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Une vie, une œuvre consacrée à Jean Amrouche

Émission de France Culture, Une vie une œuvre, du dimanche 9 décembre 2001, consacrée à Jean Amrouche, transcrite par Taos Aït Si Slimane.

Je remercie très chaleureusement Tassadit Yacine, pour son travail, sa générosité intellectuelle et pour sa relecture (ses interventions) de cette transcription.

Présentation sur le site de l’émission : Si le nom de Jean Amrouche est spontanément associé aux grands entretiens que lui confia la radiodiffusion française dans les années 50, on sait moins qu’il fut également poète et homme d’engagements. Jean Amrouche fut l’inventeur des grands entretiens littéraires et réussit à convaincre les plus grands (Gide, Claudel, Ungaretti, Giono...) de venir se confier à son micro, à une époque où le milieu littéraire se méfiait de la radio. Mais, d’un point de vue personnel, le début de cette activité radiophonique coïncide avec la fin de sa production littéraire.

Après trois recueils de poésie (Cendres, Étoile secrète, Chants berbères de Kabylie) et un essai (L’Éternel Jugurtha) qui disent la quête d’identité et les déchirures d’un « hybride culturel », le poète kabyle se tait. Sa voix en revanche se fera toujours entendre à propos de son pays natal, l’Algérie.

Profondément déchiré par la guerre d’Algérie - « la France est l’esprit de mon âme, l’Algérie l’âme de mon esprit » -, il a vécu cette guerre comme un drame intime dont il n’aura pas connu le dénouement puisqu’il meurt en 1962 au moment de la signature des accords d’Évian qui déboucheront sur l’indépendance de l’Algérie.

Avec : Pierre Amrouche, expert en art africain, fils de Jean Amrouche ; Denise Brahimi, universitaire et critique ; Pierre-Marie Héron, professeur à l’université Paul Valéry à Montpellier, éditeur de Les écrivains à la radio - les entretiens de Jean Amrouche ; Najet Khadda, professeur à l’université Paul-Valéry à Montpellier, auteur de Littératures maghrébines d’expression française (L’Aupels) ; Pierre Rivas, maître de conférences à Paris X Nanterre ; Frédéric-Jacques Temple, poète, auteur notamment de Eaux Mortes (Actes Sud) ; Tassadit Yacine, maître de conférences à l’EHESS, auteur de Chacal ou la ruse des dominés (La Découverte) et Jean Amrouche ou l’éternel exil - 1939 -1950 (coédition Ibis Press-Awal), elle a également édité deux livres importants de Jean Amrouche : Chants berbères de Kabylie, L’Harmattan, 1987, Un Algérien s’adresse aux français ou l’histoire d’Algérie par les textes (1945-1962), Paris, Awal/ l’Harmattan, 1994 et un numéro de la revue AWAL. Cahiers d’études, n°30, entièrement consacré à Jean.

Émission présentée par Catherine Pont-Humbert

L’inventeur des grands entretiens littéraire à la radio, avec Gide, Claudel, Giono et tant d’autres, eh bien cet inventeur était aussi un poète, un homme d’engagement, un homme hanté par l’Algérie. Rediffusion d’une vie une œuvre consacrée à Jean Amrouche.

Amrouche, comment est-il ?

« Quand tu verras un être à la démarche noble, beau comme un dieu et couronné d’astéroïdes, tu pourras dire : le voici. Le voici en effet, solide, l’œil noir, les cheveux bruns largement ondulés, le regard dévorateur sous un voile d’indifférence, bien calé sur ses pieds, le front dur et la lèvre gourmande. Amrouche a cette affectation algérienne dans le parler, le souci du bon langage. Il fronce légèrement les sourcils, articule avec soin, se laisse aller en arrière sur sa chaise puis tout d’un coup éclate de rire, toutes ses dents dehors. » Journal de Jules Roy, 17 juillet 1937

Une vie, une œuvre, Jean Amrouche, 1906-1962, une émission de Catherine Pont-Humbert, réalisée Annie Flavell.

« Elle cueillait des figues de barbaries un long roseau dans la main. J’ouvris la bouche pour lui dire… mais elle éclata de rire, celle dont les yeux brillent comme le jais et de qui le long collier d’ambre descend jusqu’à la ceinture. C’est une fille qui s’appelle Ouardia. »

Catherine Pont-Humbert : Si le nom de Jean Amrouche est spontanément associé aux grands entretiens, que lui confia la Radio diffusion française dans les années cinquante, on sait moins qu’il fut également poète et homme d’engagement. Jean Amrouche fut, à la radio, l’inventeur des grands entretiens littéraire et réussit à convaincre les plus grands, parmi lesquels Gide, Claudel, Ungaretti ou Giono, de venir se confier à son micro, à une époque où le milieu littéraire se méfait de la radio. Mais d’un point de vue personnel, le début de cette activité radiophonique coïncide avec l’interruption de sa production littéraire. Après trois recueils de poésie, Cendres, Étoile secrète, Chants berbères de Kabylie, et un essai, L’éternel Jugurtha, qui disent la quête d’identité et les déchirures d’un hybride culturel, le poète kabyle se tait. Sa voix en revanche se fera toujours entendre à propos de son pays natal, l’Algérie. Taraudé par la question de l’identité, inscrit dans un biculturalisme qui fait de lui un solitaire et, dit-il, « le produit monstrueux de l’histoire colonial », Jean Amrouche est profondément déchiré par la Guerre d’Algérie. Car si la France est l’esprit de son âme, l’Algérie est l’âme de son esprit. Il a vécu cette guerre comme un drame intime dont il n’aura pas connu le dénouement puisqu’il meurt en 1962 au moment de la signature des Accords d’Évian, qui déboucheront sur l’indépendance de l’Algérie. Algérien de naissance donc mais aussi Français et chrétien, Jean Amrouche est d’abord Kabyle, et c’est probablement dans ce qui constitue l’homme un aspect fondamental.

Tassadit Yacine : Jean Amrouche est kabyle, c’est-à-dire qu’il est né en Kabylie, à Ighil Ali, ce que l’on appelle aujourd’hui la Kabylie de la Soummam. Il n’y est pas seulement né mais il a été aussi élevé dans la culture kabyle. Son père et sa mère pratiquaient cette langue. Il y a en effet tout un héritage culturel, en particulier en matière de poésie, qu’il détenait par sa mère, qui l’avait elle-même reçu par sa propre mère et ses oncles maternels. Le monde au sein duquel Jean Amrouche a vécu, dans sa toute petite enfance, a été déterminant dans sa trajectoire. Ce bain dans la culture ancestrale le marquera et déterminera en quelque sorte sa poésie.

Catherine Pont-Humbert : Oui, mais en même temps, Tassadit Yacine, Jean Amrouche a été élevé, et il a grandi dans un biculturalisme réel et profond, qui était celui de l’époque coloniale.

Tassadit Yacine : Mais bien entendu puisqu’il est né en 1906, nous sommes en plein période coloniale. On remarquera cette colonisation vécue par Jean Amrouche à l’extérieur, comme tous ceux qui sont nés à cette période et qui ont été à l’école française, mais il y a cette autre colonisation : celle vécue à l’intérieur, la domination culturelle qui s’exerce sans violence apparente. C’est d’autant plus fort que sa propre mère lui parlait en français et en berbère. La mère de Jean Amrouche s’appelle Fadhma Aïth Mansour Amrouche. On peut trouver son histoire dans un ouvrage en librairie (Histoire de ma vie publié par Maspéro en 1967) où elle relate les conditions de sa naissance et les conditions dans lesquelles elle a été élevée et cela peut donner au lecteur une illustration de ce qu’a été le système colonial. C’est une enfant naturelle éduquée par les sœurs blanches. Ces dernières l’ont peut être sauvée (les traditions patriarcales kabyles n’admettant pas l’existence d’enfant hors mariage) et marginalisée. Il sera difficile pour elle de trouver une place dans la société comme le fait d’avoir un mari. Il a fallu que le hasard et la volonté des Pères blancs réunis pour qu’elle rencontre Belkacem Ou Amrouche (un converti) et l’épousa à la fin du XIXe siècle. De cette union est né Jean Amrouche. Oui, Jean Amrouche est profondément biculturel mais ce n’était par choix mais par obligation car il fallait s’adapter au monde par la force des choses. En Tunisie, Jean Amrouche a dû également apprendre l’arabe dialectal et le sicilien. C’était indispensable pour sa survie sociale.

[Chanson de Matoub Lounes]

Catherine Pont-Humbert : Votre famille, Pierre Amrouche, est une famille kabyle et chrétienne. Est-ce que l’on peut dire que la conversion au christianisme l’a inscrite dans une sorte de marginalité, qui engendrera, chez Jean Amrouche, des déchirures assez sensibles ?

Pierre Amrouche : Oui c’était peut-être plus qu’une marginalité, puisque vous savez que se convertir au christianisme dans un monde musulman, c’était une transgression très audacieuse, même en période coloniale. Donc, ils ont été des marginaux, ils ont été aussi des parias. Et cette situation a été douloureusement ressentie par mon père, Jean Amrouche, mais aussi par sa mère, et sans doute par ses frères et sœurs. Mon grand-père, lui, ne s’est jamais prononcé sur la question, de même qu’il ne s’est jamais prononcé sur l’origine, le sens, de sa conversion.

Catherine Pont-Humbert : L’écrivain algérien, Kateb Yacine, a comparé votre famille à une figue de barbarie. Bien évidemment il a employé cette image pour exprimer l’écartèlement qui était ressenti au sein de cette famille Amrouche, et cette double appartenance. Est-ce que d’une certaine façon le fait que tous les enfants de la famille Amrouche aient porté un double prénom n’est pas le signe le plus évident de cette double appartenance ?

Pierre Amrouche : Alors, non, pas du tout. On pourrait le croire, cela serait une belle explication. L’explication, elle, est politique. À l’époque où les enfants de mon grand-père Belkacem sont nés, ils n’étaient pas Français. Or, au début du siècle, en Algérie et dans les colonies, les indigènes qui étaient sujets français, et surtout les Berbères, même s’ils étaient chrétiens n’avaient pas le droit d’avoir des prénoms français sur leur état-civil, afin qu’ils ne puissent pas être pris pour des Français, ou pour des gens qui n’étaient pas des indigènes. Vous voyez, c’était une sorte de barrière qu’on leur imposait, et à cette époque-là le règlement était très strict.

Catherine Pont-Humbert : En fait si l’on se fie à sa trajectoire sociale, on peut affirmer qu’il y a une véritable réussite, puisqu’il est à la fin de sa vie un homme extrêmement reconnu dans les milieux intellectuels parisiens, en revanche les failles, les blessures, elles, sont toujours présentes. Est-ce qu’elles étaient, comment dire, lisibles ou visibles ?

Pierre Amrouche : Vous savez, il ne faut pas perdre de vue que dans la société française et dans la société nord-africaine, Jean Amrouche, malgré ses talents, malgré sa prestance, malgré son élégance, reste un métèque. C’est-à-dire un individu qui s’est infiltré dans une culture, qui porte une sorte de tache d’illégitimité, dont on se méfie, qu’on peut admirer mais que l’on craint en même temps. Et il était parfaitement sensible à l’effet qu’il pouvait produire sur son entourage. Donc, il a eu beaucoup d’amis mais il a eu beaucoup d’ennemis et beaucoup d’inimitiés silencieuses, simplement à cause de cette personnalité, qui était la sienne, et qui était le fait de cette double appartenance culturelle.

[Chant berbère par Taos Marguerite Amrouche]

Catherine Pont-Humbert : Les modèles littéraires de Jean Amrouche, Najet Khadda, sont des modèles français incontestablement, toute sa formation l’est d’ailleurs ?

Najet Khadda : Oui, mais il a quand même une double généalogie et ce qui le fonde ce sont les chants berbères de sa mère, qui le fondent comme poète, comme décrypteur du monde et comme lecteur de soi-même, tout ce travail poétique se fait, en grande partie, à travers la grille de la culture que lui transmet sa mère. Donc, on a ce double héritage qui sans cesse se superpose et se télescope dans son œuvre. On a longtemps lu Amrouche comme quelqu’un d’inconfortablement installé entre deux cultures, n’étant ni tout à fait l’un ni tout à faut l’autre, et de plus en plus on le lit comme quelqu’un qui est à la jonction des deux cultures en étant à la fois ceci et cela. Vous voyez, donc on est passé de : "ni ceci ni cela" à : "et ceci et cela". Par ailleurs sa blessure est quand même une blessure singulière, individuelle, qui est celle de sa vie personnelle, des difficultés matérielles et psychologiques dans lesquelles sa famille a évolué. Donc, il y a cette sorte d’inassouvissement de quelqu’un qui est assoiffé d’absolu, et qui en même temps est constamment rendu à sa condition humaine très limitée surtout en contexte colonial.

Catherine Pont-Humbert : Les difficultés de la famille Amrouche, auxquelles vous faites allusion, on peut considérer qu’elles sont liées pour l’essentiel à la conversion.

Najet Khadda : Et la pauvreté, à l’errance. C’est quand même une famille qui s’est considérée comme en permanence exilée. Sortir du village natal a déjà constitué, pour ses parents, un exil. La Tunisie a été vécue comme un exil. Puis la France a été vécue comme un exil. En réalité c’étaient des gens qui étaient à la fois exilés dans une langue, exilés dans une religion et exilés dans un territoire.

Catherine Pont-Humbert : Lorsque l’on évoque le nom de Jean Amrouche est-ce que l’on n’a pas tendance finalement à le rattacher à une famille : sa sœur qui a écrit également, puis la mère, Fadhma Amrouche, qui a laissé le témoignage de sa vie ?

Najet Khadda : Oui, c’est un trio. Et Amrouche a dit, répété, proclamé que son être poétique était la continuation, la continuité, le prolongement de la poésie maternelle. Il n’a pas cette dimension disons volontariste et un petit peu idéologiquement marqué du porte-drapeau, du porte-parole, etc., mais il fusionne, il dit en tout cas "fusionner" avec son peuple, avec son pays, avec sa terre, avec son passé, le passé de sa culture, etc., et le donner à entendre.

[Sur fond musical]

« Paris, le 16 avril 1945,

Ma chère maman,

Voici plusieurs semaines que je veux t’écrire une longue lettre. En marchand dans Paris, il m’arrive de rêver que tu es à mon bras. Nous allons lentement, très lentement, comme le soir sur la route le long de la voie de chemin de fer à Radès. Tu traînes tes pauvres pieds dans tes vieilles savates. Tu croises ton fichu décoloré sur ta poitrine mais tes yeux de petite fille malicieuse regardent tout autour et rien ne leur échappe des nuances du ciel, des étoiles qui nous font des signes. Une grande paix monte des jardins parmi les parfums, qui va se fondre dans la paix qui tombe du ciel.

Petite maman, douce maman, maman patiente et résignée, maman douloureuse et pleine de courage, sais-tu seulement que ton Jeannot n’est pas sorti de tes jupes ? Qu’il ne sera jamais guéri de son enfance ? Et que quoiqu’il fasse et où qu’il soit, tu es avec lui, non point comme une image fugitive qui traverse en éclair la mémoire mais comme l’air qu’il respire et sans lequel il mourrait d’étouffer ?

Ces quelques poésies et quelques sentiments de l’art nous portent Marie-Louise et moi, c’est à toi que nous le devons. Tu nous a tout donnés. »

Catherine Pont-Humbert : Jean Amrouche a été le premier en date des poètes algériens de langue française, il appartient donc pleinement, Pierre Rivas, à la famille des écrivains algériens. Mais outre ce rôle de pionnier, comment peut-on situer sa place ?

Pierre Rivas : Et bien précisément on oublie trop qu’il a été poète. Quand on parle d’Amrouche on pense naturellement à ses entretiens à la radio, on pense à ses ouvrages de construction d’identité nationale, à partir de 45, mais il y a une préface et des préludes qui se situent en Tunisie d’abord, et il faut bien le dire, ça c’est assez désolant, cette partie de la vie d’Amrouche est à peu près ignorée, ou en tout cas elle ne retient pas… Cette période qui est d’une extrême richesse, du point de vue de l’effervescence culturelle, avec des revues, avec des publications autour de son grand ami - qui ensuite deviendra, je ne sais pas s’il faut dire son ennemi mais en tout cas ils s’écarteront, Armand Guibert - ils sont ensemble en Tunisie alors, enseignants, d’abord ils se rencontrent à Sousse, Amrouche vient de sortir de l’École normale supérieur de Saint-Cloud et il enseigne dans ce lycée. Ils vont se retrouver à Tunis et là il va y avoir un moment qui est aujourd’hui, et qui a été trop longtemps mis à l’ombre et volontairement ignoré, parce que cela relève de ce que Abdelwahab Meddeb, le poète tunisien, appelle "l’interruption généalogique" et ça, cela fait problème. C’est-à-dire qu’au moment de la construction de la nation algérienne le principe et les prémices c’est : l’Algérie naît en 1945, elle naît en 1962, et toute l’étape antérieure, c’est-à-dire l’étape coloniale, l’étape de l’assimilation etc., va être gommée et va disparaître. Alors cela pose des problèmes qui intéressent encore l’Algérie d’aujourd’hui : quelle est la mémoire algérienne ? Quels sont ses prolégomènes ? Jusqu’où elle remonte ? Etc. Elle remonte au moins jusqu’à Saint-Augustin. Si je cite Saint-Augustin, c’est parce que c’est un écrivain qui va beaucoup marquer le chrétien Amrouche. Le thème de la confession, le thème de la rupture entre la passion charnelle et la nostalgie de la pureté, le (manque deux mots), etc.

[Musique, flûte berbère]

Quel mot pur, essentiel, total,
Dense, inoubliable te dire ?
 
Un bruit confus s’élève dans mon cœur
Comme une sourde angoisse,
Et se remue, enfant redoutable d’un sentiment amer
 
Il se crée une inexprimable musique,
Combien dure, étrange et lente,
Inconnue,
Coups sourds frappés du lourd marteau de la mémoire
Appels funèbres d’un avenir semé d’orages solitaires,
Au seuil du temps
 
[…]

Pierre Rivas : Il est, par sa formation d’abord, un des rares écrivains qui a une formation supérieure, même si l’École normale supérieur de Saint-Cloud n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui. Il est exilé à Paris et de famille modeste. Il est de ces familles modestes qui choisissent le dandysme. Donc c’est quelqu’un qui a une formation supérieure. C’est un dandy. C’est quelqu’un qui va aller d’entrée de jeu va vers la poésie la plus raffinée, alors que la règle au Maghreb c’est encore, dans les milieux français, un parnassianisme très attardé. Lui va s’établir d’entrée de jeu non pas dans la rupture de l’avant-garde, c’est-à-dire du surréalisme, il ne peut pas être surréaliste parce qu’il est chrétien, mais surtout parce que le surréalisme étant un mouvement de rupture avec la tradition française, ce que lui veut montrer, par sa pratique et par sa formation, c’est qu’il s’établit réellement dans la tradition la plus raffinée de la littérature française. Donc, c’est un écrivain assimilé et il veut rivaliser avec Racine, avec Chénier, avec Claudel, avec une tradition de la poésie symboliste. La rupture poétique du dandy Amrouche, c’est au contraire de s’installer dans la tradition néo-symboliste : c’est Claudel, c’est surtout Patrice de La Tour du Pin et c’est Oscar Vladislas de Lubicz Milosz. C’est quoi ? D’abord, le Parnasse, c’est le tam-tam, c’est ce que va dénoncer Verlaine dans l’Art poétique, le tam-tam, les rimes qui font beaucoup de bruit, donc c’est un "côté nègre", c’est ce que dit vraiment Verlaine dans l’Art poétique, « ces bijoux d’un sou », etc. Lui, au contraire va aller vers ce qu’est l’essence du symbolisme, selon Valéry, c’est-à-dire la musique et non pas les grandes orgues, même s’il est claudélien, mais plutôt la chanson murmurée. Au fond, quand il fait ça, il démontre déjà qu’il est sur la même longueur d’onde que ce qui se fait aujourd’hui, à l’époque à Paris, de plus moderne. C’est la fonction encore, comment dire, prophétique, c’est-à-dire que l’on ne va comprendre que beaucoup plus tard, quand l’Algérie sera indépendante, et aussi quand on aura quitté, dans le paysage intellectuel français, les approches strictement sociologiques, les reproches de type "qu’as-tu fait du combat nationale ?", etc., qu’il a fait à sa manière. À sa manière, il a repris la tradition française, qui est aussi une tradition intérieure depuis Saint Augustin, d’approfondir l’identité intérieure pour montrer qu’elle est aussi porteuse de réalités nationales.

[Chant berbère par Taos Marguerite Amrouche]

Najet Khadda : Ce qui fait la particularité de Jean Amrouche, c’est que c’est vraiment un des précurseurs, parce qu’on a l’habitude de considérer que les précurseurs se situent dans les années cinquante, après la Seconde Guerre mondiale. Donc on considère l’année 50 comme étant la grande année de naissance de la littérature algérienne de langue française, avec Feraoun, Dib et Mammeri. En réalité Amrouche était déjà consacré à cette époque, mais il était consacré comme poète et c’est le roman qui va faire connaître la littérature algérienne, notamment en France, par sa dimension testimoniale, de description et de témoignage qui fait connaître la société, disons, algérienne, côté indigène, ce qui n’était pas du tout dans les préoccupations de Jean Amrouche. Par ailleurs, ce qui faisait sa marginalité, ce n’est pas tellement sa culture française mais son appartenance à la religion chrétienne. Donc, c’est conversion de sa famille au christianisme qui va un petit peu le marginaliser d’autant que sa poésie est fortement imprégnée précisément par un mysticisme catholique.

Catherine Pont-Humbert : Est-ce que l’on pourrait retenir, pour Jean Amrouche, l’expression de père fondateur de la littérature algérienne, avec ce que cette expression a de connotation, c’est-à-dire à la fois celui qui pose les jalons d’une expression originale et celui aussi peut-être qui encourage l’expression de ses successeurs ?

Najet Khadda : Oui, c’est vraiment le père fondateur, avec cette symbolique qui s’attache au père fondateur, parce que ceux qui ont écrit avant lui n’ont pas été retenus par la postérité, lui par contre est consacré. Par ailleurs, il est celui qui a reconnu Kateb Yacine, qui est celui qui est le nom, disons, totémique dans cette littérature de cette époque. Mais c’est également celui qui a éliminé Mouloud Feraoun. Donc, si vous voulez, il a en fait joué ce rôle de père à la fois modèle et sacrificateur. Il a tué un certain nombre de fils qui le lui ont bien rendu par la suite.

Catherine Pont-Humbert : Quelles étaient par exemple ses relations avec Mohamed Dib ou Kateb Yacine ?

Najet Khadda : Dib et Kateb sont des admirateurs inconditionnels de l’œuvre de Jean Amrouche, d’autant que l’œuvre de Dib va évoluer, au fur et à mesure de sa production, vers un mysticisme à coloration fortement amrouchienne. Quant à Kateb Yacine, dans la mouvance de Jean Amrouche, il est un des maîtres de la littérature en fragments.

[Musique]

La Mort
 
Je dédie ce poème à la maison désertée
Aux tombes ancestrales qui ne m’abriteront pas
 
Et (manqué un mot) murmurait
Non, c’est impossible !
Je ne peux pas mon Dieu
Entendez-moi
 
Vous m’avez donné une longue vie
Longtemps j’ai connu les hommes
J’ai lu en eux
Un regard me suffit pour dévêtir des âmes
Je n’ai pas besoin de leurs gros livres
Ni de ce qu’ils nomment leurs expériences
Ils essaient d’apprendre
Moi je sais
 
Merci mon dieu
De m’avoir donné de tout connaître ainsi par le dedans
Tout ce que j’ai vu
Tout ce que j’ai senti
Je n’en ai rien dit à personne
C’est un mystère entre vous et moi
Qui me comprendrait ?

Catherine Pont-Humbert : À regarder de près les deux premiers recueils de poèmes de Jean Amrouche, on s’aperçoit, Najet Khedda, qu’ils sont de facture très française, en ce sens qu’ils sont inscrits dans la grande tradition française du symbolisme, très classique. C’est une poésie dans laquelle les traces de l’Algérie, et les traces de la Kabylie bien sûr, sont là mais c’est une poésie qui aurait pu être écrite à Paris, en fait ?

Najet Khadda : Absolument ! D’ailleurs Jean Amrouche revendiquait en quelque sorte cette fusion dans la littérature française et cette coalescence en quelque sorte avec cet héritage, mais déjà, Jean Amrouche, aussi bien dans Cendres que dans Étoiles secrètes, va introduire quelques dysfonctionnements, quelques failles en quelques sortes dans cette norme qui prévalait. Elles sont bien entendu imperceptibles, elles sont encore assez timides et elles vont s’amplifier par la suite.

Catherine Pont-Humbert : Est-ce que vous diriez que chez lui la poésie est rattachée à l’enfance, donc à la Kabylie ?

Najet Khadda : Totalement : rattachée à l’enfance, à la Kabylie non pas comme territoire géographique mais comme territoire culturel, à la Kabylie des chants berbères séculaires, véhiculés par sa mère, à la Kabylie comme culture, c’est-à-dire à la fois comme forme de rapports à la langue avec une sensualité qui est propre à la langue berbère et qu’il transporte dans la langue française et avec aussi un décryptage du monde, un découpage du monde, qui est à la jonction de deux langues, qui n’est pas totalement français.

Catherine Pont-Humbert : Et il pratique les deux langues. Je crois d’ailleurs qu’à un moment il a une assez jolie formule, en disant qu’il ne pleure qu’en berbère mais il écrit français.

Najet Khadda : « Il ne sait écrire qu’en français mais ne sait pleurer qu’en berbère », dit-il.

[Musique]

Catherine Pont-Humbert : La terre de barbarie a nourri la poésie de Jean Amrouche, j’aimerais, Pierre Rivas, que nous nous arrêtions un petit peu à son premier recueil de poèmes, qui s’intitule Cendres, qui couvre la période 1928-1934. Il me semble que le titre du recueil donne le ton, ce qui est confirmé d’ailleurs les titres de quelques poèmes : Brisure [1],Déchirement, Arrachement. Nous sommes-là dans un registre très particulier, qui est le registre de Jean Amrouche.

Pierre Rivas : D’abord le thème « cendre » renvoi naturellement à des connotations chrétiennes, c’est un anxieux de pureté mais tiraillé, comme son lointain ancêtre Saint-Augustin, par l’exigence de la chair, il y a donc un goût de cendre qui apparaît dans tout cela. Un goût de cendre qui se traduit par des images très récurrentes, ce sont des images mobiles d’immigration, donc c’est quelqu’un d’extraordinairement déchiré, et il va essayer de s’accomplir dans la poésie en traduisant cela. Alors ce goût de cendre, c’est naturellement la lignée profondément chrétienne, c’est un poète profondément chrétien, entre deux pôles : le pôle claudélien, c’est-à-dire "l’immense octave de la création", "le chant de la célébration", etc., mais plus encore le pôle de l’exil, c’est donc la tradition de Milosz, etc. Donc, les images mobiles c’est : l’étoile, ça sera Étoile secrète, que l’on peut lire à deux niveaux : ou bien c’est l’"étoile incertaine", l’"étoile romantique", etc., et ça peut être déjà une image de Nedjma, de l’Étoile Nord-Africaine, mais il faut l le lire alors au second degré, il ne faut pas solliciter d’entrée de jeu le poète. Les autres images c’est le "Tzigane", qui est un peu sa condition, c’est l’"oiseau", donc ce sont des images mouvantes, des images de déracinement, et essentiellement c’est la quête : mon pays où est-il ? C’est un poème, un des plus singuliers, qui s’appelle : Adieu au pays natal [2] Dans Adieu au pays natal, tout apparaît, c’est un poème qui est dédié à Armand Guibert. Donc, quel est son pays natal ? Est-ce que c’est la Kabylie ? Est-ce que c’est la langue française ? Est-ce que c’est le pays d’où l’on vient et où l’on retournera ? Mais la question identitaire, qui traduit un enracinement identitaire est très pathétique :

Mais, sa place,
Celle de votre enfant, malgré vous, malgré lui
Prisonnier de ces os rendu au schiste sec,
Mais, ma place,
Celle de votre fils aux membres ligotés
Où, où est-elle ?

Alors on a interprété ça, cette notion d’exil, à plusieurs niveaux : c’est sa condition concrète, c’est la condition du poète, c’est la condition du chrétien, c’est la condition de la dilacération identitaire entre un assimilé profond et quelqu’un qui sait qu’il n’est à sa place nulle part, parce que c’est un thème qui va revenir chez lui, « je sais bien que je suis un bougnoule », et cela va expliquer le ressentiment qu’il aura quand il connaîtra les déboires à Paris, avec les éditions Charlot et toute la fin de sa vie. C’est le drame, ce qu’il appellera lui-même « nous sommes des monstres, des produits de l’histoire coloniale qui font que des gens comme nous sont des monstres, notre place est nulle part. »

« Mon Dieu, laissez moi vous parler aujourd’hui comme on parle aux hommes : vous refusez, dans cette noire solitude, de m’entendre à demi-mot. Ce langage, notre langage informulé, cette effusion dans le silence de toute chose, le courant mystérieux entre nous par quoi mon âme coulait en vous : tout cela aujourd’hui se fige dans un mutisme lourd. »

Catherine Pont-Humbert : En 1942, Jean Amrouche écrit à Jules Roy et il évoque le fait que Cendres pourrait être réédité, or l’idée ne le séduit pas en revanche il dit qu’il souhaiterait qu’un des poèmes soit republié, il s’agit de La mort, un long poème, qui est une adresse à Dieu. Ce n’est pas un hasard, bien sûr, s’il choisit ce poème ?

Pierre Rivas : Là encore, on rejoint une des compulsions les plus émouvantes dans Amrouche, c’était un homme tout en ébullition, brutal, avec des expressions que la bienséance ne me permet pas de rapporter ici, etc., donc affirmant une virilité très forte mais en même temps au fond une âme très féminine par beaucoup de côtés, et enraciné. Césaire a très bien parlé de la poésie, c’est lui qui a le mieux parlé de sa poésie, il dit que cette poésie s’établie en amont et en aval. En amont, c’est les mânes, c’est les ancêtres, disons que ce n’est pas les ancêtres qui redoublent de férocité de Kateb Yacine, ce sont au contraire des ancêtres, comment dire, fondateurs, où il retrouve une certaine tradition romaine. Et en effet c’est la mort qui, pour lui, se confond avec la mémoire, c’est ce lien qu’il y a chez les écrivains de l’extrême modernité, donc des écrivains qui sont en aval, qui vont vers l’avenir, avec la quête de l’amont, c’est-à-dire de l’origine, on retrouve ça. Si vous voulez, dans le surréalisme ça se retrouve très bien, n’est-ce pas, c’est en même temps un projet révolutionnaire et puis la nostalgie des crises inférieures, dont parle Baudelaire, des divinités africaines et océaniennes, de notre Moyen-âge comme premier moment. La mort, c’est donc restaurer et recoudre le temps. La tragédie d’Amrouche, c’est le temps. Le temps présent, parce que naturellement il est impensable, c’est le temps de la colonisation. Donc, il y a une utopie qui n’apparaîtra très nettement qu’avec Le combat algérien, le poème de 45. Mais il y a surtout le temps immémorial. La poésie en effet, elle se confond avec l’enfance, et comme il cite Baudelaire, l’enfance peut trouver, elle se confond avec le cosmos, ça, c’est le côté claudélien, mais surtout, c’est ce qui permet de retrouver la mémoire de l’éternel. Donc, c’est en effet les mânes fondatrices. C’est tout le sens des Chants berbères de Kabylie, ce n’est pas du folklore mais c’est les bases, c’est notre Moyen-âge à nous.

« Voici que j’ai touché le fond, la dernière porte. Les lourdes ténèbres, à grandes peines traversées, ouvertes, me livrent à la lumière nouvelle. Il fait bon ici. Rien. Une blancheur pâle, faible luit. On croirait des murs. Mais non, tout se retire devant mes mains tâtonnantes, tout s’éloigne et tout semble immobile. Silence étrange. La paix d’une solitude que nul bruit ne ride, nul chant, nulle brise. Ai-je passé la porte de la vie ? On est bien ici. »

Catherine Pont-Humbert : Alger, a été Frédéric-Jacques Temple, pendant la Seconde Guerre mondiale et puis juste après, dans les années cinquante, le lieu d’une vie intellectuelle extrêmement féconde, on peut dire qu’en partie la vie intellectuelle parisienne s’y était déplacée, et il se retrouve que Jean Amrouche y a joué un rôle fondamentale.

Frédéric-Jacques Temple : Il se trouvait au fond de plein pied dans cette espèce de renaissance de la littérature, je ne dirais pas algérienne mais française aussi, à partir de la guerre qui s’est cristallisé en quelque sorte autour d’un personnage, dont on ne parle pas assez, c’est Jean Grenier, qui était professeur à Alger, qui avait comme élève Camus, Jean de Maisonseul, et qui en quelque sorte permet à un personnage éminent dans l’édition française à cette époque, Edmond Charlot, d’émerger et de prendre la place qu’on lui connaît maintenant. C’est Jean Grenier qui a encouragé Charlot à fonder une petite librairie, de prêt d’abord, ensuite d’édition, et puis il lui a fait connaître Camus, il a publié L’envers à L’endroit, puis ensuite les choses se sont accumulées, il y a toute une équipe de Charlot qui s’est formée, avec Emmanuel Roblès, Fréminville, qui est devenu ensuite Claude Terrien, qui a animé la Radio Europe, il y avait René-Jean Clot aussi, et puis il y avait des personnages éminents comme Émile Dermenghen. Et c’est par Dermenghen que j’ai connu Amrouche. Je crois que c’est à partir de là qu’il faut considérer que la littérature algérienne, de langue française forcément, a démarrée là avec Amrouche et Gide. Le projet qu’avait Gide de créer une revue, qui succéderait à la Nouvelle revue française, laquelle était en difficulté, comme vous le savez. Gide n’était pas très sûr qu’elle soit amnistiée à la Libération, et il s’est dit il faut une nouvelle revue que l’on transportera en France à ce moment-là. Vous savez que L’Arche finalement n’a pas survécue, parce qu’au fond Nouvelle revue française a repris du poil de la bête…

Catherine Pont-Humbert : Mais il est vrai, Frédéric-Jacques Temple, que les éditions Charlot ont été, à Alger, une sorte de plaque tournante et un lieu de rendez-vous pour la plupart des écrivains qui y sont passé, parfois à différents moments. On y a vu défiler Camus, Gide, Roblès, Jules Roy, Jean Amrouche. On a même, à certains moment, évoqué le fait qu’il y aurait eu là une sorte d’école nord-africaine ou algérienne. Est-ce qu’on peut vraiment accréditer cette idée d’une école ?

Frédéric-Jacques Temple : Cette école d’Alger, elle a pris naissance chez les « algérianistes », des gens comme Robert Randau, Jean Pomier, etc., qui étaient des gens très honorables mais disons un peu d’arrière garde. Et je crois qu’on peut se référer à l’initiative qui a été prise par Gabriel Audisio, qui a dit : non il n’y a pas d’école algérienne, il y a une école méditerranéenne.

Catherine Pont-Humbert : Mais comment se situait au fond Jean Amrouche au sein de cette famille d’écrivains, qui pour certains sont devenus amis et très proches, qui avaient tous en commun un lien avec l’Algérie ? Quelle était sa place à lui ?

Najet Khadda : Il était ami avec Gide, familialement, ce sont des gens qui se rendaient visite. La première fois qu’il revient en vacances en Tunisie, il vient avec des amis français quand même. Il y avait des relations très serrées avec ces écrivains-là. Et même quand ce n’étaient pas des relations amicales très, très proches, il y avait une intimité intellectuelle, par exemple François Mauriac, qui a une très grande estime, une très grande admiration pour le travail de Jean Amrouche.

Catherine Pont-Humbert : Mais celui avec lequel Jean Amrouche a peut-être entretenu les liens les plus suivis, et là leur correspondance en témoigne, c’est peut-être Jules Roy. Puisqu’ils sont restés amis pratiquement jusqu’à la fin de Jean Amrouche, jusqu’en 62. La correspondance courre jusqu’en 62.

Najet Khadda : Alors qu’il s’est brouillé violemment avec Albert Camus. Aussi bien Camus qu’Amrouche supportait très mal la contradiction, et supportait très mal de ne pas être la vedette quand ils étaient quelque part. C’est Jules Roy qui raconte, dans un de ses écrits, avec beaucoup d’humour, comment lui s’était brouillé avec Camus mais quand on était brouillé avec Camus, il n’y avait plus de réconciliation possible, qu’Amrouche et Camus c’était une dispute à mort, mais que lui s’était souvent brouillé avec Amrouche et qu’après ils étaient redevenus très amis, les embrassades, etc.

[Musique]

« Tunis, 14 mai 1942

Capitaine Jules Roy, aviation, Sétif Constantine.

Julius, mon Julius,

Bien reçues les lettres. Enchanté de tes chroniques. Trop bousculé par ma paresse, à laquelle je m’abandonne par nécessité, le travail et les visites, pour t’écrire longuement. Alors, je numérote :

1) Grande, grande joie, Gide est venu quatre fois chez moi. Oui, il s’est assis à ta place, à table et dans le fauteuil blanc. Nous avons bavardé mais je n’ai pu poser encore les questions de confiance. Peut-être viendra-t-il te voir. Il est magnifique de simplicité, naturellement grand et affectueux. Dimanche, il sera avec nous à Sidi Boussaïd. J’ai pris pas mal de notes pour rédiger les entretiens.

2) T.F.L. [3], cela continuera jusqu’à la fin de juin. On verra en octobre, mais si les copains et F. ne m’aident pas, j’envoie tout au bain.

3) Charlot, je vais signer avec lui.

a) La vente des exemplaires des Chants qui me restent.

b) Édition illustrée de La mort, poème en prose épuisé, cf. Cendres, Je ne veux pas rééditer Cendres mais seulement ce texte auquel je tiens. Le jeune Ben Abdellah fera des dessins admirables pour ce poème. »

[Chanson de Matoub Lounes]

Catherine Pont-Humbert : Je crois qu’il faut, Pierre Rivas, éclairer un peu le rôle qu’a eu Armand Guibert dans la vie de Jean Amrouche, en disant d’abord que c’est grâce à Armand Guibert qu’il va faire la connaissance de Jules Roy, avec qui il va entretenir une amitié extrêmement forte, et puis dire aussi qu’Armand Guibert a été son éditeur, il a joué un rôle fondamental notamment à travers cette fameuse revue Mirage, qui était sous-titrée, là j’aimerais bien que vous éclairiez ce titre, « revue paraissant au royaume de barbarie ». De quelle barbarie s’agit-il ?

Frédéric-Jacques Temple : Il y a des « Cahiers de barbarie » qui vont devenir ensuite le Monomotapa. Le Monomotapa, c’est le fameux poème de La Fontaine, Deux vrais amis vivaient au Monomotapa [4]. Le Monomotapa, c’est en fait un pays, le nom de ce que doit être aujourd’hui le Mozambique, ou une région du Mozambique. Donc il y a l’idée d’amitié très forte entre les deux. C’est un chapitre émouvant et en même temps très désolant à évoquer parce que cette amitié va se briser, on verra vite pourquoi. Mais ils avaient le sentiment en effet que… alors il faut prendre barbarie dans tous les sens, Armand Guibert était quelqu’un d’extrêmement subtil, très compliqué, aussi compliqué que l’était Amrouche, qui n’était pas facile non plus, il faut prendre barbarie dans plusieurs sens : les voyageurs français en barbarie, donc c’est… naturellement il y avait un autre jeu de mots : nous sommes nous exilés dans des pays de barbares. Et on verra que quand ces deux amis arrivent à Paris, ils vont devenir non plus les poètes qu’ils promettaient être mais des gens de lettres qui vont se perdre, puisqu’après ni Guibert ni Amrouche n’auront de véritable production littéraire. Donc, c’est un milieu extraordinairement intense qui va tisser - Guibert était un homme de relations, autant Amrouche, comment dire, était un homme brutal dans ses affirmations et pas commode, autant Guibert était plus jésuitique – une toile, et ils vont publier dans ce recoin perdu qu’est la Tunisie des poètes d’une extrême modernité : Patrice de La Tour du Pin, Valéry Larbaud, Henry de Montherlant, qui sont de grands noms, mais également, je voudrais insister là-dessus, des poètes de l’enracinement national dans l’émergence identitaire. Par exemple, ils vont publier le Malgache, qui sera très longtemps ignoré, Jean-Joseph Rabearivelo, c’est les premiers. Donc, la recherche de la poésie la plus profonde. Ce n’est pas pour rien qu’Amrouche publiera ensuite les Chants berbères de Kabylie. Ils vont publier des Italiens exilés dans cette Tunisie, comme Marius, Scalési etc. Donc, ils unissent l’ouverture cosmopolite à la plus grande modernité et la recherche d’écrivains qui traduisent une émergence nationale ou une expression locale. Et là encore, on voit le lien entre modernité, extrême modernité, et exil dans la périphérie lointaine. C’est parce qu’ils sont en exil qu’ils vont essayer précisément de se montrer à la fois attentifs au dernier vent parisien mais aussi européen et international et en même temps soucieux de travailler le terreau local, qui va être bientôt le terreau national.

[Musique]

« L’Éternel Jugurtha

Proposition sur le génie africain

Je suppose, pour plus de commodité, qu’il existe un génie africain ; un faisceau de caractères premiers, de forces, d’instincts, de tendances, d’aspirations, qui se composent pour produire un tempérament spécifique. Je n’en proposerais pas une explication à proprement parler, mais une simple description. Jugurtha représente l’Africain du Nord, c’est-à-dire le Berbère, sous sa forme la plus accomplie : le héros dont le destin historique peut être chargé d’une signification mythologique. […]

Je sais bien où m’attend Jugurtha : il est partout présent, partout insaisissable ; il n’affirme jamais mieux qui il est que lorsqu’il se dérobe. Il prend toujours le visage d’autrui, mimant à la perfection son langage et ses mœurs ; mais tout à coup les masques les mieux ajustés tombent, et nous voici affrontés au masque premier : le visage nu de Jugurtha ; inquiet, aigu, désespérant. C’est à lui que vous avez affaire : il y a dix-huit millions de Jugurtha, dans l’île tourmentée qu’enveloppent la mer et le désert, qu’on appelle le Maghreb. »

[Musique]

Catherine Pont-Humbert : L’œuvre personnelle, publiée du moins, elle se résume pour l’instant à trois recueils de poèmes et puis également à un cours essai, qui s’intitule L’éternel Jugurtha. Peut-être faut-il rappeler, Denise Brahimi, quel est ce personnage de Jugurtha.

Denise Brahimi : En réalité, à travers Jugurtha, c’est tous ses concitoyens Berbères d’Afrique du Nord que Jean Amrouche veut désigner, et à travers ce vaste ensemble collectif, c’est lui-même plus particulièrement. Donc, il est important de rappeler qu’il y a eu un personnage historique appelé Jugurtha, qui est surtout connu à travers l’écrivain latin qui a parlé de lui, Salluste, à propos d’une certaine guerre, qui est la guerre menée par Rome contre Jugurtha. Et tout ceci se passe au IIème siècle avant Jésus-Christ. Le grand personnage de l’histoire romaine qui est associé à Jugurtha, en tant que son adversaire et ennemi, c’est Marius. Pourquoi ce sort fait à Jugurtha par Jean Amrouche ? Eh bien parce qu’il en fait l’image de la résistance du Nord de l’Afrique à cet immense empire qui était celui de Rome, mais une résistance qu’il faut pourtant nuancer, d’abord parce qu’au bout du compte, au terme de la guerre l’Afrique du Nord est conquise et la résistance de Jugurtha pourrait à cet égard être considérer comme un échec. Je crois donc que ce qui est important dans cette affaire c’est plus la valeur symbolique de la résistance que ses effets réels. Puis, ce qui me semble-t-il a fasciné aussi Jean Amrouche, c’est la complexité du personnage de Jugurtha. Jugurtha devient, en tout cas sous la plume et dans la pensée de Jean Amrouche, une certaine image de ce que l’on a parfois appelé la fidès punica, la foi punique, c’est-à-dire ce que par (manque un mot) Amrouche appelle une forme de disponibilité et une volonté de ne pas s’investir complètement dans quelques causes que ce soit, en tout cas pas définitivement. Alors, c’est un portrait que l’on pourrait appeler un portrait ethnique, si toutefois l’expression existe, puisque le point de départ d’Amrouche c’est la volonté de faire le portrait des hommes d’Afrique du Nord, des Africains, comme il dit lui, puisque c’est le terme qu’il emploie, le terme Maghrébins ayant des connotations beaucoup trop arabes pour convenir s’agissant de la berbérité, et le terme algérien étant réservé à ce moments-là aux Français d’Algérie à ceux qu’on s’est mis à appeler à partir d’un certain moment les Français d’Algérie. Amrouche aime parler d’Afrique, il aime parler de son africanité, de l’africanité des gens comme lui, des Berbères. Pour lui, les Berbères sont éminemment des Africains, c’est un moyen des les englober dans un ensemble culturel plus vaste, dans un immense continent, et tout de même donc d’accentuer une certaine coupure d’avec le continent européen, qui est de l’autre côté de la Méditerranée, avec justement cette espèce de souplesse dans la conception des rapports qui fait que l’on passe de l’un à l’autre de ces bords de la Méditerranée avec une très grande facilité. Le propre de Jugurtha étant d’une part une incroyable faculté d’adaptation, qui fait que l’Afrique du Nord ayant subi des invasions innombrables, les Berbères qui étaient le fond de la population d’Afrique du Nord ont su à chaque fois s’adapter, se transformer. Donc ça cela serait le premier aspect du caractère de Jugurtha. Et le deuxième aspect, c’est cette façon de rester fidèle à soi-même et d’être finalement une sorte de bloc, mais de bloc insaisissable. Il insiste beaucoup sur ce mot, qui est tout à fait en situation au moment où il écrit puisqu’évidemment L’éternel Jugurtha, qui était publié en 46, dans la revue fondée par Jean Amrouche, qui s’appelait L’Arche, est un texte écrit un peu plus tôt, en 43, pendant la guerre, à un moment où le mot de résistance à l’ennemi est présent à tous les esprits. Mais Jean Amrouche est un des premiers à être passé de l’application de cette notion de résistance au cas de la France, dans le cas de la guerre contre le nazisme, de là lui, il passe déjà, une sorte de pressentiment et de préfiguration de l’histoire à venir, à l’idée d’une résistance de l’Afrique du Nord à cette présence française, à cette colonisation française, qui à l’époque, pour beaucoup de gens, paraît encore un fait sinon éternel du moins extrêmement durable.

[Musique]

« Colonisation et langage.

Lorsque le colonisateur français universaliste arrivait au Cambodge, en Afrique noire ou en Kabylie et commençait son enseignement avec une générosité illusoire en disant : "nos ancêtres les Gaulois", il opérait immédiatement une coupure dans l’esprit de ses élèves. Il enseignait, pensait-il, la civilisation et rejetait aussitôt dans les ténèbres, non pas extérieures mais dans les ténèbres intérieures, toute la tradition des ancêtres et des parents. Et non seulement l’enfant était appelé à se développer dans la langue et la civilisation du colonisateur mais il était contraint, expressément, de renier l’apport des siens, de le mépriser et d’en avoir honte. En d’autres termes, il se produisait ce phénomène qui est la contestation de l’identité. L’identité est d’abord contestée objectivement parce qu’elle est contestée par une colonisation, par le colonisateur lui-même qui dans le colonisé, devenu une image de lui-même, ne reconnaît qu’une image, qu’une représentation, qu’une caricature quelquefois, car ce colonisé a reçu le bienfait de la langue de la civilisation dont il n’est pas l’héritier légitime et par conséquent il est une sorte de bâtard. Il y a une nécessité du bâtard car l’hériter légitime, héritier de plein droit, reste dans l’inconscience et ne connaît pas la valeur des héritages. Le bâtard, lui, exclu de l’héritage, est obligé de le reconquérir à la force du poignet. Réintégrant par la force sa qualité d’héritier, il a été capable de connaître et d’apprécier dans toute sa plénitude, la valeur de l’héritage. »

[Musique]

Tassadit Yacine : Jean Amrouche, à partir du 8 mai 45 change de position. Les grands massacres de Sétif, Kherrata, Guelma sont fondateurs dans sa prise de conscience politique. Le regard qu’il porte sur la France n’est plus le même : fini le rêve d’un Occident émancipateur. À partir de cette date, il sera habité par une espèce d’hantise, d’obsession : comment concilier la culture ancestrale, la culture indigène avec la culture française dans laquelle il a été nourri et bercé. L’histoire de l’Algérie colonisée, c’est un peu l’histoire de la famille Amrouche non reconnue de part et d’autre (ni par les colonisateurs ni par les colonisés). Aujourd’hui c’est très à la mode de parler de syncrétisme, de différence, de diversité culturelle parce que le fait est admis. En période coloniale, le jeu était autre. Si on était partisan de l’assimilation (comme l’a été Jean Amrouche jusqu’aux années 45) il fallait renoncer complètement à ses origines culturelles. Or, on le sait ce choix n’a jamais été possible dans la réalité, d’où ce déchirement qui le caractérise.

Catherine Pont-Humbert : Je crois qu’il faut, Tassadit Yacine, peut-être éclairer l’attitude de Jean Amrouche, qui est complexe, vis-à-vis de la France, comme vis-à-vis de l’Algérie d’ailleurs. Vis-à-vis de la France, en même temps il dénonce la France colonisatrice et en même temps il idéalise une sorte de France civilisatrice, la France des Droits de l’homme, qui reste pour lui un modèle absolu.

Tassadit Yacine : Chez Jean Amrouche, comme chez tous ceux de cette époque-là, c’était à la fois vrai et faux. Vrai dans la mesure où effectivement ils ont été à l’école, j’allais dire coloniale. Mais qu’est ce que l’école coloniale ? En réalité une école laïque (dès la fin du XIXe siècle) où l’on enseignait l’humanisme, l’égalité tout en pratiquant une discrimination parfois ouverte parfois feutrée, cela dépendait des enseignants, des lieux. Mais dans l’abstrait cette éducation était porteuse de valeurs contrairement à la ségrégation dont étaient victimes les indigènes dans la rue dans l’espace public. Tandis que dans les écoles c’était autre chose, car on enseignait aux petits indigènes les valeurs républicaines et universelles. Et, en grandissant, ils se rendaient compte de la supercherie dans la mesure où ils ne pouvaient pas prétendre à ces mêmes droits. La contradiction a fini par éclater au nez de tous et Jean Amrouche, comme beaucoup d’hommes de sa génération, (on retrouve ces mêmes idées chez Ferhat Abbas) a été déçu par le système colonial. Cette réaction est également présente chez les Tunisiens et les Marocains. Tous ces gens issus de sociétés dominées ne pouvaient trouver leur équilibre que dans un cadre démocratique, égalitaire, où les minorités pouvaient avoir une place. Doublement minoritaire, Jean Amrouche sera parmi les premiers à militer pour une Algérie démocratique multiconfessionnelle (chrétienne, juive et musulmane) et plurilingue.. Dans l’esprit de Jean Amrouche, la France d’Afrique est loin de la France d’Europe, comme si ceux que l’on appelle les colons, ou les Pieds-noirs n’avaient rien à avoir avec les principes fondamentaux de la France d’Europe.

Catherine Pont-Humbert : Est-ce que c’est une façon également peut-être d’éclairer et d’expliquer son attitude par exemple vis-à-vis du général de Gaulle pendant la Guerre d’Algérie ?

Tassadit Yacine : Jean Amrouche avait confiance en la politique de De Gaulle. Pour lui de Gaulle avait encore cette aura acquise dans la Libération. Il a gardé en mémoire un libérateur, un général de Gaulle qui reconnaissait la résistance des siens. De ce fait, il aurait cette capacité de libérer les Algériens. Dans cette relation à de Gaulle, il y a une ambigüité réelle de la part d’Amrouche mais en même temps une sincérité profonde, Jean Amrouche ne pouvait pas voir autre chose en lui qu’un : « un homme d’honneur » ; ce sont là des attributs de la tradition kabyle : « un homme de parole », ce qui revient à dire que de Gaulle ne pouvait pas trahir les Algériens.

Catherine Pont-Humbert : Peut-être faut-il éclairer Pierre Amrouche les rapports qui ont été ceux de Jean Amrouche avec le général de Gaulle précisément.

Pierre Amrouche : Ce n’était pas un gaulliste de la première heure, d’ailleurs il n’avait pas à cette époque une conscience politique très affirmée en ce qui concernait les affaires de la France, en ce sens qu’il était quand même un étranger à ce qui se passait. Mais après les années de guerre, une fois démobilisé, quand il a rejoint Gide et de Gaulle à Alger, il s’est rapproché du gaullisme et il a certainement été sensible à la grande intelligence et à la clairvoyance du général de Gaulle, donc il s’est rallié à lui, avec beaucoup de fidélité, tout en étant aussi parfois critique. Mais il a été très respectueux et très déférent envers de Gaulle. Il faut voir ici la marque de l’Orient et du grand respect qu’en Orient on réserve à ceux que l’on considère comme des maîtres, c’est une forme de politesse.

Catherine Pont-Humbert : En même temps, Jean Amrouche a écrit, très tôt d’ailleurs, des textes qui sont sans ambigüité sur la vision qu’il avait de la France coloniale.

Pierre Amrouche : Oui, je crois que le premier article important est de 44, qui s’intitulait : « L’Algérie restera-t-elle française ? », mais aucun journal ne l’a accepté, finalement il a dû être publié en 45 sous le titre : « L’Afrique restera-t-elle française ? », parce que dire l’Algérie c’était vraiment faire éclater une bombe de plus dans une période qui commençait à être troublée.

Tassadit Yacine : On va trouver très tôt dans des articles dans Le Figaro, dans L’Observateur, plus tard, Démocratie60, et petit à petit il est devenu davantage un journaliste dévoué à la cause algérienne qu’un homme de lettres, ce qu’il aurait voulu être en fait. Mais à partir de la veille de l’insurrection, 54, là, la position de Jean Amrouche se radicalise. Ce n’est plus un problème de colonisateur – colonisé, mais c’est un problème d’insurrection qui gagne tout le pays et qui risque de devenir une guerre civile. Et lui ? Cet homme profondément humaniste, anticolonialiste certes mais pas antifrançais comment va-t-il survivre ?, il était alors journaliste à l’ORTF à Paris. Fallait-il faire l’impasse sur les causes de l’insurrection ? Impossible et on le sait. Dès 52, dans une lettre à Jules Roy, il constatait le divorce : « Je sais que la France et l’Algérie ne pourront jamais vivre dans de tels rapports, le divorce est net. » Il est évident qu’à partir de 54, il n’y avait plus de nuances possibles. La cause algérienne était une cause juste. Il était donc normal que le journaliste, l’intellectuel s’engage au coté des colonisés en y mettant sa raison et sa passion. Cet intérêt pour l’Algérie en guerre fera qu’il sera sollicité par le cabinet de Gaulle à partir de 1958. On lui doit de très beaux textes. Jean Amrouche posait le problème des camps des regroupements instaurés par l’armée, à partir de 1955, perçus sous l’angle politique mais je dirais qu’il y avait aussi un regard sociologique sur une catastrophe qui a caractérisé la tragédie algérienne.

[Musique]

« Il y a quelques années, dans un congrès, on me demandait de définir les mouvements nationalistes d’Afrique du Nord et d’Afrique noire, j’ai dit simplement ceci : « Les mouvements nationaux ne sont autres que l’expression du besoin tragique d’avoir un nom, d’avoir un nom reconnu et que l’on emplisse. » Je ne veux pas faire l’analyse de la signification du nom par rapport à celui qui le porte et dont il est en quelque sorte la forme préexistante, car on ne se l’impose pas à soi-même, le nom est ce qui nous est imposé selon un certain ordre de filiation, après quoi, l’honneur et la nécessité consisteront à remplir cette forme de l’homme qui est symbolisée dans le nom. »

[Chanson kabyle de Hnifa : a mmis n tmurt]

Catherine Pont-Humbert : Les débuts littéraires de Jean Amrouche sont extrêmement prometteurs, puis soudain il cesse de publier. Cette interruption brutale de la production personnelle coïncide avec les débuts radiophoniques de Jean Amrouche. En effet, au début des années 50, époque où la Radio diffusion française n’hésitait pas à donner la parole, à l’heure de plus grande écoute, aux grands écrivains, Amrouche se voit confier l’enregistrement de longs entretiens avec Paul Léautaud, André Gide, Paul Claudel, Giono ou encore Ungaretti. Amrouche a été, Pierre-Marie Héron, d’un genre radiophonique.

Pierre-Marie Héron : Ce que Jean Amrouche a inventé, c’est le principe d’un entretien radiophonique développé sur une série assez longue d’émissions, entre 20 et 40 émissions, totalisant une dizaine d’heures parfois, au moins à 5-6-7 heures, étendues sur plusieurs mois. Donc, ce principe du feuilleton est vraiment de l’invention de Jean Amrouche.

Catherine Pont-Humbert : Et de surcroît il s’agit d’entretiens radiophoniques destinés moins à critiquer l’œuvre qu’à la comprendre grâce à la complicité de l’auteur.

Pierre-Marie Héron : Oui, c’est un petit peu l’intérêt de ces entretiens radiophoniques, c’est qu’ils combinent à la fois une vocation critique et en même temps une manière, pour Jean Amrouche, de se mettre au service de l’œuvre en sollicitant la collaboration de l’écrivain. Il avait du reste déjà dans la Tunisie française littéraire, dans la période 1942-43, dans des articles sur la fonction de la critique, exposé cette nécessité d’une collaboration entre l’auteur et le critique au motif que l’un et l’autre ne pouvait jamais percevoir soit que l’envers soit que l’endroit d’une œuvre.

Catherine Pont-Humbert : Jean Amrouche a obtenu des plus grands écrivains de son siècle d’être venus se confier à son micro, ce qui apparaît, si l’on examine le milieu littéraire de l’époque, comme une sorte de prouesse, dans la mesure où les écrivains avaient une sorte de répugnance à venir se confier en public.

Pierre-Marie Héron : Oui, il semble que dans l’esprit de beaucoup d’écrivains, il y eut comme une d’antipathie entre l’oral et l’écrit. Et la radio qui n’était pas destinée à construire dans le durable, qui était le royaume de la parole - des paroles qui s’envolent alors que les écrits restent - ajoutait à cela une sorte de préjugé de la part des écrivains, lié au caractère publicitaire et presque de prostitution, se commettre sur les ondes radiophoniques c’est aller à la rencontre d’un public, c’est le courtiser, c’est en même temps se prostituer. Jean Amrouche, lui, a en quelque sorte eu le grand mérite de mettre en confiance des écrivains prestigieux, qui représentaient toute la génération importante de l’entre deux guerres, et cela est lié au fait que très tôt, dès la fin des années 20, alors qu’il était normalien, à l’École normale de Saint-Cloud en France, il a commençait à multiplier les correspondances avec les uns et les autres.

Catherine Pont-Humbert : En fait, le grand art de Jean Amrouche, Pierre-Marie Héron, a consisté à sortir à sortir assez régulièrement dans ces entretiens de l’œuvre à proprement parler pour rentrer dans la biographie des auteurs, donc à permettre d’accéder à une certaine intimité.

Pierre-Marie Héron : En réalité, Jean Amrouche, c’est la grande différence avec par exemple les entretiens Michel Manoll a obtenu de Colette, ou que Robert Mallet a eu avec Léautaud, répugnait beaucoup à l’idée de toute indiscrétion, toute perquisition dans la vie privée des auteurs, il a toujours défendu l’idée que ces entretiens avaient principalement une vocation critique et que c’est donc à travers l’œuvre où s’exprime le moi profond de l’écrivain que l’essentiel se vit et se dit. Toutes les incursions dans le domaine biographique n’étaient donc destinées qu’à asseoir un dialogue qui mettait en priorité l’œuvre en avant, se problématiques, ses enjeux.

Catherine Pont-Humbert : Est-ce que Jean Amrouche travaillait avec l’idée d’engranger des témoignages qui seraient pour l’avenir en fait des témoignages irrécusables ? Est-ce qu’il avait présent à l’esprit cette idée de travailler pour la postérité ?

Pierre-Marie Héron : Oui, c’était même, comme il le confie dans son journal intime, lorsqu’il commence la série avec André Gide, c’est d’une part le regret que les voix célèbres des siècles passés se soient tues et ne soient pas conservées et d’autre part l’idée que quelque soit l’attitude de l’écrivain, de défiance ou de confiance, il y ait un document irrécusable fondé sur une voix qui gage la participation de l’écrivain à cette entreprise et qui puisse ensuite servir de document pour l’avenir.

« Jean Amrouche : Ce problème que vous avez dépassé maintenant, disant le mot, le problème de la pureté dans l’adolescence, le problème du maintien de la chasteté,…

André Gide : C’est exactement cela…

Jean Amrouche : …ce problème n’est pas un faux problème, c’est un problème qui existe, qui hante encore beaucoup d’adolescents, les adolescents les plus inquiétés, ceux qui ont subis l’empreinte de la religion ou d’une éducation morale stricte…

André Gide : Oui…

Jean Amrouche : … J’irai plus loin, je dirais même que ce goût de la pureté, ce complexe de la souillure, que ce tabou du sexe, qui en est le fondement le plus profond, eh bien que ce tabou du sexe ma paraisse être une nécessité, ceux qui n’abordent pas ce problème dans l’angoisse, et avec beaucoup de difficulté, je crois que ce sont les moins bons, les moins intéressants, les moins scrupuleux, les moins complexes des jeunes gens.

André Gide : Oui, c’est fort intéressant de vous l’entendre dire. Je suis même assez disposé à le croire. Et plus vous aurez raison de dire cela, plus cela va me faire regretter que ces « Cahiers d’André Walter »soient écrits d’une façon aussi pénible, soient aussi mal écrits, car certainement qu’il y avait là un problème intéressant, il n’a cessé pour moi de m’inquiéter beaucoup. Je me souviens d’avoir écrit une phrase, qui est à peine française mais à laquelle je tiens beaucoup, quand j’ai dit plus tard, je ne sais plus où d’ailleurs : « je fus sauvé par gourmandise », eh bien évidemment à ce moment-là la gourmandise m’apparaissait la sensualité, je n’avais pas encore lu cette phrase très étonnante de Coleridge, qui fait de la sensualité une des vertus cardinales de l’artiste. »

Catherine Pont-Humbert : Lorsqu’on écoute les entretiens de Jean Amrouche et d’André Gide, ce qui frappe d’emblée, André Gide le précise d’ailleurs très, très rapidement, c’est qu’il a accepté au fond ces entretiens sans aucune préparation. Il dit lui-même « Je suis pris au débotté ». Il se laisse prendre au débotté, ce qui de la part d’un écrivain dont la notoriété était parfaitement établie à l’époque fait preuve d’une grande confiance finalement vis-à-vis de son interlocuteur.

Pierre-Marie Héron : Oui, c’était même une gageure de penser qu’un homme aussi soucieux de son élocution, une homme d’une conversation extrêmement travaillée, un homme pour qui la distance entre l’écrit et le parlé était extrêmement mince, accepta de se livrer à ce jeu du débotté, et peut-être peut-on, un peu mesquinement, ajouter que sans doute l’état d’extrême fatigue dans lequel André Gide se trouvait, l’idée d’une difficulté à pouvoir se lancer dans une œuvre écrite, lui permet de voir dans ces entretiens à la radio comme une manière à la fois de s’occuper et une voie de substitution à une activité de plus longue haleine et de plus grande conséquence. André Gide du reste ne semblait pas avoir misé énormément sur ces entretiens, au sens où il s’agissait pour lui de conversations ponctuels, sans horizon d’attente et la préoccupation du grand public n’était pas intégrée.

[Musique]

Pierre Amrouche : Dans les années 58, à la suite de certains articles dans la presse et de certaines conférences, il a été rayé des listes, si je puis dire, par Michel Debré. Il y avait une ambiguïté au sein du gouvernement français, de Gaulle était, certainement par raison, pas par cœur, favorable à l’indépendance de l’Algérie, et son entourage, en la personne du Premier ministre, Michel Debré, y était très opposé. Donc, il y avait des tiraillements et les volontés du général n’étaient pas forcément respectées. Donc, Jean Amrouche a été renvoyé de la Radio diffusion française par Michel Debré, il a été réintégré dans se fonctions par de Gaulle quand de Gaulle a été informé de cette action.

Catherine Pont-Humbert : On a aujourd’hui le sentiment, Pierre-Marie Héron, que la notoriété de Jean Amrouche s’est en fait essentiellement établie sur ses activités radiophoniques au détriment peut-être de son travail de poète.

Pierre-Marie Héron : Oui, Jean Amrouche est essentiellement l’auteur de poèmes mais il semble que sa création se soit un peu tarie, à partir du moment où sans doute au contact avec de grands écrivains français qu’il avait déjà approchés dans ses années de formation, par le biais de correspondances puis de manière plus intime avec André Gide dans les années d’Occupation, lorsque de retour en France ou arrivé en France […] dans lequel il dit en 1945 : « J’ai besoin du tremplin de l’autre pour essayer ma voix, j’ai sans cessé besoin d’avoir un vis-à-vis pour nourrir ma pensée. ». Visiblement, le genre de l’entretien radiophonique était propre à favoriser cette création à la fois critique et artistique où le mouvement de la pensée entrain d’accoucher d’elle-même, de cette formulation définitive d’une pensée, se vérifie. Dans cette partie, Amrouche, homme de l’orale, se taillait la part de lion puisqu’il était - c’est ce qui d’ailleurs terrifiait un peu certains amis journalistes, Georges Emmanuel Clancier qui l’a approché dans ces années par exemple - vraiment redoutable à l’oral : une génie de la maïeutique, un homme d’une grande culture, capable de mobiliser très rapidement dans le jeu courtois de l’argumentation, de la conversation faussement naturelle, des idées, des opinions, des arguments qui montraient sa souveraineté dans ce jeu-là.

[Extrait d’une chanson de Hnifa]

Najet Khadda : Il me semble qu’après avoir fait l’expérience de l’écriture dans ses deux premiers recueils, dans la pratique même de son écriture,que fait-il ? De l’effacement. Il s’efface. Il s’efface pour mettre en vedette Dieu. Il s’efface pour mettre en vedette sa mère. Il y a donc une sorte d’effacement de l’écrivain qui va continuer dans ce processus à s’effacer derrière les grands ténors de la littérature contemporaine mais qui à la faveur de cet effacement va pouvoir dans les interstices, dans les silences, dans l’orientation qu’il donne aux interviews, dans l’orientation qu’il donne aux entretiens, et à travers les analyses qu’il fait de façon journalistique, à travers toutes ces prises de paroles considérées comme secondaires, c’est lui qu’il dit, à la fois ses sensibilités, ses quêtes, sa conception de la littérature, ses préférences. Donc, c’est un texte en palimpseste en quelque sorte et il y a du Amrouche à travers tous les grands auteurs qu’il a interviewés.

[Chant, Taos Amrouche]

Catherine Pont-Humbert : Est-ce que dans les dernières années de sa vie, Jean Amrouche vous faisait part de projets, de ce qu’il avait à cœur d’accomplir, des ambitions qui étaient les siennes ?

Pierre Amrouche : Il voulait écrire. Il voulait écrire des nouvelles, des romans. Il pensait qu’il n’aurait pas sa place dans la nouvelle Algérie, dont il craignait à juste titre qu’elle sombre dans des mouvements extrémistes et totalitaires. Il se voulait être un homme heureux, vieillissant à la campagne entouré d’arbres fruitiers, qu’il aimait particulièrement, et se consacrant à la littérature. Je crois que c’était ce qu’il envisageait. C’est ce qu’il nous disait jusqu’à ses derniers jours.

[Chant, Taos Amrouche]

Mes yeux pleurent des fleuves de larmes,
Sur la montagne aux chênes zens,
Et sur la source des bûcherons.
Salut à ma fille, l’abandonnée
Qui me dira ce quelle est devenue ?
Depuis son départ mes yeux la cherchent.
Je vous dis adieu, ô mes seigneurs,
A vous aussi, monts des Aïth-Irathen
Dieu tout-puissant est au-dessus de vous.

Catherine Pont-Humbert : Une vie, une oeuvre : Jean Amrouche. Avec : Pierre Amrouche, expert en art africain, fils de Jean Amrouche ; Denise Brahimi, universitaire et critique ; Pierre-Marie Héron, professeur à l’université Paul Valéry à Montpellier, éditeur du volume Les écrivains à la radio - les entretiens de Jean Amrouche publié par le Centre d’études du XXème siècle de l’Université Paul Valery ; Najet Khadda, professeur à l’université Paul-Valéry à Montpellier, auteur des Littératures maghrébines d’expression française, publié aux éditions de L’Aupels ; Pierre Rivas, maître de conférences à Paris X Nanterre ; Frédéric-Jacques Temple, poète, auteur notamment de Eaux Mortes, publié chez Actes Sud, et Tassadit Yacine, maître de conférences à l’EHESS, auteur de Chacal ou la ruse des dominés. Aux origines du malaise culturel des intellectuels algériens, publié aux éditions La Découverte et auteur également de la publication : Jean Amrouche ou l’éternel exil. Fragments épars - 1939 -1950, coédition par Ibis Press-Awal. Textes lus par Laurence Bourdil. Mixage : Claude Niort, Fabien Aubert. Réalisation : Annie Flavell. Une émission de Catherine Pont-Humbert.

notes bas page

[1

Brisure I
 
À Andrée D.
 
L’homme a détruit tout souvenir. Il étouffe son cœur entre ses mains de bois, éteint le battement de ses émois d’antan.
 
Et les visages de douleur parus à l’orée de la nuit, appellent l’acharné qui détruit tout souvenir.
Le calme des orages a chû sur l’âme volontaire. Et l’azure compact d’une vie neuve il vogue, insoucieux des vertiges d’antan.
 
« J’ai tué le passé fiévreux, et le démon gluant a serté ma couche.
Mon corps enfonce, doux repos, neige silencieuse, ô nuit souvenir !
 
« Où êtes-vous, vertiges et tourbillons mortels de ma vie d’autrefois, claquement sec des dents, appels, sueurs de glace au creux des nuits sans lune ?
Mais il ne reste rien des souffrances d’antan.
Toile angélique et frêle, illusion souveraine !
 
Il a cru ses pieds lourds au roc des jours lucides - et son regard calmé par la sérénité des espaces stellaires !
Mais le tourment renaît. L’angoisse enfouie dessous les plis funèbres de la laine s’agite et se débat.
Jamais vaine
« Visages en douleur à l’orée de ma nuit, c’est vous qui revivez, tourbillons des jours noirs que j’avais cru défunts ?
Vos pleurs, pour qui sont-ils ? Et vos rires cruels ? »
 
Et l’homme qui voulait tuer le souvenir s’abîme dans la nuit des espaces stellaires.

1931

Brisure II
 
Quel mot pur, essentiel, total
Dense, inoubliable te dire ?
 
Un bruit confus s’élève dans mon cœur,
Comme une sourde angoisse,
Et se remue, enfant redoutable d’un sentiment amer
 
Il se crée une inexplicable musique,
Combien dure, étrange et lente,
Inconnue :
Coups sourds frappés du lourd marteau de la mémoire,
Appels funèbres d’un avenir semé d’orages solitaires,
Au seuil du temps.
 
Solitude,
Complainte grise et froide,
Maîtresse déjà tes cheveux impalpable comme la vie
Couvriront mon front moite,
Et tes longs doigts d’algue incolore
Errants par mon corps effondré
Épuiseront leurs efforts à chercher
Ma jeunesse perdue.
 
Ô solitude, demain déjà je serai tien
Dans le crépuscule de ma chambre étroite
Où danse vainement la douce clarté de la lune.
 
Et les chansons des garçons neufs
Criant leur vie à pleins poumons
Au vent du large ?
Et la belle fille qui passe,
Aux fortes jambes mues en cadence,
Épousé du soleil et du violent désir des hommes ?
 
Puisque tu pars demain,
Puisque déjà tu es partie et que le lourd vaisseau
T’emporte dans ses flancs,
Écoute un instant ce cri
Qui te suit le long de la blanche blessure de la mer,
Ululement de la sirène au bord de la tempête

Radès, le 31 décembre 1930

[2

Adieu au pays natal
 
Dresse-toi devant moi, mon fils, pour que je me souvienne de ta taille
Je veux aller trouver ma famille
Un cercle de mains caressantes,
De douces mains humaines
Où l’oubli soit enclos.
Je veux aller trouver ma vraie famille humaine
Sous les branches bombées de l’olivier bruni
Et les pentes à nu de ces collines bleues
Le désespoir dormait.
Et le ciel inclément sur ces masses perdues à jamais
Dans la mort impalpable et splendide,
Versait sa fraîcheur bleue
La vie légère s’envolait des fleurs violettes des pêchers
Et dans le fond des ravins bleus
Chantait l’eau de la Miséricorde
Je veux trouver les anges de mes frères,
Dans le pays muet que renferme mon cœur.
Âmes, ô âmes des morts !
Sous le schiste trié
Les olives pleuraient sur vos os oubliés,
Mais l’huile ensoleillée ne pourra plus jamais,
Pourtant, jamais,
Redonner la jeunesse à vos membres séchés.
Coulez-vous dans le ciel,
A l’heure où l’épervier,
Autour des gouffres bleus
Enroule son envol silencieux.
Est-ce vous, ô voyageurs de l’éternelle angoisse,
Qui traversez la foule des étoiles innombrables,
Dans le ciel noir où mon étoile, un jour, me fera signe ?
Mais, sa place,
Celle de votre enfant, malgré vous, malgré lui
Prisonnier de ces os rendu au schiste sec,
Mais, ma place,
Celle de votre fils aux membres ligotés
Où, où est-elle ?
Je voudrais reposer dans ma famille humaine,
celle qui fut livrée à une sombre haine
Mais qu’un dieu délivrera sur mon Mont d’oliviers
Pareil aux troncs noueux des arbres de chez nous
Ces sépulcres offerts au soleil dévorant,
Ces femmes ravinées dont les mains sont tendues
Aujourd’hui, aujourd’hui, j’abandonne ce lieu
où j’ai cru si longtemps que mes pieds poseraient
Pour jamais, avinées dont les mains sont tendues
Non vers ce ciel trop pur,
mais vers les mains fermées des enfants en allés
Vers le pays de l’or et du travail facile.
J’appareille aujourd’hui vers une autre colline,
Un pays jamais vu par des regards humains,
Sous un arbre aux bras longs comme un regard de mère...

[3Tunisie Française Littéraire

[4

Deux vrais amis vivaient au Monomotapa :
L’un ne possédait rien qui n’appartînt à l’autre :
Les amis de ce pays-là
Valent bien dit-on ceux du nôtre.
Une nuit que chacun s’occupait au sommeil,
Et mettait à profit l’absence du Soleil,
Un de nos deux Amis sort du lit en alarme :
Il court chez son intime, éveille les valets :
Morphée avait touché le seuil de ce palais.
L’Ami couché s’étonne, il prend sa bourse, il s’arme ;
Vient trouver l’autre, et dit : Il vous arrive peu
De courir quand on dort ; vous me paraissiez homme
À mieux user du temps destiné pour le somme :
N’auriez-vous point perdu tout votre argent au jeu ?
En voici. S’il vous est venu quelque querelle,
J’ai mon épée, allons. Vous ennuyez-vous point
De coucher toujours seul ? Une esclave assez belle
Était à mes côtés : voulez-vous qu’on l’appelle ?
Non, dit l’ami, ce n’est ni l’un ni l’autre point :
Je vous rends grâce de ce zèle.
Vous m’êtes en dormant un peu triste apparu ;
J’ai craint qu’il ne fût vrai, je suis vite accouru.
Ce maudit songe en est la cause.
Qui d’eux aimait le mieux, que t’en semble, Lecteur ?
Cette difficulté vaut bien qu’on la propose.
Qu’un ami véritable est une douce chose.
Il cherche vos besoins au fond de votre cœur ;
Il vous épargne la pudeur
De les lui découvrir vous-même.
Un songe, un rien, tout lui fait peur
Quand il s’agit de ce qu’il aime.


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