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France-Algérie : une tragédie méditerranéenne (2)

Transcription par Taos Aït Si Slimane de l’émission « La Fabrique de l’Histoire », par Emmanuel Laurentin, du mardi 24 novembre 2009, consacrée au thème « France-Algérie : une tragédie méditerranéenne ».

L’oralité est volontairement respectée dans toutes les transcriptions disponibles sur ce site. Les points d’interrogation entre parenthèse ( ?) indiquent des incertitudes sur les mots. Un grand merci aux Internautes, comme GD, qui me signaleront les imperfections afin que ces transcriptions soient de meilleure qualité pour les lecteurs.

Édito sur le site de l’émission : Chroniques du bidonville, 1959-1962 : archives sonores inédites (2) et entretien avec Monique Hervo.

Semaine bouleversée de la Fabrique. Pour aborder les rapports de proximité et de connaissance mutuelle tissés pendant cent-trente années de colonisation entre la France et l’Algérie, nous déplaçons notre documentaire sur les cabarets orientaux au mercredi et nous faisons place sur deux jours, aujourd’hui et demain, au témoignage de Monique Hervo. Alors que la guerre d’Algérie fait rage, en 1959, cette femme avait choisi de partager le quotidien des habitants du bidonville de Nanterre, « la Folie », à deux pas du quartier d’affaires de la Défense. Un endroit majoritairement peuplé de populations immigrées, et près de 3/4 d’algériens.

Qualifiée à tort d’« assistante sociale » du bidonville de la Folie, cette militante est arrivée à Nanterre en 1959, alors que quelques milliers de célibataires le peuplaient. Elle l’a quitté lors de sa destruction en 1971, pour accompagner ceux qui y vivaient dans les toutes nouvelles cités de transit.

Entre-temps elle a cherché à témoigner, avec ses moyens, pour le relogement hors de « la Folie » de populations maghrébines de plus en plus nombreuses. Elle a ainsi lancé une campagne d’informations sur les conditions de vie dans les baraques en rédigeant un questionnaire proposé aux habitants du bidonville.

Puis elle a acheté un magnétophone semi-professionnel et interrogé les familles sur leur quotidien : l’eau, les ordures, le chauffage, la peur du feu...

Ces bandes enregistrées qui servirent à la rédaction d’un livre avec Marie-Ange Charras (Bidonvilles, paru chez Maspero en 1971) ont été déposées ensuite à l’Institut d’Histoire du Temps Présent à Paris qui nous en a confié quelques-unes.

Ainsi renaissent des voix enregistrées dans un contexte, celui des années 60, que nous redonne Monique Hervo.

Aujourd’hui : Monique Hervo revient sur les démarches pour sortir les habitants de « la Folie » de leur situation et sur la guerre d’Algérie dans le bidonville.

Introduction par Emmanuel Laurentin : À la fin de cette semaine se tiennent à Marseille les XVIème rencontres d’Averroès dont le thème cette année est « Le tragique en Méditerranée ». Nous avons choisis cette semaine de parler des rapports entre France et Algérie en mettant justement l’accent sur ce qui caractérise le tragique, la proximité soudain retournée, la connaissance mutuelle nourrissant brusquement l’affrontement. Demain, nous évoquerons dans le documentaire, diffusé habituellement mardi, les cabarets orientaux et algériens dans Paris. Jeudi, nous nous interrogerons sur la constitution des savoirs coloniaux et sur leur perte. Et aujourd’hui, nous allons poursuivre l’écoute de la parole de Monique Hervo et de ses archives sonores déposées à l’Institut du temps présent. Militante du Service civique international, ancêtre des ONG, Monique Hervo s’installe en 1959, en pleine Guerre d’Algérie, dans le bidonville de « La Folie » à Nanterre qui a fourni un grand nombre de participants à la manifestation du 17 octobre 1961. Le FLN était en effet très bien implanté dans ce bidonville. Elle y demeure ensuite jusqu’à la destruction de la « La Folie » en 1971 avant de suivre un grand nombre des familles dans les cités de transit qui succèdent au bidonville. L’interview qu’elle nous a accordée va être, comme celle d’hier, entrecoupée d’un grand nombre d’extraits des entretiens qu’elle a obtenus en 1966-67 des habitants des baraques. Hier, on a surtout entendu les pères, aujourd’hui, cela sera le tour des fils et des filles, des adolescents des années 60 qui vont exprimer leur malaise, se sentir un peu à part d’une société prospère et assurée de son avenir qui se construit pendant ces années 60.

« Extrait d’archives de Monique Hervo : Eh bien Monsieur Chibane, voilà à peu près ce que vous vouliez me dire.

Monsieur Chibane : Eh, oui ! Y en a beaucoup de chose à dire mais c’est comme je cause dans le vide parce que depuis 7 ans que je pleure, j’ai pleuré à la mairie de Nanterre, à la mairie de Cachan, à la préfecture, c’est la principale la préfecture…

Monique Hervo : Oui, oui…

Monsieur Chibane : J’ai pleuré à mon patron. Ça fait 15-16 ans que je suis là-dedans, hein ! Et maintenant je dis à vous : j’en ai marre ! Maintenant, c’est comme je cause dans le vide, quoi. Dans le vide !

Monique Hervo : Oui, oui, je comprends très bien.

Monsieur Chibane : Maintenant, même quelqu’un qui me disait : tiens, vous avez un logement le mois prochain, je vais lui dire : je crois pas.

Monique Hervo : Oui, oui…

Monsieur Chibane : Je crois pas parce que je me dégoutte et j’en ai marre. Je ne sais pas ce qui… Je crois pas n’importe lequel. Parce que depuis le temps que je pleure, 7 ans, même j’étais 7 fois à la préfecture, y a pas plus mieux que la préfecture, hein…

Monique Hervo : Oui…

Monsieur Chibane : J’ai pleuré 7 fois et jusqu’à ce moment, là, il m’a rien donné, maintenant je suis foutu, je crois à rien, à rien. Je suis perdu de courage, net et définitif. Avec la misère et ça fait 7 ans, « La Folie » on est dans la misère du diable ! Du diable ! »

Emmanuel Laurentin : Qui parle, Monique Hervo ?

Monique Hervo : C’est Monsieur Chibane Ali, qui parle. Je reconnais sa voix. C’était un maçon. Un type extraordinaire. Un travailleur, qui jamais ne se mettait en chômage et qui me disait à la fin quand il a eu… parce qu’il faut se dire qu’avec les femmes, les enfants, ils ont eu 10 ans, 11 ans de bidonville mais souvent les pères en avaient plusieurs années avant. J’ai calculé que la plupart, entre les bidonvilles et les cités de transit, les hommes avaient fait plus de 30 ans entre bidonvilles, baraques et cités dépotoirs, cités taudis qui souvent étaient pire qu’un bidonville.

Catherine Guilyardi : Vous avez enregistré Monsieur Chibane en quelle année ? Et comment cela s’est passé ces enregistrements ? Vous êtes allée les voir et expliquée votre démarche ?

Monique Hervo : Cela s’est passé, je crois bien en 1967. J’ai proposé à un certain nombre de familles de pouvoir raconter ce qu’ils avaient envie de raconter en leur disant : je vous promets qu’une partie au moins de ce que vous me dites, je l’enregistre et je vais en faire un bouquin pour témoigner de votre vie. Et ça, ils étaient extrêmement d’accord parce qu’ils n’avaient pas d’interlocuteurs. Ils n’avaient personne à qui parler. Les services sociaux, je me rappelle d’une assistante qui disait : je ne veux pas les entendre sur leur problème de logement, ça ne me regarde pas. je ne peux rien, donc ils ne m’en parlent jamais.

Emmanuel Laurentin : Or, c’était le problème principal, Monique Hervo ? C’était le problème central, il n’y avait pas d’autres problèmes que le problème du logement, c’est ça ?

Monique Hervo : Exactement ! C’était toujours, quand on se rencontrait dans le chemin : « sekna », est-ce que le logement ça va venir ? C’était ça, la principale occupation de tout le monde. En définitif, je crois qu’ils ont vers la fin… beaucoup étaient déçus parce qu’au départ, quand ils arrivaient, notamment les femmes, elles disaient : nous, on aimerait bien que les Français nous parlent, viennent nous voir, parce qu’il y avait une espèce de truc, de solidarité, non seulement de ça mais de communauté, de quelque chose où l’on se parle beaucoup mieux, beaucoup plus. Donc, c’était au fond une rencontre alors que cela soit à la Sécurité sociale, ou n’importe où à Nanterre, personne ne leur parlait. Ils leurs passaient devant le nez s’ils faisaient la queue, on les ignorait complètement. C’était, je me rappelle, un monde complètement séparé, une ville dans la ville.

Catherine Guilyardi : On entend dans ces enregistrements qu’ils vous appellent Monique, et souvent vous les encourager à parler, vous leur dites : oui, oui… Vous êtes d’accord avec eux, on voit que vous faites vraiment partie de cette communauté, comme dites, qui est à part. Quels rapports entretenaient-ils avec vous, ces gens qui vivaient dans le bidonville ?

Monique Hervo : Il y en a qui m’ont dit, à la fin des cités de transit, donc très longtemps après : ce qui nous a manqué, ce dont on avait besoin, c’est beaucoup d’amitié. Je pense que c’est ça. Par exemple, on refaisait une toiture, on refaisait un mur, on montait la brique ou j’écrivais une lettre administrative pour eux, etc., mais ce n’était pas ça l’important. Quand j’arrivais, on me faisait d’abord asseoir puis on m’offrait ou le thé à la menthe ou le café, etc. et on parlait de tout autre chose. Il faut apprendre. Moi, j’ai appris les premiers temps, la patience. Vous voyez, c’est autre chose. On apprend à se parler, à se reconnaître, pendant des fois une heure et demie. Je venais absolument pour quelque chose mais ils avaient besoin, beaucoup, de parler, qu’on les écoute, que l’on s’intéresse aussi à leur façon de vivre, à leur culture. Il y a un certain nombre de choses comme ça. Je pense que c’est cela qui était en fait le plus important.

« Extrait d’archives de Monique Hervo : Est-ce que par exemple, toi en Algérie, tu as vu des cabanes comme ça ?

Un homme : Je n’ai pas vu des cabanes comme ça. Chez moi, j’ai l’électricité, j’ai l’eau…

Monique Hervo : Ah, bon ! Chez toi, tu as…

Un homme : Chez moi, oui. J’étais jamais logé comme ça.

Monique Hervo : Jamais, tu n’as été logé comme ça ?

Un homme : Jamais.

Monique Hervo : C’était dans la montagne, c’était une maison, comment on appelle, faite de la pierre, hein ? Non ? Avec de la pierre sèche ?

Un homme : Oui, avec de la pierre sèche.

Monique Hervo : C’était ça.

Un homme : Et du ciment qui tient.

Monique Hervo : Ah, bon, avec du ciment ?

Un homme : Oui.

Monique Hervo : Et tu avais l’eau dans la maison ou dans un puits ? Dans un puits, peut-être ?

Un homme : Non, non, dans la maison même.

Monique Hervo : Dans la maison même ?

Un homme : Oui, oui, on avait rentré l’eau et tout.

Monique Hervo : Donc, tu n’as jamais vécu comme ça ?

Un homme : C’est la première fois que je suis comme ça et même je vais te poser une question encore.

Monique Hervo : Oui, oui.

Un homme : Je voudrais normalement aller en vacances en Algérie…

Monique Hervo : Oui,…

Un homme : Comme je suis obligé ici, comme je n’ai pas de certificat de domicile ici, les quittances de loyer, je ne peux pas y aller ! Je peux aller mais pour retourner, je ne peux pas, ni moi ni ma femme parce qu’on n’a aucun domicile.

Monique Hervo : Ça fait combien de temps que vous n’avez pas vue l’Algérie ?

Un homme : Presque 9 ans, quoi.

Monique Hervo : Presque 9 ans !

Un homme : Le mois d’octobre 67, ça fait neuf ans.

Monique Hervo : Vous ne pouvez pas même aller voir la famille à cause d’ici ?

Un homme : À cause d’ici, oui parce que je ne peux pas aller et laisser la famille et mes gosses ici, je ne veux pas. S’il y a le feu, une femme elle ne peut rien faire. Je suis obligé de…

Monique Hervo : De rester. Est-ce que tu penses qu’on fait une différence, pour le logement, à cause que vous êtes étrangers ?

Un homme : Non, je crois pas, je pense pas ça.

Monique Hervo : Tu ne penses pas ça.

Un homme : Ça, je ne le pense pas, moi.

Monique Hervo : Tu ne pense pas que ça soit ça.

Un homme : Non, parce que normalement on n’est pas des étrangers nous.

Monique Hervo : Oui, oui…

Un homme : Si tu veux savoir, on est toujours comme avant, on n’est pas des étrangers, ça je peux le dire devant n’importe lequel. Du moment qu’on n’a ni carte de séjours ni rien du tout on juste la pièce d’identité, c’est qu’on est toujours pareil.

Monique Hervo : Oui, c’est ça.

Un homme : Ça existe comme avant, alors je ne pense pas comme ça.

Monique Hervo : Oui, oui, oui… »

Emmanuel Laurentin : Alors, il y avait des hommes que vous interviewiez mais également des femmes que vous interrogiez ?

Monique Hervo : Oui.

Emmanuel Laurentin : Et ces femmes vous parlent en confiance, peut-être parce que vous les connaissiez bien, peut-être parce quelles vous sont proches et d’une certaine façon vous rompez avec l’idée faussement traditionnelle selon laquelle dans ces cultures maghrébines c’est l’homme qui parle et la femme se tait. Au contraire, les femmes vous parlent intensément, longuement, évoquent tous les problèmes qu’elles peuvent rencontrer et c’est ce qui fait aussi la richesse de ces entretiens et de Bidonville en particulier, Monique Hervo ?

Monique Hervo : Oui, je pense que l’on a une idée complètement fausse aussi des rapports femmes et hommes. Je me rappelle que c’est complètement différent. Au fond, nous, on a des schémas, on les plaque et puis c’est tout. Mais quand vous vivez avec eux, vous vous rendez compte que c’est une autre façon de vivre. Vous avez les hommes qui vont être d’un côté, les femmes vont se réunir mais les femmes se réunissent, des réjouissances entre elles et je dirais qu’à la limite elles se disent beaucoup plus de choses que nous ne pouvons imaginer. On est coincé, nous, par rapport à tout ce qu’elles peuvent exprimer. Je suis frappée aussi parce que j’ai vu des moments de tendresse avec leur homme alors qu’on élimine tout ça alors que c’est des choses qui existent. Je ne sais pas moi, je pense qu’on aurait dû dialoguer, comme ils le voulaient, parler avec les uns, les autres, se rencontrer. En définitif, on aurait compris une culture parce que la culture même de notre propre civilisation ne peut se nourrir que si elle est aussi en confrontation avec d’autres cultures mais de l’intérieur, pas au travers d’une loi.

Emmanuel Laurentin : Néanmoins, c’est tout de même étrange ce que vous dites parce qu’on en oublierait presque, dans cette espèce de jovialité et de joie dans laquelle vous évoquez ces souvenirs, que c’était la guerre. Que c’était la guerre aussi dans le bidonville de Nanterre…

Monique Hervo : Oui.

Emmanuel Laurentin : Qu’entre troupes du FLN et du MNA, on se massacrait joyeusement, que le FLN lui-même rackettait, comme tout mouvement révolutionnaire de l’époque, les gens du bidonville et que donc ce n’était pas la grande fraternité à l’intérieur du bidonville avec des ennemis à l’extérieur, Monique Hervo ? Il y avait aussi des ennemis qui se bagarraient à l’intérieur de ce bidonville de Nanterre ?

Monique Hervo : Oui, je dirais qu’il y a aussi, il faut voir que sur Nanterre, suivant les bidonvilles, il y avait quand même une tendance FLN qui était beaucoup plus grande, rue de la Garenne, puisque quand il y en avait qui étaient chassés du MNA nord : « tu pars avec toute ta famille sinon on te tue », ils venaient se réfugier principalement rue de la Garenne, à « La Folie ».

Catherine Guilyardi : D’ailleurs, on entend un des témoignages, de cet éboueur, que vous avez appelé l’éboueur, vous ne dites pas toujours les noms de famille, qui raconte comment il s’est retrouvé dans le bidonville en devant quitter son logement qu’il avait réussit à obtenir, de grande lutte, dans le nord. Donc, il y avait vraiment ce contexte de guerre que l’on ressentait dans le bidonville, Monique Hervo ?

Monique Hervo : Dans le bidonville, ils rejoignaient, à mon avis, certains bidonvilles qui étaient plus de tendance FLN ou un mélange avec MNA, comme au petit Nanterre où c’était plus mélangé. Au petit Nanterre, vous aviez plusieurs bidonvilles. Mais là, c’était plus FLN, Il y avait une cohésion très grande à l’intérieur même. Je pense enfin que cela a permit peut-être d’avoir quelque chose de plus unifié peut-être qu’à d’autres endroits. Par contre cela a coincé ce bidonville parce qu’on a voulu après la Guerre d’Algérie lui faire payer ses positions nettement FLN.

Emmanuel Laurentin : Je lis un extrait de ce témoignage de celui que vous appelez l’éboueur dans Bidonviles : « Je te donne 24h si tu es d’accord avec le MNA, ça va, si tu n’es pas d’accord tu prends tes valises avec ta femme et tes enfants. Le lendemain je n’ai pas été travailler, je suis allé à Paris où il y avait ma famille. J’avais un cousin qui travaillait chez Renault et avec lui J’ai cherché partout pour un logement mais je n’ai rien trouvé. Il m’a dit : Y a beaucoup d’Algériens qui montent des baraques à « La Folie » et c’est lui-même qui m’a conduit ici. J’ai trouvé des Algériens, chacun achetait des planches d’occasions, nouvelles, des parpaings, des briques et le ciment. J’ai pensé : je monte une baraque ici, c’est mieux que des histoires ou bien que les autres me tuent. » On voit bien là que d’un côté c’est le MNA qui gouverne et dans l’autre, c’est le FLN, Monique Hervo ?

Monique Hervo : Oui et dans certains autres bidonvilles, il y a un mélange. Donc, c’est très complexe.

Catherine Guilyardi : Que cela soit dans ce contexte de Guerre d’Algérie ou après, on sent très fort dans ces témoignages que vous avez enregistrés, le regard des Français et leur conscience de ce regard que cela soit quand ils vont chercher de l’eau, ces femmes qui se ploient sous le poids de l’eau et qui physiquement ne se sentent pas belles, ces regards sur leurs chaussures parce qu’ils ont traversé le bidonville et qu’il y a de la boue sur les chaussures, comment est-ce qu’ils vivaient, eux qui étaient dans cette ville dans la ville, ce regard, Monique Hervo ?

Monique Hervo : Comme des rejetés parce que c’est un peuple fier, donc ils voulaient paraître. Je sais par exemple que certaines jeunes filles qui allaient à l’eau et qui me disaient : je m’habille très bien pour aller à l’eau parce que si jamais quelqu’un que je connais sur Nanterre passe, je veux que l’on voie que je sais moi aussi m’habiller. Je sais aussi, moi, me tenir. C’est pour ça que c’est affolant ce que j’ai vécu parce qu’on les laissait en baraques, je dirais qu’à la limite pour prouver aux Français que c’étaient des arriérés, que c’étaient des gens qui ne valaient pas tripettes. Eux, au contraire essayaient d’avoir une vie comme tout le monde. C’est terrible, je pense.

Il y avait sur une plage
Une fille qui pleurait
Je voyais sur son visage
De grosses larmes qui coulaient
Laissons la plage aux romantiques
Ce soir j’ai envie de t’aimer
Laissons la plage aux romantiques
Je veux t’aimer à mon idée
 
Cette plage au clair de lune
Etait triste à pleurer
Elle était si loin la dune
Comme le temps a passé

Emmanuel Laurentin : Tandis que le France des Yé-yé continue à exister, à côté de ce bidonville justement de Nanterre, Monique Hervo à partir de ces entretiens va écrire un livre, avec Marie-Ange Charras, publié en 1971, Bidonvilles, l’année même du rasage des baraques de « La Folie » à Nanterre. Elle explique, dans ce livre, combien la lutte anti bidonville, qu’elle mène depuis plus de dix ans, s’affronte à un discours des milieux autorisés, dit-elle, qui insiste sur l’afflux des clandestins et l’inadaptation des populations venant du Maghreb aux conditions de vie moderne. Et elle ajoute qu’elle ne croit pas à la distinction entre travailleurs étrangers et la masse des ouvriers français. C’est vrai qu’à l’écoute de ces enregistrements sonores de 1966-1967, ce qui frappe, c’est le vocabulaire employé par les Algériennes et les Algériens, un parler populaire très proche, il faut le reconnaître de ce que l’on entend quand on écoute dans d’autres archives, d’autres bandes, les ouvriers français de chez Renault, de chez Simca ou de chez Citroën. Puis, il y a la voix, la voix des jeunes d’Aïcha et de Saïd qui grandissent justement dans cette France de Yé-yé.

Laissons la plage aux romantiques
Ce soir j’ai envie de t’aimer
Laissons la plage aux romantiques
Je veux t’aimer à mon idée

« Archive de Monique Hervo, Aïcha ( ?) : C’est-à-dire que je peux le faire tourner…

Monique Hervo : Vous, vous connaissez bien « La Folie » parce que vous êtes depuis longtemps à « La Folie ».

Aïcha ( ?) : Voilà.

Monique Hervo : Les parents, les grandes personnes ne sont pas contents d’être à « La Folie » mais vous non plus, vous n’êtes pas contents d’être à « La Folie ». Pourquoi vous n’êtes pas contents d’être à « La Folie » ? Vous parlez chacun à votre tour. Qu’est-ce qui par exemple te déplaît et qui fait que tu n’aimes pas la à « La Folie » ?

Aïcha ( ?) : Eh bien c’est sale…

Monique Hervo : Oui…

Aïcha ( ?) : Et puis on n’a pas tout ce qu’il faut. Par exemple à l’école quand ils nous disent faites le plan de votre maison…

Monique Hervo : Oui…

Aïcha ( ?) : On peut faire n’importe quoi mais le professeur il se demande si on n’invente pas.

Monique Hervo : Cela t’est déjà arrivé, çà ?

Aïcha ( ?) : Oui, l’année dernière, dis donc…

Monique Hervo : Tu devais être drôlement embêtée, hein ?

Aïcha ( ?) : Oh là là ! Puis comme à l’école on fait la cuisine, pour allumer un four et tout ça… Ça fait très, très mal : « Vous ne savez pas, à votre âge, allumer un ? » Oh aïe aïe… Ou bien, je ne sais pas moi, la cuisinière et tout ça…

Monique Hervo : Oui, c’est ça…

Aïcha ( ?) : Puis, quand on parle comme ça entre filles,…

Monique Hervo : Justement, quand vous parlez entre vous, est-ce qu’on vous critique…

Aïcha ( ?) : Oui, voilà parce qu’à l’école ils ne savent pas que j’habite au bidonville. Au bureau peut-être qu’ils le savent mais les filles ne le savent pas.

Monique Hervo : Elles ne le savent pas ! Et quand elles te disent : tu habites où ? Qu’est-ce que tu racontes ?

Aïcha ( ?) : Je dis que j’habite à « La Folie », elles ne me demandent pas plus.

Monique Hervo : C’est tout ce qu’elles te demandent ?

Aïcha ( ?) : Oui et puis, je ne sais moi, elles me demandent si j’ai la télé, je dis que non, je n’ai pas de quoi acheter la télé, c’est tout. Elles ne me demandent pas où j’habite exactement. Mais par exemple pour les vacances, les filles elles me demandent mon adresse, elles m’écrivent mais elles ne se sont jamais demandés où j’habitais.

Monique Hervo : Parce que les lettres arrivent ?

Aïcha ( ?) : Oui, oui, parce que l’année dernière j’ai fait une histoire, une fille voulait chez moi, une camarade,…

Monique Hervo : Alors, qu’est-ce que tu lui as fait ?

Aïcha ( ?) : Comme c’était les vacances, elle m’a écrit et m’a dit : comme ça fait longtemps que je ne t’ai vu, je vais venir chez toi. Je lui ai répondu et je lui dis que je n’étais pas là, que je partais en vacances.

Monique Hervo : Vous êtes obligés de raconter des histoires…

Aïcha ( ?) : Oui, parce que dis donc, si elle vient ici…

Monique Hervo : Oui, vous ne pouvez recevoir personne, les petits camarades, les petites amies, vous ne pouvez pas.

Aïcha ( ?) : Oui, parce que dis donc, si elle vient ici… quand on me demande où j’habite, j’habite à « La Folie », c’est ça, elles ne me demandent pas exactement l’endroit.

Monique Hervo : Et toi ?

Saïd ( ?) : Moi, je dis : j’habite vers la Garenne. Ils me disent où ? Je dis : à Nanterre. Ils me disent : c’est pas à côté du stade de Nanterre ? Je dis : non, c’est encore un plus, jusqu’au fond. Ils me disent : est-ce que tu as la télévision ? Je dis : non et tout ça, mais il y a deux garçons qui le savent…

Monique Hervo : Y en a deux ?

Aïcha ( ?) : Même (pas bien entendu le nom) qui le sait, mais…

Monique Hervo : Ils ne disent rien ?

Saïd ( ?) : Non…

Aïcha ( ?) : Mais elle, je ne sais pas moi, comme c’est une Malgache, elle ne dit rien.

Monique Hervo : Elle ne dit rien ?

Aïcha ( ?) : Bien sûr que je ne lui dis pas que c’est comme ça aussi. Je ne sais pas moi, elle me dit : combien vous avez de pièces ? Je lui dis : Deux. Elle dit : pourquoi vous ne déménagez pas, c’est trop petit chez vous ? Elle ne me demande pas si j’ai l’électricité, si j’ai de l’eau et tout ça…

Monique Hervo : Oui, oui, d’accord. Enfin, c’est difficile parce qu’on est obligé de cacher, quoi…

Aïcha ( ?) : Eh oui !

Monique Hervo : Parce que vous, c’est pareil, c’est ce que me disait ton père, on ne peut pas avoir d’armoire donc on vit toujours avec des valises, ici.

Aïcha ( ?) : Eh oui, regardez toutes les valises qu’il y a ici…

Monique Hervo : Alors, vous mettez toujours vos affaires dans des valises ?

Aïcha ( ?) : Oui, dans les valises, nous on s’en va toujours…

Monique Hervo : Alors, tous les jours, si vous avez besoin de quelque chose de vestimentaire…

Aïcha ( ?) : Tous les matins, quand quelqu’un a besoin de…

Monique Hervo : Tous les matins ?

Aïcha ( ?) : Tous les matins pareil, quand quelqu’un se change, on est obligé de prendre la valise,…

Saïd ( ?) : Surtout que le matin, c’est plus difficile.

Monique Hervo : Pourquoi ?

Saïd ( ?) : Par exemple moi, quand je cherche mes affaires et qu’il y a les petits…

Aïcha ( ?) : Il ne faut pas faire de bruit…

Saïd ( ?) : Puis quelquefois ils se lèvent, moi je descends par exemple ici et je laisse la valise en haut, les petits eux ne savent rien, ils prennent mes affaires et ils disent : ah, ça c’est bien, je vais le mettre et tout ça, ils commencent à tout prendre…

Aïcha ( ?) : Ils ramassent tout, ils leur changent de place… Voilà… »

Emmanuel Laurentin : En fait, ce que l’on entend dans ces bandes, Monique Hervo, c’est la vie, du bidonville ? C’est-à-dire que l’on y entend en arrière fond, en arrière plan, les enfants, les bébés, on entend les tasses à café ou les tasses à thé. On entend et tout compte fait au-delà de la misère, du mal logement, du froid, des rats et des ordures, il y avait aussi de la vie dans ce bidonville ?

Monique Hervo : Il y avait eu une vie extraordinaire. Le problème c’est que quand ils ont été relogés en cite de transit, la première année on leur a dit : vous rentrez en cité de transit pour 3 mois et après vous irez en HLM. En fait ils sont restés de 1971 jusqu’en 1983, les dernières familles en 1985. Fin 85, qu’elles ont été relogées. La première année et la deuxième année, ils avaient encore l’espoir d’être relogés puis ils ont bien vu que c’était une voie de garage définitive. Donc, ils ont compris que l’on ne voulait pas d’eux. Ils ont toujours compris, je crois.

Emmanuel Laurentin : Et vous vous l’aviez compris avant tout le monde ?

Monique Hervo : Moi, oui. Mais peut-être ce qui me reste comme malaise, si vous voulez, c’est mon impuissance. C’est, toujours cela me trotte dans la tête : Qu’est-ce qu’on aurait pu faire pour que l’on n’arrive pas à cette situation ? Donc, j’ai un point, là, très lourd d’impuissance. Mais je pense que si l’on avait pris des méthodes un peu radicales, ce n’est pas moi qui aurait payé, c’est eux. Donc, vous voyez, on se trouve en très grande difficulté. En fait quand ils ont été après quelques années en cité de transit, ils ont commencé à dire, puis cela s’est accentué avec les années : ah, qu’est-ce qu’on était bien au bidonville ! Voilà…

Emmanuel Laurentin : La nostalgie du bidonville ?

Monique Hervo : Ah, oui ! Énorme, mais ça existe encore chez les jeunes. Les enfants, qui ont 50-60 ans, que je vois encore certains, qui me disent : tu te rappelles le bidonville ? Oui, parce qu’il y avait une vie. Et une fois que vous êtes dans de petites cellules, dispersés et qu’en plus, si aimez telle famille, de bon voisinage, et que vous auriez aimé être logé à côté d’elle, on vous met au contraire au nord de Paris la famille X et la famille Y, on la met au sud de Paris. On a cassé tous les rapports humains qu’il y avait, c’est ce qui explique cette nostalgie du bidonville, ce regret. Parce qu’il y avait des fêtes à l’intérieur du bidonville, on se recevait, chez eux, il n’y a pas une conception, par exemple, de dire : tiens, j’ai envie d’un café, je vais boire un café. Non, si l’on a envie de boire un café, on va aller chercher une voisine, on va aller chercher quelqu’un, ou un homme va chercher quelqu’un et dire : tu viens avec moi, on va aller au café du coin… c’est Vivant, et c’est ça peut-être le drame qu’il y a, c’est qu’on casse tous les rapports humains.

« Archives sonores de Monique Hervo :

Une jeune femme 1 : Ah, la difficulté des ordures.

Une jeune femme 2 : Moi, je n’y avais pas pensé.

Une jeune femme 1 : Écoute, c’est vrai, hein ! Dis donc, les mouches qui passent ici !

Monique Hervo : Comment vous faites alors ?

Une jeune femme 2 : Comment on fait ? Eh bien on va les jeter là où tout le monde jette.

Monique Hervo : Oui, tu penses que ce n’est pas normal ?

Une jeune femme 2 : Moi, je me mets dans la tête que malgré quand même qu’on est dans un bidonville, on devrait mettre nos bidons là-bas et ils sont ramassés comme les autres, je ne sais pas… Pourquoi qu’on les jetterait ici ?

Une jeune femme 1 : Moi franchement, je… D’accord, mais

Une jeune femme 2 : Moi chaque fois que je voie l’éboueur passer dans la rue, je fais : mince alors, il devrait passer dans le bidonville, ce n’est pas parce que c’est un bidonville qu’on devrait jeter les ordures comme ça, c’est tout ! Bientôt, il n’y aura plus de place.

Monique Hervo : Oui, tu as raison, oui…

Une jeune femme 1 : Y en a à dire des choses, les odeurs et tout… C’est même beaucoup ça ! On peut attraper des maladies et tout ça, c’est pour ça que la plupart sont malades, ici. Je pense que c’est à cause de ça. Les microbes et tout ça, ils attrapent ça, là.

Monique Hervo : Oui, alors, c’est surtout les ordures qui sont difficiles ?

Une jeune femme 1 : Je ne sais pas moi, moi je trouve, personnellement…

Une jeune femme 2 : Tout est difficile d’abord ici.

Monique Hervo : Oui, oui…

Une jeune femme 2 : On ne peut pas bouger sans trouver une difficulté.

Monique Hervo : Ce qui me frappe moi souvent aussi, c’est au coin là, juste…

Une jeune femme 2 : Le petit coin, juste après la rue là ?

Monique Hervo : Juste à la rue de la Garenne et la rue qui va en face à l’école…

Une jeune femme 2 : Oui, je vois.

Monique Hervo : Là, on a planté des fleurs. Je temps en temps, on voit trois messieurs à…

Une jeune femme 2 : À les cueillir ?

Monique Hervo : Non…

Une jeune femme 2 : Oui, à embellir…

Monique Hervo : À mettre des roses, etc. Moi, ça m’a toujours choqué, je ne trouve pas ça normal qu’il y ait des gens payés par le gouvernement qui sont en train d’arranger les petites fleurs et tu as juste à côté le tas d’ordures.

Une jeune femme 2 : Oui, ça sert à rien…

Monique Hervo : Quoi ?

Une jeune femme 2 : Ça, quand même ça devrait les frapper ! Ils ne pensent pas.

Monique Hervo : Ils ne pensent pas.

Une jeune femme 2 : Je trouve que les gens ne réfléchissent pas. Ils voient quelque chose et ils se disent : bof, c’est des gens comme nous mais ils ne veulent pas montrer leur courage, ils ne veulent pas faire quelque chose de bien. Mais si ça se trouve, ils sont comme nous.

Monique Hervo : On entend deux réflexions de gens qui ne connaissent pas. On entend d’abord : ce sont des clochards qui habitent ici, ça je l’ai déjà entendu. Qu’est-ce que vous en pensez ?

Une jeune femme 2 : Ils n’ont qu’à venir voir de près, qu’ils se renseignent et voient comment vit le monde ici, puis ils verront, réfléchiront.

Une jeune femme 1 : Ils ne sont jamais entrés ici.

Une jeune femme 2 : Bien sûr, ils n’ont jamais vu, ils voient comme ça de loin et ne cherchent pas à comprendre. Comment cela se fait que c’est des clochards qui habitent-là, ils ne cherchent pas à comprendre.

Une jeune femme 1 : Moi, plusieurs fois quand mes camarades m’invitent chez eux, je dis toujours que chez moi, j’ai des invités, c’est ce que je vous disais tout à l’heure. Sinon, je vais leur dire : excusez-moi, je vous ai menti depuis le début parce que je n’avais pas le courage de vous le dire mais quand je suis prête à le dire, je ne sais pas, non, je n’arrive pas à le dire.

Monique Hervo : Il y a quelque chose qui te …

Une jeune femme 1 : Quelque chose qui me retient, je me dis : non, tu ne vas pas dire ça, quand même ! À chaque fois, je prends plein de courage, j’essaye d’affronter ça, pour leur dire, mais non… Il y a quelque chose de plus fort que moi qui me retiens. »

Une minijupe, deux bottes Courrèges
Un bidonville et deux Mireille
Une nouvelle Piaf, un p’tit oiseau de toutes les couleurs
Une nouvelle Darc qui brûle les planches
Une religieuse, un Cacharel
Des cheveux longs, des idées courtes
Un vieux Paris, un Paris 2
Des paravents à l’Odéon, un Palmarès de la Chanson
Et toujours, le même président
(Refrain :)
Il y a eu tout ça
Et puis malgré tout ça
Quand je t’ai rencontrée
Il y a eu autre chose
Et tu as peint pour moi
Cette année tout en rose
Toi, oui, toi

[Extrait d’une chanson de Michel Delpech, en transition]

Emmanuel Laurentin : Cens entretiens, réalisés par Monique Hervo en 1966-1967, ont donné lieu à un livre en 1971, chez Maspero, Bidonvilles, qui se conclut ainsi : « C’est dans tous les domaines que les travailleurs immigrés en ont assez d’être éternellement considérés comme des objets d’études ou des cas, et de toute façon toujours comme des personnes mineures à qui l’ont reconnaît plus de devoirs que de droits. »

Catherine Guilyardi : Je lis, là, un extrait d’une jeune femme que vous avez prénommé Zohra, vous avez changé souvent les noms et les prénoms pour ne pas les faire repérer dans le bidonville, vous écrivez, votre question déjà : « Crains-tu Zohra que les rats soient un danger pour vous et la sécurité des plus jeunes enfants ? » Et elle répond : « Ils bouffent tout ce qu’ils trouvent, même les affaires avec lesquelles on est habillé. Ils me mangent même le beurre pourtant on dit que les rats n’en mange pas. Ils mangent tout, c’est pour ça que je n’achète pas beaucoup de provision à la fois, parce que vous savez le mur, c’est comme du carton alors ils arrivent facilement à l’ouvrir. On ferme un trou par ici mais ils ouvrent de l’autre côté, alors on est obligé de toute façon d’en laisser un pour que toute la maison ne soit pas ouverte. » Et vous écrivez à la fin de ce passage : « Quelques mois après l’enregistrement, son dernier bébé a été à son tour mordu la nuit par un rat, la blessure a été assez sérieuse au point de nécessiter son hospitalisation. »

Monique Hervo : Oui, je me souviens. Et je me souviens qu’à ce moment-là, il y a eu des démarches de faites, notamment par la famille, auprès des services sociaux pour avoir un relogement, vu la gravité de ce qui c’était passé. Il n’y a rien eu de fait. J’ai entendu des hommes dire : on est ici considérés comme des rats. On n’est pas plus. L’incendie, il y a eu un incendie énorme au bidonville, il y a eu trois jeunes enfants de la même famille qui sont morts brûlés. À partir de là, toute la population m’a dit : maintenant on va nous reloger parce qu’ils voient bien dans quel état nous sommes. Et rien n’a été fait.

Emmanuel Laurentin : Cette même Zohra quand vous lui demandez comment était le bidonville quand elle est arrivée la première fois, elle vous dit : « Il n’y avait pas beaucoup de baraques, pas comme aujourd’hui, avant on était bien mieux que maintenant. » Comme si tout compte fait cela n’a fait qu’empirer, vous avez eu cette impression, Monique Hervo ? Que tout au long de ces années 60 alors que le reste de la France bénéficiait de ce que l’on appelait les Trente glorieuses, ce bidonville restait comme à l’écart de cette prospérité qui était tant vantée par la télévision naissante, par la radio, par les journaux.

Monique Hervo : Oui parce qu’à la veille de l’indépendance de l’Algérie, on a vu débarquer, enfin j’ai vu débarqué des agents. Avec les pères de famille on reconstruisait trois baraques qui avaient eu un incendie. Quand il y a un incendie qu’est-ce qui se passe ? Au mieux on leur donne une cellule de prisonnier à la maison départementale de Nanterre, où il y a les anciennes cellules de prisonniers. On leur donne une pièce, une cellule où on leur dit : le père sera dans un foyer et la mère et les enfants seront dans un autre foyer, séparer la famille. Donc, voyant que les familles qui avaient brûlées n’étaient pas relogées, on a reconstruit. Un matin, moi je suis arrivée, on avait construit en parpaing, tout était cassé. La police était venue tout démolir en disant : maintenant, on va mettre en place quelque chose pour vous empêcher de construire. Donc, on a vu arriver une équipe qui était habillée en bleu de chauffe, comme les ouvriers, avec un képi d’agents de police, les insignes d’agents de police, bottés, des arrache-clous à la main et des masses. Et ils ont déclaré : on ne veut plus d’extension des bidonvilles, maintenant tout ce qui sera nouveau on le démoli. Cela s’appelle, ils se sont appelés, la « brigade Z ». C’était exactement au mois d’août 61. Donc, à ce moment-là, nous on a dit : mais enfin, ils ont brûlé ! Tout le monde s’est manifesté, bon… Et le commissaire, parce qu’on dépendait à ce moment-là… Nanterre dépendait du commissariat de Puteaux. Avec le commissaire Mezière ( ?), qui sera bien connu par la suite par rapport aux événements du 17 octobre 61, nous a donné un papier, que j’ai versé d’ailleurs aux archives de l’IHTP, comme quoi la famille était autorisée à reconstruire mais durant trois jours. Si dans les trois jours ce n’était pas construit, on recassait tout. En plus cela tombait à un moment où il y avait un week-end, cela devait être le 15 août ou quelque chose comme ça… En fait, tout le bidonville s’est cotisé en donnant des matériaux, des clous, etc. et on a fini de construire. C’est pour vous dire qu’à partir de ce moment-là, la vie a été intenable parce que sous le couvert de ne plus vouloir d’extension de bidonville, on a détruit même quand quelqu’un mettait simplement une planche, à ce moment-là on venait, au besoin on l’avertissait qu’on allait tout casser ou même on cassait tout. J’ai vu plusieurs familles où les mères de famille, les pères étaient au travail, sont allées chercher les enfants à l’école et quand elles sont revenues, plus de baraque. En considérant que c’était vide, parce qu’ils rentraient. Il y a des personnes, des Algériennes, qui m’ont dit : j’avais des feuillées, comme des WC, ils les ont enfoncés et m’ont trouvé dans le WC. Ils faisaient ce qu’ils voulaient, je dirais que c’était la porte ouverte à n’importe quoi. Donc on a laissé les bidonvilles, parce que ce n’était pas le seul où il y avait la « brigade Z », il y en avait à Argenteuil et à plusieurs endroits de la région parisienne. Effectivement on laissait cela entre les mains de la police. Vous avez des populations qui arrivent, les gens ne vont plus avoir de cour parce qu’ils vont quand même accueillir quelqu’un, membre de leur famille ou plus éloigné. Donc, si vous voulez, il n’y avait plus d’extension visible.

Emmanuel Laurentin : C’était à l’intérieur de chacune des maisons.

Monique Hervo : C’était à l’intérieur…

Emmanuel Laurentin : C’était une densification, de ce bidonville, par l’intérieur.

Monique Hervo : Par l’intérieur…

« Monique Hervo : Est-ce que vous pensez aussi que « La Folie » on va la raser ?

Un jeune garçon : Ça fait trois ou quatre fois qu’ils disent ça...

Une jeune fille : Ils vont peut-être la raser d’ici peut-être dix ans. Pas dix ans bien sûr mais je ne sais...

Un jeune garçon : La Sœur et le docteur Carrière (orthographe du nom pas sûr).

Une jeune fille : La Sœur l’a dit à mon père. Elle lui a dit : Monsieur Chibane, ne vous tracassez pas trop parce que… quand ils auront vraiment besoin, ils viendront mais pas avant. Peut-être qu’ils disent exprès, je ne sais pas moi…

Monique Hervo : Moi, j’entends toujours ça. Depuis 1959, j’entends ça.

Une jeune fille : Depuis qu’on est en France, on entend toujours ça. On va les raser, on va les enlever…

Monique Hervo : Est-ce que vous trouvez normal qu’il y ait souvent la police qui vient ? Est-ce que vous trouvez normal qu’ils viennent ?

Une jeune fille : Non, je ne sais pas moi, pour qui ils nous prennent. Quand mon père a fait la petite baraque pour mon vélo, ils ont voulu la démolir. Martha, parce que sa mère travaille chez nous, elle était là, elle a dit : non, mais c’est pour le vélo,…

Un jeune garçon : Même ça, eh bien dis donc !

Monique Hervo : Ce n’est pas normal.

Un jeune garçon : Non.

Monique Hervo : Parce qu’enfin c’est vrai que moi je ne pourrais pas avoir…

Un jeune garçon : On ne peut pas être tranquille.

Monique Hervo : Ce n’est pas normal qu’ils rentrent comme ça dans les maisons. Normalement, ils n’ont pas le droit.

Un jeune garçon : Eux, ils regardent si l’on construit.

Monique Hervo : Oui, mais normalement ils n’ont pas le droit de passer dans ta maison, dans les domiciles.

Un jeune garçon : À Argent ( ?), ils ont cassé les baraques.

Monique Hervo : Oui.

Un jeune garçon : Presque toujours ils viennent.

Monique Hervo : Est-ce que les enfants, les plus jeunes que vous vous, ont peur aussi quand la police vient ?

Un jeune garçon : Ah, oui surtout le petit.

Monique Hervo : Pourquoi ?

Un jeune garçon : Ils disent : ils nous prennent parce que nous, quand ils font des bêtises, on leur dit : attention, attention, la police va arriver…

Une jeune fille : Nous, on leur fait peur. Quand il ne veut pas s’habiller, je lui dis : dépêche-toi, tu t’habille ou je dis à la police qu’ils t’amènent en prison.

Un jeune garçon : Quand ils voient la police, ils rentrent à la maison tout de suite.

Une jeune fille : Ils viennent en courant…

Un jeune garçon : Et disent : la police, la police… Comme l’autre jour, j’étais en train de boire mon café, je commençais à 10h, je vois un policier. Eux, ils étaient là, ils étaient dehors et je les vois tous ici. Je leur dis : qu’est-ce qu’il y a ? La police, la police, elle est venue, elle est venue. Je leur dis il ne faut pas avoir peur. Je sors, il avait un plan, et je dis : bonjour. Il me dit : bonjour. Ici cela fait combien de familles ? Je dis : deux, une ici et une en haut. Puis il est retourné et a commencé à dessiner et tout ça…

Monique Hervo : Mais, par exemple, est-ce qu’ils n’ont pas peur aussi les jeunes enfants parce qu’ils ont vu au fond des baraques qui ont été démolies ici ?

Un jeune garçon : Si je crois mais au-delà

Une jeune fille : Ma mère le prend quelquefois avec elle et va dans tous les coins, donc je ne sais pas.

Un jeune garçon : Si, si, l’autre jour, je ne me rappelle pas quand est-ce, mais en arrivant de l’école, il m’a dit : oh, là-là, la police ils cassent la maison comme ça, paf, avec la hache, le marteau et tout.

Monique Hervo : Oui, j’ai déjà entendu les enfants parler comme ça, les petits.

Une jeune fille : Oui, mon petit frère a trois ans.

Monique Hervo : Oui, j’en ai vu de trois, quatre ans… »

Catherine Guilyardi : Vous habitiez dans le bidonville, à côté du bidonville et comment vous faisiez - parce que vous faisiez partie de cette communauté, vous avez partagé avec eux tout ça - pour tenir, Monique Hervo ?

Monique Hervo : Je crois que je tenais parce qu’il y avait une très grande force aussi de leur côté. Vous savez, on met ses difficultés ensemble, je crois que c’est cela qui m’a fait tenir. Puis, quand vous voyez des gens rejetés comme ça dans quelque chose où on ne sait plus même à qui s’adresser, comme je vous le disais tout à l’heure. Vous vous adressez aux services sociaux : il y a une brigade qui démoli, Eh bien, oui, il ne faut pas d’extension de bidonville, sinon on s’en sortira plus ! Donc, si vous voulez, vous n’avez plus d’interlocuteurs. Je crois qu’il ne faut pas se faire d’illusion, c’est trop énorme. Peut-être que je m’y suis mal prise, moi, pour essayer de les défendre, mais je ne crois pas. Il faut voir aussi le contexte dans lequel on était.
Emmanuel Laurentin : Qui vous écoutait à l’époque, Monique Hervo ? Quels étaient vos relais ? Quels étaient, je ne sais, les militants, les partis, les journaux, les revues, qui vous écoutaient, qui parlaient de ce que vous vouliez dire ?

Monique Hervo : Il y en avait peu. Il y avait Témoignage chrétien à l’époque qui relayait. Mais en fait, ça a été surtout relayé au moment du 17 octobre. À ce moment-là…

Emmanuel Laurentin : 17 octobre 61.

Monique Hervo : Voilà, oui. Sinon,… Puis après, c’est fini, c’est autre chose.

Emmanuel Laurentin : C’est-à-dire que toutes les années 60 et les années 70 que vous avez passées, puis les années 80, aux côtés de ces gens soit des bidonvilles, soit des cités de transit, qui ont succédées aux bidonvilles, d’une certaine façon vous aviez l’impression d’un grand moment sourd, vous criiez, vous écriviez, vous publiez un livre le Bidonvilles, chez François Maspero, mais il n’y avait pas d’écho, ou peu d’écho ?

Monique Hervo : Oui, je crois que ça glisse parce qu’on n’en veut pas de cette population. On l’a voulue au lendemain de la Seconde Guerre mondiale parce que c’était la reconstruction, il fallait des bras, des pelles et des pioches. Aujourd’hui on a moins besoin de bras, de pelles et de pioches on va aller chercher les cerveaux, on va aller faire des tris, comme on faisait avant, d’autres tris pour arriver à ce qu’ils soient relogés, qu’ils soient bien comme nous, habillés de la même façon, parlant bien le français, ayant des noms… Parce que je vois au bidonville, il y avait toute une organisation aussi qui était, parce qu’on eu aussi la SAT, nous à Nanterre. Service d’assistance technique qui était en Algérie, la SAT. On eu le capitaine Montaner, qui arrivait des bidonvilles d’Alger, qui disait : Oh, mais Nanterre, moi je sais comment il faut faire. Je vais mettre des haut-parleurs partout et je vais dire il faut vous convaincre que vous êtes des Français, point à la ligne. C’est lui qui a formé les harkis. Il y a eu des descentes énormes sur le bidonville de Nanterre la dernière année notamment, en 61. Il y a eu une organisation liée avec lui et la Belgique, une organisation qui était je pense plutôt catholique, qui pour soulager les femmes amenait des enfants dans des familles de riches en Belgique. Mais ils revenaient et c’était de véritables drames parce qu’on changeait les noms des enfants, on leur mettait des croix autour des cous, etc. Si vous voulez, on a l’impression que le colonialisme, c’est coloniser les cerveaux, pour moi.

Emmanuel Laurentin : Merci Monique Hervo de nous avoir accueillis chez vous et d’avoir accepté d’écouter justement certains passages de ces enregistrements que vous avez faits, qui sont d’excellente qualité, et que nous diffusons à l’occasion de cette semaine « France-Algérie » dans « La Fabrique de l’Histoire ». Merci encore.

Vous pouvez retrouver une partie des témoignages que vous avez écoutés hier et ce matin dans Bidonville, publié en 1971 chez Maspero, et le témoignage de Monique Hervo soi-même, dans « Chroniques du bidonville », publié en 2001 au Seuil, 2001.

Nous remercions bien entendu, Monique Hervo, pour son accueil enthousiaste, et l’Institut du temps présent en particulier Anne-Marie Pathé, pour nous avoir prêté les bandes que vous avez pu écouter ce matin.

Merci également à toute l’équipe de « La Fabrique de l’Histoire », qui a rendu possible l’écoute et le montage de ces archives sonores exceptionnelles : Maryvonne Abolivier et Aurélie Marsset, qui ont préparé l’émission, Catherine Guilyardi, qui interrogeait avec moi Monique Hervo et a sélectionné, parmi des heures d’archives celles qui nous ont servi ce matin et hier, Jean-Baptiste Etche… ( ?) qui a numérisé ces bandes, Pierre Caumont, qui a enregistré le témoignage de Monique Hervo, Clément Datet ( ?) qui a mixé l’émission de ce matin et Charlotte Roux, qui en a assuré la réalisation.

Demain, un documentaire de Catherine Guilyardi et de Charlotte Roux sur les cabarets orientaux dans Paris.

Allez voir www.franceculture.com le dossier sur les relations entre France et Algérie. Vous y retrouverez les émissions de « La Fabrique de l’Histoire » mais également « Pieds sur terre », qui toute la semaine ont suivi le retour en Algérie d’un groupe de Pieds-noirs.


Livre signalé sur le site de l’émission

- Monique Hervo, « Chroniques du bidonville : Nanterre en guerre d’Algérie », Ed. Seuil, 2001.

Note de l’auteur : « Des milliers de tôles enchevêtrées se mêlent à des briques cassées : La Folie. Des moutons broutent l’herbe alentour. Gravats et vieilles ferrailles traînent aux abords de cette étrange cité, reliquats des déchets déversés ici par des entreprises : une décharge publique ! Je contourne le bidonville. Je n’ose y pénétrer. Je suis une intruse. Par une sorte de boyau, je me faufile à l’intérieur de cette agglomération en papier goudronné et cartons aplatis, bouts de bois vermoulus et tôles rouillées. Situées derrière le palais de La Défense en construction luisant de blancheur, les baraques s’agrippent les unes aux autres dans un décor de débris de matériaux usés. Les chemins sont vides. Tout semble inerte. »



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