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Toujours d’actualite

Avec l’aimable autorisation de Chimulus.

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Un texte de découragement, de colère, de révolte, d’impuissance..., écrit en 2000. Aujourd’hui, c’est pire. Si j’avais l’énergie de l’actualiser il serait plus sombre... Taos Aït Si Slimane

texte initialement publié sur le blog Tinhinane, le mercredi 21 septembre 2005 à 11 : 53

Mesdames, Messieurs les visiteurs, bienvenue à la Cité des sciences et de l’industrie. Vous êtes priés d’ajuster vos casques, vos combinaisons et vos chaussures de sécurité virtuels. Suivez-nous pour découvrir nos nouvelles expositions : « Vide encombré et Silence assourdissant », « Moquette et lumière », « Escalators réfractaires ». Subissez docilement, notre audacieuse « Poussière du jour ». Cette œuvre est indispensable pour peupler vos soirées de « Poussière d’étoile ».

Adhérez à nos ambitions et payez-les à leur « juste prix ».

Admettez votre indispensable mutation de citoyens en consommateurs. Désormais, seule la rentabilité financière, y compris dans le domaine culturel, compte. Le marché l’exige, obtempérons.

Nous avons le « label accessibilité », nous accéderons donc désormais prioritairement à votre porte-monnaie. Pour ce qui concerne votre déplacement physique ou vos besoins intellectuels, les conditions matérielles de la Cité sont aujourd’hui équitables pour tous. Remuez vos muscles, vos roues et vos méninges afin d’accéder à notre offre. Parents avec des enfants en bas-âge, aveugles, sourds, personnes souffrant momentanément ou durablement de difficultés physiques, étrangers qui ne parlent pas notre langue, ignorants ou non avertis des activités scientifiques et techniques, personnes à revenus financiers modestes conjecturalement ou durablement, vous n’êtes pas exclus, vous serez désormais accueillis chez nous dans les mêmes conditions que ceux qui ne sont pas cités. Vous découvrirez les bienfaits de la technique neutralisée « arrêt–durablement-momentané ». Avancez pour admirer les rouages des Escalators, ascenseurs, tapis roulants, monte-charge, probables ouvertures automatiques des portes etc. Il faut vous désaliéner « vous le valez bien » car vous payez.

Vous êtes responsables du ralentissement du marché, vous avez refusé de venir massivement visiter notre exposition aseptisée sur le « travail ». Nous vous avons pourtant contraint par un escalier spécialement aménagé, vous avez eu une campagne publicitaire inodore et incolore, on vous a soigneusement caché les partis-pris, les débats, rencontres, et autres animations qui devaient la faire vivre, vous êtes passés à côté, aujourd’hui payez votre dîme pour voir le travail dans une « société moderne ».

Vous payerez plus, car le chantier que nous faisons visiter est bien réel. Nous vous prescrivons une exposition inexistante. Sous vos yeux, un chantier qui démarre, d’autres démantèlements sont prévus. Vous ne serez pas expropriés d’Explora, vous devez juste composer avec les indispensables aléas des chantiers et céder le passage éventuellement aux voiturettes. Il faut s’exercer aux slaloms. N’oubliez pas que bientôt vous devrez vous déplacer dans le noir pour notre promesse du soir. Les différents bruits que vous entendez sont dus à la nature des matériaux qui tombent. Le culte de la rentabilité ne nous permet pas de les prélever soigneusement. Nous n’avons pas à les déplacer ailleurs, il y aurait un coût financier important et puis si c’est pour les envoyer en région autant scier la branche sur laquelle nous sommes confortablement installés. Où que vous soyez, il est indispensable que vous vous déplaciez pour admirer nos « œuvres ». Stocker, capitaliser est coûteux, pas rentable. Nous n’avons pas de saison de solde pour alléger nos réserves.

Vous voyez ces ouvriers sur les chantiers, comme vous, ils subissent les odeurs et les poussières sans aucune protection, c’est cela le monde moderne, résister au Code du travail, tester les résistances humaines. Ce ne sont pas des salariés de la CSI. Les idéaux, la conscience, l’éthique… tout cela est trop coûteux. Il faut sous-traiter le travail afin de dégager sa responsabilité en cas de maltraitance, d’accidents ou de maladies professionnelles.

Les salariés de la CSI calculent leur temps de travail sous l’œil léthargique de leur hiérarchie qui s’accroche à des sièges éjectables en attendant que l’orage passe avant de changer de fauteuil ou d’atterrir dans un placard pour un repos sans remous. Les salariés sont pris en main, « tracés » grâce à une pointeuse qui ne génère ni économies de papiers, ni confiance entre salariés et encore moins une optimatisation qualitative du travail. Il faut vérifier les opérations, remplir des formulaires, les faire signer etc. L’équilibre forestier, écologique, le développement durable, on y pensera un jour, pour l’instant il faut consommer les produits dérivés de la tempête… Il y a là un petit monde qui broie du noir, décrypte les rumeurs, invente des astuces pour contourner les contraintes de la « badgeuse », commente les dégâts, rêve de lendemains meilleurs, d’un ailleurs.

Le temps passe et la visite n’est pas terminée. Notre histoire est passionnante, il vous faudra revenir et n’oubliez surtout pas de réserver. Il nous importe que vous déboursiez plus pour une offre quantitativement et qualitativement réduite. Ne croyez pas que vos impôts suffisent à réaliser les ambitions des commis de l’État. L’héritage qu’ils lèguent aux salariés et au patrimoine public est, de plus en plus fréquemment, un paysage lunaire aux cratères déficitaires profonds qu’il nous faudra combler.

Revenez, mais jamais sans vos bourses. Votre argent intéresse la marchandise « Culture ». C’est spectaculaire, ludique, c’est tout ce que vous aimez, spectateurs de « Loft » et autres niaiseries télévisuelles, y compris sur le service public. Vous payez bien la redevance, alors payez tous les services que l’État vous propose et assoyez-vous sur vos exigences de qualité. Consommez, consommez c’est tout ce que l’on attend de vous. Votre imaginaire, vos rêves et vos aspirations doivent demeurer en friche. Payez les grands chantiers de vos désillusions et regardez les étoiles du règne de la médiocrité. Soyez solidaires avec les guides de l’État. La preuve de leur efficacité s’évalue à hauteur des déficits matériels et éthiques occasionnés. Ce ne sont que des humbles serviteurs. Leur salaire sera proportionnel à votre asservissement, ils seront promus après que vous ayez avalé un maximum de pilules amères.

La culture scientifique et technique dans les discours des femmes et des hommes du pouvoir, n’est que communication institutionnelle au profit des industriels et de l’idéologie dominante. Vous la payez, la soutenez et cela ne vous rapporte aucune action. Comme le pouvoir est audacieux et cynique, il reviendra, soyez sûr, vous demander de faire des efforts pour soutenir la consommation, et bâtir une autre société moderne sur le champ de scories qu’il a provoqué. Il commencera par dépêcher sa Cours des Comptes, puis il fera vibrer les cordes de la solidarité nationale et enfin s’adjugera le droit de faire des prélèvements obligatoires sur vos salaires. La Cours des Comptes n’est pas un organe de prévention. Elle dissèque les dégâts et ses rapports servent souvent d’alibis pour « légitimer » des décisions que le pouvoir n’a pas le courage intellectuel et politique d’assumer. Les responsables des gabegies sont rarement inquiétés. Ils seront nommés ailleurs souvent avec des promotions pour baliser les nouveaux territoires d’investigation des enquêteurs de l’État.

Même si vous ne votez pas vous nous permettez d’exister. Vous allez consommer : de la vache plus chère car éventuellement plus saine, des OGM tant que vous ne serez pas affectés par leurs dégâts, les produits de l’industrie agroalimentaire car vous n’aurez aucun autre choix, des produits cosmétiques et diététiques etc. qui vous promettent vigueur sexuelle et apparente jeunesse, car l’industrie pharmaceutique n’a pas d’argent à gaspiller pour soigner. Désormais il faut passer du temps dans des cabinets d’analystes et consommer des pilules miracles en tout genre. Vous payerez car il faudra réparer les fautes des autres et même leurs crimes. Vous payerez la gloire et la richesse de quelques-uns car ils sont indispensables à vos fantasmes. Vous aurez Internet chez vous et vous grossirez la montagne des déchets informatiques, car ils ne sont pas recyclables et vous devrez régulièrement changer votre équipement afin de mieux vous soumettre à la porosité de l’intox. De toute façon vous êtes des « hommes-sandwichs » vous vous mettez déjà en danger pour porter l’uniforme prescrit pour être conforme au diktat des normes. Couvertes de marques vos personnalités se diluent progressivement. Vous êtes désormais les individus nécessaires à l’idéologie dominante. Vous êtes une somme d’individus et non plus une société. Consommez des antidépresseurs et branchez-vous sur Internet vous vous gaverez et saturerez votre mémoire d’informations, cela vous suffit, la connaissance, le savoir, la culture, c’est trop compliqué, c’est de la perte de temps, vous devez courir après tout ce que nous avons à vous vendre, vous n’avez pas le temps.

Vous ne comprenez pas ce que je raconte, c’est normal, c’est la réussite du conditionnement. Vous êtes programmés pour consommer. Vous n’avez pas besoin de comprendre, encore moins de penser, de réagir ou d’agir. Vous appartenez à une masse que le pouvoir politique et financier répartit en cibles qu’il doit atteindre, dompter, asservir. Votre aliénation est indispensable à la préservation de ses intérêts.

Je demande pardon au public « innocent » auquel je me suis adressé dans ce message, j’ai raté ma cible. En vérité je cause au pouvoir que j’accuse. Je refuse d’être complice de ses décisions, ses choix, ses actions. Je refuse de l’être ne serait ce que par passivité. Ces arrogants agents sont souvent périmés et avariés, mais dangereux pour nos outils de travail et pour notre idéal de société. La sphère du pouvoir a depuis si longtemps embarqué dans une navette hors de la société que ses membres ne savent plus marcher sur notre Terre dont ils ont pourtant empoisonné l’air.

Venez Mesdames et Messieurs membres du Conseil d’Administration de la CSI, des ministères du travail, de la culture, de la recherche etc., inspecteurs du travail, venez voir des salariés programmés et travaillant le jour de leur repos hebdomadaire. Venez éplucher les comptes rendus des séances D.P., CHSCT, CE et vérifiez le respect du code de travail et du dialogue social. Demandez les comptes-rendus des négociations sur les 35h, comme dans la plupart des négociations entre direction et syndicats, il n’y a pas de traces. Que font les syndicats ? Ne vous donnez pas bonne conscience en posant cette question. Il suffit de convaincre un de jouer le jeu et on aboutit à des simulacres de négociations. Les dés sont pipés. Vous le savez. Messieurs et Mesdames de l’État vous accentuez chaque jour ma désespérance.

Vous les nantis du Sénat de l’Assemblée Nationale, du gouvernement, des grandes administrations de l’État, vous Président de la République, tant que vous ne me donnerez pas des preuves de votre innocence, je vous accuse de porter atteinte aux intérêts de la Nation, des citoyens, de la Terre et de l’humanité. J’accuse un pouvoir qui dépêche un inspecteur de travail dans le loft et qui ignore les appels et les signaux d’alerte régulièrement transmis par des travailleurs en prise avec les commis destructeurs. Je lance un défi à la Cour des Comptes pour qu’elle vienne enquêter et diffuser les résultats de ses investigations en désignant, sans langue de bois, les responsabilités, à toutes les échelles, cette gabegie.

Je lance le même défi à la presse écrite et à tous les médias audiovisuels qui méritent aujourd’hui les mêmes critiques que le pouvoir politique tant ils sont en collusion avec lui.

Je lance enfin une invitation à toutes les associations soucieuses du bien public de venir constater l’objet de mon inquiétude et de mon indignation, de ma révolte.


Commentaires laissés sur le blog

De Les bons contes, le jeudi 22 septembre 2005 à 14:20 : …et voilà le résultat de ton appel : la cour des « comtes » est arrivée, elle est sur place, il lui arrive même de se promener en robe...

Pouvons nous croire à la cour des "contes" ?

De Picaso, le jeudi 22 septembre 2005 à 18:37 : Une petite signature pour reconnaître l’auteur du clin d’œil c’est + sympa



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