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Les Racines du ciel / Les chemins du deuil

Texte intégral, de l’émission « Les Racines du ciel », « Les chemins du deuil » avec Christophe Fauré, diffusée le mardi 8 juin 2010 sur les ondes de France Culture. Une transcription de Taos Aït Si Slimane.

Présentation sur le site de l’émission : Psychiatre, spécialisé dans l’accompagnement de la maladie grave, de la fin de vie et du deuil. Actuellement en pratique libérale, il travail dans diverses unités de soins palliatifs à Paris, ainsi qu’au sein d’associations telles « Aides », « Vivre son deuil », « Apprivoiser l’absence »…

Il est l’auteur de plusieurs ouvrages chez Albin Michel (« Vivre le deuil au jour le jour », « Ensemble mais seuls », « Vivre ensemble la maladie d’un proche » et dernièrement « Au-delà : grandir après la perte » écrit avec Sophie Davant aux éditions sucées du livre sorti en 2009.

Musique diffusée dans cette émission :
- Agnus Dei extrait du Requiem de Maurice Duruflé

- Terzettino de la scène 6 du 1er acte de Cosi fan tutte de Mozart

Lectures en cours d’émission :

- Malherbe, consolation à M. du Périer

- Rûmî, « Ou est-il allé, où ? », dans « Rîmî », Ed. Entrelacs, 2004

Liens indiqués :

Le site de Christophe Fauré

Si vous lisez cette page et que vous repérez des coquilles et/ou des fautes ou que vous souhaitez apporter un complément d’informations, n’hésitez à m’écrire à : tinhinane[@]gmail[.]com comme l’a fait Catherine B. que je remercie au passage.

Frédéric Lenoir : « Les racines du ciel », une émission de Frédéric Lenoir, avec la participation Leili Anvar, réalisée par Marie-Christine Clauzet, préparée par Marie Dalquié, avec à la technique Claude Niort.

Aujourd’hui je reçois Christophe Fauré pour parler des « chemins du deuil ».

Christophe Fauré, bonsoir.

Christophe Fauré : Bonsoir.

Frédéric Lenoir : Vous êtes psychiatre, spécialisé dans l’accompagnement de la maladie grave, de la fin de vie et du deuil. Actuellement en pratique libérale, vous avez travaillé, vous travaillez dans diverses unités de soins palliatifs, à Paris, ainsi qu’au sein d’associations telles « Aides », « Vivre son deuil », « Apprivoiser l’absence ». Vous êtes l’auteur de nombreux ouvrages, publiés chez Albin Michel, qui ont rencontré un grand succès : « Vivre le deuil au jour le jour », « Ensemble mais seuls », « Vivre ensemble la maladie d’un proche ». Nos auditeurs l’auront compris, vous êtes spécialisé dans l’accompagnement de ceux qui ont perdu un proche et qui ont beaucoup de mal effectivement à faire le deuil.

Une première question, je vous promets que cela sera la seule question personnelle, on a envie de vous dire - vous êtes devenu très spécialisé dans cette question-là : qu’est-ce qui vous a conduit à vous intéresser de manière aussi forte à cette question, de manière aussi forte de l’accompagnement du deuil ?

Christophe Fauré : Il y a un chemin très clair à la fin de mes études à Necker, j’étais encore « bébé » étudiant en médecine. J’étais à l’hôpital de l’Institut Pasteur, c’était en 1987, au moment où il y avait le début de l’épidémie du SIDA, à un moment où il n’y avait pas les traitements contre le virus du SIDA. Et j’ai été - j’étais tout jeune à cette époque-là, j’avais 24 ans ou 25 ans - percuté de plein fouet par la mort, la fin de vie. C’est vrai que j’ai senti qu’il y avait quelque chose d’important-là. Et rapidement, en ayant commencé mon cursus d’interne, j’ai passé mon internat à Paris, je me suis retrouvé à l’association « Aides » pendant 9 ans. Et là, j’ai, au fil du temps, perdu pied. Perdu pied parce que j’étais trop jeune pour une confrontation à la mort, à la fin de vie, au deuil. Et là, j’ai eu besoin, c’était vraiment nécessaire pour moi d’aller frapper à la porte de l’unité de soins palliatifs de l’hôpital Paul Brousse, chez Michèle Salamagne, qui m’a ouvert la porte et m’a dit : « Christophe, apprenez, apprenez sur le tas », les soins palliatifs étaient naissants à la fin des années 80. Progressivement, je suis rentré dans la chambre des malades avec les médecins, puis tout seul. Et là, j’ai commencé mon chemin dans l’accompagnement du deuil, en me rendant compte qu’il y a vraiment une souffrance énorme qui résulte de la perte de quelqu’un qu’on aime mais qu’il y a une autre souffrance, qui est liée directement à la méconnaissance du processus du deuil. On ne sait pas, on ne sait plus en fait, depuis les années 50-60, alors que la mort est passé de la maison, du domicile à l’hôpital, on a perdu ce savoir ancestral d’accompagnement de la fin de vie et son corolaire immédiat qui est l’accompagnement du deuil. On a perdu ces points de repère. On ne s’habille plus en noir, je ne dis pas qu’il faut revenir à ces choses-là, mais clairement, il y a une méconnaissance qui s’est installée. Donc, une peur, l’inconnu fait peur, et progressivement une souffrance liée à une société qui a des injonctions qui sont devenues de plus en plus aberrantes, de plus en plus décalées par rapport à la réalité des personnes, par exemple : « Ne te complaît pas dans ton malheur », 6 mois après le décès de la personne, ou « Tu devrais tourner la page », et même une compréhension complètement erronée du deuil, qui est l’oubli, là je me répète : « Tournez la page, passez à autre chose ». C’est complètement à l’opposé de ce qu’est le processus de deuil.

Frédéric Lenoir : Est-ce que vous diriez quand même que l’on est encore dans ce que l’on a appelé le déni de la mort dans nos sociétés ou qu’on est en train d’en sortir ?

Christophe Fauré : On est très timidement, trop timidement en train d’en sortir. On est encore globalement dans ce déni même si les soins palliatifs ont largement contribué à changer ce regard. On est encore vraiment dans quelque chose de difficile à intégrer, clairement ça renvoie à la peur de la mort, à la peur de la finitude. Donc clairement, depuis les temps anciens il y a cette peur chez l’humain mais il y a de telles résistances, en fait les résistances créent la souffrance. Quand on est à distance de quelque chose d’aussi inéluctable que la mort de quelqu’un qu’on aime, du deuil qui nous traverse, qu’on le veuille ou non, ne rien connaître du processus du deuil me paraît vraiment dangereux pour soi. C’est cela que j’ai voulu accompagner et si je me suis intéressé au deuil ce n’est pas un plaisir malsain ou une espèce de complaisance morbide à aller à la rencontre des gens dans cette souffrance-là, c’est qu’il y a un chemin. Il y a clairement un processus qui est long, qui est douloureux, qui comporte des étapes que l’on a besoin de se réapproprier pour normaliser ce que sont la plupart des chemins de deuil, des deuils qui ne sont pas des deuils compliqués ni des deuils pathologiques, comme trop rapidement on leur met cette étiquette-là. Au bout du compte c’est accompagner quelque chose qui tend vers un « apaisement », je mets des guillemets à apaisement. En tous cas, il y a un chemin, parce que je suis ancré dans la certitude qu’il y a un déploiement, et quand on crée les conditions pour que ce déploiement puisse se faire et ce processus puisse « maturer » à l’intérieur de soi, on arrive à quelque chose qui aide à donner un petit peu de sens à la perte, qui aide à avancer sans la personne que l’on aime à ses côtés.

Frédéric Lenoir : Allons droit au but. Vous nous dites qu’il y a un chemin, est-ce qu’on peut dire qu’il y a des étapes du deuil qui sont communes à tous ? Est-ce qu’il y a des lois universelles, j’ai envie de dire ?

Christophe Fauré : Oui, je crois.

Frédéric Lenoir : Est-ce que vous pouvez nous en parler ?

Christophe Fauré : Tout à fait. Bien sûr, là, je parle d’un processus humain, donc on ne peut pas le saucissonner comme ça : première, deuxième, troisième étape, quatrième étape. Grosso mode, quatre, je vais vraiment aller à l’essence de cela. La première, est la phase de choc, de sidération. On perd la personne qu’on aime que cela soit dans une chambre d’hôpital ou un appel de la police après un accident ou découvrir son enfant qui s’est suicidé dans sa chambre, des choses parfois extrêmement traumatiques, et c’est : « Non, ce n’est pas possible ! » C’est tellement impensable de pouvoir intégrer d’emblée la perte de la personne qu’on aime que notre esprit, dans une perspective de protection, va couler en nous une sorte de chape de béton entre cette réalité et nous, le cœur de nous-mêmes, ce qui fait que parfois cette première étape est une étape de sidération, presque d’anesthésie émotionnelle où l’on fonctionne un peu comme un robot. Les gens vous disent : « Je suis allé faire des courses pour les gens qui allaient venir à la maison, j’ai commandé un cercueil et les cérémonies et c’était comme un mauvais rêve, je vais me réveiller ». C’est vraiment cette anesthésie qui progressivement cède et les obsèques d’ailleurs aident à faire cette transition, première rencontre avec ce réel-là.

Frédéric Lenoir : Oui, c’est accepter le réel, tel qu’il est.

Christophe Fauré : Voilà. Et cette deuxième étape, qui est une longue recherche de : fuite, recherche. Fuite de quoi ? De la souffrance. On est dans cet état d’esprit où on pense qu’on va pouvoir courir suffisamment vite devant le tsunami de souffrance qu’on voit se profiler à l’horizon, qu’on va pouvoir l’éviter. Et cela se traduit comment ? Par une agitation. Parfois par une agitation intérieure, sourde, non visible à l’extérieur. Parfois quelque chose de frénétique. Et un exemple classique, ce sont les hommes qui perdent leur enfant par exemple et qui se retrouvent arriver à 7h au travail et partir à 22h, et ils repartent le week-end avec des dossiers sous le bras pour travailler pour ne pas penser, ne pas intégrer cette réalité-là. Et le deuxième versant de cette deuxième étape qui dure longtemps, de 6 à 8 mois, parfois 10 mois après le décès, c’est la phase de recherche.

Petite parenthèse, je vous parle d’un processus en quatre étapes, et la deuxième étape en est presque à 10 mois, un an après le décès. Cela signifie bien que dans cette méconnaissance de notre société par rapport au processus de deuil, on lui donne un temps trop court. Le processus de deuil, après la perte d’un conjoint par exemple, cela peut être deux ans, deux ans et demi. Après la perte d’un enfant cela peut être trois ans quatre ans. Cela ne veut pas dire que l’on va être plongé dans une souffrance indicible pendant tout ce temps-là, mais il y a un processus avec ces ondulations très spécifiques qui vont se passer pendant ce temps-là. Donc, attendre de quelqu’un qu’il aille « mieux », entre guillemets, après un an, c’est lui faire violence incroyable. Et toutes ces paroles malheureuses : cela fait un an, maintenant il faut retrouver la vie, etc., c’est complètement contreproductif. C’est extrêmement culpabilisant parce que la personne se dit : je devrais y être, puis à l’intérieur d’elle-même, elle n’y est pas, et se développe parfois un double visage, entre un visage extérieur : comment tu vas ? Oui, ça va bien. Parce que la personne sait bien qu’on exige d’elle qu’elle dise que cela va bien. Mais il y a un visage beaucoup plus intime, un an, deux ans après la perte, parfois plus où l’on s’effondre en regardant les photos de son compagnon ou de son enfant disparu.

Donc cette deuxième étape, sous le versant de recherche, c’est là où elle va avoir un besoin, quasi viscéral, au-delà de la volonté de mettre les photos partout dans la maison. C’est normal de ne pas toucher les vêtements de la personne, de ne pas toucher même la brosse à dent sur le rebord du lavabo pendant des mois et des mois, 6-8 mois, de parfois renouveler le forfait du téléphone portable pour toujours avoir le message, la voix de la personne sur la messagerie pendant ans ou même un an et demi. Les proches extérieurs pensent que c’est pathologique, que l’on se complaît dans ce malheur, que c’est morbide, c’est complètement naturel, prévisible et nécessaire, cette deuxième étape. Et parfois il y a le décalage, après 8 mois les proches commencent à dire : quand on t’appelle et qu’on tombe sur le répondeur avec la voix de ton mari, cela nous fait drôle, change-le. Ce n’est pas que la personne se complaît, il y a un mouvement intérieur qui répond à un besoin spécifique.

Puis, la troisième étape, là, c’est un moment déterminant. C’est ce que l’on appelle la phase de déstructuration. Et elle va durer longtemps après le décès. Elle peut durer un an, deux ans. Il y a une coloration particulière qui est un vécu dépressif, je ne parle pas de dépression, je dis vécu dépressif, la dépression étant une complication de ce vécu dépressif, qu’est-ce qui se passe ? Là, on est à peu près à 6 mois, 8 mois, 10 mois après le décès, et là, alors que l’on croyait que les choses allaient être linéaires, qu’on allait avec le temps aller mieux, on se rend compte que ce n’est pas ça qui se passe du tout, on va moins bien. Et les gens commencent à paniquer, parce qu’ils ignorent que cette troisième étape est une étape où l’on n’arrive pas à tenir ce qu’on essayait de préserver pendant la deuxième étape, à savoir maintenir par des choses extérieures, les photos, les odeurs, la présence de l’autre. Et on se rend compte que tout cela, on a beau chercher à travers la terre entière, la personne que l’on a perdue n’est plus là. Il y a le principe de réalité qui est là. Et cette prise de conscience tardive fait que progressivement que tout ce que l’on avait investi dans la relation et que l’on continue à investir, comme un ventilateur, je dirais, qui continue à tourner même si on a coupé l’électricité, il est entrainé par sa dynamique, on est entrainé dans la dynamique relationnelle qui existait depuis des années, là progressivement le mouvement se tarit, le ventilateur, je dirais, ralentit et s’arrête. C’est là qu’il y a un vécu beaucoup plus profond, beaucoup plus sourd, beaucoup plus silencieux et beaucoup plus solitaire du manque, de l’absence. Et on se dit : mais je ne devrais pas vivre ça, puisqu’on me dit que je devrais aller mieux, et même j’ai peut-être repris mon travail, j’ai repris mon activité professionnelle, associative, et tout le monde me dit que ça a l’air d’aller mieux alors que je vais de moins en moins bien. Les gens paniquent à ce moment-là et ils se disent qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Très souvent c’est à ce moment-là qu’ils contactent un médecin ou vont dans une association parce qu’ils ne comprennent pas pourquoi il y a ce gros creux, et il est normal. Et je dirais même qu’il est nécessaire psychiquement. Cela veut dire que la première étape s’est passée, que la deuxième étape s’est passée, que la troisième est là, alors que l’on a une vision très négative et assez angoissée, paniquante de cette troisième étape où plus rien ne tient, psychiquement, elle est nécessaire et incontournable. Cela veut dire qu’on est en train d’intégrer pleinement, dans toutes les strates de soi la réalité de l’absence. Déstructuration cela veut bien dire ce que cela veut dire : on perd progressivement tous les points de repère qui étaient ceux avec la personne quand elle était vivante. Donc, cela se traduit par des problèmes de sommeil, des problèmes d’alimentation, plus de goût à rien. Tout perd de son intérêt maintenant que la personne n’est plus là et on va, j’insiste bien, de moins en moins bien. Cela ne veut pas dire que c’est linéaire. C’est une oscillation : je vais mieux, je vais moins bien. Tout le temps cela oscille comme ça. C’est d’ailleurs cela qui permet de faire la différence avec la dépression, le moindre événement, la visite des petits enfants, une rencontre avec un ami, accorde un petit temps de répit. Cette troisième étape, c’est vraiment le manque, c’est l’absence.

Puis tout doucement, progressivement, après un an, deux ans, en filigrane survient la quatrième étape, qui est l’étape de restructuration, qui est dans le meilleur des cas un apaisement. Donc, on peut voir en termes de redéfinition de soi trois niveaux, entendez-bien on est à distance, à plusieurs années après le décès. Redéfinition de soi par rapport au monde, « je suis différent ». Je suis par exemple une dame veuve ou un monsieur veuf qui, forcément mon rapport à autrui, a changé, la façon dont je me défini. Imaginez une maman qui avait une petite fille, une petite fille qui décède, une petite fille de cinq ans, elle avait l’habitude d’aller avec d’autres mamans dans le square, elle avait une existence sociale avec les autres mamans, sa petite fille décède et pour mille raisons elle n’a pas d’autres enfants, elle ne va plus au square. Donc, elle perd du lien social qu’elle avait avec ces mamans et elle a du mal aussi, c’est tout son chemin aussi, à se positionner : qu’est-ce que je dis ? Non, je n’ai pas d’enfant. Non, j’ai une enfant… C’est tout ce chemin : comment je me positionne par rapport à autrui. Deuxième axe, c’est la redéfinition de soi par rapport à la personne disparue. En fait, le processus de deuil on peut le voir à la fois comme la nécessité d’une cicatrisation d’une blessure psychique, à l’image du corps qui a une blessure physique, il y a cette intelligence intrinsèque du corps qui va cicatriser cette plaie, de même l’esprit il a cette capacité à cicatriser la plaie psychique, cela prend du temps. Donc on peut voir le deuil sur ce mode-là, comme une cicatrisation, mais on peut le voir également comme le fait de passer d’une relation extérieure, objective, avec la personne aimée, à un long processus d’intégration intérieure de cette relation avec un lien subjectif, intérieur, beaucoup plus intime. Quand on arrive à cette quatrième étape, cela peut prendre des années, cela se construit d’ailleurs toute une vie parce qu’un deuil ce n’est jamais terminé, puisqu’on est malaxé et on est différent à tout jamais après un deuil, après la perte de quelqu’un qu’on aime, il y a ce lien intérieur et comme on intériorise une relation, si ce lien était paisible, harmonieuse, complice, on intériorise ça. Mais si elle était conflictuelle, un amour pervers, tout ce qu’on veut, on va intérioriser aussi ce type de relations. Donc, on parle de restructuration, ce n’est pas toujours une restructuration harmonieuse. Après, il faut retravailler, dans un travail thérapeutique, ces choses-là.

Et le troisième, c’est la redéfinition de soi par rapport à soi : « Qui je suis devenu ? », « Qui est ce « Je » qui parle maintenant, qui existe dans le monde, avec toutes les dimensions spirituelles que cela peut comporter ? »

Frédéric Lenoir : [annonce après une séquence musicale]. Vous nous avez longtemps décrit, mais c’était tout à fait passionnant, c’est pour cela que je ne vous ai pas interrompu, les quatre étapes du processus du deuil. Vous parlez de mois, d’années, etc., est-ce que cela ne dépend pas complètement des individus ? Moi, en regardant autour de moi, je me dis qu’effectivement il y a des gens on voit bien qu’au bout de plusieurs années, ils sont bien dans ce processus, mais il y a des gens qui en quelques semaines ou quelques mois ils ont véritablement franchi toutes ces étapes…

Christophe Fauré : Véritablement ? Je ne suis pas sûr.

Frédéric Lenoir : Cela dépend peut-être des convictions personnelles des gens. Je me demande si par exemple un croyant ou un bouddhiste ou un chrétien très convaincu, qui est persuadé que l’autre reste présent dans un autre niveau de réalité, ou quelqu’un qui a accepté complétement l’idée d’impermanence, dans le cas du bouddhisme, n’a pas forcément le même regard sur la mort que quelqu’un d’autres. Je donne un exemple parce que j’ai vu ces exemples autour de moi. Vous n’avez pas l’impression qu’il y a quand même de grandes différences dans les étapes d’intégration notamment ?

Christophe Fauré : Bien sûr. Je crois que même s’il y a des convictions spirituelles religieuses profondes, il y a le niveau spirituel et le niveau psychologique. Il y a quelque chose de l’ordre psychologique qui est là, qui se fait de toute façon, qui peut être extrêmement pondéré par l’apport spirituel religieux, mais il y a vraiment quelque chose de l’ordre d’un lien…

Frédéric Lenoir : Affectif, bien sûr…

Christophe Fauré : Qui a été interrompu et qui doit être, on dit introjecté. Et là, c’est vraiment une dynamique psychologique qui est incontournable, il me semble. Bien, il y a mille cas de figure. Ce n’est pas le même chemin si l’on a accompagné paisiblement son compagnon qui est atteint d’un cancer et qui a 80 ans ou si l’on perd d’un accident ou d’un suicide un adolescent de 16 ans. Il y a des composantes et des séquelles post-traumatiques parfois dans des deuils de décès extrêmement violents, mais ces quatre étapes néanmoins se retrouvent.

Frédéric Lenoir : Avec un temps plus ou moins long. Et quels sont selon, votre expérience, les deuils les plus difficiles à faire ? Est-ce que vous pouvez repérer un certains nombre de cas ?

Christophe Fauré : De mon expérience, j’accompagne beaucoup les parents, notamment dans le cadre d’associations, notamment l’association phare enfants-parents, « Apprivoiser l’absence », il y a des groupes d’entreaide de parents en deuil, je crois que c’est le deuil, il n’y a pas de hiérarchie, mais il me semble qu’il y a une intensité de souffrance lié à l’intensité de la culpabilité dans le deuil après le suicide d’un enfant. Là, je crois que c’est quelque chose, où il y a tellement d’enjeux qui viennent parasiter le déroulement du processus de deuil, là je reviens sur la culpabilité, mais peut-être sur la colère, avec les dimensions de honte que l’on ne retrouve pas dans d’autres. Il faut vraiment brasser ces émotions, encore et encore, la quête du pourquoi, qui parfois happe des parents dans une recherche, de « pourquoi mon enfant a fait ce geste-là ? » pendant un an, deux ans, trois ans. Il y a vraiment une souffrance.

Frédéric Lenoir : Est-ce qu’on aurait pu l’éviter ? Est-ce que si on avait fait ça…

Christophe Fauré : Exactement, toutes ces choses-là. Et pour ma part, je crois que ce type de deuil a besoin d’être accompagné, pas forcément avec des psys, les psys n’ont pas vraiment grand-chose à faire, je dirais, avec l’accompagnement du deuil, mais c’est beaucoup le monde associatif, rencontrer des pairs.

Frédéric Lenoir : Des gens qui ont vécu avant nous cette épreuve…

Christophe Fauré : Exactement.

Frédéric Lenoir : Alors, très concrètement, comment se passe un accompagnement, puisque vous le faites vous-même, de personnes qui ont vécue la perte d’un proche ?

Christophe Fauré : Il y a un terme générique que l’on appelle le travail de deuil. Ce que je vous ai décrit tout à l’heure, c’est le processus de deuil, qui se passe qu’on le veuille ou non, c’est vraiment quelque chose qui est dans notre inconscient et qui se déroule. En revanche, quand vous avez une blessure, le processus de cicatrisation se fait, mais tous les soins que vous pouvez apporter à la blessure : nettoyer la plaie, mettre un pansement, vérifier qu’il n’y a pas une infection, tous les soins amenés à la blessure, c’est un travail conscient, courageux, long, parfois douloureux, et c’est ça que l’on appelle le travail de deuil. C’est ce qu’on mobilise soi, consciemment, pour accompagner le processus de deuil. Ça, c’est important. Donc, le travail, c’est quelque chose qui est une résolution. Il y a quatre axes dans ce travail de deuil, qui après se déclinent au fil des rencontres, je dirais qu’il y a quatre tâches à accomplir autour de ce travail. La première tâche cela serait d’aider la personne à intégrer la réalité du décès. Attention, pas aider la personne à accepter le décès, parce que parfois le suicide de son enfant ne sera jamais acceptable, c’est accepter la réalité, le fait de son décès. Et on se rend compte parfois que cela met beaucoup de temps. Si votre enfant, votre conjoint décède, le 30 janvier, vous allez intégrer la réalité de son absence à Noël, le 25 décembre, presque un an après. C’est vraiment par strates successives donc il faut revenir encore et encore. On regarde des photos, on accomplit des gestes qu’on n’aurait jamais accomplis avant : aller sur une tombe, etc., etc. Ce n’est pas morbide, cela aide à ancrer la réalité. Premier axe.

Deuxième axe, c’est aider à l’expression des émotions, parce qu’on se rend compte que ce n’est pas tant l’émotion qu’ils vont éradiquer, les gens vous disent je ne veux plus me sentir coupable par exemple, - encore la culpabilité. On se rend compte que le fait de revenir encore et encore, et encore, sur l’expression de l’émotion avec des mots dans l’écriture, cela permet non pas d’user l’émotion mais d’user la charge émotionnelle qui est douloureuse comme si on lisait un livre qui était extrêmement émotionnel et que l’on pleurait à chaque page. Le fait de le relire cent fois, dix fois, mille fois ne change rien au texte du livre mais on développe un autre rapport émotionnel au livre qui fait qu’on peut le lire de plus en plus sereinement même si l’histoire est intacte. Donc deuil égal oubli, on met ça aux orties. Le troisième axe, c’est préserver un lien sain et approprié avec la personne décédée, alors qu’on croit que le deuil c’est justement couper le lien. Non, au contraire, c’est comment je préserve de façon appropriée le lien avec la personne, comment je préserve certains rituels, certains objets que je garde avec moi, comment je vais pouvoir identifier, ce que l’on appelle les identifications positives, qui fait que par exemple –un exemple trivial – ma mère est un personne qui est un grand cordon bleu, faisait des tartes aux pommes incroyables, l’identification positive cela peut être que je m’identifie à ça et je m’approprie sa recette. Cela parait un peu bête comme exemple mais c’est faire sien l’héritage spirituel de la personne et la retrouver en soi et continuer toute sa vie à vivre avec ce lien intérieur.

Et le quatrième axe, c’est aider la personne à vivre sans la personne, à réinvestir sa vie sans la personne à ses côtés. Mais heureusement qu’il y a le numéro 3, en gardant toujours le lien intérieur. Donc, ce n’est pas antinomique.

Donc, c’est ces quatre axes que l’on appelle le travail de deuil et qu’on travaille en thérapie ou en accompagnement dans les groupes d’entraide de parents en deuil, ou via les associations, ou tout simplement avec ses proches, c’est regarder les photos, évoquer la personne, prendre vraiment des temps, c’est une alternance indispensable, être avec autrui et être seul. Le deuil demande, de façon incontournable, des temps qu’on prend avec soi-même où l’on rencontre sa solitude fondamentale, où est le lieu d’ultime solitude de l’être humain, cette solitude qui était la nôtre quand on est né et qui sera la nôtre quand on va mourir, qui nous traverse toute notre vie. Le deuil est un événement de vie tellement singulier qu’il nous amène dans cette solitude-là, c’est là-dedans qu’est notre peine la plus profonde mais c’est là-dedans aussi que se trouve le lieu de la construction de ce lien intime, c’est le lieu de la spiritualité, le lieu où l’on va pouvoir potentiellement créer quelque chose de cette perte-là.

Frédéric Lenoir : Justement, est-ce que vous pensez qu’un deuil bien vécu, c’est-à-dire vécu selon les étapes, apporte une transformation de soi, qui, pour reprendre un peu les théories de Cyrulnik, sur la résilience, etc., peut nous aider à grandir quelque part ? Est-ce qu’un deuil peut être un mal pour un bien ?

Christophe Fauré : On ne peut énoncer cette phrase-là qu’à distance. Pour les gens qui nous écoutent et qui viennent de perdre leur enfant, leur conjoint, leur parent, c’est inaudible. C’est presque violent d’entendre cela et c’est même culpabilisant parce qu’ils se disent, après un an, deux ans, trois ans, je n’y arrive pas. Je n’y arrive pas donc c’est anormal, je ne fais pas ce que je devrais faire, il y a quelque chose qui cloche en moi, c’est un deuil compliqué, pathologique, alors que c’est leur processus à eux. Je dirais que c’est pour ça que je travaille dans ce monde un peu douloureux du deuil parce que justement il y a non pas cette certitude, cela serait trop beau, mais il y a ce potentiel, cette forte ou moins forte potentialité de croissance intérieure mais le fait de savoir ça ne permet absolument pas de faire l’économie de la souffrance, de ce chemin-là.

Frédéric Lenoir : Bien sûr !

Christophe Fauré : Mais il y a réellement - là encore pardon aux personnes qui sont dans la douleur de ces premiers temps - loin dans la quatrième étape, véritablement des gains. Ce n’est pas le psy qui le dit, c’est les gens qui le disent. Ces gains peuvent être par exemple le constat doux-amer, d’une ouverture du cœur, se rendre compte qu’on est plus à même de capter…

Frédéric Lenoir : Comprendre les autres, la souffrance des autres.

Christophe Fauré : La souffrance des autres ou de pouvoir être dans quelque chose de plus essentiel où on est en lien avec. Avant le coucher du soleil ça ne parlait pas vraiment aux gens, et là ils se rendent compte qu’ils sont vraiment émus en voyant un bourgeon, en voyant juste un beau couché de soleil. Et cela peut être aussi une ouverture à la dimension spirituelle, à elle-même, à la relation aux autres mais il n’y a pas besoin que cela soit des choses aussi grandes, aussi profondes, ça peut être juste une pacification où on est dans le cours de sa vie mais il y a une lucidité qui vient.

Parfois, c’est une lucidité dans les reconstructions un petit peu moins harmonieuses, on se construit sur un peu d’amertume par rapport aux autres qui ne nous ont pas franchement aidé sur ce chemin, sur une sourde colère aussi.

Donc, reconstruction, oui. Potentialité de croissance, oui. Mais pas toujours. Donc, l’enjeu de l’accompagnement du deuil c’est de créer les conditions pour qu’on tende un petit peu plus vers cette dimension de reconnexion à soi au bout du compte, de qui on est vraiment dans la belle dimension d’être humain.

Frédéric Lenoir : On parlait tout à l’heure de l’importance que peuvent avoir les représentations religieuses ou fondamentales que l’on a de l’homme et du monde. Moi, j’ai été quand même très frappé de voir qu’il y a de grosses différences entre l’Orient et l’Occident. Quand on va en Inde, le deuil est vécu complètement autrement. La mort est beaucoup moins tragique, beaucoup moins dramatique. Nous, on vit la mort comme la fin, quelque chose comme une séparation inéluctable. Quand on vit dans un monde dans lequel la vie et la mort sont deux moments de la vie puisque finalement, c’est Arnaud Desjardins, que j’ai reçu, il n’y a pas longtemps, dans cette émission, me disait que quand on pose la question, à un Occidental, quel est l’inverse de mort ? Il répond : vie. Quand on pose la question à un Oriental, il vous répond toujours naissance. Puisque la naissance et la mort sont deux moments de la vie, qui englobent tout. Évidemment ces croyances-là changent complètement le rapport que l’on a à la mort.

Christophe Fauré : Bien sûr. Très clairement, ce dont je vous parle, ce sont des références occidentales, évidemment.

Frédéric Lenoir : Qui est vécue comme une séparation définitive.

Christophe Fauré : Voilà, oui. Dans une seule vie alors que la dimension hindouiste ou bouddhiste inclut vraiment un cycle de renaissance.

Frédéric Lenoir : Une multitude de naissances, re-retrouver des…

Christophe Fauré : Oui, voilà, la loi du karma faisant que l’on retrouve les gens proches…

Frédéric Lenoir : Vous-même vous êtes assez proche de la spiritualité de la philosophie bouddhiste.

Christophe Fauré : Très proche, vraiment. Très proche.

Frédéric Lenoir : Ça vous a aidé la pratique du bouddhiste, pour le métier difficile que vous faites d’accompagner tous les jours des gens qui ont vécus…

Christophe Fauré : Vraiment, ça n’apparaît jamais dans les accompagnements mais c’est ma colonne vertébrale. Je le dis vraiment aussi clairement que cela. C’est vraiment ce qui m’a permis de ne pas vraiment trop perdre pied par rapport à la souffrance, par rapport parfois à l’absurde de la mort ou d’une souffrance de fin de vie indicible. La dimension bouddhiste m’aide moi en tous cas, en termes également de ressourcement. Parce que quand vous avez passé une journée avec une maman ou plusieurs mamans qui ont perdu leur enfant dans des conditions tragiques et que vous êtes profondément touché, on ne peut pas faire l’économie de ça. Moi, j’ai besoin d’un temps de ressourcement, notamment via une pratique régulière de la méditation. C’est indispensable. Aller faire du sport, être sur mon vélo, dans une salle de sport, pour évacuer. Il y a aussi ce gain de la personne, qui accompagne, de tous ces gens bénévoles qui accompagnent dans les associations, il y a vraiment un apprentissage d’eux-mêmes dans : pourquoi je suis dans l’accompagnement de cette souffrance-là ? On peut se poser la question de « Pourquoi on est là ? », « Pourquoi côtoyer quotidiennement une souffrance aussi importante ? » S’il n’y a pas, pour ma part, un étayage spirituel, j’aurais été « mangé » tout cru par la souffrance inhérente au processus.

Frédéric Lenoir : Justement, est-ce que vous parlez de ça avec vos patients ? Est-ce que vous essayez de temps en temps, je dirais, de transmettre un message philosophique ou pas du tout, vous restez au sein de leurs propres croyances ?

Christophe Fauré : Je reste au sein de leurs propres croyances. S’il y a des ponts possibles, j’avance extrêmement timidement mais ce n’est pas le rôle du thérapeute de mettre en avant ses convictions ou autres. Là, j’ai parlé vraiment d’une colonne vertébrale qui m’aide à tenir moi par rapport à ces personnes en souffrance mais jamais, quasiment jamais, sauf s’il y a vraiment des petites ouvertures sollicitées par les personnes, je ne me risque à en parler, et de façon extrêmement timide et souvent à demi-mots. Mon rôle est d’accompagner, ce n’est pas d’amener les gens sur le chemin qui me semble bon pour moi.

Frédéric Lenoir : Est-ce que, dans ce travail d’accompagnement, vous recommandez un certain nombre de lectures ou de musiques à écouter ? Est-ce qu’il y a des choses concrètes comme faire telle pratique, - de sport, vous en parliez - que vous pouvez recommander aux gens ?

Christophe Fauré : Il y a des choses concrètes. Je recommande souvent, et les gens le font spontanément, l’écriture. Mettre par écrits, mettre les émotions par écrit. Raconter le récit de ce qui s’est passé. On se rend compte que c’est vraiment thérapeutique. Je recevais récemment un jeune garçon, qui a découvert son papa pendu, le simple fait de lui demander de faire tout le récit, juste le récit, de ce qui s’est passé de bout en bout, et de me le lire, il m’a dit, la séance d’après : ça m’a apaisé. Il a rangé ce texte. Il a dit je sais que je peux y revenir. Il y a un travail de mémoire aussi. L’écrit permet au fil du temps de mesurer où l’on est, les hauts, les bas, les fluctuations. C’est vraiment un outil qui est extrêmement utile. Mais il y a des choses beaucoup plus concrètes, beaucoup plus pratiques. Comme le deuil induit un stress biologique, physique, il y a le message stressant qui est : la personne que j’aime est morte. Et on ne peut pas supprimer ce stress-là, il est constant et notre organisme réagit en générant des hormones : adrénaline, noradrénaline, cortisone, qui sont un affaiblissement du corps. Vraiment, le corps aussi est en deuil. Donc, il faut « éponger », je dirais, entre guillemets les conséquences de ce stress chronique, préserver une hygiène de vie par le sommeil de meilleur qualité possible, une alimentation de meilleure qualité possible pour éviter des carences parce que parfois on s’alimente de n’importe quoi quand on est en deuil et qu’on lâche la rampe. Cela peut-être un minimum d’activité physique, ça peut être aussi des approches par le corps, ça peut être des massages, être touché. Imaginez que vous êtes une jeune femme et que vous perdez votre conjoint, qui vous touche ? Le corps peut-être en souffrance de ne plus être touché. Et même si le touché est différent, un massage peut vraiment apaiser. Il y a mille choses. Une activité physique, par exemple une patiente qui fait du chi kung ou du tai chi, qui aident vraiment à intérioriser, à pouvoir se reconnecter à soi. On est tellement anesthésié, hors de soi, hors de sa vie, hors de la vie des autres, comme si l’on avait perdu le mode d’emploi de son existence et qu’on a besoin de se recentrer. Donc, ce que je conseille, c’est toutes ces activités qui prennent soin de soi mais en même temps conseiller d’être en lien, de cultiver le lien avec les autres, ça, c’est indispensable, trouver les autres de qualité, quand je dis les autres de qualité, c’est ceux qui peuvent entendre et écouter sur la durée, pas les gens qui se mobilisent les deux trois premiers mois et après il n’y a plus personne. Les gens de qualité, c’est ceux qui ont conscience qu’il y a besoin d’une écoute et de parler de la personne même après un an, après un an et demi, après deux ans, qui se souviennent des anniversaires du décès, avec un petit coup de téléphone : est-ce que tu veux prendre un café ? Est-ce qu’on en parle ? Les gens pensent : non, je ne vais pas lui en parler, parler de son fils après deux ans, ça va remuer le couteau dans la plaie. Au contraire, les personnes disent : qu’on me parle de mon enfant ! Bien sûr que je vais pleurer, mais ce n’est pas parce que je pleure que cela ne me fait pas du bien non plus. J’essaye d’éduquer les proches qui accompagnent parce que vraiment ils sont perdus et ils font parfois de grosses bourdes, de grosses, grosse maladresses qui font parfois beaucoup plus de mal que de bien.

Frédéric Lenoir : [annonce] Nous allons poursuivre la discussion avec Leili Anvar. Bonsoir Leili.

Leili Anvar : Bonsoir.

Frédéric Lenoir : Quels sont les textes, le ou les textes, que vous avez choisis pour parler de ce sujet ?

Leili Anvar : Deux poèmes. Le premier c’est celui de Malherbe, que je crois beaucoup de nos auditeurs doivent connaître, pour l’avoir lu au moins dans le fameux, Lagarde et Michard du XVIIème siècle, puisque Malherbe est un grand poète classique du XVIIème siècle, un poète de cour, et ce poème, « Les Stances », à son ami du Périer, pour le consoler de la mort de sa fille. C’est un poème classique, célèbre, dans un genre qui était très connu, qui s’appelle la consolation, qui existe depuis l’époque antique, et qui a été par exemple utilisé chez Sénèque et beaucoup de poètes stoïciens, on utilisait ce genre de la consolation pour dire justement à ceux qui avaient perdu un proche, il faut faire son deuil parce que de toute façon la mort est le destin de tous, etc., enfin, il y a toute cette thématique stoïcienne, qui, si j’ai bien compris, n’a pas tout à fait bonne presse auprès de Christophe Fauré. En tous ça, il y a cette posture stoïcienne.

Christophe Fauré : Exactement, c’est une posture, qui est un cadre dans lequel on peut s’inscrire pour contenir sa peine, bien sûr.

Leili Anvar : Finalement, l’exercice de l’art est quelque chose qui peut aider à cet accompagnement. Et ce qui est très amusant, c’est que dans ce fameux Lagarde et Michard où je suis allée pour retrouver le texte, il y a une question très intéressante : quelle que soit la valeur de ce poème vous paraît-il vraiment de nature à consoler un père, parce que c’est peut-être le deuil le plus difficile, que Malherbe avait connu lui-même, puisqu’il avait perdu un fils ? Il le dit d’ailleurs, il dit : « Je sais de quoi je parle. Il y a un temps pour pleurer », même si après il dit : bon maintenant ça suffit, le deuil, il faut accepter la mort.

STANCES

CONSOLATION À M. DU PERIER

1599

Ta douleur, DU PERIER, sera donc éternelle ?
Et les tristes discours,
Que te met en l’esprit l’amitié paternelle,
L’augmenteront toujours ?
 
Le malheur de ta fille au tombeau descendue
Par un commun trépas,
Est-ce quelque dédale, où ta raison perdue
Ne se retrouve pas ?
 
Je sais de quels appas son enfance était pleine ;
Et n’ai pas entrepris,
Injurieux ami, de soulager ta peine
Avec que son mépris.
 
Mais elle était du monde, où les plus belles choses
Ont le pire destin ;
Et rose elle a vécu ce que vivent les roses,
L’espace d’un matin.
[…]
Ne te lasse donc plus d’inutiles complaintes ;
Mais, sage à l’avenir,
Aime une ombre comme ombre, et des cendres éteintes
Éteins le souvenir.
 
C’est bien, je le confesse, une juste coutume
Que le cœur affligé,
Par le canal des yeux versant son amertume,
Cherche d’être allégé.
 
Même quand il advient que la tombe sépare
Ce que la nature a joint,
Celui qui ne s’émeut a l’âme d’un barbare,
Ou n’en a du tout point.
 
Mais d’être inconsolable et dedans sa mémoire
Enfermer un ennui,
N’est ce pas se haïr pour acquérir la gloire
De bien aimer autrui ?
[…]
La Mort a des rigueurs à nulle autre pareilles :
On a beau la prier,
La cruelle qu’elle est se bouche les oreilles
Et nous laisse crier.
 
Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre,
Est sujet à ses lois ;
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
N’en défend point nos rois.
 
De murmurer contre elle, et perdre patience,
Il est mal à propos ;
Vouloir ce que Dieu veut est la seule science
Qui nous met en repos.

Leili Anvar : On voit donc que Malherbe dit : il faut oublier et surtout se soumettre au décret de Dieu. Là, je vous ai vu réagir Christophe Fauré, vous n’êtes pas tout à fait d’accord.

Christophe Fauré : Non, parce que c’est le constat. Demander d’oublier, c’est aller à l’encontre d’un mouvement naturel et nécessaire. Le deuil, ce n’est pas l’oubli. C’est l’intégration en soi de la vie de la personne. Je parlais récemment avec un papa qui avait perdu sa petite fille de 6 ans, il y a 10 ans, et il me disait : il y a en moi une petite fille de 6 ans et une jeune fille de 16 ans, et j’ai continué à avoir ce dialogue singulier avec elle-même si plus personne ne me parle d’elle maintenant, elle est en moi.

Leili Anvar : Le deuxième texte que j’ai choisi, c’est un texte de Rûmî, qui était, comme on le sait, un poète mystique, quelqu’un qui était habité par une foi très profonde, quelqu’un qui dira dans sa poésie : « La mort si tu es un homme, vient ici que je te prenne dans mes bras, qu’on ait ce corps à corps et enfin je partirai, je serai libéré. Donc quelqu’un qui regarde la mort avec un véritable mépris mais qui a aussi vécu des deuils successifs, en particulier l’immense deuil qui fera de lui un poète, c’est ça qui est intéressant, encore une fois pour revenir à ce que vous disiez, il perdra son maître spirituel, Shams ed Dîn Tabrîzî, le nom de son maître signifie littéralement le « soleil de Tabrîzî », et c’est à la suite de cette perte, qui est d‘ailleurs est terrible puisque c’est une perte sans corps, en fait son maître disparaît, on lui dit qu’il est mort mais en fait il n’a jamais eu de corps pour faire une veillée, pour faire ce travail de deuil dont vous avez parlé. Plus tard il sera rassuré, il verra en lui-même refléter ce soleil qu’il avait tant aimé, il n’empêche qu’au départ, au moment de cette séparation, il est dans une violente douleur, la tradition nous dit qu’il chante et qu’il danse, qu’il écoute de la musique pendant des jours et des jours et qu’il dit des poèmes comme si ces poèmes pouvaient transformer l’absence en présence. Donc, il y a ce poème, très célèbre, dans lequel Rûmî qui a encore une fois une foi profonde dans l’immortalité de l’âme et dans la présence de son maître partout et toujours en lui, eh bien fait ce travail de deuil en s’interrogeant, en interrogeant la nature sur l’absence de l’être aimé, car son maître a été véritablement son être aimé.

(manque deux mots) parmi nous la lumière
Mais où est-il allé, sans nous ? Où ?
Telle une feuille tremble mon cœur tout les jours
Mais où est-il allé dans la nuit ? Où ?
Va au jardin, demande au jardinier
Où est passé le gracile rameau ? Où ?
Va sur la terrasse et demande au gardien
Où est passé ce roi sans pareil ? Où ?
Tel un possédé j’erre dans le désert recherchant la gazelle
Mais où est-elle ? Où ?
J’ai tant pleuré que mes yeux sont deux fleuves dans cet océan.
Où est la perle ? Où ?
Toute la nuit à la Lune, à Vénus, je demande
Où est ma Lune la-haut ? Où ?
S’il est à nous, comment serait-il avec d’autres ?
S’il n’est pas là, où est-il là-bas ? Où ?
Si cœur et âme à Dieu il s’est uni
Si de cette terre il n’est plus
Mais où est-il ? Où ?
Soleil de Tabrîzî, tu m’as dit que le soleil ne se cache pas.
Mais alors dis-moi, où es-tu allé ? Où ?

Frédéric Lenoir : Merci Leili, pour cette lecture si belle de ce texte magnifique de Rûmî, qu’est-ce que cela vous inspire Christophe Fauré ?

Christophe Fauré : C’est vraiment, en des termes magnifiques, la recherche. C’est la deuxième étape où l’on recherche l’autre dans le monde pour se rendre compte au bout du compte qu’il n’est plus dans le monde, et qu’après, vous l’avez évoqué tout à l’heure, il s’est rendu compte que son soleil était à l’intérieur, mais ça, c’est les étapes d’après. Et cette recherche, comme je le disais tout à l’heure, toutes les photos que l’on va mettre partout, qu’on garde sur soi, les pulls que l’on va porter, les vêtements qu’on va garder, les eaux de toilette que l’on va mettre pour garder le lien extérieur parce qu’on croit qu’il n’y a que là que la personne aimée existe alors que le chemin de deuil va nous mener à la construction de liens intérieurs, intimes, profonds, et là on ne perdra plus jamais la personne que l’on aime.

Leili Anvar : Oui d’ailleurs en beaucoup de vers il le dira. Il dira sans cesse : « Je suis la Lune dans laquelle désormais il se reflétera. Et si tu me regardes, tu le verras ». Donc, il y a une fusion des essences qui se fait après le travail de deuil.

Christophe Fauré : C’est là où l’on voit que l’art, vous l’avez dit, aide. Vous me demandiez qu’est-ce qui aide ? J’invite souvent à se connecter à ce qui est beau. Beau, ce n’est pas simplement marcher dans la nature, au bord de la mer, dans la montagne, mais juste avoir ce temps de solitude et ce beau les connectent à eux. Et ce n’est que dans la connexion à soi, dans cette fameuse solitude intérieure, solitude fondamentale de l’être, qu’un apaisement peut venir. On est tellement happé par l’extérieur, tellement convaincu qu’on est creux, qu’on est vide, qu’on a rien en soi pour se reconstruire, qu’on cherche désespérément à l’extérieur, et là on vit mal parce que ce n’est pas le bon chemin.

[…]

Frédéric Lenoir : Nous allons passer à l’agenda culturel, Christophe Fauré, vous vouliez nous parler, je crois d’un ou deux films.

Christophe Fauré : Deux films très récents, diffusés au Festival de Cannes. Et là, je voudrais pointer que notre société génère de plus en plus de films autour de la peur du deuil, comme si on était en train, de façon très saine à mon sens, de réintégrer les choses. On n’a qu’à voir « Six Feet Under », la fameuse série américaine ou plein de films comme ça, un film japonais dont j’ai oublié le nom, qui parlait vraiment de processus de deuil dans une famille japonaise autour de silences et de non-dits. Et là, il y a deux films, la Palme d’or du festival de Cannes, un homme qui est en fin de vie, malade de son rein, il y a une dimension un peu fantastique là-dedans, je n’ai pas vu le film, alors que sa fin approche ses vies antérieurs lui apparaissent. Le film s’appelle : « Uncle Boonmee who can recall his past lives », et le nom du réalisateur est imprononçable, Apichatpong Weerasethakul. La Palme d’or paraît-il.

Frédéric Lenoir : Un film surprenant parce qu’effectivement il a déstabilisé tout à fait les pronostics mais il est en lien avec ce qu’on vient de dire.

Christophe Fauré : Le deuxième justement était le film de clôture du festival de Cannes, cette année, c’est : « The Tree » (L’Arbre), avec Charlotte Gainsbourg, de Julie Bertuccelli. C’est là aussi, en Australie, un couple avec quatre enfants, qui vivent une vie paisible dans cette grande et belle nature et le père, Peter, décède brutalement, et il y a notamment le processus de deuil de reconstruction de cette famille et du deuil de cette petite fille. J’ai choisi de vous en parler parce que j’ai vraiment, oui une tendresse, le mot est vrai, particulière pour les parents qui cheminent après la perte de leur enfant. Cela demande tellement de courage, il y a tellement de souffrance qui est là, il y a tellement de ressources à mobiliser en eux que tout ce qui peut-être des livres ou des films qui s’inscrivent dans ce vaste courant d’humanité où d’autres parents sont passés avant eux et ont restaurés leurs vies avec leur enfant à l’intérieur d’eux… ça me semble être extrêmement sain qu’on se réapproprie ces choses-là.

Frédéric Lenoir : Je crois que vous vouliez aussi nous parler de l’anniversaire...

Christophe Fauré : J’ai l’honneur, entre guillemets, d’être le parrain de la fondation PFG, qui fêtera son premier anniversaire le 10 juin…

Frédéric Lenoir : PFG, c’est les Pompes funèbres générales, il faut le rappeler.

Christophe Fauré : C’est différent de l’entreprise mais il y a une fondation, sous l’égide de la Fondation de France, qui soutient les associations d’accompagnement de fin de vie et du deuil, comme Jalmav, qui font un travail remarquable, à travers la France, d’accompagnement des personnes via des bénévoles, mais également la fédération « Vivre son deuil », en France, en Suisse, en Belgique, « Naître et Vivre » pour un deuil périnatal, etc. les associations ont besoin d’être aidées, cette fondation apporte son soutien à tous les projets qui peuvent aller dans le sens de l’ouverture de notre société à quelque chose qui a besoin d’être largement pacifier, à savoir la fin de vie. Le deuil, on peut en parler avec douceur, avec lucidité, avec honnêteté et faire l’économie de pas mal de souffrances je crois.

Frédéric Lenoir : [diverses annonces de fin d’émission



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