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Ferdinand POSWICK, Maredsous et la Bible

Transcription, par Taos AÏT SI SLIMANE, de l’émission « La Foi prise au mot », du 11 février 2018 : « Ferdinand POSWICK, Maredsous et la Bible », produite par KTOTv et animée par Régis BURNET.

Éditorial sur le site de l’émission : Cette semaine, La Foi prise au mot vous propose une émission un peu différente des autres puisque c´est la découverte d´une personne que nous vous proposons pendant 52 minutes. Il s´appelle Ferdinand Poswick, et c´est un monsieur bien extraordinaire. Il est né voici quatre-vingts ans, cela fait plus de soixante ans qu´il est moine bénédictin, mais il est aussi un des pionniers de l´informatique dans le monde. À Maredsous, son abbaye en Belgique, il a fondé un des premiers centres d´étude de la Bible par informatique. Et aujourd´hui il a fondé un musée de l´informatique, regarde avec passion, mais aussi avec critique l´invasion du numérique dans notre vie. Alors, retrouvons frère Ferdinand pour évoquer la Bible, l´informatique et l´irruption du numérique.

Ferdinand POSWICK, Maredsous et la Bible

Régis BURNET : Bonsoir et merci nous retrouver pour La Foi prise au mot, votre émission de réflexion.

Cette semaine je vous propose une émission un peu particulière car elle va tourner autour d’une seule personne, quelqu’un d’assez extraordinaire, il s’agit de frère Réginald Ferdinand POSWICH.

Bonjour frère Ferdinand !

Ferdinand POSWICK : Bonjour.

Régis BURNET : Vous êtes quand même quelqu’un d’assez extraordinaire. Vous avez un CV très impressionnant puisque cela fait soixante ans que vous êtes moine bénédictin, à l’abbaye de Maredsous, c’est en Belgique. Cela fait 45 ans que vous êtes diplômé d’IBM, et oui, c’est assez surprenant, donc vous êtes un pionnier de l’informatique ; et vous avez aussi fondé le Centre Informatique et Bible (CIB) ; et vous avez, tout récemment, fondé un musée de l’histoire informatique à Namur, on y reviendra ; et vous regardez avec passion, mais peut-être aussi avec distance, on va le voir, ces nouvelles technologies.

J’ai souhaité vous inviter dans La Foi prise au mot pour qu’on parle justement de ces rapports entre Bible et informatique, à travers votre vie. On va commencer par votre biographie : Vous êtes né quand et qu’est-ce que vous avez fait pendant les premières années de votre vie ?

Ferdinand POSWICK : Je suis né en janvier 1937, donc je suis un vieux, plus de 80 ans, mais j’espère que je garde l’esprit jeune, on le verra. Effectivement, toute ma vie a été liée à la présentation de ce qui est connu comme la Bible de Maredsous, une Bible qui a été traduite par le père Georges PASSELECQ, qui a été un de mes confrères. Il mort en 1999. Le père PASSELECQ avait traduit toute la Bible aux sorties des camps nazis, dans lesquels il a été pendant les quatre ans de la Guerre, et où il avait fréquenté juifs protestants et athées, et il s’est dit il faut absolument rendre la Bible aux catholiques, qui l’avait perdue après Luther. Donc, il a fait une traduction de toute la Bible, Le Nouveau Testament, parue en 1948, toute la Bible en 1950 alors que la Bible de Jérusalem commençait seulement à être publier en fascicules. Elle sera publiée en un volume en 1956. C’est déjà une œuvre pionnière.

Régis BURNET : C’est ça, on est au début du mouvement biblique, d’une certaine façon …

Ferdinand POSWICK : Maredsous a été un des moteurs du mouvement biblique catholique, cela a été reconnu même par les sociétés bibliques protestantes, qui ont dit : « C’est à Maredsous qu’un des mouvements forts, dans la francophonie en tout cas, a été donné », moi, je n’ai fait que suivre, je suis un nain sur des épaules de géants.

La Bible de Maredsous est toujours en distribution. Vous avez en main la dernière édition, que l’on vient de publier en 2014. Une édition qui a été pensée pour les gens qui liraient la Bible aujourd’hui, qui ont plus de 60 ans, d’où les très gros caractères. Une Bible assez simplifiée, qui a repris en introduction de chaque passage les notes, qu’on appelle pastorales, c’est-à-dire la manière de lire ce texte-là. Les notes exégétiques sont en petits caractères à la fin du livre. C’est une édition très souple, disons très agréable à manipuler.

Je suis à peu près sûr que cela va être la dernière édition de la Bible de Maredsous, sous forme imprimée, parce qu’à Maredsous aujourd’hui, on a refermé l’époque du livre …

Régis BURNET : Et oui, puisqu’on est à l’époque de l’informatique, …

Ferdinand POSWICK : Voilà ! Donc, tout ce qui concerne cette période-là, je l’ai mis sous forme de musée maintenant. Musée de l’informatique, c’est mettre un peu en vitrine le passé. C’est l’aspect décevant du musée, une mise en boîte pour conserver.

Régis BURNET : Revenons à Maredsous. Vous avez dit que c’est aussi un des lieux du mouvement biblique, cela a été aussi un des lieux de naissance du mouvement liturgique, avec une très haute figure, Colombin Marmion.

Ferdinand POSWICK : Tout à fait. Colombin Marmion est celui qui a accueilli au Mont César, la première fondation de Maredsous, mais très proche à cette époque-là, Lambert Beauduin et qui l’a formé.

Régis BURNET : Lambert Beauduin, le grand liturgiste du XIX-XXème siècle.

Ferdinand POSWICK : Marmion était vraiment très proche de lui. On date le début du mouvement liturgique de 1909, quand Lambert Beauduin a fait sa communication au congrès de Malines. 1090, c’est aussi la date où Marmion est élu abbé de Maredsous, donc il n’a pas pu continuer au Mont César avec Lambert Beauduin et tout le mouvement liturgique, mais il a été présent à tous les premiers congrès de liturgie, et il l’a appuyé devenant abbé. Maredsous était très partie prenante de ce mouvement liturgique, tout comme le Mont César, comme après l’abbaye Saint-André, dont à peu près tous les moines sont des moines de Maredsous, qui sont devenus missionnaires au Katanga et qui ont formé un autre type de monachisme missionnaire à partir de cette congrégation, qui deviendra la congrégation belge après la Guerre de 14-18, puisqu’ont été fondées par les Allemands de Beuron, qu’après la Guerre 14-18, c’était difficile de rester dans leur sein, on a donc créé une congrégation qui s’appelle Congrégation de l’annonciation, qui était belge au départ et qui aujourd’hui est la plus internationale de toutes, parce que d’une congrégation, je dirais, fourre-tout.

Régis BURNET : On va entendre un texte, une prière du bienheureux Colombin Marmion …

Ferdinand POSWICK : Qui a été béatifié en l’an 2000, par le pape Jean-Paul II.

Régis BURNET : Absolument ! Il est né 1858 et mort en 1923, c’est pour situer Colombin Marmion.

Ouvre-toi par la foi, par l’amour, par l’abandon à moi, et je te remplirai – « De quoi, Seigneur ? » - « De moi-même ». Je me donnerai à toi tout entier, avec le mérite de mes travaux et le prix de ma passion. Je descendrai en toi, comme jadis sur la terre, pour y ruiner l’œuvre du démon ; pour y rendre à mon Père, avec toi, de divins hommages ; je te ferai part des trésors de ma divinité, de la vie éternelle que je tiens de mon Père et qu’il veut que je te communique pour que tu sois semblable à moi ; je te comblerai de ma grâce pour devenir moi-même ta sagesse, ta sanctification, ta voie, ta vérité, ta vie. Tu seras un autre moi-même, objet comme moi et à cause de moi, des complaisances de mon Père. Dilate ton âme, et je la remplirai.

Prière du Bx Colomba MARMION (abbé de Maredsous, 1858-1923)

Régis BURNET : C’était comment Maredsous au moment où vous êtes rentré ?

Ferdinand POSWICK : Maredsous, au moment où je suis entré en 1955, c’était un monastère très ouvert mais très classique aussi. Je dirais, allez à Solesmes aujourd’hui et vous retrouver Maredsous, peut-être même plus à Fontgombault, je ne sais pas. Il y avait tous ses mouvements qui étaient déjà lancés. Il y avait quand même tout un esprit du côté de la liturgie. Très vite, dès 1957, à Maredsous on a transformé l’église pour tester, avec la permission de Rome, la célébration face aux fidèles par exemple, avec des épisodes tout à fait extraordinaires, le jour où on a descendu les cierges pour les mettre à côté de l’autel au lieu qu’ils soient sur l’autel, comme c’était avant, eh bien le lendemain il y a eu un appel de Rome pour dire : « Mais, vous vous changez la liturgie … » Donc, il y a tout un combat liturgique qui s’est fait, qu’on a vécu tout au long de ces années, pour moi de formation, formation que j’ai faite en partie d’ailleurs ici, en France, puisque j’ai fait à peu près toute ma théologie chez les dominicains au Saulchoir, qui se trouvait près de Corbeil à ce moment-là, un très bel apport. Puis, après, j’ai fait ma licence en théologie au Collège bénédictin de saint-Anselme, à Rome. Tout cela, en gardant à Maredsous, le statut de frère, j’y tiens beaucoup. Je suis un moine très anticlérical, parce que je pense que Saint-Benoît n’était certainement pas prêtre, et quand on lit bien sa règle, chaque fois qu’il s’agit de prêtre, il est très précis et pointilleux, pour leur dire : « Attention, ce n’est pas parce que vous êtes prête que vous vous devez manquer d’humilité »

Donc, au moment où moi je suis entré, il était clair que cette division entre des moines de chœur, qui avaient simplement le privilège d’avoir fait des études gréco-latines et des frères convers, qui étaient des quasi-domestiques, qui ne pouvaient pas participer à la prière commune, ils ne pouvaient dire que des « Je vous salue Marie … » et des « Notre Père… », c’était quelque chose de scandaleux. Donc, socialement on était déjà gêné. Il y a toute une série de mes confrères de cette époque-là qui ont dit : « Il ne suffit pas d’intégrer des frères convers et faire une seule communauté, il faut aussi que des gens qui ont fait des études gréco-latine disent : non, la vie monastique ce n’est pas qu’ils aient quelques prêtres dans la communauté pour célébrer, comme dans une communauté chrétienne normale, là c’est normal il y a un rôle sacerdotale qu’il faut exercer, mais pas 60 prêtres sur 100 moines, enfin c’est tout à fait contraire même à l’esprit du sacerdoce ! »

Régis BURNET : Donc, vous êtes tout sauf un frère convers, puisque vous allez faire des études, et puis tout d’un coup vous vous passionnez pour l’informatique, comment cela vous est venu ?

Ferdinand POSWICK : Je me passionne pour la Bible, et mon patron, c’est le père PASSELECQ, qui a traduit la Bible de Maredsous. Au moment où on va s’engager dans ce chemin d’informatique, il y a des gros bouleversements sociologiques à Maredsous, on est à la veille de l’élection d’un abbé, qui s’appelle Olivier Du Roy, qui va être un peu un révolutionnaire dans la manière de voir la vie monastique, et il y en a qui ne sont pas d’accord avec lui, j’en fais partie. Donc, on part fonder un petit monastère à la frontière française près de Mons, et là il faut bien vivre d’un travail quelconque, il faut gagner sa vie, et le père PASSELECQ propose de créer une table analytique de la Bible. En analysant le projet, qu’il me confie, nous décidons de faire cette table analytique, qui va devenir la Table pastorale de la Bible

Régis BURNET : C’est ça …

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Ferdinand POSWICK : … et pour la réaliser, grâce à des amis juifs du père PASSELECQ, nous entrons en informatique. On entre en informatique comme on entre en religion, c’est un autre langage. La vie monastique est un langage, c’est une expression de la vie chrétienne, et l’informatique, c’est ce que je vais découvrir pendant quarante-cinquante ans, c’est vraiment entrer dans une autre bulle sémantique. Quand on veut dire, je veux parler le langage des sourds-muets, je dois entrer dans une culture qui est totalement différente dans ces expressions. C’est pour cela que j’ai beaucoup aimé par exemple l’art inuit, que j’ai collectionné, parce que c’est des gens qui écrivent avec la pierre, ils n’ont pas de tradition littéraire. Nous sommes tellement habitués dans la tradition biblique à être lié à des textes et des mots, etc., que je suis content aujourd’hui de pouvoir dire quelque chose sur cette Foi qui est prise au mots (au pluriel) ! Je la prends et je la capte pour la traduire dans une autre civilisation, une autre culture, etc., et ça, c’est l’exercice de la Table pastorale.

Régis BURNET : … pour expliquer cette Table pastorale, en fait c’est presque une Concordance ?…

Ferdinand POSWICK : C’est une Concordance, on prend tous les mots de la Bible et on les met avec une petite phrase qui montre que le contexte immédiat, mais on va plus loin là-dedans, parce qu’on n’a pas voulu seulement relever les mots – parce que là on se lie à une seule traduction - mais aussi les synonymes et les idées, …

Régis BURNET : Par exemple, je vois hospitalité : premier item, premier chapitre, Dieu accueille ; ensuite donner l’hospitalité, protéger l’autre, laver les pieds, etc., et il y a les références bibliques.

Ferdinand POSWICK : … Voilà …

Régis BURNET : Pourquoi vous avez besoin de l’informatique pour faire ça ? Parce qu’avant on faisait comment ?

Ferdinand POSWICK : On a commencé le travail de manière classique, c’est-à-dire en faisant des petites fiches bibliographiques. Quand on a eu deux-cent-cinquante-mille fiches dans des fichiers, c’est très impressionnant, c’est meuble …

Régis BURNET : … des pièces entières, …

Ferdinand POSWICK : Oui, … qu’est-ce qu’on fait en ce moment-là dans la filière classique ? On va se mettre à trier tout ça, pour les mettre dans l’ordre du dictionnaire qu’on veut faire, puis on va commencer à taper à la machine, pour envoyer chez un imprimeur, à faire des fautes parce que c’est plein de références bibliques, des chiffres très difficile à corriger en correction d’épreuves, etc. et là, on s’est dit : « Cela va nous prendre dix ans ! » Et, grâce aux conseils de ces amis dont j’ai parlés, on a été introduit à l’informatique, on a fait nos cours chez IBM, et on s’est dit : Oui, il y a moyen d’avoir une méthode informatique, notre première idée était de gérer le prépresse, c’est-à-dire introduire les données, faire toutes les corrections, parce que les corrections d’épreuves sont reportées avant la photocomposition, et puis photocomposer les films, les pages. Les pages que vous voyez là, sont sorties directement d’une composition programmée.

Régis BURNET : C’est ce que l’on va voir dans un extrait d’un film, que vous avez fait à la Maison de la Bible, où vous expliquez cela. On vous écoute nous expliquer cela et surtout nous montrer quelques machines.

Extrait du film « La Maison des écritures » Maredsous – 22 février 2011

Nous intervenons dans l’histoire de l’informatique, c’est à partir de mille neuf cent septante - septante et un, pour faire la « Table pastorale de la Bible ». A ce moment-là, deux moines de Maredsous, le frère Éric de Borchgrave et le frère Ferdinand POSWICK, votre serviteur, sont autorisés à aller prendre des cours chez IBM-Belgium.

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Il n’y avait pas du tout d’écoles d’informatique à cette époque-là, on apprenait chez le constructeur, principalement à Diegem, près de Bruxelles. C’est là qu’on prend ses diplômes - comme celui qui est là au mur - d’informaticien analyste – programmeur, rassembleur, Cobol et tous ces drôles de langages.

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Au moment où nous commençons, c’est sur les gros ordinateurs de la Caisse d’épargne, où ils étaient en train d’installer les premiers IBM 360, de très gros ordinateurs mais qui n’ont pas de vraies imprimantes. Ils ont des imprimantes à chaînes, qui n’ont que des lettres capitales et des chiffres. Par ailleurs il n’y a pas d’écran, on doit tout imprimer ; et le dialogue avec l’ordinateur, pour entrer des données, se fait avec des cartes perforées, chaque série de trous représente une lettre et ses lettres sont transformées en signaux électroniques, ce qu’on appelle des bits, un interrupteur ouvert ou fermé. Bit à 1, a son interrupteur ouvert, un bit à 0 a son interrupteur fermé. C’est aussi simple que ça. Et, on aligne des bits et des bytes de manière correcte pour représenter les caractères.

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La première machine que nous avons eue, c’est cette machine à perforer. On en a eu plusieurs, celle-ci est une des premières que l’on a eues. Et à partir de ce moment-là, on commence à programmer.

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Il y a dans ce meuble toute une série de programmes, qui ont été réalisés, les mêmes ici sont pleins. Ce sont ces programmes faits, écrits d’abord, puis qui mis sur des cartes perforées pour nourrir la mémoire de l’ordinateur. Et, une fois que s’est transformé en écriture numérique, bits et bytes, la mémoire se met sur des bandes magnétiques rondes, de ce type-là. On peut voir ce genre de bandes, par exemple ici, on a les titres de la Bible TOB sur une petite bande de ce genre. Mais toutes les grandes bandes, on verra ici un lecteur de des rouleurs de bandes pour les micro-ordinateurs.

Sinon, toutes les données vont être enregistrées pendant des années, sur ces grandes bandes magnétiques.

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Régis BURNET : Voilà ! Je pense que les plus jeunes de nos téléspectateurs sont surpris, parce qu’ils ont dans leur poche un GSM, un téléphone portable, qui est mille fois plus performant que ce que vous avez eu là.

Ferdinand POSWICK : Absolument ! Quand on regarde en arrière, et dans le musée que l’on a créé à Namur, …

Régis BURNET : Le computer museum de Namur NAM-IP

Ferdinand POSWICK : … voilà. Dans ce musée-là, une des choses que l’on a, c’est la saisie par exemple de toute la Bible TOB en cartes perforées. Cela fait un pile plus haute qu’un homme de caisses remplies de cartes perforées. Cela représente cent-mille cartes perforées, 100 kg de cartes perforées. Et cette saisie de toute la Bible TOB va parcourir son chemin depuis 50 ans, en passant par tous les médias : les gros ordinateurs, mainframe au début avec les cartes perforées, puis cela va être transformé pour aller dans notre mini-ordinateur qu’on a acquis à Maredsous, à partir de 1979.

Régis BURNET : On reviendra là-dessus.

Ferdinand POSWICK : … cela va publier la Concordance de la TOB. Après la Concordance, mais c’est le même circuit ...

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Régis BURNET : Là, vous m’avez emmené la Concordance de la Bible de Jérusalem, …

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Ferdinand POSWICK : … qui est vraiment la première Concordance française d’une Bible complète. C’est la Concordance stricte, tous les mots, avec tous les passages où ils se trouvent, …

Régis BURNET : Je vais essayer de faire quelque chose, qui est peut-être un peu compliquée, pour vous montrer …

Ferdinand POSWICK : … là ce sont tous les mots avec tous les passages où on peut trouver ce mot. Ça, c’est vraiment technique.

Régis BURNET : Et ça, cela n’existait pas avant.

Ferdinand POSWICK : Cela n’existait pas dans le domaine latin. Il faut savoir que dans le domaine latin, donc français, italien, espagnol, portugais, tout ce Sud de l’Europe, a été majoritairement catholique, donc on n’avait pas beaucoup de soucis de faire des outils pour que les gens accèdent mieux à la Bible, tandis que dans le Nord de l’Europe, les pays anglo-saxons, germaniques et nordiques, et bien il y a eu des savants qui se sont dit : « tiens pour aider les gens à pénétrer la Bible, il faut des outils de travail, du genre Concordance » Donc, la plupart des Concordances anciennes ont été faites soit sur le latin, parce que le latin de la vulgate c’était vraiment le texte des catholiques, soit sur des textes de traduction dans les langues qui ne sont pas latines. Donc, c’est vraiment une première, et plus encore, la Concordance de la TOB

Régis BURNET : Je montre aussi la traduction œcuménique de la Bible : TOB.

Ferdinand POSWICK : Et là, c’est une concordance analytique où non seulement on a tous les mots de la Bible avec l’endroit où l’on peut les trouver mais aussi à côté une indication du mot hébreu, arménien ou grec qui est derrière la traduction. Alors, ça, c’est passionnant parce qu’avec les index inverses on peut vraiment travailler comme si on avait l’hébreu en main. Vous pouvez d’ailleurs aller cela sur le site, tous ces outils-là se trouvent actuellement dans le site, …

Régis BURNET : Et ça marche, je l’ai essayé, cela marche très bien.

Ferdinand POSWICK : Cela marche impeccablement, vous l’avez essayé. On peut à partir du mot hébreu, par exemple lechem, de Bethléem, la maison du pain, vous tapez lechem dans l’index hébreu et vous avez tous les passages en hébreu qui utilise ce mot…

Régis BURNET : Ce qui est intéressant, c’est que c’est en français, donc vous pouvez quand même comprendre même si vous ne parlez pas hébreu, mais cela n’est pas dépendant de la traduction, donc quelquefois pain peut être traduit par boulangerie ou des choses comme ça, mais on garde le mot …

Ferdinand POSWICK : J’ai fait l’exercice avant de venir ici, pour lechem, si je prends le mot hébreu propos comme guide, comme départ, je vois qu’il y en a plus que si je prends le mot français. Pourquoi ? Parce qu’une fois la TOB a traduit lechem par repas au lieu de pain, ce qui est d’ailleurs tout à fait intéressant parce que je me bats aussi pour avoir un « Notre Père… » dé-judéo-christianisé et « notre pain quotidien », cela ne veut rien dire, « c’est notre nourriture », « la nourriture essentielle », c’est cela que « Notre Père… » veut dire. Donc, la Foi …

Régis BURNET : Prise au mot smiley sourire

Ferdinand POSWICK : … en travaillant sur les mots, on peut avoir une intelligence beaucoup plus forte de ce que la révélation veut nous dire.

Régis BURNET : Justement, insensiblement on est en train de partir vers de la théologie, qu’est-ce que cela change dans notre vision du texte ce que vous faites avec ces Concordances ? Quel rapport aux textes nous avons désormais ?

Ferdinand POSWICK : Je pense que le texte, justement, devient secondaire. On m’a reproché ma collaboration avec André Chouraqui pour cette grande édition : « L’Univers de la Bible », qui est la plus belle édition de la Bible qu’on ait faite dans les temps récents, et qui reste encore là la seule Bible qui a commentaire simultané, juif, chrétiens et musulman. Nous avons collaboré à cela, toutes les parties chrétiennes ont été faites dans notre centre, y compris le dixième volume, qui est un « Dictionnaire des Religions du Livre ». On m’a reproché de prendre ce nom-là, parce qu’on dit qu’effectivement le christianisme n’est pas une religion du Livre, contrairement à l’Islam, qui est très lié, matériellement, à un Livre. Alors là, j’ai des épisodes extraordinaires à raconter parce qu’on travaillait beaucoup avec l’arabe aussi. Nous ne sommes pas une religion du Livre et je crois que de saisir les mots de la Bible, dans leur littéralité, leur force, et de les triturer, nous montre qu’effectivement ce n’est pas une religion du mot, c’est une religion de la parole. Et cela est très, très important dans notre temps actuel parce que justement on est en train de passer du code alphabétique, auquel nous sommes liés depuis que quinze-cent ans avant Jésus-Christ, c’est à Babylone qu’on a inventé ce code, pour coder notre voix, et aujourd’hui on passe au code numérique, donc c’est un changement du code, il faut que la parole passe d’un code à l’autre …

Régis BURNET : En étant inchangée, elle.

Ferdinand POSWICK : … en étant inchangée, mais elle, elle est insaisissable, c’est comme l’Esprit. C’est là d’ailleurs qu’est la limite dans les analyses de l’intelligence artificielle aujourd’hui. Là où ça cale, c’est précisément la liberté de la parole, donc la liberté de la créativité de l’esprit humain, etc., c’est là qu’est là le Salut, c’est dans la Parole, ce n’est pas dans tout ce qui va être matérialisé. Je crois que c’est très important pour un chrétien de donner ce message-là à la nouvelle culture qui est en train de se développer. Et dans cette direction-là aussi tout est planétaire. Dans cette grande collaboration avec André Chouraqui, il y a aussi des tas d’épisodes …

Régis BURNET : Qui est un spécialiste juif.

Ferdinand POSWICK : … oui, c’est lui qui a traduit la Bible à sa manière en essayant de donner une image sémitique en français du texte, etc. Avec lui par exemple, on s’est rendu compte qu’effectivement on ne pouvait pas interpréter la Bible de manière correcte en dehors des communautés qui l’ont produite et des communautés qui la vivent aujourd’hui, d’où cette idée de créer cette collection Fils d’Abraham, dont j’ai apporté un volume ici, on a publié 35 volumes. Il y a d’ailleurs un très beau poster, qui est un arbre de toutes les communautés qui sont issues d’Abraham, dont l’Islam, le Judaïsme, le Christianisme, avec à chaque fois les fondateurs et les fleurs au-dessus. Il y a 132 fleurs, qui sont en gros les communautés qui existent aujourd’hui dans le monde. Il n’y a pas d’interprétation réelle de la Parole, si on ne tient pas compte de toutes les manières dont cette Parole a été reçue. Je crois que cela est fondamental dans un monde « planétisé ». Je dis planétisé plutôt que mondialisé, parce que planétisé est le terme qu’utilisait déjà Teilhard de Chardin dans les années 49-50. Je trouve que c’est encore mieux planétisé, cela dit bien ce que cela veut dire. C’est une Parole qui englobe tout … Alors-là, il faut vraiment que tous les chrétiens - je crois que l’Église catholique à beaucoup à dire de ce côté-là - arrivent à faire passer cette nouvelle géopolitique de la Foi. C’est une géopolitique et les catholiques ont un très gros atout là-dessus, c’est qu’ils sont universels par fondation, ils sont partout sans totalitarisme ; un évêque en Afrique ou en Asie est l’égal du pape en fait. Il y a une unité mais tout est donné dans une Église et une communauté …

Régis BURNET : Le pape actuel insiste beaucoup sur cette question de subsidiarité et de complémentarité des niveaux.

Ferdinand POSWICK : Absolument ! Des petites choses dont on a pris conscience à mesure du développement de notre travail.

Régis BURNET : Et surtout, on se rend compte qu’un mot a une trajectoire dans la Bible, peut être compris de manière différente selon les livres. C’est merveilleux de se promener dans une Concordance, c’est tout à fait étonnant.

Ferdinand POSWICK : La Bible est une bibliothèque, cela veut dire qu’elle a été écrite sur presque mille années, sur des bases de deux récits déjà antérieurs écrits. Donc, je dis, il faut aussi faire la part des choses. Lire la Bible littéralement, comme certains fondamentalistes le font …

Régis BURNET : … c’est une catastrophe…

Ferdinand POSWICK : Cela ne passe pas, c’est impossible, ce n’est pas ça l’Esprit. Donc, je dis plus que jamais il faut lire la Bible selon l’Esprit et non pas la lettre, parce que ce qui est en train de mourir c’est la lettre. Je reviens à mon idée, c’est qu’on passe du code, c’était vraiment un code, alphabétique, qui nous a tout donné, le Livre, la science, la technologie et il nous a donné l’informatique, finalement le Livre. Mais aujourd’hui avec l’informatique tout d’un coup on change de code, et quand on change de code, s’il se passe exactement la même chose qui s’est passée pour le code alphabétique avec le code numérique. Essayez d’imaginer 2500 3500 ans de civilisation qui a fini par envahir toute la terre, et bien si maintenant on passe à un autre code, qu’est-ce que ça donne comme perspective ? On est ouvert sur les autres planètes, on est ouvert sur la structuration d’un corps du Christ, qui pour moi a commencé il y a deux- mille ans, et ce corps est en train de se développer. Et là, moi, je conseille à tout le monde aujourd’hui de relire Teilhard de Chardin, qui a là-dessus des visions anticipatrices, pour moi, absolument fabuleuses. Je voudrais bien que Teilhard de Chardin, dans l’esprit de l’Église, remplace Thomas d’Aquin aujourd’hui.

Régis BURNET : Je vous propose qu’on vous entende dans un deuxième extrait de ce documentaire, où vous allez montrer d’autres objets, et vous allez expliquer un peu la suite. C’est toujours le documentaire vous aviez fait la Maison de la Bible.

Deuxième extrait du film « La Maison des écritures » - Maredsous – 22 février 2011

Une fois qu’on à l’outil informatique bien en main, l’équipe va s’élargir à des informaticiens, des linguistes et biblistes. Et, dès 1979 on va voir ce qu’on appelle un mini-ordinateur, puis un gros ordinateur. Un mini-ordinateur, ici IBM série Swan à Maredsous, avec ses écrans, ici Tektronix, les premiers écrans graphiques, qui vont permettre de programmer des caractères hébreux, grecs, syriaques sur écran, de même avec une imprimante, qui va permettre d’imprimer tout cela sur place, mais pas encore de manière assez rapide, ce qui fait que pendant encore des années on va devoir avoir recours, pour tous ces très gros volumes de la Bible aux gros ordinateurs de la Caisse d’épargne à Bruxelles. Donc, ça, c’est une seconde phase après les cartes perforées.

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Régis BURNET : Voilà, vous me racontiez toutes les anecdotes… Vous avez continué, puisque après vous avez fait ce très beau livre, la Bible pastorale

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Ferdinand POSWICK : C’est ça, à Maredsous, on sait bien que les éditions bibliques maintenant ont été étudiées très techniquement par les sociétés bibliques, notamment Monsieur (manque le nom, incompris), qui était le grand conseiller. Pratiquement, les langues s’usent ou se transforment à peu près tous les 30 ans, donc une traduction n’est plus valable, il faut la revoir entièrement trente ans après, a fortiori les notes et les introductions. Il y a des évolutions de l’esprit, des évolutions de la recherche, c’est pour cela, comme pour vous dans les universités, on traille …

Régis BURNET : On travaille, on est là pour ça …

Ferdinand POSWICK : … il y a des découvertes, Qumran a révolutionné notre manière de voir la relation entre l’Ancien et le Nouveau Testament, etc. Donc, il faut rénover, d’où le projet de faire une nouvelle édition de la Bible de Maredsous, le fond, la traduction, reste le même, avec quelques petites retouches, mais toute la notation a été … Il y a notamment quelque chose qui n’existe nulle part ailleurs dans les bibles françaises, c’est toutes les péricopes liturgiques dans le Judaïsme, le Protestantisme et le Catholicisme, c’est parfois très intéressant.

Régis BURNET : C’est très utile, extrêmement utile. Et puis, le Dictionnaire encyclopédique de la bible, c’est une série de notices pour comprendre…

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Ferdinand POSWICK : … c’est tout à fait technique pour comprendre, je dirais c’est un instrument pour des chercheurs, c’est l’état de la science sur tel ou tel mot, sur telle ou telle réalité, qu’est-ce que Babylone ? Je vais voir à Babylone et je vais savoir tout ce qu’on dit aujourd’hui sur Babylone, avec une bibliographie abondante, qui a été remise à jour en 2011. Et tout cela est accessible dans ce fameux site, que j’ai déjà cité : http://www.knowhowsphere.net. On peut chercher sur tous les mots. Le programme qui fait la recherche n’est pas n’importe quel programme, c’est un moteur de recherche conçu et réalisé chez nous, par ma collègue Yolande Juste, qui est je crois un très beau programme de recherche, pas du tout à la Google où on ne sait pas ce que l’on reçoit et sur quelle base cela vous est donné. Ici, on sait exactement qu’on a la totalité des mots d’un corpus, si c’est le Dictionnaire encyclopédique, tous les mots de ce corpus, quels qu’ils soient, peuvent être recherchés.

Régis BURNET : Et tout cela est gratuit ?

Ferdinand POSWICK : Pour le moment, tout cela est gratuit. Je ne peux pas promettre que cela le sera toujours, parce que justement nous transmettons tout cela, tout ce que nous avions réalisé à Maredsous, a un fond que nous avons créé à la Fondation Roi Baudoin en Belgique, qui équivaut à la fondation de France. Ce fond a reçu tout : tout ce qu’on avait conservé comme anciennes machines, tous nos fichiers, 3 millions cinq-cents fichiers électroniques conservés, qui sont encore accessibles, je peux encore aller chercher des fichiers des premiers enregistrements sur les cartes perforées, ainsi que la documentation, etc. Les droits qui sont liés à tout cela sont dans cette fondation, qui a confié l’ensemble de ce patrimoine, ainsi que les autres collections que l’on a rassemblées, au musée Numerical Artefacts Museum, informatique pionnière à Namur. Un musée qu’il faut absolument venir voir, il n’y a aucun équivalent à 400 km à la ronde !

Régis BURNET : Dans le monde francophone il n’y a pas de musée d’informatique ?

Ferdinand POSWICK : Non, il y a un très beau dépôt à Grenoble, ACONIT (Association pour un conservatoire de l’informatique et de la télématique), ils viennent de faire une grande exposition à l’Université de Grenoble, avec des matériels qui viennent de cette réserve, qui est très, très belle aussi, qui a rassemblé beaucoup de choses, mais ça se cherche encore en France. Nous sommes en relation avec le Cnam, ici à Paris. Eux, ils voudraient bien qu’il y ait un musée français de l’informatique, en attendant il faut venir en à Namur !

Régis BURNET : Ce qui est intéressant, là aussi on va repartir vers de la théologie, c’est que vous êtes pionnier et finalement la Parole vous l’annoncez à travers un musée de l’informatique, ça c’est merveilleux parce que les petits jeunes avec leurs consoles, etc., vont voir ça parce que parce qu’ils aiment l’histoire de l’informatique, et en fait tout cela est fait pour la Bible.

Ferdinand POSWICK : Et bien, je dirais que cela n’est pas fait pour la Bible, parce que c’est une collectivité laïque, mais l’aspect laïque vous l’aurez compris me tient à cœur. Je pense qu’on ne peut plus être clérical dans le monde tel qu’il est aujourd’hui. On doit être à égalité avec tout monsieur tout le monde…

Régis BURNET : Il n’empêche que dire que le monde catholique, et plus largement le monde chrétien, a été pionnier dans le domaine de l’informatique, c’est quand même une vérité qui n’est pas cléricale.

Ferdinand POSWICK : Tout à fait, il faut aussi reconnaître ce qu’on a fait, et moi je suis vraiment enchanté que ça atterrisse dans un musée de l’informatique, où la seule application qui est montrée, depuis les cartes perforées jusqu’aux smartphones, il y a une continuité, est une application qui est autour de la Parole de Dieu et du Texte. De montrer justement où se situe la cassure numérique, de dire il y a derrière cela une religion, qui est une Parole, qui ne doit être confondue avec aucun des artefacts à travers lesquels la Parole se transmet, qu’elle ait été transmise par l’imprimerie, le texte et la littérature jusqu’à aujourd’hui, c’est tant mieux, c’est toujours la même Parole. Demain, elle va être transmise avec des médias totalement différents. Imaginez la Bible traduite entièrement en langage des signes des sourds-muets qu’est-ce que cela va donner ? Quand nous avons invité Eugene Nida à une de nos conférences internationales, qui a eu lieu à Aix-en-Provence, sa conférence inaugurale, qu’on avait discutée avant, c’était de dire : « aujourd’hui on a tous les outils pour ne plus traduire la Bible en texte mais la traduire en images » On a les outils sémantiques qui permettraient de vraiment faire une vraie traduction de la Bible en images. On a des péplums sur Moïse et autres, qui sont parfois un peu comiques, mais il y a moyen peut-être de faire un travail qui n’a été fait. J’ai commencé à travailler là-dessus mais c’est un énorme travail, d’imaginer la Bible en images, c’est-à-dire comment est-ce que cette Parole-là peut être vue …

Régis BURNET : En gros, c’est de se dire la Bible ce n’est pas ça, c’est plus un livre.

Ferdinand POSWICK : C’est fini ! Moi, je suis bibliophile et je dis à tous mes collègues bibliophiles : « Le livre c’est fini ! » Les livres vont devenir de plus en plus riches, parce qu’ils sont seulement du passé, mais on ne va plus créer de livres, sauf du beau lire. Le livre va devenir un objet, avec des belles réalisations, souvent de l’image dedans. Les plus beaux livres qui vont encore être publiés, ce sont de beaux livres.

Régis BURNET : On est d’accord…

Ferdinand POSWICK : Mais le livre utile, c’est fini pour moi. C’est triste mais c’est comme ça. Mais la Bible n’est pas finie. La Parole de Dieu va continuer à se répandre dans le monde à travers, j’espère justement, tout ce réseau informatique. Comment ? Parce que là de nouveau, c’est un monde qui a tendance aujourd’hui à devenir une religion, et c’est peut-être le principal danger …

Régis BURNET : Vous voulez dire l’informatique ?

Ferdinand POSWICK : Oui, le numérique. La planète numérisée a tendance à devenir une religion, une religion très stricte, d’autant plus strictes qu’elle est contrôlée au bit près, c’est-à-dire qu’on est surveillé de partout, on est dans la situation du Big Brother, de l’œil qui vous surveille de partout, c’était vraiment effrayant. On est dedans et les gens ne s’en rendent pas compte, chaque fois qu’ils utilisent leur téléphone ils sont fichés. J’ai un ami qui a une start-up, il a inventé quelque chose de merveilleux, tous les grands magasins se le disputent, c’est un petit objet qui permet de suivre tous les clients dans le magasin, sans que les clients ne s’en rende compte …

Régis BURNET : C’est merveilleux …

Ferdinand POSWICK : C’est merveilleux, en même temps totalement effrayant. Donc, il faut que la Parole résiste. Elle doit résister tout en se moulant dedans, elle doit informer, au sens aristotélicien, elle doit donner une forme voulue, qui celle de l’Esprit de Dieu, qu’elle est l’homme à l’image de Dieu qui peut utiliser un nouveau langage, qu’il a inventé lui-même, il n’y a pas de mal, nous avons tous inventés un langage depuis Babylone etc., il y a eu autour de la Méditerranée différentes écritures, toutes dérivaient du sémitique de l’Est devenu du grec, de l’étrusque, du latin, etc. Et je crois qu’aujourd’hui, cela devient de l’électronique, du numérique et il faut que l’on parle ce langage-là.

Je raconte toujours une histoire, quand j’avais été me reposer aux États-Unis, dans les années 1978-79, je lisais la revue des Rolling Stones, en n’y comprenant rien du tout jusqu’au jour où j’ai vu - dans deux numéros se suivant - ils avaient inséré un très bel article sur le Suaire de Turin. Je me suis dit : si à ces gars-là, qui sont de cette mouvance Rolling Stones, musique rock et tout cela, on leur donne des choses aussi sérieuses - ils étaient très bien faits ces articles – c’est moi qui suis décalé. Il y a un langage que je ne comprends pas. Quand je suis rentré, je me suis dit : je dois prendre quelque chose de ces leçons-là, et France Gall, qui vient de décéder, donnait justement un concert au Zénith, je me suis obligé à aller à ce concert, en me disant : il faut que j’apprenne ce langage-là, parce que la Bible doit pouvoir passer à un moment donné à travers cela. Je pense par exemple que le langage des rappeurs est un langage très adapté à la Bible, je n’ai pas encore vu de beaux rappes bibliques, mais je pense que c’est une voie qu’il faudrait suivre. Moi, j’étais à ce concert de France Gall, j’ai dû sortir après une demi-heure à cause de la sono …

Régis BURNET : Le moine n’est pas fait pour aller dans les concerts tous les jours…

Ferdinand POSWICK : Donc c’était une surprise, de me dire il y a un autre langage-là, et quand je vois ces grands festivals, avec des 10,000 et 20,000 personnes qui qui peuvent passer presque toute une nuit presque à écouter et à danser, je me dis : attention, qu’est-ce que nous faisons ? Où sont nos grandes messes ?

Régis BURENET : Je vous propose qu’on vous retrouve une troisième fois dans un extrait de votre de votre documentaire, cette fois-ci vous montrez les capacités de stockage, c’est assez étonnant, parce que vous allez montrer, on va le voir des disques durs, et ensuite vous parlez de la clef USB, on terminera sur des questions justement l’avenir.

Troisième extrait du film « La Maison des écritures » - Maredsous – 22 février 2011

Aujourd’hui nous gérons 500 milliards de caractère et cela se fait en moins d’une nuit, les évolutions sont extraordinaires. Du côté des mémoires dures, ce sont ce que l’on appelle des disques durs, le disque est vraiment dur, ce sont des platines, et on était très fier parce qu’on pouvait mettre un mégabyte dessus, c’est-à-dire un million de caractères. Ces disques allaient dans des batteries de dix plateaux de ce type-là, ils avaient des têtes de lecture. Une bulle de ce genre avait dix plateaux, c’est-à-dire dix mégabytes. Quand on sait que la Bible a sept millions de caractères, et bien on remplissait pratiquement une de ces bulles avec la Bible. Il en fallait au moins deux ou trois dès qu’on voulait travailler, parce qu’il fallait copier, par exemple pour un tri, il en fallait trois : le fichier d’origine sur une bulle, le fichier de tri sur une autre et le fichier de destination, avant de mettre sur les bandes, sur une troisième. Donc, fallait vraiment beaucoup d’espace.

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Pour montrer de nouveau l’évolution en trente ans, on passe de ça à la clé USB, dont les plus costaudes aujourd’hui peuvent supporter jusqu’à 60 milliards de caractères. Et, aujourd’hui dans un volume qui n’est pas beaucoup plus grand qu’un Livre de poche, on a ce que l’on appelle un térabyte, soit mille milliards de caractères, et ceci est tout à fait nécessaire parce que les images en pixels prennent beaucoup, beaucoup de caractères dans même les mémoires d’ordinateurs, ce qui aurait été impossible avec des disques, comme ceux que j’ai montrés, de stocker les images à cette époque-là, mais c’était déjà merveilleux de pouvoir stocker sept millions de caractères qu’était la Bible.

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Régis BURNET : Le documentaire à quelques années, on le voit parce que maintenant un térabyte, ce n’est rien du tout. Justement, cela nous pose une question, puisqu’on voit qu’on est de plus en plus vers la miniaturisation, vers des choses qui s’incorporent, j’ai envie de dire, s’intègrent de plus en plus au corps humain, de manière de plus en plus fluide ; on dit souvent que le téléphone portable est presque le prolongement de votre corps, vous, vous regardez cela avec quel regard ? Est -ce que ça vous inquiète ? On ne peut pas vous accuser d’être technophobe, comment vous voyez les choses ?

Ferdinand POSWICK : Je les voies comme si j’avais des lunettes ou pas de lunettes. Quand je fais une conférence, je dis aux gens qui ont des lunettes dans la salle : « Enlevez vos lunettes, est-ce que vous êtes plus ou moins intelligents avec les lunettes ? » Des prothèses on en a …

Régis BURNET : Il ne faut pas être techno-phobique …

Ferdinand POSWICK : … voilà, elles aident. Tant c’est une prothèse, que c’est vraiment une aide et que ce n’est pas moi qui me dissous dans la prothèse, que je garde mon humanité, il n’y a aucune crainte à avoir. Le problème est justement quelle stratégie ? Et nous ne savons absolument pas ce qu’il y a dans la tête des dirigeants de Google, Amazone, …

Régis BURNET : Si, on le sait, gagner beaucoup d’argent…

Ferdinand POSWICK : … voilà, … Je peux gagner beaucoup d’argent en emprisonnant les gens dans un système, c’est d’ailleurs ce qu’avait admirablement prévu un de vos hommes politiques, qui s’appelle Monsieur Thierry Breton, je crois qu’il reprend d’ailleurs du service, il était à la tête d’ATOS, qui a repris Bull, etc., et il a été ministre des finances pendant un temps. Thierry Breton a écrit un petit roman, intitulé « Vatican III », c’est la lutte entre les États-Unis et l’URSS, avant la chute du mur de Berlin, et ils la font à travers des ordinateurs archi-puissants et aussi une force culturelle, du côté des États-Unis, c’est le catholicisme et de l’autre côté, c’est l’Islam … C’est du roman, mais le but de ces deux puissances est de capturer dans leurs filets, de toutes les manières possibles, à tous les niveaux, depuis les petits pois jusqu’aux élections démocratiques, un maximum d’esprit sur la planète, parce qu’il n’y a plus de frontières, ni géographiques ni … La planète est devenue un peu un petit village, et le but de ces gens-là, est de prendre en mains, d’avoir des empires sur les esprits. On vous vend des petits pois comme on vous vend un président, comme on vous vend ceci, cela, et ça, etc., à travers des réseaux de captation des esprits. Et c’est là qu’il faut pouvoir se défendre, en disant : « Non, moi je ne suis pas un esprit à capter, je suis un esprit de Dieu » c’est-à-dire l’esprit du créateur. Une de mes hypothèses pour donner un avenir à cette humanité, qui souvent pense que l’on va vers un mur aveugle, est de dire que l’on est dans une troisième phase d’humanisation, on a eu l’Homo faber, l’homme qui a maîtrisé physiquement le monde, on a eu l’Homo sapiens, qui est arrivé intellectuellement à dominer ce monde, et je pense qu’on entre dans l’ère de ce que j’appelle l’Homo creativus, ou créationniste, c’est-à-dire l’homme créateur. C’est ce que nous raconte le récit de la Genèse, Dieu a créé l’homme pour que l’homme cultive la terre, pour qu’il soit un co-créateur. Je pense que ça devient une réalité forte aujourd’hui, on parle d’écologie, etc. Nous avons les moyens, et je ne crois pas comme Trump qu’il n’y a pas de réchauffement climatique, je crois qu’il y en a un mais je crois que les humains ont les moyens de se mettre d’accord sur des processus. Ils ont les outils pour contrer, ou pour orienter autrement certains avenirs de la planète. Et là, les outils informatiques, électroniques, etc., sont des outils archi-puissants, qui dépassent de loin les bulldozers et tout ce qu’on a pu imaginer antérieurement, et qui sont encore très lié à la matière. Ici, on est dans un domaine où on domine intellectuellement le monde, donc on va pouvoir intelligemment orienter la permaculture. C’est une réflexion sur la manière simple et intelligente de cultiver mais qui demande beaucoup d’intelligence.

Régis BURNET : Vous avez dit qu’il faut rester un esprit de Dieu, garder son humanité, quel serait le conseil que vous donneriez aux gens à la foi aux grands-parents – c’est un peu des clichés- qui sont un peu technophobes et qui se disent « Oh là-là ce monde de l’informatique je ne le maîtrise pas très bien et je ne l’aime pas », et au contraire ceux qui sont, comme on les appelle des geeks, des fous d’informatique ?

Ferdinand POSWICK : Les jeunes …

Régis BURNET : Les jeunes et les moins jeunes, comme vous le savez il y a des geeks de tous âges. Qu’est-ce que vous leur donneriez comme conseils, aux uns et aux autres ?

Ferdinand POSWICK : Simplement de toujours prendre de la distance, à la fois de ne rien refuser mais savoir prendre de la distance, savoir dire : j’éteins mon téléphone, effectivement, à six heures du soir, c’est fini jusqu’au lendemain matin. On a déjà dit cela pour la télévision. Il y a des gens qui allument leur télévision toute la journée, je crois que ça, c’est une erreur, on n’est pas fait pour ça. On est pour faire toutes sortes d’autres choses. Alors que cela soit une prothèse, une prolongation quand j’en ai besoin, quand cela exprime un vrai besoin et une utilité, alors aussi en se tournant vers le prochain, et là de nouveau on entre dans le cœur du message chrétien, la charité c’est la première vertu …

Régis BURNET : J’allais dire, le prochain je peux le rencontrer via de l’informatique, Facebook, …

Ferdinand POSWICK : La communication n’est pas de la relation. Il y a une série de spécifiques humains, je me bats pour ça, on n’a pas encore assez défini le spécifique humain. Par exemple, la mémoire, ce n’est pas le souvenir. Le souvenir c’est l’intégration personnelle d’une série de mémoires. Donc, quand je vais avoir besoin de la bonne mémoire, où est-ce que je vais la chercher ? On parlait justement de la communication, on peut avoir une communication 5 sur 5 que les pilotes d’avion doivent avoir, à cause des risques et tout ça, mais communication ne veut pas dire relation, je ne peux pas dire que la personne qui est en face, je l’ai reconnue et je suis prêt à lui sourira, à l’accueillir, etc. Donc, pour moi, ça, c’est un test fondamental, si je ne peux plus rencontrer face à face mon prochain, et bien c’est que la machine m’a dévoré. Par contre, les parents et grands-parents, je dis attention ne soyez pas hostiles, accompagnez, ayez le courage de faire ce que moi j’ai fait avec France Gall, sautez dans la machine même si vous n’y comprenez rien, faites-vous expliquer par le jeune, ce qu’il peut trouver, etc. Donc, il faut accompagner absolument, il y a une pédagogie. Les écoles, il y a un livre terrible de Monsieur Laurent Alexandre, qui a déjà écrit « La Mort de la mort » [1], qui vient d’écrire « La guerre des intelligences » [2]où il dit que notre école c’est fini complétement, ça n’a plus de sens. Et moi, je répète cela aussi, le cursus de toutes nos écoles a été fixé par le cursus romain, par Charlemagne et Napoléon l’a codifié, et on vit toujours avec cette école-là. Aujourd’hui, cette école-là, elle est finie ! C’est fini !

Régis BURNET : Je vois que vous avez encore plein de combats

Ferdinand POSWICK : J’ai beaucoup de combats parce que dans un monastère comme Maredsous, qui vieillit, je pense qu’on devrait mettre à un jour notre vieillissement commune une qualité, c’est-à-dire la manière dont un Chrétien veut finir sa vie, et donner un exemple de fraternité dans le vieillissement, comment est-ce que cela se vit, et qu’est-ce qu’on peut donner comme parole chrétienne qui est une parole de résurrection, alors que je suis encore en vie et que je sais que je vais mourir.

Régis BURNET : Merci beaucoup, frère Ferdinand. C’est très beau ce que vous venez dire. Je remontre la Bible de Maredsous, qu’on peut acheter, même si, comme vous nous l’avez dit, dans quelques années il y en aura plus, mais il faut les acheter pendant qu’il y en encore.

Je recommande la visite de ce très beau musée de de Namur, la Belgique, c’est à 1h30 de Paris, c’est à côté.

Merci infiniment de nous avoir fait partager votre passion et nous avoir expliqué cette belle histoire.

Vous pouvez retrouver cette émission sur www.ktotv.com, vous pouvez la regarder autant de fois que vous voulez, et c’est gratuit ! comme le site www.knowhowsphere.net/

Merci beaucoup frère Ferdinand, Merci de nous avoir suivis

notes bas page

[1La Mort de la mort : comment la technomédecine va bouleverser l’humanité, Édition Jean-Claude Lattès, 2011, 425 p

[2La Guerre des intelligences : intelligence artificielle versus intelligence humaine, Paris, Édition JC Lattès, 2017, 250 p.

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