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"Une histoire d’Ulysse", par Jean-Pierre Vernant

La Grèce, par Jean-Pierre Vernant, « Une histoire d’Ulysse », enregistrée à titre exceptionnel à l’occasion de la séance inaugurale des petites conférences, « Lumière pour enfants », au centre national dramatique de Montreuil le 12 mai 2001.

Comme toutes les transcriptions, faites par Taos Aït Si Slimane, l’oralité est volontairement respectée. Merci à tous ceux qui me signaleront les imperfections de ce travail artisanal, initialement publié sur mon blog "Tinhinane", le dimanche 28 janvier 2007 à 19 h 09.

Ulysse ? Qui c’est ? Qu’est-ce que c’est ce bonhomme ? C’est un de ces personnages qui du fond des temps est venu jusqu’aujourd’hui parce qu’il est ce qu’on peut appeler un héros de la Grèce ancienne, un des personnages clef. Imaginez-vous que plus tard, 3 ou 4 siècles après, au Ve siècle avant Jésus-Christ, à Athènes, tous les petits enfants qui allaient à l’école apprenaient par cœur les histoires d’Ulysse. Cela faisait parti des évidences. Ils connaissaient Ulysse comme s’il avait été leur copain. Ce personnage, à côté d’un autre, qui s’appelle Achille,, -Achille au pied léger-, Achille, c’est le guerrier, un type qui va mourir tout jeune parce qu’il n’a qu’une idée, c’est d’affronter en combat singulier, sur le champ de bataille, à Troie, où les Grecs sont venus faire une expédition pour prendre la ville de Troie. Lui, Achille, il a choisi, ce que les Grecs appelaient la belle mort. Il a choisi de mourir encore tout jeune, dans la fleur de son âge, dans son maximum de vaillance et d’énergie, avec l’idée qu’en mourant ainsi au combat et en prouvant chaque jour, dans l’affrontement avec un autre grand guerrier, qu’il était le meilleur, on ne faisait pas mieux comme héroïsme, comme courage, comme habilité, aussi, au combat, à la guerre, il s’assurait une gloire immortelle, ça ne finirait jamais. Donc, la virilité, le courage, l’héroïsme.

Ulysse, c’est une autre paire de manche. Il a ça, aussi. C’est aussi un bon guerrier, hein ! Avec le casque, le plumet, la cuirasse, le bouclier, le javelot et le glaive. Mais il est surtout, Ulysse, un malin. C’est un type incroyablement rusé. Il possède une qualité, qui s’appelle en grec la métis, l’astuce. Cette astuce, lui permet de sortir d’affaires dans la situation où l’on peut penser qu’il est foutu. Il a tout contre lui, il se heurte à bien plus fort que lui et il trouve le moyen, en malin, en rusé, en menteur, en fourbe, en dissimulant sa pensée, de trouver des astuces pour finalement l’emporter.

Alors, cet Ulysse, à Troie, a déjà montré qu’il était un très bon guerrier mais - il se trouve que, moi, ça me le rend plutôt sympathique - il n’avait pas tellement envie de partir à la guerre. Tous les Grecs se rassemblaient, - c’est grand la Grèce continentale, c’est un grand pays - quand on veut faire cette expédition contre Troie, on bat le rappel de tous les guerriers. Et par conséquent on dit : il nous faut Ulysse. Et on envoie un vieux bonhomme, Nestor, aussi, personnage héroïque mais vieux, sage, qui sait bien parler, pour convaincre Ulysse de se joindre à l’expédition.

Il fait donc la guerre de Troie, vous savez, ça dure longtemps, dix ans de guerre, dix ans de siège, finalement Troie est prise. Ils ne se contentent pas de prendre la ville, de gagner, parce que quand les hommes font la guerre ils sont souvent devenus fous, ils sont méchants. Non seulement ils tuent tous les hommes mais ils tuent même des enfants, ils tuent des femmes. Ils se conduisent d’une façon honteuse. Il y a des temples où en principe on ne doit pas rentrer, ils entrent, arrachent les femmes et les enfants qui sont là et ils emmènent comme esclaves. Bref, ils montrent que même les hommes, les peuples qui sont civilisés qui à bien des égards sont respectables, peuvent perdre la tête quand la haine les habite et quand la guerre sévit. Et, nous-mêmes, nous savons ça puisque nous-mêmes, les Français, il nous est arrivé, dans certaines guerres, comme dernièrement, dans la Guerre d’Algérie, de nous comporter de façon scandaleuse que le Dieux Grecs auraient condamnée, comme ils ont condamné les Grecs.

Donc, quand les Grecs repartent en bateau, ils ont la conscience lourde et les Dieux décident de les punir. Toute leur flotte se disperse. La plupart meurent. Et, Ulysse, lui, qui n’a pas été particulièrement affreux, dans cette conquête de Troie, qui ne s’est pas illustré par sa cruauté, par la torture qu’il aurait infligée à ses ennemis, par le fait qu’il aurait tué des femmes et des enfants et pas seulement les guerriers pour sauver sa vie, Ulysse est là, avec sa flottille, il est le roi d’une petite île, que certains d’entre vous qui iront en Grèce connaissent, qui s’appelle Ithaque. Il part avec 12 navires. Bien entendu, la navigation à cette époque n’était pas facile. Les bateaux n’aiment pas aller en pleine mer et n’ont pas vraiment un gouvernail. On gouverne avec une rame à l’arrière, on fait comme on peut, on bricole son retour. Comme il est naturel, de temps en temps, il essuie des tempêtes, il descend sur les côtes de Thraces pour essayer de se ravitailler. Là, ils sont attaqués par les habitants du pays, ils perdent beaucoup de bateaux et d’hommes. Ils repartent et arrivent finalement au bout de la Grèce, à ce qu’on appelle le cap Mallet. Ce ne sont plus les eaux de Grèce, c’est une mer plus vaste. Et quand ils passent le Cap Mallet, Ulysse dit : ça y est ! L’affaire est dans le sac. Il voit presque au loin les côtes de sa patrie et il pense que c’est réglé. Pas du tout.

À peine a-t-il passé le cap Mallet que tout d’un coup, les Dieux, sans doute, déclenchent orages, ouragans, des espèces de lames épouvantables et pendant 9 jours de suite ce navire est entraîné où ? Et bien, écoutez, dans une espèce de monde, qui n’est plus le monde des hommes. Non seulement qu’il n’est plus le monde des Grecs mais il n’est plus un monde humain. Pourquoi ? Parce que, pour les Grecs même s’ils sont ennemis, mêmes s’ils se battent, il y a des règles. Les hommes, nous, qu’est-ce qu’on est pour les Grecs ? On est des hommes mangeurs de pain, buveur de vin. Ça veut dire qu’on est des agriculteurs. Il y a des champs. Il y a des charrues. On cultive. Il y a des céréales et on mange du pain. Et, aussi, il y a des vignes qui sont cultivées. Ça n’est pas la terre sauvage. C’est la terre cultivée. Première chose, manger le pain, boire le vin comme les hommes. Et, deuxièmement, les hommes reconnaissent les Dieux. Ils savent que tout n’est pas permis. Ils savent qu’il y a au-dessus d’eux des puissances qui les regardent, qui les observent, qui les jugent. Par conséquent c’est à eux de décider de ce qu’il faut faire ou ne pas faire, il ne faut pas faire n’importe quoi. Et en particulier, il y a un point sur lequel tous les Grecs, tous les Troyens, tous les gens d’Asie Mineure, tous les gens de la Grèce continentale, de la Mer Noire sont d’accord, c’est ce qu’on appelle l’hospitalité. Quand on est chez soi et qu’on voit arriver quelqu’un qu’on ne connaît pas, un étranger, quelqu’un d’autre et qu’il vient vous demander appui, vous supplier de l’accueillir, alors, la règle c’est que toujours on l’accueille. Si on ne l’accueille pas, Zeus, le plus grand Dieu, le Zeus des étrangers, le Zeus de l’hospitalité, Zeus Xénios chez les Grecs est scandalisé. Et, à partir du moment où ils ne sont plus dans ces eaux grecques, Ulysse et son bateau vont être dans un monde de fantasmagorie où il n’y a plus d’hommes à proprement dit. Il n’y a plus de mangeurs de pain, de buveur de vin et il n’y a plus de gens qui respectent l’hospitalité. Ou bien on a faire à des espèces de Dieux, Immortels bienheureux, parce que les hommes sont mortels. On nait, on est un petit garçon ou une petite fille. On grandit, on est un adolescent, on devient un adulte et puis on commence à ramollir. On devient vieillard plus ou moins gâteux, affaibli, sans force, qui perd la tête. Ça, c’est la destinée des hommes. On monte puis à un moment donné on redescend. Tandis que les Dieux, on les appelle les Immortels bienheureux. Eux, ils ne sont pas dans le temps, ils n’ont pas à naître. Ils n’ont pas non plus à mourir, ni à devenir plus grands. Ils sont ce qu’ils sont. Ils sont là et ils ne bougent plus. Et bien entendu les hommes se disent : ceux-là, quand même ! Moi, j’arrive puis je m’en irai. Je passe. Je suis simplement ce que les Grecs appellent un éphémère comme les feuilles sur les arbres, qui tombent et d’autres viennent les remplacer. Tandis qu’eux, c’est du solide, c’est du costaud. Il ne faut pas rigoler avec eux. Eh bien, dans cette espèce de monde où Ulysse est projeté, avec ses navires, c’est un monde où il y aura des gens de ce type, des Déesses Immortelles, dont je dirai un mot, et les autres c’est quoi ? Eh bien, c’est des gens qui ne sont pas franchement des hommes. Donc, lui, Ulysse, au fond, peut être, pour expier le fait qu’ils n’ont pas su garder la mesure pendant cette guerre, qu’ils n’ont pas su se sentir proches de ceux-là mêmes qu’ils combattaient, qui étaient des ennemis mais qui étaient aussi des humains, des frères, il va payer. Il est envoyé dans un monde qui est les frontières de la nuit. Un monde où les puissances nocturnes, aux yeux des Grecs, tout ce qui s’appesantit sur vous sont maîtresses. Et comment est-ce que ça se passe ?

Au bout de 9 jours de tempêtes il ne sait plus où il est. Avec ses navires, il aborde sur une côte qu’il ne connaît pas. Où est-ce qu’il est ? Il n’en sait rien. Il envoie trois marins, pour se livrer à un travail d’exploration : allez voir où on est, qui habite là, si c’est des gens prêts à nous tuer ou si c’est si au contraire des gens qui vont nous ravitailler et nous aider. Et, le pays où ils sont s’appelle le pays des Lotophages. Ce n’est pas des mangeurs de pain, ce sont des mangeurs de lotus. Le lotus est une plante magique d’une certaine façon. Une plante qui dès que vous l’avez mangée vous fait tout oublier. Vous ne vous souvenez plus de rien, ni de qui vous êtes ni des raisons pourquoi vous êtes là. Si vous voulez, ce monde où il aborde, est un monde qui est placé sous le signe de l’oubli. Les trois gaillards arrivent là, les Lotophages les reçoivent très gentiment : mais venez donc, vous allez bien boire un coup,… Et ils mangent le lotis. Et, à peine le lotis mangé, Pouf ! Ils ne se souviennent plus de rien. Et, ils n’ont plus aucune envie de rentrer chez eux. Et quand ils retrouvent Ulysse, il leur dit : qu’est-ce que vous avez vu ? Lotus, lotus. Et ben, quoi lotus, lotus ? Lotus, lotus. Ils ne se souviennent plus de rien. Ulysse dit : bon, on rembarque. Non, non, on reste là. Ils n’ont plus d’idée. Ils n’ont plus de passé, ils n’ont plus d’avenir. Ils n’ont plus d’identité. Une seule idée, on ne bouge plus. On se met derrière quelque part et on reste là. Ulysse les prend par la peau du cou, Paf ! Il les refout dans le navire et en avant, ils repartent.

Ils arrivent dès le lendemain soir, c’est la nuit et c’est une nuit noire, pas le moindre rayon de soleil mais pas de pluie non plus, pas de vent. Les types ont quitté les rames. Ils sont sur le bateau. Ils sont là, ils se demandent ce qui se passe et le bateau avance tout seul. C’est la houle, le bateau avance tout seul et ils arrivent sur une île qu’ils n’avaient même pas vue. Tout d’un coup, le bateau fait un certain bruit, leurs bateaux, ils sont plus plusieurs, ça racle, et ils s’aperçoivent que le bateau est arrivé sur une grève, sur le sable. Bon, ils descendent de là. J’ai dit tout à l’heure que c’étaient les portes de l’oubli et maintenant c’est comme si les portes de la nuit, d’un monde nocturne s’ouvraient devant eux. Et où ils ont été poussés tous seuls sans rien voir, sans rien comprendre, magiquement. Ils descendent. Ils sont sur un petit îlot, où rien ne pousse, aucune culture, pas de vigne, pas de céréales, des bois et des chèvres sauvages. Ils en tuent quelques unes pour manger.

Le lendemain matin, quand le soleil se lève, ils aperçoivent une île plus grande, un peu plus loin, très escarpée, avec, en haut, des grottes immenses, tout à fait en haut, et des petits chemins qui grimpent jusqu’à la grotte. C’est la demeure de ce qu’on appelle les Cyclopes. Qu’est-ce que les Cyclopes ? Les Cyclopes, est une population qui ne connaît pas la navigation. Ils n’ont pas de bateaux, ils n’ont pas de rames, il n’y a pas de port. Ulysse dit : non d’une pipe si on était là, on pourrait faire un très beau port, on pourrait faire du commerce. Pas d’agriculture, rien et ils habitent tous isolés. Il n’y a pas de société. Il n’y a pas d’État. Il n’y a pas de nation. Chaque Cyclope habite dans sa famille, à part, dans sa grotte, fermé sur lui-même. Et, ces Cyclopes ne sont pas Immortels mais ils sont quand même plus proches des Dieux que les hommes. Ils vivent plus longtemps et, surtout, ils ne se soucient pas des Dieux. Vous allez voir. Les marins, quand ils comprennent qu’ils ont affaire à ce genre de personnages, disent : Ulysse on met les bouts, on ne va pas aller plus loin. Mais Ulysse est un type intelligent, malin et qui a l’esprit curieux. Il dit : ah ! Non, non, moi, je ne vais pas rater cette occasion, je voudrais bien le voir de près ce Cyclope. Il prend avec lui 12 gaillards. D’abord il plante son bateau dans un endroit d’où l’on ne peut pas le voir du haut, à l’abri. Puis ils montent, par le petit chemin, et arrivent à une immense grotte. Et devant la grotte il y a une sorte de parc, pour les animaux, fermé par un mur avec porte. Et dans la grotte qu’est-ce qu’il y a ? Il y a du fromage, il y a du lait, il y a des clefs. Ce sont des pasteurs, ces Cyclopes. Ils ont des troupeaux. Ils ne mangent pas de pain, ne boivent pas de vin, bien entendu, mais boivent du lait. Ils mangent du fromage et de temps en temps une des bêtes du troupeau. Alors, dès qu’ils sont là, les compagnons d’Ulysse, les douze marins, lui disent : on prend des fromages, on prend quelques agneaux et on s’en va. Non, dit Ulysse, très têtu. On reste, on va voir. Ils se plantent dans la grotte. Dans cette grotte qui est immense, ils sont comme de petites puces, comme rien du tout, de la crotte de bique. Et, arrive le Cyclope, énorme, une montagne lui-même avec un seul œil au milieu du front, pas deux yeux comme vous et moi. Il est là, il fait rentrer ses troupeaux, il traie ses brebis, il donne à manger aux agneaux. Il ne voit même pas les Grecs parce qu’ils sont tous petits, ils ont été se planquer au fond de la grotte, ils ont terriblement peur devant ce colosse. À un moment donné, le Cyclope, jette un coup d’œil et voit ces gaillards-là. Il leur dit : Qui êtes-vous ? Naturellement, Ulysse lui raconte des blagues. Il lui dit : on est des Grecs, on était à la guerre de Troie. Et votre bateau ? Mon bateau ? On n’en a plus dit Ulysse. Il a été cassé par la tempête. Nous venons ici en te suppliant, nous invoquons le Zeus et te supplions pour que tu nous accordes l’hospitalité. Je vais vous la donner, lui dit le Cyclope. Je vais vous donner une hospitalité dans ma bedaine, dans mon ventre. Il en attrape deux par les pieds, paf, il leur casse la tête sur le plancher, et youp, youp, il avale les deux gaillards. Alors, vous voyez, les Grecs commencent à trouver que la curiosité d’Ulysse ce n’est pas tout à fait ce qu’il aurait fallu. Et, Ulysse se dit : Non d’une pipe ! J’aurais mieux fait de filer, comment est-ce que je vais me tirer de là ? Finalement, il a une l’idée, il avait apporté avec lui, avant d’aller dans la grotte, une outre plein d’un vin qui lui avait été donnée, dans les conditions peu importe, un vin absolument formidable. Ces vins grecs, à cette époque, qu’on ne pouvait pas boire purs, ils sont trop forts en alcool, et celui-là, même pur, même sans eau, il a un goût fantastique. C’est un prêtre d’Apollon qui lui avait donné comme un cadeau formidable. Le Cyclope les rudoie tous, il en a mangé deux le matin, il en remange deux le soir, la fin de la journée qu’est-ce qu’il fait ? Il y a une porte de la grotte, pas une porte, une ouverture. Il prend une sorte de rocher, immense, dont le poète nous dit que même quatre chars avec chacun deux chevaux qui tireraient n’arriveraient pas à la faire bouger, lui, il emmène ça comme une plume et il ferme l’entrée. Les Grecs sont coincés la nuit là-dedans. Alors commence un petit débat entre Ulysse et le Cyclope. Le Cyclope lui dit : bon, alors tu n’as plus de bateau ? Comment tu t’appelles ? Mon nom, le nom que me donne mon père et mes compagnons, c’est personne, Outis. Alors, là, il y a un jeu de mots. Il est malin. Pourquoi ? Parce que la qualité principale d’Ulysse, c’est la ruse, qui se dit la métis. Métis veut dire aussi personne. Il y a deux termes pour dire personne, outis, ça veut dire c’est rien, et puis il y a métis qui veut dire personne mais qui veut dire aussi très malin. Il lui dit, je suis personne. Ah ! Bon, il lui dit : si tu me donnes un peu de ce vin, je te ferai, moi aussi, un cadeau. Ulysse lui donne du vin. Il boit ça, trouve que c’est merveilleux. Il n’en revient pas, une rasade, deux rasades, trois rasades et il dit à Ulysse, tu m’as fait un cadeau, moi aussi. Qu’est-ce que c’est ? Demande Ulysse, espérant que c’est la liberté. Eh bien, voilà, parmi les douze de tes compagnons, je te mangerai le dernier, toi. Et voilà, le brave Cyclope, brave, si je peux dire, qui s’endort, après avoir roté, parce qu’il a mangé tous ces festins cannibales et tout le lait caillé. Il s’endort pesamment. Et alors Ulysse, prend une espèce d’énorme tronc d’olivier qui était là, il l’équarrit un peu, sous la cendre il le fait rougir un peu et pendant la nuit, avec quatre de ses compagnons, ils attrapent cette espèce de mât, ils se mettent au-dessus du Cyclope endormi et dans son œil unique, qui dort, qui est fermé, ils mettent le pieu, ils le tournent comme on le ferait avec un vriller. Naturellement, le Cyclope se réveille et pousse des hurlements de douleur et de fureur mais que faire ? Il est aveugle. Il ne voit plus rien. Il ne voit plus rien mais les Grecs ne sont pas sortis parce que la porte est fermée. Le Cyclope, on est en pleine nuit, pousse des hurlements affreux et appelle ses compagnons Cyclopes, au secours ! Au secours, au secours. Les Cyclopes, qui sont sur les hauteurs un peu plus loin, entendent ça et viennent voir. Ils lui disent : Oh ! -il s’appelle Polyphème, le cyclope. Polyphème parle beaucoup, il est bien connu- Polyphème, qu’est-ce que tu as ? Oh, on me tue, c’est terrible. Qui t’a fait ça ? Personne. Qui tu dis ? Personne. Ben, alors andouille si personne ne t’a fait ça qu’est-ce que tu nous embêtes ? On n’y peut rien. Ils s’en vont. Ulysse, ainsi, en devenant personne, s’est tiré d’affaire avec habilité. Ce n’est pas fini parce qu’il faut qu’ils sortent. Comme il y a des claies avec de l’osier, il prend trois moutons qu’il met côte à côte et il place, - le Cyclope a déjà avalé, lui, six hommes - les six hommes qui restent sous les moutons et il les lie sous le ventre des moutons avec l’osier. Parce que le matin, bien entendu, les moutons commencent à bêler, bée, bée, ils ont faim, ils veulent aller dehors et surtout, les chèvres ont les mamelles pleines. Il faut donc ouvrir. Qu’est-ce que fait le Cyclope ? Il enlève la pierre et il s’assied juste sur le passage pour empêcher les Grecs de passer. Bien entendu, il n’empêche pas les bêtes de passer. Par trois, elles passent de front et qu’est-ce qu’il fait lui, aveugle, il tâte le dos des moutons pour voir qu’il y a personne dessus mais il ne pense pas que dessous, ligotés dans la laine, avec de l’osier qui est dissimulé dans la toison, il y a les Grecs. Et puis il reste Ulysse. Il prend le bélier de ce troupeau, qui est une bête énorme pour lequel Polyphème a une grande affection. Et, quand les autres sont sortis, sont déjà dehors, lui, Ulysse, il se place avec les mains et les pieds dans la laine du bélier et quand le bélier avance il se tient par la force des bras sous son ventre. Et Polyphème voit passer son bélier et lui dit : tient ! Comment ça se fait que tu es le dernier aujourd’hui, d’habitude tu marches devant ? Mais il ne voit pas non plus Ulysse. Et dès que les béliers sont passés il referme la porte et sort à son tour. Pendant ce temps-là, les Grecs, libérés par Ulysse de ce qui les maintenait dans les moutons, se débinent, dégringolent les chemins, arrivent aux bateaux et Ulysse dit : Allez, hop ! En avant, on part. Et, les voilà qu’ils se mettent à la rame et ils partent.

Mais Ulysse est malin mais il est quand même un peu vaniteux. Il ne résiste pas au plaisir, une fois qu’il est déjà un peu à distance des rochers où se trouve Polyphème de lui dire : Hé ! Polyphème. L’autre entend cette voix, aussitôt il prend une espèce d’énorme rocher et chuck, il balance le rocher en direction de la voix puisqu’il ne voit rien. Le rocher va tomber juste devant le bateau, c’est une énorme roche et le remous fait que, malgré les rameurs, ça ramène un peu le bateau au plus près du rivage. Et Ulysse continue : Hé ! Polyphème, si on te demande, qui t’a aveuglé, par la ruse, dit leurs que c’est Ulysse, le fils de Laërte, le roi d’Ithaque, le vainqueur de Troie, moi, dont la gloire monte jusqu’au ciel. Bref, il donne son vrai nom.

Et alors, le Polyphème qui était le fils d’un Dieu, parce que ces Cyclopes étaient très proches des Dieux, ils faisaient commerce avec eux, il s’adresse à son père Poséidon, qui est le Dieu de la mer, avec son trident. C’est lui qui fait les tempêtes, c’est lui qui fait les tremblements de terre, de temps en temps, avec son trident, plaf ! Il donne un bon coup sous un archipel et la terre commence à remuer, surtout en Grèce. Il lui dit : Hé ! Poséidon, je t’implore, je lance une imprécation contre cet homme qui m’a aveuglé, qui m’a mis dans la nuit, qui fait que maintenant je suis dans l’obscurité, il s’appelle Ulysse, châtie-le. Et alors, en effet, Poséidon, va poursuivre Ulysse de sa vindicte.

Pendant ce temps-là, le bateau file, et alors il va y avoir une série de malheurs qui vont arriver à ce pauvre Ulysse. À peine a-t-il quitté ça qu’il arrive dans une île, qui est une île bizarre dans ce monde de nulle part où il est flanqué, où il fait l’expérience de quoi ? De ce qui peut arriver de pire aux hommes, des frontières de l’humain. Il fait l’expérience de ce qui peut arriver à un homme qui, comme lui, est en train de ne plus devenir personne. Il va devenir personne. Il sera plus rien. Il ne sera plus Ulysse, personne ne saura où il a été. Il aura disparu. Ses parents, son fils, sa femme, ses amis, diront : il n’y a plus d’Ulysse. On ne pourra plus citer son nom. Il est happé par la nuit. Et, il arrive, là, dans cette île, une drôle d’île, une île flottante. C’est-à-dire qu’elle n’est pas ancrée dans le sol. Elle bouge comme ça un peu. C’est une île qui est entourée par une énorme muraille de bronze très haute, et, aussi, il y a des rochers. Et puis, au milieu de l’île il y a un petit endroit plat où se trouve le roi de l’île, qui s’appelle Éole. Il vit là depuis toujours, sans aucun commerce avec personne. Il ne voit aucun être humain, ni un Dieu non plus. Il a six garçons et six filles. Comme ils ne voient personne, les six garçons épousent les six filles et ils se reproduisent comme ça. Ils vivent dans cette île flottante, entourés par cette muraille, isolés du monde entier. Alors, ils s’emmerdent sérieusement, ils voudraient bien savoir ce qui se passe. Quand Ulysse arrive là, il les reçoit très bien. Pendant un mois, Ulysse, et ses marins, va rester chez cet Éole. Parce qu’Éole dit : raconte-moi ce qui se passe dans le monde. C’est comme la gazette, c’est comme les journaux, la télévision de l’époque. Ulysse raconte tout. Tout ce qui s’est passé durant les vingt dernières années, à Troie, ailleurs, Achille, Hector, Priam. C’est la gazette. Éole, ses enfants et petits-enfants écoutent ça bouche bée. Ils sont très contents et les nourrissent très bien. Et puis, pour montrer qu’ils sont bienfaiteurs qu’ils reçoivent très bien, ils lui disent on va te ramener chez toi. Pourquoi ? Parce que, sur la mer il n’y a pas de route. Les routes, les hommes les construisent. Et, quelquefois, quand les hommes ne construisent pas les routes ce sont des pistes. A force de marcher, à travers les champs, ou à travers la brousse ça crée un chemin. Mais sur la mer, il n’y a pas de chemin. Les bateaux passent, il y a un léger sillage qui s’estompe et après rien, c’est toujours la même surface. Les chemins de la mer, ce sont les vents. Les vents qui, suivant les cas, soufflent d’un Nord vers le Sud ou Sud vers le Nord, ou de l’Est vers l’Ouest et inversement. Les directions de la mer, ce sont les vents. Et, Éole est comme le chef de gares de vents. C’est là, il tient tous les vents, c’est lui qui les lance comme une gare de triage qui déciderait que tel train va partir à tel endroit ou tel autre à tel autre. Dans cette espèce d’île flottante, il dirige la navigation par les vents. Et, alors il dit à Ulysse : c’est tout simple, je vais te donner une outre magique. Dans cette outre, je vais mettre les semences, les points de départ de tous les vents qui existent dans le monde et je vais fermer ça avec un fil d’argent. Tu n’auras pas à l’ouvrir. Tu vas prendre tes bateaux, tes nautoniers et je vais, moi, laisser seul un zéphire qui va te ramener droit sur Ithaque. Rien d’autre à faire que de mettre la voile et d’attendre. Un ange !

Alors, voilà, on fait ça. Mais il a dit ça à Ulysse mais les hommes de l’équipage d’Ulysse se disent qu’est-ce que c’est que cette outre qu’il a offert il doit y avoir dedans de l’or, de l’argent, des choses très précieuses. Et quand le bateau file vers Ithaque et que déjà, Ulysse voit au loin les montagnes comme une sorte de bouclier posé sur la mer, il est chez lui, il s’endort. Lui aussi ses yeux se ferment. Lui, aussi, la nuit du sommeil l’enveloppe. Et alors, les marins, disent : on va juste ouvrir pour voir ce qu’il y a là-dedans. Ils défont le fil, il ouvre l’outre et alors, naturellement, les vents pouf ! Sortent de là-dedans et le bateau retourne chez Éole qui cette fois leur dit : Ah ! Non, ça suffit d’une fois. Il les fout dehors.

Et alors, beaucoup d’autres histoires vont arrivées à ce pauvre Ulysse, dont je vais vous faire grâce car je ne veux pas vous tuer. Et alors, une au moins, sortant de là, ils arrivent dans une île qui est l’île de Lestrygons. Il y a un très beau port. Ça a l’air civilisé. Alors, tous les marins d’Ulysse, les douze bateaux se mettent là, les uns à côté des autres, comme vous voyez dans les rades quand vous allez à la mer. Tous les grands voiliers, longs, un peu en arc-en-ciel, sont le long. Mais Ulysse, lui se méfie. Et il dit, moi, mon bateau, je ne le mets pas là. Et, il va planquer son bateau à la pointe d’un cap. Il envoie des gens, trois encore, pour voir un peu qui s’est ces Lestrygons. Il voit qu’il y a des maisons, il se dit, c’est peut-être quand même des humains. Ces trois personnes rencontrent une jeune fille, à la fontaine, qui est en train de remplir son seau, qui leur dit, vous montez tout à fait là-haut, vous allez voir une place et là, vous verrez le roi. Ils montent, ils arrivent sur la place et ils voient une jeune fille, comme une tour, six fois grande comme eux. Belle fille, mais enfin, trop c’est trop, comme on dit. Alors, ils la regardent un peu d’en bas, et lui disent : ils sont tous comme toi ? Non, moi, je ne suis pas naine mais un peu petite. Allez donc voir mon père, c’est le roi du pays, allez-y il vous attend. Il vous a vu arriver il sera très content de vous voir. En effet, l’autre est très content, parce que comme le Cyclope, à peine ils sont arrivés, il en attrape deux et hop il les bouffe, cannibale, aussi. Ce monde de la nuit, ce monde de l’oubli, ce monde de nulle part, ce monde de cauchemars où est maintenant Ulysse et où quelquefois chacun de nous tombe quand il fait un cauchemar et ben c’est les cannibales. Alors, c’est une frousse épouvantable. Tous les Grecs descendent à coup de barre pour se mettre dans leurs bateaux. Mais là, quand ils sont dans leurs bateaux, les Lestrygons prennent des pierres qu’ils jettent sur les bateaux qui sont brisés, les Grecs tombent à l’eau. Et alors, tous les Lestrygons qui sont sortis, vous n’avez pas vu parce qu’on ne fait plus ça tellement comme ça, comme on pêchait les thons autrefois, on les rassemblait et quand ils étaient là, avec des pics on les prenait, ça saignait, on les sortait. Ils font pareil avec les Grecs. Ils pêchent les grecs comme des thons, pour les mettre de côté, les saler et avoir, le lendemain, de quoi manger un peu mieux. Tous, sauf naturellement Ulysse qui lui s’est méfié et par conséquent les pierres non pas coulés son bateau et il repart.

Mais il n’y a plus une flotte de douze navires, il n’y a plus que les compagnons d’Ulysse. Ils partent, ils ont beaucoup d’aventures très difficiles encore. Ils passent entre Charybde et Scylla et arrivent dans un endroit d’un autre genre. Ça ne va plus être des cannibales, ça ne va plus être des monstres. Ils trouvent encore une petite île où il n’y a pas encore d’agriculture, où il y a des bêtes, et ils envoient, dans cette petite île jolie, une avant-garde : douze marins pour essayer d’explorer le coin. Ces douze marins arrivent. C’est uniquement des bois, du roc, de la savane, tout à fait inculte. Puis ils voient une maison où il y a un jardin, une fumée qui monte. Ils se disent peut-être qu’on a un endroit pour être pas mal. Ils s’approchent et entendent une femme qui chante d’une voix très belle. Ils l’aperçoivent par une ouverture, elle est entrain de tisser, elle file et elle tisse. Elle est très belle. Une jeune femme. Ils sont très contents mais ils s’étonnent aussi parce qu’ils voient arriver vers eux, remuant la queue, des lions. Des ours, des sangliers, toutes sortes de bêtes sauvages qui au lieu des les attaquer se frottent contre leurs jambes, leurs lèchent les mains. Elles leurs donnent les plus grands signes d’affection. Ils se disent c’est bizarre ! Peut-être que dans ce monde, à l’envers, les bêtes sauvages sont gentilles, on va voir. Ils entrent, la personne qui est là, qui s’appelle Circé, qui est aussi un être Immortel, une magicienne, la fille du soleil, dès qu’elle les voit entrer elle dit : ah ! Mais entrez, asseyez-vous, vous ne voulez pas boire un petit quelque chose ? Si, volontiers, ce n’est pas de refus. Elle leur prépare un bouillon avec du lait, du miel, de la verdure, et dans cette nourriture, elle verse un filtre, une potion magique. A peine ont-ils bu ça, ils sont tous transformés en cochons. Alors, ils ne parlent plus, bien entendu, ils ont ( ?), ils ont quatre pattes, ils sont, des pieds à la tête, des cochons. Elle est très contente. Elle les prend et les met dans une réserve à cochons où elle leur envoie des glands. Ils sont devenus des cochons. Les autres Grecs qui les attendent s’étonnent de ne pas les voir revenir. Ulysse dit : écoutez, moi, je vais aller voir un peu ce qui se passe. Ses compagnons lui disent : mais non, il va t’arriver malheur, ne bouge pas. Mais Ulysse se souvient qu’il est quand même un homme héroïque. Il prend son glaive, son arc, sa javeline et il grimpe dans le maquis pour aller voir. Et, il rencontre, parce qu’il est un homme protégé des Dieux, un Dieu qui s’appelle Hermès qui est un Dieu très malin, comme lui, un Dieu à la métis qui lui dit : Hé ! Hé ! Ulysse ne te presse pas. Je te préviens, tes compagnons sont transformés en cochons si tu vas là-bas tu vas en devenir un toi-même. Qu’est-ce que je peux faire ? Attend. Et, il lui donne une herbe magique qui est un contre poison et il dit : écoute, tu avales ça, maintenant, et quand tu va arriver elle va te faire le même coup, elle va te faire asseoir, elle va te proposer une boisson et elle va attendre que tu sois transformé en cochon mais ça n’aura pas lieu. Là, tu prends ton glaive et tu lui dis : maintenant à nous deux, on va voir. Et c’est ce qui se passe. Ulysse arrive dans la maison, il frappe, Circé lui ouvre, elle le voie, il est superbe, c’est un homme, il n’a plus 25 ans, il y a déjà plus de dix ans, il a 35 ans maintenant. Elle le fait entrer, elle l’assoie sur un fauteuil, une espèce de trône avec des clous d’or et lui apporte sa boisson et elle attend. Rien, il est là, il a avalé et il la regarde. Alors, qu’est-ce qui se passe ? A ce moment là, il sort son épée. Elle lui dit : Ah ! Je sais, je savais, tu es Ulysse ? Oui. Je savais qu’avec toi ça n’irait pas. Viens nous allons dormir ensemble tu va être mon époux, mon amant. Mais Ulysse se méfie. Il se dit : dormir avec une magicienne de ce genre, va savoir ce qui va m’arriver, hein ! Il lui dit : écoute, oui, je veux bien dormir avec toi mais à deux conditions. D’abord tu vas me jurer - ce que les Grecs appellent le grand serment des Dieux, qui lie les Dieux, quand ils ont fait ce serment il n’y a rien à faire ils ne peuvent pas se délier - que tu ne me feras rien de mal. Non, je promets je ne te ferai rien de mal. Et, d’autre part, tu vas redonner forme humaine à mes compagnons. Alors, elle appelle les cochons, ils sont là, ils ont tout oublié, bien entendu ils ne sont plus des êtres humains. Et hop, un coup de sa baguette magique et ils redeviennent - et même à la suite de ce stage dans l’état de cochon, ils sont plus jeunes, plus beaux et meilleurs qu’avant -, des hommes. Voilà, si voulez la recette, vous pouvez essayer. Ils vont rester là, Ulysse et ses compagnons, pendant très longtemps, une année complète. Et au bout d’un an le désir de rentrer va les reprendre, Circé va leur expliquer comment faire. Il faut qu’ils aillent - il est jeté aux frontières du monde humain-là où s’ouvre la bouche d’Hadès, la bouche des enfers, le monde souterrain où sont tous les morts. Il doit faire là, une série de rituels et doit voir monter du fond de la terre, au-delà même du monde organisé. Pour les Grecs, le monde où nous sommes est ceinturé par un grand fleuve qui en marque les limites et qu’on appelle Océan, Okéanos. Le fleuve Océan qui tourne, ses eaux font tout le tour et quand on dépasse le fleuve Océan on est hors du monde et c’est là que s’ouvrent les bouches d’Hadès, dans un pays, celui des Cimmériens, où la nuit est continuelle, jamais le moindre rayon de soleil en aucune saison. C’est un pays de ténèbres, de noirceur et d’oubli.

Tous les morts montent. Il voit ces morts. Il est effrayé. C’est une masse indistincte, sans visage. Il voit ce que c’est le sort de chacun de nous une fois qu’on est mort. Il parle avec ces morts, avec certains. Et Tirésias, qui est un devin qui est le seul à avoir gardé, même chez les morts, une certaine pensée, parce que quand il était vivant il avait déjà don de double vue, c’est pour ça qu’il était devin, chez les morts il garde en quelque sorte un œil dans le monde de la lumière et il lui annonce ce qui va arriver. Il lui dit : Surtout, tu dois faire attention à une chose. Tu vas dans ton chemin trouver Charybde et Scylla, tu vas t’en sortir si tu fais ce que je te dis. Tu vas arriver dans ce qu’on appelle l’île du soleil. Dans l’île du soleil, le soleil met des troupeaux sacrés de vaches qui lui appartiennent. Alors, pas d’histoire, il ne faut pas y toucher. Si tu y touches, les pires malheurs vont s’abattre sur toi.

Ils arrivent à cette île, Trinacria, l’île du soleil. Ils n’ont rien à bouffer depuis je ne sais plus combien de temps. Comme dit le poète : la faim tord leur ventre. La faim, aussi, une espèce de puissance néfaste qui est liée au sommeil, à la mort, à la nuit, à l’oubli, à la terreur. Ils sont là, ils ont faim, ils ne peuvent pas repartir, ils croyaient juste faire une escale d’une nuit parce que dans la navigation grecque normalement le soir on ne navigue pas on emmène le bateau à terre, on couche à terre et on repart le lendemain parce qu’on y voit rien sinon. Ils pensent partir le lendemain et puis une tempête se lève. Pendant 15 jours, le vent souffle. Ils ne peuvent pas partir. Ils meurent de faim. Ils pêchent un peu. Ils essayent, ils ont épuisé toutes leurs réserves et de nouveau Ulysse commet une erreur. Il dit, je vais aller implorer les Dieux, il monte en haut de l’île et là, il s’endort. De nouveau, il se laisse aller au sommeil, à la nuit, à l’obscurité, à l’oubli. Pendant qu’il est là, pendant qu’il est endormi, ses compagnons se disent on ne va pas se laisser crever de faim avec ces belles vaches qui sont là. Ils décident, ils cernent ce troupeau, ils prennent les plus belles, ils les abattent et ils les mettent à cuire, à rôtir, à bouillir, etc. Ulysse se réveille et à peine s’était-il réveillé il sent, il voit cette fumée, il sent cette odeur de graisse cuite et il comprend. Il redescend comme un fou et leu dit : qu’est-ce que vous avez fait ? Les types l’écoutent, ils sont gavés, ils sont en train de manger, tant qu’ils peuvent, ils boivent, ils festoient, ils s’amusent, ils rigolent. Il leur dit : Mais vous êtes fous ? Ils mangent comme ça pendant 3 jours, le 4ème le vent tombe, ils repartent. Bien entendu, le soleil qui a vu ça, a décidé, il s’adresse à Poséidon et à Zeus et ils leur dit : Châtiez-les.

Le bateau part. Il n’y a plus qu’un seul bateau, ils sont une trentaine d’hommes, sur ce bateau, avec Ulysse. Une tempête éclate. La foudre s’abat. Le bateau est cassé. Tous les marins sont noyés. Et, Ulysse qui a pu, à un moment donné, s’accrocher à un morceau de bois où il y a un mat et qui est là agrippé, est le seul à ne pas mourir. Il voit ses compagnons comme une espèce de corneille qui flotte sur l’eau, ils sont tous morts. Et Ulysse a touché dans ce pays de nulle part, le fond de ce que peut supporter un être humain, la solitude complète. Il n’est plus personne. Il n’y a plus d’Ulysse. Il est en quelque sorte anéanti.

Alors, il nage, il est complètement épuisé et finalement il va arriver dans une île qui est une île de nulle part. Loin des Dieux, loin des hommes et où il y a juste une Déesse, avec pour la servir 4 Nymphes, c’est-à-dire 4 divinités des bois qui servent de servantes. Elle s’appelle Calypso. Calypso, comme le navire, dont vous avez entendu parler, qui fait les explorations sous-marines. Calypso, ça veut dire quoi en grec ? Ça veut dire, celle qui est cachée et celle qui cache. Il va rester là 5 ou 6 ans. Calypso qui est toute seule veut faire d’Ulysse son mari. Il a tout connu, il est seul, tous ses marins sont morts, plus personne n’est en liaison avec lui, il est devenu, il est personne. Et elle, elle est là, et elle n’a qu’une idée c’est que cette espèce de duo d’amour quasi conjugal, qui les unit l’un à l’autre, continue, continue indéfiniment. Mais lui, au bout d’un certain temps, les hommes il en a marre. Mais ce n’est pas tant les hommes, mais Ulysse. Parce qu’il est là mais il est coupé de tout ce qui faisait son identité, son île Ithaque, ses serviteurs, ses amis, son fils, son père, sa femme, Pénélope. Pénélope qui l’attend et qui, elle aussi, a beaucoup de difficultés et de malheurs. Parce qu’en l’absence du mari, tout le monde le croit mort, pire que mort, comme dit son fils. Il n’est pas seulement mort, il a disparu, il n’existe plus. On n’entend plus parler de lui, on ne peut plus le voir. Il a disparu comme si le monde s’était ouvert à un moment donné et qu’il a été happé par l’obscurité. Alors, il est là et il regrette, il voudrait redevenir Ulysse. Calypso le sent. Et, à ce moment là, elle lui offre de devenir un Dieu. De lui offrir, de le rendre Immortel et toujours jeune. Il ne connaîtra ni la mort, ni la vieillesse s’il reste avec elle, dans ce duo d’amour solitaire, isolé. Comment dirais-je, dans les crevasses du monde, en dehors de tout. Et lui, ne va pas l’accepter.

On nous dit qu’il n’a plus envie de dormir avec elle, qu’il pleure toutes les larmes de son corps, il se dessèche. Il ne désire plus s’unir à elle, il désire de mourir. Pourquoi ? Parce que ce qu’il veut, ce qu’il préfère, malgré tout, et ce que finalement il aura, c’est être fidèle à lui-même. Être cet Ulysse humain qui connaît le danger, la vieillesse mais qui est lié aux autres par mille liens, qui a une identité et que les poètes vont chanter comme le héros de patience d’endurance, de fidélité, comme le héros de la mémoire et de la fidélité à son soi. Et le duo ? Non. L’immortalité ? Qu’est-ce que ça ferait ? Ça voudrait dire qu’Ulysse aurait une immortalité anonyme, personne ne le saurait, ni son fils, ni sa femme, ni aucun homme, et je ne serais pas là entrain de parler de lui. Il n’y aurait plus d’Ulysse. Il n’y aurait plus d’Odyssée, le chant qui raconte Ulysse. Il aurait tous les jours très semblables aux autres. Dans le temps éternel des Dieux rien ne se passe. Tout est toujours pareil, rien n’a d’intérêt. C’est parce que nous sommes mortels, c’est parce que chaque jour apporte une joie, une joie est d’autant plus vive qu’elle va disparaître. Si la beauté des fleurs c’est juste un moment quand on les voit quand elles sont fleuries puis elles vont se faner. Si tous les jours les roses étaient semblables à elles-mêmes, on ne les regarderait même plus. Si tous les jours, les femmes, les hommes et les jeunes gens étaient indéfiniment semblables à eux-mêmes, disaient la même chose, vivaient la même chose se serait l’éternité de l’ennui et de l’immobilité.

Ce qu’il veut, Ulysse, c’est d’être lui-même, c’est d’être un homme, un individu. Il préfère par conséquent, la mort, la mortalité, mais revenir à Ithaque. Il va revenir à Ithaque. A Ithaque il va revenir mais ses malheurs ne sont pas finis. Il arrive et la belle Pénélope est courtisée, depuis 4 ans, par une centaine de jeunes garçons qui voudraient la place d’Ulysse. Il va falloir qu’il les tue. Et il va falloir qu’il les tue par la ruse. Il ne redeviendra Ulysse que quand son fils, on l’aura reconnu comme tel. Que quand son père aura reconnu en son fils Ulysse. Quand ses serviteurs auront vu en Ulysse leur maître. Et, surtout, quand Pénélope, devant ce vieil homme, qu’il est devenu maintenant, parce qu’il a vieilli, 20 ans se sont écoulés entre le départ d’Ulysse pour la guerre de Troie et son retour à Ithaque. Il n’a plus les mêmes mains, c’est les mains de vieux bonhomme, et elle, Pénélope, elle veut être sûre que ce vieux mendiant qui vient et qui prétend être Ulysse est bien comme elle dit : l’Ulysse de sa jeunesse.

Je passe sur tous les détails qui feront que finalement le jeu, cet espèce de jeu d’Ithaque où chaque pièce a sa place et où pour qu’Ulysse redevienne Ulysse il faut que toutes les pièces soient en rapport avec lui comme elles l’étaient auparavant. De toute façon, après vingt ans, Ulysse et Pénélope vont se retrouver. Il va y avoir pour des raisons, sur lesquelles je n’insiste pas, une noce, de nouveau. Ulysse et Pénélope vont se remarier. Ils auront une nuit conjugale, dans le lit conjugal qu’Ulysse, il y a vingt ans, a construit.

Et on peut dire que, d’une certaine façon, par ce retour d’Ulysse, comme on se réveille après un cauchemar, mais il a fait l’expérience de ce qu’était le monde de la nuit, le monde des monstres, le monde de l’inhumain, le monde du refus de l’hospitalité, de la sauvagerie, il revient. Et, au bout de vingt ans, d’une certaine façon, par la mémoire d’Ulysse, par sa fidélité, par la fidélité de Pénélope et par le chant du poète, le temps est aboli. Ils se retrouvent comme ils étaient quand ils se sont mariés, lui à vingt ans, elle à quinze ans, il y a si longtemps. De nouveau, Athéna qui voit ça, allonge la nuit, empêche le soleil de se lever pour que cette nuit où ils se retrouvent, l’Ulysse de la ruse, de l’intelligence et de la fidélité, et bien que ce soit la plus longue nuit conjugale qu’on puisse rêver.

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Commentaires (sans les données personnelles de l’auteur du message) et réponses laissés sur le blog :

(1) Energy, le jeudi 5 avril 2007 à 21 h 56 :

c’ est trop long !!!!!!

je voulais un petit résumé pas un long texte !

(2) Rép. De : Tinhinane, lundi 16 avril 2007 à 09 h 56 :

Energy,

Je comprends votre déception surtout si vous deviez rendre un devoir le lendemain mais franchement le meilleur résumé c’est celui que vous faites après lecture et appropriation des dits de Jean-Pierre Vernant, un être exceptionnel.

Cela dit sur le web il y a effectivement des tas de choses mais pas forcément du sur mesure. Là aussi, il faut fort heureusement cogiter. Quelle tristesse si nous étions réduit à ne plus penser, à aller tout chercher sur le net.

Bonne continuation.

Cordialement

(3) Anonyme, le samedi 14 avril 2007 à 21 h 24 :

Merci d’ avoir transcrit sur internet cette conférence, c’est très intéressant et le respect du style parlé le rend très agréable à lire.

Rép. Tinhinane, mardi 17 avril 2007 à 20:01

Bonsoir,

Je suis ravie que cela vous fasse plaisir. Jean-Pierre Vernant était très généreux et faisait de son mieux pour partager ses connaissances, son savoir. Fort heureusement, il a souvent été enregistré. J’espère que vais pouvoir poursuivre ce travail de transcription afin de mettre à la disposition des moins initiés ses travaux denses, subtiles, complexes et de très grande qualité.

Messages

  • 1 30 août 2009, 14:37

    Le 13 juillet 2008, Fr Culture a diffus que 24 minutes de cette confrence (malheureusement !).
    Collectionneur d’archives audio de Monsieur J-P Vernant, trouver ce texte est une bonne surprise.
    Merci. JFL

  • 2 10 décembre 2009, 20:56

    Bonjour, je suis actuellement en Terminale L et l’Odysse est au programme du bac cette anne.
    J’ai bien sur lu l’uvre, mais il est vrai que lire des textes propos des aventures d’Ulysse peut aider la comprhension du texte et apporter des connaissances que l’on a pas.
    De plus, nous devons faire des exposs et pouvoir s’aider d’autres sources et trs utile. Mais dnicher des confrences datant de 2007 n’est pas vraiment simple ! J
    e vous remercie donc beaucoup pour cette retranscription !
    Bonne continuation

    • 1 1er janvier 2010, 18:30, par Taos At Si Slimane

      Bonsoir,

      Votre message est une belle rcompense :-)

      Le fait que mon activit puisse tre utile aux lves autant quaux enseignants et autres curieux intellectuels me ravie.

      Je vous souhaite une belle russite pour vos travaux et votre baccalaurat et globalement dans votre vie intellectuelle.

      Bien cordialement

      Taos At Si Slimane

  • 3 17 février 2010, 09:23

    Bonjour,

    Merci pour cette transcritption trs intrressante !
    Je suis moi aussi en terminale L et votre travail m’a permi de mieux comprendre l’Odysse !



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