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La Fabrique de l’Histoire, Science et politique, l’Affaire Lyssenko

« La Fabrique de l’Histoire », par Emmanuel Laurentin, émission du mardi 18 novembre 2008, « Science et politique (2) », une émission transcrite par Taos Aït Si Slimane. L’oralité est volontairement conservée. Les corrections des auteurs et des lecteurs sont les bienvenues.

Édito sur le site de l’émission : « La Beauce en Sibérie : quand la science perd la tête pour Staline », un documentaire d’Anaïs Kien et Charlotte Roux.

En 1948, le parti communiste français accueille avec enthousiasme une nouvelle théorie de la génétique que l’on doit à un agronome soviétique porté aux nues par Staline, Trofim Denissovitch Lyssenko. Cette « science prolétarienne » remet en cause chromosomes et gènes et promet de transformer la steppe en vallée fertile et luxuriante. Les partis communistes occidentaux accueillent cette bonne nouvelle avec enthousiasme et encouragent leurs membres scientifiques à la défendre et à la propager, soutenus par leur plus éminents porte-paroles : Louis Aragon lui même se fait le chantre du lyssenkisme. Du côté des scientifiques, la tension entre l’idéologie et la science en plonge quelques-uns dans les affres du doute. Certains, très peu, choisiront la science prolétarienne comme nouveau dogme scientifique, d’autres comme Marcel Prenant tenteront d’en montrer les incohérences et seront mis à l’écart. Enfin pour Jacques Monod, cet écueil signifiera la fin de leur engagement au sein du parti.

Avec le témoignage de Dominique Desanti, Dominique Lecourt, Madeleine Quéré et Arthur Kriegel.

Introduction par Emmanuel Laurentin : Après avoir évoqué, hier, avec Jean-Louis Crémieux-Brilhac, la volonté française d’organiser les rapports entre recherche scientifique et politique, sous la IVe et la Ve République, nous allons ce matin nous attarder sur une histoire incroyable pendant laquelle science prolétarienne et science bourgeoise s’opposaient. Alors que la revue Le Débat, de ce mois, s’interroge sur la nouvelle biologie, avec un grand point d’interrogation, nous allons revenir 60 ans en arrière quand on croyait qu’il y avait une nouvelle biologie en train de naître. C’était le PC, le Parti communiste français, qui avait beaucoup de difficultés d’ailleurs à convaincre ses membres les plus proches des milieux scientifiques, à défendre les théories venues de l’Union-soviétiques et créées par Mitchourine et Lyssenko, autour de cette nouvelle biologie prolétarienne.

Des noms presque oubliés, Mitchourine et Lyssenko, qui pourtant en ces débuts de guerre froide étaient sur toutes les lèvres. C’est ce que raconte, ce matin, le documentaire, jusqu’à 10h, d’Anaïs Kien et de Charlotte Roux, « La Beauce en Sibérie », avec les témoignages de Dominique Desanti, Dominique Lecourt, Arthur Kriegel, Georges Cohen et de Madeleine Quéré.

Une voix d’homme, ( ?) : « Est-ce que vous vous souvenez de l’« Affaire Lyssenko », qui avait fait tant de bruit autrefois ? Lyssenko était le patron de la biologie soviétique, un ami de Staline. Il a fait une biologie qui devait le mener à un poste éminent à l’Académie des sciences et non pas dans un camp de concentration. Il fait donc une biologie adaptée au marxisme. Il a adapté la biologie à l’idéologie. C’est tout à fait extraordinaire, mais c’est ce qu’il a fait. »

Une voix de femme, ( ?) : « Là, on avait un public qui ne demandait qu’à être convaincu. Et c’était vraiment extrêmement tentant. Et même, admettons que nous étions des centaines à céder à cette tentation, plus ou moins longtemps. Et l’« Affaire Lyssenko » est intéressante, dans ce sens qu’elle a mis tout ça, si vous voulez, au clair, au grand jour. »

Une voix d’homme, ( ?) : « A la même époque, l’exemple du lyssenkisme poussait à généraliser la théorie de Jdanov sur l’opposition en tous domaines de la science prolétarienne à la science bourgeoise. Pour d’autres sciences, le jdanovisme commettait de semblables excès. Il condamnait ainsi tout calcul statistique et excluait de la physique la théorie de la relativité due à Einstein, considérée comme bourgeoise. Mais nulle part l’acharnement des protagonistes de la science prolétarienne n’atteignait celui montré dans l’« Affaire Lyssenko ». »

Marcel Prenant, biologiste, membre du Parti communiste : « Bientôt, le pain sera fourni gratuitement et à volonté - applaudissement nourris. La vie est toujours plus belle dans les cités ouvrières et les kolkhozes où les fleurs tapissent les pelouses et égaillent les logements. Grâce à Staline, qui proclama « L’homme est le capital le plus précieux », le citoyen connaît déjà ce monde heureux où selon la parole de Marx « Il y a pour tous, du pain et des roses ». Vive à jamais –applaudissements nourris- Vive à jamais notre cher et grand Staline. Vive le communisme. Tonner d’applaudissements avec des voix qui scandaient : Vive Staline !

Une voix de femme, reporter : « La Beauce en Sibérie : quand la science perd la tête pour Staline ». En 1948, le Parti communiste français accueille avec enthousiasme une nouvelle théorie biologique que l’on doit à un agronome soviétique, porté aux nues par Staline, Trofim Denissovitch Lyssenko. Cette science prolétarienne, remet en cause l’existence des chromosomes et des gènes et promet de transformer la steppe en vallée fertile et luxuriante. Des partis communistes occidentaux accueillent cette bonne nouvelle avec enthousiasme. Leurs membres scientifiques sont appelés à la défendre et à la propager à l’heure de l’application du Plan Marshall et de la doctrine Jdanov, acheminant les blocs Est et Ouest vers la guerre froide. La génétique doit être mise au banc de la pensée en tant que science bourgeoise, véhiculant l’idéologie du moine Mendel et de l’Américain Morgan. En France, le Parti communiste de Maurice Thorez, salue l’avènement de la science prolétarienne, comme une avancée révolutionnaire dans l’édification de l’homme nouveau. La promotion des théories de Lyssenko, et de son maître à penser Mitchourine, mettent à l’épreuve la fidélité des scientifiques communistes acculés à choisir entre la rationalité expérimentale et la discipline du Parti. Ce sont les intellectuels, philosophes, journalistes et poètes qui prennent donc la relève pour défendre la société d’abondance promise par Lyssenko. Le lyssenkisme sème les premières graines du doute et de la discorde.

Inter-Actualité, 4 février 1965 : (Première voix d’homme) Le Gouvernement soviétique vient de limoger le professeur Lyssenko. Le professeur Lyssenko n’est plus le directeur de l’institut de génétique de Moscou. Autant dire que cela met un terme à une querelle scientifique, doublée d’une querelle politique qui durait depuis 20 ans ou presque. (Deuxième voix d’homme) Monsieur Lyssenko était en effet devenu le dictateur de la biologie sous Staline, en 1948. Il soutenait contre la plupart des généticiens du monde entier, que le milieu était déterminant dans la formation des caractères héréditaires, autrement dit qu’on pouvait changer ses caractères héréditaires artificiellement en changeant le milieu. C’est ainsi qu’il affirmait, faisan état de ses propres expériences, que le blé dans certaines conditions pouvait engendrer de l’avoine, du seigle ou de l’orge. On voit les incidences politiques de ce système. Il faut bien dire que l’un des adversaires Russes des théories de Lyssenko, l’académicien Vavilov avait été déporté pour cela semble-t-il, dans un camp de concentration. Les théories de Lyssenko avaient été soutenues en France en leur temps par les staliniens et avaient donné lieu d’ailleurs à de très vives controverses.

Une voix de femme, reporter : Retour en 1948. Les théories de Lyssenko débarquent à Paris.

Extrait d’archives, voix d’homme : « Paris, depuis la célèbre salon de l’horloge, Monsieur Georges Bidault et Monsieur Jefferson Caffery, ambassadeur des États-Unis, ont signé l’accord qui prévoit la mise en route immédiate de l’aide intérimaire à l’Europe et l’application du Plan Marshall. C’est la première fois, a dit Monsieur Bidault, qu’un peuple fait donation à des amis sans conditions qui ne soient de bon sens, de ce qui leur est nécessaire pour vivre dans l’indépendance. »

Madeleine Quéré, militante communiste : Lyssenko, on a commencé à en parler au moment où il y a eu le commencement du Plan Marshall et Lyssenko faisait parti de l’éducation du moment. Lyssenko, c’était un grand biologiste, d’autant plus grand que le Plan Marshall développant la guerre froide et la coupure de l’URSS et de l’Europe, les communistes Français étaient d’autant plus attachés aux découvertes soviétiques qu’ils étaient frustrés de penser que leur pays n’acceptait pas ces grands biologistes parce qu’il y avait une lutte serrée entre la France qui acceptait le Plan Marshall et les communistes qui luttaient contre, ils n’étaient pas d’accord avec ce Plan Marshall, et les soviétiques qui allaient de l’avant malgré la coupure.

Ajout par Taos Aït Si Slimane, de la source, Archive des Actualités Françaises, du 13/05/1948 : Pendant que les volcans se rallument et les coutumes reprennent vie, le vieux monde fait chaque jour un pas de plus sur la route de son relèvement. A bordeaux, en compagnie de Monsieur Jefferson Caffery, ambassadeur des États-Unis, deux ministres Français, Monsieur Pinaud Monsieur Coudé-du-Foresto, sont venus accueillir le premier cargo chargé de fourniture, envoyés à la France au titre du Plan Marshall. On sait que le Plan Marshall prévoit pour la première année, l’ouverture d’un crédit de quelque 250 milliards de francs qui arriveront sous forme de blé permettant la soudure, de matières premières et d’outillages.

Arthur Kriegel : A ce moment-là, je suis un étudiant communiste, un de leurs dirigeants. J’étais le créateur du journal Clarté avec ma future femme Annie et avec Jacques Hartmann. Nous avons évidemment défendu la théorie de Lyssenko dans cette revue avec aussi quelques hésitations mais enfin nous avons fait ce que nous avons pu.

Une voix de femme, reporter : Arthur Kriegel, à quelle occasion entendez-vous parler, pour la première fois, des théories de Lyssenko ?

Arthur Kriegel : C’est au moment où l’affaire pénètre en France et où les partis communistes occidentaux sont chargés de défendre la doctrine que les dirigeants soviétiques ont imposée chez eux et au moment où Aragon publie, dans la revue Europe, un papier, la divulguer, la diffuser compte tenu du fait que les scientifiques, les universitaires communistes, scientifiques montrent très peu d’enthousiasmes pour se faire les porteurs de cette idéologie.

« Personnellement, je ne suis pas biologiste. Ma confiance dans le marxisme me fait naturellement souhaiter que les mitchouriniens aient raison dans cette bagarre. Ce n’est pas un argument pour les non marxistes. Et il est de fait qu’il y a des hommes qui se considèrent comme marxistes et qui estiment pourtant que c’est la génétique classique qui a raison contre Mitchourine et Lyssenko. » Aragon, Europe, octobre 1948.

Dominique Desanti, journaliste, membre du Parti communiste : On a eu recourt à Aragon, parce que pour la circonstance on en a fait un scientifique, parce qu’il avait fait en effet 4 années de médecine. Ce qui ne lui donnait pas une très grande autorité pour trancher de la fécondité des vaches mais peu importe. Comme il était quand même le directeur des Lettres Françaises et qu’il était l’intellectuel auquel on se référait, eh bien, lui, ça l’amusait de défendre la cause de Lyssenko. Il se disait, « après tout je n’ai pas mesuré le nombre de litres de lait que donnaient ses vaches, mais peu importe, s’ils le disent, ils doivent avoir des fondements, et en tout cas, je me dresse comme défenseur d’une science au service de l’homme et non pas d’une science au service des laboratoires et des entreprises privées, comme en occident. » Et voilà pourquoi Aragon est apparu brusquement comme le grand savant qui défendait les causes mitchouriniennes.

Marcel Prenant, biologiste, membre du Parti communiste : « Toujours est-il que cette affaire était mal engagée. J’en étais navré pour les conséquences qui ne pouvaient manquer de rejaillir sur le communisme, sur l’Union-soviétique et même sur la doctrine marxiste. Pour calmer les esprits, je pensais à une synthèse possible entre les points de vue morganiens et lyssenkistes sur l’hérédité en attendant que l’expérience régla les différents. La doctrine du Parti rendait ma situation particulièrement inconfortable. Dans tous mes rapports avec les communistes, j’étais harcelé d’invectives qui se ramenaient toutes à ceci : Tu es le seul biologiste, membre du Comité central, c’est donc à toi de prendre la tête de la lutte pour faire accepter en France, les thèses lyssenkistes. »

Jean Rostand, biologiste, le 10 janvier 1973 : La théorie Lyssenko, c’est la négation de ce qu’il appelait la génétique bourgeoise, c’est-à-dire la génétique qui croit aux gènes, qui croit aux chromosomes. - L’interviewer : la continuité des chromosomes, tout ça été éliminé - Tout ça était éliminé. Les chromosomes étaient des artifices ou n’existaient pas, il n’y avait pas de gènes… Il croyait surtout à l’hérédité des caractères acquis. C’était quelque chose de très important, ça, l’hérédité des caractères acquis. Vous savez qu’actuellement la biologie nie complètement l’hérédité des caractères acquis. Il faut d’ailleurs bien s’entendre sur ce mot acquis. Si vous vous casser le bras ou que vous avez le bras un peu difforme, vos enfants n’auront absolument aucune altération des bras. Un coureur aux Jeux olympiques, un des plus grands coureurs des Jeux olympiques, développe ses mollets, n’est-ce pas, mais ses enfants n’ont aucune raison d’avoir des mollets plus gros. Ils auront peut-être des mollets plus gros parce que le père avait génétiquement, lui, des mollets plus importants mais ils n’auront pas des mollets plus gros du fait que le père s’est entraîné, qu’il a exercé ses mollets. L’exercice, le fonctionnement ne retenti pas sur la descendance. Donc, il n’y a pas d’hérédité des caractères acquis. Alors, là aussi, il pensait que c’était meilleur pour le marxisme de croire à l’hérédité des caractères acquis. Ça permettait peut être de croire plus facilement à l’évolution de l’homme. Moi, je ne vois aucun lien nécessaire, je vous le répète entre l’idéologie soviétique, qui est très respectable par certains côtés, et le lyssenkisme.

Madeleine Quéré : Alors Lyssenko avait émis l’idée que l’on pouvait tripler la surface cultivable pour remonter le pays. Il faut dire que leur pays était envahi, était donc à reconstruire depuis la ligne de Berlin. Vous vous souvenez quand même de ces héros, les Stakhanovistes, etc. Nous étions très, très éduqués avec ces idées-là. Et le fait que Mitchourine ait trouvé ce blé, qui avait trois épis, vous vous rendez compte ! Alors que le nôtre n’en avait qu’un, donc on pouvait tripler tout en ayant la même surface. Ça avait été un espoir terrible. Ils en avaient envoyé un peu dans toutes les sections. Et je me souviens en Dordogne d’avoir vu un bouquet de blé comme ça, dont la tige avait trois épis. Et moi qui étais jeune, qui partais travailler dans les bureaux de poste à Province, il se trouvait que moi aussi j’étais embarquée à faire connaître, aux paysans, ce blé parce que c’était l’espoir de pouvoir manger à son aise alors qu’encore il y avait les tickets de pain, il y avait ce fameux pain de maïs que nous fournissaient les Américains, et qui était un maïs contaminé parce qu’ils donnaient le pain filant, ce qu’on appelait le pain filant, et je dis ça parce que mon père était boulanger. Ils n’arrivaient pas à pétrir ces pains parce que les farines étaient mauvaises etc. C’était la faute des Américains, bien entendu. De ce fait, ce blé de Mitchourine prenait de l’importance parce que le pain était une base d’alimentation très, très importante.

Extrait de la chanson d’Édith Piaf, ci-dessous

Il est venu pour la moisson.
C’était un fort et beau garçon
Aux yeux câlins, aux lèvres dures.
Tout en moissonnant, il chantait
Et, dans sa voix, l’on entendait
Toutes les voix de la nature.
Il a chanté le clair printemps,
Les oiseaux, les prés éclatants,
Les taillis verts, les fleurs nouvelles.
Le soir, pour les gens rassemblés,
Il a dit la chanson des blés
Dans la fausse courbe des Javelles.
 
Il a chanté.
Les moissonneurs l’ont écouté
Et la maîtresse aussi l’écoute.
Il a chanté
Puis il a dit : « A ma santé !
Et demain, je reprends la route »
Quand tout dormait, vers la minuit,
Comme il allait partir sans bruit,
La femme du maître est venue,
Toute pâle et le cœur battant
Et belle de désir pourtant
Et sous sa mante presque nue.
Elle a dit : « C’est toi que j’attends,
Depuis des jours, depuis des ans.
Qu’importe une existence brève.
Reste auprès de moi jusqu’au jour...
Chante-moi la chanson d’amour
Et que je vive enfin mon rêve ! »
 
Il a chanté.
Les yeux clos, elle a écouté
Sa douce voix qui la prend toute.
Il a chanté
L’amour, la mort, la volupté
Et, tous deux, ils ont pris la route.
 
Ils sont partis le lendemain.
Elle a connu l’âpre chemin,
La faim, le travail, la tristesse
Car son amant, vite lassé,
Sans un regret pour le passé,
A caressé d’autres maîtresses.
N’en pouvant plus d’avoir souffert,
Après des nuits, des jours d’enfer
Elle a dit, la pauvre amoureuse :
« Bien-aimé, n’aie point de remords.
Chante-moi la chanson des morts...
Et laisse-moi, je suis heureuse... »
 
Il a chanté.
Les yeux clos, elle a écouté
Le grand frisson qui la brûlait toute.
Il a chanté.
Dans un soupir, elle a passé
Et puis il a repris la route...

Francis Cohen, L’Humanité, le 17 octobre 1948 : « Une théorie comme le mitchourinisme est dangereuse pour la société bourgeoise. Elle accroît les forces de production et sape ainsi les racines économiques, la domination du capitalisme. Elle est source d’abondance, donc de puissance pour l’Union-soviétique. Il est frappant que la génétique classique fleurisse principalement aux États-Unis. Les Américains ne redoutent rien de plus que l’accroissement de leur production agricole qui, dans les conditions capitalistes, est trop abondante. Il est toute à fait normal d’avoir là-bas une biologie qui pour ainsi dire tourne à vide. »

« Pourquoi Lyssenko a-t-il révolutionné la biologie ? Le mérite de Lyssenko est de l’école mitchourinienne, fermement attachés aux principes du matérialisme dialectique est de ne pas sacrifier aux dogmes, de considérer que les problèmes de l’hérédité doivent être étudiés à partir de l’être tout entier, dans son milieu extérieur, d’unir la théorie à la pratique et de la sorte de faire progresser la science au service du peuple. » Maurice Thorez, L’Humanité, le 15 novembre 1948

Une voix de femme, reporter : L’historien des sciences, Dominique Lecourt est l’auteur de « Lyssenko : histoire réelle d’une « science prolétarienne » », publié en 1976.

Dominique Lecourt : Il y avait cette épine dans le pied de tous les marxistes. Cette folie qui s’était déclarée véritablement en 1948, spécialement en France, et les intellectuels Français, très nombreux dans le Parti communiste à cette époque, avaient pris des positions qui étaient plus soviétiques que les Soviétiques eux-mêmes. Donc, j’ai voulu y voir clair dans cette histoire. Je me trouvais être l’élève d’un côté d’Althusser, qui était le rénovateur supposé du marxisme et de l’autre de Georges Canguilhem, qui était un spécialiste de la philosophie des sciences et de la biologie et qui avait eu des engagements politiques très à gauche, donc, j’ai constaté qu’il y avait là un silence embarrassé de ces intellectuels qui étaient restés dans le Parti communiste et une question, une énigme pour ceux qui étaient à l’extérieur, comme Canguilhem, ou pour ceux qui étaient partis, comme Jacques Monod, à l’occasion en expliquant que l’Affaire Lyssenko c’était la preuve que la pensée socialiste et le socialisme étaient complètement dévoyés en Union-soviétique.

Dominique Dessanti, journaliste, membre du Parti communiste : Alors, un scientifique tout à fait honorable et renommé, le professeur Prenant, qui était en plus ce qu’on appelle un héros de la Résistance, qui avait été déporté pour faits de Résistance, et qui en revenant était extraordinairement honoré, à juste titre, par le parti auquel il appartenait, le Parti communiste français, s’est élevé contre ces assertions en disant que ses travaux portaient précisément sur l’hérédité des caractères acquis et que les déductions qui en étaient tirées ne correspondaient absolument pas à l’expérimentation.

« Je sentais s’approcher la nécessité d’un voyage en Union-soviétique qui établirait ma bonne volonté et peut-être clarifierait le problème. L’occasion me fut offerte en 1949, lorsqu’on me demanda de faire partie d’une délégation de l’association France-URSS qui devait assister aux fêtes commémoratives de la Révolution d’Octobre. Je n’insisterais pas ici sur les points bien connus des visites à Moscou, le Kremlin, la Place rouge, le mausolée de Lénine, etc. Pour ma part, je fus surtout frappé de voir d’innombrables portraits de Lyssenko invariablement associés à Mitchourine. Il y en avait partout, au coin des rues, dans les vitrines et jusqu’à de gigantesques posters qui surmontaient les frontons des édifices publics. Un après-midi, l’interprète vint me chercher pour m’introduire auprès de Lyssenko. On me fit entrer dans une immense salle, carrée et nue, au centre de laquelle s’élevait une estrade avec une grande table où siégeait le maître. Il m’accueillit avec une affabilité, mêlée de condescendance et m’invita à prendre place en face de lui. La mise en scène se complétait d’une centaine de figurants mués, assis sur des chaises alignées le long des murs. L’entretien dura 3h, pendant lesquelles Lyssenko se borna à me répéter les affirmations peu convaincantes que j’avais lues cent fois sous sa plume ou celle de ses thuriféraires. Il ne me montra rien de concret. Pas même le blé branchu qui était la base même de sa propagande et qui existait bien puisque j’en avais rapporté un épi de Géorgie, mais à la création duquel Lyssenko n’avait aucune part. De retour à Paris, je n’étais pas plus à l’aise qu’avant mon départ. Tout ce que j’avais appris c’était que Lyssenko n’était rien d’autre qu’un ignorant, peu intelligent de surcroit et qu’une large part de son œuvre était une imposture évidente. » Marcel Prenant, Toute une vie à gauche, Paris, 1980.

Dominique Lecourt : J’ai pu connaître Marcel Prenant, qui a été quand même la figure essentielle et qui m’a raconté la situation extravagante dans laquelle il se trouvait, car sa difficulté, c’était, il était membre du Comité central, il était professeur à la Sorbonne, sa spécialité c’était la physiologie végétale, c’est-à-dire exactement le terrain sur lequel a attaqué Lyssenko. Il avait très bien compris que ces fameuses prouesses de Lyssenko, qui consistaient à transformer les caractères des organismes végétaux, puis animaux, par action directe du milieu et transmissions des caractères d’une génération à une autre c’était une imposture mais, il me disait : Je ne pouvais pas croire qu’un pays, comme l’Union-soviétique, qui venait de gagner la guerre en faisant une prouesse technologique et scientifique extraordinaire, qui avait à nourrir 32 millions de personnes, dans une phase de reconstruction, puisse se permettre une fantaisie scientifique. Donc, il n’arrivait pas à admettre qu’il n’y avait pas une raison cachée qui expliquait se ralliement à une doctrine dont il savait qu’elle était fausse. On voit très bien dans ses textes qu’il essaye de faire la part du feu puis de soutenir quand même l’Union-soviétique tout en disant : non, du point de vue du biologiste, ce lyssenkisme ça ne tient pas la route. Cette théorie prolétarienne de l’hérédité ça ne tient pas la route.

[Non transcription d’un extrait d’un chant révolutionnaire, pas très audible]

Une voix de femme, reporter : Incapable de soutenir une théorie à laquelle il ne croit pas, Marcel Prenant est mis en accusation par Annie Besse, futur Annie Kriegel, lors du congrès de Gennevilliers, en avril 1950.

Arthur Kriegel : Moi, personnellement, je n’ai pas eu beaucoup à intervenir. Quant à ma femme, on lui a reproché une intervention là-dessus, en particulier contre Marcel Prenant, au Comité central, dans la commission politique d’un congrès du parti, ce qui était tout à fait injuste parce qu’elle n’a fait qu’exécuter un ordre direct de Maurice Thorez. Quand on sait que le Parti communiste c’était un système militaire, ça fonctionne comme à l’armée. C’est absurde, de reprocher, surtout que ce n’est pas un crime, à Marcel Prenant de ne pas s’être aligné sur les positions du PCF. D’ailleurs il ne l’avait pas combattu, il ne l’avait pas démenti, mais il ne s’était pas aligné dessus exactement. Alors, Annie a été chargée par Thorez de le dire. A la commission politique elle l’a dit et Prenant n’a pas été réélu au Comité central. On a dit que c’était Annie qui en était responsable, c’est complètement faux.

Une voix de femme, reporter : C’est-à-dire qu’elle l’a mis en accusation, ou elle l’a mis devant l’ambigüité de son comportement ?

Arthur Kriegel : Elle a simplement déploré l’ambigüité de son comportement, c’est tout.

Une voix de femme, reporter : Et ça, c’était une faute grave.

Arthur Kriegel : C’était suffisant pour ne pas être réélu au Comité central. Il n’a pas été exclu.

Louis Aragon, « L’art du Parti », 1954 : « Qu’y-a-t-il de commun entre un communiste architecte, par exemple, et un communiste musicien ? D’abord que l’un et l’autre sont des communistes et donc, que leurs activités ont des règles qui valent aussi pour les autres communistes qui ne sont pas des intellectuels. Il est possible que cela semble une vérité de La Palice, c’est cependant dans la pratique ce qu’il est très facile d’oublier. En conséquence, les intellectuels communistes ont l’obligation, comme leur camarade, d’être présents aussi et de façon constante parmi les femmes et les hommes de leur catégorie pour y déjouer les manœuvres constantes que les forces de classe de la bourgeoisie tentent dans l’espoir de s’allier le Parti, pour faire pénétrer les idées, le programme et l’action du Parti parmi ces hommes et ces femmes et aider ainsi, dans la mesure de leurs possibilités, le Parti dans son rôle de dirigeant, comme parti de la classe ouvrière et des penseurs les plus avancés le plus conséquent des intérêts nationaux. »

Une voix de femme, reporter : Marcel Prenant est évincé du Comité central alors qu’Aragon y fait son entrée. Les théories de Lyssenko triomphent.

Dominique Lecourt : Moi, ce qui m’a frappé, c’est la surenchère. Un philosophe aussi sympathique d’ailleurs comme Jean-Toussaint Desanti a fait une théorie philosophiquement présentable, de la théorie et de la distinction entre les deux sciences et ça a été discuté largement dans le Parti communiste français mais aussi à l’extérieur. Bon, il s’en est bien expliqué par la suite, je ne veux pas dire repenti parce que l’important ce n’est pas la repentance mais de comprendre ce qui s’était passé. Justement ce que moi je n’arrivais pas à comprendre, je n’étais pas de cette génération-là et je n’arrivais pas à comprendre comment des gens si cultivés, si intelligents avaient pu donner dans une histoire pareille. Les intellectuels avaient un rôle très important dans le Parti communiste français. Ils étaient sommés toujours en somme de s’excuser de ne pas être des ouvriers, donc de montrer qu’ils étaient plus dévoués à la ligne du Parti, quelle qu’elle soit, ça donne lieux à des revirements un peu spectaculaires, que les militants ordinaires.

Une voix de femme, reporter : Le philosophe Jean Toussaint Desanti est également mis à contribution pour soutenir la diffusion du lyssenkisme. En juillet 1949, il publie dans la revue Nouvelle critique, un article intitulé, « Science bourgeoise et science prolétarienne : deux sciences existent mais seule la science du peuple est porteuse de vérité »

Là, vous feuilletez l’ouvrage que vous avez rédigé en commun avec votre mari ?

Dominique Desanti : Oui, je cite, Jean Toussaint Desanti, « Une pensée captive », où l’on donne les articles de La Nouvelle critique qui ont tellement fait scandale surtout par l’article intitulé : « Science bourgeoise et science prolétarienne », qui était non pas un article personnel mais un article cosigné par la commission de philosophie des sciences du Cercle d’études des philosophes communistes.

Une voix de femme, reporter : Dominique Desanti, ce texte qui date de juillet 1949, a été interprété comme finalement l’outil théorique qui permettait au Parti communiste français de diffuser la pensée lyssenkiste et d’en faire la promotion en France à cette époque-là. Vous êtes en train de dire que ce n’était pas l’intention de Jean Toussaint Desanti ?

Dominique Desanti : Écoutez, l’intention de Jean Toussaint Desanti, à vrai dire, au fond ça l’ennuyait cette histoire. Enfin, ça, ce n’est pas un argument. Il était chargé simplement de démontrer que selon la tendance d’un gouvernement, il y a une partie de la science ou l’autre qui est soutenue. C’était ça son idée. Alors, cet article il l’a rédigé sans grande connaissance en biologie, lui, c’était les maths, ce n’était pas la biologie et ça a pris une toute autre tournure. C’est-à-dire qu’on ne l’a pas lié à l’Affaire Lyssenko en réalité. On a généralisé. On a dit : ah ! bon, alors maintenant les communistes, sous la plume de Jean Toussaint Desanti - parce que c’était le seul qu’on connaissait dans les cercles scientifiques, mathématiques et philosophiques dits bourgeois – prétend qu’il y a une science bourgeoise et une science prolétarienne. Ce qui évidemment était fort éloigné de ses intentions mais tout ça a été déclenché à propos de l’Affaire Lyssenko.

Dominique Lecourt : Puis en 48, ça devient vraiment un argument de la guerre froide puisque les textes, y compris ceux que certains de nos collègues Français ont crus bon de publier, étaient des textes de combat contre l’impérialisme américain, en faveur de l’Union-soviétique, sans trop y regarder sur les arguments, et en particulier sur les bases biologiques, chose qui scandalise Monod à ce moment-là, qui claque la porte, dans un célèbre article dans Combat, mais c’est aussi ce qui met dans l’embarras les biologistes les plus éminents du Parti communiste à commencer par Marcel Prenant qui était membre du Comité central et qui en définitive a essayé de comprendre, essayer de passer des compromis, mais il a été sommé de prendre partie pour Lyssenko et a eu l’honnêteté de ne pas le faire. Donc, il s’est fait éjecter des instances dirigeantes du Parti.

Georges Cohen, biologiste moléculaire à l’Institut Pasteur : Monod a réagi à Lyssenko par un article dans Combaten 48. Il a démissionné du Parti communiste. Moi, j’étais à l’époque au Parti également, avec Monod. J’étais beaucoup moins connu que lui. J’ai démissionné aussi.

Une voix de femme, reporter : Et c’est directement lié à cette affaire Lyssenko ?

Georges Cohen : Directement parce qu’on ne peut pas nous imposer, à nous autres scientifiques, une théorie prédéterminée. Ça veut dire que tout le système est pourri, quoi. Vous comprenez ce qu’il y a ? Le Parti communiste a soutenu qu’à partir du moment où on allait établir une société communiste, l’homme allait changer. Or, l’homme est déterminé par ses gènes et n’est pas déterminé par les conditions extérieures, politiques.

Une voix de femme, reporter : Georges Cohen, où on est-t-on finalement des études génétiques en 1948 au moment où éclate l’affaire Lyssenko en France ?

Georges Cohen : Les études génétiques se développent, en France, d’une part dans le laboratoire de Lwoff de Monod, avec Éphrussi également à l’institut de biologie physicochimique et aux États-Unis surtout. Les études génétiques sont absolument contraires à ce que raconte Lyssenko. En France, la génétique était quand même un peu en retard sur les États-Unis. Aux États-Unis, ça ne prenait pas du tout, l’Affaire Lyssenko. En France, c’est simplement des intellectuels communistes qui ont soutenu ça mais vraiment par discipline, même ceux qui n’y croyait pas.

Jacques Monod : « Être communiste dans un Parti communiste clandestin vous apprend beaucoup. Avec le temps, j’ai ressenti de plus en plus de doute sur les méthodes de travail et l’organisation d’un parti organisé de la sorte. En particulier, je n’ai jamais pu admettre le dédain absolu et la haine de ce qui n’est pas dans la ligne. J’ai décidé de regarder comment le Parti et les Russes allaient agir à la fin de la Guerre. Après 6 mois de travail de laboratoire et d’observation de la vie politique, j’ai décidé de quitter le PCF en douceur. Je me suis comporté comme un honnête membre du parti jusqu’au jour où j’ai été démobilisé, puis je me suis éloigné. »

Une voix de femme, reporter : Et, au sein de l’Institut Pasteur, finalement quel impact a eu cette Affaire Lyssenko ?

Georges Cohen : A l’Institut Pasteur, Lwoff, Monod, ne faisaient pas encore partie de l’establishment. C’étaient des gens qui étaient considérés comme des fantaisistes. Il a fallu vraiment que les théories soient reconnues. On a reçu énormément de scientifiques Américains qui sont venus travailler chez Monod, à l’Institut Pasteur, il y en a même eu qui ont eu le Prix Nobel par la suite, Monod aussi a eu le Prix Nobel, mais en 1948, c’était quelqu’un de relativement obscur dans l’Institut Pasteur.

Une voix de femme, reporter : Pourquoi le considérait-on comme un fantaisiste ?

Georges Cohen : A cause des théories génétiques. La génétique en France a été assez tardivement acceptée comme discipline. La première chaire de génétique a été fondée quand Éphrussi est rentré d’Amérique. Il était réfugié en Amérique pendant la guerre. La première chaire a été fondée après la guerre. Donc, on avait quand même 10 à 15, 20 ans de retard par rapport aux États-Unis à l’époque. Donc, les bons généticiens qu’on avait, comme Éphrussi, Monod etc. n’étaient pas reconnus. C’étaient des marginaux.

André Lwoff, biologiste, le 22 avril 1975 : « Mais pour Lénine, l’esprit avait rôle d’inspirateur. Lénine était opposé à la libre critique. C’est sous l’impulsion de Lénine que dès 1921, le Parti communiste soviétique a affirmé que la science prolétarienne était supérieure à la science bourgeoise, que la science prolétarienne était la seule véritable et que la vérité est devenue affaire d’État et que la science était politique. – L’interviewer : Ce qui veut dire qu’il n’y avait pas de vérité stable ? – Il n’y avait pas de vérité stable, absolument. Et alors on a assisté en Union-soviétique à une explosion absolument extraordinaire de nationalisme. Il était interdit de reconnaître un quelconque mérite à un produit de culture occidentale, cela devenait un péché grave, un signe de cosmopolitisme bourgeois, de prosternation devant l’étranger, qui ne pouvait être que le fait, d’après les textes officiels, d’avortants sans passeport. – L’interviewer : Et comment s’est greffée là-dessus la théorie de Lyssenko ? – La théorie de Lyssenko s’est greffée là-dessus parce qu’il s’est trouvé qu’Engels était lamarckien. Lamarck, vous le savez, avait proposé l’hérédité des caractères acquis. La girafe a fait un effort pour atteindre les feuilles des arbres hauts-placés, elle a allongé son cou et puis c’est devenu héréditaire. Les théories lamarckiennes de Lamarck sont complètement ridicules et sont abandonnées mais il ne faut pas oublier qu’Engels est mort en 1895 et qu’à cette époque, la génétique n’existait pas. Mendel était complètement ignoré, la génétique n’existait pas. Le Parti communiste soviétique a adopté les idées d’Engels en matière d’hérédité des caractères acquis et a déclaré que la génétique était contraire au matérialisme dialectique. C’est très simple. – L’interviewer : Il ne s’est pas trouvé un seul savant pour dire non, vous vous trompez ?– Si. Il s’est trouvé beaucoup de savants pour dire vous vous trompez mais il ne faut pas oublier que ce n’était plus à ce moment-là une affaire politique, c’était une affaire d’idéologie pure. Les généticiens qui défendaient la génétique, contre les partisans de l’hérédité des caractères acquis, finalement avaient d’excellents arguments. S’ils ont été condamnés ce n’est pas parce que leur doctrine était fausse mais parce qu’on les a accusé de déviationnisme politique. L’Affaire Lyssenko, il ne faut pas l’oublier, a commencé en 1929 et à ce moment-là déjà, ce n’était pas Lyssenko qui était sur la scène ; des agrobiologistes très retardataires avaient accusé les généticiens d’être des métaphysiciens, des agents de l’impérialisme, des saboteurs et on en a exécuté plusieurs membres, plusieurs dizaines de généticiens soviétiques ont alors été exécutés, ils ont été réhabilité par la suite naturellement. – L’interviewer : C’est-à-dire qu’après la Deuxième guerre mondiale on est revenu sur ces théories. Est-ce que ça veut dire que les chromosomes ne comprennent pas le stalinisme ?

Dominique Lecourt : Si vous voulez. Il y a eu en France une discussion invraisemblable tenant sans doute à quelque chose, qui ne tient pas au Parti communiste, qui tient à la biologie en France. On a pris la doctrine de Lyssenko au sérieux pour la discuter à cause de la mention des caractères acquis qui était une formule de Lamarck, notre gloire nationale. On s’est dit que c’est une bataille entre le lamarckisme ou le néo lamarckisme et le darwinisme qui n’est pas très assuré. En réalité, (1) Darwin parle lui-même des caractères acquis et (2) les expériences lyssenkistes ne prouvent absolument rien ni en faveur ni contre le néo lamarckisme puisque la définition même des caractères acquis est fausse. Donc, on a une espèce de théâtre, d’un affrontement, d’une controverse scientifique qui n’est pas une controverse scientifique.

Arthur Kriegel : La génération dont je fais partie, des gens qui étaient étudiants dans les années 40 dont certains avaient été déjà de jeunes résistants, dont je suis, pour nous, je vous ai dit l’alliance avec l’Union-soviétique avait été une nécessité absolue. C’était même souvent une question de vie ou de mort. L’espoir que nous avons eu très tôt pendant la guerre, l’espoir justifié, raisonnable de voir Hitler battu, il y avait déjà cet élément là pour nous rapprocher de l’Union-soviétique et du système communiste. Mais il y avait autre chose, c’était la cohérence, le caractère achevé de la vision du monde communiste, la cohérence du matérialisme historique, de l’explication des sociétés etc., pour des gens relativement ignorants, comme sont les adolescents, et quand je dis relativement c’est un euphémisme, c’était très séduisant. On pouvait tenir tête à n’importe qui, dans une discussion. Grâce au matérialisme dialectique on pouvait trouver toujours une issue pour avoir raison sur des choses auxquelles on ne connaissait rien. Ça, pour des jeunes gens, c’est tentant. C’est une faute contre l’esprit, mais on a quelques excuses, quand on est jeune, de commettre quelques fautes.

Dominique Desanti : Là, on avait un public, qui ne demandait qu’à être convaincu, et c’était vraiment extrêmement tentant. Eh bien alors mettons que nous ayons été des centaines à céder à cette tentation, plus ou moins longtemps. Et l’Affaire Lyssenko est intéressante en ce sens qu’elle a mis tout ça, si vous voulez, au clair, au grand jour parce que bien sûr, ceux que nous appelions les savants bourgeois, qui étaient souvent nos copains d’études bien sûr, ceux-là disaient : « Mais enfin, il est complètement devenu fou », « Elle est complètement devenue folle. Comment peut-elle prétendre ça ? » Et nous, on triomphait. On disait : « On ne va quand même pas céder et être intimidés par les gars de la Sorbonne, non ! » Si vous voulez, ça faisait partie de l’attitude révolutionnaire, dans nos pays qui étaient restés des démocraties bourgeoises. On l’était devenu, comme en Italie. Et chaque fois, nous avions l’impression que nous surmontions, que nous surmontions quelque chose en nous-mêmes même quand ça nous paraissait par moment absurde.

Une voix de femme, reporter : C’est une autocontrainte d’une grande violence finalement, Dominique Desanti ?

Dominique Desanti : Oui. C’était certainement l’autocontrainte la plus violente que nous ayons jamais éprouvée sauf sous l’Occupation où il fallait se décider mais la décision était tout de même assez évidente. Mais après, il a fallu accepter, au nom de la politique que nous approuvions, de modifier nos idées sur beaucoup de choses.

Une voix de femme, reporter : Donc, finalement, Dominique Lecourt, l’arrivée des théories lyssenkistes, en France, est reçue, en tout cas par une partie des intellectuels français communistes, comme une bonne nouvelle, mais concrètement est-ce qu’on a appliqué les théories lyssenkistes en France ?

Dominique Lecourt : Voilà une question qu’on se pose toujours. Il y a, à ma connaissance, guère deux ou trois expériences de cultures lyssenkistes qui aient été faites en France, notamment à Rennes. Mais encore une fois, et curieusement ce n’était pas la question que l’on se posait. Et les techniques à vraie dire, la vernalisation, ça marche. Ça ne prouve rien quant à la validité de la théorie en question. En fait, l’Affaire Lyssenko, ça a été l’affaire qui a empoisonné la vie des biologistes ici, au moins quelques temps, pas longtemps, et ça a été surtout un cas de guerre chez les philosophes et les autres intellectuels qui, même quand ils étaient des littéraires, ont cru bon de venir se prosterner devant la doctrine qui était approuvée par Staline en personne. Ça fait partie de cette époque.

Madeleine Quéré, militante communiste : Et alors, moi, je m’en vais dans une campagne, un jour, je ne me souviens très bien, en 53, avec le blé de Mitchourine dans la main, mon petit bouquet de Mitchourine, et j’arrive à Gout Rossignol. C’est un patelin qui se trouve au nord de la Dordogne. J’arrive dans une saison où l’on moissonnait. Voilà. Il y avait une machine américaine, une Mac Cormick, je me souviens, verte et jaune, qui était une moissonneuse-lieuse-batteuse. Moi, j’arrive avec mon petit blé de Mitchourine, devant une machine américaine formidable, dans une campagne reculée au possible et cette moissonneuse-lieuse-batteuse qui faisait tout. Et avec mon petit blé de Mitchourine et ses trois épis, je leur expliquais qu’ils tripleraient leu rendement. Mais les paysans ont du bon sens. Et alors ils riaient quand même, ils me disaient : « Écoute, bien sûr, nous aurions trois récoltes au lieu d’une. Mais regarde, il n’y a pas de paille. Il y a une tige sèche. Donc, ce que nous perdons en paille, nous le gagnerons peut-être en blé mais quand il y a des mauvaises saisons etc., etc. » Ils avaient quand même le bon sens. Et où je riais encore avec eux, c’était aux tomates. Parce que les tomates, c’était quelque chose que l’on ne mangeait pas beaucoup. C’était, je ne dirais pas le luxe mais c’était quelque chose d’un peu rare. Et alors, ce Mitchourine, en plus, avait pensé greffer les tomates pour qu’elles soient à la fois plus abondantes, et plus grosses sans doute, là, je commençais, moi, à avoir tellement de doute que je n’osais pas trop présenter les greffes de tomates. Parce que ça m’avait semblé quand même un peu poussé. Et mon père qui riait beaucoup, et pourtant communiste dans l’âme, riait aussi et disait : Quand même, ils poussent un peu peut-être. Peut-être, dans leur pays ils réussiront mais chez nous, la terre n’est pas la même, etc. Finalement, c’est une affaire qui a beaucoup été gonflée. Mais qui est retombée, comme un soufflet, dont on n’a plus entendu parler après 53. On n’en a plus entendu parler.

Dominique Lecourt : Il faut dire que mis à part les communistes et les compagnons de route, qui étaient quand même nombreux, il y a eu une résistance très forte à cette théorie. Je crois que ça a été un des moments où le divorce a commencé entre des intellectuels et le marxisme français. 48, juste après ce moment où la Résistance avait gonflé les rangs des intellectuels communistes, là, il y a quelque chose comme un divorce qui commence.

Arthur Kriegel : Nous étions prisonniers de la cohérence du système, c’est pourquoi en 56, au printemps, il y a eu le rapport Khrouchtchev, qui a été publié par le journal Le Monde, un rapport secret attribué à Khrouchtchev, comme disait le PC français. Ce jour-là, même si nous avions eu auparavant des hésitations, certains d’entre-nous depuis 47, ça, ça a été le déchirement définitif du voile. Tout d’un coup, c’était confirmé de l’intérieur. En somme, la déchirure définitive, ne pouvait venir que de l’intérieur puisque c’était complètement clos, que tout ce qui venait de l’extérieur était suspect parce que c’était des ennemis, des gens qui avaient intérêt à mentir, qui le faisaient, et que de notre côté il n’y avait que la vérité qui était proclamée, on ne pouvait croire les informations qui venaient. Mais à partir du moment où de l’intérieur, la vérité éclate, c’est fini. Et à peu près l’ensemble de la génération d’intellectuels dont je viens de parler est parti après le rapport Khrouchtchev.

Une voix de femme, reporter : Dominique Lecourt, qu’est-ce qui explique que finalement en 1965, Lyssenko est désavoué ?

Dominique Lecourt : Tout simplement parce que les méthodes agricoles qu’il préconisait ont amené de telles catastrophes, notamment, il prétendait qu’il transformerait la Sibérie en un immense champ de blé. On pouvait toujours truquer les statistiques, ce qu’ils ont fait avec beaucoup d’entrain pendant 20 ans, mais là, non, ce n’était pas possible. Il y a des moments où l’on rencontre le réel. Khrouchtchev ayant été éliminé discrètement, Lyssenko a perdu le pouvoir très rapidement. Et quand même, autant on pouvait dire dans les années 50, au lendemain de la Guerre, que la génétique ne pouvait servir à rien en agriculture, ou que c’étaient des promesses, autant à partir des années 60, ce n’étaient pas seulement des promesses et qu’on pouvait en utilisant la génétique dite morganienne, mendelienne, etc. arriver à modifier avantageusement des plantes. Alors, ce qui s’est passé, il a fallu reconstruire l’enseignement et la recherche, en génétique, de fond en comble à partir des années 65-70. L’Union-soviétique, au fond, ne s’est jamais remise du désastre agricole, a mis très longtemps à regagner son rang qui était encore une fois parmi les premiers dans la recherche en biologie, spécialement évidemment dans le domaine de la génétique.

Une voix de femme, reporter : Dominique Desanti cite un entretien avec son mari, Jean Toussaint Desanti, publié en 1975, dans son ouvrage « Les staliniens ».

Dominique Desanti : « Le parti donne d’emblée ce consensus que l’on est obligé de rechercher durement dans la société ouverte, ce qui visiblement pour l’intellectuel, moi compris bien sûr, vaut des sacrifices et notamment l’acceptation de durs coups de pieds à l’amour propre, ces sacrifices sont largement compensés par la façon dont l’intellectuel se sent accéder à une fonction de porte-parole et plume. Disons-le clairement, derrière le désir de convaincre, etc. ce qui se cache, c’est la volonté d’être reconnu, donc de réduire l’adversaire. Et pour peu que l’on sente l’autre, l’adversaire, fort d’arguments qui vous touchent, on devient par réaction sectaire et violent. Voilà pourquoi, c’est dans la période de la guerre froide que le sectarisme fut le plus virulent. » Et il poursuit : « L’intellectuel, par le Parti, devient puissant dans le domaine même où il est d’ordinaire impuissant, celui de l’action. »

Une voix de femme, reporter : Merci à Dominique Desanti, Georges Cohen, Madeleine Quéré, Dominique Lecourt et Arthur Kriegel. Pour les lectures, merci à François Angelier, Jean Frédérix ( ?), Stéphane Deligeorges, Thomas Baumgartner et Gilles Davidas. Archive Ina, Aurélie Marset. Mixage, Serge Ristitch. « La Beauce en Sibérie : quand la science perd la tête pour Staline », Anaïs Kien et Charlotte Roux.

Emmanuel Laurentin : Et suite, demain de notre série, « science et politique », en traitant de l’histoire du CNRS à partir d’archives de l’Ina. Et jeudi, nous reviendrons justement sur ce rapport entre science et politique au XXe siècle. Si vous voulez des renseignements sur cette émission ou sur toutes les autres, notre numéro de téléphone : 01 56 40 25 78, ou encore sur le site internet, rubrique les émissions, « La Fabrique de l’Histoire ».


Des livres à découvrir, signalé sur le site de l’émission

- Dominique Lecourt, « Lyssenko : histoire réelle d’une « science prolétarienne » », PUF Quadrige, 1995 (1ère éd. 1976).

Présentation de l’éditeur : « Cette longue et tumultueuse aventure lyssenkiste, qui couvre près de cinquante ans de l’histoire soviétique, qui a successivement mobilisé les forces de l’appareil agricole, de la philosophie officielle et, enfin, dans la grande consécration de 1948, de l’appareil d’Etat soviétique et de tous les communistes du monde - cette longue, scandaleuse et dramatique histoire, qui a provoqué, pendant des dizaines d’années, sur la base d’une imposture théorique, des affrontements, des déchirements, des tragédies et des victoires : cette histoire n’existe tout simplement pas ». Louis Althusser (extrait de l’avant-propos)

- Joël et Dan Kotek, « L’affaire Lyssenko », Ed. Complexe, 1986.

Présentation de l’éditeur : 1948, Moscou. La génétique est mise hors-la-loi. Staline décrète que l’ensemble de ce domaine essentiel de la biologie contemporaine est une science bourgeoise, réactionnaire et fasciste. Enseignants et chercheurs sont interdits de travaux, persécutés, emprisonnés et quelquefois assassinés. A l’origine de ce séisme, aux conséquences catastrophiques pour la science et l’agriculture soviétiques, un homme : Trophim Lyssenko, fondateur du mitchourinisme, la « biologie prolétarienne », une « science de classe ».

Cet ouvrage décrit les étapes de l’irrésistible ascension du plus fameux charlatan scientifique du XXe siècle qui parvint à s’imposer pendant trente ans grâce à une utilisation habile des mécanismes du pouvoir totalitaire.

Dan et Joël Kolek ont envisagé les versions successives de l’imposture de Lyssenko, éclairé les mystifications théoriques et expérimentales dont il se couvrait et analysé les conditions qui les ont rendues possibles en URSS. La deuxième partie du livre raconte comment des milliers d’intellectuels communistes en Europe occidentale ont fermé les yeux et propagé activement l’imposture. En France, en Belgique ou en Grande-Bretagne le même processus d’aveuglement et de servitude volontaires va se reproduire et les quelques biologistes communistes restés fidèles à leur conscience scientifique seront mis à leur tour au ban de leur Parti.



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