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Sur les docks / Une petite histoire de la désobéissance

Transcription, par Taos Aït Si Slimane, de l’émission « Sur les docks », par Pierre Chevalier, du lundi 31 mars 2008, « Désobéissances (1/5) - Une petite histoire de la désobéissance »

Je remercie par avance les lecteurs qui voudront bien me faire parvenir leurs suggestions, critiques et corrections. Vous pouvez m’écrire à : tinhinane[@]gmail[.]com

Présentation sur le site de l’émission

Un documentaire de Simon Guibert et Yvon Croizier

Désobéir ? Oui, mais comment ?

Pour la philosophe américaine Hannah Arendt, « les campagnes de désobéissance civile bien organisées peuvent avoir une efficacité remarquable pour obtenir les modifications juridiques que l’on peut estimer désirables. »

Pour la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen qui accompagne la constitution du 24 juin 1793, « quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs » (article 35).

Et l’on ne parle pas de Socrate buvant la ciguë ni de Suicide mode d’emploi, forme ultime de désobéissance…

Ce « Sur les docks », ébauche une histoire non-exhaustive de la désobéissance depuis 1945, brisant parfois cette évocation forcément incomplète pour laisser la parole à ceux qui en ont fait l’expérience.

De la Résistance durant la Seconde Guerre mondiale au « Manifeste des 121 », de mai 68 au démontage du restaurant Mac Donald de Millau, de la désobéissance d’un haut fonctionnaire à la pétition des cinéastes contre les lois Debré de 1997…

Avec : François Barré, ancien président du Centre Georges Pompidou, président des Rencontres photographiques d’Arles ; José Bové, syndicaliste, paysan ; Gilles Luneau, journaliste-écrivain ; Jean-Marie Muller, philosophe, co-fondateur du Mouvement pour une Alternative Non-Violente ; Gérard Mordillat, écrivain, cinéaste.

La voix de Dyonis Mascolo, écrivain.

Des archives de l’INA

Producteur coordonnateur : Alexandre Héraud. Producteur délégué : Simon Guibert. Réalisation : Yvon Croizier

Pierre Chevalier : Bonjour, sur les « Sur les docks » l’heure du documentaire sur France Culture. Aujourd’hui, premier volet d’une semaine consacrée au thème de la désobéissance. Henri-David Thoreau, est un écrivain et philosophe américain presque complètement oublié [1]
et pourtant, en juillet 1846, cet auteur refusa publiquement de payer à l’État sa quote-part lui reprochant de soutenir l’esclavage. Thoreau, fut arrêté et emprisonné. Quelques années plus tard, il publia un livre « Résistance au gouvernement civile », qui, en 1866, paru dans une édition posthume sous le titre « Désobéissance civil ». Gandhi et Martin Luther King furent les héritiers de Thoreau dans leur combat contre l’injustice et l’inégalité. De l’Appel du 18 juin du général de Gaulle au « Manifeste des 121 » et à Mai 68, écoutez « Une petite histoire de la désobéissance », documentaire proposé par Simon Guibert et Yvon Croizier.

« Petite histoire de la désobéissance », Simon Guibert et Yvon Croizier.

Acte de désobéissance à une loi ou à un règlement en vigueur, accompli volontairement et à visage découvert, le plus souvent collectivement, dans le but de faire pression sur une autorité constituée afin de faire changer le cadre juridique incriminé. Cette stratégie d’action implique également le fait d’assumer les conséquences légales des ses actes. La désobéissance civile s’affirme aussi comme une désobéissance non-violente. C’est une stratégie de non-coopération à l’injustice. En France, les faucheurs volontaires d’OGM, l’engagement des 66 cinéastes contre la loi Debré ou le Réseau éducation sans frontières (RSF) ont choisi ce mode d’expression et d’action pour faire entendre leurs revendications. Leurs actions ont donné lieu à un débat social et politique sur la légitimité d’un tel mode d’action, notamment dans un cadre démocratique. C’est ce débat que nous évoquons ici.

« Moi, général de Gaulle, moi général de Gaulle, j’entreprends ici en Angleterre cette tâche nationale, j’invite tous les militaires français des armées de terre, de mer, et de l’air, j’invite les ingénieurs et les ouvriers français spécialistes de l’armement, qui se trouvent en territoire britannique ou qui pourraient y parvenir, à se réunir à moi. J’invite les chefs, les soldats, les marins, les aviateurs des forces françaises de terre, de mer, de l’air, où qu’ils se trouvent actuellement, à se mettre en rapport avec moi. J’invite tous les Français, qui veulent rester libres, à m’écouter et à me suivre, vive la France libre dans l’honneur et dans l’indépendance ! »

Jean-Marc Turin : Quand murit en vous l’idée de vous engager dans la Résistance ?

Dionys Mascolo : Je risque de simplifier un peu mais cet engagement dans la Résistance n’a eu lieu qu’en septembre 43, vous voyez, donc tardivement.

Jean-Marc Turin : Quelles étaient vos motivations ?

Dionys Mascolo : Pour moi, encore une fois je risque d’être un peu auto-dépréciatif mais… je dirais, à mon souvenir, c’était un peu comme en 40, la guerre avait été pour moi l’occasion d’éprouver ma lâcheté ou mon courage, là, c’était peut-être le goût de l’aventure. C’était l’aventure individuelle plus que tout motif métaphysique, politique ou moral. D’ailleurs, j’ai accompli plusieurs petites actions, avec le Groupe-Franc, notamment dévaliser un bureau de tabac, à Anthony, voler [2] une photocopieuse dans une officine ministérielle de la place des Invalides, mais je confonds peut-être ici avec les activités que j’avais aussi dans le mouvement Combat où m’avait fait entrer Albert Camus. Albert Camus qui voulait d’ailleurs me préserver, voulait m’éviter d’appartenir aux Groupes-Francs, voulait me préserver du danger.

Jean-Marc Turin : Quand votre engagement prend il un caractère politique plus affirmé dans la Résistance ?

Dionys Mascolo : Ah, alors ça a été la révélation, très, très, très brutale qui est due je crois essentiellement à l’arrestation et la déportation de Robert. L’arrestation de Robert qui a lieu peu avant le débarquement, en mai 44. Mais ensuite bien sûr la révélation, tardive quand même, disons des camps de concentration, pas des camps de la mort, pas de la Shoah, pas d’Auschwitz mais des camps de concentration qui étaient à nos yeux des bagnes, les bagnes des ennemis de l’Allemagne hitlérienne. Oui, on a commencé à faire des différences entre ce qui était fasciste et ce qui ne l’était pas. »

Interviewer : José Bové, nous allons tenter un portrait en désobéissance. Vous avez commencé à désobéir au collège, autour du problème religieux ? C’est comme ça que tout commence finalement ?

José Bové : Je ne sais pas si c’est là que tout commence mais enfin c’est vrai qu’en classe de seconde je n’accepte pas qu’on nous impose une façon de voir, une vision je vais dire caricaturale de la religion et j’exprime l’idée qu’il faut qu’il y ait absolument le respect des droits, le droit des individus à penser par eux-mêmes et j’affiche, dans ce collège, la Déclaration des droits de l’homme, que je réécris à la main, et à partir de là je refuse, n’accepte pas les cours d’éducation religieuse orientée, cela me vaut une exclusion définitive, à Noël, de ce collège, sans aucune décision, aucune consultation des professeurs, c’est uniquement une décision hiérarchique, qui vient de l’évêché. C’est effectivement mon premier contact avec une décision arbitraire, autoritaire et c’est vrai que pour moi ça me forge dans la conviction que si l’on conteste un ordre établi, eh bien on se retrouve immédiatement en but à une répression, en tout cas à quelque chose qui est de l’ordre de l’inacceptable. Donc, c’est vrai que pour moi, cette situation devient mon premier acte de résistance à un ordre établi.

Jean-Marc Turin : Dionys Mascolo, c’est encore avec Jean Schuster que commence à prendre forme le projet qui deviendra le « Manifeste des 121 », dans quelles circonstances ce projet naît-il ?

Dionys Mascolo : Je dirais qu’il m’a été inspiré par un jeune ami, qui était peut-être menacé lui-même d’être mobilisé et qui me disait que beaucoup de ses camarades, des gens de son âge avaient décidé de fuir, de se dérober à l’appel, de s’insoumettre, de ne pas répondre à l’appel, puisque, comme vous le savez, le contingent était mobilisé dans la Guerre d’Algérie. Et alors, j’ai proposé à Jean Schuster… je lui ai dit qu’il me semblait que le moment était venu peut-être d’essayer d’intervenir à ce propos, publiquement, en demandant à chacun de se prononcer sur la situation de ces jeunes gens qui étaient provoqués à aller commettre des infamies dans un pays envahi par l’armée française.

Jean-Marc Turin : Quel était le propos de la Déclaration des 121 ?

Dionys Mascolo : Vous savez que le titre même, qui a été suggéré par Maurice Blanchot, tardivement d’ailleurs, le dit : Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la Guerre d’Algérie. Dans la Guerre d’Algérie, chaque Français était… on lui attribuait le droit de s’insoumettre. C’est un droit inédit. C’est la proclamation d’un droit qui n’avait pas encore de nom, qui n’était pas encore reconnu, et qui ne sera pas reconnu, qui sera tout au plus toléré, amnistié au cours des mois. »

Extrait du film : Nous n’avons donc pas le choix, le couvre-feu est la seule solution. Cela va rassurer le personnel et leur faciliter le travail. / C’est délicat e termes de droit. Les Musulmans d’Algérie sont Français, on ne va pas interdire à une catégorie de Français de circuler. / Votre objection est juridiquement fondée mais politiquement fausse. Le couvre-feu pour les Algériens est compliqué sur le plan du droit mais indispensable pour maintenir l’ordre. Vous allez me trouver une formulation qui sauve les apparences. Par exemple une vive recommandation plutôt qu’une interdiction formelle. / Mais on ne peut appliquer cette mesure qu’en ayant recours à des critères physiques. Les policiers vont arrêter tous les gens basanés : Marocains, Italiens, Espagnols. On va accuser la police de faire la chasse au faciès. / S’ils sont en règle, on les relâchera. De toute façon la pression est trop forte dans les commissariats, il faut que je prenne des mesures. Il est temps que je rencontre la presse. Organisez-moi ça. / Bien monsieur le préfet. // Monsieur le préfet, est-il exact que de nombreux Algériens ont été précipité à la Seine ? Est-il exact que plusieurs Algériens ont été retrouvés récemment pendus dans les bois de la région parisienne ? Est-il exact que chaque nuit des Algériens disparaissent sans que l’on puisse retrouver leurs traces ? / J’ai… / Si tout cela est exact, monsieur le préfet, et nous avons de bonnes raisons de la croire, qui sont les auteurs de ces crimes ? / J’ai demandé moi-même au parquet de la Seine l’ouverture d’une information judiciaire chaque fois que nous nous sommes trouvés devant un mort. // Est-il vrai, monsieur le préfet, que dans la cour d’isolement de la Cité, une cinquantaine de manifestants sont morts ? C’est vrai ou ce n’est pas vrai ? / Je ne peux que répéter ce que j’ai déjà dit. Je poursuivrai activement l’investigation de tout ce qui est imputé à la police, nous verrons bien alors où est la vérité et où sont les diffamateurs. Madame, messieurs, je vous remercie.

« Assemblée générale, probablement, dans le brouhaha : Je pense que tout le monde s’est aperçu que quand il y avait une manifestation à Paris et qu’il n’y avait pas de flics, il n’y a jamais de bagarres, que ce n’est pas les manifestants qui provoquent les bagarres. Or, le camarade de l’UNEF, je ne sais pas où il est, dit qu’ils vont faire une manifestation aujourd’hui mais cela ne s’est pas produit dans Paris, il y a des flics partout, il y en a partout. Alors pour bien se faire comprendre,….

Ni nationalisme, ni chauvinisme, seulement il ne faut pas se laisser prendre et tomber dans les mains d’un gouvernement qui serait non plus une dictature mais un gouvernement totalitaire au sens propre du mot.

Je suis d’accord avec l’orateur qui vient de parler.

Va te coucher avec.

Nous devons remplacer la haine par l’amour.

Alors organisons le comité de laisson avec… »

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« Comité de liaison écrivains étudiants en Mai 68 : Dionys Mascolo : Nous allons débattre sur le thème des élections : « Ne bradons pas la grève contre un bulletin de vote », c’est la citation de Cohn-Bendit. Sur l’intoxication radio : « La radio empoisonne, la grève purifie ». Sur le gaullisme fascisant : « La violence c’est de Gaulle, le pouvoir c’est vous ». Pour les travailleurs : « Soyez réalistes, demandez l’impossible ». »

« Assemblée générale, probablement : Le général de Gaulle vient de prononcer un discours, il dissout l’Assemblé nationale. Il s’agit de savoir si tous ceux qui se sont lancés, depuis le 10 mai, dans la bataille pour la transformation du régime et la transformation de la société vont s’incliner devant la menace brandie d’utilisation de l’article 16, c’est-à-dire finalement de l’utilisation contre le peuple de l’armée de métier. Il faut répondre sur cette question nettement et clairement. Le général de Gaulle n’incarne pas, il n’incarne plus la légitimité en aucun terme parce que le peuple français ne veut plus de lui. »

José Bové : On est juste après Mai 68, dans les premières années 70-71, je participe au mouvement des objecteurs de conscience, parce que pour moi la logique de l’armée coloniale, et on est en pleine opération en Afrique il y a encore un bagne militaire en France, à Fort d’Aiton, en Savoie, donc pour moi le fait de pouvoir agir pour changer la société, c’est d’abord de partir de soi-même, de ce à quoi on est confronté directement. Alors, certaines personnes décident, parce qu’ils ne veulent pas faire l’armée, de se faire réformer, moi, je n’accepte pas ce choix. Et un peu dans la continuité de ce que j’avais déjà fait, je pense qu’il faut d’abord être objecteur, affirmer ses positions, c’est pour ça qu’aux trois jours je refuse déjà je refuse la réforme, puisqu’on me propose de me réformer, et je dis, au psychiatre qui m’interroge : Non. Si je refuse de faire mon service militaire, si je veux être objecteur, c’est parce que je suis sain de corps et d’esprit. Je ne veux pas entrer dans vos statistiques comme réformé, je veux entrer dans vos statistiques comme réfractaire au service militaire, à la logique de la militarisation, à la logique de la force de frappe. Donc, je fais une demande d’objection de conscience qui m’est refusé parce que dans cette lettre, - parce qu’il y avait obligation d’envoyer une lettre – il fallait avoir des motivations uniquement philosophiques ou religieuses, et moi je fais un texte qui est plus politique, dans lequel je dis que je refuse de collaborer avec l’État, pour cautionner ce système. Alors, évidemment cette lettre est refusée, on me refuse le statut d’objecteur de conscience et je suis déclaré insoumis. Je suis obligé de faire un recours en Conseil d’État, pour essayer de casser cette décision. Mais pendant ce recours, normalement, je dois être incorporé. Et donc, pendant un an, je me soustrais aux forces de l’ordre, en attendant la décision du Conseil d’État. Un an après - je me suis caché pendant un an – le Conseil d’État me donne raison et j’obtiens le statut d’objecteur de conscience. Donc, c’est la première action où face, là encore, à l’arbitraire, qui était l’arbitraire de l’armée puisque c’étaient des militaires, des gradés qui décidaient si vos convictions étaient justes ou non, je gagne, grâce au recours du droit, à pouvoir ne pas faire mon service militaire. C’est la première fois où l’action se concrétise, à la fois entre une action de résistance à la militarisation mais en même temps une action de droit, pour gagner. Et ça, je crois que c’est très important pour moi parce que c’est le premier acte, la première victoire symbolique face à l’arbitraire.

Interviewer : François Barré, vous êtes un représentant de la Haute fonction publique…

François Barré : Pas tout à fait, non.

Interviewer : Vous êtes énarque.

François Barré : Exact, oui.

Interviewer : Vous avez occupé divers postes de responsabilité dans les institutions culturelles françaises…

François Barré : On peut dire ça, oui.

Interviewer : Vous avez participé au groupe de travail qui a préfiguré le Centre d’art contemporain Georges Pompidou, Beaubourg, puis vous avez dirigé le Festival des rencontres internationales de photographies en Arles…

François Barré : C’est ce que je fais actuellement, oui.

Interviewer : Alors, autre maladie française, il faut bien qualifier les parcours, on pourrait qualifier le vôtre de billant, mais c’est une brillance qui n’a pas été sans accros, puisque vous avez été démissionnaire, on ne va pas dire de nombreuses fois mais au moins deux fois…

François Barré : Oui, mais vous savez, c’est une question aussi, je ne sais pas comment dire, de nature. Je me rappelle que j’ai démissionné de la Direction de l’architecture par exemple et du patrimoine à l’époque de Catherine Tasca. Et je jour où je suis allé la voir, elle m’a dit : quelle est exactement votre position ? Je lui ai dit : mais c’est une position bien connue, c’est la position du démissionnaire. Moi, j’aime bien cette position. Donc, j’ai démissionné une première fois de la Fonction publique parce que j’avais été licencié pour faute grave du centre Pompidou, il y a très, très longtemps, avant même la construction du Centre. Puis j’y suis revenu après, donc, il y a là une forme d’ironie, mais j’ai été licencié pour manquement au devoir de réserve. À partir de là on m’a remis à la disposition de mon corps d’origine, comme on dit en langage technocratique…

Interviewer : Le Quai d’Orsay…

François Barré : Le Quai d’Orsay. Moi, je ne savais pas que j’avais un corps d’origine, en plus je m’y sentais très mal d’ailleurs, donc je n’ai pas voulu y retourner. À partir de là j’étais, pas contraint, mais dans la volonté, pour être libre, de ne plus rester dans la Fonction publique, ce que j’ai fait. Puis, à vrai dire j’ai continué d’être, presque toujours, dans le Service publique, parce que j’aime ce terme de service public, j’aime la notion de service public, et de cause commune et de bien commun. Donc, quand j’ai, longtemps après, considéré qu’en tant que Directeur de l’architecture et du patrimoine, je n’avais pas les moyens - je n’aime pas parler à la première personne quand on parle de ce que sont les services publics, le service public c’est une action collective, c’est le travail de plein de gens – quand je me suis aperçu que la Direction de l’architecture et du patrimoine n’avait pas les budgets et les moyens qui correspondaient à ses ambitions, c’est-à-dire que je voyais bien que le ministère affichait les ambitions, qu’il se payait de mots, par contre pour les réaliser il ne se payait pas les deniers nécessaires, à ce moment-là, j’ai démissionné

Interviewer : D’où la question, François Barré, êtes-vous un désobéissant hédoniste ?

François Barré : Non, je ne me qualifierai pas comme ça parce que, si vous voulez, je ne sais pas trop comment expliquer ça, moi je n’ai pas l’esprit philosophique, mais si j’ai dit que j’aimais le service public c’est parce que je crois que dans cette manière de vivre ensemble, en société, il y a quelque chose qui n’est pas un surplomb de l’ordre du divin mais qui est quelque chose qui est délibéré, qui est négocié entre les citoyens et qui fait qu’il existe une loi commune et un droit, qu’on est dans une société de droit, donc, moi je ne me sens pas comme quelqu’un qui affirmerai comme un principe la désobéissance. La désobéissance je l’ai plutôt vécue non pas comme le désir ou le plaisir de désobéir mais comme la nécessité de ne jamais être dans une position de servitude. Alors, ça, je ne vais pas rappeler La Boétie, mais c’est quand même un des plus beaux textes que je connaisse, donc le problème est plutôt d’être dans un sentiment de liberté par rapport à ce que qu’on veut accomplir. Et dans cette liberté qui est évidemment quelque chose de périlleux, d’essayer d’éviter, ce que Nietzche disait, réprouvait plus que tout, c’est-à-dire de conduire ou de suivre, donc l’idée c’est d’être libre dans un mouvement qui soit à la fois l’accomplissement de soi et la participation à une œuvre collective, à une œuvre chorale. Je pense que les moments les plus importants de ma vie, pardonnez-moi de parler personnellement, mais je pense que pour tout individu il en va de même, c’est quand on dit non, ce n’est pas quand on dit oui, l’acquiescement c’est quelque chose qui a un caractère quasi automatique, l’important dans la vie c’est le moment où il faut dire non parce que si on ne se rebelle pas, si on ne dit pas son dissentiment par rapport à ce qui est envisagé ou se que l’on voudrait que l’on fit, on est à ce moment-là dans une perte de soi, non pas dans un accomplissement de soi mais dans une dégradation de soi. Donc, cette manière, non pas de désobéir, mais de refuser la servitude, de refuser l’allégeance, c’est quelque chose qui est d’une certaine façon une manière de se protéger, une forme de considération pour soi. Et la considération que l’on peut avoir pour soi, c’est quelque chose qui participe d’une relation aux autres. S’abaisser devant une sorte d’octroiement de la vérité qui serait dite par je ne sais quelle puissance devant laquelle on devrait s’incliner, est évidemment quelque chose qui est inacceptable. Donc, le problème est en effet dans la vie quotidienne d’essayer d’être dans un accord avec soi-même en sachant, mais là c’est un problème qui regarde tout individu, que l’accord avec soi-même et avec le monde est quelque chose qui pour moi passe par le collectif, qui pour d’autres peut très bien ne pas y passer. Mais en tous les cas, dire non, moi c’est toujours ce qui m’a fait le plus plaisir, à vrai dire.

José Bové : Pour moi c’est une expérience extraordinaire parce que je veux être paysan, c’est mon choix, et c’est vrai que les dix ans de lutte contre l’extension du camp militaire sur le Larzac m’ont permis à la fois de réaliser ce que je voulais être au niveau de ma vie, de ma façon de vivre, mais en même temps de pouvoir continuer ce combat contre la militarisation de la société, contre l’arbitraire de l’État. Cette résistance fait que je squatte une ferme, avec le soutien bien sûr des paysans sur le plateau, là aussi c’est un acte de résistance, puisque j’écris à l’armée, qui me dit : il faut que vous alliez faire votre service civil puisque vous êtes objecteur de conscience, je leur dis : écoutez, je suis en train d’occuper un de vos bâtiments, que vous voulez détruire en vous en servant comme réceptacle de tirs pour vos obus, moi j’entretiens ce patrimoine, pour moi mon service civil c’est d’empêcher la destruction de ce patrimoine. Donc, je suis une fois de plus condamné pour avoir refusé de faire mon service civil, et là il y a plein de manifestations, beaucoup de mouvements, et en juin 76, j’ai 23 ans, je participe à une action dans le camp militaire, où on détruit…

Interviewer : Vous investissez le camp, au volant d’un tracteur, avec un soldat insoumis, debout…

José Bové : Tout ça, c’est…

Interviewer : Ça, c’est la légende ?

José Bové : C’est beaucoup de choses. Ça, c’est une manifestation après, en 77. Mais en 76, on rentre, à 25 personnes, dans le camp militaire, dans les bâtiments et on détruit tous les actes de ventes et on découvre tous les documents par lesquels les propriétaires privés qui avaient eu vent du projet d’extension du camp militaire ont fait de la spéculation foncière, ont acheté des terres pour pouvoir les revendre très cher à l’armée, à plus de dix fois les prix qu’ils les avaient achetées. Donc, on détruit les actes de vente pour retarder le processus d’expropriation et en même temps on vole un certain nombre de documents qui prouvent la spéculation foncière et ça, ça me vaut une condamnation à 6 mois de prison ferme, qui sont ensuite transformés en 6 mois de prison avec sursis. Entre temps, je fais trois semaines de prison et on est libéré mais on a pu mettre sur la place publique toute cette logique de la spéculation qui avait prévalu dans l’extension de ce camp militaire. C’est vrai que c’est ma première expérience de la prison, donc ce sont trois semaines dans des prisons vétustes à Rodez puis Montpellier, mais avec cette singularité qu’on est 22 à partir en prison en même temps et que véritablement, c’est quelque chose de fort qui est en train de se passer, c’est-à-dire que la prison n’est pas vécue, ni par moi ni par mes collègues, comme étant une punition mais comme faisant partie du combat.

Interviewer : Peut-être pas en marge mais en même temps, des amitiés se nouent avec les Kanaks, avec les Tahitiens et on vous retrouve aux côtés de Greenpeace en train de manifester contre la reprise des essais nucléaires, décidée par Jacques Chirac qui vient d’être fraichement élu président de la République ?

José Bové : Pour moi, cela avait été un des premiers combats, même avant d’être objecteur de conscience, j’avais participé aux campagnes, au tout début des années 70, contres les essais nucléaires, contre la force de frappe en général, et c’est vrai que pendant toute les luttes du Larzac les liens se sont évidemment renforcés sur cette question de la militarisation de l’armement nucléaire. Donc, ça nous a rapprochés, pendant toutes ces années 70, de ceux qui étaient confrontés à l’armement nucléaires. C’est pour ça, qu’avec par exemple le général de Bollardière, qui était venu soutenir le Larzac, on avait participé au soutien, lui-même s’était rendu pour essayer d’empêcher les essais nucléaires dans le Pacifique. Donc, il y avait des liens très forts. C’est vrai que toute cette question à la fois du nucléaire mais en même temps des droits des peuples à choisir leur destin a fait que l’on s’est retrouvé dans les années 80, 85, 86, à soutenir le peuple Kanak qui rentrait en résistance face à l’État colonial, Jean-Marie Tjibaou, Yeiwéné Yeiwéné, beaucoup de Kanaks sont venus sur le plateau, c’est vrai que cela a été une réflexion très forte. Et quand en 95, le président Chirac est élu et qu’il décide de reprendre les essais nucléaires, il est évident que le Larzac doit participer à ce combat. Donc, toute une délégation, 8 personnes partent dans le Pacifique sud, à côté des Maori, pour participer à la résistance contre la reprise des essais nucléaires. Et c’est comme ça, qu’avec Greenpeace, je suis sur le Rainbow Warrior pour essayer de bloquer Mururoa, pour essayer d’empêcher la reprise des essais. Donc, je me fais arrêter sur un zodiac, en plein milieu de l’atoll de Mururoa, en train d’essayer d’empêcher la reprise des essais. Et je crois que ça aussi c’est pour moi important parce que c’était là aussi l’aboutissement de 25 ans de combat sur cette question des essais nucléaires, de la bombe atomique qui est une folie absolument extraordinaire dont les gens n’avaient pas forcément conscience. Et là, j’étais physiquement sur le terrain après avoir lutté, avec beaucoup d’autres, pendant des années.

Interviewer : Gérard Mordillat, vous êtes écrivain, cinéaste, votre dernier film est La forteresse assiégée, sortie en 2006, et votre dernier roman, Notre part des ténèbres est sorti cette année. Au cours de cette carrière, il vous est arrivé de désobéir, et nous venons vers vous pour évoquer une date saillante, qui est 1997, lorsque vous fûtes un des signataires du Manifeste des 66 cinéastes. On pourrait peut-être commencer par expliquer aux auditeurs, qui ne se souviennent pas de ce fait, ce que c’était ce manifeste et pourquoi vous l’avez signé.

Gérard Mordillat : C’est parti au départ de l’initiative de Pascale Ferran qui s’est indignée du fait que l’on puisse être inquiété pour avoir hébergé chez soi des « Sans papier ». Pascale Ferran trouvait cela absolument insupportable, indigne, et donc nous a alerté, nous autres les cinéastes de la SRF, la Société des réalisateurs de films, pour signer à ses côtés un manifeste dans lequel nous reconnaissions tous avoir hébergé chez nous des « Sans papier », et surtout être prêts à recommencer à le faire autant de fois que nécessaire. Et l’initiative de Pascale Ferran a eu un très grand impact puisqu’au-delà des 66 cinéastes qui ont signé ce manifeste, beaucoup d’intellectuels, d’écrivains, de peintres, de sculpteurs, de musiciens, se sont associés à notre démarche pour protester contre cette attitude générale du gouvernement vis-à-vis des « Sans papier ». Ce qui est terrible, et la politique qui se poursuit actuellement ne fait qu’empirer cela, c’est-à-dire qu’il y a cette tentation de faire le tri entre ce que seraient de bons immigrés : blancs, chrétiens, et de mauvais immigrés, spécialement les Africains, parce que ce qui était très frappant pendant cette crise autour des « Sans papier », c’est que ceux qui étaient en cause c’était d’abord les Africains, ensuite les Maghrébins et en troisième seulement les communautés asiatiques, turques, etc. Donc, je ne crois pas que cela soit lié à une tradition politique, c’est lié à une tradition, je dirais très autoritaire et jusqu’aux dérives actuelles que l’on peut appeler néofascistes. C’est lié à ça, je ne crois pas que cela soit lié au gaullisme en particulier, même si mes premiers actes de désobéissance ont lieu en 1958 quand avec les autres élèves de ma classe et nos parents nous sommes allés protester contre les sommes considérables attribuées par Michel Debré à l’école privée. Donc, il y a ça, cette tradition autoritaire, contre laquelle je crois on ne cessera jamais de lutter, qui est toujours une tentation qui existait en France, qui malheureusement existera toujours. Donc, toutes ces choses là, je dirais que la désobéissance m’a fait prendre conscience, m’a fait analyser, m’a fait étudier plus profondément ce qui était au départ une réaction émotionnelle, affective, intellectuelle, je dirais d’insurrection naturelle devant une injustice flagrante.

Interviewer : Alors, en 99, il y a peut-être une pierre blanche à poser dans le parcours de José Bové, c’est le démontage du « MacDo » de Millau ?

José Bové : Alors, évidemment, on se retrouve, nous, directement confrontés, c’est en ce sens là que les combats s’inscrivent pour moi dans la durée, on ne peut pas comprendre le démontage du « MacDo » si on ne comprend pas justement, qu’au milieu des années 80, sur le Larzac, le premier syndicat, après avoir gagné la terre, eh bien on combat l’industrie du Roquefort, la grande société des caves de Roquefort, on arrive à imposer que les petits paysans puissent avoir des quotas qui soient améliorés, on se bagarre sur le prix du lait, on siège dans l’interprofession de Roquefort, et quand l’OMC décide de condamner l’Union européenne parce que l’Europe refuse de faire rentrer du bœuf aux hormones sur son territoire, qui était un combat que l’on avait mené déjà dans les années 80 pour dénoncer l’utilisation des hormones, on obligeait les paysans à piquer leurs veaux pour faire plus de viande, ce combat pour nous est cohérent, ce qui nous amène le 12 août 99 à démonter le chantier du Macdonald de Millau, qui a un retentissement parce qu’évidemment on fait prendre conscience que la mondialisation ce n’est pas seulement un discours mais que cela peut entrer dans l’assiette des gens. Alors, cette action, évidemment c’est une action qui est symbolique, qui dépasse même ce que l’on aurait pu penser. Quand on a décidé cette action, quand j’ai annoncé le démontage du « MacDo » sur les marches du ministère de l’agriculture, 15 jours plutôt, en disant : s’il n’y a rien qui se fait on démontera symboliquement le chantier d’un fastfood à Millau, à ce moment-là, cela n’a pas beaucoup de répercussions. C’est après le démontage qu’effectivement il y a un énorme mouvement médiatique qui se fait là-dessus, pas le jour même puisque ce jour-là il n’y a que deux- trois journalistes présents, c’est un événement local. Bien évidemment, le symbole est tel que ce mouvement devient symbolique de cette résistance. Alors, évidemment, il y a le démontage du « MacDo », il y a les actions que l’on a menées, le même été, pour dénoncer les OGM, mais on a commencé à lutter contre les OGM depuis déjà 97, puisque les OGM arrivent pour la première fois en 96 en Europe. Évidemment, il y a différents procès, on transforme ces procès en véritables mobilisations. Ça devient des moments où, au contraire, au lieu de se défendre, on attaque le modèle. Il faut se rappeler ce formidable procès du démontage du « MacDo » en juin 2000 à Millau où l’on attendait quelques milliers de personnes et on se retrouve 100 000 à Millau avec des forums, des débats, de la musique, vraiment quelque chose d’extraordinaire. Et c’est la première fois où l’on transforme le procès de cette manière-là. Il y aura bien évidemment différents procès de ce type-là, à Millau, à Montpellier, bien évidemment il y a des sanctions, des condamnations et en 2002, juste après l’élection de Jacques Chirac, dans les conditions que l’on a connues, je reçois mon ordre de route pour me retrouver incarcéré à la prison de Villeneuve-lès-Maguelone, à côté Montpellier, où j’avais été déjà en 99, après le démontage du « MacDo », et là je dois finir la condamnation. C’est vrai que là aussi la prison est transformée en lieu de résistance : tous les jours des centaines de personnes viennent taper sur les rambardes devant la prison à 6h du soir. Il y a une espèce, là aussi de continuation de manifestations permanentes. Je suis libéré et en 2003, je serai à nouveau incarcéré, cette fois-ci pour un procès lié aux OGM. Et ça, cela fat partie je crois de la désobéissance civile, de l’action non-violente, c’est que l’on assume en même temps le fait de la sanction, c’est-à-dire que l’on ne fait rien pour se soustraire. Quand on désobéit, que l’on mène une action de désobéissance, on sait qu’il y aura une sanction, ce n’est pas quelque chose qui se fait de manière spontanée. On sait pertinemment que si l’on mène une action qui sort du cadre de la loi, eh bien il y aura une sanction. L’action, le procès, et la sanction fait partie du mouvement global qui permet de mobiliser et de gagner aussi face à la logique que l’on dénonce.

Interviewer : Gilles Luneau, vous êtes journaliste, écrivain, vous avez commis avec José Bové un ouvrage, que j’ai ici, « Pour la désobéissance civique », et nous sommes avec Jean-Marie Muller, un des grands acteurs de la non-violence, et vous divergez autour de la civilité. Désobéissance civile ou désobéissance civique ?

Gilles Luneau : Pour moi, la désobéissance est civique où c’est une traduction en fait littérale de l’américain « civil disobedience », en américain civil, c’est le citoyen. Voilà.

Jean-Marie Muller : Vous avez raison en ce sens que la désobéissance est citoyenne, c’est un acte du citoyen qui revendique précisément son droit à désobéir à la loi. La différence que je fais, si vous voulez, c’est que la notion de civilité me semble apporter quelque chose de plus à la notion de citoyenneté, en ce sens que la civilité, c’est le dictionnaire français qui nous le dit, civilis s’oppose à criminalis. La désobéissance, c’est la forme civilisée de la désobéissance. Je me suis aperçu que dans les débats récents, certains parlaient de désobéissance civique et voulaient inclure la désobéissance violente, la violence est toujours une désobéissance, puisqu’elle est interdite par définition, justement je crois que la désobéissance civile est liée directement au choix de la non-violence, et Gandhi disait très bien que la désobéissance est civile en ce sens qu’elle n’est pas criminelle, elle est citoyenne, elle est civique, mais personnellement je suis attaché à cette traduction, qui a été faite depuis toujours, en France, à la notion de civilité. Je crois que c’est important de distinguer l’objection de conscience et la désobéissance, disons, civile ou civique, mais ne pas dire que la désobéissance civile serait le fait de celui, par exemple, le témoin de Jehova qui refuse la transfusion sanguine, là, je dis : c’est objection de conscience et non pas désobéissance civile. [3]

Interviewer : Messieurs, je me demandais la chose suivante : est-ce que le terme de civil dans la désobéissance civile ou civique, moi je ne fais pas vraiment de différence, cela suppose une forme d’organisation sociale ? Est-ce que la désobéissance civile n’existe qu’à partir du moment où elle est conçue et actée par un groupe ?

Gilles Luneau : Si vous voulez, au départ, c’est toujours ne décision d’individu, qui veut rester en cohérence avec lui-même et qui décide, c’est quand même quelque chose de grave d’enfreindre la loi, au nom de l’intérêt général, on est bien d’accord, je pense que vos différents intervenants précédents ont du le préciser, mais de toute façon elle s’organise après, inévitablement je veux dire, il y a organisation de la désobéissance, mais ça fait toujours appel à des prises de conscience individuelles de gens pleinement responsable qui vont assumer jusqu’au bout leurs. Donc, on a, si vous voulez, ce mariage de la décision pleinement réfléchie d’un individu qui s’organise pour faire avancer un point de vue qui lui semble fondamental par rapport à des enjeux sociaux, moreaux.

Jean-Marie Muller : C’est là encore la différence entre l’objecteur de conscience, qui lui a une démarche individuelle, son problème à lui, c’est d’être fidèle à l’exigence de sa conscience, et c’est tout à fait fondamental, mais en tant qu’objecteur de conscience, il en restera là, si vous voulez. C’est ce qu’on appelle par exemple : la morale de conviction. Le désobéisseur - car je crois que c’est important de substantiver le verbe désobéir et pas simplement parler des désobéissants – est aussi un objecteur de conscience au départ, bien sûr qu’il est fidèle aussi à une exigence éthique de sa conscience, mais il ne veut pas s’en tenir là, il veut rentrer dans une morale de responsabilité et faire changer les choses. L’objecteur, il veut avoir raison contre l’erreur, le désobéisseur, il veut avoir raison de l’erreur, de l’injustice. Donc, il va s’organiser effectivement. Il va essayer de créer un rapport de force, telle une action collective.

Interviewer : Donc, on serait à peu près d’accord pour avaliser ou adouber Hannah Arendt lorsqu’elle dit, je la cite : « Les campagnes de désobéissance civiles bien organisées peuvent avoir une efficacité remarquable pour obtenir les modifications juridiques que l’on peut estimer désirables. » ?

Gilles Luneau : Bien sûr, bien sûr, oui.

Interviewer : C’est bien de ça dont il s’agit ?

Gilles Luneau : Absolument !

Jean-Marie Muller : Hannah Arendt est une des philosophes qui a très bien réfléchie sur cette question. Effectivement, elle a très bien montré la force de l’action non-violente dans la désobéissance civile, plus généralement dans la non-coopération.

Gilles Luneau : Je vais revenir sur Hannah Arendt, le départ de sa réflexion aussi, ce qui est une part importante de son travail, c’est comment se fait-il que les gens ses soumettent ? Elle a toute une réflexion par rapport à la dictature : Qu’est-ce que c’est que la soumission ? La désobéissance, pour elle, est un moyen à la portée de tout le monde, de désobéir. Un individu qui reste cohérent avec lui-même peut dire non à un moment ou un autre et en plus il choisi le degré du non. Tout le monde ne peut pas forcément, je ne sais pas, faire comme José, aller faucher des OGM, mais tout le monde peut dire non à un moment ou un autre pour garder sa dignité, puis finalement enclencher une réflexion collective.

François Barré : Vous savez, je pense que l’on peut désobéir de mille manières même si l’on a, ce qui est mon cas, l’idée que l’on doit être régi par un contrat social, un fondement de droit qui crée les limites et qui définit le champ de nos modes de vie collectifs, on est tous les jours face à des impositions, dont la plupart d’ailleurs sont celles de la bêtise. Je pense que la désobéissance est d’abord une forme d’hygiène mentale face à la bêtise, face à la volonté d’une société d’effacer les singularités. Je pense qu’aujourd’hui, désobéir c’est autant les choses que l’on ne fait que celles qu’on fait, je veux dire que ne pas suivre c’est d’une certaine manière désobéir, ne pas être à la mode, c’est d’une certaine manière désobéir, ne pas être fasciné par cette espèce d’impérialisme du pareil au même qui fait que l’on spectacularise ce qu’il y a de plus banal, de plus quotidien et de plus bête dans nos êtres et dans nos activités, au travers de la peopolisation, ne pas suivre cela, le récuser, l’ignorer, être, je ne sais pas comment dire, cette hésitation entre une attitude distance, un peu aristocratique, qui pourrait être celle des dadaïstes et situationnistes, et puis une volonté de combattre collectivement ce qui aujourd’hui est en train de transformer notre société en une sorte de marché où tout est évalué à l’aune de la quantification et de la valeur marchande, c’est quelque chose qui nécessite en effet d’être dans un état de grande vigilance, et puis dans un état d’éveil constant face à la bêtise, face à la connerie, face à tout ce que sont les lâchetés aussi. Je veux dire qu’il y a un moment où devant cette période que nous traversons qui est quand même, je ne parle pas du régime politique actuel en place, encore qu’il est me semble-t-il détestable, je veux dire qu’on est dans une période d’éclectisme, de post-modernisme, de néoclassicisme, qui fait partie de ces époques qui sont des paliers historiques où il y a une forme de désenchantement et qui sont en général des époques qui annoncent un renouveau . Donc, on est dans ce pallier, j’aimerais bien que la lumière revienne, comme je n’attends pas ça du ciel, je ne sais pas comment faire, voilà.

Jean-Marie Muller : Alors là, je partage totalement cette problématique. Je crois en effet, vous parliez de démocratie et c’est le vrai débat, la force de la démocratie ce n’est pas l’obéissance des citoyens, c’est leur responsabilité, parce que bien sûr que dans une démocratie il faut des lois mais la fonction de la loi c’est précisément de garantir le droit, de garantir la justice. Pour autant que la loi garantit la justice, elle mérite l’obéissance des citoyens, la difficulté, c’est qu’assez souvent, je ne dis pas toujours, la loi plutôt que de garantir la justice cautionne l’injustice. Donc, à ce moment-là, pour les mêmes raisons que le citoyen obéie à la loi juste, il doit désobéir à la loi injuste. Autrement dit, Hannah Arendt a beaucoup réfléchit sur l’origine des totalitarisme, eh bien précisément, ce qui fait le totalitarisme, c’est la soumission passive des citoyens. C’est vrai que nous-mêmes dans nos théories de l’État démocratique nous insistons beaucoup trop sur le fait que l’obéissance serait l’absolue de la vertu du citoyen, ce n’est pas vrai. Le citoyen, il a le pouvoir de voter une fois tous les 5 ans dans l’urne mais il a aussi le pouvoir de manifester dans la rue y compris pour dénoncer les lois injustes.

Interviewer : Alors, on peut tout naturellement évoquer la personnalité d’un des grands fondateur de la désobéissance, je veux parler d’Henri-David Thoreau, qui lui a désobéi en refusant de payer ses impôts, c’est-à-dire quelque part en désavouant l’État.

Jean-Marie Muller : Mais bien sûr, il disait finalement qu’il y a une occasion pour le citoyen à dire non aux politiques injustes de l’État, en ce qui concerne l’État du Massachusetts, c’était à la fois la politique esclavagiste et puis la guerre contre le Mexique, il disait que c’est quand le citoyen rencontre le percepteur, à ce moment-là, il doit dire non s’il est en désaccord avec telle ou telle politique de l’État dont il est le citoyen.

Gilles Luneau : Je n’ai rien à ajouter à ce que dit Jean-Marie sur Thoreau. C’est vrai que cela a été une démarche individuelle mais c’est vrai aussi que c’est ce qu’il a écrit, c’est son texte, son discours de Concord, - c’est la ville Concord, c’est quand même jolie symboliquement – qui a été un petit peu la lumière pour plusieurs générations de désobéissance. Mais si on remonte à avant, c’est La Boétie. Il y a ce texte magnifique de La Boétie, qui est indépassable. On est au milieu du XVème siècle, on ne sait pas à quel âge, parce qu’il a écrit clandestinement, on dit 18 ans, on dit 16 ans, c’est entre 16 et 18 ans, avec une maturité extraordinaire, il écrit ce texte, au départ qui s’appelle Contraindre, qui est le Discours sur la servitude volontaire, je veux dire que tout est dans La Boétie.

Interviewer : Alors, précisons un peu pour les auditeurs.

Gilles Luneau : Je peux vous lire…

Interviewer : Allez-y.

Gilles Luneau : Si vous me laissez, parce qu’en général j’aime bien le lire, c’est ce que j’enseigne à mes enfants, c’est donc un tout petit extrait du Discours sur la servitude volontaire : « […] Je voudrais seulement comprendre comment il se peut que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois un tyran seul, qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent, qui n’a pouvoir de leur nuire qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal s’ils n’aimaient mieux tout souffrir de lui que de le contredire. »

Jean-Marie Muller : Tout est dit.

Interviewer : Alors, pour finir sur une note contemporaine, est-ce qu’on pourrait évoquer brièvement, un ou deux exemples de désobéissance qui font pleinement sens dans la société qui est la nôtre aujourd’hui ?

Gilles Luneau : Il y en a un qui me vient immédiatement à l’esprit, c’est la couverture du livre, c’est sur les OGM. C’est clair que ce mouvement des faucheurs volontaires, c’est totalement désobéissant. On pénètre sur des champs et on fauche, au nom d’un intérêt général par rapport à la dissémination des molécules, etc., on ne va pas faire un débat sur les OGM aujourd’hui. Il y a des choses plus discrètes, mais qui me semblent extrêmement importantes, c’est les vagues de désertions régulières dans l’armée israélienne, des gens qui refusent de tirer sur des civils, des officiers et des soldats, c’est quand même extrêmement important. Il y a ce qui se passe au Kosovo, on n’a pas beaucoup souligné cela en France mais la résistance du Kosovo aux pires moments de l’éclatement de la Yougoslavie, s’est faite sur une base non-violente. Ils ont même élu un président en dehors des lois, c’est extraordinaire, ils ont préservés l’enseignement, ils ont fait des écoles, etc., dans la plus totale désobéissance, la plus totale illégalité. On est arrivé à quasiment à un pays entier en désobéissance. Je vais vous donner un autre exemple très récent, pareil si vous voulez, quand vous prenez cet éclairage-là, on ne parle plus des mêmes choses de la même manière : La crise argentine, la crise monétaire argentine, le pays s’effondre, en deux mots les gens ont tout perdu, du jour au lendemain ils n’avaient plus d’argent pour manger, pour payer l’école des enfants, plus rien ! Plus rien, plus rien, plus rien ! Qu’est-ce qui s’est passé ? Eh bien, les gens se sont mis à faire du papier monnaies. Ils ont fait 6 ou 8 circuits, je ne sais plus d’argent faux naturellement, revendiqué comme faux pour pouvoir garder un pouvoir d’échange. Ce n’était pas financier, ce n’était pas convertible, je ne sais quoi, en dollars ou en euros, mais par contre ils ont imprimé du papier monnaies totalement faux, pour pouvoir continuer à vivre et avoir des échanges entre, je ne sais pas quoi, quelqu’un qui fait du travail de secrétariat et quelqu’un qui plante un clou et quelqu’un qui vend un morceau de viande. Ils ont réinventé une économie parallèle totalement illégale et ça a duré jusqu’à la sortie de crise de l’Argentine et jamais personne n’a été poursuivi. Il y a même eu des multinationales, je pense à Carrefour qui prenait dans ses caisses les faux billets et qui repayait une partie des salaires avec ça pour sauver les gens. Voilà, c’est les exemples qui me viennent, récents et importants.

Jean-Marie Muller : Il y a aussi une autre action que moi je voudrais mentionner parce que moi j’y sis très sensible, c’est le Réseau éducation sans frontières. Il y a là des parents, qui parfois n’ont jamais mené la moindre action, qui sont peut-être de droite, sont peut-être de gauche, mais qui sont sensibles au fait qu’un ami de leurs enfants, qui partage le même banc d’école, risque d’être expulsé, eh bien, ils sont prêts à prendre des risques, à enfreindre la loi, à accueillir chez eux des « Sans papiers » pour les protéger mais là aussi ils font des manifestations, des protestations silencieuses devant les écoles, devant les tribunaux. Donc là, il y a une mobilisation qui moi m’impressionne beaucoup de voir ces hommes et ces femmes qui se mobilisent y compris en prenant le risque de la désobéissance civile.

Refus, un texte de Maurice Blanchot, lu par Dionys Mascolo.

« À un certain moment, face aux événements publics, nous savons que nous devons refuser. Le refus est absolu, catégorique. Il ne discute pas, ni ne fait entendre ses raisons. C’est en quoi il reste silencieux et solitaire, même lorsqu’il s’affirme, comme il le faut, au grand jour. Les hommes qui refusent et qui sont liés par la force du refus, savent qu’ils ne sont pas encore ensemble. Le temps de l’affirmation commune leur a précisément été enlevé. Ce qui leur reste, c’est l’irréductible refus, l’amitié de ce « Non » certain, inébranlable, rigoureux, qui les rend unis et solidaires. »

Livres signalés sur le site de l’émission

- La révolte d’un paysan, José Bové, Paul Ariès et Christina Terras, Éd. Golias, 2000.
4e de couverture : « José Bové : l’homme aime les moustaches, la pipe et le Roquefort. Il n’aime ni les « McDo », ni les « OGM ». Il savoure plus que tout la liberté au point de préférer rester en prison plutôt que d’acheter sa « libération ». Le démontage du McDo de Millau, ça vous fait un héros des temps modernes dans lequel chacun peut se reconnaître...

José Bové ne se réduit pas pourtant à sa caricature médiatique d’Astérix. Derrière le symbole, il y a un homme : toute une vie de fidélité à quelques causes. Comment devient-on « José Bové » ? Dans quelle marmite faut-il tomber étant petit ? Il est exclu en 1970 de son lycée, il refuse de porter les armes. Il se réfugie en 1973 au Larzac et décide avec sa compagne de "vivre et travailler au pays ».

Il y a des racines qui vous donnent des ailes : on croise José Bové sur le Rainbow Warrior de Greenpeace, on le retrouve aux côtés de Tjibaou, le leader kanak assassiné, des militants syndicaux et indépendantistes tahitiens, etc. Il participe à la fondation de la Confédération paysanne et à ses combats pour une « agriculture paysanne », contre les OGM, les farines animales insalubres, le droit à l’eau pour tous... »

- Paysan du monde, José Bové, Éd. Fayard, 04/01/2002

L’auteur raconte les expériences, les rencontres, les actions qui ont forgé sa réflexion et sa volonté afin de mondialiser l’espoir et d’interpeller les candidats aux élections présidentielles contre les fatalités de la faim et du malheur.

- La Confédération paysanne, José Bové, Georges Bartoli et Yves Manguy, Éd. Eden, 2003.

4e de couverture : « Ce livre est une rencontre exceptionnelle avec ceux de la « Conf ». Gens de mémoire et d’espoir, ils illustrent au présent la vitalité d’un mouvement syndical aux visions d’avenir portées au-delà des horizons de leurs champs et de leurs clôtures. Visions d’un monde autre où la solidarité supplante les appétits financiers des lobbies agro-alimentaires. Militants, ces femmes et ces hommes sont aussi des travailleurs de la terre au quotidien. Ils enrichissent de leurs gestes habiles et respectueux la plus noble et la plus ancestrale des fonctions : nourrir leurs semblables.

Les générations futures leurs devront, pour beaucoup, leur sécurité alimentaire et la sauvegarde de leur environnement. »

- Le monde n’est pas une marchandise : des paysans contre la malbouffe : entretiens avec Gilles Luneau, José Bové, Éd., 2000.

Août 1999... Excédés par les rétorsions américaines, des éleveurs de brebis organisent le démontage symbolique d’un McDonald’s en construction près de Millau. Cinq d’entre eux sont arrêtés et incarcérés. Parmi eux, José Bové, qui sera libéré à l’issue d’une étonnante campagne de mobilisation internationale.

Aujourd’hui, avec François Dufour - porte-parole de la Confédération paysanne -, José Bové revient sur cet événement. Les auteurs expliquent que ce mouvement a été à l’origine de l’échec des orientations de l’OMC (Organisation mondiale du commerce) à Seattle, en novembre 1999. Ils dénoncent aussi les effets de la mondialisation : « malbouffe », vache folle, OGM...

En nous proposant d’autres voies pour l’avenir, José Bové et François Dufour démontrent qu’il est possible de produire autrement.

Un livre d’une cruelle actualité.

- Pour la désobéissance civique, José Bové, Gilles Luneau, Éd. La Découverte – 2004.

La désobéissance civique, c’est le fait d’assumer individuellement un acte illégal qui s’inscrit dans une aspiration collective : de Gandhi aux arracheurs d’OGM en passant par les femmes avortées et les déserteurs, elle est un acte politique qui oppose la légitimité à la légalité. Pour ses partisans, la désobéissance civique, au-delà du courage de dire non, c’est déjà dire oui à l’approfondissement de la liberté.

- Candidat rebelle, José Bové, Éd. Hachette – 2007.

Présentation de l’éditeur : José Bové s’invite dans la campagne présidentielle et décrète l’insurrection électorale contre le libéralisme économique. Il ne ressemble guère à tous les autres candidats. N’appartenant à aucun parti mais choisi par les collectifs unitaires antilibéraux et des dizaines de milliers de citoyens, il veut incarner la société civile qui lutte contre un monde injuste et qui invente un monde meilleur. À l’écart d’une classe politique qui, depuis vingt-cinq ans, pratique l’alternance sans changer la vie. Syndicaliste, altermondialiste, José Bové a décidé de passer de la résistance au pouvoir.

Résolument contre Sarkozy et Le Pen, il met en cause la pusillanimité de la gauche traditionnelle. Et propose un ensemble de mesures pour une vraie alternative à la précarité et à l’insécurité sociale. Son ambition ? Être utile pour battre la droite. Son credo ? Démontrer qu’un autre avenir est possible.

- Dictionnaire de la non-violence, Jean-Marie Muller, Éd. le Relié poche, 24 mai 2005.

Présentation de l’éditeur : La culture de violence qui domine nos sociétés ne nous pas appris une autre langue. Pour la première fois. Ce Dictionnaire de la non - violence nous présente les mots - clés d’une philosophie qui donne sens à l’existence et une stratégie qui permet l’efficacité dans l’action. Jean - Maire Muller a voulu à la fois rassembler dans ce lexique les éléments d’un « traité de philosophie de la non – violence ». Il existe en effet un lien essentiel entre le mot juste, la pensée juste et l’action juste.

- La figure du désobéissant en politique, Mario Pedretti, Éd. L’Harmattan, sept. 2001.

La désobéissance civile, c’est-à-dire le refus public, collectif et non-violent d’une loi, est une question majeure pour tout pouvoir politique, puisque l’obéissance constitue un des fondements de sa domination. En s’appuyant sur une enquête de terrain, et à travers l’analyse des discours et pratiques des acteurs mais aussi du traitement politique de la désobéissance, l’auteur détermine les caractéristiques de la figure du désobéissant en politique. Une réflexion sur le sens et la portée de la désobéissance politique en démocratie.

- Obéir et désobéir : le citoyen face à la loi, sous la direction de Pierre-Arnaud Perrouty, Éd. de l’Université de Bruxelles, 2000.

Présentation de l’éditeur : « À l’origine de l’ouvrage, un constat : chacun d’entre nous est inévitablement confronté aux obligations et interdictions posées par le droit. De fait, peu de domaines de la vie en société échappent à une forme ou l’autre de réglementation juridique. Des tensions peuvent dès lors apparaître entre ce cadre normatif et ce que nous estimons devoir adopter comme comportement, ce qui doit nous conduire à nous interroger sur les raisons et les limites de notre obéissance à la loi. Mieux, à nous demander dans quelle mesure il n’est pas moralement obligatoire d’y désobéir dans certaines situations.

Si les figures de Socrate, Antigone, Gandhi ou Martin Luther King font partie intégrante de notre imaginaire collectif, la désobéissance civile a tardé à gagner ses lettres de noblesse. Venue des Etats-Unis, elle fut d’abord considérée avec la plus grande méfiance et regardée comme une préfiguration de l’anarchie.

Or aujourd’hui, les plus grands philosophes s’accordent à penser que la désobéissance civile est non seulement acceptable mais, bien plus, nécessaire au bon fonctionnement des institutions démocratiques.

L’actualité récente nous en fournit d’ailleurs des exemples avec, en France, les appels à désobéir au projet de loi « Debré » de 1997 ou, en Belgique, au plus fort de l’affaire Sémira Adamu, l’attitude de certains passagers qui, en violation du règlement de bord auquel ils avaient souscrit en achetant leur billet, refusaient de s’asseoir dans l’avion, l’empêchant ainsi de décoller pour protester contre les expulsions de sans-papiers.

Cet ouvrage est le fruit de séminaires organisés par le Centre de philosophie du droit de l’Université libre de Bruxelles avec l’aide du Fonds de la recherche fondamentale collective. Il comprend des contributions d’Adrien Barrot, Olivier De Schutter, Philippe Gérard, Joël Kotek, Geneviève Koubi, Claudine Leleux, François Ost et Pierre-Arnaud Perrouty, ainsi qu’un recueil d’extraits de textes. »

- La désobéissance civile, Henri-David Thoreau, Éd. Mille et Une Nuits, 1999.

4e de couverture : « Poète, essayiste, mémorialiste, Thoreau est l’auteur de l’inoubliable Walden ou la Vie dans les bois. Près de cent cinquante ans après sa parution, La Désobéissance civile, qui s’ouvre sur cette pensée toujours actuelle : « Le meilleur gouvernement est celui qui gouverne le moins », demeure l’un des plus beaux pamphlets contre l’État qui, d’André Gide à la Beat Generation, a exercé une influence déterminante. »

- Discours de la servitude volontaire, Etienne de la Boétie, Éd. Mille et Une Nuits, 1995.

4e de couverture : Comment se fait-il que les hommes combattent pour leur servitude comme s’il s’agissait de leur salut ? Cette question, qui sera reprise par Spinoza et réactualisée par la domination totalitaire, est au cœur du Discours de la servitude volontaire de La Boétie.

Loin d’être un pamphlet d’inspiration libérale et démocratique, comme l’a cru à tort la postérité, ce livre reste à découvrir ; Pierre Clastres et Claude Lefort s’efforcent ici d’arracher La Boétie à la méconnaissance. N’est-il pas le grand antagoniste à la hauteur de Machiavel ? Comme si leurs deux noms symbolisaient le paradoxe du politique : Machiavel pensait le pouvoir avec la liberté ; La Boétie pensait le pouvoir contre la liberté.

- Du mensonge à la violence : essais de politique contemporaine, Hannah Arendt, Éd. Pocket, Coll. Agora, 2002.

4e de couverture : Hannah Arendt propose une réflexion générale sur le politique, à travers ses concepts fondamentaux. Elle étudie le rôle du mensonge et des techniques d’intoxication, et la manière de les combattre. Elle développe sa réflexion sur la notion de violence, sur les relations entre une structure étatique et les formes de contestation qui peuvent s’y opposer : la désobéissance civile, dont elle montre le développement aux Etats-Unis, et son importance à côté des voies classiques de recours et de contestation ; la violence des révoltes, dans les pays gouvernés par un régime totalitaire où se développe la bureaucratie.

Quatre textes majeurs, proposant des analyses qui s’appuient aussi bien sur la tradition philosophique que sur l’actualité de notre temps - y voisinent Platon et un rapport du Pentagone -, enracinent ainsi une réflexion brillante dans le terrain des préoccupations contemporaines.

- Tous les hommes sont frères, Mohandas Karamchand Gandhi, Éd. Gallimard, 1969.

notes bas page

[1Note ajoutée par GD : Sept des cours de Michel Onfray à l’Université Populaire de Caen pour l’année 2007-2008 sont consacrés à Thoreau. Les synopsis de ces cours sont consultables à partir de cette page :

[2Note de GD :Si le procédé avait été inventé avant 1940, le premier copieur xérographique (le 914) n’a été commercialisé qu’en 1959. Le vol en question concerne plus vraisemblablement un duplicateur (une « ronéo »

[3Note ajouté par Taos Aït Si Slimane, voir « L’éloge de la désobéissance civile » par Jean-Marie Muller*

La rédaction de Politis a eu une très bonne idée de publier un dossier pour célébrer le centième anniversaire de la résistance civile inaugurée le 11 septembre 2006 par Gandhi. En revanche, ce fut une bien mauvaise idée que de débaptiser la « désobéissance civile » en lui donnant le nom de « désobéissance civique ». La définition de la désobéissance civile donnée par Evelyne Sire-Marin est en totale contradiction avec toutes les actions menées depuis un siècle et qui ont eu recours à cette appellation. Elle est donc parfaitement incongrue. Depuis toujours « le refus individuel de respecter la loi pour des raisons dictées par sa propre conscience », pour reprendre les mots d’Evelyne Sire-Marin, a été nommé « objection de conscience ». Tous les écrits sur cette question ont précisément distingué l’objection de conscience, pratique individuelle fondée sur des raisons de conscience, et la désobéissance civile, pratique collective visant à un changement politique dans la société. En d’autres termes, les objecteurs se situent dans le cadre d’une « morale de conviction », tandis que les désobéisseurs se situent dans le cadre d’une « morale de responsabilité ». Les objecteurs veulent avoir raison contre l’injustice, les désobéisseurs veulent avoir raison de l’injustice.

Evelyne Sire-Marin ne peut pas ignorer le grand livre de John Rawls qui est un classique de tous les juristes : Théorie de la justice (Seuil, Points Essais, 1997). Or, le philosophe américain fait précisément cette distinction. Dans le cas de l’objection de conscience, « on refuse, écrit-il, d’obéir à un ordre ou de se soumettre à une injonction légale pour des raisons de conscience » (p. 409). De la désobéissance civile, il donne cette définition : « un acte public, non-violent, décidé en conscience, mais politique, contraire à la loi et accompli le plus souvent pour amener à un changement dans la loi ou bien dans la politique du gouvernement. » (p. 405). On ne saurait être plus clair. Hannah Arendt fait exactement la même distinction dans son traité sur la désobéissance civile.

Dans tous les manuels sur l’action non-violente, il n’y jamais eu la moindre ambiguïté sur cette question. Jamais, jusqu’au jour où José Bové dans son livre Pour une désobéissance civique a eu la malencontreuse idée de faire la distinction reprise par Evelyne Sire-Marin. Mais ce n’est pas parce que José Bové se trompe qu’il faut copier son erreur. Au demeurant, pendant toutes les années où nous avons lutté ensemble aux côtés des paysans du Larzac, nous avons toujours parlé de désobéissance civile, que ce soit pour qualifier le refus de l’impôt ou le renvoi des livrets militaires.

Permettez-moi de dire pourquoi il me semble essentiel de garder l’appellation de désobéissance civile. En quel sens la désobéissance est-elle civile ? La racine étymologique du mot civil est le terme latin civilis qui lui-même provient de civis, citoyen. Le premier sens de la désobéissance civile est donc qu’elle est une désobéissance citoyenne. Mais ce sens est trop large pour être retenu. Le terme civilis signifie plus que cela. Il s’oppose, d’une part à militaris. Un second sens de la désobéissance civile est donc qu’elle n’est pas militaire. Mais cette signification est équivoque. Certes, le moyen de la désobéissance civile n’est pas militaire, mais les militaires eux-mêmes peuvent recourir à ce moyen en refusant de se soumettre à des ordres qu’ils jugent contraire à la déontologie de leur métier, comme ceux qui leur commanderaient de pratiquer la torture sur leurs prisonniers. D’autre part et surtout, civilis s’oppose à criminalis. Ainsi, la désobéissance est civile en ce sens qu’elle n’est pas criminelle, c’est-à-dire qu’elle respecte les principes, les règles et les exigences de la civilité. C’est très précisément ce sens que Gandhi donnait à la désobéissance civile. La désobéissance civile, affirmait-il, est le droit imprescriptible de tout citoyen. Il ne saurait y renoncer sans cesser d’être un homme. La désobéissance civile ne donne jamais suite à l’anarchie, alors que la désobéissance criminelle peut y conduire. Sous peine de disparaître, chaque État met fin à la désobéissance criminelle par la force. Mais ce serait vouloir emprisonner la conscience que de faire cesser la désobéissance civile.

La désobéissance civile est la manière civilisée de désobéir. Elle est civile en ce sens qu’elle n’est pas violente. La violence exercée par des citoyens est toujours une désobéissance, dès lors que la loi, par principe, leur interdit toute violence, l’État s’octroyant le monopole de la violence légale. Mais la violence est une désobéissance criminelle dès lors qu’elle enfreint les règles de la civilité. En définitive, la désobéissance est civile en ce sens qu’elle est non-violente. Pour que la désobéissance puisse se prévaloir de la légitimité démocratique, il est essentiel qu’elle reste civile, c’est-à-dire non-violente. L’expression « désobéissance civique » a l’inconvénient décisif de faire passer au second plan le caractère civil – c’est-à-dire non-violent - que doit garder l’action de désobéissance pour rester... civilisée. C’est pourquoi, il est essentiel de sauvegarder l’expression « désobéissance civile ». Elle dit plus et elle dit mieux en mettant en valeur que ce qui donne tout son sens à la citoyenneté, c’est la civilité. La citoyenneté est un statut, la civilité est une vertu. Elle est la vertu du citoyen.
Évelyne Sire-Marin poursuit la dérive en voulant privilégier l’expression de « désobéissance citoyenne ». Elle peut alors affirmer sans se contredire que la désobéissance citoyenne peut conduire à passer à des actions violentes. La confusion devient totale. C’est toute la tradition non-violente de la désobéissance civile qui est jetée aux oubliettes de l’histoire. C’est extrêmement grave.
Il importe donc, pour garder raison, de conserver l’expression de « désobéissance civile ». Peut-être est-il significatif que le nouveau Larousse vienne de donner ses lettres de noblesse à la « désobéissance civile » en soulignant son caractère « pacifique »…

* Jean-Marie Muller est le porte-parole national du Mouvement pour une alternative non-violente. Écrivain et philosophe, son dernier livre paru est le Dictionnaire de la non-violence (Le Relié Poche).



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