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Tribune de Paris, 01 juillet 1946 / Le problème algérien

Transcription, par Taos Aït Si Slimane, d’une archive de la Tribune de Paris, en date du 1er juillet 1946, une émission du journal parlé de la Radio diffusion française.

Résumé sur le site de l’Ina : Débat autour de l’évolution du problème algérien : faut-il aller vers l’assimilation ou l’émancipation de l’Algérie ? Débat mené par Paul Guimard avec quatre députés d’Algérie : Ferhat Abbas (secrétaire général du groupe démocratique des amis du manifeste et député de Constantine), Raoul Borra (député-maire de Beaune, SFIO), Kaddour Sator (député de Constantine et membre du groupe démocratique des amis du manifeste), Paul Émile Viard, (doyen de la faculté de droit d’Alger, député MRP d’Alger), Albert Camus (écrivain) et Jean Amrouche (directeur de l’Arche).

Participants : Camus, Albert ; Abbas, Ferhat ; Amrouche, Jean ; Viard, Paul Émile.

Speaker : Tribune de Paris. Speakerine : Les hommes, les événements, les idées à l’ordre du jour. L’élection en raz-de-marée qui a mené à l’Assemblée nationale constituante 12 députés nationalistes musulmans, groupés sous l’étiquette les amis du manifeste, constitue une étape importante dans l’évolution du problème algérien. Speaker : Car il y a un problème algérien. Conquise en 1830, l’Algérie, on le sait, forme trois départements français. Cependant, dans ces département, où vient 7 millions d’Arabes pour un millions d’habitants d’origine européennes, le droit de vote n’est attribué qu’à certaines catégories seulement de citoyens. Cette particularité trouve sans doute son explication dans la situation, religieuse, sociale, il n’en est pas moins vrai qu’elle crée un malaise qui pourrait croître avec ce que l’on appelle la personnalité algérienne. Malaise auquel contribuent d’ailleurs depuis la guerre certaines influences étrangères. Speakerine : S’il y a donc un problème algérien, quelles sont ses données permanentes et comment se présente-il aujourd’hui ? Speaker : C’est ce dont vont s’entretenir quatre députés de l’Algérie, qui sont e ce moment dans notre studio. Speakerine : Ferhat Abbas, secrétaire général du groupe démocratique des amis du manifeste et député de Constantine. Speaker : Raoul Borra, député-maire de Beaune, SFIO, Speakerine : Kaddour Sator, député de Constantine, appartenant comme Ferhat Abbas aux amis du manifeste, secrétaire général du groupe démocratique des amis du manifeste et député de Constantine. Speaker : Paul Émile Viard, doyen de la faculté de droit d’Alger, député MRP d’Alger. Speakerine : François Quilici du groupe paysan et Alice Sportisse du parti communiste, l’un et l’autre député d’Oran n’ont pas pu devoir participer à cette émission à laquelle ils avaient été invités. Speaker : Nous avons également parmi nous : Albert Camus dont les articles sur la question algérienne sont encore dans toutes les mémoires, et notre ami Jean Amrouche, directeur de l’Arche. Speakerine : Paul Guimard va mener le débat.

Paul Guimard : J’ai une première question, messieurs : Y-a-t-il un problème algérien ? Cette question nous la posons d’abord à Albert Camus.

Albert Camus : Eh bien, je suppose qu’il s’il y a un problème algérien, c’est un problème qui dure depuis 1016 ans exactement. D’autre part il me semble difficile de nier que ce problème n’existe pas puisqu’il nous a coûté plusieurs milliers de victimes en mai 1945.

Paul Guimard : Paul Émile Viard ?

Paul Émile Viard : Le problème algérien existe évidemment depuis 1016 ans mais je crois qu’il serait sage de ne pas le centrer sur les événements de l’année dernière ne serait-ce d’ailleurs que par correction vis-à-vis de nos collègues qui se trouvent ici, puisque vous les savez une partie de la population algérienne à tort ou à raison que Monsieur Ferhat Abbas est responsable dans une certaine mesure des événements de mai 45.

Jean Amrouche : Sans qu’il ne soit possible de demander actuellement dans quelle mesure Monsieur Abbas est ou n’est pas responsable des événements de mai 45, puis-je vous demander, Monsieur Viard, de préciser, pour nos auditeurs, quelle est la partie de cette population algérienne qui tient Monsieur Abbas pour responsable des événements de mai.

Paul Émile Viard : Bien entendu, je ne veux pas du tout faire ici le procès de l’affaire de mai 45 mais en ce qui concerne cette partie de la population, il est évident que c’est à peu près exclusivement une partie de la population d’origine européenne et que ce n’est pas évidemment l’unanimité non plus.

Paul Guimard : Si vous voulez me permettre, je crois que Kaddour Sator désire intervenir. Oui, je vous en prie.

Kaddour Sator : Oui, je désire intervenir parce que je pense qu’il serait bon que Monsieur Viard ou Monsieur Raoul Borra, députés du premier, collège précisent un petit peu leur pensées. On pourrait croire, d’après les dernières paroles, que la population algérienne se divise en deux blocs : le bloc musulman, qui tient Ferhat Abbas comme victime des événements de mai 45, et le bloc européen qui le tient comme responsable. Je ne crois pas que cela soit vrai et je ne crois pas qu’il soit bon d’ailleurs d’opposer les deux blocs ainsi l’un à l’autre. Alors, je demande aux députés du premier collège de préciser un petit peu leur pensée.

Paul Guimard : Raoul Borra ?

Raoul Borra : Il y a certainement un malaise algérien et je me garderais de centrer sur la personnalité de Ferhat Abbas. Ce malaise est consécutif à la guerre qui nous a coupés de la Métropole, qui nous a imposés un gouvernement de trahison et qui nous a plongés dans une misère indescriptible. C’est la misère qui est la cause principale de malaise algérien et les hommes certainement ont eu à jouer un faible rôle.

Kaddour Sator : mais je crois, Monsieur Borra, que la réponse à la question que je vous ai posée n’a pas été donnée. Je voulais vous demander si vous estimez qu’en Algérie il y avait deux blocs : l’un européen l’autre musulman, l’un tenant Ferhat Abbas pour victime, l’autre le tenant pour innocent.

Raoul Borra : J’ai abordé mon cher collègue le fond du problème, n’est-ce pas, mais je vous réponds très précisément que je ne crois pas qu’il y ait en effet deux blocs hostiles, deux blocs antagonistes en Algérie, cela serait un épouvantable malheur que ces blocs un jour puissent s’opposer. Ils n’existent pas. Je pense que nous devront faire toute la lumière en effet sur les lamentables événements du moi de mai 1945. Par ailleurs, s’il y a eu une blessure dans l’âme algérienne à la suite de ces événements-là, nous devons la guérir et non pas la rouvrir et c’est dans cet esprit qu’au cours de la dernière législature nous avons fait voter par l’unanimité de la Chambre française une loi de large amnésie, dont j’ai eu l’honneur d’être le rapport à l’Assemblée. Je crois que c’est cet aspect-là qui devrait inspirer tous ceux qui aiment l’Algérie, qui veulent la servir, n’est-ce pas, unir les deux éléments de la population.

Paul Guimard : Ferhat Abbas ?

Ferhat Abbas : Je suis de ceux qui ont toujours revendiqué leurs responsabilités. Et lorsque je dis que ni moi ni mes amis ne sommes responsables des événements du 8 mai, je dis la vérité. Et à ce sujet, je suis venu à Paris pour demander précisément au Parlement d’envoyer une commission d’enquête pour que toute la lumière se fasse autour de ces malheureux événements. L’essentiel est que l’amitié des Musulmans et des Français d’Algérie soit de nouveau une réalité. La communauté algérienne doit être avant tout une fraternité franco-musulmane.

Paul Guimard : D’ailleurs, effectivement les événements de mai 45 ne sont qu’une manifestation d’un malaise général, il dénote tout simplement que ce malaise est profond, et que peut-être plus grave que nous l’avons cru, mais il serait bon de définir les données générales du problème algérien. Ici, je me tourne vers Albert Camus.

Albert Camus : Je crois en effet que ces émeutes ne sont qu’un signe mais c’est bon signe ou un mauvais signe comme on voudra. Mais les éléments du malaise algérien il me semble que l’on peut les définir de plusieurs façons mais qu’une des bonnes perspectives pour les aborder serait de reprendre un peu ce qu’a dit Monsieur Borra tout à l’heure, qui attribuait à la misère au fond aux difficultés économiques la majeure partie de la crise de l’Afrique du nord. Je crois au contraire que cette crise économique, si elle a joué très important, ne représente qu’un aspect de la crise générale et que la crise politique est beaucoup plus importante que la crise économique. Si on arrivait à régler le problème économique, il est bien certain que l’on faciliterait la solution de la crise politique, il n’empêche pas que le problème politique demeure et c’est lui qu’il faut définir.

Paul Guimard : Je vous en prie. C’est Paul Émile Viard qui parle

Paul Émile Viard : Sur ce point, je sis absolument d’accord avec Monsieur Camus. Je crois en effet que la grande question algérienne est une question politique, au sens noble du mot bien entendu, que nous nous trouvons en réalité devant un pays qui est en pleine formation, un pays qui démarre, comme je l’ai d’ailleurs souvent écrit, nous sommes devant un peuple qui a pris conscience de lui-même au contact de la civilisation française, dont il s’inspire d’ailleurs de plus en plus largement, et que tout le problème algérien est en réalité le problème de savoir comment peu à peu ces 7 millions d’Algériens autochtones vont petit à petit s’organiser dans toute la vie française. Voilà comment je considère ce problème.

Paul Guimard : Ferhat Abbas êtes-vous d’accord avec ce que vient de dire Paul Émile Viard ?

Ferhat Abbas : Je suis d’accord pour reconnaître qu’il y a un problème politique et un problème économique mais nous disons que c’est la solution du problème politique qui amènera avec elle la solution du problème économique. L’Algérie a besoin autant de pain que de réformes de structures portant sur le plan politique.

Paul Guimard : Mais alors, en gros, quelles sont les données de ce problème politique puisque lui qui conditionne tout le reste d’après vous ?

Ferhat Abbas : À mon avis, l’Algérie est dans un tournant de l’histoire, j’estime et je crois qu’il serait sage de l’orienter vers ce que nous appelons la politique de la personnalité algérienne.

Paul Guimard : C’est-à-dire ?

Ferhat Abbas : C’est-à-dire que la politique dite de rattachement et d’assimilation qui faisait de l’Algérie uniquement et simplement trois départements français est une politique qui doit finir, disparaître, c’est une simple fiction car en Algérie il y a autre chose que trois départements français : il y a un problème colonial, il y a un problème féodal, il y a un problème politique qui attendent leurs solutions.

Paul Guimard : Voulez-vous permettre à Jean Amrouche d’intervenir à son tour ?

Jean Amrouche : Je suis d’accord avec Albert Camus, comme avec Ferhat Abbas, comme avec Paul Émile Viard, pour reconnaître la primauté du problème politique mais j’ai l’impression que le problème est encore plus profond parce qu’il ne s’agit pas seulement d’un problème de structure, il s’agit d’un problème qui porte sur la substance même de la vie algérienne, je veux dire un problème moral. Et ce malaise moral constitue l’atmosphère même dans laquelle toutes les discussions s’instaurent et c’est ce malaise moral qui vicie, qui gauchit tous les problèmes, toutes les questions qui sont posés en terre algérienne. D’ailleurs, quiconque aborde avec un esprit non prévenu l’Algérie après avoir quitté la France s’aperçoit immédiatement que l’atmosphère humaine n’est plus la même, on ne respire pas l’atmosphère de l’égalité que l’on respire tout naturellement en France et j’ajouterais que ceux qui respirent le plus douloureusement ce changement d’atmosphère humaine ce sont les Algériens, je veux dire les autochtones d’Algérie, après avoir fait un séjour en France. Là, ils goutent la liberté, l’égalité dans l’air même qu’ils respirent et sitôt qu’ils retournent chez eux, dans leur pays, eh bien il en est qui s’y sentent étranger, ils sont en quelques manières rejetés du corps social.

Paul Guimard : Paul Émile Viard ?

Paul Émile Viard : Je partage en grande partie l’opinion de Monsieur Amrouche. Je crois en effet qu’il y a un problème moral à la base de tout le problème algérien, qui présente d’ailleurs deux faces car si d’un côté nous constatons en effet que l’Algérien autochtone souffre quand il rentre en Algérie et qu’il est passé dans la Métropole, l’Algérien d’origine métropolitaine a également lui une autre sensation, c’est la sensation d’être abandonné par la Métropole, de ne plus se sentir comme celui qui doit représenter son esprit, qui doit rester la caution en quelque sorte du développement de la civilisation française au sein de la population algérienne. C’est pour cela d’ailleurs que je ne crois pas que l’opinion de mon collègue, Monsieur Ferhat Abbas, soit absolument exacte et que l’on puisse parler du développement d’une personnalité algérienne, avec toutes les conséquences politiques que cela peut entrainer, parce que précisément l’Algérie ne peut espérer devenir véritablement quelque chose de comparable à la France, et vraiment devenir la France à des morceaux de la France, que dans la mesure où elle s’intégrera de plus en plus par chacun de ses enfants au sein de la vie française métropolitaine et algérienne.

Paul Guimard : Mais alors, précisément comment se traduira en fait cette personnalité algérienne, parce qu’en fait ici nous nageons dans des abstractions ?

Paul Émile Viard : Je ne crois pas qu’il y ait une véritable personnalité algérienne. Actuellement elle paraît exister, je crois qu’elle n’existe que par suite du découpage administratif que la France elle-même en a fait. Toute l’histoire de l’Algérie nous montre que l’Algérie n’a eu une véritable vie que dans la mesure où elle baignait dans un grand empire. C’est le cas actuellement, je crois par conséquent qu’il vaut mieux chercher à informer en quelque sorte l’âme algérienne par le génie français mais que cela n’entraine pas des conséquences administratives et politiques.

Paul Guimard : Raoul Borra ?

Raoul Borra : Je pense en socialiste naturellement, que la question essentielle en Algérie, comme dans tous les pays du monde, c’est la question sociale. Je ne sous-estime pas l’importance des problèmes politiques, mais ce sont des difficultés économiques qu’il faut d’abord résoudre. En Algérie, il faut libérer l’homme et à de point de vue ne nous devons pas sous-estimer l’œuvre entreprise. Depuis la libération du pays, il y a un grand plan quinquennal, non seulement élaboré mais en voie d’exécution, qui justement fait évoluer par exemple le paysannat musulman, qui industrialise le pays, qui va par conséquent lui donner dans quelques années une prospérité insoupçonnée, et j’ajoute immédiatement que cela n’empêchera pas libérer l’Algérie sur le plan politique.

Paul Guimard : Mais d’après vous, primauté de l’économique ?

Raoul Borra : Oh, certainement ! Quand tous les musulmans travailleront, n’est-ce pas, selon leur but et auront des revenus des possibilités de vivre plus larges, et bien je suis convaincu que l’on ne parlera plus de malaise algérien. Cependant, j’enchaîne immédiatement en disant que les problèmes politiques ont leurs importances et que je ne vois pas résolus sans l’aide de la Métropole, car moi aussi je pense, comme mon collègue Viard, que la personnalité algérienne n’existe pas encore. Je ne sais pas si elle est en formation, c’est bien possible, en tout cas nous la contrarions pas, nous les socialistes parce que nous ne pouvons pas préfigurer l’avenir, mais dans l’immédiat cette personnalité n’existe pas. Et l’Algérie ne doit évoluer grâce à la Métropole justement qui lui donnera des possibilités de vie politique et matérielles de plus en plus larges.

Paul Guimard : Et bien voulez-vous que nous laissions à Ferhat Abbas le soin de vous répondre ?

Ferhat Abbas : Je dis que cette personnalité existe du fait même, et il s’agit simplement d’être de bonne foi, que 1016 ans de colonisation n’ont pas pu faire de l’Algérie trois départements français et que si aujourd’hui un problème algérien existe c’est que précisément cette personnalité a joué à l’insu même de populations musulmanes. Et je dirais à mon ami Borra, que c’est nous qui avons raison lorsque nous disons réformes politiques d’abord, parce que, et il le sait aussi bien que moi, si nous ne réformons pas le gouvernement général, si nous ne réformons pas les assemblées locales, nous n’aurons jamais, lui et moi, les moyens d’affranchir et d’émanciper les paysans algériens, et toute la question est là. Quant à la Métropole, j’estime que ses droits sont sauvegardés du fait que lorsque nous, mes amis et moi, nous demandons le respect de la personnalité algérienne, nous le demandons dans une unité franco-algérienne, nous avons besoin non seulement des capitaux de la France mais de ses techniciens, de sa culture, car si nous entendons développer la personnalité algérienne, nous l’entendons sous le plan de la culture moderne, nous n’entendons pas revenir en arrière, au temps de 1830.

Paul Guimard : Albert Camus ?

Albert Camus : Eh bien, cela me paraît une affirmation catégorique. Je veux dire qu’il importe de la souligner. Mais en même temps, puisque nous assistons à ce genre d’affirmation, nous devrions peut-être, nous Français, essayer de nous dire que nous avons avantage à considérer la civilisation arabe autrement que beaucoup de Français ne la considèrent, je veux dire non pas avec le sentiment qu’il s’agit d’une civilisation inférieure mais d’une civilisation qui a ses bases, ses racines et que nous devons peut-être apprendre à respecter sur un certain nombre de plans. En ce qui concerne la personnalité algérienne, j’avoue, bien que je me sois intéressé depuis longtemps à ces questions, que je ne suis pas encore fait une opinion. J’aurais donc tort d’affirmer quelque chose de précis. Enfin pour dire toute ma pensée, ce problème algérien, qui était si important pour moi, me paraît maintenant s’inscrire dans un problème beaucoup plus général. Je veux dire que le malaise politique algérien, pour moi, vient de la paresse de la pensée politique de la Métropole. Nous sommes toujours de 20 ans en retard sur la situation politique réelle et ce n’est pas spéciale à la France, c’est vrai pour toutes les nations, il semble que les situations politiques vont comme les avions, très vite tandis que la pensée va avec la lenteur de sa maturité personnelle et n’arrive pas à rejoindre la situation. C’est ainsi que nous nous fixons par exemple sur le problème franco-allemand, comme nous nous fixons sur le problème franco-algérien, alors que le problème, tout le monde sait, est le problème russo-américain. Mais le problème russo-américain, et là nous revenons à l’Algérie, va être dépassé lui-même avant très peu, cela ne sera pas un choc d’empires nous assistons au choc de civilisations et nous voyons dans le monde entier les civilisations colonisées surgir peu à peu et se dresser contre les civilisations colonisatrices. Peut-être que la France avec son génie particulier, auquel je crois pour ma part, aurait avantage à placer le problème dans cette perspective et être la première nation blanche qui pose le problème réellement sur le plan où il doit être posé, c’est-à-dire en essayant de devancer l’histoire plutôt que d’être continuellement à sa remorque.

Paul Guimard : Alors, moralité, messieurs, sur le plan pratique, Ferhat Abbas, que demandez-vous de précis ?

Ferhat Abbas : Sur le plan pratique, depuis 1900, les colons eux-mêmes ont tracé la voie pour l’avenir de l’Algérie. Et si l’autonomie financière en 1900 s’est imposée aux colons eux-mêmes d’origine française, a fortiori doit-elle s’imposer aujourd’hui, comme le dit Monsieur Albert Camus, pour les autochtones qui, eux, n’est-ce pas, se réclament d’une civilisation musulmane, d’une culture musulmane, et qui pour cela ne renient pas du tout la culture française, et encore moins nient-ils le progrès matériel qui a été crée depuis 1900 en Algérie.

Paul Guimard : Et vous, qu’en pensez-vous, Jean Amrouche ?

Jean Amrouche : Ce que j’en pense, c’est simplement ceci, si l’on veut résumer cela en termes simples : faut-il faire des Algériens, je veux dire des autochtones, des Français ou faut il les aider à devenir de plus en plus Algériens ? La question est là.

Paul Guimard : Le problème est exactement posé, quelle est votre opinion personnelle ?

Jean Amrouche : Mon opinion personnelle est celle-ci : c’est que personnalité algérien complètement formée ou en formation, les deux choses se valent, l’important est de constater qu’il y a actuellement en Algérie l’éveil d’une conscience politique qui ouvre la voie vers la constitution d’une conscience nationale. Et c’est une chose qu’il est absolument impossible de nier. S’agit-il maintenant de favoriser le développement de cette conscience nationale ou faut-il stopper le mouvement ? Je crois que c’est impossible et c’est en ce sens que bien qu’Algérien autochtone-Français, je crois aussi pleinement assimilé qu’on peut l’être, je ne crois plus maintenant que l’assimilation soit possible, et je me rallie à la thèse d’une personnalité algérienne, telle que la soutien Ferhat Abbas. J’ajoute ceci, c’est que cette personnalité algérienne ne doit pas être traduite d’une façon un peu grossière par la revendication d’une indépendance politique de l’Algérie. Ce n’est pas ce que revendique Ferhat Abbas, sa position s’inspire de l’idée que la communauté française ou l’union française doit être définie comme une fédération de pays, je ne dirais pas encore d’États, et c’est dans le cadre de cette fédération française que l’Algérie doit recevoir une large autonomie.

Paul Guimard : Bien, je vous remercie. Albert Camus ?

Albert Camus : Je voudrais dire un mot sur ce problème du nationalisme puisque je n’ai jamais eu de sympathie pour aucun nationalisme, même algérien. À mon avis, les civilisations colonisées, c’est un terme commode, sont entrain de parcourir le parcours de toutes les nations occidentales, c’est-à-dire que la prise de conscience politique s’accomplie chez elles à l’intérieur d’une prise de conscience nationale. Il semble que cela soit une évolution inévitable. Mais étant donné que l’Europe a déjà fait cette expérience peut-être est-il possible dans les circonstances actuelles de précipiter cette évolution et de faire passer aux Algériens, comme à d’autres nations, le stade du nationalisme assez rapidement pour le faire arriver au stade que j’appellerai de l’internationalisme et qui me paraît encore aujourd’hui la meilleure solution. Et c’est sur ce plan, j’insiste encore, qu’il me paraît que le rôle de la France est primordial puisqu’aucune nation dans le monde n’a le courage de prendre position sur la question internationale, la France, à l’intérieur de ce qu’elle appelle son empire, pourrait créer les conditions d’un fédéralisme et de l’internationalisation, qui serait encore une fois en avance de l’histoire et non pas à sa remorque.

Jean Amrouche : Je suis tout à fait d’accord avec Camus et je pense que ce qu’il vient de dire est de la plus grande importance, je voudrais que nos auditeurs, particulièrement nos auditeurs français métropolitains, en prennent profondément conscience. Il s’agit de savoir si maintenant la pensée politique française est capable de créer en avant de l’histoire ou bien si elle sera à la remorque des événements politiques et économiques.

Paul Guimard : Paul Émile Viard ?

Paul Émile Viard ? : Je crois pour ma part que dans tout cela il y a évidemment beaucoup de choses sur lesquelles je suis d’accord et je crois que l’on fait la critique trop rapide de ce vieux terme d’assimilation, car précisément, à mes yeux, c’est cela le génie français, d’être un génie universel - ou universaliste, comme on dit quelquefois – qui doit permettre précisément de décider de faire en sorte que tous deviennent des Français et que devant Français ils aient justement la possibilité de développer leur personnalité sociologique sinon politique. Voilà par conséquent pourquoi pour ma part je reste convaincu que ceux qui critiquent à l’heure actuelle l’assimilation sont un peu comme ceux dont on parlait dans les classiques de ceux qui battent leur nourrice et que c’est précisément parce qu’ils sont Français qu’ils arrivent quelquefois à critiquer l’assimilation et c’est la meilleure preuve que c’est la meilleure formule.

Paul Guimard : Par conséquent, Messieurs, je m’excuse mais il nous faut conclure. Entre l’assimilation et la personnalité algérienne : Jean Amrouche choisit la personnalité algérienne, vous choisissez l’assimilation. Raoul Bora ?

Raoul Borra : Je voudrais dire un mot pour conclure en ce qui me concerne. Je pense que l’Algérie n’est pas mûre pour devenir immédiatement ( ? manque un mot) parce qu’elle se compose de 8 millions d’hommes dont 7 millions hélas sont des ignorants, et ce n’est pas de leur faute, on ne leur a pas donné d’écoles, nous voulons en créer beaucoup, nous voulons en créer pour tout le monde,…

Paul Guimard : Ferhat Abbas, vous approuve chaleureusement…

Albert Camus : C’est un fait que 7 millions d’hommes sont des illettrés et par conséquent bien empêchés de se déterminer collectivement.

Speakerine : Albert Camus vient de conclure un échange de vues sur le problème algérien, auquel ont participé avec lui : Ferhat Abbas, Jean Amrouche, Raoul Borra, Kaddour Sator et Paul Émile Viard. Speaker : Vous avez entendu la Tribune de Paris, une émission du journal parlé de la Radio diffusion française.

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