Fabrique de sens
 
Accueil > Médiation scientifique > Le créationnisme peut-il être une science ? Avec Guillaume LECOINTRE

Le créationnisme peut-il être une science ? Avec Guillaume LECOINTRE

Rendez-vous Culture en partage d’Universcience, du 25 mars 2015, dans le cadre de l’exposition Darwin, présentée à la Cité des sciences et de l’industrie, du 15 décembre 2015 au 31 juillet 2016

Thème du jour : Créationnisme, de quoi il relève-t-il ? Comment il se diffuse, etc., programme du jour conçu et animé par : Taos AIT SI SLIMANE, Thierry HOQUET, Guillaume LECOINTRE

- Diversité des créationnismes contemporains, avec Cédric GRIMOULT, Professeur agrégé d’histoire enseignant en classes préparatoires littéraires au lycée Jean Jaurès de Montreuil (93) est docteur habilité
- Le créationnisme peut-il être une science ?, avec Guillaume LECOINTRE, Professeur du MNHN, Directeur du département Systématique & Évolution, Chef d’équipe à l’Institut de Systématique, Évolution, Biodiversité
- Témoignage, avec Guy LENGAGNE, agrégé de maths, ancien Député-maire de Boulogne-sur-Mer, ancien Secrétaire d’État chargé de la mer, ancien membre de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, auteur du rapport, de la Commission de la culture, de la science et de l’éducation de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, sur les dangers du créationnisme dans l’éducation.
- Déconstruire les arguments des créationnistes, Avec : Jean-Pierre GASC, Professeur du Muséum National d’Histoire Naturelle ; Mathias GIREL, Maître de conférences, département de philosophie et Directeur des études du département de Philosophie, (USR3608, ENS-Ulm) ; Julien PECCOUD, enseignant, agrégé, en sciences de la Vie au lycée La Pléiade Pont-de-Chéruy (Isère), membre du Cortecs (Collectif de Recherche Transdisciplinaire Esprit Critique et Sciences)

Discutant et modérateur : Thierry HOQUET, Professeur des universités, membre de l’Institut Universitaire de France.

Le créationnisme peut-il être une science ?

Avec Guillaume LECOINTRE, Professeur du MNHN, Directeur du département Systématique & Évolution, Chef d’équipe à l’Institut de Systématique, Évolution, Biodiversité

JPEG - 52.6 ko

Il est important d’identifier le créationnisme, comme le soulignait Cédric, comme un mouvement politique. La cible n’est pas vraiment les laboratoires. L’objectif des créationnistes n’est pas de convaincre les scientifiques, mais de convaincre les décideurs, notamment pour modifier les programmes scolaires, voire plus largement. Il s’agit vraiment de leur enjeu le plus manifeste. Dans les pays anglo-saxons, c’est vraiment le cas.

Je vais me positionner dans le sillage de Cédric GRIMOULT pour passer assez rapidement sur des formes de créationnisme, dont on pourrait peut-être reparler. Il existe évidemment dans la sphère privée un créationnisme philosophique. Je n’en parlerai pas. Il ne m’appartient pas de statuer là-dessus, à savoir si le monde naturel tel que nous le voyons se suffit à lui-même pour pouvoir expliquer toutes les manifestations qu’il nous donne à voir ou bien si ces dernières requièrent une intervention extra-naturelle créatrice. Cette question de fond n’intéresse pas directement le collectif des chercheurs dans les laboratoires.

JPEG - 41.9 ko

Je ne parlerai pas non plus des créationnismes scientifiques du passé. Georges Cuvier par exemple mentionnait dans sa théorie des créations successives. Nous ne parlerons pas du créationnisme du passé pour ne nous intéresser qu’au créationnisme d’aujourd’hui qui se qualifie lui-même de scientifique.

JPEG - 38.9 ko

Il n’appartient pas à des scientifiques, quelle que soit leur discipline, de contrer le créationnisme sur leur terrain religieux. Si nous nous y intéressons, c’est précisément parce que ces créationnismes viennent soit nier le travail des scientifiques, soit le changer par un travail de fraude épistémologique, afin de faire croire au public que les sciences pourraient être autre chose que ce qu’elles sont aujourd’hui. Il s’agit d’un travail visant à changer les contours de la définition des sciences. Nous, scientifiques, sommes tenus de nous intéresser à ces éléments, car leur travail agissant dans le domaine politique, si nous les laissions faire, nous pourrions bien nous retrouver à nous faire dicter de nouvelles règles du jeu cognitif du cœur de nos étiers le politique. Guy LENGAGNE, partagera avec nous des exemples.

Pour citer un exemple, quand Luc FERRY était ministre de l’Éducation nationale, en 2004, alors qu’il sympathisait avec des mouvements spiritualistes français, j’ai publié dans Charlie Hebdo un article m’inquiétant de ce ministre qui prêtait une oreille attentive aux propos spiritualistes. Les enseignants sont confrontés – Cédric GRIMOULT l’a dit – à des contestations du contenu même de l’enseignement de la part des élèves dans l’espace de la classe. Guy LENGAGNE vous montrera une autre facette de motifs de vigilances que nous devons avoir : des recommandations sur les programmes scolaires émanent du niveau politique européen

Je passerai sur ces enjeux, car vous les avez compris. Je vais simplement pointer quelques arguments qui manipulent l’épistémologie dans un but politique.

JPEG - 33.9 ko

Il existe une version négationniste des sciences. Vous en avez un exemple avec Harun Yahya – Adnan Oktar de son vrai nom – qui nie purement et simplement le contenu des résultats scientifiques. Une version de cette stratégie négationniste est présente chez les Témoins de Jéhovah. Si vous les avez déjà vus sur le pas de votre porte ou si vous avez lu leurs positions, vous verrez que les résultats des sciences sont niés purement et simplement.

JPEG - 37.1 ko

Dans les années 1960, Henry Morris et Duane Gish respectivement ingénieur et pharmacien, ont considéré qu’ils seraient meilleurs stratèges s’ils pouvaient faire croire au public que le créationnisme puisse être scientifique. Effectivement, ces gens-là se qualifient eux-mêmes de créationnistes et inventent la creationist science, c’est-à-dire la science créationniste pour faire passer l’idée qu’il serait possible de prouver scientifiquement le contenu littéral de la Genèse biblique. C’est la stratégie d’argumentation qui va être dès lors adoptée par ce mouvement (à partir de 1976).

JPEG - 37.1 ko

Le troisième mode d’argumentation est encore plus souple. Ces stratégies sont de plus en plus sophistiquées. Celle de Philip Johnson consiste à faire croire que l’intervention providentielle est un argument mobilisable au laboratoire pour expliquer un phénomène complexe. Il ne la nomme pas comme cela, il la nomme « conception intelligente ». La complexité de la structure naturelle est expliquée par une intelligence. Si cette conception intelligente pouvait être acceptée en tant qu’explication dans l’espace du laboratoire, alors nous pourrions avoir une évolution créée de la main divine, remplaçant une évolution faite de hasard de la variation et de sélection. Le hasard pose problème.

Enfin, il existe une version encore plus sophistiquée. Le degré de sophistication le plus abouti, auquel on puisse arriver aujourd’hui, réside dans l’idée que les scientifiques, en tant que collectif professionnel, auraient des prescriptions à effectuer sur le plan métaphysique. C’est-à-dire que nous pourrions, en quelque sorte, dialoguer avec des postures spiritualistes ou théistes. Cette posture considère que les scientifiques pourraient, eux-mêmes, à l’échelle collective et au nom de l’organisation professionnelle (es qualité, en quelque sorte), – à l’échelle individuelle, chacun fait ce qu’il veut tant que cela n’interfère pas dans l’espace du laboratoire –statuer sur des questions métaphysiques, notamment celle de l’intervention divine.

JPEG - 55.6 ko

« Un créateur, dit Jean Staune, le secrétaire général de l’Université interdisciplinaire de Paris – organisation internationale financée par la John Templeton Foundation – ne peut être exclu du champ de la science », dans le Journal Le Monde du 2 septembre 2006. Il ne s’agit pas ici d’un créationnisme affirmé, mais de l’idée que les scientifiques devraient se préoccuper, à l’échelle collective, de la question de l’existence du divin.

JPEG - 41.7 ko

J’ai cité la John Templeton Foundation qui est encore plus incolore et insipide qu’on s’y tromperait presque. Je dispose de ses plaquettes de 1987/88. Au départ, cette fondation s’intéressait à ramener les sciences dans le giron de la religion, dans ce qu’ils appellent eux-mêmes un warming trend, c’est-à-dire un climat de réchauffement/rapprochement. Il ne s’agit pas de fausser des résultats d’études scientifiques, mais de financer des laboratoires. Si vous regardez aujourd’hui le site web de la John Templeton Foundation, vous pourriez confondre ce site avec n’importe quel site de mécène, favorisant la culture, publiant les œuvres de Darwin.

Ainsi, le masque est très habile. Nous avons l’impression de voir des personnes agissant pour la culture. Or, nous savons très bien, depuis les origines, ce que cherche à faire la John Templeton Foundation. Devant les retraits des États du financement de la science dans plusieurs pays occidentaux (notamment l’État fédéral aux USA), de plus en plus de laboratoires soumettent leurs dossiers de recherche à la John Templeton Foundation, afin d’obtenir des financements. J’ai moi-même effectué une conférence à Boston sur cette question et rencontré des laboratoires financés par cette fondation, où les gens vous disent béatement que l’argent n’a pas d’odeur. La Templeton ne va pas dicter ce que vous devez trouver, mais vous serez forcément dociles. Après avoir obtenu l’argent une 1er fois, vous allez chercher à l’avoir une deuxième fois. Le repli de l’État est favorable à l’avancée des initiatives à visées théocratiques sur les sciences. Ici, nous avons vraiment le sentiment d’avoir affaire à un mécène, que nous ne pourrions pas différencier de la Fondation Total ou de n’importe quelle autre fondation.

Je vais accélérer le mouvement vers la question qui est mon titre : est-ce que le créationnisme peut être scientifique ? Je voudrais d’abord savoir ce que cherchent à faire les scientifiques pour voir si le créationnisme peut être compatible avec le nom de science.

Les sciences n’ont pas toujours été ce qu’elles sont aujourd’hui. Le public pourrait d’ailleurs en témoigner. Le public pourrait vous dire qu’à une époque, Dieu faisait partie des explications. Georges Cuvier mobilisait au début du XIXe siècle des créations successives. Carl Linné, le grand botaniste suédois, pratiquait la science à l’intérieur du giron théologique. La création expliquait pour lui l’origine des espèces. Les sciences n’ont pas toujours été ce qu’elles sont. N’oubliez pas que le créationnisme cherche à utiliser cela pour relativiser le travail de la science aujourd’hui. Les créationnistes se fondent sur un argument consistant à considérer que les sciences pourraient bien réintroduire Dieu dans les explications mobilisables, dès lors qu’elle l’a fait dans le passé.

Mais Il existe un contrat – j’aime bien ce mot, car il renvoie à une pratique de la science depuis ce que les Anglo-saxons appellent la sécularisation (la charnière XVIIe-XVIIIe siècles) – où le nouveau programme de travail pour les scientifiques consiste à expliquer la nature à partir des seules ressources de la nature. Le pari qui est fait est que le monde naturel qu’il s’agit d’expliquer porte en lui-même tous les éléments nécessaires à expliquer la variété de ses manifestations. Nous n’avons donc pas besoin d’aller chercher le créateur. C’est la démarche de Darwin, qui ne cherche pas spécialement à nier le créateur. Il s’agit juste d’expliquer la nature par les seules ressources de la nature, c’est-à-dire indépendamment de lui.

La première chose à garder à l’esprit du public est que ce n’est pas parce que la science a par le passé beaucoup utilisé la Providence, qu’elle est habilitée à le faire aujourd’hui. De nos jours, le contrat est différent. La nature s’explique par les seules ressources de la nature.

Deuxièmement, une idée est absolument cruciale, à mes yeux ; elle est celle du contexte collectif de la validation des savoirs dans les sciences d’aujourd’hui. Les scientifiques d’aujourd’hui se sont professionnalisés d’une manière différente qu’au XVIIe ou au XVIIIe siècle. Dans les siècles passés, on était à la fois philosophe, théologien et scientifique. Aujourd’hui, il y a un collectif professionnel, en particulier dans les pays dont les États redistribuent de la richesse sous forme culturelle. C’est le cas du contexte français. Nous sommes des scientifiques payés par l’État et notre mission vise à garantir la fiabilité de contenus de connaissances. Notre mission n’est donc pas de prescrire sur le plan métaphysique ou sur le plan moral, mais de dire ce qui a été rationnellement et collectivement validé dans le champ scientifique, indépendamment des deux autres champs. Je parle des scientifiques. Pas des philosophes professionnels, dont le rôle n’est pas de prescrire, mais d’organiser un débat sur les idées. Les scientifiques sont liés par un « contrat de travail », qui ne les habilite pas collectivement à prescrire quoi que ce soit à nos publics dans les champs politiques, moraux ou métaphysiques. En tant que scientifiques, nous ne pouvons pas prêcher le déisme, le panthéisme ou l’athéisme dans les classes ou même sur une estrade. Nous nous restreignons collectivement à l’explication de la nature par la nature.

Il est important de souligner cela, car le public (et parfois même certains scientifiques) ne différencie pas les postures individuelles et ce qui est dit à titre collectif, émanant du contrat cognitif collectif. Pire encore, nos collègues ne sont pas toujours vigilants sur ce point. Combien de collègues – y compris dans ma propre institution – dérapent devant un public ! Ils sont invités en tant que scientifiques. Or, à un moment de la conférence, leur casquette change sans prévenir le public. C’est-à-dire que la personne se met à parler, à titre personnel, de ses préférences métaphysiques, en considérant que le résultat de sa science justifie cette posture. Il faut travailler à faire identifier les limites entre ce qui peut être dit à l’échelon individuel et ce qu’on peut dire des résultats validés à l’échelle collective, celle de la communauté scientifique internationale.

Si un public nous dit que M. Untel est scientifique, botaniste, a expliqué en conférence que Dieu était le mieux placé pour expliquer le monde naturel, demandez à la personne qui vous pose la question si la personne s’est exprimée à titre personnel ou si elle s’est exprimée au titre de scientifique. Cette charnière entre le collectif et le personnel est un aspect crucial à travailler, à mon sens, pour que le public comprenne le contrat des sciences. Les sciences ne sont pas faites pour accréditer les propos moraux, politiques ou religieux ni pour lutter contre eux. Elles y perdraient leur autonomie. C’est justement, parce qu’elles ne luttent pas nécessairement dans ce champ qu’elles disposent de leur autonomie politique, en tout cas dans les pays laïques.

Le but des sciences est de produire des connaissances objectives sur le monde réel. Nous verrons à quoi fait référence le monde réel.

Des connaissances objectives sont des connaissances corroborées par des études indépendantes. Le point essentiel d’une expérience réside dans le fait qu’après sa publication, elle pourra être reproduite par un collègue à qui vous n’avez jamais envoyé un seul e-mail. Il y a une dimension collective de la stabilisation des savoirs scientifiques. En effet, au départ, les savoirs scientifiques sont composés de perspectives allant dans tous les sens. C’est ce que nous appelons de la controverse – je n’ai pas dit polémique, mais controverse – qui fait partie de l’élaboration des connaissances. Une fois stabilisées par le truchement des dialogues inter-laboratoires, des congrès, nous avons une connaissance, qui tend à être partageable par le plus grand nombre des femmes et des hommes. On l’appelle donc la connaissance objective. Celle-ci est fondée sur la reconductibilité des expériences. Une expérience, même publiée, qui n’est pas corroborée par une équipe indépendante, sera oubliée.

J’aimerais terminer sur une question, dont les publics témoigneront probablement à leur manière. Le conflit entre science et religion découle en partie du fait que le public est scientiste. Il a une vision où les sciences doivent résoudre l’ensemble des problèmes donnés à l’humanité. D’autre part, les sciences délivrent pour eux des vérités immuables, dogmatiques. Et si elles ne le font pas, elles s’en trouvent discréditées ! Or, notre profession est le contraire d’un dogmatisme, c’est-à-dire que la légitimité de ce que les scientifiques produisent tient à la possibilité laissée à chacun de remettre en cause les travaux des autres. La légitimité des savoirs scientifiques se caractérise par le fait qu’ils sont périssables, et que s’ils sont encore valides, c’est qu’ils ont résisté à de multiples tentatives de déstabilisation et que vous pouvez vous-mêmes continuer à tenter de les déstabiliser. Quand je sais quelque chose, je sais pourquoi je le sais et je peux être mis en demeure de justifier ce que j’avance. La légitimité d’un savoir scientifique tient justement du fait que celui qui l’avance est censé pouvoir le justifier rationnellement. S’il est réfuté, on passera à un savoir plus solide. Il s’agit donc d’un universalisme non dogmatique, car la légitimité d’un savoir tient précisément à sa résistance, mais s’il résiste il est valide pour tous et à disposition pour tous. Un savoir est censé changer, même si parfois c’est difficile.

Universalisme, car justement il y a un caractère collectif de la stabilisation des savoirs. Universalisme, parce que, lorsque le savoir est stabilisé par le truchement du dialogue entre laboratoires et entre collègues, dialogue avec le réel également, qui est postulé le même pour tous, il acquiert une portée générale, universelle. Le dialogue a été possible parce qu’on a fait le pari que la raison est mobilisable par l’ensemble des hommes.

JPEG - 22.3 ko

Je terminerai par là. Il y a 4 attendus cognitifs dans l’espace du laboratoire. Une contestation de l’évolution vient, la plupart du temps, du fait que le public ne se figure pas ce qu’est la science, je veux dire, ignore ces attendus. Il faut revenir à des notions d’épistémologie de base, beaucoup plus que faire la liste des fossiles pour prouver la validité de la théorie. Vous pouvez toujours amener des faits. Si vous ne disposez pas des mécaniques de raisonnements pour les analyser, les faits ne seront jamais intégrés ni ne seront même considérés comme des preuves.

JPEG - 26.3 ko

Il y a donc quatre attendus cognitifs de base dans l’espace d’un laboratoire, qui font que le créationnisme ne peut pas être considéré comme une science, car il ne respecte pas ces attendus. On peut les illustrer par l’absurde, en repérant les raisonnements que nous corrigerions chez un stagiaire. Imaginez un doctorant ou un stagiaire de master 2, qui vienne dans un laboratoire convaincu à l’avance de la réponse à donner à la question posée et qui de plus refuserait d’interpréter correctement l’expérience qu’il est en train de réaliser au motif qu’elle contredirait son hypothèse. Il serait vite remis dans le cadre : le scepticisme initial sur les faits est une attitude absolument requise. On peut finir par trouver et valider un résultat auquel on ne s’attendait pas du tout au départ.

Vous posez une question honnête quand vous démarrez une expérience. Évidemment, vous avez une idée des résultats possibles, qui vont pouvoir sortir de l’issue de l’expérience. Bien sûr, les réponses possibles que vous anticipez contribuent à façonner le dispositif expérimental, mais ce n’est pas pour autant que vous refuseriez de vous laisser déstabiliser. Nous sommes même sceptiques par rapport à nos propres résultats. C’est parce que nous avons besoin de convaincre nos pairs. Pour les convaincre, plus un résultat est surprenant, plus vous devez vous-mêmes l’éprouver, car sinon les autres ne vont pas vous faire de cadeaux. Si nous refaisons la face du monde sur la base d’une erreur, les collègues vont nous rire au nez.

JPEG - 65.8 ko

Cet impératif de rester sceptique reste un élément très fort dans la démarche scientifique. Or la creation science de Morris et Gish prône tout le contraire. Leur programme est de prouver scientifiquement le contenu littéral de la Genèse biblique. J’aime bien ce petit dessin, qui résume très bien les choses. Voici les faits. Quelles conclusions pouvons-nous en tirer ? C’est la méthode scientifique. La méthode créationniste procède à l’inverse : voilà la conclusion. Quels faits pouvons-nous apporter pour la soutenir ?

Rien que sur ce plan, le créationnisme ne peut pas être scientifique, car il prône une programmatique de la découverte. Ils décrivent eux-mêmes ce qui est à démontrer. Il faut démontrer la création du monde, de l’énergie, de la vie ex nihilo. Il faut démontrer l’insuffisance des mutations et de la sélection naturelle dans le développement de la vie. Ils présentent une sorte de liste des éléments à démontrer par un maquillage scientifique.

Deuxième attendu cognitif fort : si vous effectuez une expérience sur le monde réel, vous espérez en première instance que vos collègues vont pouvoir la reproduire. Une expérience seule ne sert à rien. Les scientifiques ne sont jamais seuls. Cet élément doit être souligné auprès des enfants en particulier, car le cinéma et les romans nous servent une image du scientifique comme un génie isolé, voire dément, qui menace l’équilibre du monde. Or un scientifique n’est jamais seul. Il est monté sur les épaules de ses prédécesseurs. Il travaille en équipe. De plus, si ses résultats ne sont pas corroborés par une équipe indépendante, ces résultats seront oubliés, même s’il les publie. J’ai une liste importante d’articles absurdes publiés dans Nature ou dans Science, dont les résultats n’ont jamais été reproduits, comme l’affirmation que le cochon d’Inde ne serait pas un rongeur, la mémoire de l’eau, etc. On a beau être publié dans de grands journaux, si les expériences ne sont pas reproduites, elles seront oubliées.

Ce pari que nous faisons sur la reproductibilité des expériences implique un réalisme de principe. Ce réalisme de principe postule simplement que vous espérez que le monde existant va se manifester à vos collègues comme il s’est manifesté à vous. Ce monde extérieur existe donc indépendamment des concepts que vous avez posés et des mots que vous avez écrits. C’est ce qu’on appelle un réalisme de principe. Plus précisément, l’existence matérielle des choses ne dépend pas des idées que nous nous en faisons. Cela ne concerne pas directement que le créationnisme. Il y a des philosophies - on pourra en débattre cette après-midi si vous voulez – qui tendent à subordonner l’existence matérielle des choses au concept que l’on formule sur elles. C’est ce qu’on appelle le relativisme cognitif. Vous le rencontrerez peu dans le public. Cette position se trouve davantage chez les intellectuels. Certains d’entre eux jouent avec le feu. J’ai à ce sujet une jolie citation de Bruno LATOUR. C’était à l’époque où on découvrait de l’ADN du bacille de Koch dans les poumons de la momie de Ramsès II, Le bacille de Koch provoque la tuberculose. Les médecins du Val-de-Grâce ont donc conclu que Ramsès II était mort de la tuberculose, puisque ses poumons étaient truffés de traces d’ADN du bacille de Koch. Bruno LATOUR publie en mars 1998 dans le journal La Recherche, ce texte, comportant deux erreurs majeures, à mon avis, qui a provoqué une levée de boucliers considérable chez les scientifiques. En effet, ce texte lui seul ruine littéralement toute possibilité d’expérience sur le monde par les scientifiques, parce que la reproductibilité de l’expérience est fondée sur l’universalisme des réalités matérielles existantes, et que ce texte subordonne l’existence matérielle des choses à la culture de ceux qui en parlent.

« Où se trouvaient donc les objets « avant » que les savants les découvrent ? Si l’on diagnostique au Val-de-Grâce que Ramsès est mort de la tuberculose, comment a-t-il pu décéder d’un bacille découvert par Robert Koch en 1882 ? Comment, de son vivant, pouvait-il boire de la bière fermentée par une levure que Pasteur (grand adversaire de Koch) ne mit en évidence que vers le milieu du XIXe siècle ? (…) Avant Koch, le bacille n’a pas de réelle existence. Avant Pasteur, la bière ne fermente pas encore grâce à Saccharomyces cerevisiae. Dans cette hypothèse, les chercheurs ne se contentent pas de « dé-couvrir » : ils produisent, ils fabriquent, ils construisent. L’histoire inscrit sa marque sur les objets des sciences, et pas sur les seules idées de ceux qui les découvrent. Affirmer, sans autre forme de procès, que Pharaon est mort de la tuberculose revient à commettre le péché cardinal de l’historien, celui de l’anachronisme ». B. LATOUR, La Recherche (03/98)

Je suis systématicien. Je suis constructiviste. Je sais que nous fabriquons les concepts. Cependant, à aucun moment, le fait de savoir que nous fabriquons les concepts ne nécessite de subordonner l’existence matérielle de ce qui existe à ces concepts. Je sais que le monde extérieur a une matérialité, qui existe indépendamment de moi. Je projette des concepts là-dessus. Il y a 1 000 façons de découper le monde en concepts, mais l’existence matérielle des choses n’est subordonnée à aucune d’entre elles, tel est le pari que font les scientifiques. Certaines de ces façons ont une portée universelle. Les concepts scientifiques ont vocation à être vérifiés par des observateurs indépendants. Ils ont donc vraiment une portée universelle. Des concepts particuliers sont plus puissants que les autres, car ils sont vérifiables par la totalité des humains qui veulent bien les étudier.

Être constructiviste, oui, mais cela ne nous engage pas à subordonner l’existence matérielle des choses à la construction des concepts. « L’histoire inscrit sa marque sur les objets des sciences et non sur les sollicités de ceux qui les découvre. Affirmer sans autre forme de procès que le pharaon est mort de la tuberculose revient à commettre le péché cardinal de l’historien : celui de l’anachronisme. » Deuxième erreur : Bruno LATOUR oublie que ce n’est pas un égyptien contemporain de Ramsès II, qui affirme que ce dernier est mort de la tuberculose, c’est un médecin du Val-de-Grâce de 1998. Le positionnement de celui qui parle est donc crucial. Si nous, les scientifiques, ne pouvons pas prononcer de phrase à valeur rétrospective, je ne pourrais pas faire de phylogénie et Cédric ne pourrait pas faire d’histoire. Le travail de l’historien est justement le contraire de ce qu’en dit LATOUR : il est bien de produire des phrases à valeur rétrospective. Les sciences – j’inclus l’histoire dans les sciences – ne se content pas de faire des prédictions pour le futur, elles peuvent aussi avoir des discours rétrospectifs sur le passé. Vous rencontrerez peu ce relativisme cognitif dans les publics.

Troisième attendu cognitif : le matérialisme scientifique. L’ensemble des créationnismes, dont a parlé Cédric, ont pour objectif de détruire le matérialisme scientifique. En voilà pour preuve une phrase issue de l’Intelligent design : « Il faut faire échec au matérialisme scientifique et à son héritage destructeur sur le plan moral, culturel et politique. Il faut le remplacer par la vision théiste, qui veut que la nature et les êtres humains aient été créés par Dieu. » Qu’est-ce que les sciences viennent faire là-dedans ? Sur le plan de l’épistémologie, les sciences n’ont rien à faire là. Si les sciences sont mobilisées, ce sont pour des raisons politiques, car l’Intelligent design, en tant que mouvement, s’est proposé de mobiliser les sciences comme courroie de transmission pour passer de la sphère législative à la sphère éducative d’un projet théocratique de société.

S’il peut être dit au législateur que les sciences sont une entreprise métaphysique déguisée en objectivité, alors on va réclamer égalité de traitement à l’école publique entre un cours de biologie animé par un matérialisme (incorrectement identifié, sans adjectif pour laisser s’installer les confusions), et un cours de pseudo-biologie habitée d’un spiritualisme ou d’un créationnisme comme par exemple l’Intelligent design. Ceci au nom de l’égalité de traitement entre les opinions et les philosophies. Ainsi, si vous arrivez à convaincre le public que la science n’est rien de plus qu’une objectivité déguisée, vous allez réussir à produire un traitement balancé entre une biologie matérialiste et une biologie spiritualiste. Ce tour de passe-passe a été réussi dans un certain nombre d’États aux États-Unis d’Amérique.

Il est donc important, à mes yeux, de savoir identifier le statut du matérialisme scientifique. Ce n’est pas un matérialisme qui va vous dire « tout est matière ». Il va vous dire que dans le monde réel, il y a au moins de la matière. C’est ce sur quoi nous savons travailler : cette partie du réel qui réagit lorsque j’agis. Ainsi, la matière est la condition d’accès à l’expérience scientifique. Vous voyez que ce matérialisme est relativement humble. Il affirme que ce que la science sait appréhender du monde réel est la matière et ses propriétés émergentes. Libre ensuite à chacun de penser qu’il peut exister autre chose. Ce n’est pas aux scientifiques de prescrire ce type de convictions. Certaines personnes sont matérialistes en philosophie, considérant que le monde réel est fait de matière et uniquement de matière et ses propriétés émergentes, et qu’en tant que tel, se suffit à lui-même. D’autres seront spiritualistes ou dualistes. La plupart des gens sont dualistes, à savoir qu’ils reconnaissent à la fois l’existence de la matière et celle de l’Esprit, considéré comme indépendant de cette dernière. Les scientifiques ne statuent pas sur ces conclusions. Ils affirment simplement qu’ils savent s’emparer au moins de la matière et de ses propriétés émergentes.

Ce matérialisme est donc humble, il n’est que méthodologique. L’adjectif méthodologique signifie que c’est la condition de méthode de la science. C’est celui qui va être la cible principale des mouvements créationnistes, car il empêche l’argument providentiel d’entrer dans le laboratoire. Ce matérialisme méthodologique gêne les créationnismes car il empêche Dieu d’arriver dans les laboratoires et donc dans les écoles. C’est précisément celui qui est le plus décrié.

Illustrons cela par l’absurde, si je reviens à un doctorant ou à un stagiaire de M2, qui mobiliserait la providence pour expliquer une expérience. Cette démarche n’est franchement pas attendue dans un laboratoire. Même un élève de cycle 2 le comprend. Répondre à des questions telles que – pourquoi y a-t-il des vagues sur la mer ? Pourquoi les feuilles sont-elles vertes ? Pourquoi les chats ont-ils des poils ? – par la simple affirmation : « C’est Dieu qui les a créés » n’est pas admissible dans l’espace des sciences, où on attend des réponses rationnelles spécifiques à des questions spécifiques. Vous n’étanchez pas la curiosité ou la soif de rationalité d’un enfant concernant des questions spécifiques par une réponse unique mobilisable à tout moment et à tout propos parce que fondée sur la providence. Je vous garantis qu’en cycle 2 les enfants comprennent que, si Dieu a tout fait, ce n’est plus la peine de proposer un cours de sciences ni même de s’engager dans une expérience scientifique. Il s’agit pourtant de la façon de penser de l’intelligent design. Comment tant de médias ont-ils pu croire que c’était là une proposition sérieuse ? L’intelligent design renvoie à une intervention de la providence comme explication scientifique. Les sciences se basent sur le rapport collectif à l’expérience sur le réel pour régir le vrai ou le faux et non sur une réponse unique à des questions multiples.

Pour finir, il y a un dernier attendu de base chez les scientifiques. Je termine par la rationalité. Quand j’étais jeune étudiant, j’ai suivi un stage dans un laboratoire. Je raconte souvent cette anecdote, car elle m’a marqué. Un étudiant effectuait des manipulations ce jour-là et il n’était pas content parce qu’il les avait toutes ratées. La semaine d’avant, c’était le 1er mai. On lui avait offert un brin de muguet. Il avait posé ce brin de muguet dans un vase sur sa paillasse et l’avait laissé faner pendant la semaine. Ce matin-là, la femme de ménage était passée à 7h. Elle avait trouvé un brin de muguet fané qu’elle avait jeté à la poubelle. Il se trouve que ce jour-là, l’étudiant a raté ses expériences sur lesquelles il avait beaucoup misé. Il a fait un scandale dans le laboratoire en accusant la femme de ménage d’être responsable de ses échecs expérimentaux, parce qu’elle avait jeté son porte-bonheur. Je vous assure que, dans un laboratoire, ce type de superstition n’est pas attendu. En effet, la directrice l’a vertement corrigé.

La rationalité n’est pas négociable au laboratoire ni dans l’espace international des scientifiques. Il faut respecter les règles de logique, évidemment. Si vous tombez dans des fautes de logiques, vos collègues rejetteront votre papier. Le principe de parcimonie doit être également respecté. Pour ceux qui ne le connaissent pas, il s’agit de justifier un scénario, une construction intellectuelle, en faisant appel au plus petit nombre possible d’hypothèses surnuméraires non documentées. Les hypothèses dites ad hoc sont là pour soutenir une théorie, mais elles ne doivent pas être trop nombreuses.

Concernant le principe de parcimonie, je vous recommande de regarder ce soir l’épisode de Kaamelott, qui s’appelle « Les pisteurs ». Il expose bien le principe de parcimonie par l’absurde, en présentant des personnages qui ne sont pas parcimonieux : Si vous vous permettez un nombre incroyable d’hypothèses surnuméraires non documentées, vous pouvez supposer n’importe quoi.

J’ai donc exposé 4 attendus cognitifs de base en science, qui montrent notamment que les créationnismes dits « scientifiques » échoue à pouvoir se qualifier de scientifiques. Il s’agit du scepticisme initial sur les faits, du réalisme de principe, du matérialisme méthodologique et de la rationalité. Ces quatre attendus conditionnent complètement la reproductibilité des expériences qui constitue le filtre collectif de validation des savoirs scientifiques. Les créationnistes ne sont nullement sceptiques. Ils ne sont pas toujours réalistes. L’essentiel réside dans leurs conceptions antimatérialistes en introduisant des éléments non instanciés dans le monde réel comme les forces vitales, l’intervention providentielle ou les Esprits, au sein de leurs explications qu’ils veulent présenter comme « scientifiques ». Ces entités existent dans notre culture, mais elles ne sont pas mobilisables dans l’espace du laboratoire, parce qu’elles sont postulées comme immatérielles par définition. Pour terminer, il arrive aux créationnistes de faire des fautes de logique, d’autant plus qu’ils ne sont pas parcimonieux. Mes collègues soulignent qu’il existe un lien entre parcimonie et matérialisme.

Je vous recommande cette bibliographie, non exhaustive :
• Bronner, G. 2013. La démocratie des crédules, P.U.F.
• Baudouin, C. & Brosseau, O. 2013, Enquête sur les créationnismes, Belin.
• Boghossian, P. La peur du savoir, Agone.2008.
• Chalmers, A. « Qu’est-ce que la science ? » (1987) et « La fabrication de la science », (1991), La découverte.
• Lecointre, G. 2012. Les sciences face aux créationnismes, Quae.
• Vinck, D., Sociologie des sciences, Armand Colin, 1996

Merci.

[Applaudissements]

Thierry Hoquet : Merci beaucoup. Nous prenons quelques questions d’éclaircissements concernant ces enjeux de questions épistémologiques sur les pratiques des laboratoires. Pour ma part, j’ai une question.

Auditeur : Faut-il nous attendre, du fait du grand public, en majorité à des arguments purement dogmatiques ? Ou faut-il malgré tout travailler les arguments relativistes ? En effet, le relativisme peut venir assez vite. Le principe de réfutation dans le sens commun ou la dimension historique des sciences ou ce dont tu as parlé sur le constructivisme constituent-ils des arguments que nous devons nous attendre à entendre de la part du grand public ?

Guillaume LECOINTRE : C’est une très bonne question. Selon mon expérience, il y a une confusion généralisée sur le fait qu’étant en démocratie, chacun pense ce qu’il veut. Ainsi, il n’y aurait pas de raison de considérer que les sciences sont supérieures à d’autres formes de pensée, puisque nous sommes en démocratie. Gérald BRONNER a publié en 2013 un ouvrage intitulé La démocratie des crédules, où il montre que justement le mirage démocratique appliqué à la connaissance détruit la connaissance en tant que bien public.

Les sciences n’ont pas toujours été ce qu’elles sont aujourd’hui. Ce « relativisme » justifie qu’il y ait une bonne raison de faire confiance aux sciences. Elles présentent un dialogue avec le réel collectivement réalisé, qui fait que les savoirs scientifiques doivent pouvoir être révisés à tout moment, d’une part, et d’autre part être mobilisables par tous les Hommes. Retenez cette formule : universalisme non dogmatique. La différence entre une croyance religieuse et la confiance que vous pourriez avoir dans un raisonnement scientifique réside dans le fait que la croyance religieuse tient sa légitimité d’un rapport à l’autorité. Ce qui est donné pour vrai n’est pas questionnable. Soit c’est régi par un texte sacré, soit par la parole unique, soit l’introspection d’un individu aurait force de légitimité. Or, les savoirs scientifiques ont précisément une portée plus forte que les croyances religieuses, parce que leur légitimité vient du fait que vous pouvez mettre en demeure les scientifiques de justifier ce qu’ils avancent à l’échelle collective.

Pour ma part, je ne partage pas ce relativisme scientifique, car je considère que les sciences ont quelque chose d’universel. En effet, elles ont fait le pari de l’universalisme, en donnant à la totalité des hommes de bonne volonté la possibilité de réfuter ce que j’ai annoncé moi-même. L’ouverture à la réfutation par autrui donne toute sa puissance aux résultats scientifiques. Ce dialogue passe par un rapport au réel extrêmement lucide. Soit le monde réel ne se manifeste pas comme je l’espérais, soit le monde réel se manifeste par d’autres étapes que celles par lesquelles je les interprétais. Le rapport aux pairs et au réel constitue une triangulation universelle pour faire comprendre la portée universelle des résultats des sciences.

Ces derniers constituent des biens publics. Excusez-moi d’utiliser ce terme, qui n’est pas approprié, si nous parlons d’une dimension internationale. En tout cas dans l’espace public, la République française a misé sur l’enseignement des sciences, car elle pense que les résultats scientifiques sont des biens publics, mais surtout parce que les sciences mobilisent la rationalité dont on a besoin pour réaliser le projet de citoyenneté de Condorcet. Ce n’est pas le cas dans tous les pays. Nous avons de la chance que la France ait adopté ce point de vue. Par ailleurs dans certains pays certaines sciences sont enseignables, alors que d’autres ne le sont pas.

Thierry HOQUET : Le fondement de ta présentation est basé sur le fait que le créationnisme se réclame d’un type de science. C’est-à-dire que les créationnistes veulent faire valoir qu’il y a d’une part l’evolution science et d’autre part une « creation science » (la science de l’évolution et la science de la création). Tu souhaites donc dénoncer cette étiquette quelque peu usurpée : il n’y a en aucune manière une « science » de la création.

Guillaume LECOINTRE : Tout à fait. En Australie et aux États-Unis, la stratégie a consisté à faire penser aux politiques que la science de l’évolution est une philosophie déguisée en science. De ce fait, ils réclament l’égalité de traitement entre science et créationnisme dans le cours de science, notamment dans les manuels scolaires. C’est ce qui s’est produit dans un certain nombre d’États américains. Au nom de l’égalité de traitement des philosophies dans l’espace de la classe, si vous amenez les politiques à considérer que la science de l’évolution est une philosophie déguisée en science, vous allez pouvoir réclamer l’enseignement d’autres philosophies. Ainsi, le cours est divisé entre la création et les évolutionnistes. Cependant, la « création » ne fait absolument pas partie du collectif des chercheurs à l’échelle internationale. Je peux vous garantir qu’aucune communauté scientifique académique n’a avalisé la soi-disant science de la création.

Méfiez-vous de la mimétique institutionnelle présente chez les créationnistes. Ils ont fondé leurs propres discussions de recherches, leurs propres journaux, leurs universités. Je n’en ai pas beaucoup parlé, parce que nous aurons l’occasion de l’aborder cet après-midi. Il y a aussi en France une organisation, qui se proclame elle-même université et qui se comporte comme si les scientifiques en tant que collectif pouvait faire des prescriptions métaphysiques. Les sciences selon elle devraient être mobilisées pour vous expliquer le sens de la vie. Or, si nous mettons un pied là-dedans, nous risquons fort de perdre notre autonomie dans la validation des savoirs. Nous ne sommes pas nombreux, parmi les scientifiques, à dénoncer ce dévoiement du rôle de la science.

L’autonomie politique des sciences dans la validation des savoirs a été acquise politiquement par le fait que les sciences ont, un jour, renoncé à venir légiférer dans le champ des théologiens qui avaient encore le pouvoir. Précédemment, c’était l’inverse. Les théologiens venaient légiférer sur les recherches des laboratoires. J’ai cité l’exemple de Buffon, mais je pourrais également citer celui de Galilée. Les théologiens se sont mêlés de l’espace des sciences dans les siècles passés. Les scientifiques collectivement organisés n’ont pas de visées théologiques. Toutefois, il existe des organisations, en Occident, qui travaillent à faire revenir les scientifiques dans le giron des théologiens. À mon sens, il s’agit là d’un piège. Vous l’avez compris. Si vous acceptez que les scientifiques, à l’échelle collective, aient un mot à dire sur les questions classiquement réservées à la théologie, vous créez les conditions d’une perte d’autonomie, car la théologie pourra vous dicter en retour les résultats acceptables et ceux qui ne le sont pas. Or ce rapport à l’autorité est sorti du laboratoire depuis deux siècles.

Je vous renvoie à la sociologie des sciences de base, notamment celle de Robert MERTON, dans les années 1950. MERTON, qui est un sociologue des sciences, explique que, dans l’espace du laboratoire, le pari collectif réside dans le fait que le vrai ou le faux n’est pas régi par un rapport à l’autorité, mais par un rapport à l’expérience mu par une rationalité honnête.

Auditeur : Sur ce point de collusion, quelle est la différence entre le fait que des scientifiques soient harponnés par l’UIP et la participation de certains scientifiques célèbres au Conseil pontifical des sciences par exemple ?

Guillaume LECOINTRE : Le Discovery Institite, qui sécrète la nouvelle forme de créationnisme qu’on appelle l’Intelligent Design a harponné une brochette de biochimistes. La biochimie a beaucoup plus emprunté son fond théorique à la chimie qu’elle ne l’a emprunté à la biologie. De ce fait, beaucoup de biochimistes ne sont pas sensibles à l’épistémologie spécifique de l’évolution. Ils ne comprennent pas l’évolution. Ils conçoivent mieux comment on passe du chimique au biologique qu’ils ne conçoivent un phénomène de variation-sélection comme Darwin l’aurait conçu. Ne soyons pas surpris de trouver des professions entières signer massivement les pétitions créationnistes sur le web. Ce sont les professions de l’intelligentsia anglo-saxonne qui conçoivent le corps comme construit par un ingénieur, et relèvent majoritairement de métiers tels que la chirurgie, la médecine, la pharmacie, les dentistes, les vétérinaires ; des métiers tout à fait honorables, qui nécessitent de grandes compétences techniques et scientifiques mais dont le cadre théorique se contente d’expliquer le corps biologique ici et maintenant et de le réparer.

La biologie, la paléontologie, l’anthropologie sont des sciences qui mobilisent une dimension historique sur les objets étudiés. Mais il arrive qu’on ne les comprenne pas parce qu’on n’étudie pas l’épistémologie en France. En effet, au cours de mes études, je n’ai jamais suivi un seul cours d’épistémologie formalisé. Vous pouvez presque devenir un scientifique sans avoir rien compris de la démarche scientifique. Cela peut vous choquer, mais c’est une réalité. Les personnes qui enseignent l’évolution dans les universités aux niveaux Licence font face à des objections de la part des étudiants pour des motifs religieux. Ceux-ci n’ont pas compris quelle était la naturelle du contrat dans l’espace de l’amphithéâtre. Vous vous donnez comme mission de faire des études scientifiques, mais vous avez une posture mentale à l’inverse de ce que les sciences vont vous demander d’avoir. Ce sont des questions d’actualité aujourd’hui.

Je l’ai écrit dans des livres. Je fais partie de ceux, qui pensent qu’on devrait réintroduire un de l’épistémologie formelle dans les cursus scientifiques, et même avant. Qu’est-ce que de la science ? Nous avons un mal fou à mobiliser les collègues là-dessus en transdisciplinaire. Nous sommes obsédés par nos guerres inter-académiques et nos territoires disciplinaires. Nous perdons de vue les vrais enjeux sociétaux, qui consistent à expliquer à des étudiants en L1, L2, L3 ce qu’est de la science. Ce sont des enjeux politiques.

Auditeur : J’ai cru comprendre que le mot laïque était difficilement traduisible dans d’autres langues.

Guillaume LECOINTRE : Oui, la laïcité à la française est un concept que les pays anglo-saxons ne connaissent pas. En tant que systématicien, je travaille beaucoup avec les écoles élémentaires sur la notion de partage et de différence. Dans la façon dont vous pensez le monde, il est assez facile dans l’espace public français de mobiliser la notion de partage. Je vais me positionner dans le monde en vertu des partages que j’ai avec les autres entités. Dans certains pays, les intellectuels sont beaucoup plus portés sur la différence. L’espace public, en France, a fait le pari que ce qui est commun va permettre la possibilité de vivre ensemble. Or, dans la sphère anglo-saxonne, ce qui donne la paix dans l’espace public réside dans le fait que les personnes se soient regroupées en vertu de leurs différences les unes par rapport aux autres. C’est-à-dire que l’espace public anglo-saxon est différentialiste, d’où les problèmes au Canada avec les lois spéciales sur la famille. Les mêmes lois ne s’appliquent pas à tous, en fonction des différentes communautés. Il y a un piège, puisque le mot communauté renvoie au mot commun. Vous avez l’impression d’une situation de partage. En vérité, leur espace public est un espace fragmenté.

La laïcité française réclame l’organisation des statuts, droits et devoirs en vertu de ce qui est commun à tous. Ce qui différencie les hommes relève de la sphère privée. Ce qui les unit relève de la sphère publique. De ce fait, la pédagogie du partage est importante à mobiliser, à mon sens, dans l’espace scolaire français. Pourquoi est-ce que je parle de partage et de différence ? Ces différences sont à l’origine des difficultés du monde anglo-saxon à comprendre la laïcité française. Si l’État français n’est supposé reconnaître aucun culte dans l’espace public, c’est vécu par les anglo-saxons comme une récusation de la vie spirituelle des citoyens, voire même comme une hostilité athée, celle de l’État. En France, les créationnistes seraient ravis que l’État français soit un État athée. Ils pourraient alors se présenter à bon compte comme opprimés par les athées. Il est ainsi facile de se positionner en victimes, si on considère l’État français comme un athéisme organisé. Certains hommes politiques Américains comprennent très mal la législation française. Ils pensent que la France opprime les religions, alors que la laïcité française garantit au contraire la liberté religieuse en la reléguant dans la sphère privée et en ne s’occupant pas de religion dans la sphère publique.

Ce que je dis ici reste théorique. Dans le détail la laïcité française reste perfectible, voyez par exemple le régime concordataire qui s’applique à l’Alsace-Moselle.

Thierry HOQUET : La traduction souvent employée est le terme « secular », « séculier ».

Guillaume LECOINTRE : Même s’il s’agit d’un mot, désignant quelque chose de semblable, le contenu n’est pas le même.

J’ai parlé de laïcité classique dans l’espace français. Lorsque j’évoque la laïcité tacite de l’espace des sciences, je me réfère au fait qu’à l’international, vous n’êtes pas refusé ou accepté dans un journal spécialisé au motif que vous connaissez déjà les postures religieuses de l’auteur de l’article ou du comité éditorial, ou du rédacteur en chef. Les postures religieuses et politiques ne sont pas prises en compte dans l’acceptation d’un article scientifique. Je faisais référence à cette neutralité-là.

Thierry HOQUET : Merci beaucoup Guillaume.

À présent, nous avons le plaisir et l’honneur d’accueillir Monsieur Guy LENGAGNE. Je ne sais pas si je dois vous présenter. Votre fiche Wikipédia est assez conséquente et explicite. Vous êtes ancien député-maire de Boulogne-sur-Mer, ancien ministre. Vous êtes avec nous aujourd’hui ce matin en tant que rédacteur d’un rapport pour l’Union européenne sur les dangers du créationnisme dans l’Éducation.

Un message, un commentaire ?

Un message, un commentaire ?


form pet message commentaire
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

forum qui etes vous



Haut de pageMentions légalesContactRédactionSPIP