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Le musée de La Villette ou la folie des grandeurs

Reproduction, avec l’aimable autorisation d’Hervé Poirier, rédacteur en chef du magazine Science & Vie, de l’article, signé par Jacqueline Denis-Lempereur, paru 11 septembre 1984.

Le musée de La Villette ou la folie des grandeurs

La science et la technologie, c’est aussi l’affaire de Science & vie. C’est pourquoi nous suivons de près ce projet de musée avec la plus grande sympathie, et c’est pourquoi, aujourd’hui, nous dénonçons les erreurs que notre enquête a fait paraître et qui menacent son succès. Tout ce qu’on y entreprend semble condamné à l’enflure et à l’hypertrophie financière : ce qui valait 88 millions en 1979, vaut en 1985 plus de 5 milliard, soit + 625% !

Si aujourd’hui se construit un musée, c’est parce que naguère il y eut scandale. Sans celui-ci, nous n’aurions pas celui-là. En tout cas, pas à la Villette. C’est pourquoi il nous faut revenir un peu en arrière pour évoquer ce que l’on a appelé « l’affaire des abattoirs de La Villette », pièce tragi-comique débutant en fanfare et s’achevant en marche-arrière.

Au départ, une opération logique : les abattoirs de Paris, qui dataient de 1867, suaient l’ancienneté, l’inadaptation, le manque d’hygiène. Le conseil Municipal de Paris adoptait en décembre 1955 u projet de rénovation raisonnable, estimé aux alentours de 12 milliards de l’époque (120 millions de nouveaux francs).

Sur ces entrefaites, la France changea de république, un souffle de grandeur traversa le pays. L’Élysée se saisit du dossier et concocta un plan destiné à édifier les « abattoirs de l’an 2000 ». La France devait faire mieux que l’Amérique : La Villette surpasserait Chicago. Du coup l’addition passait de 12 à 60 milliards de francs de l’époque (de 120 à 600 millions de nos francs d’aujourd’hui).

De la mégalomanie, on passa au gâchis. Nombre de marchés de première grandeur furent passés sans adjudication, au mépris des règlements. Un exemple : au lieu de construire des étables traditionnelles, à niveau avec le sol, on éleva un véritable « hôtel à vaches », de six étages. Lorsqu’on voulut y conduire les premiers troupeaux, ceux-ci refusèrent obstinément de gravir les rampes d’accès. Il faut ajouter des monte-charges.

Pour la fourniture d’énergie, plutôt que de se brancher sur le réseau EDF, on décida d’édifier une centrale autonome. On commanda donc une turbine à vapeur a une entreprise qui déposa son bilan. Conséquence, le chantier resta en plan pendant près d’un an, le temps de trouver un successeur à la firme défaillante. La dépense, pendant ce temps, avoisinait déjà les 90 milliards de francs de l’époque (900 millions actuels).

Or, tandis que les travaux languissaient, se produisaient en France, comme aux États-Unis, un phénomène que les économistes comment « structurel », et que les bâtisseurs de La Villette appelèrent « péripétie ». Aux USA, la prééminence de Chicago déclina rapidement, car on commençait à réaliser que le gigantisme et la concentration ne convenaient plus aux conditions du marché et qu’il valait mieux répartir les centres d’abattage à proximité des lieux d’élevage ou de grandes zones de consommation. En France la même tendance se dessinait. Ainsi, tandis qu’à la périphérie de la capitale s’érigeait laborieusement les « abattoirs de l’an 2000 », en province, à moindre frais, des abattoirs d’intérêt local modernisèrent leurs installations et accaparèrent une part croissante du marché de la viande.

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Du coup, lorsque La Villette commença timidement à fonctionner, les immenses chaînes d’abattage tournèrent à peine deux jours par semaine. Et les transactions s’effectuaient toujours dans l’archaïque salle des ventes. En fait, il manquait 32 milliards pour terminer les travaux ! Mieux, l’exploitation du moderne complexe se révélait d’ores et déjà déficitaire de deux à trois milliards par année. C’est à ce moment que l’on se mit à parler du « scandale » de La Villette.

Un rapport rendu public en juillet 1970 révélait que la facture s’élevait désormais à 110 milliards de francs légers (1,1 milliard d’aujourd’hui), toujours sans salle de ventes ; que le déficit annoncé était incompréhensible, et que la meilleure solution était de tout flanquer par terre et de créer, à Rungis, une installation plus modeste et plus conforme aux réalités. Entre-temps, le cadeau emprisonné avait été donné à l’État par la ville de Paris.

Devant ce gâchis, l’État prit la seule décision qui s’imposait : il arrêta immédiatement les travaux. La Villette entra doucement en agonie et ferma en 1974.
L’État-propriétaire est partagé : d’un côté, il voudrait effacer toute trace de la monstrueuse bévue des abattoirs, en récupérant au passage un peu de l’argent englouti ; de l’autre, il hésite à démolir un ensemble immobilier sans équivalent, dont certains éléments pourraient sans doute resservir, à condition de ne pas les laisser se dégrader sous les intempéries. On essaie d’abord de revendre le tout à des promoteurs, mais ceux-ci se dérobent, effrayés par le prix. On pense ensuite raser la totalité des constructions et à édifier à leur place un ensemble de HLM, mais le coût des travaux mettrait le mètre carré d’habitation populaire au prix de celui de l’hôtel particulier de l’avenue Foch.

C’est alors que nait l’idée d’implanter à La Villette un musée des sciences et de l’industrie. Qui e a parlé le premier ? Il semble que cela soit l’architecte Roger Taillibert, dans un livre publié en 1977 et intitulé Construire l’avenir. Un an plus tard, cette idée est reprise M. Gerard Gantier, député et adjoint du maire de Paris, dans deux articles publiés par Le Monde (29 et 30 juillet 1978), « La Villette, écrit-il, avec ses 53 hectares de terrains et ses 150 000 mètres carrés utilisables dans la « grande salle », permettrait de constituer à Paris, petit-à-petit, l’un des plus beaux musées de la science et de la technique du monde. (…) En ce qui concerne les moyens de financement à prévoir, on peut estimer qu’ils resteraient relativement limités, puisqu’il n’y a aucune charge foncière à supporter et que le gros œuvre des bâtiments est construit. Il faudrait seulement assurer les démolitions nécessaires et les aménagements intérieurs et extérieurs. »

Le 8 août 1978, M. Giscard d’Estaing visite le site et demande une étude pour le musée et le parc. M. Roger Taillibert est chargé d’une mission générale de coordination.

Le mois suivant, une première évaluation chiffrée est établie. Y figure, en particulier des démolitions, de la création du musée et de l’aménagement du parc, la création d’un vaste auditorium – que l’on avait pensé un moment installer aux halles. Pour éviter toute surprise, on a compté large, en gonflant volontairement les fourchettes et en ne lésinant pas sur les imprévus. Cette première estimation, la voici :

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Une réunion tenue à l’Élysée le 10 octobre 1978 arrête définitivement les grandes lignes du projet et répartit les tâches. La maitrise d’ouvrage du musée sera assurée par le ministère des universités, celle de l’auditorium par le ministère de la culture, celle du parc par le ministère de l’Environnement. Les trois chantiers seront conduits autant que possible de façon simultanée. Tous les travaux seront financés par l’État. Enfin, le compte-rendu de la réunion précise : « Cette réalisation devra revêtir un caractère exemplaire. »

Exemplaires, les choses ne figurent pas très longtemps. L’enthousiasme de départ s’étiola rapidement dans le formalisme juridique et de regrettables querelles de personnes.

Le ministre des Universités, Mme Alice Saunier-Seïté, choisi comme « concepteur » du musée, M. Maurice Lévy, professeur de physique à l’université Paris VI, et met sur pied un conseil consultatif pour l’assister. On y trouve, entre autres, les Prs Kastler, Hamburger et Neel, Mme Missoffe, M. Delouvrier et, bien entendu, l’architecte Roger Taillibert, et M. Gilbert Gantier, qui font un peu figure de pionniers de l’entreprise.

Ce conseil se réunira quatre fois, sous la présidence de M. Lévy : le 7 mars, le 29 avril, le 11 juin et le 3 juillet 1979. On y parlera surtout de la vocation du futur musée, que l’on tentera de définir en s’inspirant des établissements similaires existant à l’étranger.

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M. Lévy estime possible, sur la base d’un démarrage des travaux en 1981, l’ouverture d’une première tranche de 60 000 me d’exposition permanente en 1983. Pour la suite, il préconise un étalement jusqu’en 1988-89 de tranches successives d’environ 10 000 m2 par an. Cette formule progressive lui paraît présenter l’avantage de permettre les adaptations dictées par l’expérience.

Le 13 juillet 1979, un décret instaure l’Établissement public du parc de La Villette (EPPV), dont la présidence est confiée à M. Paul Delouvrier, grand commis de l’État théoriquement en âge de prendre sa retraite, mais qui vient de s’illustrer à la tête d’EDF en apportant tout son zèle à la réalisation du programme électronucléaire. Cette fois, l’entreprise est vraiment sur les rails, dotée d’un cadre juridique et d’un homme de poigne.

Le 11 décembre 1979, un arrêté du Premier ministre complète la distribution en adjoignant au président un conseil d’administration composé de représentants des ministères intéressés (Universités, culture Environnement, budget, Industrie, intérieur), ainsi que de quelques personnalités dites « représentatives », telles que Mm Jean Gaudois, président de Rhône-Poulenc, Michel Giraud, président du Conseil régional d’Ile-de-France, Jean Rose, directeur du Palais de la découverte, Jean Thèves, président de la chambre de commerce de Paris, et Mme Josiane Serre, directrice de l’École normale supérieure de jeunes filles.

Entre temps, au mois d’octobre, M. Lévy a remis son rapport au président de la République, rapport qui sera approuvé au cours d’un conseil restreint tenu à l’Élysée le 20 décembre 1979. Au cours de ce même conseil, M. Giscard d’Estaing demande que l’enveloppe totale des dépenses, y compris l’aménagement du parc, ne dépasse pas 800 millions de francs (soit 1 224 millions en 1984). Quatre-vingts milliards de centimes, la somme est rondelette ! la mégalomanie et la gabegie, qui semblent être les deux maladies endémiques de La Villette, vont la transformer en gouttelette.
Mais n’anticipons pas. Chaudement félicité par le président de la République pour l’excellence de son rapport, gratifié de l’hommage du conseil d’administration de l’EPPV pour son « remarquable » travail, M. Lévy n’est pas moins « remercié » au début de 1980. Tout comme M. Taillibert, d’ailleurs, l’architecte qui avait été l’inspirateur du projet.

Pour assurer la direction du musée, à la place de M. Lévy, Mme Saunier-Seïté nomme M. André Lebeau, professeur de physique et directeur général du CNES (Centre national d’études spatiales). Pour le choix du maître d’œuvre de l’ouvrage, responsabilité qu’il eut été normal de conserver à M. Taillibert, un concours est lancé entre nombre restreint d’architectes (27). En mai 1980, sept projets sont sélectionnés et, en juillet, sept maquettes sont exposées à l’Élysée. Le 11 septembre, M. Giscard d’Estaing, après avoir reçu M. Delouvrier, désigne M. Adrien Fainsilber comme architecte du musée. Cette nomination fait jaser, au point que l’on se demande si l’on n’a pas choisi un homme plutôt qu’un projet. Le Monde du 7 octobre 1980 fait écho à ces insinuations et précise : « M. Delouvrier s’est défendu publiquement d’avoir placé son pion, en rappelant qu’en effet il connaissait de longue date ‘architecte, … »
Après les élections de 1981 et le changement de majorité, le petit monde de La Villette connaît quelques jours de pénible inquiétude : le nouveau régime va-t-il poursuivre l’œuvre de l’ancien, et, si oui, conservera-t-il l’équipe en place ? Aussi pousse-t-on un soupir de soulagement quand, au mois de juillet, après avoir visité lui-même le site, François Mitterrand confirme les missions de l’Établissement public et se rallie au projet qu’Adrien Fainsilber avait présenté au gouvernement précédent.

Le projet connaît une extension spectaculaire : on fera non seulement un musée et le parc, mais l’auditorium sera remplacé par une véritable Cité de la musique, regroupant le Conservatoire national supérieur de la rude de Madrid, un institut de pédagogie musicale, un musée de la musique et cinq grandes salles de concert.

En juin 1983, M. Lebeau est remercié.

Il faudra attendre cinq mois pour qu’il soit remplacé. Cinq mois durant lesquels les équipes tourneront en rond, tels des musiciens privés de chef d’orchestre. On désigne bien un responsable, M. Jacques Blanc, pour assurer l’intérim, mais ce dernier entré à l’EPPV que depuis un mois, et il n’a pas encore eu le temps de se familiariser avec tous les rouages de l’Établissement. C’est en novembre seulement, après qu’on eut sollicité sans succès une quinzaine de personnes, que l’on trouve enfin un successeur de M. Lebau. Cet oiseau rare n’est autre que … M. Maurice Lévy, le père spirituel du musée, que l’on avait si cavalièrement écarté trois ans auparavant.

M. Lévy revient à son idée première, celle qu’il avait exposée dans son rapport de 1979 : il constitue des équipes pluridisciplinaires associant des scientifiques, des ingénieurs, des représentants du public, et des spécialistes de la présentation (décorateurs, architectes, experts audiovisuels). Auparavant, pour traiter les grands thèmes de base de l’exposition permanente, il y avait 21 chargés de thèmes, assistés chacun d’un conseiller scientifique et d’un comité d’une vingtaine de personnes représentant le monde des sciences et de l’industrie. Ces 21 thèmes étaient eux-mêmes regroupés en 4 grands secteurs, répondant respectivement aux rubriques suivantes : « Explorer », « Vivre et habiter », Exploiter et produire », « Communiquer ». M. Lévy modifie cette organisation : rebaptise les 4 grands secteurs (« De la terre à l’Univers » ; « L’aventure de la vie » ; « la matière et le travail de l’homme » ; « langage et communication ») et fait superviser chacun d’entre eux par une petite équipe de 4 ou 5 personnes, dirigée par un « chef de projet ».

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Cette nouvelle structure, qui est peut-être plus adéquate, a l’inconvénient d’arriver bien tard et d’écarter de nombreuses personnes qui n’avaient pas démérité. D’où des déceptions et des rancœurs qui entretiennent un climat malsain, peu propice au travail. D’autant que tous ces changements ne se sont pas faits en une seule fois ; on a quelque peu tâtonné avant de trouver la formule provisoirement définitive. Chaque essai a été perçu comme une brimade, chaque transfert d’un bureau à un autre comme une proscription. Dernière innovation en date : la création d’un groupe de synthèse destiné à assurer la coordination entre les 4 grands secteurs. À quand un comité de surveillance chargé de contrôler le groupe de synthèse ?

Tandis qu’à la Mission du musée on se livre aux jeux byzantins des rénovations et des successions, à la Mission par cet à la Mission musique, on pose les premiers jalons de ce que l’on appelle en toute simplicité des « équipements culturels de dimensions internationale ». Ainsi, en mars 1984, à l’issue d’un concours qui a mobilisé 407 architectes du monde entier, M. Bernard Tschumi, un Franco-suisse qui vit aux États-Unis, est choisi comme maître d’œuvre général du parc.

L’ambition de l’heureux lauréat est de réaliser le « parc du XXIe siècle ». Projet qui peut paraître très intellectuel ; qui semble plus proche du forum urbain que du jardin d’agrément, et où l’asphalte sera plus répandu que l’herbe tendre. Sur une trentaine d’hectares, l’espace sera structuré en « séquences », avec à intervalles réguliers, de petits bâtiments baptisés « folies » et posés comme des pions sur un jeu de dames. En tout, une quarantaine de constructions cubiques, de 100, 200 ou 400 m2 de surface au sol, de deux ou trois étages, habillées de toiles rouges et agrémentées de mats, de tubulures et de passerelles métalliques. Ces Trianon plaqués ferraille abriteront des ateliers de musiques, de photo, de vidéo, de microinformatique, de salles de danse, des gymnases, des cinémas, des salles d’exposition, des restaurants, et … des toilettes. Du nord au sud, traversant tout le parc sur un kilomètre, s’étendra « la plus longue galerie couverte de paris ». D’est en ouest, sa sœur jumelle se déploiera sur 600 mètres.

Côté musique, un communiqué du ministre de la culture annonce, en décembre 1983, le lancement d’une consultation d’architectes pour la réalisation de la première phase de la Cité de la musique. Quinze candidats participeront à la compétition et le président de la République portera son choix, le 16 janvier 1985, sur M. Christian de Portzamparc.

Enfin, en mai 1984, 9 architectes sont consultés à propos de la zone de logements prévue au nord du site (car finalement, on construira bien quelques HLM en bordure du grand « pôle culturel » de la capitale).

[à suivre, je poursuis la saisie]

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