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La Guerre d’Algérie, vingt cinq ans après : la gestation 1945-1954

Transcription, par Taos Aït Si Slimane, du premier épisode de l’émission de Patrice Gélinet, sur France Culture, « La Guerre d’Algérie, vingt cinq ans après : la gestation 1945-1954 », rediffusée le lundi 12 août 1996.

Description de l’émission sur le site archive de l’Ina : Première émission d’une série de documentaires sur la Guerre d’Algérie composé d’un montage d’archives sonores, d’entretiens et de lectures illustré d’improvisations sur percussions de Naït ISSAD.

Réalisation : Christine Bernard Sugy. Production, Patrice Gelinet Patrice. Avec : Roger Léonard, Gouverneur Général en Algérie (54) ; Pierre Laffont, directeur de L’Echo d’Oran et député d’Oran ; Marie Elbe, journaliste à L’Echo d’Alger et écrivain ; Jean Claude Perez, médecin et chef de la branche armée de l’OAS ; Yacef Saadi, chef des réseaux terroristes FLN ; Ahmed Ben Bella, futur premier Président de la République Algérienne ; Yacine Kateb ; écrivain ; Jean Deleplanque, sous-préfet dans les Aurès (53-54) et Jacques Roseau.

Lire aussi, dans la même série :

- La Guerre d’Algérie, vingt cinq ans après : la Toussaint 1954-1955

- La Guerre d’Algérie, vingt cinq ans après : l’engrenage 1956

- La Guerre d’Algérie, vingt cinq ans après : le 13 mai à Alger

- La guerre d’Algérie, vingt cinq ans après : La Bataille d’Alger

- La Guerre d’Algérie, vingt cinq ans après : 1959, l’année des dupes

- La guerre d’Algérie, vingt cinq ans après : les barricades

- La guerre d’Algérie, vingt cinq ans après : le putsch

- La guerre d’Algérie, vingt cinq ans après : l’OAS

- La guerre d’Algérie, vingt cinq ans après : les derniers jours

La guerre d’Algérie

[Générique : Tirs, rafales / Dégagez la rue ! / Tirs, rafales / L’Algérie française ! L’Algérie française ! L’Algérie française ! / De Gaulle au pouvoir ! De Gaulle au pouvoir ! De Gaulle au pouvoir ! De Gaulle au pouvoir ! / Sifflets / Déflagrations, bombardements / Hymne algérien.]

Première émission : La Toussaint 1954

[Tirs / Halte au feu ! Halte au feu ! / Tirs / Halte au feu ! Halte au feu ! / Tirs / Mon lieutenant, il faut leur dire s’il vous plaît ! / Tirs / Halte au feu ! Halte au feu ! Mon lieutenant, criez, je vous en prie ! / Tirs / Halte au feu ! Halte au feu ! ]

1962, la Guerre d’Algérie se termine dans le drame. Le 26 mars, à 14h 50, rue d’Isley, à Alger, le lieutenant Ouchène du 4ème régiment de tirailleurs essaye en vain de tirer sur une une manifestation d’Européens. La fusillade fait 46 morts. Poussés par l’OAS, les manifestants de la rue d’Isley ne veulent pas voir flotter sur Alger le drapeau vert et blanc d’Abdelkader auquel 1015 ans plutôt le maréchal Bugeaud avait imposé l’autorité de la France.

En 1954, une poignée d’inconnues avait repris le drapeau d’Abdelkader et commençait ce que la France n’a jamais voulu appeler une guerre parce qu’elle se déroulait dans des départements français, « on ne se bat pas contre soi-même ». Les deux millions de soldats mobilisés en Algérie, entre 1954 et 1962, ne faisaient donc pas la guerre, ils pacifiaient. La France n’avait en face d’elle que des rebelles, pas une nation dont l’existence était même encore niée, en 1936, par un musulman modéré, Ferhat Abbas.

« Si j’avais découvert la nation algérienne, je serais nationaliste et je n’en rougirais pas comme d’un crime. Les hommes morts pour l’idéal patriotique sont journellement honorés et respectés. Ma vie ne vaut pas plus que la leur. Et cependant je ne mourrai pas pour la patrie algérienne parce que cette patrie n’existe pas. Je ne l’ai pas découverte. J’ai interrogé l’histoire, j’ai interrogé les vivants et les morts, j’ai visité les cimetières, personne ne m’en a parlé. On ne bâtit pas sur du vent. Nous avons écarté une fois pour toutes les nuées et les chimères pour lier définitivement notre avenir à celui de l’œuvre française dans ce pays. Personne d’ailleurs ne croit à notre nationalisme. » [1]

Contre le réformiste Ferhat Abbas, Messali Hadj réclame depuis longtemps l’indépendance. En 1937, il crée le PPA : Parti populaire algérien, auquel adhère Omar Oussedik.

Omar Oussedik : La nation algérienne n’a jamais cessé d’exister. Là, je vous renvoie à une histoire, qui n’est pas très lointaine, et qui vous permet de saisir une vérité que bien des médias et même des historiens ont voulue occulter. En 1830, la France était tout de même la première puissance militaire dans le monde, et il a fallu 17 ans pour briser la résistance dirigée par l’Émir Abdelkader. S’il n’y avait pas eu une âme, s’il n’y avait pas une volonté de vie collective de tout un peuple, et de vie dans la liberté et la dignité, jamais le peuple algérien n’aurait eu la résistance qu’il avait eue pendant 17 ans, et cela ne s’est pas terminé. Une fois l’Émir Abdelkader défait la résistance s’est poursuivie partout. Elle ne s’est jamais arrêtée.

L’interviewer : Quand vous entrez dans le PPA, c’est donc que vous rentrez dans un mouvement indépendantiste, quelles sont les raisons justement de cette volonté que vous avez de voir l’Algérie indépendante ?

Omar Oussedik : C’est d’abord un problème de quête de dignité. Je voulais être. Je voulais appartenir à une nation qui, très souvent, a eu des moments difficiles mais qui toujours a survécu. Il est évident que face à son destin, une nation se trouve toujours seule. Et il est évident que lorsqu’à 19 ans j’ai accepté des responsabilités à l’échelle fédérale dans le PPA, je savais, à l’époque, que la route serait longue, que la route serait dure et je n’avais aucun espoir de voir le drapeau de mon peuple flotter. Que d’autres aient choisi le réformisme, qu’ils aient douté du destin de leur peuple et de leur nation, ce sont des faiblesses.

Si la nation algérienne existe, à quelle nation appartiennent les Pieds-noirs, passionnément attachés à la terre où ils sont nés ? Ils représentent le dixième de la population d’Algérie lorsqu’au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale les nations asiatiques accèdent à l’indépendance.

Pierre Laffont : Que les Anglais décolonisent les Indes, ils étaient 25 000, en particulier des fonctionnaires. C’est facile de dire : nous partons des Indes. Mais ce n’est pas facile de partir quand vous avez un million deux cent mille personnes qui, pour la plupart, sont des autochtones, puisqu’ils sont venus d’Espagne, d’Italie, de Malte et d’ailleurs, et même les Français de France. Il y en avait pas beaucoup qui connaissaient la France. Il y avait trois, quatre générations quelquefois de gens qui étaient là. Par conséquent, ils étaient sous le drapeau français, ce n’était pas un protectorat, ils considéraient qu’ils étaient en France et qu’ils étaient chez eux.

Marie Elbe, Pied-noir : Les premiers immigrants je croyais que c’était des hommes du refus, moi. Des gens qui refusaient, qui refusaient la misère, qui refusaient un roi, qui refusaient parfois de payer leurs dettes, qui refusaient et qui ne voulaient pas, et qui sont paris, ils ont quitté l’hexagone comme ça, par… des cabochards, je crois, parce que même refuser la misère c’est un signe qui estimait qu’ils étaient un peu dans les soutes d’une société en France et ils préféraient monter sur le pont et respirer le vent du large. Je crois que c’est un peu ça. De surcroit ce fait que cela soit en même temps des Latins, et très souvent liés, par exemple le mélange de la mère italienne et le père alsacien, cela donnait aux Pieds-noirs leur gaîté d’abord, qui est la gaîté latine, ça c’est vrai, le folklore, mais en même temps un sens de l’organisation et du travail bien fait. Ce sont des travailleurs. Maintenant, on dit que les Pieds-noirs sont des grandes gueules, oui c’est vrai, ce sont des gens fiers de ce qu’ils avaient fait. Je crois qu’ils avaient de quoi être fier. Et je crois que cette fierté c’était aussi quand ils sont arrivés il n’y avait pas grand-chose, ils l’ont fait au prix de la sueur, des larmes, du courage, de l’obstination. Quand on voit par exemple que qu’étaient certaines régions d’Algérie comme la plaine de la Mitidja qui a été leur orgueil, il n’y avait rien ! Parce qu’on vous dira que la plaine de la Mitidja étai un vaste marécage, en réalité, non, il y avait une partie qui était un marécage, mais c’est là qu’on a mis les Pieds-noirs, on ne les a pas mis dans les régions… Au départ, entre 1835 et 1840, eh bien c’est là qu’on a implanté Boufarik, et c’est là qu’on a mis les Pieds-noirs. Vraiment, ce qu’ils ont fait là-bas, je parle des terriens, ne parlons pas des autres qui avaient un esprit d’entreprise, mais ça, ça a été extraordinaire ! Et je pense que ça aussi ça leur a donné cette espèce de joie de vivre et d’exister, qu’avaient les Pieds-noirs, parce qu’ils savouraient des choses d’une simplicité extrême. Ce qui les mettait en joie, c’était de boire frais après la canicule, c’est de se coucher dans des draps quand il a fait très chaud, c’était de passer de la chaleur à l’ombre. Tout ça, je crois que c’était la joie d’avoir enfin réussi à se faire un destin un peu confortable, et d’exister dans ce destin-là. Je crois que ça, cela participe beaucoup du tempérament Pied-noir.

Jacques Roseau, Pied-noir : La population française, qui était dans l’agriculture en Algérie, était composé de 25 000 familles, avec les gérants de fermes, c’est-à-dire environ 100 000 personnes, donc moins de 10% de la population dite européenne d’Algérie, c’est dire si l’image d’Épinal présentant les Français d’Algérie comme de gros colons est fausse au départ, puisque de toute façon sur ces 25 000 exploitations agricoles, il y avait 80% d’exploitations moyennes ou petites. Dans notre village, il s’agissait de petites exploitations et les rapports avec la population musulmane étaient des rapports qui étaient tout à fait fraternels. Je ne dis pas cela par démagogie ou par volonté d’améliorer les choses, c’était la réalité dans nos familles. Dans ma famille personnellement, on avait des familles musulmanes, qui travaillaient avec nous depuis déjà trois générations, avec lesquelles nous avions des liens tout à fait intimes. Aux fêtes chrétiennes ils étaient nos invités et aux fêtes musulmanes nous étions les leurs.

Marie Elbe, Pied-noir : Nous avions en face de nous un peuple qui était un peuple très fier, très farouche, très moqueur. Nous avions nos Arabes, ils avaient leurs Français, vous savez. Ils nous regardaient vivre, ils ne nous pardonnaient pas grand-chose. Si nous avons pu vivre 120 ans en face de l’Islam - bon il y a eu des révoltes mais enfin il y a eu de grandes grandes périodes où il n’y avait rien sinon nous n’aurions pas pu faire l’Algérie comme elle a été faite, il ne faut pas exagérer quand même ! – c’est parce qu’il y a eu chez les Pieds-noirs un phénomène de respect des Arabes. Jamais un Pied-noir ne se serait permis de baisser le voile d’une Mauresque, de manquer de respect à une Mauresque dans la rue, jamais ! Nous glissions comme ça.

Jean-Claude Perez, médecin à Bab-El-Oued, futur responsable de la branche armée de l’OAS : Dans une guerre il y a deux camps : le clan A, le clan B. Je suis né dans le clan B, donc je suis pour le clan B, si j’étais né dans le clan A, j’aurais été pour le clan A. Je veux dire par là que tel que je connais mon tempérament, surtout maintenant, après avoir vécu toutes les aventures que j’ai vécues, participer aux événements auxquelles j’ai participé, jamais je n’aurais accepté, moi, de me trouver dans une collectivité dominée par une autre collectivité. J’aurais toujours cherché à me libérer de cette astreinte de la soumission, qu’on le veuille ou non, qu’elle soit historique ou qu’elle soit raciale ou qu’elle soit ce que l’on voudra, ou religieuse. Je ne l’aurais jamais accepté. Donc, je ne dis pas que j’approuve mais je comprends très bien l’attitude d’un Musulman qui toute sa vie n’a pensé qu’à une seule chose, c’est à combattre le conquérant.

L’interviewer : Autrement dit, les Musulmans ou la population arabo-berbère, si vos préférez, vous avez le sentiment donc qu’elle est dominée ?

Jean-Claude Perez, médecin à Bab-El-Oued, futur responsable de la branche armée de l’OAS : Écoutez, il ne faut pas penser quand même que tous les Français d’Algérie passaient leur temps à jouer le père de Foucauld. Je veux dire que notre résidence en Algérie était un droit de conquête, mais c’était le droit de conquête pour la constitution de tous les royaumes, de toutes les grandes républiques et de tous les grands États.

Marie Elbe, Pied-noir : Le système colonial est un système… ce n’est pas moral, disons, le système colonial. Mais à l’intérieur de cette histoire-là, nous n’avions pas conscience d’être des salopards, voilà ! Parce que les rapports entre Pieds-noirs et Arabes, dans les bleds où on habitait porte-à-porte, on était très mélangé, les fêtes, les drames, tous ce qui se passe c’était en commun, c’était un patrimoine commun. Eh bien, nous nous ne rendions pas compte parce que nous avons grandi comme ça. D’ailleurs, on faisait des choses inouïes que je n’ai jamais vues faire en France, les Pieds-noirs étaient des gens très généreux. Ma mère, qui était directrice des anciennes élèves de mon école du village, il y avait des colonies de vacances pour les petites Mauresques tous les ans, c’était fou, on s’en occupait. Bon, vous me direz que c’était du paternalisme, c’est vrai que c’était du paternalisme, mais est-ce qu’il ne vaut pas mieux être paternaliste plutôt que d’avoir de beaux principes et de ne rien faire ?

Lecture d’un extrait de texte de Jules Roy : « Mon origine profonde s’enracine à Sidi-Moussa, un autre village de colonisation, construit sur un carrefour de routes, avec son église minuscule, son bistrot, son école, sa poste, ses maisons en tuiles rondes et ses gourbis. La ferme est à deux kilomètres au nord, au milieu des vignes : c’est là que j’ai passé une grande partie de mon enfance avec ma mère, ma grand-mère, mon oncle Jules et les Arabes. En ce temps-là, on ne les appelait pas encore les ratons, mais les troncs de figuier, sans doute parce qu’ils aiment s’asseoir au pied des arbres. Après la guerre 14-18, on commença à leur donner le nom de bicots. […]

Ce que je savais parce qu’on me le répétait, c’était qu’ils étaient d’une autre race que moi, inférieure à la mienne. Nous étions venus défricher leurs terres et leur apporter la civilisation. […]

Ce fut un grand étonnement pour moi quand je m’aperçus peu à peu que les troncs de figuier étaient des hommes semblables à nous, qu’ils riaient, qu’ils pleuraient, qu’ils étaient capables de sentiments nobles, comme la haine ou l’amour, la jalousie ou la gratitude. Découverte simpliste ? Mes compatriotes d’Algérie, qui ne sont pas méchants, ne l’ont pas tous faite... » (cf., ci-dessous, les larges extraits de « La guerre d’Algérie » (éd. Julliard), de Jules Roy, publié dans L’Express du 29 septembre 1960 [2])

Yacef Saadi, futur chef des réseaux terroristes FLN d’Alger Ce qui m’a mené à m’engager à la libération de mon pays, c’est très simple. Issu d’une famille modeste, très pauvre, vivant dans la Casbah, famille nombreuse d’ailleurs, j’ai constaté, déjà dès mon jeune âge, à l’âge de 7-8 ans, qu’il y avait deux sortes de gens : ceux qui étaient riches et ceux qui étaient pauvres. Nous, on était de l’autre côté de la barrière, on voyait les Français qui avaient tout ce qu’il fallait, parfois nous interdisant des endroits où on devait aller s’amuser, etc., etc. C’était déjà une prise de conscience sans avoir pourquoi. On savait qu’il y avait quelqu’un que vous n’aimez pas et qui ne vous aime pas. Il y avait déjà ce petit fossé. La chose qui m’a le plus marqué jusqu’à l’heure actuelle, et qui m’a vraiment poussé à m’engager dans ce mouvement, c’est que dans la Casbah, il y a de petits marchés un peu partout, et il y a le grand marché à côté de la synagogue juive, on l’appelle Djamaa Lihoud, c’est-à-dire la mosquée des Juifs, ça pilule de gens, il faut jouer des coudes pour marcher, toute la Casbah qui venait se ravitailler. Il y avait des marchands ambulants qui vendaient à la sauvette des oranges, des pommes de terre et des figues de barbarie – des figues de barbarie, vous savez bien, c’est plein d’épines tout autour-, et j’ai vu un policier – quand le policier arrive, tout le monde branle-bas de combat, tout le monde essaye de cacher sa marchandise en attendant que le flic disparaisse pour revenir - j’ai vu quelqu’un qui s’est fait prendre, il ne pouvait plus bouger, avec sa charrette pleine de figues de barbarie, que faisait le policier ? Moi, j’avais une boulangerie à l’époque, j’étais avec mes parents, et je voyais cette scène, le policier prenait les figues de barbarie avec le journal et il faisait avaler ça au marchand, l’autre criait, hurlait. J’ai gardé l’image et je me suis dit : ça, c’est des ennemis, ils ne sont pas venus pour… je sentais la misère et le poids que supportait tout le monde, d’où, à l’âge de 17 ans, je me suis engagé dans un mouvement de libération qui s’appelait le Parti du peuple algérien.

Ahmed Ben Bella, futur président de la République algérienne : Vous savez, dans la vie, il y a des ruptures qui font votre vie, peut-être des petites choses mais ce sont de petites choses qui créent rupture au fond de vous-même, dans votre inconscient, dans votre imaginaire quelque chose se produit et alors là, ça compte beaucoup. Pour moi, ça a été quelque chose, un professeur, j’avais 14 ans, 15 ans, qui était un adventiste - c’est une branche peut-être du protestantisme, je crois - très très pugnace, il exposait, chaque fois que l’occasion se présentait, il exposait ses idées. Je me rappelle, j’avais dit : Monsieur le professeur - il s’appelait Benhabylès, c’est un nom d’origine arabe, oui, espagnole – nous sommes jeunes, nous ne comprenons rien à ce que vous dites mais vous dites des choses qui nous blessent. Nous, nous sommes attachés à l’Islam, nous sommes des musulmans et vous, vous emmétrez des jugements, notamment sur le prophète, qui nous gênent. J’étais jeune, je ne sais pas comment je lui ai dit, j’étais maladroit, moi, vous savez, à 14 ans, 15 ans. Et je me rappelle qu’il m’avait dit une phrase terrible, qui aujourd’hui encore me suivra jusqu’au moment où je mourrais, il m’a dit : Mohamed est un imposteur. Alors là, je vous assure ça m’a blessé très profondément. Il y a des cicatrices qui ne guérissent pas. Celle-là n’a jamais guéri, elle ne guérira jamais.

Chant :

Nous étions au fond de l’Afrique,
Gardiens jaloux de nos couleurs,
Quand sous un soleil magnifique
Retentissait ce cri vainqueur :
En avant ! En avant ! En avant !
 
C’est nous les Africains
Qui arrivons de loin,
Nous venons de nos pays
Pour sauver la Patrie
Nous avons tout quitté
Parents, gourbis, foyers
Et nous gardons au cœur
Une invincible ardeur
Car nous voulons porter haut et fier
Le beau drapeau de notre France entière
Et si quelqu’un voulait nous séparer
Nous saurions tous mourir jusqu’au dernier
Battez tambours, à nos amours,
Pour le Pays, pour la Patrie, mourir au loin
C’est nous les Africains !
 
Pour le salut de notre Empire,
Nous combattons tous les vautours,
La faim, la mort nous font sourire
Quand nous luttons pour nos amours,
En avant ! En avant ! En avant !

En 1943, Ben Bella partira pourtant dans cette armée d’Afrique, forte de 500 000 Pieds-noirs et Musulmans qui, côte-à-côté, participeront aux campagnes alliées de France. Après Cassino Ben Bella est même décoré par le général de Gaulle. Pendant ce temps, en Algérie, Ferhat Abbas, encouragé discrètement par les Américains, réclame dans le Manifeste du peuple algérien l’abolition de la colonisation et une constitution propre à l’Algérie. Or, lorsque Ben Bella rentre chez lui, c’est pour y découvrir la famine et une situation politique pratiquement inchangée. Le 8 mai 1945, jour de la capitulation allemande, c’est le drame.

Jacques Roseau : La vie quotidienne se déroulait tout à fait normalement, on pressentait néanmoins qu’il y avait un frémissement de nationalisme en Algérie dans les villes de moyenne importance ou de grande importance ou alors dans les universités ou les lycées. Le premier choc, qui a été le mien, devant ce type d’événements a été celui des événements de Sétif, du 8 mai 45 à Sétif. J’étais tout à fait enfant, j’avais six ans et demi à l’époque, et je me souviens aujourd’hui encore qu’on est venu me chercher, le fils de la famille musulmane qui travaillait avec nous, Moho, est venu me chercher à l’école, à Alger, brutalement en pleine après-midi, pour me demander de rentrer à la maison parce qu’ils se passaient des événements qui pouvaient être graves. Et là, ma mémoire est aujourd’hui encore marquée par ce premier événement, c’est ma première rencontre avec le nationalisme algérien.

Kateb Yacine, le 8 mai 1945, vous êtes à Sétif.

Kateb Yacine : Oui, ce sont des événements qui ont eu lieu à Sétif et à Guelma. C’est-à-dire deux villes de l’Est algérien. Et ça a été un massacre, un véritable massacre, qui n’a pas manqué de laisser des traces, d’autant plus que pour moi j’ai été touché dans ces deux villes. Ça s’est produit - j’étais jeune, j’avais 15 ans, donc je ne comprenais pas très bien ce qui se passait, mais enfin, bon… Grosso modo, c’était la fin de la guerre, la victoire sur les nazis. Donc c’était un grand événement, c’était la fête, on entendait sonner les cloches, puis tout de suite la rumeur s’est répandue que le lendemain on serait libre. C’était un jour de liberté. Donc, le 8 mai au matin, il y avait une manifestation officielle, prévue au centre de la ville, et il y avait une manifestation populaire. Donc, c’était un jour de grande espérance dans un sens, pour les Algériens. À Sétif, c’était jour de marché, c’était un mardi, et il y avait une foule énorme. Moi, j’ai vu venir le cortège. Au début, il y avait les scouts puis après des étudiants, des militants, et j’ai reconnu parmi eux des copains de classe. Ils m’ont fait signe, je me suis joint au cortège sans trop savoir ce que cela signifiait et tout de suite ça a été les coups de feu. Coups de feu, la panique, parce que cette foule énorme qui reflue, j’ai vu une petite file qui a été écrasée devant moi, c’était vraiment terrible. Parce qu’il y a eu vraiment la panique parce que les gens voulaient se sauver dans tous les sens. Puis, bon, il fallait que je rentre chez moi parce que j’habitais dans un village, à 45 kilomètres de là. Je suis monté à l’avant du car et j’ai vu alors à ce moment-là des choses terribles, parce que le peuple venait de toutes parts. J’ai vu cela vraiment comme une fourmilière. La terre devenait une véritable fourmilière, vraiment je me demandais d’où venaient tous ces gens comment j’avais pu ne pas le voir avant ! On avait l’impression qu’ils sortaient de la terre, c’était de toutes parts, ça grouillait de partout. Et puis, il y avait des rumeurs folles. Je ne sais pas, certains disaient que les Turcs avaient débarqués à Bougie, je ne sais pas moi, d’autres disaient : ça y est, toute l’Algérie s’était libérée. On racontait des tas d’histoire. Et puis il y avait une grande fièvre naturellement parce qu’on sentait qu’il s’était passé quelque chose quoi. L’arrivée au village, ça a été encore plus dur, parce que c’est là qu’a commencé la répression. Dans ce village on a amené les Sénégalais. Bon, ça, c’est une vieille pratique d’utiliser les uns contre les autres. Il y a eu des scènes de viols, il y a eu encore des massacres. On voyait les corps allongés dans les rues. Puis, au retour, j’ai été arrêté. Parce qu’en débarquant du car, naturellement : qu’est-ce qui s’est passé, etc. ? Moi, j’ai fait un récit épique de ce qui venait de se passer : le peuple sans armes, avec des cannes de paysans a réussi… J’ai fait un récit révolutionnaire de ce qui venait de se passer. Après, on m’a reproché ça.

La répression qui fait suite aux massacres de 113 Européens est très brutale. Organisée par le général Duval, elle aurait fait 2 000 morts selon les pouvoirs publics, 45 000 selon les mouvements nationalistes algériens. En Métropole, elle est approuvée à l’unanimité.

« Il faut tout de suite châtier, rapidement et impitoyablement les organisateurs des troubles, passer par les armes les instigateurs la révolte et les hommes de main qui ont dirigé l’émeute. » Maurice Thorez

« Je vous ai donné la paix pour dix ans », dit le général Duval. Il faudra en effet attendre 1954 pour que se déclenche la Guerre d’Algérie. Les partisans de la fermeté prennent l’habitude de croire que seule la répression paye, d’autant que le modéré Ferhat Abbas, qui crée l’Union pour la défense du manifeste algérien, l’UDMA, se contente de demander la reconnaissance de la personnalité algérienne. On est encore loin de l’indépendance.

Extrait d’archive : Speaker : Tribune de Paris. Speakerine : Les hommes, les événements, les idées à l’ordre du jour. […] Ferhat Abbas : Je suis de ceux qui ont toujours revendiqué leurs responsabilités. Et lorsque je dis que ni moi ni mes amis ne sommes responsables des événements du 8 mai, je dis la vérité. Et à ce sujet, je suis venu à Paris pour demander précisément au Parlement d’envoyer une commission d’enquête pour que toute la lumière se fasse autour de ces malheureux événements. L’essentiel est que l’amitié des Musulmans et des Français d’Algérie soit de nouveau une réalité. La communauté algérienne doit être avant tout une fraternité franco-musulmane. […] Je suis d’accord pour reconnaître qu’il y a un problème politique et un problème économique mais nous disons que c’est la solution du problème politique qui amènera avec elle la solution du problème économique. L’Algérie a besoin autant de pain que de réformes de structures portant sur le plan politique. […] À mon avis, l’Algérie est dans un tournant de l’histoire, j’estime et je crois qu’il serait sage de l’orienter vers ce que nous appelons la politique de la personnalité algérienne. […] C’est-à-dire que la politique dite de rattachement et d’assimilation qui faisait de l’Algérie uniquement et simplement trois départements français est une politique qui doit finir, disparaître, c’est une simple fiction car en Algérie il y a autre chose que trois départements français : il y a un problème colonial, il y a un problème féodal, il y a un problème politique qui attendent leurs solutions. [3]

La solution la France croit l’apporter par le statut de 1947, l’Algérie obtient une Assemblée. Disposant portant de pouvoir restreint, cette Assemblée mécontente tout le monde : les Européens qui craignent qu’elle serve de tribune aux nationalistes et approuve le gouverneur Naegelen, qui truque les élections, mais les Musulmans aussi qui protestent contre le principe du double collège. En effet, alors qu’ils représentent 90% de la population, ils n’ont droit, dans cette Assemblée, qu’à la moitié des députés.

Jacques Roseau : Le système socioéconomique et politique de l’Algérie française était un système qui peut paraître 30 ans après, un système d’inégalité, entre la communauté musulmane et la communauté européenne. Sur le plan démocratique, les droits des Musulmans étaient, si l’on voit aujourd’hui, bafoués dans la mesure où la population musulmane qui était 8 fois plus nombreuse à l’époque était représentée à 50% dans les Assemblées, notamment dans l’Assemblée algérienne. Mais c’est porter un jugement un peu hâtif car il faut tenir compte de l’évolution d’une population qui pour son immense majorité, 80% d’entre elle, était rurale, était véritablement moyenâgeuse. Donc, on ne peut pas porter le même jugement sur la population de la France métropolitaine et sur celle qui habitait dans les Hauts-Plateaux et les Aurès, dans le Sud-constantinois, en Kabylie, etc. Donc, il y avait une évolution qui semblait être nécessaire mais qui n’avait peut-être pas été assez rapide aux yeux d’une fraction de ces Musulmans très engagés dans la revendication de leurs droits, d’intégration dans un premier temps et nationalistes ensuite, et ce que nous pensions pouvoir faire. C’est un problème très difficile parce que la population pied-noir française d’Algérie pouvait aussi difficilement laisser jouer à 100% la règle démocratique au risque d’être submergée par le nombre des Musulmans et de voir échapper toute possibilité d’un certain contrôle de la vie économique. Les élites françaises d’Algérie, qui détenaient une partie importante de l’économie de l’Algérie française, notamment sur le plan agraire, la grande colonisation, pensaient que si l’on jouait la démocratie à plein le statut de l’Algérie qui portait en soi des embryons d’autonomie pouvait conduire très rapidement à l’indépendance par le jeu du collège unique.

Omar Oussedik : Rien n’aurait empêché l’accession de l’Algérie à l’indépendance, parce que rien ne remplace la dignité : ni le pain, ni le beurre, ni même le saumon ou le caviar ne peuvent remplacer le sentiment, qu’éprouve tout homme, de fierté d’être lui-même, le fait de se sentir l’égal des autres, d’avoir sa propre personnalité, et lorsqu’il s’agit de peuple d’avoir sa propre personnalité.

Omar Oussedik continue donc de se battre pour l’indépendance au sein d’un nouveau mouvement : le MTLD, mouvement pour les triomphe des libertés démocratiques crée par Messali Hadj. Mais le MTLD est profondément divisé en deux tendances : d’un côté les partisans de Messali Hadj, les messalistes, comme Moulay Merbah, et de l’autre les membres du comité central du MTLD, dits centralistes, comme Lahouel, Ben Khedda, Yazid, qui s’insurgent contre Messali Hadj auquel ils reprochent de trop personnaliser le nationalisme et de s’enliser dans le légalisme. La révolution est paralysée.

Kate Yacine : C’était des luttes fratricides qui dégoutaient les gens, parce qu’ils passaient leur temps à se taper dessus, leurs organes de presse c’étaient des injures, bon…, et on oubliait l’essentiel, la lutte anticolonialiste. Ça devait une lutte entre les deux ailes du parti qui est allé en s’affaiblissait alors même qu’ailleurs il y avait des choses qui nous poussaient à l’action, par exemple, il y avait le Vietnam, ce qui se passait au Vietnam, qui était très important pour nous parce que c’était la première fois qu’un peuple colonisé remportait des victoires sur le plan militaire, qui n’était pas écrasé, qui continuait la lutte. 54 est venu juste après Dien Bien Phu. Quand on a vu que les vietnamiens avaient gagné, on se disait : mais nous qu’est-ce qu’on fait ?

Jean Deleplanque, sous préfet à Batna dans les Aurés : Là où j’ai senti d’une manière presque charnelle, c’est en visitant Timgad, le jour de la perte de Dien Bien Phu. J’allais, avec des collègues, visiter Timgad, un envoyé m’avait prévenu que nous venions de perdre Dien Bien Phu. Et à la sortie, venant de la Mechta de Timgad il y avait une sorte de bascule qui s’était opérée dans l’opinion, et le soir même, je me souviens, étant avec mes amis : Vaujour, Dupuch, j’avais à pue près parlé de la manière suivante : vous savez, le Coran dispose que toue force vient de dieu. Nous venons de perdre Dien Bien Phu, c’est donc que nous n’avons plus la force, nous n’avons lus l’appuie de dieu et je crains que cela ne provoque chez les Arabes une très grande interrogation et qu’ils ne s’éloignent de nous, et je me demande jusqu’à quel point ce n’est pas le début de la perte de l’Algérie.

El ghafel alid alnik
El jaïz tamorthik
Amliyid dachou ekyoughen

Impressionnés par l’issue de la Guerre d’Indochine lasses par les divisions qui paralysent le MTLD, six hommes : Boudiaf, Ben Boulaïd, Ben M’Hidi, Rabah Bitat, Didouche Mourad et Krim Belkacem, créent le Comité révolutionnaire d’unité et d’action, le CRUA, et choisissent la date du 1er novembre 54, le jour de la Toussaint, pour passer à l’action. Boudiaf va prévenir ses amis, qui de l’extérieur doivent lui fournir des armes. À Berne, il rencontre Ben Bella.

Ahmed Ben Bella : Nous avions été habités par ça, et nous croyions en cela, sincèrement. Nous étions froids, nous étions vous savez complètement lucides quand nous avions décidé mais nous savions que nous, oui c’est un pari, oui, nous avions fait un pari mais nous étions convaincus que nous allions le gagner. Moi, avant, je n’avais pas attendu le 1er novembre. La plus grande joie que j’ai eue, c’est la dernière rencontre que j’ai eue avec Boudiaf et Didouche pour mettre le dernier point disons à l’action, même choisir le nom : ALN, FLN, etc., etc. Et je suis sorti de là, je me rappelle, je suis allé sur un pont, sur le fleuve qui passe à Berne, l’Aar, et j’ai commencé à respirer. Quelqu’un était avec moi, c’était un Suisse, qui m’a vu et m’a dit : qu’est-ce que… tu es si content ? Je lui ai dit : Oui, je suis si content. Il me dit : mais qu’est-ce qui arrive ? Je lui ai dit : Non, je ne peux pas te dire ce qui arrive. C’est une joie que je ne peux pas te décrire. Et je suis resté à respirer peut-être une demi-heure au-dessus du fleuve à respirer.

Quel a été votre rôle dans le déclenchement du 1er novembre ?

Ahmed Ben Bella : L’aide extérieure était absolument capitale. C’est partie à partir du petit embryon qui existait au Caire, avec Aït Ahmed et Khider, auxquels se sont adjoints : Yazid, ensuite Hocine Lahouel et d’autres, d’autres, d’autres, même Abbe, etc. Sur le plan militaire, c’était important sur le pan des armes, c’était aussi un problème inouïe ! nous avions 400 armes, en 1954, ça ne va pas chercher loin ! Cet armement n’a pas pu être distribuer partout. Il a fallu donc sacrifier des régions. L’Oranie était totalement et purement sacrifiée, toute l’Oranie. Il fallait donc tout de suite songer à régler ce problème et ce n’était pas facile parce que nous n’avions qu’une source d’approvisionnement, c’était l’Égypte, je peux vous le dire. Jusqu’en 1956, nous n’avions pas reçu, jusqu’au 22 octobre, date de l’affaire de l’avion où nous avions été arrêtés, nous n’avons pas reçu M653 ni de la Chine ni de l’Union soviétique, ni d’aucun pays de l’Est, pas un 635 ! Nous n’avions rien, rien, rien ! absolument rien ! Étant donné le manque de matériel, nous avons privilégié une région, c’est les Aurès, en fixant un objectif précis : faire une action de guérilla, d’emblée une action de guérilla, sur toute la région des Aurès. Ailleurs des actions ponctuelles puisque nous n’avions pas les moyens, et préparer donc l’action de guérilla qui s’étendra à toute l’Algérie.

Jean Vaujour, directeur de la sécurité générale en Algérie : J’ai reçu le dimanche matin, le 1er novembre, je me rappelle, était un lundi, un coup de téléphone du commissaire divisionnaire des renseignements généraux d’Oran qui m’a dit qu’il avait quelque chose en main, qu’on lui avait remis quelque chose. J’ai tout de suite pensé qu’il s’agissait effectivement d’une bombe. Je l’ai prié de me l’apporter, ce qu’il a fait, et j’ai eu dans l’après-midi, sur mon bureau, la bombe en question. Alors là il s’est passée une chose assez curieuse, c’est que quand j’ai interrogé le commissaire, je lui ai dit : mais vous avez sûrement posé la question à votre informateur, à celui qui vous l’a remis, vous lui avez posé la question suivante : quand allez-vous vous servir de cela ? Il m’a dit : bien sûr ! Et il m’a dit qu’il m’informerait 48h avant le jour serait déposé cette bombe. Je suis partie donc de cette idée que 48h cela faisait au mieux le 2 novembre.

Puisque vous infiltriez si bien les gens qui les ont mises ces bombes, comment il se fait qu’avant ces événements ils n’aient pas été arrêtés, vous n’ayez pas démantelé leur réseau ?

Jean Vaujour, directeur de la sécurité générale en Algérie : Vous posez là une question effectivement... Avant ces événements, le ministre de l’intérieur est venu, a fait un voyage à Alger avec son directeur de cabinet, et avant qu’ils ne repartent - c’était donc 8 jours auparavant - j’avais informé son directeur de cabinet que j’avais une filière qui me permettait d’aboutir à un dépôt de bombes. Assez impressionnés, je dois dire, Pierre Nicolaï m’avait dit : écoutez, nous rentrons à Paris, j’en parlerai, je verrai et puis après je vous donnerai des instructions en attendant ne bougez pas, laissez le fil aller. Il m’a envoyé un mot pour me donner des instructions mais ce mot n’est arrivé que le 1er novembre au matin.

Roger Léonard, gouverneur général de l’Algérie : Je ne m’étais pas couché et j’attendais l’explosion. C’est Vaujour qui m’a téléphoné pour m’informer qu’il y avait eu des bombes qui avaient éclaté en différents points. Nous attendions cette explosion pour cette nuit-là.

Dans la nuit du 30 octobre au 1er novembre, Jean Deleplanque, sous préfet à Batna dans les Aurés, se trouve entre Constantine et Batna.

Jean Deleplanque, sous préfet à Batna dans les Aurés : La première manifestation insurrectionnelle, que je n’ai d’ailleurs pas comprise sur le moment, je l’ai rencontré à Foum Toub, c’est-à-dire à mi-chemin entre Constantine et Batna, lorsque j’ai rencontré un groupe de 5 ou 6 personnes, habillés en kaki, ce qui m’a un peu étonné, et j’ai pensé qu’il s’agissait d’une manœuvre, ce n’est que plus tard que j’ai appris qu’il s’agissait de fellaghas qui se déplaçaient. Je suis arrivé vers 1h 30 à Batna, sans savoir d’ailleurs que derrière la murette, devant la sous-préfecture, se trouvait si Lakahnar avec 6 personnes, qui étaient chargé de m’abattre. Ils ne l’ont pas fait parce que ce sont des gens qui ont le sens de l’exactitude, et je les en remercie aujourd’hui, car l’insurrection ne devait commencer qu’à 3h du matin. Je dois ma vie au fait que je suis arrivé avance. Dès mon arrivé, je n’étais pas encore déshabillé, j’ai reçu le coup de téléphone qui me paraît décisif car ce fut le tournant de toute l’affaire. C’est un coup de téléphone du commissaire Prione qui m’avertissait que des attentats s’étaient produits à Biskra, que des bombes avaient été déposées devant la subdivision militaire et devant le dépôt des Ponts et chaussés. J’ai joué, j’aurais pu immédiatement suivre la voie hiérarchique, mais j’ai pensé que ce qui se passait à Biskra pouvait se passer à Batna et aussitôt j’ai mis Batna en état d’alerte. La première disposition que j’ai prise c’est de téléphoner au capitaine Bourgeois, qui commandait la gendarmerie mobile, bel officier, qui avait un rôle très important puisque non seulement il commandait la gendarmerie mais il commandait également les automitrailleuses. Et Bourgeois recevant mon coup de téléphone a eu une réaction normale, mais dont vous allez voir la conséquence tout à l’heure, il a immédiatement fait illuminer sa caserne et il a déclenché la sirène. Deuxièmement, j’ai téléphoné au colonel Blanche, commandant de la subdivision, pour qu’il mette immédiatement les militaires en état d’alerte. Dans le même temps, car j’étais en liaison avec les communes mixtes par radio, j’ai demandé à mon secrétaire en chef, Bourreau, de téléphoner à toutes les communes mixtes pour se mettre en état de défense. C’est ainsi que j’ai pu prévenir toutes les communes mixtes, sauf malheureusement Khenchela. Les rebelles avaient déjà attaquée. Et c’est seulement après que j’ai demandé Dubuch, en lui disant : Pierre, je te téléphone pour te signaler ce qui vient de se passer, voilà les mesures que j’ai prises. Et à ce moment-là, j’ai entendu des coups de feu et je me souviens fort bien d’avoir prononcé les paroles : l’insurrection est commencé, on tire dans Batna. Et que s’était-il passé ? Les rebelles, voyant l’animation qui s’était développé dans Batna, les lumières qui s’allumaient partout, la gendarmerie qui s’était allumée, la garnison où un va et vient s’établissait, ont senti que leur plan était déjoué, que nous étions prévenus, et au lieu de faire partir la fusée bleue, dans le cadre du plan bleu qui déclenchait l’insurrection sur Batna, ils ont fait partir la fusée rouge, qui voulait dire repli vers les Aurès. Et en se repliant ils sont tombés sur deux sentinelles, qui se trouvaient là pour garder, justement dans le cadre des gardes traditionnelles, que nous avons connu dans notre service militaire, qui s’appelaient Pierre Audat et Eugène Cohet, qui n’ont même pas pu se défendre car ils étaient fusils aux pieds avec des cartouches qui étaient impactées et qui étaient ficelées dans un paquet, car c’était le règlement militaire. Et ils ont été abattus, sans pouvoir se défendre, par les fellaghas, voilà le début de la Guerre d’Algérie. La Guerre d’Algérie était commencée.

Sur fond de Djazaïrouna, un chant patriotique algérien, lecture du texte : Frères, nous vous annonçons une bonne et grande nouvelle. L’Algérie a enfin repris loyalement la voie de l’arabisme. L’Algérie a engagé aujourd’hui une lutte grandiose pour la liberté et l’Islam. Aujourd’hui, cinquième jour du mois de Rabi’ 1374, correspondant au 1er novembre 1954 à une heure du matin, l’Algérie a commencé à vivre une vie honorable. Aujourd’hui une puissante élite d’enfants libres Algériens, a déclenché l’insurrection de la liberté algérienne contre l’impérialisme français tyrannique en Afrique du Nord.

Peuple algérien, militants de la cause nationale, à vous qui êtes appelés à nous juger, notre souci, en diffusant la présente proclamation, est de vous éclairer sur les raisons profondes qui nous ont poussés à agir.

Nous considérons avant tout qu’après des décades de luttes, le mouvement national atteint sa phase finale de réalisation.

[…] C’est ainsi que notre mouvement national, terrassé par des années d’immobilisme et de routine, mal orienté, privé du soutien indispensable de l’opinion populaire, dépassé par les événements, se désagrège progressivement à la grande satisfaction du colonialisme qui croit avoir remporté la plus grande victoire de sa lutte contre l’avant-garde algérienne.

[…] L’heure est grave. Devant cette situation qui risque de devenir irréparable, une équipe de jeunes responsables et militants conscients, ralliant autour d’elle la majorités des éléments encore sains et décidés, a jugé le moment venu de sortir le mouvement national de l’impasse où l’ont acculé les luttes de personnes et d’influence, pour le lancer aux côtés des frères marocains et tunisiens dans la véritable lutte révolutionnaire.

[…] notre action est dirigée uniquement contre le colonialisme, seul ennemi et aveugle, qui s’est toujours refusé à accorder la moindre liberté par des moyens de lutte pacifique.
Ce sont la, nous pensons, des raisons suffisantes qui font que notre mouvement de rénovation se présente sous l’étiquette de Front de libération nationale […]
(cf. Appel original du 1er Novembre 1954 au Peuple Algérien, source site de l’ANP [4]

La Guerre d’Algérie vient de commencer. Le CRUA se saborde et revendique les attentats au nom d’une organisation nouvelle, le FLN, et d’une armée qui compte alors moins de 500 hommes, l’ALN, armée de libération nationale. Pour la première fois depuis longtemps, l’Algérie est à la Une de l’actualité, elle y restera pendant plus de 7 ans.

Archive : […] Malheureusement l’actualité me contraint à vous parler ce soir Pasteur, ce petit village situé à une trentaine de kilomètres au nord-ouest de Batna. Ici donc Pasteur, et très exactement la maison de Monsieur Gilles Godin, l’adjoint spécial qui, la nuit dernière, a vécu les événements, que vous connaissez tous à présent, au cours desquels un garde-champêtre, ancien combattant musulman, a été tué, un colon, Monsieur Marcel Vezon, blessé, aux dernières nouvelles son état est sérieux certes mais non grave, et un rebelle abattu. Nous sommes actuellement dans la modeste salle à manger de Monsieur Godin et Gibert Perez a posé son magnétophone sur une table à côté de revolvers et de fusils de chasse. Les murs de cette maison sont criblés de point d’impact, et d’ailleurs des traces de balles ont labouré les murs des bureaux des Poste et de la plupart des maisons. Dans les rues patrouillent, armés, les anciens combattants musulmans. Mais que ces phrases ne vous fassent point supposer que j’ai trouvé ici, à Pasteur, une atmosphère de guerre, non, mais plutôt celle qui règne au lendemain d’un crime, car c’est un crime qui a été commis la nuit dernière. Comment des hommes dignes de ce nom ont-ils pu oser attaquer une agglomération où au milieu d’une population musulmane, calme et laborieuse, ne vit que dix hommes, généralement âgés, et cinq ou six femmes, des veuves, également fort âgées ? (cf. cet extrait, dans cette autre émission de France Culture également transcrite et disponible sur ce site, La radio entre 1944 et 1958, une liberté surveillée)

En Métropole pourtant on ne sou-estime pas la gravité des événements. La coordination des attentats perpétrés dans toute l’Algérie inquiète les pouvoirs publics qui font aussitôt preuve de fermeté. Dès le 5 novembre, les dirigeants les plus connus du MTLD, pourtant écartés de l’insurrection sont arrêtés. L’opinion veut des têtes. Pierre Mendès France président du Conseil les lui donne. Cette politique est confirmée par son ministre de l’intérieur, François Mitterrand.

« Pendant la nuit du 31 octobre au premier novembre, on a tué, incendié, provoqué l’émeute et le désordre, et pourquoi ? Pourquoi donc furent-ils abattus ce jeune instituteur et sa femme, qui devaient le lendemain commencer leur belle et difficile mission au cœur même de l’Aurès ? Ils venaient apporter aux enfants algériens les leçons d’une vieille et haute culture en même temps que les richesses d’un cœur fraternel. […] Qu’a-t-on voulu prouver en tirant à bout pourtant sur ces jeunes soldats qui montaient la garde d’un casernement ? […] Crimes odieux contre d’innocentes victimes, crimes absurdes, qui seront châtiés car celui qui emploie de tel moyens doit savoir qu’il sera frappé à son tour. […] En s’attaquant à nos compatriotes algériens, les meurtriers et les émeutiers ont dressé contre eux la force française. Cette force défendra la justice en maintenant l’unité nationale, en protégeant ceux qui travaillent et ceux qui peinent, en rétablissant la paix civique. […] Si les meneurs ont voulu alerter l’opinion internationale, à la veille d’une cession des Nations Unies, ils ont eu tort. L’Algérie, c’est la France. Et la France ne reconnaîtra pas chez elle d’autre autorité que la sienne. » (À propos de François Mitterrand et la Guerre d’Algérie, cf. la transcription du film « Mitterrand et la guerre d’Algérie » de Benjamin Stora et François Malye, réalisé par Frédéric Brunnquell, produit par 2P2L, avec la participation de France Télévisions, diffusé sur France 2, le jeudi 4 novembre 2010, dans « Infra rouge »

notes bas page

[1La source n’est pas indiquée dans l’émission, il s’agit d’un extrait de : Ferhat Abbas, 23 février 1936, journal L’Entente, dans Les drames de la décolonisation, 1900-1975, paru aux Éditions Roblot, 1975, p.77

[2Je suis né à trente kilomètres au sud d’Alger, le 22 octobre 1907, à six heures du soir, dans un petit village de colonisation qui porte le nom d’une victoire du premier empire : Rovigo. Mon père était originaire du Doubs. Quelles circonstances l’avaient conduit à devenir gendarme ? Je ne l’ai jamais su. Il mourut quelques mois après ma naissance et on ne me parla jamais de lui. J’ai un frère, de dix-sept ans mon aîné ; lui aussi a toujours gardé le silence à ce sujet.

Mon origine profonde s’enracine à quelques kilomètres de la, à Sidi-Moussa, un autre village de colonisation construit sur un carrefour de routes, avec son église minuscule, son bistrot, son école, sa poste, ses maisons en tuiles rondes et ses gourbis. La ferme est à deux kilomètres au nord, au milieu des vignes : c’est là que j’ai passé une grande partie de mon enfance avec ma mère, ma grand-mère, mon oncle Jules et les Arabes. En ce temps-là, on ne les appelait pas encore les ratons, mais les troncs de figuier, sans doute parce qu’ils aiment s’asseoir au pied des arbres. Après la guerre 14-18, on commença à leur donner le nom de bicots.

Le plus vieil ouvrier de la ferme s’appelait Meftah. Il habitait avec sa famille une halte de paille et de torchis près du bassin et du potager. Il n’a jamais eu d’âge. Un jour, j’ai appris qu’il était mort après avoir, pendant trente ou quarante ans, fait la litière du bétail que nous avions, conduit les voitures et les attelages, porté plusieurs arrosoirs d’eau par jour du puits à la maison. A cette nouvelle, j’ai pleuré parce que je l’aimais bien. Je l’accompagnais souvent à son travail. Au retour, il me hissait sur les chevaux et quelquefois me prenait sur son dos. Ma mère n’aimait pas cela. Elle disait que j’allais attraper des poux.

Une autre race - Le vieux Mellah, on a dû l’emporter au cimetière musulman de la tribu voisine. Il n’y a pas de beaux tombeaux et des chapelles de marbre comme à Sidi-Moussa, mais de simples pierres dressées, jusqu’à ce que le temps les couche sur le sol. Aujourd’hui, ses os doivent être confondus avec la terre. Déjà, de son vivant, son visage en avait la couleur, les sillons et les craquelures.

Des autres ouvriers, je ne me souviens plus. Il y en avait beaucoup, des Kabyles surtout, qui descendaient des montagnes pour venir s’engager, en troupes, au moment des travaux saisonniers.

Avec un de ses deux frères, établis dans des villages voisins, mon oncle Jules allait de ferme en ferme battre le blé. Les engins s’installaient près des meules, sous le ciel de feu ; la gueule de la batteuse happait et engloutissait les gerbes que les fourches y jetaient, puis les tarares nettoyaient le grain qui gonflait les sacs. Une autre meule, de paille, s’élevait peu à peu, à mesure que celle de la récolte diminuait. La batteuse ronflait sourdement avec des variations et des chutes étranges dans lu note puissante qu’elle enfantait et je me laissais prendre, des jours entiers, à la griserie de soleil et de poussière qui régnait de l’aube au crépuscule.

Les Arabes s’abritaient de la chaleur sous de larges chapeaux de paille souple. Certains d’entre eux portaient des lunettes de grillage fin qui protégeaient leurs yeux de la chapelure des barbes d’épis broyés. Quand le travail était achevé sur une ferme, la machine à vapeur tirait vers une autre ferme la caravane et la roulotte où vivaient mes oncles. A travers champs, les Arabes gagnaient le chantier suivant.

En septembre, c’étaient les vendanges. Les chariots étaient gluants de sucre ; les baquets de raisins se déversaient dans les pressoirs, l’odeur du moût envahissait la ferme. Ma mère avait grand-peur que je ne tombe dans les cuves où je me penchais, fasciné par le bouillonnement du vin.

C’est pourquoi, moi qui les ai toujours vus travailler, je me suis toujours étonné d’entendre dire que les Arabes ne faisaient rien. Le soir, bien sûr, ils s’arrêtaient. Ils allumaient les feux, faisaient cuire leur soupe rouge de piments et leurs galettes d’orge pétries avec un peu d’huile, et chantaient. Quelques-uns jouaient de leurs flûtes de roseau.

Ce que je savais parce qu’on me le répétait, c’était qu’ils étaient d’une autre race que moi, inférieure à la mienne. Nous étions venus défricher leurs terres et leur apporter la civilisation. Et, à la vérité, des marécages dont j’avais entendu parler, et dont il existait encore quelques témoins sur des parcelles qui appartenaient aux tribus voisines, mes grands-parents et mon oncle avaient fait des vignes semblables à celles de Chanaan, de puissantes terres à céréales ou des orangeraies. En s’amusant ? Dans la famille de ma mère, on est mort de travail et de paludisme. J’ai connu mon oncle Jules régulièrement abattu par les fièvres et moi-même, tout enfant, j’ai été la proie de ces crises qui terrassaient subitement, faisaient grelotter en plein été malgré bouillottes et couvertures, puis assommaient. La fièvre prenait à la ferme la régularité d’un rite.

Rien de commun - Les Arabes, disait-on, n’en souffraient pas. Ils étaient auto-vaccinés dès leur plus jeune âge. S’il leur arrivait d’être malades, on leur donnait de la quinine ou une tasse de café, mais on ne considérait pas qu’ils pussent en être éprouvés. « Ce sont des gens qui ne vivent pas comme nous… » cette phrase jetait un voile pudique sur leur pauvreté. Ce qui pouvait apparaître comme une grande et profonde misère n’était qu’un refus de coucher dans des lits, de manger aussi bien que nous ou d’habiter des maisons bâties en dur, sous des toits. Leur bonheur, oui, était ailleurs, un peu semblable, qu’on me pardonne, à celui des bêtes de la ferme, et je crois que je les ai toujours vus considérés, chez nous, comme des bœufs, qu’on traitait bien, mais qui ne pouvaient inspirer aucune compassion. « Ils n’ont pas les mêmes besoins que nous... », me disait-on. Je le croyais volontiers, et, du coup, leur état ne pouvait m’émouvoir. Souffre-t-on de voir les bœufs coucher sur la paille ou manger de l’herbe ? Les Arabes pouvaient bien marcher nu-pieds et cheminer des jours entiers puisqu’il ne leur était pas nécessaire d’aller en voiture et encore moins de porter des chaussures. La chaleur, le froid, la faim leur étaient inconnus. Ah ! l’heureuse espèce ! Ils faisaient leur prière, matin et soir, tournés vers l’est. Les bœufs ne priaient pas et, sans doute, était-ce une supériorité des bœufs sur les Arabes. Le dieu des Arabes ne devait rien avoir de commun avec le dieu des chrétiens qu’on visitait une fois par semaine, avec une chemise propre, une cravate et une certaine circonspection. Qu’était-ce donc que cet autre dieu que des bâtards en guenilles invoquaient en se prosternant en pleins champs et qui s’occupait d’eux dans les profondeurs de la création ? Ils se reproduisaient, mais sans qu’il y eût entre enfants et parents les liens de cœur qui se nouaient chez nous ; de même, dénués de sensibilité, ils ne pouvaient pas goûter nos propres joies et nos douleurs.

Ce fut un grand étonnement pour moi quand je m’aperçus peu à peu que les troncs de figuier étaient des hommes semblables à nous, qu’ils riaient, qu’ils pleuraient, qu’ils étaient capables de sentiments nobles, comme la haine ou l’amour, la jalousie ou la gratitude. Découverte simpliste ? Mes compatriotes d’Algérie, qui ne sont pas méchants, ne l’ont pas tous faite...

Les gens de la montagne - Je savais qu’elle était vendue depuis trois ans et pourtant j’ai voulu revoir la ferme.

De Ménerville où habite mon frère René, à soixante kilomètres à l’est d’Alger, nous vînmes en voiture avec sa femme, Louise. La 2 CV avait son compte, près de trois cents kilos, et c’était un sujet de plaisanterie facile, quand elle s’affaissait à mesure que nous y prenions place. Louise, qui a du bagout et une certaine corpulence, assurait qu’il nous aurait fallu une grosse auto de colon pour nous véhiculer avec dignité en ce pèlerinage.

L’après-midi était beau et les blés ondulaient sur les collines, dans la lumière. Des automitrailleuses nous croisaient, leurs armes tournées vers la campagne. Aux carrefours, des slogans étaient brossés au pinceau : « La France est généreuse et forte », « Armée + population = victoire ». De place en place, on apercevait des amas de gourbis et de cabanes en tôles ondulées.

- Les gens de la montagne, dit Louise. Il fallait bien les mettre quelque part.

Vers le tiers du chemin, à l’Alma, je demandai pourquoi nous ne descendions pas vers le sud par Le Fondouk et Rivet. Mon frère me répondit que la route était mauvaise, Louise se tut. Nous continuâmes donc jusqu’à Maison-Blanche avant d’obliquer vers les Eucalyptus. Il y a un demi-siècle, le petit train à voie étroite qui longeait les routes comme un tramway s’arrêtait là, à un bouquet d’arbres qui avaient donné leur nom à la station, et un cabriolet à deux roues nous attendait pour nous conduire à la ferme...

-°-

Le nouveau propriétaire - J’ai eu du mal à la trouver. Les haies de cyprès se sont multipliées et ont grandi ; le chemin qui y mène a été goudronné, mais j’ai reconnu le hangar, les noyers, la maison, l’écurie, la cave où dorment les cuves de ciment qui peuvent contenir cinq cent mille litres de vin, le bassin qui recueille l’eau de la noria, le figuier qui est plus vieux que moi, et les orangers.

Nous avions arrêté la voiture à l’entrée de l’allée où le gravier crissait autrefois sous les roues du break. Je descendis et m’avançai. Un ouvrier indigène me mena au nouveau propriétaire, un Arabe de mon âge, long et sec, et d’allure indolente, à qui j’expliquai le but de ma visite et qui me reçut avec amitié.

L’homme me montra d’abord la cave qui ne sert plus depuis vingt ans, car il est plus facile de vendre la récolte de raisin sur pied. Il avait beaucoup plu et la cuve était inondée. Je lui dis qu’il existait autrefois une pompe pour la vider de cette eau. Puis il me mena à l’écurie et s’ouvrit à moi de son intention d’acheter des vaches. On vend le lait cher, à Alger, et de bonnes vaches françaises coûtent trois cent mille francs. Je lui conseillai d’aborder prudemment le plan de cet élevage, de préparer des prairies, de se mettre en quête d’un vacher compétent, de dresser le devis d’une installation de traite et de soins au lait.

Le grand frêne qui devait menacer de s’abattre a été scié et son tronc sert de siège, mais le figuier, sur lequel je grimpais enfant, a dix mètres de haut ; les pieds de menthe et les belles-de-nuit du bassin ont disparu. Je me disposais à aller chercher mon frère et ma belle-sœur quand ils arrivèrent, timidement. Hé oui ! cet Arabe était le propriétaire, le raton qui avait acheté la férule aux fils de l’oncle Jules. Le raton s’exprimait parfaitement en français et offrait de prendre le café chez lui.
- On ne veut pas vous déranger, dit Louise.

- Mais non. Ma femme sera heureuse de faire votre connaissance.

La fille de l’imam - Pour moi, je m’amusais beaucoup. Tous, les représentants de la race supérieure, les descendants des colons qui avaient retourné, engraissé et fécondé ces terres pour la première fois, nous devions admettre que le destin de la famille foutait le camp et que les petits-fils des défricheurs étaient devenus cheminots, conducteurs de cars, réparateurs de montres, militaires ou écrivains. Les derniers responsables des terres avaient disparu. Les fils de l’oncle Jules s’étaient établis à Alger parce que leurs femmes n’aimaient pas la campagne, et que la campagne n’est plus sûre. Les vrais successeurs des défricheurs étaient les Arabes. Colons, descendez au tombeau : Louise n’en revenait pas. René paraissait accablé. Ces bons ratons achetaient, on leur avait laissé gagner de l’argent, et ils commençaient à rouler sur les routes en voiture, à présent. " Ils achètent toutes les anciennes tractions ", m’avait dit René. Je m’en réjouissais parce que les routes dont nous avions tant parlé (« Nous vous avons fait des routes ») leur servaient enfin, comme à nous. Évidemment, René ajoutait qu’ils ne savaient pas conduire et embouteillaient la circulation.

Du temps de ma grand-mère, on recevait dans la salle à manger où luisaient la longue table paysanne, les bancs, le secrétaire de l’oncle, la pendule comtoise, la machine à coudre et le gramophone. Les cousins avaient dû moderniser tout ça avec du Lévitan et transformer une partie de la maison, autrefois une remise, en appartement. Une femme massive, dont le seroual et l’ample chemisier dissimulaient mal les graisses croulantes, nous reçut dans une salle à manger Henri II, sortit les tasses du buffet et, servit tout en parlant, le café et les gâteaux encore chauds du four.

Elle était la fille d’un imam de la mosquée Si-Abderrahmane et nous montra des photographies où l’on voyait son père en compagnie de personnages importants de la III° République. Louise, qui s’extasiait de la trouver plus opulente qu’elle, se confondait en civilités, lui coupait la parole pour achever ses phrases et truffait les siennes de " Madame " par-ci, " Madame " par-là. De bons bourgeois, en somme, venus là pour fuir l’atmosphère empoisonnée et le bruit d’Alger, comme on quitte Paris pour s’installer à Montfort-l’Amaury.

Que restait-il de la ferme de mon enfance ? Des murs incapables d’emprisonner une légende. Depuis longtemps, les terres avaient été acquises peu à peu par des voisins européens plus courageux que les fils de l’oncle Jules et il n’y avait plus de machines : on loue à présent des tracteurs et leurs équipages quand le besoin s’en fait sentir. Bref, je n’avais plus qu’à déguerpir.

-°-

À Rovigo - Louise insista pour que nous poussions jusqu’à Rovigo. Je n’y tenais pas, parce que les cimetières commençaient à m’éprouver. Nous avions l’air de quoi, à courir les routes ainsi à la poursuite de fantômes ? René se voûtait et se déplumait, Louise avait de la peine à marcher, et j’étais chenu de poil et lourd d’allure. De Rovigo je gardais fidèlement le souvenir d’une belle cousine et d’une petite maison cachée sous les figuiers. Mais la cousine avait mon âge, à présent... Enfin, nous allâmes quand même à Rovigo, nous nous arrêtâmes sur la place et René me montra le petit hôtel que tenait ma mère, en 1907. Un épicier musulman s’y est installé et j’ai acheté des cartes postales. J’aurais pu visiter aussi la gendarmerie et l’école où enseignait l’instituteur avec qui, plus tard, ma mère se remaria, mais j’en avais assez. Subitement, j’ai eu envie de fuir. Sur la rue qui mène à I’Arba, une autre épicerie s’appelait Epicerie du Bonheur. On aime ces noms-là, chez nous. Les Arabes allaient et venaient sur la place ; les jeunes pédalaient à bicyclette. Louise a dit en s’esclaffant : « Les ratons... » René a embrayé.

La lumière déclinait et nous avons dépassé des automitrailleuses qui prenaient position pour la tombée de la nuit. Les montagnes de cristal bleu étaient toutes proches derrière nous, interdites. Les ouvriers agricoles quittaient les vignes avec leurs sulfateuses. A la sortie de l’Arha, où j’ai encore un oncle, et des cousins, si étrangers de moi que je n’ai jamais pensé qu’ils faisaient partie de ma famille, je demandai à René pourquoi il ne prenait pas la route qui coupait vers Ménerville. Dette fois-ci, il n’osa pas répondre qu’elle était mauvaise. Il me dit :
- Il est trop tard. Elle n’est pas sûre…

J’apprenais ainsi qu’à vingt-cinq kilomètres d’Alger, on pouvait tomber sous les coups des fellaghas.

- Eh bien ! ai-je dit.

- C’est comme ça, dit René. Voilà où nous en sommes. Pourquoi le cacher ? On ne va plus où on veut.

- Mon pauvre, ajouta Louise. Si ta mère voyait ça.

Presque au même instant, un slogan au badigeon apparut sur un transformateur électrique : « La France est victorieuse partout. Rallie-toi ».

- Et les colons ? demandai-je. Comment peuvent-ils exploiter leurs terres ?

Je n’avais vu ni maisons incendiées ni récoltes saccagées.

En apparence, l’ordre régnait. Dans la plaine, on travaillait sans arrêt de l’aube au crépuscule. Et pourtant je savais qu’on avait autrefois assassiné des colons et attaqué des fermes.
- A présent, ils paient l’impôt du F.L.N., dit René. Ils ne te l’avoueront jamais, mais ils paient. On le sait. On dit aussi que les compagnies aériennes paient pour que les cars entre Alger et Maison-Blanche ne soient pas mitraillés. Ils peuvent se mettre à l’abri, ces gens-là.

- Nous, ajouta Louise, on ne peut pas. En un sens, c’est heureux que ta mère ne voie pas Ça. Et toi, tu vas avoir de la peine. Oui, tu dois trouver bien du changement.

-°-

René prépare la nuit - Chez René, j’ai eu la chambre où ma mère, atteinte de cancer, a gémi deux ans, cassée en deux, sous la douleur qui la mordait. J’ai dormi dans le lit où elle est morte. J’ai entendu sonner les heures à la pendule sous globe que j’avais dans ma chambre d’enfant. Les souvenirs déchirants ne nous consolent pas du présent et peuvent au contraire le rendre insupportable.

À quoi bon parler de ce qui nous divise si la parole ne nous délivre pas ? Pour René et Louise, je savais depuis longtemps ce qu’ils pensent : c’est ce que pensent tous les Européens d’Algérie, sauf exception : les Arabes sont une sale race et notre erreur a été de les traiter avec humanité. Ils ne sont bons à rien, on ne peut rien leur confier sans se faire voler, ils sont rebelles à fout progrès social et l’instruction qu’on leur donne ne sert qu’à nous bafouer. Par hasard, quelquefois, il s’en trouve un d’honnête et d’intelligent avant que le fanatisme le replonge dans les ténèbres générales. Mais je savais aussi que, devant moi, Louise et René se montreraient compréhensifs et conciliants parce qu’ils pensent que j’ai beaucoup voyagé, beaucoup réfléchi et que j’ai, sur les événements, des vues plus étendues que les leurs. La belle affaire, puisque c’est eux qui sont en contact avec le problème et non moi, que c’est eux qui doivent vivre avec les ratons et non moi. Il fallait attendre et les laisser s’exprimer d’eux-mêmes. J’évitai donc de parler d’autre chose que de ce que nous avons en commun : la famille.

Le premier soir, pourtant, à la tombée de la nuit, je vis René se livrer discrètement à une étrange besogne. Devant certaines persiennes tirées, il plaçait, à hauteur d’homme assis, des plaques de tôle telles qu’on en trouve dans les fours des cuisinières ; dans la salle à manger où nous allions dîner, dans sa chambre, dans la cuisine. II surprit mon regard et sourit.

- Évidemment, dit-il, s’ils ont une arme de guerre, mon blindage... Mais pour une arme de chasse, ça peut servir. Où est la justice ?

Tout dépendait de l’angle sous lequel on pouvait, de l’extérieur, tirer à travers certaines fenêtres. Certaines d’entre elles, comme celles de ma chambre, échappaient aux vues.

- Depuis quatre ans, chaque soir, voilà ce qu’on est obligé de faire.

- Oui, mon pauvre, dit Louise. Depuis plus de quatre ans, René ne se couche jamais sans son attirail à portée de la main. Regarde.

Du couloir, elle me montrait, à la tête de leur lit, le fusil, la ceinture de cartouches et lit lampe électrique.

- On ne sait pas. Il suffirait qu’une nuit René néglige de prendre ces précautions pour qu’on nous attaque.

- Qui peut vous un vouloir ?

- Personne. Mais on ne tue pas parce qu’on en veut à quelqu’un. A présent, on tue pour tuer.

Dans toutes les maisons des petites villes, depuis que les attentats nocturnes avaient commencé, on se barricadait ainsi, dans la banlieue d’Alger, dès le soir tombé. On évitait de rester devant les fenêtres : on tirait les tables dans les coins, on changeait les lits de place. Au moindre bruit, on éteignait les lumières, on saisissait les armes et on se collait derrière les persiennes pour écouter, prêts à intervenir.


- Ce n’est pas une vie, dit Louise. Il faut en finir. Mais comment ?

Et son visage tomba soudain dans la tristesse, comme un paysage recouvert d’ombre...

- C’est la faute des gros, dit René, de tous ces types qui ont mille hectares dans la plaine. Mille ou cinq cents, ou même cent. Ils sont devenus riches si vite par quel moyen ? Combien payaient-ils leurs ouvriers ? A ce compte-là, on peut faire des bénéfices. Et maintenant, ce sont justement les gros qui souffrent le moins. Ils ont mis leur fortune à l’abri en Suisse, acheté des propriétés en France et n’habitent plus sur leurs terres.

/br>- Où est la justice ? demanda Louise. Pour qu’on ne coupe pas leurs vignes et qu’on laisse travailler leurs ouvriers en paix, ils paient l’impôt au F.L.N., on te l’a dit. Qu’est-ce qu’ils ont à craindre ? Ils attendent que les choses s’arrangent, et comme ils possèdent tout, ils disposent aussi du ciel. Si leurs vignes sont inondées ou si le sirocco les brûle, ils touchent des indemnités. Mais nous, on est ici.

Aussi bien leur dis-je que c’était à eux de s’arranger et non aux riches colons qui ne représentaient qu’une infime fraction de la population européenne.
- Ils ont l’argent, dit René. Ils racontent en France tout ce qu’ils veulent et on les croit. S’il ne s’agissait que de nous, je t’assure qu’on s’arrangerait avec les autres.

- Comment ?

- On leur dirait : vous voulez vivre ici comme nous ? C’est votre droit. Vous voulez gagner autant que nous en travaillant ? Nous sommes d’accord. Vous voulez voter pour ceux qui vous défendent ? Votez. Vous voulez avoir des enfants à l’école qui passent les examens, deviennent fonctionnaires, docteurs ou ingénieurs ? Les examens sont les mêmes pour tous. Vous voulez des terres ? Qu’on les enlève à ceux qui en ont trop et qu’on les donne à ceux qui n’en ont pas assez. Mais si vous voulez nous jeter à la mer, alors je vous dis qu’il vous faudra du temps, parce que nous nous défendrons, et que ça, ça n’est pas juste. Des voitures, tant que vous voulez, si vous avez envie de rouler pour vous casser la gueule vous aussi. Mais nous sommes nés ici, comme vous, et nous sommes chez nous parce que nous n’avons rien volé à personne. Oui, je t’assure que je m’arrangerais.

- Toi, dit Louise. Mais eux ? Ils ne sont pas intelligents.

- Ah ! ça, dit René.

- A l’école, tu sais comme ils doivent travailler dur pour tenir tête aux Européens.

- Peut-être parce qu’ils parlent deux langues, dis-je.

- Non. Ils ne peuvent pas. Ça les dépasse. Et ils ne sont pas très courageux.

Un cousin était venu dîner avec nous : instituteur, il enseignait à l’école primaire de Ménerville. Je me tournai vers lui. /br>
 Je suis pas d’accord avec toi, Louise, dit-il à regret. Les cinq premiers de ma classe sont des Arabes. Ils comprennent très bien. J’ajouterai qu’ils ont soif d’apprendre.

- Par jalousie des Français, dit Louise. Ils se crèveraient à travailler.

- Je ne comprends pas, dis-je. Tu assures qu’ils sont paresseux.

- De nature, oui. Mais s’il s’agit de montrer qu’ils valent mieux que nous...

- Tu sais, dis-je. Ne crois pas qu’ils soient les seuls à nourrir de telles ambitions. C’est humain, ça.

- Enfin, dit Louise, humiliée. C’est possible. C’est possible qu’ils soient plus intelligents que nous, qu’ils sachent aussi bien que nous entretenir des voitures. C’est peut-être les poux qui leur donnent de l’esprit.

Personne n’a ri... Pour moi, j’étais navré. J’admettais que la douleur conduise à une certaine injustice, mais j’avais du mal à comprendre cet aveuglement. Louise a pourtant beaucoup de cœur. Je l’ai vue souvent au bord des larmes parce qu’un enfant était malade ou quand René rentrait épuisé de son travail, mais on dirait qu’elle est incapable d’éprouver de l’émotion devant le malheur des Arabes...

-°-

Le curé de Sidi-Moussa - Du moins, avec le curé de Sidi-Moussa, gardais-je un peu d’espoir. Un prêtre, c’est un homme de bonne volonté. II m’avait laissé entendre qu’avec Jean Pélegri, j’étais l’honneur de la région car Jean Pélegri est l’auteur d’un noble livre, « Les Oliviers de la Justice »", dans lequel l’auteur explique à son père mourant comment l’Algérie en est arrivée là, en péchant par omission. Or, Jean Pélegri et moi sommes nés a Rovigo, et avons été élevés à Sidi-Moussa, chacun dans une ferme. Deux " intellectuels " sortis du même coin de terre, cela finit, à la longue, par donner à penser, surtout quand il s’agit de deux fils ou petits-fils de colons qui, sans s’être jamais rencontrés, en arrivent à la même conclusion. Je crus donc sentir, chez le curé de Sidi-Moussa, un désir de rapprochement entre ses ouailles et nous. Comment m’y serais-je refusé ?

A l’heure que je lui avais fixée, j’étais là. Une cérémonie militaire se prolongeait devant l’église. J’attendis patiemment près du presbytère qu’on me fit entrer. Je n’eus droit qu’à la salle de patronage, si l’on peut donner ce nom à une sorte de hall en désordre où régnaient un bar vide et une table de ping-pong, près d’une estrade de judo. Le curé s’agitait. Visiblement, il attendait du renfort que la démonstration patriotique retenait. Le jeune maire arriva enfin, courtois, flanqué du médecin et de l’aimable beau-frère du curé. On me parla de l’avenir économique du village, des usines qui allaient bientôt donner du travail à toute la région, du centre de formation professionnelle, du dispensaire gratuit, des hôpitaux, des nouvelles routes.

Le chemin de la révolte - J’étais las. Je m’appuyais conter la table de ping-pong tachée de graisse. J’avais déjà vu une partie de l’Algérie et beaucoup de malheurs pour accorder tant d’attention à des propos sur une prospérité qui ne tenait pas compte de la situation politique. Que m’importait que les usines se montent dans la plaine si les montagnes qui la bordent au sud servent de repaire aux hommes qui viendront détruire les usines ? Que m’importait qu’on me dise que la prospérité allait régner quand je venais de soir des amas de cabanes où sévissent l’angoisse, la peur et la faim ? C’est ce que je laissai entendre quand, me dirigeant vers la place désertée, je déclarai tout de go que la seule chose qui comptait pour moi était la fin de la guerre et que le reste constituait un problème mineur. Ces messieurs me regardèrent avec stupéfaction. De quelle guerre voulais-je parler ? Ici, tout était en paix. L’adversaire ne se montrait pas. On allait bientôt se baigner sur les plages, sans protection armée.

J’eus vraiment envie de les planter là et de m’en aller, à pied, sur la route, vers Alger. Je fis quelques pas et revins vers eux. Consterné, le curé tirait sur sa pipe éteinte. Vraiment, non, nous n’avions plus rien à nous dire, je devais le constater, et j’eus tort de me laisser aller à leur vider une partie de mon cœur. Je ne réussis qu’à les blesser sans les convaincre, tant ils étaient solidement installés sur leurs positions comme une armée rangée en bataille sous les bénédictions des aumôniers. Avec des routes, des dispensaires et des usines, le maire était certain de résoudre tous les problèmes ; et il est vrai que beaucoup d’entre eux seront absorbés quand cette terre fournira du travail pour tous. Mais ni les uns ni les autres ne voulaient convenir que l’injustice sociale qui a régné ici a ouvert le chemin de la révolte et l’ouvre encore dans certaines régions. Ni les uns ni les autres ne voulaient avouer qu’il y avait des torts à réparer, au moins sur le plan de la dignité humaine...

J’ai hâte de parler de Toudja. Il me semble qu’ensuite, j’aurai la conscience plus tranquille. On me dira que Toudja n’est pas l’Algérie. On pourrait dire de même que le village d’Ascain des Basses-Pyrénées n’est pas la France.

Je suis allé à Toudja par hasard. J’aurais pu aller à Tizi-Oughni ou à Tougana. Il se trouvait que je visitais le secteur de Bougie. J’ai gagné l’un des postes militaires qui m’ont paru le plus tranquilles. Je ne cherchais pas à voir les lieux ni les situations extraordinaires, justement parce que j’aurais pu croire la réalité déformée. J’ai demandé à visiter un village comme les autres et je l’ai vu... Jules Roy

[3(On peut retrouver cette émission, transcrite intégralement ici)

[4Au Nom de Dieu Le Clément Le Miséricordieux

PEUPLE ALGÉRIEN

MILITANTS DE LA CAUSE NATIONALE

A vous qui êtes appelés à nous juger (le premier d’une façon générale, les seconds tout particulièrement), notre souci en diffusant la présente proclamation est de vous éclairer sur les raisons profondes qui nous ont poussés à agir en vous exposant notre programme, le sens de notre action, le bien-fondé de nos vues dont le but demeure l’indépendance nationale dans le cadre nord-africain. Notre désir aussi est de vous éviter la confusion que pourraient entretenir l’impérialisme et ses agents administratifs et autres politicailleurs véreux.

Nous considérons avant tout qu’après des décades de lutte, le mouvement national a atteint sa phase de réalisation. En effet, le but d’un mouvement révolutionnaire étant de créer toutes les conditions d’une action libératrice, nous estimons que, sous ses aspects internes, le peuple est uni derrière le mot d’ordre d’indépendance et d’action et, sous les aspects extérieurs, le climat de détente est favorable pour le règlement des problèmes mineurs, dont le nôtre, avec surtout l’appui diplomatique de nos frères arabo-musulmans. Les événements du Maroc et de Tunisie sont à ce sujet significatifs et marquent profondément le processus de la lutte de libération de l’Afrique du Nord. A noter dans ce domaine que nous avons depuis fort longtemps été les précurseurs de l’unité dans l’action, malheureusement jamais réalisée entre les trois pays.

Aujourd’hui, les uns et les autres sont engagés résolument dans cette voie, et nous, relégués à l’arrière, nous subissons le sort de ceux qui sont dépassés. C’est ainsi que notre mouvement national, terrassé par des années d’immobilisme et de routine, mal orienté, privé du soutien indispensable de l’opinion populaire, dépassé par les événements, se désagrège progressivement à la grande satisfaction du colonialisme qui croit avoir remporté la plus grande victoire de sa lutte contre l’avant-garde algérienne.

L’HEURE EST GRAVE

Devant cette situation qui risque de devenir irréparable, une équipe de jeunes responsables et militants conscients, ralliant autour d’elle la majorités des éléments encore sains et décidés, a jugé le moment venu de sortir le mouvement national de l’impasse où l’ont acculé les luttes de personnes et d’influence, pour le lancer aux côtés des frères marocains et tunisiens dans la véritable lutte révolutionnaire.

Nous tenons à cet effet à préciser que nous sommes indépendants des deux clans qui se disputent le pouvoir. Plaçant l’intérêt national au-dessus de toutes les considérations mesquines et erronées de personnes et prestige, conformément aux principes révolutionnaires, notre action est dirigée uniquement contre le colonialisme, seul ennemi et aveugle, qui s’est toujours refusé à accorder la moindre liberté par des moyens de lutte pacifique.

Ce sont la, nous pensons, des raisons suffisantes qui font que notre mouvement de rénovation se présente sous l’étiquette de FRONT DE LIBÉRATION NATIONALE, se dégageant ainsi de toutes les compromissions possibles et offrant la possibilité à tous les patriotes algériens de toutes les couches sociales, de tous les partis et mouvements purement algériens, de s’intégrer dans la lutte de libération sans aucune autre considération.

Pour préciser, nous retraçons ci-après, les grandes lignes de notre programme politique :

BUT : Indépendance nationale par :

1) La restauration de l’État algérien souverain, démocratique et social dans le cadre des principes islamiques.

2) Le respect de toutes les libertés fondamentales sans distinction de races et de confessions.

OBJECTIFS INTÉRIEURS

1) Assainissement politique par la remise du mouvement national révolutionnaire dans sa véritable voie et par l’anéantissement de tous les vestiges de corruption et de réformisme, cause de notre régression actuelle.

2) Rassemblement et organisation de toutes les énergies saines du peuple algérien pour la liquidation du système colonial.

OBJECTIFS EXTÉRIEURS

- Internationalisation du problème algérien.

- Réalisation de l’Unité nord-africaine dans le cadre naturel arabo-musulman.

- Dans le cadre de la charte des Nations Unies, affirmation de notre sympathie à l’égard de toutes nations qui appuieraient notre action libératrice.

MOYENS DE LUTTE

Conformément aux principes révolutionnaires et comptes tenu des situations intérieure et extérieure, la continuation de la lutte par tous les moyens jusqu’à la réalisation de notre but.

Pour parvenir à ces fins, le Front de libération nationale aura deux tâches essentielles à mener de front et simultanément : une action intérieure tant sur le plan politique que sur le plan de l’action propre, et une action extérieure en vue de faire du problème algérien une réalité pour le monde entier avec l’appui de tous nos alliés naturels.

C’est là une tâche écrasante qui nécessite la mobilisation de toutes les énergies et toutes les ressources nationales. Il est vrai, la lutte sera longue mais l’issue est certaine.

En dernier lieu, afin d’éviter les fausses interprétations et les faux-fuyants, pour prouver notre désir de paix, limiter les pertes en vies humains et les effusions de sang, nous avançons une plate-forme honorable de discussion aux autorités françaises si ces dernières sont animées de bonne foi et reconnaissent une fois pour toutes aux peuples qu’elles subjuguent le droit de disposer d’eux-mêmes.

1) La reconnaissance de la nationalité algérienne par une déclaration officielle abrogeant les édits, décrets et lois faisant de l’Algérie une terre française en déni de l’histoire, de la géographie, de la longue, de la religion et des mœurs du peuple algérien.

2) l’ouverture des négociations avec les porte-parole autorisés du peuple algérien sur les bases de la reconnaissance de la souveraineté algérienne, une et indivisible.

3) La création d’un climat de confiance par la libération de tous les détenus politiques, la levée de toutes les mesures d’exception et l’arrêt de toute poursuite contre les forces combattantes.

EN CONTREPARTIE

1) Les intérêts français, culturels et économiques, honnêtement acquis, seront respectés ainsi que les personnes et les familles.

2) Tous les français désirant rester en Algérie auront le choix entre leur nationalité et seront de ce fait considérés comme étrangers vis-à-vis des lois en vigueur ou opteront pour la nationalité algérienne et, dans ce cas, seront considérés comme tels en droits et en devoirs.

3) Les liens entre la France et l’Algérie seront définis et feront l’objet d’un accord entre les deux puissances sur la base de l’égalité et du respect de chacun.
Algérien ! nous t’invitons à méditer notre charte ci-dessus. Ton devoir est de t’y associer pour
sauver notre pays et lui rendre sa liberté ; le Front de libération nationale est ton front, sa victoire est la tienne.

Quant à nous, résolus à poursuivre la lutte, sûrs de tes sentiments anti-impérialistes, nous donnons le meilleur de nous-mêmes à la patrie.

1er Novembre 1954

Le Secrétariat national