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Déconstruire les arguments des créationnistes, Avec Jean-Pierre GASC

Rendez-vous Culture en partage d’Universcience, du 25 mars 2015, dans le cadre de l’exposition Darwin, présentée à la Cité des sciences et de l’industrie, du 15 décembre 2015 au 31 juillet 2016

Thème du jour : Créationnisme, de quoi il relève-t-il ? Comment il se diffuse, etc., programme du jour conçu et animé par : Taos AIT SI SLIMANE, Thierry HOQUET, Guillaume LECOINTRE

- Diversité des créationnismes contemporains, avec Cédric GRIMOULT, Professeur agrégé d’histoire enseignant en classes préparatoires littéraires au lycée Jean Jaurès de Montreuil (93) est docteur habilité
- Le créationnisme peut-il être une science ?, avec Guillaume LECOINTRE, Professeur du MNHN, Directeur du département Systématique & Évolution, Chef d’équipe à l’Institut de Systématique, Évolution, Biodiversité
- Témoignage, avec Guy LENGAGNE, agrégé de maths, ancien Député-maire de Boulogne-sur-Mer, ancien Secrétaire d’État chargé de la mer, ancien membre de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, auteur du rapport, de la Commission de la culture, de la science et de l’éducation de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, sur les dangers du créationnisme dans l’éducation.
- Déconstruire les arguments des créationnistes, Avec : Jean-Pierre GASC, Professeur du Muséum National d’Histoire Naturelle ; Mathias GIREL, Maître de conférences, département de philosophie et Directeur des études du département de Philosophie, (USR3608, ENS-Ulm) ; Julien PECCOUD, enseignant, agrégé, en sciences de la Vie au lycée La Pléiade Pont-de-Chéruy (Isère), membre du Cortecs (Collectif de Recherche Transdisciplinaire Esprit Critique et Sciences)

Discutant et modérateur : Thierry HOQUET, Professeur des universités, membre de l’Institut Universitaire de France.

Déconstruire les arguments des créationnistes

Jean-Pierre GASC, Professeur du Muséum National d’Histoire Naturelle

Merci. Bienvenus. Je vais être assez bref. Je passerai en revue un certain nombre de termes, de définitions souvent utilisées de façon quelque peu vicieuse, qui ouvrent la porte aux discours des créationnistes.

Je voudrais traiter du mauvais usage de certains mots, à commencer par les termes d’évolution et de darwinisme. Le mot évolution est un mot, voire un concept, qui semble acquis par tout le monde ou à peu près selon les sondages. Est-ce vrai ? Les gens savent-ils vraiment de quoi ils parlent, lorsqu’ils utilisent ce mot ? De même, darwinisme ; il n’y a pas un journal où le mot n’apparaît pas pour désigner une entreprise particulièrement performante ou un certain contexte économique. Qu’y a-t-il derrière ?

L’évolution, à l’origine, c’est-à-dire au cours du XVIIIe siècle, est un mot qui, dans le domaine de la biologie, des sciences de la vie, désigne le déroulement de la construction d’un organisme vivant. L’évolution de ce temps était synonyme de ce que nous appelons aujourd’hui développement. Mais le mot est repris par Herbert Spencer, un sociologue anglais, pour désigner – ceci bien avant la parution de l’Origine des espèces de Darwin – ce qu’il appelle le passage de l’homogène à l’hétérogène. Il puise ce concept en biologie, dans la loi du développement de l’embryologiste allemand von Baer, qui est le premier à affirmer qu’un embryon passe d’une structure homogène à une structure hétérogène. Spencer reprend ce terme d’évolution, qu’il va étroitement associer avec le concept de progrès nécessaire, indispensable et quasiment automatique. Il l’applique aux sociétés humaines. L’évolution est donc mue par une sorte de volonté de progrès pour Spencer.

Le darwinisme est une théorie scientifique, qui est une théorie de la descendance avec modification par le jeu de la sélection naturelle. Voilà le terme même de Darwin, qui n’emploie que très tardivement et peu le mot évolution. Cette théorie repose sur 3 ouvrages fondamentaux :
-  L’Origine des espèces, 1859 ;
-  La variation des animaux et des plantes à l’état domestique, 1868 ;
-  La filiation de l’Homme, 1871.

Pour simplifier, ces 3 œuvres me paraissent être les piliers fondamentaux. Darwin a toutefois écrit beaucoup d’autres choses. Jusqu’à la fin de sa vie, il s’est intéressé à énormément de sujets et a amassé un très grand nombre de faits et d’observations.

Le terme darwinisme a été assez vite (après la parution De l’origine des espèces) utilisé par des défenseurs de l’idée d’une transformation graduelle des êtres vivants par des causes naturelles, en synonyme de ce qu’on a appelé en France à la fin du XIXe siècle « évolution des êtres organisés ». En France, on employait également le terme de transformisme. On a évité très longtemps d’employer le terme darwinisme par chauvinisme pour certains, par incompréhension pour d’autres et par rejet d’un certain nombre de contenus de la pensée de Darwin pour les troisièmes. Souvent, en France, on ne faisait pas de référence véritable à la pensée de Darwin. En outre, beaucoup se déclaraient darwinistes sans avoir lu Darwin.

Le plus grave est que ce terme a été amalgamé à la notion de progrès. C’est-à-dire une notion prise chez Spencer dans la définition de l’évolution. Par conséquent, l’image appliquée à la société a été celle d’une lutte, où les plus forts gagnent nécessairement. Nous retrouvons encore de nos jours le terme de darwinisme dans les médias. Il y est pris dans ce sens. De plus, il a malheureusement, au cours du XXe siècle, été associé aux pires errements idéologiques.

Attention à la définition des termes, lorsque vous les employez. Sachez ce qu’ils cachent. Surtout, soyez conscients des déviations que ces termes ont pu subir.

Je vous rappelle les deux piliers de la théorie de Darwin :
1. Les espèces montrent une variation spontanée. Au sein d’une population, les individus sont tous différents. Les espèces ne sont donc pas fixes. Il s’agissait d’un acquis considérable, puisque la majorité des biologistes pré-darwiniens pensaient que les espèces étaient fixes, immuables, données une fois pour toutes.
2. Dans les conditions du moment à un endroit précis – cette précision est très importante pour Darwin – accèdent plus facilement aux sources, ceux qui se reproduisent plus que les autres. Des variants, à un moment et à un endroit donné, vont prendre le dessus sur les autres du point de vue d’un différentiel reproducteur. C’est-à-dire qu’ils bénéficient de la sélection naturelle, alors que les autres sont progressivement éliminés. Ainsi, selon Darwin, naissent progressivement de nouvelles espèces.

L’étude de l’évolution mobilise deux approches distinctes. Je crois qu’il faut ici également être assez précis sur les termes.
1. D’abord, on analyse les grandes lignées suivies au cours de l’histoire et on en dégage des « patrons évolutifs » (patterns en anglais), qui sont enregistrés dans la structure des organismes présents et passés. C’est le domaine de l’anatomie comparée, de la paléontologie, de la systématique, de la biogéographie, disciplines qui se sont développées par spécialisation à partir de ce qu’on appelait l’histoire naturelle.
2. Ensuite, il distingue une étude expérimentale des mécanismes sous-jacents, les processus. Ces mécanismes sont responsables des modifications et de leur transmission par voie de descendance. N’oublions pas la définition que Darwin donnait de sa théorie. C’est le domaine de la génétique, de la génétique des populations, de la biologie moléculaire et de la biologie du développement. En termes précis, il faut dire que dans les 30 dernières années du XXe siècle, la biologie étudie le développement grâce à l’outil moléculaire. Elle a permis à cette étude des processus d’avancer le plus.

Y a-t-il opposition entre ces deux approches ? Non, pas du tout. La biologie évolutive, de façon générale, se nourrit des échanges entre ces deux approches. Les processus peuvent bien entendu expliquer les patrons qu’on leur rend compte. De quoi résulte une lignée de fossiles, que l’on arrive à classer parmi les ensembles d’êtres connus ? C’est le résultat de processus évolutifs. De même, bien entendu, les patrons, que l’on observe, posent des questions à ceux qui travaillent sur les processus, puisqu’on a alors, dans l’étude des structures des organismes actuels, par l’anatomie comparée, ou par l’étude des organismes passés, à travers la paléontologie, devant nous des expériences toutes faites, qui sont le résultat de processus. Il n’y a donc pas d’opposition entre ces deux approches. La biologie évolutive se nourrit et s’est extrêmement enrichie justement des échanges entre les différentes disciplines, que j’ai citées précédemment.

Ces échanges s’enrichissent également de l’étude de la répartition géographique des êtres vivants. Ces connaissances étaient déjà très importantes du temps de Darwin, pour élaborer sa pensée. Toutes les données des sciences de la terre viennent aussi apporter des éléments pour enrichir la théorie. Par ailleurs, il faut aussi tenir compte de l’étude des espèces entre elles, avec leur milieu, de la comparaison de leur manière d’utiliser l’espace-temps au cours de leur. La morphologie et l’écologie évolutive sont également des disciplines qui viennent s’ajouter à ces recherches. Vous voyez donc qu’une spécialisation s’est faite progressivement, en même temps qu’une nécessité d’échanges entre ces différences approche pour enrichir la théorie de Darwin, fondée sur ces deux piliers restés immuables. Il n’y a jamais eu de contradictions sur la base de sa théorie.

J’ai oublié de mentionner l’étude comparée des comportements, à l’émergence de laquelle Darwin a participé, qui va s’insérer, au même titre que n’importe quel caractère pour comprendre l’évolution des êtres vivants (l’éthologie).

Voilà encore un terme, que nous rencontrons souvent. Dès qu’on trouve un fossile, surtout s’il se rapproche de la lignée humaine, on parle d’ancêtre de. Il y a une trentaine d’années, on a commencé à reparler du fameux cœlacanthe. Le cœlacanthe est l’ancêtre des tétrapodes, donc l’ancêtre de l’homme. Ce terme revient continuellement. Il a un sens. N’oublions pas que descendance avec modification implique nécessairement qu’il faut aboutir à une classification. Ce qu’on a appelé systématique phylogénétique repose sur les principes suivants d’abord appliqués à la morphologie puis par l’informatique, objet d’algorithmes. Quel est son principe ? Ne sont pris en compte que les caractères d’organismes vivants (qui nous entourent et que l’on étudie) exclusifs et partagés. Cela signifie que sur 4 éléments, nous allons pouvoir grouper C et D, parce qu’ils sont les seuls à partager un certain nombre de caractères. C et D ont donc quelque part un ancêtre commun. Voilà le principe général.

Que se passe-t-il quand nous parlons d’un fossile ? Un fossile ne peut pas être un ancêtre, car il a lui-même un ancêtre commun avec une forme actuelle par exemple – je simplifie à l’extrême bien sûr – et il est placé sur une ligne qui a connu nécessairement des bifurcations. Il a disparu. C’est pour cela qu’il est fossile. Il ne peut donc pas être un ancêtre. En revanche, du point de vue classificatoire, on peut le placer, car il dispose d’un ancêtre commun avec une forme actuelle, dans un même ensemble systématique ; ces ensembles étant emboîtés. C’est-à-dire que le niveau 1 regroupe l’ensemble des taxons A, B, C, D. Un niveau peut être un genre, une famille, un ordre. Peu importe, tout cela n’est qu’une question de nomenclature. En tout cas, nous avons ici une figure de classification.

Pour conclure, l’évolution n’est pas une transformation continue de l’amibe à l’être humain. Ce n’est pas une procession continue de fossiles, d’ancêtres à ancêtres, etc. Ce n’est pas une montée progressive vers la perfection. Il faut que nous soyons conscients que nous décrivons, a posteriori, une histoire partielle, très partielle ; celle des êtres actuels et passés, dont nous avons connaissance. Nous n’avons même pas connaissance de la totalité des êtres actuels. La majorité a disparu par extinction régulière ou par extinction massive. Avec le temps – c’est très important –, la diversité des espèces et des situations se sont accrues – forcément. Il y a eu de plus en plus de formes, même s’il y a eu beaucoup de disparitions. Des formes complexes émergent, mais elles vont se confronter à des formes beaucoup plus simples. N’oublions pas que nous – nous pouvons nous considérer comme une forme relativement complexe – sommes confrontés chaque année à des virus, qui sont des formes relativement simples et qui peuvent nous mettre en péril.

L’évolution met en œuvre des phénomènes, dont le déterminisme – parce que tout est déterminisme dans le domaine de la matière – qui relèvent de chaînes causales indépendantes, d’où le poids de ce que nous appelons la contingence, c’est-à-dire que cela crée un « hasard » qui va constituer la bête noire des opposants à l’évolution. Je pense que nous reviendrons sur cette dernière discussion sur les termes généraux par lesquels je voulais terminer.

[Applaudissements]

Thierry HOQUET : Merci pour cette mise au point sur des concepts cruciaux. Je pourrais écarter un certain nombre de contresens possibles. Avez-vous des questions précises sur ces points, qui ont été déjà traités dans les précédentes séances, mais sur lesquels il est toujours bon de revenir ?

Auditrice : Je voudrais que vous développiez pourquoi vous avez dit que tout est déterminisme dans la religion ?

Jean-Pierre GASC : Malheureusement, on aborde nécessairement les phénomènes naturels, le monde qui nous entoure, avec notre raison. C’est-à-dire que c’est dans la nature elle-même que l’on va trouver les éléments de son explication. Cela a été dit plusieurs fois ce matin. Ensuite, on va essayer de comprendre, grâce à ces éléments extraits de la nature elle-même. Or il se trouve que nous avons décrit de cette façon un certain nombre de phénomènes physiques, chimiques et biologiques, où il y a toujours, dans l’état que l’on observe dans la nature, des éléments qui sont une conséquence de ce que l’on recherche. Nous recherchons les causes. Nous avons compris, quand nous avons établi une chaîne de relations entre la cause et la conséquence. Si vous mettez une casserole d’eau sur le feu, au bout d’un moment, l’eau liquide passe à l’état de vapeur. Vous pouvez mesurer la pression atmosphérique, la température, etc. Vous en décrivez le phénomène et vous pouvez affirmer qu’il y a une relation de cause à effet entre les calories que vous apportez à l’eau et son changement d’état. C’est ce qu’on appelle le déterminisme. Or tout est déterminé d’une façon ou d’une autre, parfois d’une manière très complexe et avec des chaînes d’événements successifs dans ce que l’on peut observer dans la nature et tout spécialement quand on l’applique au phénomène vivant.

On peut vous poser ces questions. Il est justement très important que vous ayez soulevé cela.

Thierry HOQUET : Nous allons passer à la suite des discussions. Je vais passer la parole à Julien PECCOUD, qui vient de Grenoble. Il est membre d’un collectif de recherche transdisciplinaire. Il va déconstruire pour nous les arguments des créationnistes.

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