevoir, parce qu’ici au fond tu ne peux jamais recevoir quelqu’un ?

Réponse d’un ancien ouvrier de chez Simca : Ah, non ! À mon travail, j’ai des copains, c’est des Français, je voudrais bien qu’ils viennent, qu’on mange ensemble et tout ça, je peux pas les amener dans une cabane comme ça. Si je les amène dans un restaurant, c’est cher… Je peux les inviter, mais pas ici. Si je serais dans un bâtiment, je peux les inviter et tout ça.

Monique Hervo : On dit souvent aussi, les gens de l’extérieur disent : Oh, mais ceux qui sont ici, ils ne travaillent jamais.

Réponse d’un ancien ouvrier de chez Simca : Ne travaillent jamais ? Qu’ils viennent loger ici et puis ils vont voir avec la maladie qu’est-ce qu’ils vont prendre ici. En 66, moi, je fais 79 kilos, parce que je loge pas ici…

Monique Hervo : Oui, oui, d’accord.

Réponse d’un ancien ouvrier de chez Simca : J’étais bien logé et tout ça. Maintenant, si j’ai attrapé une maladie, c’est que je l’ai attrapé ici, pas ailleurs !

Monique Hervo : Oui, oui, je comprends ce que vous me dites. On dit aussi, d’autres choses, que vous avez toujours – pas moi, attention !...

Réponse d’un ancien ouvrier de chez Simca : Oui, oui, d’accord.

Monique Hervo : Des gens disent : Oh mais ils ont pas de meubles, ils ont des meubles d’occasion, ils ont rien… Voilà.

Réponse d’un ancien ouvrier de chez Simca : Vous croyez que je peux mettre des meubles ici, tous neufs ? Ah non ! S’il y a le feu, je laisse tout ça tomber et je débarrasse mes gosses. Les gosses avant tout ! Je ne peux pas dépenser de l’argent pour mettre des meubles. Le jour où je serais bien logé, ce jour-là je pourrais mettre des meubles.

Monique Hervo : Est-ce que justement tu as peur, et ta femme aussi, du feu ?

Réponse d’un ancien ouvrier de chez Simca : Ça, c’est tous les jours, ce n’est pas un jour et surtout la nuit.

Monique Hervo : Surtout la nuit ?

Réponse d’un ancien ouvrier de chez Simca : Oui.

Monique Hervo : La nuit, c’est…

Réponse d’un ancien ouvrier de chez Simca : On sait jamais, si on dort et qu’il y avait le feu, si je ne me réveille pas, ma femme et mes gosses on sera brûlé. »

Catherine Guilyardi : En fait, les populations qui étaient dans le bidonville, une grande majorité d’Algériens en début, un tiers à peu près de Marocains, vous dites qu’après cela s’inverse, ils travaillent, ils sont Français mais ils ne trouvent pas de logement ailleurs. Vous pouvez nous expliquer ces problèmes de logement que rencontraient les Algériens, quand vous étiez vous au bidonville jusqu’à la fin des années 70 ?

Monique Hervo : Alors, ils demandaient, et on a fait ça systématiquement, toutes les demandes de logement qui se font habituellement, qui cela soit auprès de la municipalité, auprès de la préfecture, auprès du guichet central des mal-logés. On a fait toutes les demandes. Avant 62, il y a eu quelques relogements, mais quelques, très faibles, de la part de la municipalité de Nanterre. À partir de 62, c’était fini, ça ne dépendait plus administrativement de la commune, ça dépendait de la préfecture. Donc, là, on a institué quelque chose, à mon avis, qui était extrêmement grave parce qu’on leur a jamais dit, à eux, on leur a toujours dit : faites votre demande et quand vous aurez un certain nombre, 2, 3, 5 ans, il y a la crise du logement on ne peut pas vous reloger mais après quand ça arrivera vous serez reloger. En fait, il y a des textes qui ont été pondus, mais on ne leur a pas dit, que ça dépendait uniquement de la préfecture le jour où le bidonville serait rasé. Donc, pas de relogement !

Emmanuel Laurentin : Donc, ils étaient dans l’attente ?

Monique Hervo : Ils étaient dans l’attente. D’ailleurs tout le monde leur disaient : mais c’est pour le mois prochain. C’est pour dans trois mois, quatre mois. On estimait que peut-être ils arriveraient à comprendre qu’il faut s’en aller ailleurs. Donc, on les faisait attendre d’année en année pour les lasser. Puis voyant que comme ils ne trouvaient pas autre chose ils restaient eh bien c’était au moment du « rasage ». Mais au moment du « rasage », il faut se dire que tous les « rasages » se font avec un certain nombre de gens qui ne sont pas relogés. On trouve toujours des systèmes, notamment de recensement qui ont été fait où trop tôt ou trop tard et où tout le monde n’y est pas. Donc, si vous voulez, au fond moi je me suis bien rendue compte que c’était une population que l’on ne considérait pas capable d’aller dans un logement, comme les Français, vu qu’ils vivaient en bidonville, ils devaient abîmer tout, saccageraient tous les logements si jamais on leur en donner.

Catherine Guilyardi : Quand on écoute les témoignages que vous avez enregistrés, il y a quand même de nombreux témoignages de gens qui ont été logés ailleurs avant, qui ont fait des squattes…

Monique Hervo : Oui.

Catherine Guilyardi : Des gens qui logeaient en famille parce que quelqu’un avait réussit à avoir un deux pièces et on était dix dans les deux pièces…

Monique Hervo : Oui.

Catherine Guilyardi : Mais à chaque fois ils disent : Moi, je gagne tant d’argent, j’ai un bon salaire, on ne va pas me louer parce que je ne suis pas Français. Est-ce qu’on a demandé aussi, Monique Hervo, à certains de ces Algériens de devenir Français pour avoir des logements ? Est-ce qu’il y avait une pression en ce sens ?

Monique Hervo : Il y avait une pression énorme sur eux pour qu’ils prennent... On leur disait : demain, la semaine prochaine, ça est, t’as un logement dans la mesure où tu prends la nationalité française. Ça, c’est vraiment quelque chose qui était monnaie courante.

Extrait des enregistrements de Monique Hervo :

« Un homme : Y en a qui fait de bons boulots mais enfin quand même on travaille et on mange ensemble, on travaille ensemble, le soir on s’habille, moi je regarde mon pantalon, Ah lala lala ! puis il même beaucoup de gars qui se moquent de nous, cça c’est en plus une honte.

Monique Hervo : On se moque vraiment de vous ?

Un homme : Ah, oui, Monique ! Ils se moquent de nous. Y en a beaucoup qui se moquent de nous, ils disaient : regardes. Ils nous connaissaient tout de suite des gens des bidonvilles, tout de suite. Même au milieu de Paris, ils disaient ça sent le bidonville. Alors, c’est une honte, ça ! Y en a beaucoup qui disaient si y a pas contents, y a qu’a y aller chez eux ! Ça, c’est pas bien.

Monique Hervo : Ah, non !

Un homme : C’est pas bien à dire, ça. Je suis un Algérien, d’accord, mais je ne suis pas du tout un gars, je ne sais pas… Je suis un gars de famille. C’est une honte de dire s’ils sont pas contents y a qu’à aller chez eux. Non, non, ça, ça fait mal, beaucoup, beaucoup, beaucoup. Moi, quand j’entends ça, ça fait mal beaucoup, beaucoup. En 39, en 40, en 14, ils disaient pas ça, hein…

Monique Hervo : Non.

Un homme : Ils disaient : Les Algériens, ah dit donc, ils sont comme ça ! En 14 aussi, les Algériens, ils sont bons. En 39, ils sont bons, hein. On a été et y a personne qui a dit : ah, ceux-là c’est des Algériens, y en a beaucoup qui se sont cassés la gueule et maintenant, les Portugais, ils sont mieux que nous, mille fois ! Alors….

Monique Hervo : Oui, ce n’est pas normal.

Un homme : Je te jure, sur la vie de mes gosses, même je l’ai raconté à mon patron deux, trois fois.

Monique Hervo : Oui, oui, et ça, vous avez raison.

Un homme : Eh ben, c’est ça !

Monique Hervo : Là, vous avez raison.

Un homme : Eh oui ! C’est ça que… et maintenant un dernier machin, moi je dis, je veux bien s’ils ne logent pas, ils arrivent pas ou ils veulent pas, ils veulent pas des Algériens, c’est mieux qu’ils les ramassent et lui disent : tiens, allez, coup de pied, fout le camp à votre pays !

Monique Hervo : Oui ! »

Emmanuel Laurentin : Il y a un point qui est très présent, dans ces enregistrements que vous avez pu faire avec tous les gens que vous avez pu rencontrés dans ce bidonville, où vous viviez avec eux, Monique Hervo, c’est le point de la saleté, des rats, des ordures, de l’humidité, de la boue. On a l’impression - c’est logique évidemment - que dans ces terrains qui n’étaient pas viabilisés, où ils avaient un point d’eau extrêmement éloigné de la plupart des maisons, la question d’être décent, d’être digne, de se laver, d’être propre mais également de risquer de se salir parce que la boue est là en permanence ou presque, eh bien c’était une question récurrente d’autant que les ordures n’étaient jamais enlevées de ce lieu-là et que de temps en temps en payant un conducteur de bouldozeur on arrivait à faire repousser un peu plus loin les tonnes d’ordures qui étaient présentes sur le bidonville. Monique Hervo, vous pouvez nous raconter ça ?

Monique Hervo : Oui, le gros problème et que ce sont pratiquement tous des travailleurs qui travaillent dans le bâtiment, ou qui ont travaillé, même s’ils sont après en usine, dans le bâtiment. Tous m’ont dit : nous, on nous aurait dit qu’on restait un certain nombre d’années - pour ne pas investir et avoir tout de suite tout l’argent mis dans des matériaux saccagés, détruits – on nous aurait dit : vous pouvez construire quelque chose, vous pouvez améliorer vos conditions de logement – c’est tout ce qu’ils cherchaient au début…

Catherine Guilyardi : C’est ça, ils n’ont jamais construit en dur parce qu’on leur disait toujours qu’ils allaient partir la semaine d’après, le mois d’après…

Monique Hervo : Toujours. Moi, j’ai toujours entendu : c’est pour dans trois mois, c’est pour dans un mois, c’est pour dans… Tout le monde s’y mettait, que cela soit les municipalités, parce que je prends la municipalité de Nanterre mais à ce moment-là à Colombes il y avait aussi des bidonvilles de la même façon, et c’était de droite à l’époque, c’était la même politique qui était appliquée. Donc, effectivement, quand vous êtes dans l’incertitude, vous n’allez pas améliorer complètement. Alors, à l’extérieur effectivement ça paraissait le taudis affame, la baraque, ce qu’on appelle, mais à l’intérieur au fur et à mesure, vous aviez de petits bijoux. Vous aviez des hommes qui avaient fabriqués des sortes de petits hammams, qui faisaient chauffer l’eau par des systèmes spéciaux, etc., qui carrelaient les sols ! Vous aviez des tas d’endroits où l’on rentrait, comme par exemple au Maroc, avec des tapis, des tables basses, des divans. C’était très joli. Les femmes notamment, c’étaient elles qui souvent plâtraient. Elles plâtraient avec leurs mains, pas de truelles. Ça m’a toujours fait penser un peu à ce qui est fait en Algérie dans le Mzab où vous avez les doigts qui restent encore. Vous aviez des tas d’amélioration au fur et à mesure. Mais à l’extérieur, effectivement il n’y avait jamais de ramassage d’ordures. Il faut se dire que le seul moment où il y a eu un peu de mâchefer, c’est nous, par l’intermédiaire de quelqu’un qui a pu demander au Ministère des travaux public, - alors vous voyez – deux wagons de mâchefer que les hommes ont étalé dans les ruelles, sur les sentiers. Le plus grave, ce n’était pas encore ça, c’était la fontaine. Il y avait une fontaine pour ces dix mille habitants, à une époque ! Vous aviez donc le soir, les hommes y allaient. Tout le monde participait : les enfants, depuis leur plus jeune âge, transbahutaient des kilos comme ça parce qu’il fallait ramener de l’eau à la barque. Vous aviez le soir, les hommes qui faisaient la queue sous la pluie, n’importe où et qui attendaient, moi j’ai vu, je ne sais pas combien d’hommes, ils étaient cinquante, à attendre chacun leur tour.

Extrait des enregistrements de Monique Hervo :

« Un homme : À côté de ça, il y avait d’autres choses, plus que ça…

Monique Hervo : Oui.

Un homme : Plus que ça.

Monique Hervo : Quoi ?

Un homme : L’humidité qui coule la nuit, quand il fait noir, les waters à côté de moi, les enfants qui sont trop petits et ne jouent pas dehors… Alors, qu’est-ce que vous voulez qu’un gosse qui ne sort jamais, qui ne voit jamais des choses modernes, comment vous voulez… Moi, je trouve que ça, ça….

Monique Hervo : Ça ne va pas !

Un homme : L’avenir de l’homme, nos enfants…

Monique Hervo : Plus mal.

Un homme : Plus mal que nous !

Monique Hervo : Plus mal que vous ?

Un homme : Oui, puisqu’on voit le début. Il est devant nous maintenant.

Monique Hervo : C’est çà ! Oui, ça m’a frappé d’ailleurs l’autre fois, quand je vous ai vu avec les oiseaux, et que je vous ai demandé pourquoi est-ce que vous avez eu des oiseaux ? Et vous m’avez dit : Parce que mes enfants, il faut qu’ils voient quelque chose de beau.

Un homme : Oui, il n’y a que ça, parce que je ne peux pas faire plus que ça. Les oiseaux, comme ils restent avec nous.

Monique Hervo : C’est ça, pour que les enfants…

Un homme : Un gosse, par exemple quand il fait beau, pourquoi est-ce qu’il ne sort pas pour jouer dans le sable, avec un ballon ? Moi, le jouet, je l’achète et je le garde là, là-haut sur le toit. Où, elle va rouler sa poussette la petite, par exemple ? L’autre, il a une bicyclette, il ne joue jamais avec.

Monique Hervo : Oui, mais ça, ce n’est pas une vie pour les enfants, je suis d’accord avec vous.

Un homme : Moi, je trouve, ni pour nous ni pour le gouvernement français aussi, ce que je vois moi. Par exemple, mettons qu’il y a 200-300 personnes ici, si vous vérifiez tous les baraques ce soir, ce soir, vous trouverez 80% ils sont partis maladies ou quelques chose comme ça. Moi, ma femme est malade, l’autre il dit : oh, moi, j’ai mal au dos. L’autre il dit : moi, j’ai le rhume. L’autre tousse, l’autre dit : moi, j’ai mal aux reins. Et après ça va où ? À la sécurité sociale, à l’hôpital, je vais soigner, je vais faire ça. Qui c’est qui paye ? Qui c’est qui soigne les malades ?

Monique Hervo : Le gouvernement.

Un homme : Ça, c’est sûr !

Monique Hervo : Souvent, ça me fait penser, il y en a qui sont de grands malades, la sécurité dépense au moins la valeur de trois ou quatre maisons.

Un homme : Voilà !

Monique Hervo : En frais d’hôpital, frais d’opération, et tout ça… »

Emmanuel Laurentin : Vous avez utilisé, tout à l’heure, un terme important, c’était le terme de témoigner. C’est un terme très important dans cet après Seconde Guerre mondiale, parce que les catholiques en particulier l’utilisent beaucoup, en particulier à cause de Témoignage chrétien, cette idée que l’on est témoin des hommes qui nous entourent, des hommes et des femmes qui vivent avec vous, est-ce que c’était dans cette optique-là que vous utilisiez ce terme ? C’est-à-dire est-ce que c’était dans cet état d’esprit que vous étiez, Monique Hervo, quand vous vouliez justement témoigner par les photographies, par les documents, par les enregistrements sonores de ce qui se passait dans ce bidonville de Nanterre ?

Monique Hervo : C’est étrange parce qu’en définitif je pense que j’ai une certaine, enfin… je pense que je suis passée, je pense, mystique. Mais je ne me retrouve dans aucun courant de l’époque et je pense que je n’étais pas la seule. Parce que quand je vous ai parlé de Brigitte Gall ( ?), il faut se dire que n’importe quel organisme, ça on le sait peu, à l’époque, n’importe groupe, il y a eu, à cause de la Guerre d’Algérie, des frottements énormes.

Emmanuel Laurentin : Voire des scissions.

Monique Hervo : Des scissions. Et au Service civil, on a fait scissions. On a quitté le service civil à l’époque en disant : Nous, nous ne sommes pas là pour mettre une pancarte « Service civile ». C’est ça ! Et Brigitte, pareil, pourtant c’était une ancienne Petite Sœur de Charles de Foucauld, qui a dit à son service, qui s’appelait, SSFNA, Service Social Familial Nord Africain : moi, je n’offre pas dans une optique de, comment dirais-je, employer les mots c’est difficile à l’heure actuelle, mais on n’est pas là pour vendre une certaine marchandise, telle qu’elle soit. Pour un certain pouvoir, non ! L’humain, c’est quelque chose d’autre. C’est comprendre l’autre et c’est l’admettre avec sa propre culture. Et c’est ça, je crois, qui a fait nos divergences aux uns et aux autres.

Extrait des enregistrements de Monique Hervo : « C’est moi qui vous remercie, beaucoup. C’est moi qui m’excuse, parce que je vous ai dérangé, là. Mais c’est pour essayer de faire quelque chose, parce que moi aussi j’en ai marre de vous voir, tous ici. Je serais contente, moi, le jour où je viens et qu’il y a plus rien, tout cela cassé, tranquille, je dirais que tout le monde est en bâtiment et ça va ! En à la cité. … »

Emmanuel Laurentin : Le rasage du bidonville de La Folie interviendra quatre ans après ces entretiens, en 1971, au moment de la parution justement de Bidonvilles de Monique Hervo et Marie-Ange Charras (Bidonvilles, chez Maspero en 1971. Nous en reparlerons demain avec une seconde série d’archives et la suite de l’entretien avec Monique. Nos remerciements bien sûr à Monique Hervo et au restaurant La Nuit du Bois, qui nous a accueillis pour cet entretien ; à l’Institut d’Histoire du Temps Présent, qui nous a prêté les bandes enregistrées par Monique Hervo, en 1967, et en particulier à sa documentaliste Anne-Marie Pathé à Paris ; à toute l’équipe de La Fabrique de l’Histoire qui s’est mobilisée toute entière, pour rendre possible, en peu de temps, l’écoute et le montage de ces rares archives sonores : Maryvonne Abolivier et Aurélie Marsset, qui ont préparé l’émission, à Catherine Guilyardi, qui interrogeait avec moi Monique Hervo et sélectionné une partie de ces archives sonores ; à Charlotte Roux, qui a couru dans tous les couloirs de Radio France à la recherche d’un matériel de copie ; Jean-Baptiste Etcheverry ( ?) qui les a numérisées avec patience. Prise de son : Pierre Caumont, mixage ( ) et Véronique Samouiloff.

Si vous voulez réagir à cette émission, vous pouvez nous téléphoner au : 01 56 40 25 78, nous écrire à Fabrique[@]radiofrance[point]com.

Un dossier sur France-Algérie est sur le site de www.franceculture.com

Signalons que Les pieds sur terre, chaque jours, pendant cette semaine, à 13h 30, traite d’un voyage de Pieds-noirs de retour en Algérie.


Livre et lien signalés sur le site de l’émission

- Monique Hervo, « Chroniques du bidonville : Nanterre en guerre d’Algérie », Ed. Seuil, 2001.

Note de l’auteur : « Des milliers de tôles enchevêtrées se mêlent à des briques cassées : La Folie. Des moutons broutent l’herbe alentour. Gravats et vieilles ferrailles traînent aux abords de cette étrange cité, reliquats des déchets déversés ici par des entreprises : une décharge publique ! Je contourne le bidonville. Je n’ose y pénétrer. Je suis une intruse. Par une sorte de boyau, je me faufile à l’intérieur de cette agglomération en papier goudronné et cartons aplatis, bouts de bois vermoulus et tôles rouillées. Situées derrière le palais de La Défense en construction luisant de blancheur, les baraques s’agrippent les unes aux autres dans un décor de débris de matériaux usés. Les chemins sont vides. Tout semble inerte. »

- France / Algérie, retours... sur franceculture.com
Livres, émissions... Mais surtout une série de diaporamas, pour compléter l’écoute, dans ce dossier de franceculture.com sur le passé commun France / Algérie.



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