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La science à la Cité, par Paul CARO

Rapport présenté par Paul CARO, Délégué aux affaires scientifiques, le 23 octobre 1989

Préambule en forme de résumé

« Le Délégué aux affaires scientifiques a pour responsabilité de veiller à ce que la Cité, dans ses murs et hors ses murs, assure dans les meilleures conditions sa mission de diffusion de la science, de ses acquis et de ses méthodes, des débats qu’elle suscite, des représentations qu’elle engendre et qui sont autant d’éléments constitutifs de la culture d’aujourd’hui.

Cette mission du délégué le conduit à :

  • s’assurer que, dans le personnel permanent de la Cité, les cadres ayant une formation et une expérience scientifiques sont suffisamment nombreux et y trouvent correctement leur place ;
  • veiller à ce que nos présentations et nos programmes traduisent bien la recherche en train de se faire, retracent ses évolutions récentes, annoncent ses perspectives ;
  • faire en sorte que la communauté scientifique française prenne le chemin de la Cité et reconnaisse ce lieu comme celui qui peut leur être utile à la confrontation nécessaire de la recherche avec un large public ;
  • - aider à intéresser les responsables de la recherche et du développement des entreprises, aux projets de la Cité ;
  • - enfin, participer à l’élaboration des actions et programmes de recherche que la Cité développe pour fonder son action dans la décennie 90.

Pour ce faire, le Délégué aux affaires scientifiques travaille en liaison avec l’ensemble des directions et délégations de la Cité qui l’associent étroitement à leurs projets. Il dispose par ailleurs de moyens propres, en particulier d’une dotation budgétaire annuelle et d’un « crédit d’utilisation » des salles de conférence de la Cité.

Dans ce cadre, le Délégué aux affaires scientifiques préparera, pour la fin octobre, un projet de programme de deux ans (1990-1991) qui sera discuté et arrêté en comité de présidence, puis mis en œuvre sous la responsabilité du Délégué. »

Le présent document est en deux parties : la première est une sorte de tour d’horizon du problème de communication qu’est la vulgarisation scientifique sous ses diverses formes. C’est un sujet qui a déjà été très étudié, on en tire quelques enseignements. La seconde partie est la description des mesures proposées à la lueur de l’analyse générale présentée dans la première.

Concrètement, on se propose de créer une structure d’interface formée de quelques personnes de culture scientifique. Cette structure est tournée d’une part vers l’extérieur pour extraire du flot d’informations scientifiques des éléments utilisables pour la politique de la Cité à court terme, à moyen terme, et à long terme. C’est une mission qui combine le suivi de l’actualité et la veille. L’autre partie de la structure fonctionne comme un bureau de conseil pour les usages internes de la Cité. Le Bureau développe une méthode pour cerner, à la demande, les contenus scientifiques souhaités et détecter les experts dont les services peuvent être nécessaires. Le Bureau s’efforce d’être un contact souple et patient entre les sensibilités « littéraires » et « scientifiques », pour assurer la réalisation de présentations dont le contenu soit satisfaisant pour tous. Le système a pour objectif d’intégrer plus aisément les chercheurs dans la vie de la Cité, à l’occasion de l’actualité, mais aussi par des collaborations directes.

On énonce quelques autres propositions de nature à faciliter la présence des scientifiques à la Cité, et on discute la stratégie à suivre pour en faire un lieu de débats science-société.

Enfin, dans le cadre d’une réflexion sur les actions et programmes de recherche à mettre en œuvre pour assurer le renouvellement d’Explora, on fait deux suggestions concrètes, qui sont d’une nature générale et qui peuvent être de fait adaptée s à la plupart des thèmes. Ce sont d’une part l’utilisation systématique des instruments scientifiques contemporains, et d’autre part la mise au point d’une présentation basée sur l’illustration par le pédagogique, l’esthétique, l’industriel et le ludique, de mots du vocabulaire élémentaire de la science.

L’auteur est conscient que plusieurs de ses suggestions, surtout celles qui sont des propositions de création de structure, correspondent à des éléments qui peuvent exister déjà en partie dans la Cité, il a voulu faire un exercice de principe et de logique, qui est naturellement indépendant des personnes et des organigrammes.

Première partie

Science, culture et communication

I- Les trois étapes du transfert de la connaissance scientifique

1. La production de la science

La science est une accumulation de connaissances produites par des chercheurs qui travaillent dans des institutions : organismes publics de recherche, universités, laboratoires privés généralement industriels. Contrairement à ce qui se produit avec l’art, il n’y a pas de secteur amateur dans les sciences (mais il y a une production parallèle de fausses sciences). Alors que les œuvres d’art sont toujours reconnues comme telles avec le temps qui passe, l’œuvre scientifique vieillit très vite à la fois sur le plan expérimental (les techniques évoluent) et sur le plan théorique.

a) L’expression « littéraire » : le langage scientifique

La connaissance scientifique se matérialise d’abord par du papier imprimé, généralement rédigé en langue anglaise. Sur ce papier imprimé, il y a des mots, des signes et des images. L’association de ces éléments forme des textes codés destinés à être compris par un très petit nombre de spécialistes. Le vocabulaire scientifique est extrêmement riche, il est aussi très spécifique : chaque micro discipline a son jargon, de l’une à l’autre les chercheurs ne se comprennent pas entre eux. Cette babélisation du savoir, qui s’élargit avec le temps, est un obstacle assez sévère aux progrès des sciences elles-mêmes qui se font généralement par mélange des disciplines. Les chercheurs sont très exigeants sur la qualité et la précision du vocabulaire qu’ils utilisent parce que souvent, l’originalité de leur travail se mesure à la mise en évidence d’une sous-structure du détail.

De plus, le vocabulaire est très souvent insuffisant pour décrire les concepts scientifiques (parce que depuis Descartes, Galilée et les autres, la science s’est définie contre l’évidence des sens physiologiques – « les sens nous trompent » - et comme beaucoup de descriptions sont naturellement « visuelles », les mots peuvent manquer). Alors, pour obtenir une description exacte et consensuelle, on utilise le signe, formule mathématique, symbole chimique, et on se livre à des manipulations de signes, simulacre de la manipulation d’entités réelles.

À côté du mot et du signe, il y a l’image. L’image est souvent liée à l’emploi nécessaire de l’instrumentation (prothèses pour l’insuffisance des sens qui étendent la portée des organes : le microscope est une prothèse de l’œil pour le microcosme, le télescope une prothèse pour le macrocosme). L’instrumentation produit des images « directes » qui correspondent à des expériences dans lesquelles la matière réagit d’une manière qui est caractéristique de sa structure (disposition des atomes dans l’espace) et/ou de sa composition chimique (nature des atomes constitutifs) à l’impact de faisceaux sondes de particules élémentaires (électrons ou photons dans toute la gamme des longueurs d’onde). Les faisceaux sont déviés, absorbés, diffractés etc. et viennent après l’interaction former des images sur un détecteur (comme la pellicule photographique). Ces images ne peuvent être comprises dans leur sens scientifique que si elles sont interprétées avec des mots, mais elles ont aussi, à l’occasion, un sens esthétique qui est indépendant de l’interprétation scientifique.

Un autre type d’images correspond à un besoin de représentation, représentation qui est aussi un langage par d’autres moyens que les mots, le plus simple exemple de ce type est le graphique. Avec la capacité de l’ordinateur de transformer la formule mathématique en images, on trouve toutes sortes de cartographies, de représentations de l’évolution de systèmes dans le temps, dans l’espace, ou en fonction de variables avec la limitation imposée par notre perception ordinaire : une représentation sur une feuille de papier ou sur un écran ne peut dépasser quatre dimensions (perspective + fausses couleurs). La grande frustration des scientifiques est la difficulté de représenter l’évolution de quantités qui dépendent de plus de quatre variables et dont la totalité échappe donc au visuel.

b) L’expression pratique : L’industrie et la technologie

La recherche, fondamentale ou industrielle, est donc dans sa forme primaire une production intellectuelle complexe, très spécifique et d’un abord extraordinairement difficile à qui n’a pas une formation appropriée. Mais cette production « littéraire », destinée aux pairs ou à la construction de l’enseignement, n’est pas la seule finalité. En effet, de cette connaissance sont extraites des informations qui permettent à des entrepreneurs de fabriquer des produits pour satisfaire un besoin (de l’Eau de Javel, du savon, des médicaments ... ou de détourner des instruments scientifiques vers un usage industriel et grand public (le tube cathodique utilisé pour imager les électrons devient l’oscilloscope, puis le poste de télévision). L’exploitation à des fins industrielles du travail de la recherche fondamentale est une opération que les grandes entreprises ou les États (notamment l’institution militaire) planifient soigneusement. Cette possibilité est évidemment la justification de l’entretien par les pouvoirs publics d ’ une catégorie de fonctionnaires ou d’enseignants spécialisés dans la recherche pure. Le problème est que la règle étant la publication internationale, les États ne peuvent s’assurer l’exclusivité de leur production nationale. (Il faut noter que les problèmes de droit interfèrent de plus en plus avec cette possibilité d’exploitation internationale de la production scientifique).

Ainsi, à partir de la science apparaissent des produits nouveaux qui rentrent dans l’usage et que les gens emploient sans connaître la manière dont on les fabrique et à partir de quoi (les plastiques par exemple) ou qu’ils manipulent comme des boites noires en appuyant sur des boutons sans savoir quel est le principe scientifique qui permet le fonctionnement (si bien que la science paraît réaliser facilement des miracles et que ses succès sont un facteur amplificateur de l’émerveillement en même temps qu’un facteur de réduction à un stade de mentalité « magique » La chaine d’opérations scientifiques élémentaires qui entrent successivement en jeu pour assurer la diffusion télévisée des images, pratiquement inconnue de tous, est un bon exemple de cette civilisation de la boite noire qui caractérise l’usage des techniques développées de nos jours.

2. La diffusion de la connaissance scientifique au sein de la communauté scientifique

Comme les chercheurs eux-mêmes se sont rendus compte qu’ils devaient tenter de sortir de l’isolement qu’impose leur recherche spécifique, ne serait-ce que pour trouver des idées neuves ou par obligation d’enseignement, une forme secondaire de la littérature scientifique s’est développée, qui est formée d’abord de revues souvent hebdomadaires qui présentent des synthèses (on dit des « revues » dans le langage scientifique) sur des sujets d’actualité, de brefs articles qui rapportent les dernières trouvailles à travers tous les secteurs scientifiques, des commentaires sur la politique scientifique des institutions ou des États et qui se font l’écho des problèmes que la Science pose à la Société. Les prototypes de ces revues sont l’anglais « Nature » et l’américain « Science ». Ensuite, on trouve des livres qui font l’état d’une question à une date donnée (ils sont généralement en retard par rapport aux ’revues· à cause des délais de publication), puis, diverses formes de « littérature grise » : rapports des institutions de recherche, documents commandés à des fins de prospective, document s ’administratifs’ préparés pour des concours, etc. En général, ces documents sont écrits par des scientifiques spécialistes pour d’autres scientifiques non-spécialistes, ils représentent donc un effort d’explication d’un micro domaine scientifique. C’est aussi la forme de communication officielle à l’intérieur de la communauté scientifique elle-même, journaux et rapports sont les porte-parole en somme autorisés de la communauté. C’est aux revues que sont confiées les polémiques entre membres de l’« establishment » scientifique, c’est là que sont exprimés souhait s et revendications, là aussi que sont décernés blâmes et éloges. Ils assurent donc l’échange de communication interne au monde scientifique. Un certain nombre des revues que l’on peut classer comme secondaires sont d’ailleurs des revues professionnelles qui s’adressent à un corps de métier ou à une catégorie de spécialistes.

3. La vulgarisation

C’est généralement à partir de la strate secondaire de la production scientifique écrite qu’opèrent les vulgarisateurs de l’écrit ou de l’audiovisuel. Ce sont soit des journalistes spécialisés souvent très compétents (c’est à dire avec une formation universitaire scientifique) soit des chercheurs qui se sont trouvés engagés dans des opérations de médiatisation par plaisir, ou par accident, très rarement par nécessité. La vulgarisation scientifique, le troisième stade de la diffusion de la culture scientifique, se manifeste matériellement sous trois formes : l’écrit, l’image et le son, l’objet.

Les vulgarisateurs agissent dans l’écrit (presse quotidienne, hebdomadaire, mensuelle, générale ou spécialisée) ou dans l’audiovisuel (radio, télévision) en capacité de journalistes. On trouve aussi une autre catégorie, moins pressée par l’actualité, qui s’exprime par le livre de vulgarisation et le livre de prospective ou par la réalisation de courts métrages documentaires scientifiques destinés soit au grand public, soit au milieu étudiant. (Mais les auteurs de manuels scolaires ne sont pas en général considérés comme des vulgarisateurs). Beaucoup de ces ouvrages sont l’œuvre de « grands patrons », ou de chercheurs confirmés devenus célèbres qui prennent du recul par rapport à leur discipline, d’où l’aspect souvent moral de ces textes (préoccupations éthiques) ou plus rarement philosophique voire métaphysique. Ces livres exercent un grand effet de séduction sur le grand public (qui les confond souvent avec les ouvrages moins autorisés des « gourous » des fausses sciences).

L’exposition, le musée, sont d’autres formes de vulgarisation dont les auteurs et acteurs sont moins personnalisés puisque, généralement, on a affaire dans ce cas à des créations collectives. L’exposition et le musée font appel à la fois à l’écrit, à l’image, au son et à l’objet, et cumulent donc les difficultés des deux formes de vulgarisation précédentes, en plus des problèmes spécifiques liés à l’objet et à la mise en scène. Mais en général, le poids de l’actualité est plus faible, le temps de préparation plus long, le coût financier plus élevé, et les professionnels ne peuvent pas être assimilés à des « journalistes ».

Naturellement, les journalistes, outre les sources écrites, savent aussi rechercher les auteurs - les chercheurs-, et obtenir d’eux des renseignements directs, voire leur participation à des actions spécifiques de médiatisation (interview par exemple).
Les professionnels qui préparent les expositions doivent former des équipes pluridisciplinaires pour le texte, le son, l’image, etc. La rigueur des contraintes qu’impose l’occupation de l’espace en fait un métier très différent de celui du journaliste-vulgarisateur ou du cinéaste-vulgarisateur. Alors que le journaliste doit avoir un flair particulier pour l’identification des sources originales, le concepteur d’exposition s’appuie d’abord sur des experts, qui « garantissent » ou « valident » le contenu, et sur des documents qui sont des produits de vulgarisation journalistique, le plus souvent « haut de gamme » et à la limite de la littérature « secondaire », comme les articles de « La Recherche », sur des manuels scolaires, et sur des concepts didactiques.

La vulgarisation en général transfère depuis les sources originales (les articles primaires) une partie des mots et des images, un peu moins les graphiques, presque pas les formules. Il y a donc une dégradation du sens qui peut être très importante et qui est la source des multiples critiques qui sont adressées à la vulgarisation.

II- La critique de la vulgarisation

1. La science comme objet passionnel ambigu

La vulgarisation scientifique est née en 1686 avec la publication des « Entretiens sur la Pluralité des Mondes » de Bernard le Bovier de Fontenelle, alors âgé de 29 ans, livre qui reçut un accueil enthousiaste et immédiat et qui valut à son auteur en 1691 une élection à l’Académie des Sciences, dont il devait devenir en 1697 le tout puissant Secrétaire Perpétuel avant de mourir centenaire. Il est remarquable que Fontenelle se soit vivement opposé, au nom du cartésianisme, à l’introduction en France des travaux de Newton, dont le « vulgarisateur » fut Voltaire, condamné pour cela par le Parlement (1734). La raison de cette querelle, qui parait aujourd’hui étrange, est que Fontenelle et les autres trouvaient que la notion d’attraction avait par trop la coloration de la sympathie alchimique et qu’ils y voyaient par conséquent une grave intrusion des « fausses sciences », contre lesquelles le Maitre Descartes s’était le premier dressé. (Ils n’avaient pas tout à fait tort, l’œuvre alchimique de Newton dépasse en volume son œuvre scientifique).

Il y a deux morales à tirer de cette toute première apparition de la vulgarisation scientifique sur la scène culturelle ; c’est que, d’abord, il y a des sciences qui se prêtent mieux que d’autres à séduire le public, et ce fût toujours le cas de l’astronomie (mais en fait le plus grand succès de librairie au début du 18ème siècle n’est pas le livre de Fontenelle, ni même « Manon Lescaut », mais bien le « Spectacle de la Nature » en neuf tomes, exposant la science du temps, d’un certain Abbé Pluche ... ). La seconde morale est que la science « vraie » se place toujours en position de concurrence par rapport à la « fausse science ». (Évidemment dans le cas cartésiens-newtoniens, le rapport est inversé). Le public n’a pas vraiment les moyens de distinguer le fond des arguments, il est relativement spectateur, il est curieux, il souhaite apprendre et comprendre, mais la « vraie science » ne s’impose pas (comme le croient beaucoup de savants) spontanément, par sa beauté et sa majesté ; il lui faut faire au contraire un grand effort de séduction et d’explication. Elle est sur un marché concurrentiel, et il ne suffit pas toujours de condamner l’adversaire, de jeter l’anathème, il faut convaincre.

Les débuts de la vulgarisation illustrent l’aspect ludique de l’expérience, de la découverte et du jeu de l’explication qui sont le fonds de commerce séducteur des sciences, comme le témoigne le fameux cours mondain de physique expérimentale de l’Abbé Nollet (vers 1738), dont le clou était le « baiser électrique ».

Mais l’essai de Voltaire en faveur de Newton, « Les lettres anglaises » (1734), est aussi le premier exemple de l’utilisation de la science comme argument politique, pour dénoncer l’arbitraire du monopole de la vérité que s’arrogent le Clergé et le Roi. La science se place en position de concurrence en face de la Religion et de l’autorité politique. Pour reprendre les arguments de Jean-François Lyotard, si, à notre époque post-moderne, les « récits libérateurs » véhiculés par les religions ou les idéologies politiques sont de plus en plus discrédités, la science n’y est pas entièrement pour rien. En fait, ses propres récits fondateurs (comme la théorie du Big Bang) ont tendance à combler le vide du religieux, tentative dans laquelle, en particulier, les vulgarisations de l’astrophysique, de la préhistoire ou de la biologie, concurrencent férocement les récits fantastiques des fausses sciences, et les théosophies plus ou moins orientales.

Plus particulier à l’histoire nationale française est le rôle joué par la vulgarisation scientifique dans le combat laïque et républicain à la fin du 19ème siècle. Les revues, les journaux, sont très nombreux, leur ton est militant : la science est l’avenir du monde. C’est l’époque du scientisme. La science n’est plus au rayon des distractions, c’est une arme de combat, celle du progrès, une arme austère.

Cette image de la science, véhiculée par le scientisme, survit. Elle inspire toujours un profond respect, elle a conservé une clientèle populaire d’un autre côté, la science a souffert, comme la politique et la religion, de la perte de crédibilité des idéologies « libératrices » (encore que dans le cas de la science, l’œuvre de « libération » ne soit pas mince !). Alors, on trouve des détracteurs qui dénoncent les effets pervers de la connaissance (la contribution à des armements terrifiants, les nuisances industrielles). La contrepartie littéraire de cette méfiance est le mythe du savant fou, un thème cinématographique classique.

Ce préambule à la critique de vulgarisation proprement dite est nécessaire pour montrer que, vis à vis du reste de la société, la science n’est pas, comme aiment à le croire les savants, un objet neutre. C’est un objet passionnel qui inspire toutes sortes de fantasmes et d’idées préconçues contradictoires. La science peut paraitre singulièrement agressive, dominatrice, sûre d’elle-même, ne supportant pas la contradiction. Elle est une arme, un outil idéologique. Mais le prodigieux développement de la technologie ne permet plus de savoir si elle est l’arme inquiétante du capitalisme, ou le secours libérateur du prolétaire ? - AMBIGUÏTÉ ! - (voir le cas de la productique, des robots). D’autre part, à mesure qu’elle explique mieux le monde, qu’elle le raconte, est-ce que dans le processus, tournant casaque, elle ne cautionne pas finalement la religion, ou est-ce qu’elle l’enfonce un peu plus à chaque découverte nouvelle ? - AMBIGUÏTÉ ! - Est-ce-que finalement l’abondance des facilités vitales créées pour l’homme par la Science ne va pas être annulée par la somme des inconvénients, des pollutions, des frustrations ? - AMBIGUÏTÉ ! - La science est terriblement difficile à expliquer. Est-ce-que sa présentation didactique pour le public est un noble effort pour tenter de faire comprendre, ou une manière provocatrice d’enfoncer l’ignorant dans sa crasse en lui montrant toute l’étendue de sa nullité ? - AMBIGUÏTÉ ! - Est-ce-que la tentative d’attirer le public avec du ludique, du drôle, dans un cadre scientifique, est une méthode pour faire passer un message de fond, ou un « créneau » commercial favorable aux renouvellements des attractions des fêtes foraines (qui ont leur aspect scientifique traditionnel avec la présentation de monstres par exemple) ? – AMBIGUÏTÉ !

La principale difficulté de la vulgarisation scientifique est de gérer ces ambiguïtés. La science est donc totalement liée aux problèmes de société, elle en est même indissociable, et elle présente des aspects multiples qui interdisent de la considérer sous un angle unilatéral. Il faut s’attendre à ce que la réponse des publics à toute présentation scientifique soit très diversifiée, sinon presque toujours sujette à un mélange passionné d’éloges et de critiques.

2. Le regard des sociologues sur la vulgarisation scientifique

Les sociologues se sont beaucoup intéressés à la vulgarisation scientifique. Quelquefois aussi, des acteurs de la vulgarisation, des journalistes par exemple, se sont interrogés sur leur pratique. La bibliographie est considérable et sa présentation fera l’objet d’un rapport séparé dont la préparation demandera encore quelques semaines.

Ils distinguent en général trois domaines : le support papier, le support film, cinéma, ou TV (le support seulement sonore, la radio, semble beaucoup moins étudié) et les ex positions et musées. On peut remarquer que bien souvent les analyses se rapportent à la méthode, à l’adaptation entre le message et le public, au style de la présentation, au lieu, mais plus rarement, au contenu scientifique proprement dit. Les professionnels utilisent souvent un langage assez obscur qui semble dominé par des considérations de sémiologie (comme par exemple le problème de la signalisation et du parcours dans les expositions), mais jusqu’à présent, nous n’avons pas trouvé de commentaires sur ce qu’il conviendrait de vulgariser (peut-être notre bibliographie est-elle faible du côté de la didactique ? ! Le spectre global des opinions reflète les ambigüités rapportées ci-dessus. On va d’une conception naïve et scolaire du bien-fondé de la présentation de la science au musée (une brochure du Palais de la Découverte) jusqu’à la description du « temple de la Villette » comme une collection de totems « qui exhibent un certain nombre de signes conventionnels, trophées de Général vainqueur montrés triomphalement aux foules » (un grand physicien français). D’autres vont plus loin et considèrent la vulgarisation comme impossible, comme une imposture. Certains n’y voient qu’une illusion de la connaissance, une poudre aux yeux balancée aux naïfs. Quelques-uns, plus optimistes, avancent que l’intérêt du public est réel et qu’il est possible de jouer honnêtement sur cet intérêt en construisant des spectacles, pour lesquels on peut accepter une perte de savoir si la diffusion se fait bien.

Le personnage central de la vulgarisation scientifique selon une bonne partie des sociologues est le médiateur, troisième homme qui intervient entre le savant et le public pour transformer le langage, traduire, expliquer, métaphoriser. Cela suppose qu’il ait une partie au moins des connaissances du savant, et le sens des attentes du public. Noble mission. En fait, souvent les médiateurs, journalistes scientifiques, exploitent du mieux qu’ils le peuvent un « créneau » commercial dont l’occupation est devenue obligatoire pour une presse quotidienne ou hebdomadaire qui estime qu’elle doit s’intéresser à tout. On est beaucoup plus proche de la conception des sociologues lorsque l’on considère le cas des revues populaires anciennes spécialisées dans la vulgarisation (comme « Science et Vie » et « Science et Avenir ») qui ont su définir un style et s’attacher une clientèle. Mais il faut bien dire que la vulgarisation est particulièrement efficace quand elle est faite par les scientifiques eux-mêmes, racontant soit leurs propres exploits, soit ceux de leurs collègues. Cette transmission directe est souvent critiquée (à mi-voix) par la communauté scientifique qui voit dans cet accès aux média un détour déloyal pour accumuler la fameuse « reconnaissance », marchandise échangée entre les chercheurs. Cet exercice est souvent le fait de chercheurs confirmés qui n’ont plus rien à attendre du système, et qui prennent un réel plaisir à affronter, et à séduire, le public.

La communauté scientifique n’est pas du tout hostile à la vulgarisation, mais y participer, c’est s’exposer à être observé par les collègues, et il importe que cela soit fait en respectant un certain nombre de critères propres à la communauté scientifique, et en particulier la nécessité de projeter une représentation du micro domaine scientifique conforme à celle que s’en font les acteurs, représentation qui n’est pas forcément transférable même aux chercheurs qui opèrent dans un autre domaine scientifique et donc a fortiori au public ! La bonne volonté de vulgariser se heurte généralement à la difficulté de maintenir en face des interlocuteurs non-spécialistes, cette condition nécessaire, cette « règle du jeu » du milieu. Seuls les chercheurs qui ont assez d’autorité pour transgresser cette règle en usant de métaphores, de comparaisons ou d’images, c’est-à-dire en sortant du corpus linguistique conventionnel du micro domaine, peuvent se risquer à l’extérieur (condition nécessaire, mais pas suffisante pour réussir ! C’est la raison pour laquelle une journaliste comme Martine Barrère a pu écrire « les principales difficultés de la vulgarisation scientifique viennent du milieu scientifique lui-même. »

Il faut remarquer ici que si le « médiateur » est parfaitement identifié lorsqu’il signe un article, un livre ou un film, il n’en est pas de même pour une exposition, à cause de son caractère d’œuvre collective, car si un médiateur propose un « scénario », il sait qu’il sera transformé par la chaine de la réalisation matérielle, et quelquefois rendu méconnaissable (ce qui place bien entendu alors « le médiateur » dans une situation impossible par rapport aux scientifiques « source »). Le seul moyen d’éviter cela, c’est de donner une autorité absolue au « médiateur » pour intervenir et corriger, si besoin est, à tous les échelons. Mais une telle procédure est inhabituelle (ce fut pourtant le cas pour Jean-François Lyotard à l’occasion des « Immatériaux » à Beaubourg en 1985).

Les travaux des sociologues montrent clairement que la vulgarisation tourne finalement autour du problème du langage. Selon le schéma classique (Jakobson etc. voir le dessin ci-dessous extrait du catalogue des « Immatériaux ») : le message, ensemble de signes disposés selon un code sur un support, fournissant une information sur un référent, se propage d’un destinataire qui l’émet (et qui l’encode) à un destinataire qui le reçoit (et le décode). Cet opérateur de la communication implique que « chacun des pôles de cette structure n’est pertinent que selon ses rapports avec les autres pôles, ensuite qu’une modification dans la fonction d’un pôle entraîne une déstructuration et une restructuration de l’ensemble : il s’agit alors d’un autre message ».

Par rapport à ce schéma théorique, la difficulté de la vulgarisation est évidente. Dans la communication entre chercheurs, entre destinateur et destinataire, le codage-décodage est facile, le référent est connu, il n’y a pas de difficultés, mais il est évident que si le même message tombe sur un destinataire qui ne peut pas décoder, parce qu’il ne connait pas le sens des mots, des signes et des images, même s’il a une petite idée de la nature du référent, l’échange ne peut plus être considéré comme une communication scientifique. Il est évident que le code doit être profondément changé pour permettre la communication du chercheur-émetteur au profane-récepteur, et que même le référent, ce dont on parle, doit être suffisamment général pour faire partie du connu du destinataire.

C’est donc la richesse du langage du ou des publics qui va conditionner la possibilité de la communication dans la vulgarisation scientifique.

On peut citer ici une bribe de la conversation entre Alain Arnaux et
Jean-François Lyotard (catalogue des « Immatériaux »)

AA : Comment atteindre le grand public sans trahir la complexité presque inhumaine de ce monde ? Être populaire sans simplifier.

JFL : La démagogie, celle de l’industrie culturelle : vendre au public seulement ce qu’il aime déjà. C’est à dire des produits culturels à l’occasion desquels chacun peut se flatter d’être bon juge, et renforcer ainsi l’image qu’il a de soi. On nourrit ses préjugés, on entretient ses acquis. Comme si un enseignant n’enseignait que le déjà connu. On ne peut pas « cultiver », développer la culture, sans exiger quelque effort du public. Sinon ...

3. La question des publics

La culture peut se quantifier. On peut utiliser comme critère la richesse du vocabulaire manié par un individu. Le vocabulaire actif est formé des mots dont on se sert couramment, le vocabulaire passif comprend une réserve de mots que l’on peut saisir par le contexte. Le vocabulaire actif d’un Français qui a quitté l’école assez tôt serait d’environ 900 mots (400 pour un Américain, l’anglais étant plus concis). Un lecteur de journal populaire utilise 1.500 mots, le lecteur moyen d’un journal sophistiqué comme le Monde à peu près 3.500 mots. La différence culturelle se marque donc quantitativement. Le problème des sciences, c’est qu’elles utilisent énormément de mots qui ne font pas partie du bagage courant, même de celui des intellectuels évolués ! Et en plus, les mots ne suffisent pas, il faut encore les formules et les images !

Si l’on veut traiter à fond la question de la vulgarisation scientifique, il faut se poser d’abord celle du vocabulaire. Ou plus exactement, de la compréhension du sens exact de ce vocabulaire. Car de la même façon que les objets scientifiques (fusées, satellites, sous-marins, ...) sont pris comme des totems symboliques, marques d’un pouvoir, des mots arrivent à circuler dans la population comme marques d’un savoir mystérieux, emblèmes de connaissance auxquels souvent s’accroche l’oripeau de fantasmes psychotiques (comme dans les contes de fées !). Un bon exemple est celui que raconte J.M. Levy-Leblond, celui du « Trou d’ozone » perçu comme un trou réel de quelque enveloppe matérielle autour de la terre par les « créneaux » de laquelle (au sens des forteresses du moyen-âge), on lance les fusées porteuses de satellites ! Croyance, dit-il, déjà, assez surprenante chez des enfants, mais qu’il est plus inquiétant de trouver aussi à demi partagée par les enseignants (Des dangers de la métaphore ... !)

Les sociologues ont fait beaucoup d’enquêtes sur les panneaux dans les expositions : ces panneaux sont un peu lus à l’entrée, puis de moins en moins à mesure que le visiteur se fatigue, et, de toute façon, il ne reste pas de traces du contenu de ces textes dans la mémoire à la sortie de l’exposition ! Constatation cruelle qui pourrait décourager les concepteurs d’écrire et d’expliquer, mais qui devrait plutôt les inciter à étudier une stratégie linguistique plus ciblée et plus performante.

Comment le public reçoit-il le discours scientifique ? C’est une opinion couramment admise qu’il faut distinguer la culture et la connaissance (« la culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié » ...) et qu’il y a quelque chose de plus fin, de plus lié à la sensibilité, à l’imaginaire et au goût dans la culture que dans la lourde accumulation de connaissances livresques. Le problème est que le proprement culturel dans ce sens dans la science, l’imaginaire, l’esthétique, le rêve, n’est accessible que si on possède une connaissance suffisante pour au moins saisir l’existence, sinon les propriétés, des êtres abstraits associés au réel qui sont le support de cet imaginaire, etc. On ne peut pas évacuer le problème de la connaissance comme composante nécessaire de la culture scientifique : c’est un marchepied indispensable. Sinon, la culture scientifique va se ramener à ce qui peut être saisi de bribes de récits, souvent des récits de création, ou d’aventures qui bordent la science-fiction, bourrés de clichés fantasmatiques analogues à ceux qui forment la base des contes de fées (une mine pour la psychanalyse), situation qui fait la part belle aux propagandistes des « fausses sciences », ce que l’on peut parfaitement observer actuellement.

Si donc les visiteurs ne lisent pas les panneaux, c’est soit que le message de leur contenu ne peut être décodé faute de connaissances, soit qu’il ennuie parce que le support écrit n’est pas adapté à la communication dans une exposition (le public ne vient pas absorber de l’écrit). Pourtant, le mot est essentiel à la communication scientifique, et le problème crucial est que les mots de base de la science, surtout ceux des sciences centrales -physique, chimie, biologie - ne sont pas passés dans les vocabulaires actifs ou passifs même après 200 ans d’existence (pourtant le vocabulaire scientifique et technique est la source de beaucoup d’expressions imagées, comme par exemple « l’Afrique ne décolle pas ... »).

Le vocabulaire scientifique est ici soumis à une contrainte particulière, c’est le poids de l’éducation qui introduit très tôt une différence de cursus entre scientifiques et littéraires qui s’aggrave à mesure que le niveau de l’éducation s’élève. En fait, les élèves « scientifiques » du secondaire sont surtout préparés à la manipulation des mathématiques dans un but de sélection, et dans cette préparation la part des « sciences centrales » est faible. Elle n’est importante que pour l’admission aux Grandes Écoles de second rang. Il faut naturellement mettre à part dans cette sorte de classification sommaire les personnes qui font des études pour exercer les métiers de la santé dont la formation scientifique autour de la biologie, de la médecine ou de la pharmacie est évidemment la base pour l’exercice d’une profession. En fait, la majeure partie des élèves « littéraires », et une bonne partie aussi de ceux qui se reconnaissent comme « scientifiques », éprouvent une véritable répulsion pour les disciplines scientifiques, peut-être parce que les programmes officiels, mal construits, sont peu attractifs, et le résultat est de placer consciemment ou inconsciemment la science dans une sorte de ghetto, d’autant mieux délimité souvent que la formation et l’éducation supérieures sont plus accomplies.

Paradoxalement, la curiosité et le goût spontané pour les sciences semblent être inversement proportionnels au niveau d’éducation, c’est-à-dire que la clientèle la plus fervente se recrute chez les plus jeunes et dans les milieux populaires (où cet élan est soutenu par l’image progressiste de la science et par l’éclat spectaculaire des « totems »). Pour diminuer le pessimisme de ce jugement (supporté par une enquête récente sur les "jeunes et la science· d’un laboratoire du CNRS), il faut noter quand même que 10% environ des visiteurs des expositions scientifiques se plaignent du bas-niveau des présentations (ce genre de plainte est la règle absolue pour les scientifiques de métier s’il s’agit de leur spécialité). Un détail qui pourrait avoir tendance à le renforcer par contre est l’audience qu’ont les prophètes des « fausses sciences » chez certains décideurs de haut-niveau ...

Le public qui visite une exposition scientifique a des motivations variées. La principale semble être l’importance du lieu de présentation. Si ce lieu est monumental, spectaculaire, central, ou affiche une grande ambition architecturale, il attire le public indépendamment du contenu précis des présentations. Les gens sont d’abord séduits par l’aspect touristique du lieu (c’est évidemment le cas pour la Cité et pour le Centre Georges Pompidou ! Naturellement, il faut que ce public soit satisfait de sa visite, il faut qu’il ait l’impression que le contenu est à la hauteur de l’ambition du projet, le public attend dans ces lieux prestigieux des présentations signifiantes, et même s’il ne les comprend pas complètement, il apprécie qu’elles soient offertes.

La motivation des visiteurs ne se définira pas dans ce cas par une position par rapport à la science en tant que produit culturel consommable, mais cela peut jouer pour les visites de certaines parties d’un complexe. Une institution doit avoir une stratégie diversifiée vis à vis de ses publics et savoir "ruser· pour les attirer et les retenir. Il se peut qu’elle doive pour cela juxta poser des types de présentations visant des cibles différentes. Un lieu très fréquenté peut se permettre d’avoir des ilots réservés à une petite élite intellectuelle qui fera ses délices de présentations très abstraites (comme à Beaubourg). Étant donné l’effort â faire pour que la science puisse reconquérir la partie la plus éduquée du public, il faut peut-être prévoir des actions spécifiques pour la charmer, concevoir des présentations soigneusement adaptées et calquées sur les modèles offerts dans d’autres domaines de la culture comme l’art.

La science est née parce que des individus passionnés, cherchant à comprendre, ont défini des problèmes. La démarche de la recherche se condense en une suite d’interrogations. Le savant se pose des questions à lui-même, mais aussi elles lui sont suggérées, souvent, par ses employeurs, politiques, militaires, industriels (Galilée a commencé par résoudre des affaires de balistique pour l’artillerie du Duc de Florence). Quelles questions peut se poser le public ? Je veux dire pas seulement les questions de l’honnête curiosité, plutôt celle de l’inquiétude, celles qu’exigent une réponse. Les questions qui montent dans la tête du public reflètent l’influence des médias, elles sont l’écho du travail d’enquête des journalistes qui opèrent aux marges de la vulgarisation scientifique et des questions de société, mais aussi elles résultent de mouvements d’opinion induits par des actions diffuses ou coordonnées de groupes politiques. Aujourd’hui, de plus en plus, l’environnement, l’écologie, préoccupent le public, surtout les jeunes. Ils ont des questions souvent malhabiles car l’inquiétude est distillée par des rumeurs qui charrient des bribes d’informations chargées de références mythiques et fantasmatiques, et par conséquent actives sur l’inconscient collectif. Cela interpelle fortement les lieux où la science s’affiche. Ils ne peuvent jouer l’indifférence, il faut accepter de s’engager dans des explications scientifiques claires, avancer des réponses. Ce ne sont plus maintenant seulement les employeurs qui demandent aux savants de comprendre et de rendre compte, mais c’est aussi, et c’est assez nouveau, le public général.

La vulgarisation scientifique doit donc posséder un spectre de stratégies adaptées à des niveaux culturels différents et à des interrogations d’intensités variables, mais elle est aussi en face de la nécessité d’ajouter, pour tous, à l’acquis culturel, d’exiger donc en général un effort du public, et de se mettre par conséquent dans la situation dangereuse de « déstabiliser » des visiteurs pour lesquels, en somme, on montre du doigt une désagréable limite d’ignorance. La manière et le style ont donc une très grande importance. On a constaté par exemple que des visiteurs pouvaient s’énerver devant des présentations mal introduites qu’ils ne comprenaient pas.

Mais les sociologues qui traitent de la vulgarisation, et peut-être aussi les scientifiques qui sont avides de diffuser leurs connaissances, ne semblent pas prendre en compte un facteur pourtant important dans la motivation des foules, c’est le simple plaisir qu’après tous les visiteurs des expositions scientifiques peuvent prendre en voyant tant de machines étranges, de lumières, d’effets curieux et cette débauche de signes qui les interpellent. Ce plaisir se passe aisément du comprendre, il est joyeusement enfantin, il ne demande qu’à céder à la tentation de l’émerveillement. Après tout, là, dans ce Musée des Sciences, il y a des choses qui ne sont pas des banalités de champs ou de trottoirs. Ça vaut la peine de venir les voir. Le plaisir est le plus grand cadeau que le Musée des Sciences puisse faire à son visiteur, et tant mieux s’il a aussi appris quelque chose, mais est-ce là l’essentiel ?

Deuxième partie

Un projet de programme pour la Cité

Les pages qui précèdent ont été conçues pour planter le décor. Par référence au schéma traditionnel de la communication, on a d’abord traité des destinateurs, ceux qui émettent le message scientifique, puis à la fin du destinataire, les publics, en évoquant ici ou là le support (écrit, image, exposition), pas beaucoup les codes, et assez peu le référent (le contenu), sauf peut-être lorsqu’il s’est agi de la vulgarisation scientifique elle-même. Il faut maintenant proposer des mesures concrètes. Elles découlent presque naturellement de l’analyse présentée.

1. La création d’une interface entre les sources scientifiques et la Cité

Il existe à la Cité divers comités, comité d’exploitation, comité télécité, par exemple, il n’existe pas de structure qui suive pour ainsi dire au jour le jour l’actualité scientifique. Je propose de créer une telle structure :

Elle serait composée :

  • d’un noyau de permanents
  • de représentants de différentes délégations, directions, départements, ou services concernés.

Sa mission serait :

  • de dépouiller la presse hebdomadaire secondaire qui compte pour la diffusion de l’information scientifique (Nature, Science, New Scientist, ...), avec un œil sur la grande presse quotidienne nationale et internationale (Herald Tribune) et sur les hebdomadaires nationaux et internationaux (Time, Newsweek).
  • d’analyser les revues scientifiques mensuelles soit secondaires (revues professionnelles), soit de « vulgarisation » (La Recherche, Science et Vie, Science et Avenir, Scientific American, ...).
  • d’avoir des contacts avec les organismes de recherche et les entreprises et les institutions variées (Ministères) pour collecter la littérature "grise » (rapports d’activités, journaux d’entreprise ...) qui peuvent présenter une information intéressante.
  • Assurer une liaison « physique » avec les autres établissements nationaux qui diffusent la culture scientifique et technique (Palais de la découverte, CNAM, musées divers, …), et éventuellement internationaux pour assurer l’échange d’informations sur les présentations en cours ou projetées.

Le but est de monter une sorte de « filet » destiné à « capturer » l’information scientifique qui se présente spontanément dans le flot quotidien, structure qui doit être aussi capable de trouver rapidement une source d’informations scientifiques, suite à une demande interne à la Cité ou même externe. Elle devra donc disposer pour cela de l’accès aux banques de données (via Transpac ou minitel) et d’une collection d’annuaires et de catalogues d’institutions et de Sociétés Savantes.

L’utilité de cette structure pour la Cité est la suivante :

a) Identifier et proposer des opérations à court-terme

La structure envisagée est en contact direct avec la production scientifique au jour le jour, elle peut donc en identifier les acteurs, au besoin remonter l’ensemble de la littérature primaire (via les banques de données), elle est donc capable de susciter des présentations d ’actualité dans la Cité, soit en alertant Science Actualités sur un sujet qui émerge, soit en fournissant des thèmes pour des émissions radio ou télévision à la direction de la Communication. Elle peut aussi permettre d’organiser des conférences sur un sujet d’actualité, ou repérer les éléments d’un débat science-société.

b) Repérer et proposer des opérations à moyen-terme

Il s’agit de remarquer les accumulations d’articles qui signalent un domaine scientifique en émergence (ex : les supraconducteurs à haute température critique, la théorie des impacts périodiques, l’hypothèse de s phéromones humains, etc.). En général, cela provoque une grande effervescence chez les chercheurs que la Cité se doit de refléter. Pour cela, outre les moyens immédiats cités plus hauts, il faudrait prévoir une structure d’exposition légère, qui, avec la collaboration active de l’animation, pourrait insérer dans l’exposition permanente cette science en train de se faire, en montrant les soubresauts, les affrontements, les impatiences et les hésitations. Cela permettrait aussi de présenter les acteurs nationaux, leurs laboratoires, leurs ouvrages. Cela suppose un travail d’invention, notamment de la part de l’animation, pour faire saisir au mieux la réalité tourmentée d’une démarche scientifique en gestation. On sait que la durée de vie des articles scientifiques primaires est de l’ordre de cinq ans environ, la rapidité de ce vieillissement indique que la science change très vite, il faut donc pouvoir intégrer les changements à mesure qu’ils se dessinent.

c) Signaler les problèmes de muséologie qui vont se poser à long terme pour l’exposition permanente

Il s’agit ici de la modification définitive du langage et des outils de la science avec le temps. Ce sont des changements généralement assez lents mais qui bouleversent les pratiques. Exemple : le bourgeonnement des instruments analytiques de ces dernières années (microscopes et spectrographes divers pour l’analyse des matériaux et des surfaces minérales ou organiques qui se désignent aujourd’hui par les lettres de plus de 400 sigles !), qui a modifié la pratique de la recherche (en multipliant le recours à l’imagerie pour la compréhension) et la pratique industrielle (contrôles analytiques on line de la qualité de la production). Le point est particulièrement important car la modification de l’instrument change la face de la muséologie (qui peut basculer d’un seul coup dans l’obsolète, passer de l’« actuel » au « musée », c’est le cas ... d’Explora ! ...)

Autres exemples : l’irruption des capteurs, qui permette d’obtenir toutes sortes d’informations physiques ou chimiques, en temps réel et à distance, ou encore, en temps réel et avec la création d’images, avec l’image de synthèse donc, qui sert à la fois aux créateurs « artistiques » et aux créateurs « commerciaux » (publicitaires) engendrant de nouveaux métiers (un exemple qui doit justement être inséré dans « Explora » après l’exposition « Image calculé »).

De même, l’évolution du langage scientifique est à surveiller de très près, parce que l’émergence d’un nouveau concept, d’une nouvelle méthode pose le problème de sa traduction, de sa mise en didactique, de sa médiatisation vers le public, surtout lorsque des problèmes particulièrement concrets sont en jeu. Exemple : comment faire comprendre ce que représentent les séquences d’aminoacides dans la constitution des protéines et l’importance de déterminer les séquences pour les manipulations génétiques ? Comment faire entrer dans la culture le nombre limité d’aminoacides qui sont les briques élémentaires de ces constructions moléculaires souvent gigantesques, l’alphabet de leurs séquences, et les fonctions chimiques différentes qu’ils possèdent et qui jouent un si grand rôle dans la conformation spatiale des protéines ? Ces questions sont essentielles à l’heure où les résolutions de structures tridimensionnelles de protéines deviennent possibles grâce au rayonnement synchrotron, et que même le dynamisme de la mobilité structurale devient directement observable (et le sera au futur ESRF -European Synchrotron Research Facility- de Grenoble, il faut préparer le public à comprendre à quoi servent des investissements aussi lourds !). Ce problème fondamental de biologie, très voisin de celui du « code génétique », est à rapprocher de problèmes analogues bien plus anciens, et qui ne sont pas vraiment présentés par exemple dans Explora sous sa forme actuelle : la classification périodique des éléments, et la zoologie des particules élémentaires. Comment introduire ce sur quoi justement repose la science ? Et surtout comment anticiper, comment se donner le temps de la réflexion et de l’expérience, de l’essai didactique, devant ce qui sera clairement, dans un futur proche, un point de passage obligé de toute explication réelle ? Dans ce cas, il faut connaitre ce qui se fait ailleurs et donc enquêter auprès des autres établissements pour savoir vers quelles solutions ils se dirigent.

Le Comité en question doit donc susciter un travail de prospective situé très en avant de sa traduction muséologique et ciblé sur un nombre limité de questions fondamentales. La collaboration des formateurs et des animateurs scientifiques de la Cité est indispensable sur ce point.

Pour que sa présence soit sensible, et pour assurer sa première mission, l’information, il faut que le Comité soumette chaque semaine un très bref rapport sur l’actualité scientifique au Comité de Présidence, de façon à ce que chacun soit alerté sur ce qui arrive ou sur la nature des problèmes de l’heure, dans le monde scientifique.

2 Créer un bureau de conseil scientifique pour les besoins internes de la Cité

Il s’agit d’une structure qui puisse répondre aux besoins internes de la Cité comme les chercheurs fondamentaux répondent à certains besoins des industriels en exerçant une fonction de conseil. Si une décision est prise concernant une exposition nouvelle, un élément d’Explora, une production audiovisuelle, un projet de thème annuel ou un autre produit quelconque dans lequel se manifeste un besoin de définition de contenu scientifique ou technique, les chefs de projet en charge doivent pouvoir faire appel à ce Bureau de Conseil pour obtenir une définition détaillée du contenu scientifique potentiel et en même temps une liste d’experts compétents auprès de qui ils peuvent obtenir des informations plus complètes ou à qui ils pourront proposer des collaborations. Cette même structure peut fournir des éléments d’information si les projets d’ingénierie culturelle pour l’extérieur se développent parmi les activités de la Cité. Le Bureau de Conseil dans ce cas travaillerait aussi sur des commandes de l’extérieur.

Un tel Bureau doit pouvoir facilement, en utilisant les règles habituelles dans le milieu scientifique pour rechercher l’information, localiser des documents français ou étrangers, de préférence appartenant à la littérature secondaire, qui couvriront une partie importante du contenu de la demande et aussi, le Bureau pourra suggérer des noms de chercheurs compétents pour fournir par exemple conseils, échantillons, ou éléments d’expérience et pourra également servir d’intermédiaire pour faciliter les contacts entre les personnes.

Il semble que les cas où un tel service soit utile sont assez nombreux. La méthode à mettre en œuvre peut être décrite à partir de l’exemple d’un élément de renouvellement d’Explora. Tout le monde sait à peu près ce que c’est que l’environnement. Cependant à partir d’un projet d’installation qui tient compte des contraintes des lieux choisis dans la Cité et procède d’un choix scénographique, il faut savoir comment le détail de contenu s’insère dans les volumes définis. Cela est possible en prenant des documents récents dont on sait qu’ils couvrent une importante des problèmes d’environnement (comme le numéro spécial du Courrier du CNRS consacré à l’environnement qui est composé de nombreux petits articles signés par des chercheurs et qui décrivent chacun un micro domaine). On « projette » le contenu de ces documents, page par page sur le plan c1e l’exposition et on voit clairement, d’abord si le plan proposé tient compte de tous les aspects au sujet, ensuite quelle est la densité locale d’informations sur le plan, c’est-à-dire si poids et nombres sont bien équilibrés selon l’occupation prévue de l’espace (car si tout est concentré dans un coin, c’est qu’il y a un malentendu !). Cette méthode, qui a l’avantage de fournir automatiquement des noms d’experts, est suffisamment générale pour être appliquée dans de nombreux cas. Naturellement, il n’est pas nécessaire de retenir dans l’exposition finale tous les éléments que l’analyse du contenu potentiel fournit, mais on est sûr d’avoir pratiquement tout considéré au départ. Le rôle du Bureau n’est pas de prendre des décisions sur les thèmes à présenter, ni même de trancher sur ce qui doit effectivement être retenu, cela, c’est le rôle des responsables de projet, mais de fournir des documents complets et des adresses fiables pour aider à la réalisation. Il est cependant souhaitable qu’il soit représenté à toutes les revues de projet.

Notons qu’au stade de la définition préliminaire, l’information sérieuse est suffisamment facile à trouver pour qu’il ne soit pas nécessaire, pour conduire des recherches de pertinence de contenu scientifique, de recourir à de coûteux intermédiaires extérieurs, à des sous-traitants, ou encore de se confier au hasard des rencontres ou des amitiés, voire plus simplement de suivre le vent de la mode et de s’appuyer sur des best-sellers qui opèrent quelquefois aux limites, Il y a une méthode « scientifique » plus simple et plus directe ! Elle a l’avantage de fournir des noms de chercheurs qualifiés qui peuvent être mis à contribution chacun selon son micro-domaine, un processus de nature à établir des liens entre la Communauté scientifique et la Cité. Une telle méthode peut simplifier beaucoup la question épineuse du médiateur dans l’exercice de vulgarisation « exposition ». En effet, s’il y a seulement un ou deux conseils scientifiques extérieurs principaux pour une exposition, il y a gros à parier que l’idée qu’ils se font de la chose sera considérablement distordue à la fin, ce qui sera source de querelles, et éventuellement peut nuire à l’image extérieure de la Cité. Il vaut mieux que ces scientifiques traitent avec d’autres scientifiques, car les malentendus sont la règle pour la bonne raison par exemple que les scientifiques insistent sur l’emploi du vocabulaire scientifique et que ce point est pour eux si important qu’il faut le négocier avec soin (ce que ne réalisent pas forcément les personnes extérieures au milieu). Naturellement, le rôle « tampon » ainsi assumé par le Bureau implique qu’il assure le « suivi » du contenu à mesure que la présentation est mise en place.

Un autre avantage de l’action de conseil serait de permettre de moduler la dose de science qui pénètre réellement dans une présentation. Ce point est très délicat, car c’est un reproche fait fréquemment à la Cité, surtout bien entendu par le milieu scientifique, et qui contribue beaucoup à entretenir un certain malaise sur le rôle réel de la Cité par rapport aux producteurs de science. Ce malaise semble être un sous-produit du problème des deux cultures, la « littéraire » et la « scientifique », qui se partagent l’élite intellectuelle. Les frontières sont assez imperméables des deux côtés. Alors, on peut comprendre que des présentations qui sont construites de bonne foi en prenant en compte toutes les composantes de l’un des deux versants culturels paraissent cruellement à l’autre côté manquer de l’essentiel. Il faut donc veiller à l’équilibre. Par exemple, l’exposition « Les Savants et la Révolution » est très complète sur le plan de l’histoire, du social, du juridique, du politique, de l’économique, de l’événementiel, mais il faut bien dire qu’elle fait peu de place aux problèmes scientifiques eux-mêmes : elle tourne autour de la science du temps sans jamais crever la surface. On peut comprendre que ce parti pris (tout à fait innocent, les auteurs n’ont sans doute pas réalisé qu’ils faisaient une impasse !) irrite les scientifiques à propos d’une exposition justement consacrée à la science ! Il aurait pourtant suffi de quelques mises en scène ou précisions pour que ce travers soit évité.

L’affaire de la double culture en tant que problème structurel pourrait paraître à ranger au rayon des lieux communs accessoires, s’il n’y avait pas tant de personnes dans la Cité qui, dès le premier contact, se présentent comme porteurs d’une éducation littéraire. Cette sorte de défense, cette étiquette placée comme une protection contre un possible malentendu, peut-être pour annoncer que la conversation ne doit pas s’engager sur des bases techniques, traduit un sentiment de malaise. Quelquefois d’ailleurs, il est arrivé qu’une vraie méfiance envers la science (et son « totalitarisme » supposé) soit perceptible. Le fait que la science s’exprime presque toujours en langue anglaise, langue assez peu familière finalement aux « littéraires » français, est une difficulté supplémentaire, et un facteur de rejet des textes scientifiques. Il me semble indispensable qu’un dialogue puisse s’engager entre les « deux cultures » au sein de la Cité. C’est même le lieu où ce dialogue doit être fort car c’est un thème qui rentre aussi dans les débats science-société. La courte histoire de la Cité se raconte souvent à l’extérieur comme le récit d’une lutte épique entre les « autres » et les scientifiques. Ceux-ci semblent actuellement bien minoritaires (« on » dit même à l’extérieur qu’ils ont perdu la partie ...). Pour corriger ces effets de balancier, je pense qu’il faut actuellement qu’il y en ait plus sur le site, sinon le déséquilibre peut à terme entraîner une dérive des contenus vers la marge « accessible » de la science, une marge tout aussi accessible aux autres établissements comme le Centre Georges Pompidou, voire la Grande Halle, et la Cité y perdrait toute originalité. Il faut aussi se défier de la tentation d’emprunter à l’extérieur ce qui ne peut être conçu sur le site faute de moyens suffisants. Il est en effet facile d’acheter aux autres musées tel ou tel savoir-faire technique pour une présentation (comme dans le cas de « La Lumière Démasquée » avec l’Exploratorium de San Francisco), de confier complètement une exposition à des sous-traitants, ou encore d’en importer de complètes, « clés en main ». Sur cette route des emprunts, à la longue la maîtrise échappe, même si on procède avec habileté à un toilettage « maison ». Le problème est évidemment que la transposition pour le public d’un contenu scientifique exige un difficile effort et même un effort de formation permanente. Cela indique du moins que sa présentation est incompatible avec l’image traditionnelle du musée poussiéreux ...

Récolter et transmettre l’information scientifique fraîche ne suffit pas, il faut la digérer, la mettre en situation. En effet, dans la culture ’ordinaire·, la culture artistique sous toutes ses formes, le commentaire est séparé de la diffusion de l’œuvre : on peut aller voir un film sans avoir lu la critique. Dans les publications scientifiques, la diffusion et le commentaire sont si intimement mêlés qu’ils sont inséparables : il n’y a pas d’article scientifique même primaire qui se présente sans références, c’est à dire citations, renvois à d’autres articles antérieurs. Le discours s’appuie sur d’autres discours dans le temps (la dimension de l’histoire) et dans l’espace (dimension géographique) car la science est une activité internationale. Un scientifique ne reconnaît pas la science si elle se présente sans références (c’est le cas de la plupart des îlots d’Explora (dans le schéma « linguistique » de la communication, cet « apparat » critique fait partie du « code »). L’intégration convenable de références dans les présentations, par exemple sous forme de renvois à des ouvrages de la médiathèque (ce qui se fait un peu déjà), sera l’un des détails auquel le Bureau de Conseil devra veiller.

Il y a naturellement des routes que les « deux cultures » peuvent parcourir ensemble en harmonie, on en trouve des exemples frappants dans ce qui paraît être un style italien d’expositions à thème scientifique que nous verrons bientôt avec « la fabrica del pensiero », mais qui a déjà été montré à La Villette (« L’imaginaire scientifique » à la Géode, sans succès semble-t-il ! Le contenu était presque de la science primaire à l’état brut présentée comme une œuvre d’art, le versant « littéraire » n’a pas apprécié ...), et qui inspirait la Biennale de Venise 1986 (« Arte e Scienza »). Dans le contenu des catalogues de ces manifestations, un scientifique reconnaît immédiatement la science, il y trouve des références dans les formes conventionnelles et un discours qui parle de science dans le style que les critiques d’art emploient dans leurs revues pour parler des périodes artistiques, mais qui est suffisamment technique, général, historique et équilibré, qui ne fait pas à première vue de grossières impasses. Cela compose un remarquable mélange d’art et de science, une sorte de complémentarité où ces deux pôles s’unissent dans ce qui est finalement une même complexité. Ce qui fait que ces expositions ne peuvent pas être considérées comme faciles. Elles exigent un effort, mais elles sont conçues pour séduire les intellectuels des deux bords ! L’art, soit sous forme de créations nouvelles, soit sous la forme des objets, des représentations anciennes, peut être un pont qui facilite le rapprochement des deux cultures à la Cité et il peut aussi fournir les indispensables références historiques.

3- Attirer les scientifiques à la Cité

On a déjà indiqué comment on souhaite associer des scientifiques à l’action de la Cité par des fonctions de conseil sur des points précis, il est clair aussi que la présentation de l’actualité scientifique à court et à moyen terme doit se faire avec une importante participation des acteurs scientifiques. À part cela, il serait bon que la Cité soit un lieu de rencontre que les scientifiques prennent l’habitude de fréquenter.

a) Les grandes conférences

On sait que le Centre de Conférences offre la possibilité d’organiser congrès et séminaires, mais les prix pratiqués désignent plutôt la clientèle des organismes qui organisent des réunions destinées aux chercheurs industriels (ceux qui peuvent payer des frais d’inscription de l’ordre de 3000 Fr. ou plus), cela est évidemment très intéressant par les aspects développement industriel qui sont fréquemment traités dans ces réunions, mais les chercheurs académiques (Université, CNRS) fonctionnent généralement dans un système pauvre qui ne peut assumer les frais requis, encore qu’une prospective à long terme permettrait peut-être d’attirer les grands congrès scientifiques internationaux, dont les lieux de réunion sont choisis cinq ou six ans à l’avance, mais qui disposent souvent de fonds importants d’origine internationale ce qui leur permet de proposer des frais d’inscription accessibles aux chercheurs académiques. Il est évidemment souhaitable d’offrir à la communauté scientifique quelques jours par an de salles gratuites pour des manifestations spécifiques qui doivent être - malheureusement -planifiées longtemps à l’avance vu le plan de charge du Centre de Conférences.

Il pourrait être intéressant que pour les manifestations qui ont lieu au Centre de Conférences, quelques places (sans frais d’inscription) soient automatiquement réservées au personnel de la Cité et que la publicité en soit faite en interne.

b) Les petites conférences

Le Centre de Conférences n’est pas très commode pour des réunions à programmation floue et à petit budget. On dépend donc de salles disponibles plus facilement (Louis Lumière, Painlevé, Jean Bertin) qui sont petites. Il faut prévoir des manifestations ciblées sur des sujets précis qui réunissent un public d’une centaine de personnes. Ces salles pourraient être offertes à des Sociétés Savantes qui souhaitent tenir un séminaire, mais naturellement, il serait mieux d’arranger des réunions en rapport avec les activités Cie la Cité (par exemple autour de « la fabrica del pensiero » ou de « l’Eau ») qui seraient annoncées quelques mois à l’avance mais, outre le système Cité, il faut obligatoirement une diffusion des annonces par les canaux spécifiques au monde scientifique. De là l’importance des rapports avec les Sociétés Savantes, et c’est là l’une des premières tâches de la structure d’interface définie ci-dessus dont la mission est aussi de repérer les sujets scientifiques susceptibles de conduire à des réunions. Mais, il faut se préoccuper d’avoir des salles susceptibles d’accueillir sans trop d’embarras de réservations à l’avance, de petites manifestations allant peut-être jusqu’à 400 personnes (ce qui ne semble pas vraiment possible actuellement).

c) Un « club » recherche-industrie pour la banlieue Nord

Une autre idée est de tisser des liens particuliers avec les scientifiques les plus voisins de la banlieue Nord. Il y a en effet des universités (paris VIII et paris XIII) qui ont d’importants laboratoires de recherche appliquées (Rhône Poulenc à Aubervilliers, Roussel Uclaf à Romainville). L’idéal serait de monter à La Villette un pôle « nord », un club recherche-industrie, analogue à celui qui se dessine du côté de plateau de Saclay au sud de Paris (le vieux projet du sénateur Noë), là où la recherche a la plus forte densité géographique. (Il faut peut-être simplement copier, en accord avec les intéressés bien entendu !)

d) Une bibliothèque scientifique dans la quatrième travée

Un moyen très sûr d’attirer les scientifiques à la Cité des Sciences est d’installer, dans la quatrième travée, une bibliothèque scientifique pour les chercheurs en prolongement de la Médiathèque, abritant des collections de périodiques spécialisés. On peut prendre comme modèle la bibliothèque d’une Université américaine moyenne. Un établissement semblable n’existe pas à Paris, les collections de revues sont éclatées entre plusieurs institutions et le départ du CNRS de la rue du Maroc pour Nancy a fait disparaitre la salle de consultations d.es périodiques. Ce qu’il faut, c’est une bibliothèque à rayons ouverts avec des collections raisonnables et où les gens puissent travailler. La bibliothèque d’Iowa State University à Ames dans le middle-west américain, qui est une université scientifique orientée vers les sciences centrales », physique, chimie, biologie, avec beaucoup de laboratoires de recherche de la DOE (Department of Energy) et du Département de l’Agriculture, utilise actuellement 40 km de rayonnage sur une capacité totale de 48. Elle abrite 1.782.091 volumes au 31 mars 1989, elle est abonnée à 20.000 revues, sa surface totale est de 30.419 m2 pour 21.763 occupés. Le personnel est de 173 personnes plus la contribution de 300 étudiants à temps partiel. Il y a plus de deux millions de « clients » par an. La concentration de la production scientifique primaire dans un site architectural qui la rendrait manifeste, présente, serait non seulement une aide technique appréciable pour la communauté scientifique, mais aussi, pour la Nation, le symbole visible de l’immense travail de la science. Une telle installation pourrait être le rayon scientifique de la Bibliothèque de France.

e) Comment augmenter les effectifs scientifiques travaillant à la Cité ?

La question la plus brûlante est de savoir comment attirer plus de scientifiques de métier sur le site à temps plein pour assurer, notamment avec ceux qui sont déjà en place, et qui seraient volontaires, les orientations proposées dans le présent rapport ? Les scientifiques actuellement présents sur le site se partagent en gros en deux groupes denses : ceux qui sont à la tête des Directions et des Délégations et ceux qui travaillent dans les rangs de l’animation. Ailleurs, il y en a très peu. Pour augmenter la concentration, il n’y a qu’une solution, c’est de négocier un contingent de mises à disposition avec les organismes CNRS, INSERM, RGM, Universités, etc. De plus, il faut susciter des vocations, ce qui n’est pas très simple, puisque le nombre de chercheurs qui s’intéressent officiellement à la médiation scientifique, du moins au CNRS, est très faible. Comme en fait, il n’y a sans doute pas besoin d’un effectif pléthorique, on peut peut-être aboutir.

4- Le débat science et société

Les enquêtes d’opinion publique montrent que l’attitude des gens vis à vis de la science dépend beaucoup du domaine pratique concerné. Ainsi une récente enquête quantitative dans les pays anglo-saxons (Grande Bretagne, USA) montre que 80% environ des citoyens trouvent que l’État ne dépense pas assez pour les recherches sur la Santé alors que 55% estiment qu’il dépense trop pour l’armement et 45% trop pour explorer l’espace. 50% déclarent que les chercheurs ne devraient pas être autorisés à faire des expériences sur les animaux et 57% que l’automatisation conduit au chômage, mais 90% pensent que la recherche scientifique avance les frontières de la connaissance et 86% que la science et la technologie apportent des progrès matériels à la vie quotidienne. Les pourcentages de réponses à de telles questions ne devraient pas être très différents en France.

Ce qui est plus troublant, c’est l’extraordinaire ignorance des faits scientifiques élémentaires, de ceux que l’école enseigne très tôt, que révèlent les enquêtes. Ainsi, il n’y a que 34% des Britanniques et 45% des Américains qui savent que la terre fait le tour du soleil en un an ! 31% des Britanniques et 43% des Américains seulement savent que les électrons sont plus petits que les atomes ! On peut sans doute très facilement multiplier les bêtisiers dans le domaine de la science et de la technologie ! D’autant plus que, paradoxalement, et pour des questions un peu moins redoutables pour la mesure de l’ignorance, on ne trouve pas vraiment de différences marquées selon le niveau d’éducation, sauf pour les personnes qui ont fait des études scientifiques.

Les débats science-société reposent donc sur des bases pour lesquelles, plus que la connaissance exacte des faits, ce seront l’impression, le sentiment, la pulsion qui vont déterminer les réactions qui seront donc plus passionnelles que rationnelles. Cependant, l’ignorance générale implique le devoir d’exposer clairement les éléments techniques d’un débat. Ce simple fait désigne déjà ce que peut être la mission de la Cité : donner avec le plus de clarté possible, et sans prendre parti, les éléments de jugement scientifique dans une question science-société. Exemple : quel est le rôle réel des propulseurs d’aérosols dans le mécanisme d’élimination de l’ozone dans la haute atmosphère ? Ce genre d’informations est à traiter comme les autres actualités.

En ce qui concerne les débats proprement dits, c’est à dire les actions qui s’adressent à un public, que ce soit dans une salle ou par l’intermédiaire d’un média, radio et télévision, ils ne peuvent prendre place que si un problème apparaît porté par l’actualité ; et si on éprouve le besoin d’en parler, c’est qu’il comporte une certaine charge passionnelle. Mais il y a deux cas de figure. Soit il s’agit d’un phénomène « naturel », soit le problème émerge par suite d’une activité humaine spécifique.

Si l’on a affaire à un phénomène "naturel", le débat peut être passionné, violent, mais il est sans danger pour l’institution gui le met en scène. Exemples : on peut parler des risques sismiques en France, de l’art et de la manière de prévenir, des zones à risques, des précautions que doivent prendre les pouvoirs publics etc. On peut aussi parler de la carte de la répartition des cancers en France, et dans le cadre de ce thème, des rapports avec les teneurs d’oligoéléments en trace dans les sols et les eaux locales, par exemple de la teneur en sélénium. On fera peut-être grincer les dents de quelques municipalités, mais ce n’est pas encore trop grave. Il en est de même pour la vivisection et toutes les questions d’éthique médicale (la tarte à la crème étant l’affaire des embryons congelés). Sans compter les débats plus « métaphysiques » sur l’origine de l’homme ou les faciles querelles avec les prophètes des fausses sciences. Pour tous les thèmes qui peuvent être abordés sous cette rubrique, l’information est disponible dans la littérature générale, elle peut être dure à trouver mais elle n’est pas « classifiée », elle n’est pas secrète.

L’affaire est complétement différente si on cherche à mettre en cause une activité spécifique, un auteur de problèmes nommément désigné. Le premier de ceux-ci est bien entendu l’État ! Comment parler des problèmes de fiabilité des centrales nucléaires ? Comment évoquer certaines questions d’armement qui intéressent la sécurité civile ? Comment discuter de problèmes spécifiques de pollution comme celle des métaux lourds, notamment le cadmium, ou des déchets des papeteries ? C’est difficile d’abord parce qu’il peut exister un monopole sur l’information qui peut être détenue exclusivement par l’une des parties, ensuite parce qu’il peut arriver que les pouvoirs publics aient à balancer un problème de santé contre un problème économique (comme la menace du chômage que brandissent fréquemment les pollueurs) et n’apprécient guère d’être sommés de choisir. Et plus sérieusement, parce que la seule intention de provoquer un débat peut amener une réaction violente des intérêts qui s’estiment menacés par une discussion publique. Réaction qui sera directe, ou indirecte (manipulation d’influences). La mise en place de débats sur des questions de ce genre est dangereuse pour l’institution gui les suscite ou gui les abrite. La décision de les aborder doit donc être faite en connaissance de cause et au plus haut niveau. Il s’agit là d’un problème de type politique, puisque ce qui est en jeu c’est la question de la démocratie technique (un créneau sur lequel la France ne brille pas spécialement ...)

Dans le second type de débats science-société, le dangereux, la question de l’accès à l’information est capitale car elle ne peut souvent être obtenue que par une enquête de type journalistique ou policier. Ce type d’action est bien entendu au-dessus des moyens de la Cité des Sciences ! Il est pratiqué par certaines revues de vulgarisation scientifique comme « Science & Vie » avec lesquelles on peut éventuellement collaborer. Mais il est peut-être possible de se placer en position de conseillers techniques de journalistes qui voudraient tenter d’aborder ces questions dans la presse écrite.et surtout pour des émissions de télévision qui viseraient un peu des effets choc sur l’opinion.

Comme pour les « petites conférences scientifiques », la mise en œuvre concrète de débats avec public à la Cité des Sciences pose le problème de la ou des salles. Il n’est en effet pas d’usage de convoquer des auditeurs à un débat science société un an à l’avance : on doit être à même de se placer vite dans le courant de l’actualité.

5- Participer à l’élaboration des actions et programmes de recherche

Il ne s’agit plus ici de développer une action d’aide à la mise en œuvre de décisions de réalisations d’opérations de vulgarisation scientifique, il s’agit de proposer des domaines où cette action pourrait se déployer. La base de ces propositions doit être naturellement puisée dans le courant d’informations que l’interface avec le monde scientifique doit fournir. Mais on peut distinguer, en dehors de ce qui peut survenir, de grandes directions qui me paraissent fournir un cadre pratique de réflexion, spécialement dans la perspective du renouvellement d’Explora.

a) Montrer des instruments

La première de ces directions est l’objet. Le savant tire de son imaginaire des modèles qu’il exploite par le raisonnement et la mathématique et dont il soumet les prévisions au contrôle de l’instrument. Le couple savant-artisan est inséparable, ils s’appuient l’un l’autre, et comme je l’ai dit plus haut les instruments sont des prothèses. Ils évoluent aussi vite que les théories, en fait c’est l’observation expérimentale qui détruit les théories. La science est donc un cimetière d’instruments et de théories. Mais si on a généralement oublié les théories, on garde les instruments dans des conservatoires. Ils sont assez bien connus comme beaux objets et de ce fait assez familiers même aux personnes de culture littéraire (il y a aussi une iconographie qui les rend familiers notamment par l’illustration dans les livres ou comme accessoires de décor dans les films). L’instrument scientifique par contre n’est pas reconnu par les gens comme tel dans sa transformation en objet de tous les jours. Aujourd’hui, l’artisan qui construit les instruments est un scientifique à part entière et il a beaucoup, beaucoup, travaillé ces vingt dernières années. Si bien que, comme toujours, les théories sont menacées (par exemple la lecture nouvelle des sources d’ondes électromagnétiques dans l’espace qu’offre l’instrumentation contemporaine est en train de bouleverser la notion que se faisaient du ciel des astronomes surtout habitués à ce qu’enregistre bien la plaque photographique c’est à dire la lumière du vert à l’ultra-violet). Mais, cette batterie d’instruments nouveaux qui peuplent les laboratoires aujourd’hui est inconnue du public.

Il serait important de montrer ces instruments. Beaucoup peuvent faire en direct un tas de mesures qui peuvent intéresser le public. La manipulation de ces appareils serait un excellent atout pour l’animation car, producteurs d’images, les instruments permettent de montrer ce qui est caché sous le mot ou la formule. Le Science Museum de Londres expose actuellement des microscopes électroniques que le public peut manipuler. Incidemment il s’agit de fêter le cinquantenaire de la microscopie électronique. Des anniversaires de ce genre sont à rechercher parce qu’ils fournissent des prétextes naturels pour une animation spécifique. Il devrait être possible d’obtenir gratuitement beaucoup de matériel en négociant avec les fabricants industriels.

Il y a une autre raison pour s’intéresser à l’instrumentation. C’est que la science emploie de plus en plus des machines colossales pour aller plus loin dans la compréhension de la matière que ce soit à l’échelle des particules élémentaires ou à celle des atomes et des molécules. Ces grosses installations coûtent cher, très cher. Elles ne sont pas évidemment déplaçables. Il serait important qu’un endroit comme la Cité ait une méthode pour présenter ces très grandes réalisations installées maintenant en divers points du territoire, de l’Institut Laue-Langevin à Grenoble (réacteur à neutrons pour la cristallographie) jusqu’au GANIL (Grand Accélérateur d’Ions Lourds) de Caen en passant par le LURE (Laboratoire pour l’Utilisation du Rayonnement Électromagnétique) à Orsay sans oublier le Laboratoire Souterrain de Modane et bien d’autres, et en plus ceux qui seront construits demain (l’ESRF à Grenoble) ! Ceci est très important car les découvertes nouvelles, et à travers tout le spectre des disciplines scientifiques, se font maintenant au chevet des instruments, grands ou petits, puisque c’est en somme l’instrument qui par ses performances, par ce qu’il met au jour qui n’était pas soupçonné, forge les concepts théoriques de demain.

B) Faire comprendre les mots

Le langage scientifique est mal compris. On l’a vu ci-dessus par quelques exemples spectaculaires. Les sociologues anglais qui ont fait l’enquête disent que cela s’explique parce que les mots ou les concepts scientifiques ne sont d’aucun usage dans la vie quotidienne. Ce seraient donc des produits de luxe que l’on peut négliger. Cependant, la vie quotidienne justement est aujourd’hui construite sur l’utilisation continue de principes de base de la physique ou de la chimie, qui sont ignorés parce que contenus dans des boites noires, ou qui fonctionnent à la pression de boutons sans qu’aucun effort de compréhension de ce qui se passe soit nécessaire. Ainsi, l’humanité a depuis 200 ans domestiqué deux particules élémentaires, l’électron et le photon, mais ces auxiliaires sont si humbles, si cachés, que personne ne soupçonne leur existence ! Accepter cela, c’est accepter que les gens vivent dans un univers tout aussi mystérieux, tout aussi incompréhensible, tout aussi magique, que si la science n’avait jamais existé ! Ne pas vouloir tenter de faire comprendre, ce serait capituler devant un échec de l’éducation et de la raison. Cette discipline si décriée, la vulgarisation scientifique, tente avec peine, en masquant l’aridité avec des fleurs, de faire ouvrir les yeux, c’est son honneur. Les mots de base de la science ne sont pas connus, les descriptions « littéraires » les écartent, on fait tout pour éviter la formule, surtout la formule chimique pourtant vieille de 200 ans ! Que faire ? Il me semble qu’il faut mettre à la Cité une stratégie en place pour tenter d’affronter de face ce formidable problème.

La Cité a une forte composante éducative, elle est partenaire de l’Éducation Nationale. Par une action volontaire, elle est devenue un leader estimé. Mais aussi, elle remplit un vide, et elle se substitue un peu à un enseignement défaillant. On peut se demander si, à terme, ce ne seront pas des institutions comme la Cité qui auront seules la charge de l’éducation scientifique pour le plus grand nombre.

La Cité a des atouts rares. On peut la voir dans son ensemble et dans toutes ses parties en détail comme un ensemble composite. Il y a quatre fonctions qui sont inextricablement mêlées partout, avec parfois d’importantes fluctuations locales.

La première composante est scientifico-pédagogique, c’est la fonction qu’exerce le Palais de la Découverte et c’est déjà aussi le relais de l’institution scolaire. La seconde est esthétique, c’est la présentation élégante de la science et de la technique, chargée d’imagination scénographique, que le CCI du Centre Georges Pompidou a initialement inventée. La troisième est industrielle, elle apporte le style des salons et expositions professionnelles. La quatrième enfin est ludique, c’est la composante « parc à thème » ou « parc de loisir », qui fait une bonne partie de l’attrait de la Cité pour la foule joyeuse des week-ends. Le tout est « emballé » dans une composante « monumentale », l’attraction d’un lieu, qui est un phare dans le tissu urbain. L’originalité de la Cité, c’est ce mélange, qui est aussi sa force.

Or, cette quadruple fonction, pédagogique, esthétique, industrielle et ludique est transférable à la stratégie d’une tentative pour faire passer le vocabulaire scientifique dans la conscience commune. Les mots principaux que l’on pourrait sélectionner, une vingtaine peut-être, des mots comme magnétisme, luminescence, structure, mémoire, atome, molécule, électron, photon, etc., se prêtent en effet à une quadruple mise en scène dans laquelle interviennent les quatre composantes mentionnées. Magnétisme par exemple peut se présenter par un aspect science dure, qui va de la physique de base (théorie des spins) à la métallurgie spéciale et eux matériaux en poudre pour les bandes d’enregistrement sonore. Les applications sont familières : les aimants font l’objet d’importantes recherches industrielles, les super aimants laissent même espérer d’utiliser un jour la lévitation magnétique (pour les trains), le walkman, la cassette, etc. La composante esthétique se déduit des possibilités du jeu de l’attraction magnétique qui a inspiré des artistes (Takis et Snell), et le ludique s’impose facilement avec les mises en scènes et les interactivités que permettent les divers matériaux magnétiques (comme les ferrofluides). On peut construire des schémas analogues pour « luminescence » et les autres, l’esthétique, le ludique, et l’industriel, entourent le scientifico-pédagogique. On peut même, pour faire plus humain, ajouter des composantes zoologiques, comme le cou magnétique des pigeons (pour se guider dans les voyages sur la fluctuation du champ magnétique terrestre) ou comme les glandes chimio luminescentes des vers luisants ou des mouches lumineuses. Mais quel que soit le support, scientifique, industriel, esthétique, ou ludique, le message sera toujours le même, un seul mot, magnétisme, luminescence. L’élément sémantique le plus dépouillé qu’un destinateur scientifique puisse échanger avec un destinataire ignorant. Et le mot unificateur perçu dans des contextes variés permettra de faire comprendre, de décoder l’un des moyens, finalement simples, qu’utilise la technologie quotidienne.

Je crois que dans les expositions, la mise en rapport des concepts scientifiques élémentaires et industriels avec des objets et des pratiques de la vie ordinaire est le moyen le plus efficace de faire sortir la science de son ghetto, et en même temps, de faire une véritable œuvre d’éducation, en dévoilant la nature des forces et des procédés cachés, serviteurs magnifiques que la science nous a forgés, et que chacun exploite dans l’indifférence de l’habitude. Je souhaite que la Cité puisse nous ouvrir les yeux sur la façon dont la science est au service de l’Homme, tous les jours.

Terminons par un souhait ; c’est que la Cité s’intègre mieux dans le Parc. L’Art, de la plastique à la musique, dans ses confins encore mal explorés où il voisine avec la science, peut être un magnifique trait d’union pour placer la Cité sur un axe de communication Nord-Sud à travers le Parc. Il ne faudrait pas que le canal devienne la frontière qui délimite à l’extrémité Nord du Parc le domaine réservé de l’orgueilleuse science, isolée dans sa Citadelle entourée d’eau.

Paul CARO, le 19 octobre 1989

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