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La marche des sciences / L’histoire de la biodiversité

« L’histoire de la biodiversité », émission du jeudi 21 janvier 2010, dans « La marche des sciences », par Aurélie Luneau. Une émission de France Culture transcrite par Taos Aït Si Slimane.

Édito sur le site de l’émission : Si en 2009, Copenhague fut placée sous le feu des projecteurs, en accueillant le sommet de l’ONU sur le climat, 55 ans plus tôt, en 1954, la capitale du Danemark était déjà choisie pour recevoir les participants à la 4e Assemblée générale de l’Union Internationale pour la protection de la nature. Un rassemblement de scientifiques et de militants inquiets pour l’avenir de la planète et de sa diversité biologique.

Dans le prolongement du dernier sommet de Copenhague, l’année 2010, déclarée « Année internationale de la biodiversité par l’Unesco », sera un temps fort dans notre calendrier à tous, spécialiste ou citoyen. Beaucoup d’organisations, d’associations, de Muséum, de fondations se sont associés pour unir leur savoir faire et leurs expertises.

Mais le compteur tourne et la maison brûle ! Aujourd’hui, on a recensé près de 1,8 million d’espèces différentes, et on estime qu’à l’horizon 2050, 1 million pourrait avoir disparu ; c’est une course contre la montre qui se joue pour les scientifiques. Des hommes et des femmes qui, au cours des dernières décennies, ont pris conscience de l’immensité de la biodiversité : avec 16000 nouvelles espèces décrites chaque année, il leur faudrait 500 à 1000 ans pour en achever l’inventaire ! Et dans le même temps, de nombreuses espèces vivantes s’éteignent, souvent à cause de l’homme. L’état d’urgence est déclaré !

Mais depuis quand s’est-on alarmé de la situation ? Alors que le coup d’envoi politique scientifique de cette année internationale a été donné à Berlin, le 11 janvier, et que le lancement scientifique aura lieu à Paris, du 25 au 28 janvier, au siège de l’Unesco, nous revenons aujourd’hui sur l’histoire de la biodiversité et de ses acteurs, les premières études du tissu vivant de la planète, les techniques utilisées et la façon dont on a tenté de s’organiser face au danger pour l’environnement et les écosystèmes. Autant de thèmes que nous aborderont en compagnie avec Gilles Bœuf, océanographe, professeur des universités et président du Muséum nationale d’Histoire Naturelle de Paris, et Jean-Marc Drouin, philosophe et historien des sciences au Muséum, auteur de « l’Écologie et son histoire », paru chez Flammarion.

Puis vers 14h48, dans la seconde partie de l’émission, nous poursuivrons notre enquête sur la biodiversité, avec Stéphane Durand, biologiste et ornithologue, et conseiller scientifique du film « Océans », de Jacques Perrin. Un événement cinématographique, attendu et qui sort en salle mercredi prochain ; avec des images exceptionnelles, un tournage qui a mobilisé des équipes pendant près de cinq ans, dans le monde entier !

Invités : Gilles Bœuf, président du Muséum national d’histoire naturelle – MNHN ; Jean-Marc Drouin, philosophe et historien des sciences au Muséum national d’histoire naturelle - MNHN, auteur de « L’Écologie et son histoire : Réinventer la nature », (Champs-Flammarion, 1993) ; Stéphane Durand, ornithologue et journaliste scientifique auteur de Océans (Seuil, 2009), conseiller scientifique pour le film Océans

« 25 août au 3 septembre dernier s’est tenue à Copenhague la 4ème Assemblée générale de l’Union internationale pour la protection de la nature. Des savants de toutes disciplines, des botanistes, des sociologues, des zoologistes, des agronomes, des géologues ont dressé le dernier bilan de la dévastation croissante que subi en ce moment notre globe. La réalité est qu’il nous faut promouvoir à travers le monde un vaste mouvement pour la défense de la nature. Et la présente émission, ne sera ce soir que son porte-parole. »

Aurélie Luneau : Bonjour à toutes et à tous et bienvenue pour cette marche des sciences, vous l’avez compris, spéciale biodiversité.

Si en 2009, Copenhague fut placée sous les feux des projecteurs en accueillant le sommet de l’ONU sur le climat, eh bien 55 ans plutôt, vous venez de l’entendre, c’était en 1954, la capitale du Danemark était déjà choisie pour recevoir les participants à la 4ème Assemblée générale de l’Union internationale pour la protection de la nature. Un rassemblement de scientifiques et de militants inquiets déjà pour l’avenir de la planète et de sa diversité biologique.

Dans le prolongement du dernier sommet de Copenhague, l’année 2010, déclarée année internationale de la biodiversité par l’UNESCO, sera un des temps forts de notre calendrier à tous, spécialistes ou citoyens. Beaucoup d’organisations, d’associations, de muséums, de fondations se sont associés pour unir leur savoir-faire et leur expertise. Mais le compteur tourne et la maison brûle.

Aujourd’hui, on a recensé près de 1,8 millions d’espèce différentes et l’on estime qu’à l’horizon 2050, 1 million pourrait peut-être avoir disparu. C’est donc une course contre la montre pour les scientifiques car au cours des dernières décennies, ils ont pris conscience de l’immensité de la biodiversité. Avec 26 000 nouvelles espèces décrites chaque année, il leur faudrait 500 à 1 000 ans pour en achever l’inventaire et dans le même temps, de nombreuses espèces vivantes s’éteignent souvent à cause de l’homme. L’état d’urgence est donc déclaré.

Mais depuis quand s’est-on alarmé de la situation ? Alors que le coup d’envoi politique de cette année internationale a été donné à Berlin, le 11 janvier dernier, que le lancement scientifique aura lieu à Paris du 25 au 28 janvier au siège de l’UNESCO, nous avons décidé de revenir aujourd’hui sur l’histoire de la biodiversité et de ses acteurs, sur les premières études du tissu vivant de la planète, sur les techniques utilisées et sur la façon dont on a tenté, dans un temps reculé, de s’organiser face au danger pour l’environnement et les écosystèmes. Autant de questions que nous allons soulever aujourd’hui avec Gilles Bœuf, océanographe, professeur des universités et président du muséum national d’histoire naturelle à Paris et Jean-Marc Drouin, philosophe et historien des sciences au Muséum national d’histoire naturelle, il est l’auteur de l’écologie et son histoire parue chez Flammarion. Puis, vers 14h 48, dans la seconde partie de l’émission, nous poursuivrons notre enquête sur la biodiversité avec Stépan Durand. Il est biologiste et ornithologue et conseiller scientifique du film Océan. Ce film de Jacques Perrin qui sera un événement cinématographique, attendu, très attendu la semaine prochaine, dans les salles, puisqu’il sort mercredi prochain, avec des images exceptionnelles, un tournage qui a mobilisé des équipes pendant près de 5 ans. Il nous en dira plus tout à l’heure. Ils sont allés dans le monde entier. Des images et un film époustouflants.

Menace sur le vivant, la diversité biologique a la tête sur le billot, pour reprendre l’intitulé d’un article paru dans l’humanité, le 7 janvier dernier. Les titres de la presse sont alarmants et les équipes scientifiques sur le pied de guerre, comme celle du Muséum national d’histoire naturelle, n’est-ce pas Gilles Bœuf ? Bonjour.

Gilles Bœuf : Bonjour Aurélie.

Aurélie Luneau : Vous en êtes le président.

Gilles Bœuf : Tout à fait, nous sommes sur le pied de guerre et conscient de notre responsabilité cette année pour informer, faire comprendre et proposer bien sûr des mesures de gestion.

Aurélie Luneau : Parce que cette année est une année clef, j’ai rappelé 2010, c’est l’année internationale de la biodiversité mais il ne faudra pas que tout cela s’arrête en décembre, bien sûr.

Gilles Bœuf : C’est le message que l’on veut faire passer, nous initions quelque chose, nous espérons qu’enfin nous serons capable d’expliquer d’abord ce qu’est la biodiversité, deuxièmement pourquoi il faut impérativement la protéger. Les gens ont assez bien conscience aujourd’hui du problème du climat, ils n’ont pas du tout le même sentiment vis-à-vis de l’érosion de la biodiversité. Je pense que si arrivait déjà à faire passer le message et deuxièmement les aider, nos aider tous, à communiquer, faire prendre conscience des problèmes et expliquer que tout le monde peut participer à ce sauvetage, de toute façon c’est vital si l’on veut survivre.

Aurélie Luneau : Il y a un chiffre que je n’ai pas donné, dans cette introduction de l’émission, c’est le pourcentage de l’ensemble de la biodiversité. Nous, on connaît 1,8 millions d’espèces mais l’on estime que l’ensemble de la biodiversité représente combien de millions ?

Gilles Bœuf : Depuis quelques jours, on a un article qui est sortie la semaine dernière, on dit 1,9 millions officiellement aujourd’hui, déposées dans les musées. Quand on dit : 1,9 millions d’espèces, on y met tout : les virus, les bactéries, les protozoaires, le fungus, les plantes et les animaux. Les estimations de la diversité aujourd’hui sont très difficiles à faire. Déjà, il faut savoir si l’on tient compte des bactéries, des microorganismes ou pas…

Aurélie Luneau : On a des chiffres qui vont de 5 à 50 millions.

Gilles Bœuf : C’est à peu près la fourchette. On est même allé jusqu’à 100 millions à une époque. Si l’on prend effectivement la vie métazoaire élaborée, les chiffres tournent autour de 14-15 millions d’espèce qui existeraient aujourd’hui. Cela représente 1,5% de l’ensemble des espèces vivantes, apparues puis disparues, qui ont vécu sur la terre. Et notre grosse question aujourd’hui, depuis le début, c’est comment - on ne demande jamais pourquoi à la nature – la nature a-t-elle été capable en un peu moins de 4 milliards d’années d’élaborer largement quelque chose comme 2 milliards d’espèces dont 14 millions, ou plus, nous accompagnent aujourd’hui.

Aurélie Luneau : D’où la nécessité aujourd’hui de revenir sur l’histoire, la grande histoire de la biodiversité, de mieux comprendre cette science du vivant. Vous ne direz pas le contraire, j’imagine, Jean-Marc Drouin ? Bonjour.

Jean-Marc Drouin : Bonjour.

Aurélie Luneau : Vous, vous êtes l’auteur de « L’écologie et son histoire », parue chez Flammarion en 93. je l’ai dit, vous êtes philosophe et historien des sciences et vous vous êtes toujours intéressé non seulement à cette connaissance, la biodiversité, mais aussi à sa transmission.

Jean-Marc Drouin : Oui. La transmission à travers les musées qui sont à la fois des lieux de production de savoirs, les collections sont de grands instruments scientifiques, en même temps ce sont des réserves de tout un langage d’objets avec lequel on communique au public. Donc, la biodiversité, c’est aussi une question de message. Ce qu’un botaniste du XIXe siècle résumait ainsi en disant : « Reprocher aux botanistes leurs prolixité, cela serait comme reprocher à la nature sa prodigalité. »

Aurélie Luneau : Avant d’entrer dans l’histoire de la biodiversité, je vous propose une regard. Un regard jeté sur le travail d’un spécialiste, aujourd’hui, du comptage de la biodiversité. Plus précisément le comptage des éphémères, il s’agit de Michel Brulin, il est enseignant en science de la vie et de la terre au collège les Saules de Guyancourt dans les Yvelines. Un programme piloté par l’Office pour les insectes et leur environnement. Il a proposé à notre reporter Céline Bezy de l’amener sur l’un de ses territoires de travail, un cours d’eau, une rivière, l’Yvette, à Maincourt, c’était la semaine dernière. Il faisait à peine 5° dehors et 6° dans l’eau.

« Michel Brulin : Le but de la manouvre-là est de racler avec une passoire à riz, un outil artisanal mais qui est très pratique, avec des mailles très fines qui vont retenir des larves d’éphémères et d’autres insectes ou d’autres invertébrés aquatiques, parce qu’il y a d’autres invertébrés, style les mollusques bien sûr, ou d’autres groupes d’insectes qui peuvent être pris mais que je ne vais pas conserver sauf si un collègue me demande de lui garder des spécimens d’autres groupes, que lui étudie ou que lui recherche. On peut imaginer que les premiers naturalistes ont utilisé des outils du même type, la passoire à riz peut-être pas, mais le filet troubleau, une toile jute par exemple autour d’un cerceau, emmanchée de manière à racler encore le substrat. Voilà, là, avec la passoire je vais - évidemment, le souci ici c’est que l’on a une rivière qui est un petit peu encroûtée, cela veut dire que les pierres sont colmatées - eh bien voilà, un éphémère, une larve d’éphémère au fond de ma passoire, je la mets dans un tube. Vous voyez sa taille, c’est de l’ordre de 8 à 9 millimètres. Une fois qu’on l’a mise dans ce tube d’alcool, qu’est-ce qui va lui arriver ? D’abord, dès que l’on va arriver au bord, on va bien sûr placer une étiquette. Ça, c’est le b-a-ba de l’entomologiste, cela veut dire qu’à chaque fois que vous prélevez des individus, il faut savoir exactement le lieu de capture, le jour de la capture, à la limite l’heure de la capture. Tant qu’elle est en alcool, il n’y a plus de problème, les pièces vont être fixées à condition de la garder quand même à l’obscurité, de ne pas la garder trop longtemps parce qu’il y a des caractères qui peuvent être détruits, en particulier la coloration, bien que la coloration ne soit pas un véritable caractère mais c’est souvent un petit indice, un petit appui qui nous permet de conclure à la présence d’une espèce ou d’une autre. C’est en général ce qui se passe. Ensuite, on va la regarder sous la loupe binoculaire, puis on va lui donner un nom, c’est-à-dire le nom d’espèce qui lui revient.

Le présent inventaire a commencé en 1995. Il est répertorié de manière officielle auprès des services du Muséum d’histoire naturelle, en 1996. Le premier qui existait date de 1922, de Monsieur Lestage. Il listait quelques dizaines d’espèces. Actuellement, par rapport à l’inventaire de 1922, on a le double d’espèce. On pourrait croire que cette diversité est en augmentation mais en réalité, ce n’est que le point zéro. Cela veut dire que ces espèces devaient s’y trouver, depuis très longtemps, mais que personne ne les avaient collectées ou jamais identifiées. C’est pratiquement les années 80 qui ont développé la recherche d’éphémères. Depuis que l’on s’est aperçu que ces insectes étaient très fragiles, que la plupart d’entre eux étaient très sensibles à la pollution. Comme ils sont très sensibles à la pollution, on les étudie de manière un peu plus stricte, un peu plus sérieuse parce que la disparition fait poser des questions sur la qualité du milieu aquatique et un peu plus loin, la qualité de l’eau.

Je vais prendre mon petit calepin, je vais mettre : 14 janvier, Maincourt-sur-Yvette, lavoir du Maincourt, il est 15h. Je vais mettre : quelques larves surtout sous les pierres et les graviers. »

Aurélie Luneau : C’était un reportage de Céline Bezy en compagnie de Michel Brulin, à la recherche de ces éphémères. Gilles Bœuf, quand on entend ce genre de reportage, on a le sentiment que l’on travaille encore aujourd’hui avec des méthodes presque ancestrales. C’est une idée ?

Gilles Bœuf : C’est tout le charme du monde associatif, qui est depuis très longtemps associé, c’est le cas de le dire, avec le Muséum. Je pense que nous sommes la seule institution en France à être capable de mobiliser autant de passionnés de terrain, qui nous sont extrêmement utiles. Il est clair que quand vous sommer tous ces petits travaux, qui sont fait de façon individuelle ou de petits groupes de gens, cela fini par faire de l’information vraiment remarquable. Notre travail à nous, c’est d’abord de donner confiance à ces associations, d’arriver à les stimuler, à les réunir et surtout de tirer une synthèse des travaux qu’ils font. Quand vous mettez des gens de cette qualité, travaillant dans des milliers de petits ruisseaux en France, cela fini par faire de l’information extrêmement utile pour nous. Donc, on a mis en place tout un système d’organisation, par exemple le suivi temporel des oiseaux communs, viginature, on travail sur les chauves-souris, on s’intéresse beaucoup aux papillons de jardin, cela nous donne effectivement un ensemble de données extrêmement utiles. On travail sur des questions d’évolution des milieux. Par exemple, comment les oiseaux se sont-ils adaptés au réchauffement global depuis une trentaine d’années ? On fait de la modélisation, on prévoit ce qui se passe, et on va se rendre compte, les oiseaux en ce moment par exemple, qu’ils n’ont pas fait la distance qu’ils auraient du faire vers le nord, correspondant à l’augmentation de la température. Cela donne des très bonnes idées sur les schémas. L’hypothèse séduisante, est de dire : déjà ils s’adaptent. La plus délétère cela serait de se dire : ils ne sont pas capables de survivre, cela va se finir très mal. Tout ce monde associatif est extrêmement utile pour nous. Pour revenir sur l’aspect biodiversité qu’on évoquait, je pense qu’il faut que a définisse surtout en expliquant que ces inventaires sont absolument indispensable mais ce n’est pas cela uniquement la biodiversité. Il faut « extirper » cette idée du crâne de beaucoup de gens qui pensent que c’est simplement le fait de compter les espèces, de les mettre en évidence. Je dirais que cela fait partie, mais c’est qui beaucoup plus intéressant, c’est l’ensemble de toutes les relations que le vivant a établies entre les différentes espèces. C’est vraiment cela la biodiversité. C’est la complexité de la vie en fait. Elle a une histoire depuis que la vie existe sur cette planète.

Aurélie Luneau : Revenons aux origines, Jean-Marc Drouin. Le mot biodiversité, on a le sentiment qu’il apparaît, qu’il est surtout popularisé dans les années 80 mais il y a une préhistoire. À quand peut-on la faire remonter ? Est-ce que c’est le siècle des Lumières ?

Jean-Marc Drouin : Il y a la chose, il y a l’idée et il y a le mot. La chose, je veux dire la réalité de la biodiversité, elle a existée avant même qu’il y ait des hommes pour la penser. L’idée, on peut dire qu’il y a eu une construction de concepts, d’outils intellectuels, d’outils matériels aussi, de pratiques théoriques et productives qui cherchaient à s’appliquer à des choses qu’ensuite on appellera la biodiversité.

Aurélie Luneau : Les pionniers ?

Jean-Marc Drouin : Ensuite, il y a la biodiversité, comme vous l’avez dit…

Aurélie Luneau : Telle qu’on la connaît depuis les années 80.

Jean-Marc Drouin : Les pionniers, incontestablement Linné et Buffon, les deux grandes figures du XVIIIe siècle.

Aurélie Luneau : Carl von Linné, qui était naturaliste suédois, qui est né en 1707, c’est vraiment le XVIIIe siècle.

Jean-Marc Drouin : Voilà. Et Buffon est né la même année. Il y a deux ans, au Muséum, nous avons célébré, commémoré, on peut sourire des commémorations mais c’est une occasion de tirer tous dans le même sens et de faire converger les efforts d’érudition et de transmission des connaissances. Ces deux figures de naturalistes : Buffon, qui a des idées audacieuses, l’histoire de la terre, le comportement d’animaux, une histoire naturelle qui est faites d’histoires naturelles au pluriel, et Linné qui donne des règles pour décrire, classer, nommer, qui le fait sur des espèces connues de son temps, ce qui fait qu’il donne l’outil de base de ce que l’on appelle la systématique.

Aurélie Luneau : La systématique binominale, c’est ça ? C’est-à-dire que l’on donne le genre et l’espèce et on établi des listes des collections.

Jean-Marc Drouin : Nous, nous sommes Homo Sapiens, il y a eu d’autres Homo, Homo floresiensis, Homo erectus, etc., la mésange bleue, c’est Parus caeruleus, Parus major, la mésange charbonnière, la pâquerette, c’est Bellis perennis, il y a toujours un nom de genre et une épithète, ne latin.

Aurélie Luneau : Une méthode qui assez rapidement va être, est-ce que l’on peut dire remise en question ? On parle de méthodes qui vont se faire face au fil du temps, celle de la systématique à la Linné et une autre qui entend aller plus loin, donner des analyses, des causes, des origines des modes d’existence. Linné et Buffon n’avaient pas a même approche du travail à mener ?

Jean-Marc Drouin : Disons que Linné va l’emporter du point de vue de la manière de nommer. Les noms linnéens, le code, en quelque sorte, restent linnéens, avec ensuite des perfectionnements, des cas litigieux, douteux, des synonymies, des règles pour résoudre les petites difficultés mais le principe reste celui de Linné. Par contre, les 24 classes dans lesquelles Linné classait les plantes, on a gardé la cryptogamie, celles dont on ne voyait pas comment elles faisaient leur mariage à l’époque, les plantes qui n’ont pas d’étamines, les fougères, les lichens, les mousses etc., à Paris en particulier, un peu dans l’ombre de Buffon, les Jussieu, entre autres, vont vouloir développer une classification qui repose sur la morphologie, la structure profonde de la plante, même si c’est plus difficile à déterminer. Il est beaucoup plus facile de classer dans les 24 classes du système sexuel de Linné, rentrer dans les détails serait trop long ici, mais Jussieu, puis Cuvier, puis avec les théories de l’évolution de Lamarck et Darwin, la classification va être porteuse d’un contenu. Si l’on dit que le dauphin est plus proche de la vache que du requin, ça a un sens, soit un sens d’une affinité de structure, c’est fait selon un même patron, on pourrait dire, ou cela a un sens généalogique, « ils sont plus proche parents entre eux, que ».

Aurélie Luneau : Il y a ces hommes, ces professionnels de la classification ? Gilles Bœuf, mais il y a aussi les aventuriers, ceux qui vont pouvoir nous donner plus d’information, accroître nos connaissances sur la biodiversité, à travers soit les grands voyages, les échanges, l’expansion coloniale, tout cela va faire progresser cette connaissance, sans oublier les Cabinets de curiosités.

Gilles Bœuf : Bien entendu. Tout à l’heure, ce garçon, qui inventoriait ses éphémères dans un petit ruisseau parisien, il est relayé maintenant par les grandes expéditions. Le Muséum a travaillé en relation avec l’IRD et Pro-Natura internationale sur de grandes expéditions sur Lifou 2002, on a un travail sur Deep-Sea Benthos, sur le profond, une grosse expédition, très médiatisée, Vanuatu, de Santo, en 2006. En ce moment on est sur Mozambique / Madagascar, et nous préparons, pour 2012, une très grande aventure en Nouvelle-Calédonie, sur trois sites marins et trois sites terrestres. En fait on fait comme ce garçon tout à l’heure mais avec des moyens considérablement plus grands puisque nous avons des radeaux des cimes, des sous-marins profonds, des navires de surface avec ses submersibles et des moyens d’investigations beaucoup plus grands.

Aurélie Luneau : Vous faites finalement comme ces grands explorateurs qui partaient sur le Bougainville, le Beagles, du temps de Darwin ?

Gilles Bœuf : Tout à fait. La différence c’est que l’on a les séquenceurs aujourd’hui avec nous. Aujourd’hui la systématique a totalement changé par rapport au temps de Linné même si l’on continuera à donner un nom à une espèce. D’abord, on se rend compte que la notion d’espèce a beaucoup évoluée. Par exemple aujourd’hui, il est très difficile de préciser ce qu’est une espèce de bactérie, de virus ou même de champignons, donc il nous faut absolument des outils moléculaires, ça c’est partie il y a une vingtaine d’années, avec la biologie moléculaire. Maintenant, on dépose dans les musées, le type, l’espèce décrite avec une série de gènes que l’on a séquencés soit dans les mitochondries, soit le noyau, on appelle cela le « Barcode of Life », plus les travaux de phylogénie. Toute à l’heure quand on parlait de proximité entre les espèces, ce que l’on regarde, c’est comment l’analyse génétique nous renseigne sur ces proximités et sur les histoires évolutives communes. Par exemple, je prends le cas des cétacés, que j’aime beaucoup, on a regardé, dans les années 98, quelles sont les animaux terrestres les plus proches des cétacés et la génétiques nous a dit l’hippopotame. C’est très beau parce que trois (manque un mot ?) plus après 98 disent l’hippopotame est l’animal terrestre d’aujourd’hui le plus proche des baleines. Plus tard, des fossiles trouvés ensuite, en 2001-2002, nous ont bien confirmé cela, avec une approche morphologique de paléontologues, on a retrouvé des traces de mise en place de la cheville, entre guillemets, de ces espèces qui montre effectivement leur histoire commune. Donc, je pense que l’union entre la systématique classique de l’observation et de la forme s’unit aujourd’hui aux approches moléculaires. On a lancé une très belle étude qui s’appelle « Des gènes aux formes », qu’elle est la base génétique de l’évolution de ces formes ? Il faut se méfier des convergences, l’histoire de l’ichtyosaure qui était un reptile, des poissons, d’oiseaux plongeurs, ou de mammifères, etc. Souvent d’un environnement précis, les formes idéales de survie peuvent faire que ces animaux se ressemblent, sans aucune parenté par ailleurs. Je pense que tous ces aspects en biologie sont éminemment évolutifs et éminemment plastique. Ces approches moléculaires modernes, liée à la systématique classique, sont extrêmement fructueuses pour faire des arbres de vie. L’homme adore classifier. Nos 3 milliards de neurones dans notre cerveau ont besoin de cela. Je ne sais pas si la nature a voulu classifier, en tout cas pour que l’on puisse la comprendre, c’est important. Je terminerais en disant qu’identifier des espèces, c’est très important mais on n’a plus le temps aujourd’hui. On av avoir, la semaine prochaine, une journée entière dédiée à ce que l’on appelle la méta-génomique ou les métapopulations, en fait comment est-on capable de mettre en évidence la biodiversité d’un écosystème sans être obligé impérativement de connaître toutes les espèces qui s’y trouve ? C’est une vraie question, extrêmement importante, que l’on peut résumer, souvent je discute avec mon ami Gouyon, où y a-t-il plus de biodiversité ? Dans 800 mille coléoptères connus ou dans 300 mille plantes ? On ne sait pas répondre à cette question.

Aurélie Luneau : Il faut rappeler que si aujourd’hui on parle autant de la biodiversité, c’est parce que les rythmes des disparitions s’est accéléré alors que, Jean-Marc Drouin, du temps de ces expéditions, du temps de Linné, de Buffon, de Lamarck, on en était à inventorier, à établir listes et des formes d’analyse, des façons de répertorier, de recenser et de classifier ces espèces. À leur époque, on a commencé aussi à entendre des voix qui s’affolaient un petit peu contre ce que faisait l’homme ? Je pense par exemple à Bernardin de Saint-Pierre, connu pour son roman « Paul et Virginie ». Il s’était justement inquiété du devenir de la planète.

Jean-Marc Drouin : Oui. Il faut dire que ces prises de conscience restent individuelles. Il est significatif de ce point de vue-là, que le mot inventaire, qui existait pourtant à l’époque, n’était pas employé. On disait des catalogues. Catalogue d’espèces, etc., ce qui est assez jolie parce que les physiciens, la révolution galiléenne, ça a été de considérer la nature comme un grand livre. Les naturalistes le considèrent comme une bibliothèque dont ils font le catalogue. Cet effort de catalogage consistait à décrire, nommer, classer mais aussi avec un but utilitaire, transporter les plantes d’une région du monde dans un autre. Beaucoup de ces transferts de plantes, nous n’imaginons même pas notre vie sans le tabac, la tomate, les plantes américaines, de même dans les pays du sud, d’une région tropicale du globe à une autre région tropicale des transferts ont été faits. Aujourd’hui, nous percevons les dangers de transferts non contrôlés, les effets secondaires qui peuvent être négatifs…

Aurélie Luneau : À l’époque c’était la parle de certains qui pouvaient dans leur coins tenter d’interpeller, c’est ce que vous dites.

Jean-Marc Drouin : Bernardin de Saint Pierre craignait que l’on ait une approche trop isolée, lui-même n’était pas un naturaliste, même amateur, il reprochait à certains professionnels de ne saisir l’organisme que mort et isolée de toutes les harmonies autour. Michelet, l’historien, au XIXe siècle, regrette des introductions non contrôlées, non pensées.

Aurélie Luneau : Justement, je vous propose d’écouter la voix de l’historien Jules Michelet, conscient que le rôle de l’homme sur la nature n’est pas toujours apprécie. Un regard et un franc parlé.

« Un fait immense au dernier demi siècle a changé notre Europe, l’invasion subite, aveugle et effrénée de toutes les flores étrangères. L’acacia vint avant ma naissance. Enfant, je vis entrer dans un temps déplorable, le triste hortensia. Jeune, le vulgaire dahlia. Homme le fuchsia et tout à la fois, cent mille plantes. Beaucoup sont déjà dégénérées. Telles, exquises chez elle, ici vivant d’engrais, devenues grosses et grasses sont maintenant toutes ornementales, fleures grossières de décoration. La vraie flore française, un peu pauvre il est vrai mais charmante, exquise, épouse légitime de notre esprit national, ont succédé ces concubines que la culture pousse à grossir, à prendre les voyantes couleurs qu’aime a barbarie de ce temps. » Jules Michelet.

Aurélie Luneau : Jules Michelet, c’est un texte qui date de 1868, extrait de son livre « La montagne », lu par Emmanuel Lemire. Est-ce que l’on peut dire, Jean-Marc Drouin, que c’est le XIXe siècle qui est véritablement le siècle de cette contestation ?

Jean-Marc Drouin : Cela reste encore très isolé. Ceci dit, je voudrais insister sur le fait que ce texte, le passage qui en a été lu, pourrait faire penser à des rapprochements avec certains débats sur l’identité nationale,…

Aurélie Luneau : Et ce n’était pas le but aujourd’hui.

Jean-Marc Drouin : Cela marche dans les deux sens. Quelques pages plus loin, il précise que les plantes européennes tendent à éliminer les plantes américaines, au même rythme, et il cite là-dessus des botanistes qui l’avaient constaté, que l’avancée des Européens a fait reculé les Indiens.

Aurélie Luneau : Il précise aussi quand même cette façon de l’homme effectivement de dénaturer cette nature. C’est quand même un cri lancé. Il y a eu d’autres cris qui ont été lancés, individuellement, comme vous le dîtes, par exemple Jean-Baptiste Lamarck. J’ai envie de vous faire écouter tout de suite un extrait de son fameux « Système analytique des connaissances positives de l’homme », publié en 1820, retenez bien cette date. Écoutez.

« L’homme, par son égoïsme trop peu clairvoyant pour ses propres intérêts, par son penchant à jouir de tout ce qui est à sa disposition, en un mot par son insouciance pour l’avenir et pour ses semblables, semble travailler à l’anéantissement de ses moyens de conservation et à la destruction même de sa propre espèce. En détruisant partout les grands végétaux qui protégeaient le sol, pour des objets qui satisfont son avidité du moment, il amène rapidement à la stérilité ce sol qu’il habite, donne lieu au tarissement des sources, en écarte les animaux qui y trouvaient leur subsistance et fait que de grandes parties du globe, autrefois très fertiles et très peuplées à tous égards, sont maintenant nues, stériles, inhabitables et désertes. Négligeant toujours les conseils de l’expérience, pour s’abandonner à ses passions, il est perpétuellement en guerre avec ses semblables, il détruit de toutes parts et sous tous prétextes, en sortes que l’on voit des populations considérables s’appauvrir de plus en plus. On dirait que l’homme est destiné à s’exterminer lui-même après avoir rendu le globe inhabitable. »

Aurélie Luneau : 1820, Gilles Bœuf, ce texte de Jean-Baptiste Lamarck.

Gilles Bœuf : C’est tout à fait visionnaire. C’est intéressant parce qu’on parlait de Darwin et c’est vrai que lorsque Darwin naît, Lamarck a 60 ans, quelque chose comme ça.

Aurélie Luneau : Il est mort en 1829.

Gilles Bœuf : C’est vrai qu’il a été un des premiers à voir le mot évolution. On a souvent fait beaucoup de mal à Lamarck parce que lorsque Darwin est sorti, pour différentes querelles d’écoles… on y revient maintenant pas de façon d’ailleurs pas forcément meilleure…

Aurélie Luneau : On a quand même oublié Lamarck...

Gilles Bœuf : Oublié…

Aurélie Luneau : On a oublié Lamarck par rapport à Darwin alors que Lamarck est un des précurseurs de l’étude de l’évolution...

Gilles Bœuf : Il a crée le mot. Le débat du transformisme, beaucoup d’aspects comme ça ont été d’ailleurs lancés à ce moment-là. Moi, je ne connais pas trop quel était le niveau de connaissance de Lamarck qu’avait Darwin. Il le connaissait certainement, j’en suis certain, ceci étant dit, on lui a fait du mal. On y revient aujourd’hui, ce n’est pas forcément mieux. Parce que maintenant qu’on a découvert des évolutions moléculaires qui ne sont pas uniquement liées à la sélection naturelle, ce que l’on appelle l’épigénétique, du coup de façon très manichéenne, on dit que c’est lui qui avait raison. En biologie, vous savez rien n’est noir ou blanc, c’est toujours un mélange de quelque chose, la nature est viscéralement anti-extrémiste de toute façon. Ces mots : adaptation, évolution, sont absolument fondamentaux. Lamarck a beaucoup contribué à cette évolution. Il l’a fait bien avant Darwin. Darwin est partie sur une base tout à fait différente, au niveau des connaissances, de ce qu’avait Lamarck.

Aurélie Luneau : Il a cette prise de conscience de la détérioration de la nature par l’homme, en 1820, c’est assez exceptionnel.

Gilles Bœuf : Oui. On trouve les premières traces par exemple de mesures de protection de la faune et de la flore aux Etats-Unis, dès 1890. Je retrouve des textes par exemple sur la protection des grands conifères ou des rivières à saumon. On se rend compte que l’homme blanc est arrivé, a massivement détruit ces populations de saumons migrateurs qui vivaient dans les rivières de Californie, d’Oregon de Washington, parce qu’ils les polluent par la patte à papier, la cellulose. On trouve déjà à cette époque-là des pionniers écologues, qui disent qu’il faut que l’on prenne des mesures environnementales pour protéger ces populations de saumon.

Debout ! Évaluez l’envergure des problèmes !
Ceci n’est pas une demande mais une demande pour que l’espoir revienne.
L’homme organise sa destruction,
Analysons la situation pour que vous puissiez comprendre ma vision.
Un trou dans la couche d’ozone.
Cela devient banal de parler de l’ozone mais sans elle personne n’est autonome.
Car l’ozone nous protège du soleil,
Et sans un radical changement dans les comportements,
Ni la prévention ni les conseils ne stopperont cette catastrophe naturelle.
Naturelle ? Naturellement pas !
Car les victimes sont les fautifs cette fois.
Comment survivre dans un monde contrôlé par l’économie ?
Où les problèmes écologiques sont délaissés pour le profit.
Comment ne pas respecter la nature ?
Sachant que si l’air est pur, il peut avoir un futur.
Mais déjà Mexico, Tokyo, New York agonisent,
Et bientôt toute la planète sera compromise !
Prenez conscience, pensez à la prochaine génération,
Le futur de la planète dépend de notre éducation.
Alors réfléchissez à deux fois, ceci nous concerne tous
 
Êtes-vous en accord avec les essais nucléaires ? - Non !
Êtes-vous en accord avec la pollution des mers ? - Non !
Appréciez-vous tous les déchets dans l’atmosphère ? - Non !
Sauvons la terre ! Sauvons la terre !
Je crois en l’homme et l’homme doit croire en sa planète ! – Yeah
La nature est la vie, la vie n’est pas une conquête ! - Non !
Le progrès n’est pas contrôlé, voilà pourquoi bientôt l’échec sur la planète,
Sur la planète, sur la planète
 
Comment pouvez-vous encore raser des forêts entières ?
En ayant pris conscience que l’oxygène
Que l’on respire vient de l’arbre qui pousse dans la terre.

Aurélie Luneau : On est loin du style de Lamarck et de Darwin mais c’est un message relativement efficace donné par le groupe Rap, Assassin, dans une chanson intitulée L’écologie, sauvons la planète ». Vous la connaissiez, Gilles Bœuf, cette chanson ?

Gilles Bœuf : Je ne la connaissais pas, je la découvre avec vous.

Aurélie Luneau : [Annonce] Jean-Marc Drouin, on en était resté à ces pionniers, à ces personnes, qui individuellement sonnent un petit peu l’alerte. Donc, il y a ces tentatives individuelles mais il y a aussi ces tentatives de créer des internationales. À un moment on franchit le pas. Ces scientifiques, ces spécialistes vont tenter des déclencher des mouvements.

Jean-Marc Drouin : L’UICN, à Paris, montre le rôle qu’a eu la France là-dedans…

Aurélie Luneau : L’UICN, il faut rappeler…

Jean-Marc Drouin : L’Union internationale pour la conservation de la nature. Il y a des organisations internationales qui ont porté cette interrogation. Ceci dit, pendant longtemps c’est resté marginale. Le mot écologie est assez ancien, il date de la fin du XIXe siècle. On a appelé âge d’or de l’écologie théorique la période de 1930 à 1940 où ont été élaborées des modèles mathématiques de base que Monsieur Bœuf connaît bien.

Aurélie Luneau : Finalement, l’écologie rejoint à un moment cette sensibilité, cette science, ce travail fait sur l’inventaire, sur le tissu vivant de la planète. L’écologie va venir croiser d’autres sciences qui vont se mettre ensemble pour faire un travail similaire d’inventaire mais aussi à un moment de protection, de sauvegarde, de sensibilisation ? …

Jean-Marc Drouin : Il y a eu une américaine qui a eu un très rôle important, Rachel Carson, qui a imaginé un « Printemps silencieux », par les abus des pesticides, qui a écrit aussi sur la mer.

Aurélie Luneau : C’était à quel moment ça ?

Jean-Marc Drouin : Dans les années de l’après-guerre. Après la guerre de la 40.

Aurélie Luneau : Mais auparavant, j’ai relevé certaines tentatives. Par exemple, dès 1910, une tentative de création d’une internationale pour la nature, en 1913 à Bern, une conférence internationale pour la protection de la nature, qui réunit les délégués de 19 États mais la Première guerre éclate et tout est renvoyé à plus tard. Il faut attendre le premier juin 1923 pour qu’un congrès international pour la protection de la nature soit organisé à Paris. Là, il y a des mots qui sont utilisés, qui sont assez violents. On parle d’anéantissement général, de boucherie, de destructions inutiles, d’exploitations barbares, une guerre sans merci, en 1923. Puis il faut encore attendre. Attendre quand même, cela prend du temps, Gilles Bœuf, toutes ces façons d’interpeller ? 1931, un deuxième congrès. Puis après la Seconde Guerre mondiale, la volonté d’unir, avec la création de l’ONU, cette tentative aussi de rassembler.

Gilles Bœuf : Ce qu’il fau dire aujourd’hui, qui est assez effrayant, c’est que par rapport aux époques que vous citez, la population humaine a été multipliée par 4. En 1960, on atteint les 2 milliards humains. Lorsque l’homme s’arrête de bouger, d’être l’homme préhistorique chasseur-cueilleur, il y a 14-15 mille ans, on est 5 millions d’humains sur la terre. À la révolution française, on est 800 Millions. On est à un milliard en 1820-1830, en est 3 milliards en 1960, 4 milliard en 1970. Je veux dire que cela va très, très vite. Donc, par rapport à ces événements que vous citez, avec ces mots qui sont quand même très forts, c’est notablement amplifié par ces questions d’impact de la démographie. Aujourd’hui, quand on parle ensemble, on est 6,7 milliards sur cette planète et nous serons 9 milliards en 2050. Donc, il faut absolument que l’on tienne compte de ça, bien évidemment, dans toutes les questions que l’on pose ici. L’acuité n’en est que plus grande des questions que l’on pose là. En plus on a des moyens de plus en plus destructeurs. Par rapport à 1920, croyez-moi, on sait faire beaucoup mieux en matière de destruction, mais aussi des outils bien meilleurs pour essayer de restaurer, d’arranger. Mais surtout, bien sûr, mieux vaut prévenir que guérir, c’est vraiment le discours de tous les écologues. Une espèce qui disparaît, il y a un philosophe chinois qui disait : « Il me faut une fraction de seconde pour écraser une mouche, une éternité pour la refaire. » Ça, c’est vrai, c’est extrêmement important qu’aujourd’hui on tienne compte de cela. Faisons tout pour que cela ne se produise pas. Ce qui est clair aujourd’hui, c’est que si l’on ne fait rien, l’avenir risque d’être vraiment très sombre.

Aurélie Luneau : Pour mieux sensibiliser, écoutons ce qui passait en 1948, ce projet pour susciter une forte coopération internationale. Extrait de l’émission « Tribune de Paris », elle date du 29 septembre 1948. L’émission portait sur le thème de « La protection de la nature est-elle nécessaire ? », on va entendre notamment la voix du docteur Charles Bernard de la Ligue suisse pour la protection de la nature.

« Charles Bernard : Je voudrais dire que nous espérons une union internationale où les gouvernements seront représentés et qui pourrait coordonner les mesures prises dans de nombreux pays en vue de protéger des objets naturels intéressants, des sites, des animaux, des plantes menacées de disparition à cause de l’extension des villes, de la mise en culture de nouveaux terrains, de défrichement de forêts, de l’industrialisation exagérée de certaines régions. On protège les oiseaux, les autres animaux, on a des réserves naturelles, comme les District franc, où la chasse est interdite et où les animaux peuvent se redévelopper et reconstituer le cheptel. C’est pour cela que nous avons demandé au gouvernement français, en collaboration avec l’UNESCO, de convoquer cette conférence où pourra être constituée l’Union internationale définitive. »

Aurélie Luneau : Une conférence qui va aboutir heureusement. Par un heureux événement, la création de l’Internationale pour la protection de la nature, le 5 octobre 1948, à Fontainebleau. Il y avait 18 gouvernements représentés, 7 organisations internationales, 107 organismes publics et privés. C’est une institution qui existe toujours et qui rassemble, pour vous donner une idée de cette évolution - puisqu’on avance Gilles Bœuf, heureusement ! Mais pas suffisamment par rapport à l’enjeu - 90 États, 120 institutions publiques, 91 organisations internationales, plus de 800 ONG, qui dispose d’un réseau de 10 000 experts. Ce moment-là, octobre 1948, Jean-Marc Drouin, vous diriez que c’est un événement, qu’il se passe quelque chose ?

Jean-Marc Drouin : C’est une inflexion dans un processus continu. Je pense aussi qu’il y a la reconstruction, la volonté de faire un monde plus juste, qui se marque par la Charte des droits de l’homme, etc. Peut-être que philosophiquement, on n’a pas mesuré toutes les conséquences d’une redéfinition des rapports de l’homme et de la nature. Le fait que l’homme fait partie de la nature et qu’en même temps c’est notre propre espèce, donc nous avons sur notre propre espèce à la fois un regard réflexif, alors que sur le reste de la nature nous avons un regard plus extérieur, en partie réflexif en partie à l’extérieur, et que du point de vue éthique, nous avons des droits et des devoirs envers la nature mais cela ne veut pas dire non plus accorder au reste de la nature tous les droits. Comme tous les droits que l’on accorde, il y a un arbitrage entre des droits concurrents…

Aurélie Luneau : Ce que vous dites, c’est qu’il y a eu au fil du temps une évolution de la prise de position de l’homme dans cette défense ? Au début, il fallait se préoccuper de la nature parce qu’elle servait l’homme et qu’à un moment il fallait aussi regarder la nature comme une entité, qu’il fallait préserver pour elle-même, pour l’environnement, c’est-à-dire une évolution éthique.

Jean-Marc Drouin : Oui. Ceci dit, un monde dans lequel il n’y aurait pas le virus du SIDA, serait un tout petit peu moins varié mais nettement meilleur. Si je prends cet exemple caricatural, c’est pour dire que la biodiversité est une valeur fondamentale dont on n’a pas encore mesurer toutes les conséquences, à laquelle on ne donne pas encore toute sa place, mais ce n’est pas la seule valeur sur laquelle on peut reconstruire une éthique totale.

Aurélie Luneau : Gilles Bœuf, en approchant les années 80-90, on peut aussi parler des années 60 puisqu’en septembre 1968, il y a eu une conférence de la biosphère... Ce sont des années qui sont marquées par l’arrivée un peu largement de l’écologie qui entre en scène, là aussi c’est un tournant pour la biodiversité, cela vient s’ajouter dans la prise de conscience ?

Gilles Bœuf : Tout à fait, on voit une très forte maturation de la science écologique et aussi la sortie de l’écologisme politique, que je sépare bien. Pour moi, la grande date cela restera le sommet de Rio en 92, avec la création de la convention sur la diversité biologique, ratifiée par 190 pays aujourd’hui. Bien sûr, ce n’est pas un traité, c’est une convention. Tout le monde s’accorde pour faire quelque chose, avec les moyens que l’on a. On voit un petit les résultats.

Aurélie Luneau : Il n’y a pas obligation faite aux États de…

Gilles Bœuf : Exactement, mais cela a relancé totalement le dialogue Nord Sud. C’est vrai que pour nous, pays du Nord, qui avons déjà bien massacré notre environnement, vouloir imposer à d’autres une façon de gérer parce que l’on regrette ce que l’on a fait chez nous, c’est un peu compliqué.

Aurélie Luneau : On a vu qu’à Copenhague, en décembre 2009, le discours passait mal.

Gilles Bœuf : Tout à fait. C’est un choix de pays développés bien évidemment, la question c’est à quel coût environnemental. Demain nous pourrons nourrir 9 milliards d’humains, le gros problème, c’est à quel coût environnemental. Nous pouvons exploiter le nickel en Calédonie, etc. Quel coût est-on prêt à payer ? Est-ce que l’on est prêt à pays le prix de la disparition d’espèces qui sont là depuis toujours ? Les implications sur la santé, tout à l’heure on parlait du SIDA,… L’homme joue un rôle considérable aujourd’hui dans l’émergence de ces nouvelles pathologies. Le SIDA, ce n’est pas le fait du hasard. L’homme crée des conditions de dissémination et de virulence, comme jamais, aujourd’hui. Les relations entre les pertes de diversités et l’émergence de ces pathologies est extrêmement important. L’exemple le plus frappant aujourd’hui, c’est les maladies nosocomiales. Vous avez des salles d’hôpitaux où aujourd’hui il n’y a plus qu’un seul être vivant, une bactérie extrêmement banale mais elle vous tue parce qu’elle n’est pas là par hasard. L’homme contribue à des systèmes qui sont extrêmement dangereux pour lui aussi. On perd beaucoup d’espèce, l’homme contribue aujourd’hui non pas à créer des espèces mais à diversifier des variétés qui peuvent lui causer des problèmes très sérieux en matière de microorganismes pathogènes. Vous voyez, c’est assez subtile et complexe. Les grandes raisons qui nous font perdre cette diversité, son de quatre ordres. La première, bien sûr, c’est la destruction et la pollution. La seconde, c’est la surexploitation des espèces, les grands exemples ce sont la forêt tropicale d’un côté, les pêches maritimes de l’autre. Le troisième, beaucoup moins connu, plus insidieux, on l’a un peu évoqué, ce sont les espèces invasives. Si je prends le cas des plantes, en gros on connaît 300 000 plantes sur la terre, il y en a 300 qui posent des problèmes réels, qui vraiment sont extrêmement embêtantes. Cela coûte 400 000 milliards d’euros par an, d’essayer de s’en débarrasser et cela ne marche jamais. La quatrième raison bien sûr, c’est le changement climatique, qu’on évoquait tout à l’heure, généré en partie par l’homme, qui crée ses contraintes sur la perte des diversités biologiques.

Aurélie Luneau : Après 92, ce sommet de Rio, sommet de la Terre, qui avait été très important, 2002 a été un autre sommet mondial sur le développement durable à Johannesburg, avec un engagement pris, celui d’arrêter le déclin de la diversité pour 2010. Nous sommes en 2010, quel est votre sentiment à l’un et à l’autre ?

Gilles Bœuf : Là-dessus, je faisais une conférence le 30 décembre 2009, en disant : voilà, chers amis, dans deux nous avons stoppé l’érosion de la diversité biologique. En fait à Johannesburg, on avait dit, on va freiner cette érosion. Les Européens avaient dit : nous, nous allons l’arrêter. Même les pays qui ont signé cette convention, qui ont pris cette décision, sont très loin bien sûr d’être parvenus à le faire. C’est vrai qu’aujourd’hui, nous n’avons jamais autant détruit. C’est inégal. On ne détruit pas partout de la même façon sur la planète. Les kilomètres carrés de forêt tropicale ou les récifs coralliens qui s’en vont sont beaucoup plus impactantes sur ces questions de biodiversité que les environnements européens. Mais je pense qu’il y a vraiment une prise de conscience qu’il faut vraiment que l’on fasse passer aujourd’hui auprès des populations, des scientifiques et bien sûr des hommes politiques et des hommes du public pour que vraiment on puisse réagir. On n’a plus beaucoup de temps. Il faut commencer même pas demain mais tout de suite.

Aurélie Luneau : Jean-Marc Drouin, le mot de la fin. Le passé est-ce que cela peut-être un bon conseiller pour demain ?

Jean-Marc Drouin : Oui parce que le passé nous montre des avancées, des impasses, des moments où l’homme a su négocier en quelque sorte un accord avec la nature extérieure à lui, et d’autres où il s’est fracassé dessus. La nature, qui comme on le voit tragiquement dans ces jours, reste ce qui nous menace aussi. La nature n’est pas uniquement belle est source de paix et de joie. Elle est aussi porteuse de deuil et de violence.

Aurélie Luneau : Pour en savoir plus, je renvoie nos auditeurs à vos ouvrages à l’un et à l’autre. Merci Gilles Bœuf. Je rappelle que vous présidez le Muséum nationale d’histoire naturelle. Vous êtes aussi une des éminences grises très demandée, sollicitée pour des avis auprès des politiques. On espère que vous parviendrez à faire avancer les choses cette année, on vous le souhaite. Vous êtes auteurs de nombreux articles, on les mettra en ligne sur le site. C’est Catherine Donné, l’assistante de l’émission qui se chargera de vous donner tout pour tout comprendre sur l’histoire de la biodiversité et sans état aujourd’hui. Je veux noter tout de suite et préciser que dans le livre, « Un monde meilleur pour tous », vous avez rédigé un chapitre très intéressant, un bon état des lieux de cette biodiversité. Un livre qui a été rédigé sous la direction de Jean-Pierre Changeux et Jacques Reisse, publié chez Odile Jacob. Autre conseil de lecture, « La biodiversité à travers des exemples », édité par le conseil scientifique du patrimoine naturel et de la biodiversité, deux numéros sortis l’un en 2007, l’autre en 2008. Jean-Marc Drouin, je rappelle votre livre, « L’écologie et son histoire », paru chez Flammarion, c’était en 1993. Pour les enfants, les adolescents, il faut préciser que Gallimard Jeunesse a sorti une nouvelle collection, l’année dernière, Collection Tothème, il y a un livre très bien fait, « L’environnement » de Jean-Baptiste de Panafieu. L’agenda du Muséum et de tout ce qui va se passer cette année sera aussi sur le site de notre émission, « La marche des sciences » sur franceculture.com, mais vous pouvez aussi retrouver sur le site www.mnhn.fr. Restez avec nous parce que dans la seconde partie de « La marche des sciences », on parle encore de biodiversité, notamment surtout du film Océan, de Jacques Perrin, qui est à l’honneur.

« Ce jour-là, un immense canoë est entré dans la baie. Couvert de voiles et grouillant jusqu’en haut des mats de singes encore plus étranges que les nôtres. Ils étaient blancs et blonds et s’appelaient eux-mêmes les hommes. Ils s’empressèrent de donner à chacun d’entre nous un nom de leur invention prétendant que c’était là nos noms véritables, les seuls valables. Ma famille hérita ainsi du nom étrange de Rétine de Stellaire ( ? orthographe incertain) »

Aurélie Luneau : Sur la musique de Bruno Coulais, du film Océan de Jacques Perrin, nous passons à cette deuxième partie de « La marche des sciences ». le film sort en salle, mercredi prochain. On vous a aussi offert l’extrait d’une petite histoire qui n’est pas dans le film. Vous l’avez peut-être reconnu, Stéphane Durand. Bonjour.

Stéphane Durand : Bonjour.

Aurélie Luneau : C’était une petite histoire que vous nous proposez dans l’un des livres qui accompagnent cette sortie du film. Des livres publiés au Seul Jeunesse. Là, c’est extrait du livre « Océans : petites histoires des fonds marins », des histoires pour les enfants avec un Cd à l’intérieur, des récits sont contés par Jacques Perrin. Vous, Stéphane Durand, vous êtes biologiste, ornithologue, journaliste scientifique et vous avez été conseiller scientifique sur le film Océan de Jacques Perrin et un des auteurs de ces différents livres publiés au Seuil. L’aventure que vous avez vécue, quand on voit les images, qui sont disponibles pour le grand public à partir de mercredi, quand on voit ce film incroyable, qui coupe le souffle, je peux le dire, on a du mal à s’imaginer, à se représenter l’aventure que vous avez vécue.

Stéphane Durand : Vous savez, le plus dur dans toute cette aventure ça a été le jour où Jacques Perrin qui produit et réalise el film a dit : aujourd’hui, on arrête, c’est terminé. C’était le dernier tournage, on arrête nos images et maintenant on va monter le film. Là, ça a été très dur pour les équipes, oui.

Aurélie Luneau : Ça a été dur alors que l’aventure avait commencé 4 ans auparavant quasiment, c’est ça ?

Stéphane Durand : Plus puisque nous avons commencé en 2002, juste dans la foulée du « Peuple migrateur », qui était sorti en décembre 2001. En 2002 on lance le travail le travail sur Océan. Pendant 3 ans nous préparons le film. Nous commençons les premières images en 2005 et nous avons fini début 2009 les toutes dernières images. Au début 2009, on était au cœur du montage et le film, comme vous le dites, sort la semaine prochaine.

Aurélie Luneau : L’ambition première, quand Jacques Perrin vous parle de son projet, parce qu’il se tourne vers vous, pour la petite histoire, et vers Yvon Le Maho qui est directeur de recherche à Strasbourg et en un mot il vous confie, à tous les deux, le choix des espèces à filmer. C’est le début de l’aventure, ça ?

Stéphane Durand : En fait j’avais rencontré Jacques sur le « Peuple migrateur », je l’avais accompagné, en tant qu’ornithologue, pendant 4 à 5 ans, du « Peuple migrateur », on avait comme ça crée une complicité entre nous. Quand il a lancé Océan, il m’a demandé est-ce que tu es prêt à plonger dans les océans, après les oiseaux ? J’ai dit oui tout de suite. Nous avons rassemblé autour de Jacques Perrin et Jacques Cluzaud, les deux réalisateurs un petit noyau de conseillers scientifiques qui ont permis de choisir les espèces, les lieux, les bonnes dates et d’établir un plan de travail, ça nous a pris trois ans à établir et à préparer les tournages. En 2005, on est parti sur le terrain et on n’est pas revenu avant 4 ans.

Aurélie Luneau : En même temps, au fil des semaines, des mois, tout évolue. Jacques Perrin a des envies puis d’autres qui arrivent, de nouvelles idées, mais son idée de départ c’était de faire en sorte que ce film devienne un film dans lequel on plonge comme si on était soi-même un poisson. C’est vraiment ce pari de filmer la vie, les relations entre ces espèces vivantes du fond des océans en ayant le sentiment soi-même, dans la salle, de faire partie de cet univers sans la perturber. C’est quand même incroyable ?

Stéphane Durand : C’est exactement cela. On avait passé 4 ans à voler avec les oiseaux, on était vraiment au cœur de la volée d’oiseau, l’idée était de devenir dauphin parmi les dauphins, poison parmi les poissons et de les accompagner à leur vitesse quelque soient leurs vitesses, leurs déplacements, leurs mouvements, su l’eau, sous l’eau, d’être vraiment parmi eux, de vivre parmi eux, d’être au cœur du spectacle, de danser avec eux. On a beaucoup filmé l amer comme à travers la vie d’un aquarium, on était sous l’eau dans le milieu naturel, mais le cameraman est complètement statique avec ses palmes, il n’avance pas, les poissons arrivent et s’enfuient, il le laisse sur place. Il regarde passer les poisons sans rien faire d’autres que de les regarder passer. Là, on ne voulait pas regarder passer les animaux, on voulait être avec eux, au plus prêts d’eux, du coup on a été obligé de passer énormément de temps sur le terrain et d’inventer des machines qui nous permettent de les accompagner.

Aurélie Luneau : Le résultat de ce film, c’est qu’il y a eu invention de machine et de technologies qui n’avaient jamais été expérimentées jusque là. Par exemple, pour filmer des dauphins qui filent à 20 nœuds en ayant la même vitesse, c’est quand même quelque chose à organiser qui semble insurmontable a priori ?

Stéphane Durand : Oui, on s’est entouré d’ingénieurs, de bricoleurs de génie. Ce n’était pas un défi technique, ce qui nous motivait, ce n’était pas de dire : « on a réussi ce que personne n’avait réussi » mais de simplement trouver le moyen technique qui permette de faire passer l’émotion que recherchaient les deux réalisateurs. On voulait faire ressentir au gens la vitesse des dauphins qui foncent à 20 nœuds, comme vous venez de le dites, quel est sur le marché du cinéma la machine qui permet ça ? Il se trouve qu’il n’y a rien, alors inventons la, puisque le credo de Jacques Perrin, c’est vraiment « no limit », tout est ouvert, il va au fond de ses rêves, il se donne les moyens en temps et en moyens techniques pour aller au bout e ses rêves. C’est cela qui est fantastique de vivre avec lui.

Aurélie Luneau : Le plus du film, c’est aussi pour les scientifiques. Les scientifiques qui ont été associés. Beaucoup de scientifiques, vous avez fait des tournages dans le monde entier, avec l’aide de différentes instituions, associations, lieux de tournage particuliers, se sont trouvés associé. L’idée, c’était qu’à travers les images tournées ils puissent aussi faire avancer leur recherche, ça a été le cas ? Est-ce que vous avez aussi découvert de nouvelles espèces ?

Stéphane Durand : Exactement. Je commencerais par dire que Jacques est passionné par la science. Les recherches scientifiques, les découvertes scientifiques le motivent et le font rêver. C’est le départ de son rêve. Après, il veut réaliser son rêve et il demande la collaboration des scientifiques pour l’accompagner dans la réalisation des ses rêves. Par exemple, pour les « Peuple migrateur », nous avons, selon les endroits où nous allions, crée petit à petit, au fil des mois et des années, un réseau scientifique qui nous a accompagné. Pour Océan, ça a été complètement différent puisque ce sont les scientifiques qui eux-mêmes sont venus vers nous et nous ont proposés leurs services. En 2002, l’initiateur et le patron d’un programme scientifique, qui s’appelle « Census of Marine Life », un programme international d’une fondation américaine, qui a avait vu le film « Peuple migrateur » qui s’est dit : ces gens-là, il faut absolument qu’il fasse un film sur les océans. Il a téléphoné à Jacques Perrin, et Jacques Perrin lui dit : venez tout de suite nous voir, demain à Paris, parce que nous commençons un film sur les océans, il faut absolument qu’on le fasse avec vous. Ces gens-là nous ont accompagnés pendant toutes ces années. Ils étudient encore actuellement nos images. Ils ont participé au tournage. Ils ont participé au plan de travail, comme je le disais tout à l’heure. Ils étudient encore les images, ils découvrent des choses, leur émerveillement est vraiment contagieux, c’est fantastique.

Aurélie Luneau : On va bien sûr convier nos auditeurs à aller voir ce film, Océan. je peux le dire parce que je l’ai vu, c’est véritablement à couper le souffle. Il sort mercredi prochain dans les salles. Puis, je renvoie aussi aux livres qui sortent en plus du film, pour tous les âges : « C’est quoi l’océan ? », « Océan : le livre documentaire », « Le peuple d’océan », c’est à partir de 8 ans, « Océan, les secrets du tournage », à partir de 10 ans. Pour les 5 ans, il y a aussi les petites histoires. Puis, bien sûr, le grand livre Océan, qui reprend toutes les images, c’est vraiment exceptionnel. Merci à vous.

Stéphane Durand : Merci.


Livres te sites signalés sur le site de l’émission

- Patrick Blandin, « L’avenir du vivant : l’enjeu de la biodiversité », Ed. Albin Michel, Collection Documents, 3 février 2010.

2010, année internationale de la biodiversité de l’ONU : Patrick Blandin dans son ouvrage veut montrer que l’avenir de la biodiversité dépend en grande partie de choix éthiques...

- Jean-Pierre Changeux et Jacques Reisse (Dir.), « Un monde meilleur pour tous, projet réaliste ou rêve insensé ? », Ed. O. Jacob, Collection Collège de France, 24 janvier 2008.

4e de couverture : Colloque européen 2006, avec la collaboration de Jean Barthélémy, André Berger, Gilles Bœuf et al.,

Des milliards d’humains aspirent au bien-être et à une vie meilleure. Mais les ressources de la Terre sont limitées et ses équilibres écologiques fragiles. Le mode de vie des classes aisées des pays développés n’est pas extensible à toute la planète.

Doit-on se résigner à l’injustice ? Un monde meilleur pour tous est-il possible ? Qu’exige de nous le « développement durable » ? Quels changements radicaux implique-t-il dans nos manières de penser les rapports entre l’homme et la nature, entre pays pauvres et pays riches ? Et quels bouleversements dans nos pratiques ?

Réunis par le Collège de France à Bruxelles pour son premier colloque européen, climatologue et juriste, chimiste et philosophe biologiste et africaniste, économiste et architecte, sinologue et spécialiste de la biodiversité croisent ici leurs réflexions et entreprennent de dessiner ce que pourrait être notre avenir.

- Jean-Marc Drouin, « L’Écologie et son histoire », Ed. Flammarion, Coll. Champs, n°272, 1993.

Quatrième de couverture : réclament, l’écologie fut et demeure une science. Comment s’est-elle constituée ? Quels sont ses outils et ses modèles privilégiés ? On assiste ici à sa naissance, de ses balbutiements au sein de l’histoire naturelle et de la géographie botanique, en passant par son essor dans le sillage du darwinisme, jusqu’à son émancipation au XXe siècle. On s’initie à son langage (biosphère, écosystème,...), on apprend à lire ses modèles (la montagne, l’île, le lac), on se met à l’écoute de ses débats.

Dans un style clair et précis, cet essai, publié initialement sous le titre « Réinventer la nature », propose un parcours à travers l’histoire d’une science qui reste une science de la nature, mais une nature riche de belles régularités autant que de phénomènes imprévisibles, une nature à maîtriser autant qu’à contempler et à protéger.

- Jean-Marc Drouin, « L’herbier des philosophes », Ed. Seuil, Coll. Science ouverte, 13 mars 2008.

4e de couverture : Science « aimable » et populaire, art d’effeuiller la marguerite, la botanique, devenue partie prenante de la recherche en biologie, a longtemps été le lieu d’affrontement de grandes querelles philosophiques auxquelles prirent part Leibniz et Rousseau, Goethe, Coleridge ou Condorcet. Le système sexuel développé dans la Philosophie botanique de Linné n’offusqua pas seulement la très puritaine Encyclopaedia Britannica, il inspira aussi diverses classifications zoologiques, voire - à Auguste Comte - une classification des sciences au parfum végétal bien marqué. Quant à Charles Darwin, on ne s’étonnera pas de le trouver ici penché sur primevères et orchidées, trouvant dans la botanique quelques idées-forces de sa théorie.

Au terme de cette excursion très rousseauiste, on se prend à penser que, s’il n’y eut jamais, comme le disait Kant, de « Newton du brin d’herbe », le végétal eut cependant de patients observateurs, de hardis théoriciens et de merveilleux penseurs.

- Edward Osborne Wilson, « Sauvons la biodiversité ! », Ed. Dunod, 18 avril 2007. Traduit de l’américain par Pierre Kaldy.

4ème de couverture : Des dizaines d’espèces animales et végétales disparaissent chaque année. Si nous ne faisons rien, plus de la moitié risquent d’avoir disparu d’ici à la fin du siècle.

À ceux, et en particulier aux croyants, qui semblent accepter cette extinction comme une fatalité, Edward O. Wilson rappelle que chaque espèce, même la plus insignifiante, a une place unique au sein d’un écosystème dont l’Homme fait également partie.

Au-delà de nos différences politiques, culturelles et sprirituelles, l’auteur nous invite, dans cet essai passionnant et passionné, à (re)découvrir les merveilles de la Nature pour mieux la préserver.

Edward Wilson a reçu le prix TED 2007, récompensant « ses idées qui pourraient changer le monde ».

- Bruno Fady ; Frédéric Médail, « Peut-on préserver la biodiversité ? », Ed. Le Pommier. Coll. Les petites pommes du savoir, n°80, 27 avril 2006.

Présentation de l’éditeur : Peut-on préserver la biodiversité ? Au-delà du concept mis à toutes les sauces, qu’est-ce que la science entend par « biodiversité » ? Quels moyens sont mis en œuvre pour la protéger ? Sont-ils efficaces ? Nous, humains, qui voulons préserver la biodiversité, n’en sommes-nous pourtant pas les premiers perturbateurs ? Pourrons-nous un jour résoudre ce paradoxe ?

- J. Blondel, J. Aronson, J-Y Bodiou, G. Bœuf, « Biological diversity in space and time », Ed. Oxford University press, 2010.

La seconde édition d’un livre en anglais pour faire le point sur la biodiversité en Méditerranée, l’une des régions les plus importantes du monde de ce point de vue.

- Jean-Baptiste de Panafieu, « L’environnement », Ed. Gallimard-Jeunesse, Coll. Tothème 15 octobre 2009.

4e de couverture : Pourquoi l’air, l’eau, les plantes et les animaux sont-ils indispensables à notre vie ? Comment les activités humaines ont-elles épuisé et pollué notre planète ? Est-il encore possible de la protéger durablement ?
À travers un parcours en 60 étapes, découvre les richesses de notre planète, les dangers qui la menacent et les gestes quotidiens à faire pour préserver son avenir.

- Stéphane Durand et François Sarano, Océans, Ed. Seuil, 26 novembre 2009.

4e de couverture : d’après le film réalisé par Jacques Perrin et Jacques Cluzeaud.
Invitation au rêve. Promesse d’aventure : l’océan... Après avoir survolé le monde à tire-d’aile (Le Peuple migrateur), Jacques Perrin et Jacques Cluzaud plongent au cœur des océans, filent avec les dauphins, fusent avec les thons, dansent avec les baleines, jouent avec les otaries. Les réalisateurs et leur équipe ont parcouru les océans du monde entier, d’un pôle à l’autre, explorant l’immensité d’une goutte d’eau ou côtoyant la géante baleine bleue, pour mieux témoigner de la diversité et de la beauté de la vie marine, mais aussi de sa fragilité.
Embarquement pour un voyage unique !

- Stéphane Durand, François Sarano, Clément Devaux, « Océans : les secrets du tournage », Ed. Seuil Jeunesse, Coll. Albums jeunesse, Illustrations de Clément Devaux, 14 janvier 2010.

4e de couverture : Être poisson parmi les poissons, filer à la vitesse de l’espadon, nager avec le grand requin blanc, filmer la course des dauphins et les navires pris dans un ouragan ! Voilà les défis que les équipes de tournage du film Océans de Jacques Perrin et Jacques Cluzaud ont relevés. Ils ont mis au point des caméras stabilisées, inventé des torpilles hydrodynamiques, transformé des engins furtifs pour approcher les animaux sans les perturber et faire ressentir toute l’émotion de la vie cachée sous le miroir de l’océan.

- S. Durand, M. Boutavant, J. Perrin, « Océans : petites histoires des fonds marins », Ed. Seuil Jeunesse, 26 novembre 2009.

Dessins Marc Boutavant, racontées par Jacques Perrin.

4e de couverture : Minuscule et invisible comme une goutte d’eau dans l’océan, le jeune corail vagabondait par le vaste monde, émerveillé par mille splendeurs et risquant mille périls. Un jour, il eut envie de trouver un endroit où se poser.

Des contes pour plonger au cœur des océans à la rencontre de ses incroyables habitants !

- T. Laval, F. Sorano, S. Durand, « Cherche et trouve Océans », Ed. Seuil Jeunesse, Coll. Cherche et trouve, 26 novembre 2009.

Réalisé d’après le film de Jacques Perrin et Jacques Cluzaud

4e de couverture : Quatre milieux marins différents sont représentés, avec leurs espèces caractéristiques, ainsi qu’une planche consacrée aux animaux menacés ou disparus.

- Muséum national d’Histoire naturelle

Site institutionnel de l’établissement public, en forme de portail vers les pages des diverses expositions et galeries du fameux Muséum National d’Histoire Naturelle. Présentation détaillée des activités de recherche du muséum, et des collections, photothèque, abonnement possible à la lettre d’information.

- Les livres sur la biodiversité sur le site du Ministère de l’écologie, de l’énergie

Ministère de l’Écologie, de l’Énergie, du Développement durable et de la Mer /
Grande Arche / Tour Pascal A et B / 92 055 La Défense Cedex / Tél. : 01 40 81 21 22

« La biodiversité à travers les exemples », cet ouvrage collectif du Conseil Scientifique du Patrimoine Naturel et de la Biodiversité présente le fonctionnement de la biodiversité à travers une centaine d’exemples. Il complète le premier volume qui était principalement orienté sur l’« utilité » de la biodiversité.

- Les livres sur la biodiversité sur le site du Ministère de l’écologie, de l’énergie

Ministère de l’Écologie, de l’Énergie, du Développement durable et de la Mer /
Grande Arche / Tour Pascal A et B / 92 055 La Défense Cedex / Tél. : 01 40 81 21 22

« La biodiversité à travers les exemples », Cet ouvrage collectif du Conseil Scientifique du Patrimoine Naturel et de la Biodiversité présente le fonctionnement de la biodiversité à travers une centaine d’exemples. Il complète le premier volume qui était principalement orienté sur l’« utilité » de la biodiversité.



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