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A propos de Wikipédia, Michel Serre sur les ondes de France-Info

L’académicien Michel Serres et le journaliste Michel Polacco évoquent l’encyclopédie libre Wikipédia, sur les ondes de France-Info, dans l’émission « Le sens de l’info » du dimanche 25 février 2007.

L’oralité, du direct, est respectée dans toutes les transcriptions disponibles sur ce site. Je remercie par avance tout lecteur qui me signalera les probables imperfections, Taos Aït Si Slimane.

Texte intialement publié sur mon blog "Tinhinane", le mercredi 21 mars 2007 à 20 h 20.

« Le sens de l’info », dimanche 25 février 2007.

Michel Polacco : Michel Serre, bonsoir.

Michel Serre : Bonsoir, Michel.

Michel Polacco : Michel Serre, la semaine dernière nous parlions de l’accouchement sous X. C’est-à-dire la possibilité pour des mères d’abandonner un enfant en cachant définitivement leur identité et vous nous disiez que vous pensiez cette pratique désuète dans notre monde moderne et vous proposiez d’inscrire parmi les droits de l’homme celui de connaitre ses origines. Aujourd’hui, parlons de Wikipédia. Wikipédia est une encyclopédie particulière, en ligne sur Internet, gratuite et multilingues que nous sommes fort nombreux à utiliser sans cesse. Elle a cette particularité d’être écrite et rectifiée par les internautes eux-mêmes. Wikipédia rencontre un succès considérable. Elle figure parmi les cinq marques les plus connues de la toile, merveilleux succès mais qui la dévore, elle n’en sort plus pour stocker et rendre accessible son fond documentaire qui est illimité. Cette encyclopédie virtuelle, Miche Serre, est-ce qu’elle a droit de citer pour vous, pour l’académicien que vous êtes ?

Michel Serre : Je suis un enthousiaste de Wikipédia. Pourquoi ? Parce que ce n’est pas un dictionnaire. Nous, à l’académie nous faisons un dictionnaire tandis que là c’est une encyclopédie. C’est-à-dire une collection de connaissances, pas de mots mais de connaissances. Je suis un enthousiaste de Wikipédia pour plusieurs raisons. La première raison c’est sa gratuité. Je crois que j’ai consacré ma vie à la connaissance d’une certaine manière parce qu’elle est gratuite. Et comme elle est gratuite, elle est productrice. Je prends un exemple. Si vous avez du pain et moi deux euros et si je vous achète du pain parce que j’ai faim, vous allez avoir deux euros et moi du pain et cet équilibre-là qu’on appelle le jeu à somme nulle est le principe même de l’économie, c’est-à-dire l’équilibre. Tandis que si vous savez un théorème ou quelque chose concernant le vivant et que vous me l’enseignez, vous me le donnez mais vous le gardez et par conséquent ce n’est plus un jeu à somme nulle, et par conséquent c’est producteur de connaissances illimitées.

Michel Polacco : C’est gagnant-gagnant.

Michel Serre : C’est gagnant-gagnant, voilà. Et d’une certaine manière l’école enseigne du gagnant-gagnant et l’économie n’enseigne que des jeux à sommes nulles. Et donc, je suis tout à fait favorable au fait qu’il y ait premièrement la gratuité et Wikipédia est gratuit. On ouvre Wikipédia et on a tout ce qu’on veut. Deuxièmement, c’est libre. Alors là, il va y avoir des critiques.

Michel Polacco : Oui, parce que ce n’est pas validé, ce n’est pas homogène, ça peut-être tout et n’importe quoi.

Michel Serre : On a fait des calculs là-dessus. Et les calculs sont vraiment éblouissants parce que s’il y a une encyclopédie qui est une bonne référence, l’encyclopédie Britannica, et on a calculé qu’il y avait 2,93 erreurs par article dans l’encyclopédie Britannica tandis qu’il y avait 3,86 erreurs par article dans Wikipédia. La différence est pratiquement nulle, de 3 à 4 à peu près. Alors, on se dit que la liberté, là, a donné des résultats extraordinairement bons. Et je vais vous raconter une histoire, sur la vérité de Wikipédia. Il y a quelques années, j’ai publié un livre qui s’appelait « Rameau » et à la fin de ce livre il y a un grand chapitre sur Saint-Paul. Un de mes lecteurs Américains m’a raconté l’histoire suivante : lisant ce livre, il a voulu vérifier ce que j’avançais dans ce chapitre, il a trouvé Wikipédia. Je disais, moi, que Saint-Paul avait passé sa jeunesse dans des études à Jérusalem ou sous un certain Gamaliel etc. et dans Wikipédia il y avait marqué que Saint-Paul dans sa jeunesse avait vendu des Ice-crème à la vanille dans le New Jersey. Il a été très étonné.

Michel Polacco : Oui, ça ne fait pas très sérieux.

Michel Serre : Oui mais je vous raconte cette histoire parce que ça lui est arrivé un matin à 10h 30 et il est revenu sur Wikipédia à 12h et cette astuce-là été supprimée.

Michel Polacco : Ce n’était plus des Ice-Crème ?

Michel Serre : Non, non. On était revenu à Gamaliel. Et par conséquent la vérité est rétablie par des correcteurs anonymes et libres. Alors là, c’est une entreprise qui m’enchante. Pourquoi ? Parce que c’est pour une fois une entreprise qui n’est pas gouvernée par des experts. Je vais dire mon opinion sur ce point. J’ai une grande, grande confiance dans les experts, Michel. A qui voulez-vous que je fasse confiance sinon à des experts ? Mais cette confiance envers les experts est limitée parce que les experts qu’ils soient mathématiciens, astronomes ou médecins ne sont que des hommes.

Michel Polacco : Bien sûr. Ils peuvent se tromper.

Michel Serre : Parce qu’ils peuvent se tromper. Et il y a là, dans cette entreprise de liberté, dans cette entreprise de communauté, dans cette entreprise de vérification mutuelle quelque chose qui dans la gratuité et la liberté m’enchante complètement et me donne, si vous voulez, une sorte de confiance dans ce que peut être un groupement humain.

Michel Polacco : Alors, je vais vous amener sur un autre chemin que Wikipédia. Cette connaissance partagée, accessible à tout le monde, sur la toile, mondiale, à laquelle on a accès avec nos petits terminaux portables, nos PDA, nos ordinateurs, nos petits trucs comme ça, à un moment donné on va peut-être l’avoir en nous-mêmes dans une petite puce quelque part, est-ce que ça ne veut pas dire qu’on va vers le savoir absolu de l’être humain ?

Michel Serre : Le savoir absolu n’existe pas mon cher Michel, pour la bonne raison que le savoir dès qu’on est un peu dans le savoir on voit à quel point il évolue à toute vitesse. J’ai dis, dans une autre émission, qu’aujourd’hui les professeurs de sciences n’enseignent que la moitié de ce qu’ils ont eux-mêmes appris. Le savoir est dans une progression exponentielle, comment voulez-vous qu’il soit un jour absolu ? Non.

Michel Polacco : Une petite puce de Wikipédia au coin de mon cerveau, ou quelque part, ou du vôtre ?

Michel Serre : Je vous le souhaite mais il y a une telle grande différence entre le savoir et la connaissance, l’entendement et l’intelligence que la marge de progrès est infinie. Mais revenons si vous voulez aux difficultés de Wikipédia aujourd’hui. Je voudrais ajouter sur la gratuité que Wikipédia n’est pas le seul site qui soit gratuit. Si vous prenez Open Source, par exemple, vous pourrez vous procurez des logiciels gratuitement qui sont du point de vue de leurs performances dix fois supérieurs aux logiciels qu’on utilise d’habitude et qui sont fournis par des ingénieurs qui sont parfaitement bénévoles et d’ailleurs Wikipédia est dirigée aussi par une Française qui s’appelle Florence Nibart-Devouard, qui est parfaitement bénévole, elle aussi. Il n’y a que des bénévoles et cela donne vraiment tort à tous nos prophètes de malheurs. Il y a aujourd’hui une encyclopédie libre, gratuite, à la disposition de tout le monde et qui est le plus souvent vraie.

Michel Polacco : Michel Serre, c’est formidable. Est-ce qu’un petit risque de manipulation ne peut pas exister quand même quelque part ?

Michel Serre : Ah ! il y a des vandales partout. Il y a des vandales partout mais ce que je trouve d’extraordinaire dans l’organisation de Wikipédia c’est qu’elle est auto-organisée pour lutter contre les vandales. D’une certaine manière c’est un miracle d’auto-organisation, autogestion.

Michel Polacco : Chacun d’entre nous donne le visa de censure en consultant Wikipédia d’une certaine manière.

Michel Serre : On a l’impression, si vous voulez, qu’en matière de liberté et de vérité, l’honnêteté l’a emporté sur le vandalisme, ce qui est rare dans notre monde moderne.

Michel Polacco : Michel Serre, Merci, surtout pour cette lueur d’espoir.



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