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Horloge de sable / Laurent Terzieff, baisser de rideau

Texte intégral de l’émission Horloge de sable sur Espace 2 de la RSR Suisse en date du 12 juillet 2010, consacrée à Laurent Terzieff après l’annonce de son décès. Une transcription de Taos Aït Si Slimane.

Un grand merci aux lecteurs qui me signaleront la moindre imperfection de forme (coquilles, orthographe, remplacement des points d’interrogations entre parenthèses ou crochets qui indiquent que je ne suis pas sûre du mot ou que je n’ai même pas pu le saisir phonétiquement) afin que ces traces des dits, écoutées très attentivement et mises à disposition gracieusement, soient les plus « correctes » possibles. Vous pouvez soit utiliser l’espace des commentaires soit m’écrire à : tinhinane[@]gmail[.]com

Présentation sur le site de l’émission : Frère de tous les acteurs, selon Fabrice Luchini, Laurent Terzieff est mort à Paris le 2 juillet 2010 à 75 ans.

En près de soixante de carrière, il a servi au plus haut degré les grands textes du théâtre contemporain et a marqué de sa singularité le cinéma français.

« Dans ma jeunesse, le théâtre me semblait ce qu’il y avait de plus représentatif de l’histoire des hommes. Je croyais beaucoup au théâtre-texte et j’y crois encore ». Cette entrée en matière passe pour un viatique auquel Terzieff est resté fidèle durant près de soixante ans bien qu’il refusât de se laisser contraindre par une méthode.

Celui dont Jean Dutourd disait qu’il était un phénomène de pureté, aura surtout incarné, au plus fort sens du terme, un corps-instrument, d’ailleurs athlétique à ses débuts, qui s’est de plus en plus amaigri mais toujours doué de la même force. On peut voir cet amaigrissement comme un allégement progressif ou y deviner l’exigence disciplinée d’un comédien qui ne transigeait pas sur son art. Son dernier rôle, l’archer Philoctète, exilé sur une île par Ulysse à la suite d’une morsure de serpent qui le fait hurler, fut poignant. Créée au Théâtre de l’Odéon en 2009 dans la mise en scène de Christian Schiaretti, cette pièce de Sophocle a vu Terzieff face au néant, le corps rhumatisant, le geste parfois outré, la diction impeccable, intemporel, en somme.

Ce même feu l’avait saisi dès l’âge de quinze ans quand il a assisté à Sonate des spectres de Strindberg en 1950. Deux ans plus tard, il commençait sans formation sa carrière au Théâtre de Babylone sous la conduite de Jean-Marie Serreau dans Tous contre tous d’Adamov. Fils d’un sculpteur et d’une artiste peintre et céramiste, né à Toulouse le 27 juin 1935, Laurent Terzieff a vécu dès l’âge de dix-sept ans sa « vocation ». Et puisqu’il s’agit de mettre en scène la voix des grands textes, mettons qu’il aura été au service de la poésie, dramatique ou écrite, un diseur exceptionnel.

De Rilke qu’il affectionnait, il avait décelé combien le poète de Rarogne avait su intérioriser le monde et exprimer son intériorité. Équilibre rare dont on se demande s’il n’était pas le propre de sa démarche personnelle.

Sa carrière cinématographique, sans être négligeable, lui a toujours parue secondaire. « Il y a une incompatibilité entre cinéma et théâtre en terme d’engagement de temps ». Ce constat restait lucide et dès lors il a refusé la brillante carrière sur grand écran qui l’attendait, avec ses rôles taillés sur mesure, ses cachets mirobolants et les dérapages de la vie privée dont les grands tirages eussent été friands.

Grâce à trois moments privilégiés conservés dans notre mémoire radiophonique, on suivra Terzieff dans la réflexion sur son art, entre ses refus et ses choix, lui qui n’envisageait la réussite que comme l’accomplissement de ce qu’« on a envie de faire : arriver à créer un champ d’activité dans lequel les contingences vous excitent sans arrêt. »

- Le noyau mystérieux du comédien. Entretien avec Laurent Terzieff par Jacques Bofford [larges extraits] (En questions, RSR I, 23.11.1975)

- Médiation entre soi et le monde. Entretien avec Laurent Terzieff sur son spectacle poétique consacré à Rilke au Centre culturel neuchâtelois par André Nusslé (Journal de midi, RSR I, 03.05.1979)

- Le choix poétique. Entretien avec Laurent Terzieff sur son spectacle poétique Florilège au Forum-Meyrin par Jean-Marie Félix [larges extraits] (Dare-Dare, Espace 2, 07.10.2005)

Bonjour à tous. La mort ne prend jamais de vacances et le 2 juillet dernier, elle s’est souvenue des difficultés respiratoires de Laurent Terzieff, ce comédien au visage émacié, à la silhouette fine et osseuse, cet acteur qui a su en près de 60 ans de carrière s’imposer comme un très grand artiste.

C’est donc son parcours, ses choix, son exigence, ses pièces et ses films que nous allons retracer dans cette Horloge de sable. Merci de nous y rejoindre, Jean-Daniel Mottet et Christian Ciocca pour vous y accueillir, nous sommes ensemble au cœur du théâtre et de la poésie, jusqu’à 15h.

« Laurent Terzieff : Ce que j’aime dans le théâtre contemporain, c’est de tendre un miroir au public qui réfléchisse des choses que l’on ne peut pas dire autrement que par le théâtre et qui ne soient pas référentielles, qui ne soient pas référentielles par rapport à des choses que l’on a déjà vues. Je sais bien qu’on peut très bien interroger la modernité de notre époque avec les classiques, mais moi je préfère l’interroger avec des auteurs neufs. »

Contemporain, Laurent Tazieff l’a revendiqué dès le début de ce qu’il faut bien appeler une vocation. C’est grâce à sa sœur qu’il découvrit Sonate des spectres de Strindberg, montée par Roger Blin, en 1950. Cette révélation n’a pas mis longtemps à se concrétiser. C’est à l’âge de 17 ans que Terzieff, fils de sculpteur, son père, et d’une artiste peintre, sa mère, tous deux immigrés russes, oui, c’est à l’âge de 17 ans qu’il s’est jeté avec bravoure sur scène. En 1953, il joue au Théâtre de Babylone, Tous contre tous d’Arthur Adamov, un auteur qui ne le quittera plus, même en poésie. Et, en 1958, la silhouette féline et séduisante de Terzieff est repérée par Marcel Carné, qui lui a offert dans Les tricheurs, un rôle à sa mesure, un rôle un brin diabolique. Claude Autant-Lara, en 1961, puis Henri-Georges Clouzot, en 1968, dans La prisonnière, lancent la carrière cinématographique de cet acteur fougueux, le préféré des Français après Belmondo et Delon, encore que le parcours plus exigeant, plus dramatique de Terzieff l’ait détourné d’une carrière de strass et de paillettes, de rôles taillés sur mesure et de scandales d’une vie privée dont raffolent les grands tirages. Au contraire, les qualificatifs pour lui rendre hommage, après son décès le 2 juillet à Paris, sont impressionnants, trop peut-être, mais il en va ainsi de tout grand artiste qui n’a pas transigé, de tout grand comédien, qui est allé jusqu’au bout de cette aventure collective, qui se nomme le théâtre.

Grâce à trois de ses interlocuteurs, dans notre mémoire radiophonique : Jacques Bofford, André Nusslé et Jean-Marie Félix, de 1975 à 2005, nous allons faire mieux connaissance d’un homme qui avouait ne pas s’intéresser lui-même et ne vivait que pour agir sur scène, empoigner, incarner les grands textes, un acteur que ses paires ont reconnu, au soir de sa mort, comme leur grand frère.

Et c’est sur ses choix et ses refus que Jacques Bofford, le 23 novembre 1975, dans En question ouvrait son dialogue avec Laurent Terzieff sur les ondes du premier programme.

En questions, RSR I, 23 novembre 1975, larges extraits de l’entretien avec Laurent Terzieff par Jacques Bofford.

Jacques Bofford : Marilyne Monroe aurait voulu travailler avec vous –vous l’avez écrit Laurent Terzieff – et vous avez refusé un rôle dans le film de Louis Malle Viva Maria, avec Brigitte Bardot et Jeanne Monroe. On dit souvent que vous êtes très intransigeant et Jean Dutourd a écrit un jour : « Laurent Tazieff est un phénomène de pureté ». Êtes-vous ce phénomène ?

Laurent Terzieff : Je ne sais, je ne me suis jamais regardé comme étant un phénomène.

Jacques Bofford : Mais ce phénomène de pureté ?

Laurent Terzieff : Non, vous savez, je n’aime pas tellement ce terme de pureté parce que cela ne veut dire, au fond on fait ce que l’on a envie de faire, c’est tout. C’est peut-être ça la pureté, je ne sais pas.

Jacques Bofford : Pourquoi aviez-vous refusé par exemple de tourner dans le film de Louis Malle, Viva Maria ?

Laurent Terzieff : Mais tout simplement parce que d’abord je n’étais pas libre, je montais une pièce au Théâtre de Lutèce et je jouais aussi dedans, donc je n’étais pas disponible pour tourner, et je ne crois pas que le scénario m’aurait passionné de toute façon, mais les gens n’avaient pas compris à l’époque que je ne laisse pas tomber cette pièce, que j’étais en train de monter. Je m’étais engagé, j’avais des responsabilités avec des camarades, il n’était pas question que je laisse tomber, c’est tout. Mais alors, ce qui m’a beaucoup surpris effectivement, c’est que pour les gens au fond c’était presque anormal, alors que pour moi c’était plutôt normal de rester avec les responsabilités que j’avais prises à l’époque.

Jacques Bofford : Quels sont vos critères de choix, Laurent Terzieff ?

Laurent Terzieff : Aucun. Je n’ai aucun choix. Je n’ai aucun critère de choix. Je suis contre les critères parce que les critères d’abord c’est aliénant. Pour un artiste, c’est fermé un critère. On ferait une petite liste de ce qu’on aime et ce qu’on n’aime pas puis on s’y référait toute sa vie et puis finalement on n’aurait aucune aventure, aucune joie, aucune rencontre, aucun surgissement nouveau et absolu des choses. Je crois qu’il ne faut pas avoir de critères, du tout, mais absolument pas.

Jacques Bofford : Le théâtre a-t-il toujours eu pour vous plus d’importance que le cinéma ? On pourrait le penser.

Laurent Terzieff : C’est-à-dire que j’ai énormément tourné, là évidemment il y a une espèce de légende, là aussi, parce qu’on ne comprend pas que l’on ne fasse pas du cinéma quand on en a l’occasion. Pour moi, je les mets absolument sur le même plan. Il se trouve que je suis davantage concerné par le théâtre, parce que peut-être que c’est le théâtre qui a été l’élément détonateur pour faire ce métier, parce qu’à l’époque où je me suis décidé, j’étais très, très jeune, le théâtre me semblait ce qu’il avait de plus représentatif de l’histoire des hommes à ce moment là. Je croyais beaucoup au théâtre texte, j’y crois encore, et je crois qu’il y a dans le théâtre, j’entends dans le théâtre moderne surtout, évidemment on peut toujours interroger les classiques à la lumière de notre sensibilité actuelle, c’est aussi une démarche, mais enfin moi j’ai toujours été beaucoup plus porté au théâtre moderne parce qu’il y a peut-être des vérités souterraines de notre époque, ce que l’on ne voit pas parce qu’on est noyé par le bruit, l’opacité, le marasme de la vie quotidienne. Si vous voulez, le chiffre poétique de l’histoire que nous vivons, c’est le théâtre, et pour moi cela a toujours été ça. Il se trouve qu’évidemment le phénomène de jouer la comédie, je le retrouve avec peut-être autant de plaisir et de bonheur quand je tourne un film, ça, c’est vrai mais j’ai une plus grande liberté au théâtre parce qu’au théâtre je choisis ce que je joue, et j’aime beaucoup mettre en scène à l’occasion.

Jacques Bofford : Et, ne vous méfiez-vous pas du cinéma, Laurent Terzieff, dans la mesure où le cinéma c’est quand même le spectaculaire ?

Laurent Terzieff : Vous savez, il y a deux formes de cinéma : il y a la carrière, comme on dit, entre guillemets, que l’on fait au cinéma, alors ça, c’est une chose pour laquelle je ne me sens pas tellement doué, je manque peut-être de ressources, de tonus pour ça. Ce n’est pas du tout aussi un critère de valeur, quand je dis ça, pas du tout. Il y a des gens que j’estime énormément, des grands acteurs qui font des carrières de cinéma, je ne crache pas dessus du tout. Mais ce n’était pas tellement mon goût parce que, du moins en Europe, je ne sais pas comment cela se passe sur d’autres continents, mais pour faire une carrière il faut se vendre comme une savonnette, il faut vendre une espèce d’image de marque, il faut faire attention à tout ce qu’on fait, il faut… Au fond, on n’est pas tellement aventurier, en tout cas en France, et ça demande une disponibilité, de deux mois en deux mois, et le théâtre demande à ce qu’on s’engage beaucoup plus, longtemps en avance. Il y a une espèce d’incompatibilité. J’ai essayé, pendant toute une époque, de pallier à cette antinomie, à cette contradiction, j’y ai laissé pas mal de santé, et j’ai un peu renoncé depuis. Et maintenant, quand je fais du cinéma, c’est quand ça se trouve et surtout quand ça me plaît, en dehors de tous facteurs de commercialité ou de choses comme ça.

Jacques Bofford : Que signifie le mot réussite pour vous, Laurent Terzieff ?

Laurent Terzieff : Faire ce que l’on a envie de faire, je crois, c’est tout.

Jacques Bofford : Et vous faites ce que vous avez envie de faire ?

Laurent Terzieff : C’est-à-dire arriver, si vous voulez, à créer un champ d’activités dans lequel l’ambiance objective, objectivable, je ne sais pas, en tout cas les contingences vous excitent sans arrêt et qu’on réagit directement à ce phénomène d’excitation, c’est-à-dire que l’on ne soit pas tout le temps en état de rétention par rapport à ce que l’on voudrait faire et qu’on ne peut pas faire, arriver à trouver un climat. Et ça, on le fait soi-même dans le métier, on est un petit peu responsable par ce que l’on fait, par ce que l’on choisi. Par une espèce d’imbrication, d’enchaînement des choses, on arrive à créer une espèce de mosaïque du temps qui vous environne. C’est un peu comme sa maison quoi. On monte un auteur, on en monte un autre, finalement on se retrouve avec une famille d’auteurs, avec une famille de théâtre, de gens de théâtre ou d’amis, une espèce de gamme de possibilités. Et alors, pour moi, la réussite c’est d’arriver à être exciter par tout ce monde qu’on a créé et puis à répondre à cette excitation.

Magazine Carrefour, de la Télévision suisse romande, interview de Laurent Terzieff par le journaliste Pierre Verdan, 2’31’’, le 06 avril 1966.

Pierre Verdan : Laurent Terzieff, on vous a catalogué comme étant un acteur « Nouvelle vague », or voici que vous tournez maintenant en compagnie de Fernandel. Quelle impression est-ce que cela vous fait ?

Laurent Terzieff : Une impression très, très agréable parce que Fernandel est un grand acteur et c’est toujours agréable de jouer avec de grands acteurs. Et puis de la Patellière est un metteur en scène aussi très, très intelligent, très efficace, avec qui il est vraiment très, très agréable de travailler.

Pierre Verdan : Pour vous, est-ce qu’il y a une certaine concurrence qui s’établit entre le cinéma genre « Nouvelle vague » et le cinéma, disons traditionnel ?

Laurent Terzieff : Non, en fait il n’y a pas de concurrence puisque maintenant le cinéma dit d’Art et essai a son circuit à lui, il est bien fermé, il marche bien, il a son propre rendement, et le cinéma commercial n’a absolument pas envie de marcher sur ses plates-bandes, donc je crois qu’à l’heure actuelle la situation est en train de se résorber très favorablement pour les deux tendances.

Pierre Verdan : Si bien que dorénavant on va voir Laurent Terzieff dans quel circuit ?

Laurent Terzieff : Je ne sais pas encore. Vous savez, cela fait un bout de temps que je n’ai pas tourné parce qu’il est très difficile de maintenir deux activités, enfin l’activité surtout d’animateur et de metteur en scène de théâtre et d’acteur est assez incompatible avec la disponibilité totale qu’impose le cinéma pour l’acteur. Le cinéma doit être une chose entièrement impérative qui vous mobilise à chaque instant de votre vie. Et le théâtre au contraire a des exigences, quand une pièce marche eh bien il faut la jouer sans ça le théâtre fait faillite, il faut la jouer un bout de temps, c’est le cas en ce moment.

Pierre Verdan : Laurent Terzieff, quels sont vos projet ?

Laurent Terzieff : Eh bien, cet été, je dois faire un certain nombre de films, je dois faire Solehad, le film de Jacqueline Audry tiré de la pièce de sa sœur, qui est une très belle chose, puis après un film de Costa-Gavras. Vous savez, c’est un jeune metteur en scène qui a eu son premier film cette année avec Compartiment tueur. Après je dois rejoindre Barrault pour la reprise de Tête d’or à l’Odéon.

Pierre Verdan : Merci Laurent Terzieff. Bon voyage puisque décidément tout va très vite pour vous. Et prenez votre avion, bonne chance, à bientôt.

Laurent Terzieff : Merci bien, au revoir.

Oui, des remerciements souriants, c’était sur le tournage du Voyage du père avec Fernandel, dans le pays de Gex, le film de Denys de la Patellière, et Laurent Erzieff avait accordé là un bref instant à Pierre Verdan, pour le magazine Carrefour, de la Télévision suisse romande, le 6 avril 1966. On le retrouve chez Bofford, en 1975, la quarantaine triomphante.

« Le noyau mystérieux du comédien », larges extraits de l’entretien avec Laurent Terzieff par Jacques Bofford dans l’émission En questions, RSR I, 23 novembre 1975.

« Jacques Bofford : J’ai entendu quelquefois, « Laurent Terzieff, c’est l’anti-vedette », qu’en pensez-vous ?

Laurent Terzieff : Vous savez, je sais bien que tout est double, tout est son contraire mais je ne suis pas tellement « anti-vedette ». Je ne suis pas du tout contre le fait que des gens me connaissent et même à la rigueur établissent une espèce de contrat de confiance entre eux et moi. Ça, je ne suis pas du tout contre. Évidemment, tout ce qui est vedette, qui se vend comme une savonnette, ça évidemment je suis assez contre. Je suis assez contre d’ailleurs pour une autre raison, c’est qu’on perd peut-être ce qui vous a fait peut-être choisir ce métier, c’est-à-dire cette espèce de doute et d’inquiétude sur les choses, parce qu’être vedette cela suppose nager dans un monde de certitude. Pour une vedette, faire un flope, comme on dit, c’est une catastrophe. Ce n’est jamais très agréable pour moi non plus, mais très souvent on apprend beaucoup plus en faisant des flopes qu’en réussissant.

Jacques Bofford : Vous avez débuté avec Belmondo, Alain Delon, Laurent Terzieff, si vous l’aviez voulu, après notamment le succès des Tricheurs, auriez-vous pu faire la carrière qu’ils ont faite ?

Laurent Terzieff : Je ne sais pas. Vous savez, faire des hypothèques sur un avenir comme ça que l’on n’a pas choisis, ça cela me paraît un peu difficile à faire.

Jacques Bofford : Mais de toute façon vous n’aviez pas envie de faire une carrière semblable à celle justement que Delon ou Belmondo ont choisie de faire ?

Laurent Terzieff : Ah, je ne me sentais pas tellement capable, non.

Jacques Bofford : Pour des raisons très précises.

Laurent Terzieff : Je crois oui. Pas très précises mais enfin qui étaient à l’intérieur de moi sûrement.

Jacques Bofford : Vous aviez peur d’être prisonnier notamment ?

Laurent Terzieff : Oui, un petit peu oui. Oui, prisonnier d’un système.

Jacques Bofford : Et on est vite prisonnier d’un système dans ce métier ?

Laurent Terzieff : Vous savez, c’est très difficile de faire des choses intéressantes au cinéma. Imaginez une seconde que vous êtes acteur et prenez la liste des films qui se font, par exemple en France, eh bien quels sont les films dans lesquels vous auriez aimé être vraiment ? Il n’y en a pas beaucoup. Pour faire une carrière au cinéma, cela suppose qu’il faut faire cinq navets puis un bon film qui rattrape les cinq navets, mais les cinq navets il faut se les appuyer, ce n’est pas drôle.

Jacques Bofford : Avez-vous l’impression de faire le même métier que des gens justement comme Belmondo et Delon dont nous parlions il y a un instant ?

Laurent Terzieff : Non, pas tellement. Je n’ai pas tellement l’impression de faire le même métier.

Jacques Bofford : En quoi diffèrent-t-ils ?

Laurent Terzieff : Eux ne font pas de théâtre. Je vous ai dit, j’aime beaucoup le cinéma, le cinéma m’a beaucoup apporté en tant qu’acteur et j’adore tourner autant que jouer la comédie quand les conditions sont bonnes, quand c’est intéressant. Cela dit, je ne pourrais pas vivre éloigné du plateau très longtemps, ça impossible. J’ai besoin du contact du public, j’ai besoin de mettre en scène, j’ai besoin du plateau aussi, vraiment. Voilà.

« Archive sonore / Voix de femme : Chaque jour, chaque soir, dans chaque ville, le public ratifiant l’opinion unanime de la presse, va en foule applaudir Les tricheurs. Voix d’homme : Enfin, le film Les tricheurs obtient devant un jury président par Monsieur André Mauroy de l’Académie française, le Grand prix du cinéma français pour le meilleur film de l’année. »

Jacques Bofford : À vos début, Laurent Terzieff, comment aviez-vous été amené à jouer dans Les tricheurs de Carné ?

Laurent Terzieff : Oh, très simplement. Carné m’avez remarqué dans une émission à la télévision, je crois, il avait recensé dans une espèce (manque un mot) de l’époque tous les personnages qui pouvaient se prêter à son film, puis il m’a fait passer un bout d’essai. C’était comme ça, très simple.

Jacques Bofford : Le succès des Tricheurs, vous a-t-il servi à quelque chose ?

Laurent Terzieff : Ah, beaucoup. D’abord, j’ai fait des tas de films après, dont certains étaient intéressants, pas tous, mais enfin certains. Oui, cela m’a donné beaucoup d’aisance dans ce métier, forcément, beaucoup plus de possibilités. Ça a élargi le champ des possibilités, oui.

Jacques Bofford : Je parlais de Brigitte Bardot tout à l’heure, vous avez fini par tourner un film avec elle, Laurent Terzieff. Que représente ce film aujourd’hui ?

Laurent Terzieff : Je n’aurais pas dû d’ailleurs, c’est un très mauvais film, très représentatif du star-système, tel qu’il se présente en ce moment. Elle était très amie d’un scénariste, que j’aime bien d’ailleurs, qui avait fait un film qui avait lancé Mireille Darc. Il se trouve que ce scénario il lui avait proposé en premier puisqu’il était très ami avec elle. Peut-être qu’elle s’est dit après tout c’est idiot et lui a dit : fait-moi un scénario pour moi. Peut-être qu’il a été moins heureux dans sa veine d’inspiration parce que la commande, c’est toujours la commande… Et puis tout ça, cela s’est fait comme ça. Puis on a trouvé un metteur en scène, puis on est venu me demander à moi. Au fond, à la base de tout ça, il n’y avait pas vraiment une intention artistique très, très évidente.

Jacques Bofford : Pourquoi avez-vous accepté de tourner alors ?

Laurent Terzieff : Comme ça, parce qu’on m’avait trop dit que je refusais de choses. Puis, je faisais confiance quand même à Bourguignon, qui était le metteur en scène de ça. Je faisais confiance en lui demandant tout de même de lire un scénario, évidemment j’ai eu droit à l’ironie de tout le monde, parce que : comment ? Brigitte Bardot accepte sans rien lire… Voilà, c’est une erreur.

Jacques Bofford : Est-il vrai, à propos de Brigitte Bardot, qu’Ionesco vous a dit un jour, Laurent Terzieff, « tu as joué avec Brigitte Bardot, dis-moi quelle est bête » ?

Laurent Terzieff : Oui, c’est exact. Oui, oui, c’est tout Ionesco, ça.

Jacques Bofford : Alors, qu’avez-vous répondu ?

Laurent Terzieff : Elle n’est pas bête du tout. C’est une fille qui a une intelligence instinctive des choses, un jugement, non un jugement ce n’est pas tellement le mot mais un instinct des choses, des êtres, une espèce d’intelligence du cœur quelquefois aussi.

Sur la plage abandonnée
Coquillages et crustacés
Qui l’eût cru déplorent la perte de l’été
Qui depuis s’en est allé
On a rangé les vacances
Dans des valises en carton
Et c’est triste quand on pense à la saison
Du soleil et des chansons
 
Pourtant je sais bien l’année prochaine
Tout refleurira nous reviendrons
Mais en attendant je suis en peine
De quitter la mer et ma maison
[…]
 
Elle ne fût peut-être pas une grande comédienne, mais comme elle éclatait à l’écran, Brigitte Bardot ! ici dans une des chansons célèbres, qu’elle a su chanter. Un autre comédien, un tout grand comédien, celui que nous honorons aujourd’hui, c’est bien sûr Laurent Terzieff, toujours chez Jacques Bofford, en 1975.
 
Jacques Bofford : Savez-vous très exactement pourquoi vous êtes comédien, Laurent Terzieff ?
 
Laurent Terzieff : Non, ça, je ne sais pas du tout. Je crois que tous les comédiens portent une espèce de noyau mystérieux comme ça en eux, on ne sait pas pourquoi ils font ce métier, je ne crois pas. On peut évidemment donner des tas d’explications à la chose. Moi, je sais que personnellement, j’étais, à l’âge où l’on se décide pour faire ce métier, quelqu’un d’assez introverti, peut-être qu’il y a eu cette espèce de besoin de vaincre l’introversion. Évidemment, en général, déjà le fait de choisir un métier on le choisi toujours aux antipodes de son milieu et de ses tendances. Pas tellement le milieu pour moi, puisque mon père est sculpteur, ma mère est peintre, mais quand le théâtre est assez loin des arts plastiques et surtout assez loin de mon état psychique de l’époque. J’ai remarqué que très souvent, les gens qui avaient choisi de faire ce métier le faisaient par une espèce de bravoure, quelquefois en contradiction avec ce qu’ils étaient. Il faut toujours se méfier des gens dont on dit : ah, lui, quel acteur ça ferait parce que c’est un boute-en-train, qui raconte des histoires ! En général, cela fait de très mauvais acteurs. Au contraire, autour de moi je vois les gens que j’aime beaucoup, par exemple comme Lonsdale, que je connais très bien, puisqu’on a travaillé dans la troupe à l’époque au Lutèce, au début surtout, il a crée Zoo Story, avec moi, il est absolument inhibé sur le plan de la timidité, il avait besoin de ça pour sortir de lui, il a peut-être choisi le théâtre pour ça.
 
Jacques Bofford : À quel âge avez-vous décidé que vous serez comédien, Laurent Terzieff ?
 
Laurent Terzieff : Entre 15 et 16 ans, quelque chose comme ça.
 
Jacques Bofford : Vous avez fait de la sculpture aussi ?
 
Laurent Terzieff : Un petit peu oui.
 
Jacques Bofford : Parce que votre père était sculpteur ?
 
Laurent Terzieff : Oui, c’est uniquement pour ça, par mimétisme, mais j’ai tué le père. Après, j’ai tué le père et je suis allé vers le théâtre.
 
Jacques Bofford : N’avez-vous pas eu envie d’écriture aussi à une certaine époque ?
 
Laurent Terzieff : Oui, aussi, oui.
 
Jacques Bofford : Et vous avez écrit ?
 
Laurent Terzieff : Oui, oui oui, mais des choses infâmes, que je n’ai montrées à personne.
 
Jacques Bofford : Votre père était Russe. Le climat russe a-t-il eu une certaine influence sur vous, Laurent Terzieff ?
 
Laurent Terzieff : Il en a une maintenant plutôt, parce que je l’avais tout à fait repoussé à l’époque.
 
Jacques Bofford : Par réaction ?
 
Laurent Terzieff : Par réaction aussi. Je n’aimais pas tellement les amis de mon père, je n’aimais pas cette espèce de climat infantile dans lequel baignent les Russes immigrés en France, ça me semble un petit peu exaspérant par moment.
 
Jacques Bofford : Et maintenant ?
 
Laurent Terzieff : Maintenant, oui j’ai une grande nostalgie pour tout ce qui touche aux Russes.
 
Jacques Bofford : Vous avez eu donc très jeune la possibilité de choisir votre vie, Laurent Terzieff, est-ce une chance selon vous ?
 
Laurent Terzieff : Oh, oui ! C’est une très grande chance, oui. La grande chance que j’ai eu c’est surtout que mes parents m’ont fait confiance.
 
Jacques Bofford : Il faut faire confiance aux jeunes ?
 
Laurent Terzieff : Surtout à l’époque. Je ne sais pas si vous vous imaginez mais moi j’ai commencé à jouer à 17 ans. Ma première pièce je l’ai jouée à 17 ans et je menais une vie d’adulte depuis l’âge de 15 ans. Et quand on se réfère à l’époque, c’est assez incroyable, maintenant cela semblerait presque banal.
 
Jacques Bofford : Vous jouiez à 17 ans, mais vous ne connaissiez pas votre métier ? Si ?
 
Laurent Terzieff : Oh, non ! J’avais beaucoup de choses à apprendre. Mais vous savez, je ne sais pas ce que c’est exactement apprendre le métier. Le métier je ne sais pas ce que c’est, le métier, c’est ce qui ne s’apprend pas en fait. On a besoin au début d’assurance ou alors on s’imagine que parce qu’on connaît certaines lois… En fait, je crois que la meilleure façon de faire son métier c’est d’échanger, de travailler dans un climat, dans une communauté, dans un cours, dans une troupe, et de trouver le climat qui vous permet de vous exprimer le plus possible.
 
« Extrait de Philoctète : Je suis seul même sans rien, et j’ai faim. Mais qui que vous soyez parler ! Parlez-moi, que j’entende enfin une langue humaine. / Homme de toutes les souffrances, toutes les souffrances sont à toi.[…] »
 
Laurent Terzieff : Sophocle livre un message très fort avec cette pièce. C’est-à-dire que l’on est responsable de soi-même et on est tributaire aussi de l’époque dans laquelle on vit. L’homme est mis en situation et la situation qu’évoque Sophocle est de très grande correspondance avec la nôtre.
 
« Extrait de Philoctète : Tu oses m’attacher, moi le désarmé, boiteux, demi-mort ? […] Adieu ! »
 
À l’instant c’étaient quelques répliques du dernier rôle incarné par Terzieff, Philoctète de Sophocle, le vieil archer exilé sur une ile. Il le jouait au Théâtre de l’Odéon, l’année passée, dans la mise en scène de Christian Schiaretti, tout simplement époustouflant.
 

« Le noyau mystérieux du comédien », entretien avec Laurent Terzieff par Jacques Bofford, RSR I.

 
Jacques Bofford : Avez-vous, vous-même, suivi des cours d’art dramatique à une certaine époque ?
 
Laurent Terzieff : Oh, non, non !
 
Jacques Bofford : Jamais ?
 
Laurent Terzieff : Non, non non. Non, j’ai eu la chance de connaître des gens qui faisaient du théâtre à l’époque, j’ai fait un petit peu de tout au départ : j’étais machiniste, un petit peu régisseur, puis quand il y avait des camarades malades je les remplaçais.
 
Jacques Bofford : Et ne manquiez-vous pas de technique tout de même, à vos débuts ?
 
Laurent Terzieff : Oui, oui, j’ai eu beaucoup de mal parce qu’on m’a donné - j’avais peut-être une côté d’amour auprès de mes amis – des choses assez importantes à jouer assez jeune et je dois dire que j’en ai beaucoup bavé, mais c’était bien, je vous dis, c’est la meilleure technique, c’est de se jeter à l’eau…
 
Jacques Bofford : Et vous êtes un peu contre les écoles d’art dramatique ?
 
Laurent Terzieff : Ah, vous savez là, il y aurait des livres à écrire là-dessus ! Je ne crois pas que cela soit tellement le propos ni la lace de… mais enfin il n’y a pas tellement d’écoles, j’ai connu une très grande bonne femme, qui s’appelait Tania Balachova, et alors pour moi, oui, si vous me dites s’il y a une école, c’est celle-là, c’est celle que j’ai connue en tout cas, il y en a peut-être d’autres….
 
Jacques Bofford : Que pensez-vous du conservatoire ?
 
Laurent Terzieff : Rien de bien. Je ne sais pas maintenant le conservatoire a entièrement changé, je crois qu’il se dirige des choses plus intéressantes. Et je crois justement qu’ils font en sorte que l’élève puisse s’épanouir et non pas recevoir la science infuse, stéréotypée de quelqu’un. Ça, c’est une chose très importante. Il y a eu des écoles en France, comme la grande école de Strasbourg, parce que même si on n’est pas d’accord avec les professeurs du moment qu’il y a beaucoup de professeurs on ne subi pas le diktat d’un prof qui fait des cours magistraux ou d’un gourou, et alors-là, il y en a d’autres, on peut toujours trouver d’autres avec lesquels on s’entend, ou bien surtout on peut trouver, dans des écoles qui vous emploient à plein temps, des moyens de s’exprimer, tout est finalement une finalité de spectacle et non pas une chose scolaire, académique, la fameuse petite scène que l’on passe à la brosse à reluire, tous les deux mois dans les cours, ça m’a toujours exaspéré. Ça fausse d’ailleurs, quand j’engageais des acteurs, j’étais très ennuyé pour ça, parce qu’ils vous sortaient toujours une scène, mais qu’est-ce qu’ils savaient faire en dehors de cette scène, vous ne le savez pas
 
Jacques Bofford : Vous faisiez-vous, Laurent Terzieff, à 16 ans 17 ans, une idée du comédien que vous seriez plus tard ?
 
Laurent Terzieff : On, non, pas tellement, pas tellement. Une idée par rapport à ce qu’on me ferait jouer peut-être, ça, c’était très difficile, au départ on me disait toujours que j’étais très typé, je n’ai jamais compris ce que cela voulait dire. Très typé, oui j’étais une espèce de jeune premier pittoresque pour l’époque. Il faut dire que je n’étais pas tellement à la mode, quand j’ai débuté en tant que jeune comédien, je n’étais pas suffisamment fait pour jouer le caractère et je ne donnais pas l’image du jeune premier à l’époque, du tout.
 
Jacques Bofford : Vous haïssez les étiquette, Laurent Terzieff ?
 
Laurent Terzieff : Oui, bien sûr, comme tout le monde, j’imagine…
 
« extrait de La voie lactée : Laurent Terzieff : Oui, mais dieu, il sait tout, non ? Alors, si j’ai choisi l’action mauvaise, il le savait depuis longtemps. / Paul Frankeur : Évidemment, il le savait tout d’avance. / Laurent Terzieff : Comment tu peux dire que je suis libre si ce que je vais faire est fixé d’avance ? Hein ? / Paul Frankeur : On appelle ça le libre arbitre. Dieu te donne la grâce pour t’aider à choisir le bien. / Laurent Terzieff : Mais puisqu’il sait que je vais choisir le mal, c’est lui qui l’a décidé, ce n’est pas moi, hein. Pourquoi il a décidé que j’allais choisir le mal ? / Paul Frankeur : Les desseins de dieu sont impénétrables./ Laurent Terzieff : Oh. »
 
La voix prise par Laurent Terzieff est limpide, tourner avec des réalisateurs comme Luis Buñuel qui, en 1968, l’a choisi pour donner la réplique à Paul Frankeur dans son film La voie lactée. Laurent Terzieff va continuer à défendre les films classés difficiles alors que le public en 1960 l’avait élu en troisième position d’importance derrière Jean-Paul Belmondo et Alain Delon.
 
Laurent Terzieff : Je suis assez content de ce que j’ai fait au cinéma finalement. Évidemment, je n’ai pas laissé tomber le théâtre, puisque le théâtre c’était quand même le métier que j’avais choisi au départ. Justement, il y a peut-être eu un malentendu à mon sujet au sujet du cinéma, ils ont pensé que je boudais un peu le cinéma où que je faisais ça un peu comme ça pardessus l’épaule, ce n’est pas vrai, au contraire c’est par respect pour le cinéma que j’ai refusé beaucoup de choses au cinéma, parce qu’il n’y avait aucune raison que je fasse au cinéma ce que je n’aurais pas fait au théâtre. Lorsqu’on se voit sur un écran évidemment les premières fois on trouve cela absolument insupportable puis on s’y fait. Mais, finalement, on s’y fait comme un aveugle, c’est-à-dire que l’on est sensible à certains détails mais pas à l’ensemble des choses. Donc, je ne peux pas vous dire exactement en quoi ma présence ou ce que je fais au cinéma ou au théâtre trouve une résonance parmi la jeunesse. Je ne me suis jamais préoccupé de mon image. Tout simplement, ce que j’ai fait par rapport à ce métier, c’est qu’un jour je crois j’ai du me regarder dans une glace et me dire : est-ce que je suis doué pour faire ce métier ou ? C’est une question que finalement les gens ne se posent pas tellement, j’ai remarqué autour de moi, et quelles que soient les générations d’ailleurs, et on doit se la poser parce que c’est un métier qui est tellement encombré qu’il ne faut pas considérer ce métier comme une espèce de sécurité sociale du psychisme. Non, ce n’est pas ça, c’est : est-ce que j’ai quelque chose à dire aux autres ? J’ai répondu par l’affirmatif et j’ai fait ce métier sans me préoccuper de l’image que je transmettais au public, à travers les différents rôles que je jouais.
 
Chevaucher
Chevaucher, chevaucher, le jour, la nuit.
Le jour, chevaucher.
Chevaucher, chevaucher, et le cœur est si las, la nostalgie si grande.
Il n’y a plus de montagne, à peine un arbre ; rien n’ose se lever.
Les cabanes étrangères accroupies au pied de puits fangeux ont soif.
Pas une tour à l’horizon et toujours la même image.
On a deux yeux de trop.
La nuit parfois, on croit parfois connaître la route.
Peut-être refaisons-nous nuitamment l’étape que nous avons péniblement parcourue sous le soleil étranger.
C’est possible !
Le soleil pèse, comme chez nous au cœur de l’été.
Mais c’est en été que nous avons fait nos adieux.
Les robes des femmes ont longtemps brillé dans la verdure et voici longtemps que nous sommes à cheval.
C’est donc sans doute l’automne.
Là tout au moins où des femmes tristes nous connaissent.

Sur une musique de Schubert, en tournée en Suisse - la Suisse dont il affectionnait le public – Laurent Terzieff, notre invité dans cette Horloge de sable, une semaine après sa mort, interprétait ici du Rainer-Maria Rilke, au Centre culturel neuchâtelois, et André Nusslé était venu l’interroger pour le Journal du midi, sur le Premier programme, le 3 mai 1979, entre deux chevauchées poétiques.

« Médiation entre soi et le monde », entretien avec Laurent Terzieff, sur son spectacle poétique consacré à Rilke au Centre culturel neuchâtelois, par André Nusslé, dans le Journal de midi, RSR I, le 3 mai 1979.

Laurent Terzieff : Je ne sais pas ce que c’est que la mode. Oui, il y a tout un prêt-à-porter, prêt-à-penser des choses, une façon comme ça, un langage, des tics, comme dans les spectacles. On vit dans une époque où il faut toujours définir ou être défini, c’est un peu comme la loi de la jungle : manger ou être manger. Être défini par une étiquette, c’est être mangé, sûrement, oui. Alors, je ne sais pas.

André Nusslé : On vous faisait l’étiquette marginale, par exemple.

Laurent Terzieff : De toute façon, je m’en fous de ce que l’on dit de moi, vraiment, ça m’est complètement égal.

André Nusslé : Parce qu’à une époque on vous voyait dans les films que le grand public voyait, vous faisiez véritablement une carrière et depuis un certain nombre d’années vous tournez dans des films disons beaucoup moins commerciaux, et semble-t-il que vous choisissiez mieux ce que vous faites.

Laurent Terzieff : J’ai toujours choisi. Évidemment, une carrière commerciale au cinéma demande beaucoup plus de disponibilité, cela demande de ne faire que ça. Je le vois très bien auprès de mes camarades, avec qui j’ai l’habitude dans le temps, qui ont fait du cinéma, qui sont devenus très, très célèbres, souvent ils me disent : je vais rejouer au théâtre. Ils ne le font jamais. Ça fait bien de dire cela aux journalistes, puis jamais ils ne le font parce que… je le comprends d’ailleurs. Vous comprenez, si jamais ils jouent une pièce dans une salle de 600 personnes et que la pièce ne marche pas, on ne va plus leur donner des centaines de millions pour faire un film, si eux n’arrivent pas à remplir une salle de 500 places. Ils ont peur de ça.

André Nusslé : Pour vous, la dimension de la salle, par exemple lorsque vous êtes au Centre culturel neuchâtelois, il y a un peu plus d’une centaine de places, ce n’est pas cela qui est important ?

Laurent Terzieff : Non, ce n’est pas important. Bien sûr, je souhaite que le plus grand nombre possible de gens viennent voir mes spectacles mais pour moi il y a un collectif à partir de 10 personnes. Je ne suis pas pour l’élitarisme, au contraire j’aime bien jouer dans les grandes cadres, d’ailleurs, j’ai une nature d’acteur qui se prête plus aux grands cadres.

André Nusslé : Lorsque votre propos « on ne se tient qu’aux apparences », on s’imagine plutôt un être torturé, un être aussi quelquefois un peu fragile, or, je me suis laissé dire que vous êtes aussi un homme qui aimez faire vibrer votre corps, un homme qui aimez faire du sport, par exemple ?

Laurent Terzieff : Oui, je pense que de toute façon pour un comédien le corps est une chose très importante, c’est son instrument bien sûr. Je crois que l’on ne peut pas faire ce métier si l’on n’a pas une certaine discipline physique, si l’on n’a pas envie de contact avec la nature, d’être en harmonie avec la nature. Dans ce sens-là, j’aime beaucoup marcher, j’aime beaucoup courir, nager aussi. Mais vous savez le corps, j’ai compris cela très jeune, il y a eu une espèce de déclic dans ma vie de comédien, je crois que c’était quand j’ai joué L’échange, qui est un rôle très important pour moi, c’est quand j’ai senti que mon corps était en harmonie avec le texte. C’est pour ça que le corps est tellement important chez le comédien, parce qu’il faut que le corps et le texte soient vraiment en harmonie.

André Nusslé : Il y a une autre chose qui semble être importante chez vous, c’est la tranquillité avant le spectacle, après le spectacle. Vous n’aimez pas être déranger. C’est de la concentration ? Le fait de vivre dans un autre monde ? Qu’est-ce que c’est ?

Laurent Terzieff : Oui, évidemment, c’est difficile de faire ce métier comme ça, cela demande quand même un petit peu de concentration, oui. Puis, aussi d’avoir sa vie à soi. Si l’on a une vie uniquement projetée sur les relations ou la communication, c’est très bien mais on fini aussi par se disperser un peu trop et on n’a plus rien à apporter aux gens d’ailleurs. De toute façon, je n’ai pas tellement de méthode. D’ailleurs il n’y a jamais de méthode dans ce métier. Il a des méthodes que l’on invente pour chaque chose particulière. Je veux dire par là qu’il y a des pièces que je joue, des rôles qui me demandent une certaine concentration, d’autres au contraire pas du tout. Au contraire j’ai besoin même d’arriver un petit peu en retard, de me bousculer, d’être pris à la gorge par la pièce elle-même.

André Nusslé : Avec Rilke ?

Laurent Terzieff : Oui, j’ai besoin de concentration, parce que là ce n’est pas vraiment du théâtre. On n’est pas dans la situation avec des partenaires, on est seul. Oui, cela demande de ressourcer un petit peu avant.

André Nusslé : Pour parler du spectacle que vous présentez en ce moment on peut dire, on peut affirmer que Rilke n’est pas un homme qui est connu de la majorité des gens en pays francophones ?

Laurent Terzieff : C’est étrange d’ailleurs parce que je crois que de son vivant, Rilke a été peut-être un des poètes les plus célèbres qui soient, vraiment, évidement notamment en Allemagne.

André Nusslé : Ce nom a une résonance en Suisse romande, et particulièrement à Valais, puisque c’est là qu’est la tombe de Rainer Maria Rilke. Vous avez vous-même déjà été à Rarogne, au pied de l’église ?

Laurent Terzieff : Oui, j’y étais. C’est un des plus beaux endroits du monde, je trouve. J’y étais il y a une vingtaine d’années et j’y suis retourné justement l’année dernière parce que le hasard faisait que je jouais chez vous justement avant de revenir à Paris où j’avais l’idée de faire ce spectacle. Malheureusement, j’ai regretté un petit peu que cela soit un peu arrangé, l’endroit a été un petit peu plus ordonné qu’avant, moins sauvage, moins perdu, moins à l’abandon. J’aimais mieux avant, c’était plus beau.

André Nusslé : Qu’est-ce qui vous fait particulièrement vibrer dans les textes de Rilke ?

Laurent Terzieff : C’est un petit peu long à expliquer évidemment. Ce spectacle c’est aussi un petit règlement de compte amoureux que j’ai vis-à-vis de Rilke. Rilke m’a apporté beaucoup à une époque où la poésie compte beaucoup pour les gens, c’est-à-dire la période adolescente où l’on essaye de trouver une médiation entre soi et le monde, on ne trouve pas d’issues en général, comme tous les adolescents. On désespère un peu de soi-même et des autres, on essaye d’exorciser justement les éléments inexplicables qui président à la vie, et à ce moment-là, je me trouvais, si vous voulez pour simplifier les choses, entre disons Rimbaud et Claudel, c’est-à-dire entre une forme de révolte, de refus, une espèce de non au monde, un non très valorisant d’ailleurs finalement, et le oui claudélien, qui est l’acceptation de tout ce qui est manifestation, même contingence, étant entendu que cette contingence est la manifestation de dieu. Et je crois qu’un artiste doit toujours être pris entre ces deux tentions, une tension extrême entre l’éblouissement de la vie et le refus de la vie, entre une espèce d’instinct de mort, d’instinct de vie. C’est la seule position finalement pour l’artiste et il se trouve que cette position est inconfortable mais la position de l’artiste est inconfortable par essence. Là-dessus est arrivé Rilke, et Rilke pour moi était une médiation entre ce oui et ce non au monde parce que j’étais vraiment assez introverti et il y a une démarche rilkienne qui est assez étonnante, c’est cette façon d’extérioriser son moi et d’intérioriser le monde extérieur, l’environnement, l’environnement même objectal. Et ça, pour moi, c’est la seule démarche poétique que je connaisse dans ce sens-là. Je n’en connais pas d’autre.

André Nusslé : Êtes-vous toujours resté fidèle à ce que vous avez aimé, à ce que vous aimez ?

Laurent Terzieff : Je ne sais pas, rester fidèle oui à une certaine démarche comme, je ne sais pas, un marin met le cap, met la boussole sur un objectif, mais enfin la vie c’est une mutation constante, alors on trahit toujours quelque chose quelque part en évoluant, c’est comme le temps qui se déroule, chaque minute trahit l’autre quelque part.

André Nusslé : Vous avez dit un jour, Laurent Terzieff, « ma génération est une génération de mollusques », pourquoi ?

Laurent Terzieff : Je dis cela parce que je devais être de mauvaise humeur ce jour-là, mais il y a une parcelle de vérité dans ce que j’ai exprimé à l’époque, par rapport à moi en tout cas. Oui, c’est une époque où il ne se passait grand-chose. Ma génération était beaucoup moins active que celle de maintenant, je parle de la génération qui avait mon âge à l’âge de vingt ans. Cela s’explique très bien, il y a eu des gens quand même pas trop mal mais si vous voulez la norme, la constante, le ton effectif général des jeunes de mon époque c’était un peu le marasme. Oui, c’était un peu mollusque parce qu’il y avait eu tout ce mouvement un peu romantique d’après-guerre où on voulait peut-être non pas changer le mode mais peut-être le faire tout simplement, sinon le refaire parce qu’il y avait rien, il y avait les décombres, et puis c’était excitant, tout était à faire parce qu’il n’y avait plus rien. Et moi, je me suis raccrocher à cette génération-là, c’était des gens qui avaient vingt-ans à la Libération de Paris. Moi, j’avais huit ans ou sept ans à la Libération de Paris mais je me suis raccroché à cette génération-là, ce sont eux qui sont devenus mes amis. Évidemment, tout ça s’est vite éteint, décanté, épuisé, on est entré très vite dans cette espèce de boume industriel de l’époque, le début de l’expansion. Oui, au fond les gens de ma génération étaient assez timorés.

« Je n’ai pas de méthode mais dire la poésie suppose la conscience et la maîtrise musicale totale du texte. » C’est ainsi que Laurent Terzieff plaidait la cause du théâtre texte, qui lui est si cher, depuis se débuts en 1952. Et ce plaidoyer il le confiait dans le foyer du Théâtre de l’Odéon, en octobre dernier, après une représentation que l’on imagine éprouvante, pour un jeune homme de 74 ans, dans le rôle de Philoctète, dont on entendait un extrait tout à l’heure. On a même pu dire que ce corps amaigri, perclus de rhumatismes, cette diction impeccable, le geste parfois outré, situaient Terzieff dans un autre temps. Est-il néanmoins un temps pour le théâtre de la profondeur ? Eh bien après Jacques Bofford, en 1975, notre collègue Jean-Marie Félix avait lui aussi succombé au jeu et à la sensibilité poétique de Terzieff, le 7 octobre 2007, dans Dare-Dare, sur Espace 2. En tournée avec un Florilège des se poètes préférés, le comédien si beau diseur de vers parlait, une fois encore et (manque un mot), de ce que demeurait pour lui l’espace de théâtre en symbiose avec le public.

Extraits de Le choix poétique, entretien avec Laurent Terzieff sur son spectacle poétique Florilège, au Forum-Meyrin, par Jean-Marie Félix, dans l’émission Dare-Dare d’Espace, du 7 octobre 2005.

Laurent Terzieff : Faire du théâtre, c’est ça, c’est envoyer des choses et puis cela ne revient pas tout de suite, mais le retour fait des tours dans la salle, des tours et des tours puis il vous revient, il vous enrichit parce que le théâtre c’est une expérience collectivement vécue, et là, hier soir justement le collectif était extrêmement solidaire et audiant ( ?).

Jean-Marie Félix : Vos paroles ont été entendues et surtout en effet elles ont été écoutées. Ce n’est pas la première fois, Laurent Terzieff, que vous faites un passage en Suisse. Plusieurs fois vous êtes venus présenter vos spectacles qu’ils soient poétiques ou de théâtre, quels rapports que vous entretenez avec ce petit pays qui est à la fois loin et proche de la France, de Paris ?

Laurent Terzieff : Des rapports de fraternité, voilà. On est Français on n’est pas tout à fait Français, il y a une espèce d’ambigüité que j’aime beaucoup dans les rapports franco-suisses.

Jean-Marie Félix : L’ambigüité ? Le mot est intéressante, pourquoi ?

Laurent Terzieff : Parce qu’il y a des rapports pluriels dans la fiction qui porte les deux pays aussi, une espèce de contradictions qui sont finalement valorisantes.

Jean-Marie Félix : Revenons quelques moments à Florilège, Laurent Terzieff. Florilège, l’étymologie du mot, ce sont des fleurs choisies ?

Laurent Terzieff : Voilà.

Jean-Marie Félix : C’est donc finalement un bouquet d’œuvres poétiques ?

Laurent Terzieff : Un herbier.

Jean-Marie Félix : Un herbier que vous nous offrez pendant trois soirs ?

Laurent Terzieff : Un herbier pas trop fané d’ailleurs finalement parce que ce sont des plantes toujours vivantes en moi. Cela découle d’un travail que j’ai commencé sur la poésie, il y a presque 20 ans ou plus, avec Pascale de Boysson, autour de Rilke d’abord, Milosz et Brecht aussi. Mon effort tend à essayer de faire de la poésie une espèce de matériau dramatique qui rejoint le théâtre par d’autres moyens, c’est-à-dire que notre travail se veut de tourner le dos à tout ce qui ressemblerait à un récital, parce que le terme récital implique la mise en avant de l’acteur, or ce que nous on essaye de faire c’est justement la mise en avant du texte, et d’établir une mise en scène, de se servir de toutes les composantes du théâtre, à savoir le texte bien sûr, par le montage, la lumière, le son, la prise en main de l’espace et de la lumière, et de faire de la poésie un matériau dramaturgique. C’est-à-dire d’en faire de ce qui au départ est intériorité pure, la poésie, d’en faire une intériorité objectivée par les moyens du théâtre, qui se partage. Pour moi, la poésie n’est pas un supplément d’âme, comme disait Bergson à propos de beaucoup d’autres choses, ni même la raison en vacance, comme disait je crois Bachelard. je crois que pour moi c’est une ouverture vers cette face invisible du monde, qui existe en dehors de nos représentations. Quand j’emploie le mot de représentation, je l’emploie au sens Schopenhauer, le monde est ma représentation, il n’est que cela, mais je crois qu’il existe un monde en dehors de nos représentations. Schopenhauer a raison bien sûr, mais je pense qu’il y a une façon de sortir du ghetto du moi et qu’une de ces façons c’est la poésie, la poésie qui nous relie à tout ce qui peut réconcilier toutes choses, même les contraires et qui nous fait entendre aussi les silences des mots.

Jean-Marie Félix : Le poète traduit l’indicible, l’invisible du monde ?

Laurent Terzieff : La démarche poétique c’est cela, c’est prendre le pari, à mon sens, de mettre en mots ce qui relève de l’indicible et de l’invisible.

Jean-Marie Félix : Les liens entre le théâtre et la poésie, Laurent Terzieff, sont ténus, ils sont étroits, est-ce pour cette raison que vous avez choisi de créer ce spectacle, c’était il y a deux ans ?

Laurent Terzieff : Pardon, ils sont induits. Pour moi, le théâtre est poétique ou il n’est pas.

Jean-Marie Félix : Et c’est donc la raison qui vous a fait choisir ce mode poétique et néanmoins théâtre pour célébrer vos cinquante ans de carrière d’acteur ? Il y a deux ans, ce spectacle, rappelez-nous, a été créé au Lucernaire, en 2003.

Laurent Terzieff : C’est ça, en 2003.

Jean-Marie Félix : Et ces poètes que vous convoquez chaque soir sur la scène, on ne les a pas tous cité, on a cité Adamov, Hölderlin, Rilke, Cendrars, Heine, Goethe, Neruda, Poe, Desnos et Aragon. Ce sont des poètes que vous tutoyer dans votre bibliothèque personnelle ?

Laurent Terzieff : Oui, je les tutoie, ils font partie de moi, voilà.

Jean-Marie Félix : Il y a une image aussi qui me reste en tête depuis que j’ai vu ce spectacle, Laurent Terzieff, Florilège, c’est le moment des saluts. Hier soir, au moment des saluts, vous avez baissé la tête, et je vous ai vu - comme tout le public qui était en train de vous applaudir chaleureusement, avec des applaudissements nourris – comme perdu dans cette scène, vacillant, titubant, presque vous accrochant et presque aussi gêné d’être là, comme s’il y avait tout d’un coup un formidable sursaut de d’humilité. Finalement ces applaudissements étaient là pour les poètes plus que pour vous ?

Laurent Terzieff : Peut-être parce que quand un comédien n’a plus rien à faire sur un plateau, il n’a plus à communiquer, à transmettre, ce n’est plus qu’une carcasse vide. C’est peut-être ma carcasse vide que vous avez vue saluer, je ne sais pas.

« Ce qu’il y a ? Je sais d’abord qu’il y a moi. Mais qui est moi ? Qu’est-ce que moi ? Tout ce que je sais de moi, c’est que je souffre. Et si je souffre c’est qu’à l’origine de moi-même il y a mutilation, séparation. Je suis séparé. Ce dont je suis séparé, je ne sais pas le nommer. Autrefois, cela s’appeler dieu maintenant il n’a plus de nom. Mais je suis séparé. Si je n’étais pas séparé je ne dormirais pas à chaque instant de ce lourd sommeil entrecoupé des râles, des plus obscures remords, je n’irai pas ainsi les yeux vides, le cœur lourd de désir. Il faut voir clair. Tout ce qui en l’homme vaut la peine de vivre tend vers un seul but inéluctable et monotone : passer outre aux frontières personnelles, crever l’opacité de sa peau qui le sépare des autres. »

Jean-Marie Félix : Magnifique ! C’est un grand moment que vous nous offrez là, merci Laurent Terzieff. On entend bien là cette séparation, cette brûlure et il y a cette idée platonicienne qui traverse certainement tout votre spectacle, qu’à partir de cette séparation originelle, il y a la quête de l’amour, la quête de l’autre ?

Laurent Terzieff : Bien sûr. Oui, c’est tout à fait ça. Je crois que la poésie n’existe que par le manque, comme le disait Platon, le monde ne vaut que par ce qu’il lui manque et il n’existe en tant que monde que par défaut. Je crois que c’est une belle image de la poésie, de cette poésie qui s’ouvre sur l’indicible et sur l’invisible.

Jean-Marie Félix : Quête néanmoins inassouvissable ?

Laurent Terzieff : Oui, je pense aussi à cette phrase de Pascal : « Qui sait si cette autre moitié de la vie où nous pensons veiller n’est pas un autre sommeil, un peu différent du premier, dont nous nous éveillons quand nous pensons dormir ? »

Dans Laurent Terzieff au micro de Jean-Marie Félix en 2005 à celui de Jacques Bofford trente ans auparavant, en 1975, il n’y a qu’un petit pas à franchir dans cette Horloge de sable entièrement consacrée au comédien qui vient de mourir. C’est sur Espace 2.

En questions, RSR I, 23 novembre 1975, extraits de l’entretien avec Laurent Terzieff par Jacques Bofford.

Jacques Bofford : Elle est où l’impression aujourd’hui d’être un ancien ?

Laurent Terzieff : Non, pas tellement, non.

Jacques Bofford : Par rapport aux jeunes comédiens, bien sûr ?

Laurent Terzieff : Oui, sur certains plans, c’est très variable. Sur certains plans oui, sur d’autres non. C’est très curieux ce que vous me dites puisque je ne m’étais pas tellement posé la question au fond mais il y a des moments où quand je parle aux gens de 20 ans je me sens tout à fait de plein pied puis à d’autres moments pas du tout, c’est la chute libre.

Jacques Bofford : Quel âge avez-vous Laurent Terzieff ?

Laurent Terzieff : Je viens d’avoir 40 ans.

Jacques Bofford : Vous êtes marié, vous avez des enfants ?

Laurent Terzieff : Non, je suis célibataire.

Jacques Bofford : Vous n’aimez pas beaucoup parler de vous semble-t-il, vous préférez parler de ce que vous faites, du théâtre, ce qui est logique, par pudeur ?

Laurent Terzieff : Parce que quand j’entends mes camarades qui parlent d’eux sur un ton disons très personnel en mettant leurs tripes sur la table, ça me paraît un peu ridicule. Je pense qu’un comédien sorti de son métier,- pas seulement les comédiens d’ailleurs entre nous -, c’est un peu une carcasse vide, sauf quand il illustre ses propos par une expérience vécue ou par son métier. Je crois que c’est toujours – surtout pour les artistes - l’œuvre qui explique l’individu.

Jacques Bofford : Votre travail vous aide-t-il beaucoup à être vous-même, Laurent Terzieff ?

Laurent Terzieff : Oh, il n’est que ça. Je veux dire que je m’incarne entièrement dans ce que je fais, je m’illustre si vous voulez dans mon travail. C’est mon travail qui me révèle quelque part ce que je suis, qui quelquefois abat des parts d’ombre, qui me surprend moi-même, qui me surprend par rapport à moi. Il y a des choses que je fais que je n’aurais jamais cru pouvoir faire et puis je les faites, puis d’autres que je n’arrive pas à faire, sur lesquelles je suis un peu bloqué, au fond j’en tire un peu les leçons. Et c’est là-dessus que je me découvre un peu moi-même.

Jacques Bofford : Certains rôles vous permettent de vous découvrir ?

Laurent Terzieff : Oui. Absolument, oui.

Jacques Bofford : Vous pensez à des rôles très précisément ?

Laurent Terzieff : Oui, par exemple toute une catégorie de rôles que j’ai joués, qui étaient une espèce de Méphisto de banlieue, cynique, ce que l’on m’a donné à jouer à mes débuts, je m’y sentais très à l’aise. Au départ je n’aurais jamais cru jouer ça. Il y a en l’être une espèce de noyau de multiples, de possibles, et peut-être ce métier justement vous donne la possibilité de lés découvrir, de les vivre.

Jacques Bofford : Vous êtes perpétuellement insatisfait ?

Laurent Terzieff : Oui. Justement je lisais ce matin une phrase de Tolstoï, qui m’a beaucoup impressionnée. Quelqu’un lui disait : Au fond, vous avez tout ce que vous aimez. Et Tolstoï a répondu : Oui, j’aime tout ce que j’aime mais je n’ai pas tout ce que j’aimerais avoir.

Jacques Bofford : Pensez-vous savoir très exactement qui vous êtes, Laurent Terzieff ?

Laurent Terzieff : Je crois que personne ne sait vraiment qui il est très exactement. Je ne crois pas. Je crois que c’est aussi mystérieux que ce qu’il y a avant notre naissance et après notre mort.

Jacques Bofford : Et il est dangereux de savoir ?

Laurent Terzieff : Vous savez le présent et le passé, on essaye de réviser quelquefois les choses que l’on a faites, finalement c’est très surfait. On établit des schématiques comme ça... Je n’aime plus tellement les biographies et les choses comme ça, certaines sont extraordinaires, pas en tant que biographies mais en tant que construction d’une expérience, oui, c’est intéressant mais pas en tant que témoignage.

Jacques Bofford : On est souvent déçu par les biographies ?

Laurent Terzieff : Oui, oui, très souvent.

Jacques Bofford : Vous-même avez été déçu par certaines, par exemple ?

Laurent Terzieff : Les gens refont leur vie en fonction de leur insatisfactions, c’est toujours ça, et ils sombrent dans une délectation morose ou au contraire dans une espèce de schématique de leur vie qui n’a pas grand-chose à voir avec la réalité de ce qu’ils ont vécue. Je crois qu’il y a le passé et l’avenir et entre les deux une espèce de projecteur qui est uniquement l’instant. Ce qui m’intéresse c’est l’instant.

Bernard Pivot : « Pour écrire un seul vers », C’est le début d’un beau texte. Que faut-il pour écrire un seul vers ?

Laurent Terzieff : Ah, oui !

Bernard Pivot : Alors ? C’est de Rilke.

Laurent Terzieff : « Il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses. Il faut connaître les animaux. Il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quels mouvements font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans les régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissa, lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas, et c’était une joie faite pour un autre, à des maladies d’enfance, qui commençaient si singulièrement par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nids de voyages, qui frémissaient très haut et volaient au-dessus des étoiles. Il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour dont aucune ne ressemblait à l’autre. De cris de femmes hurlant en mal d’enfant et de légères blanches de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier, quand ils sont nombreux. Il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent, car les souvenirs eux-mêmes ne sont pas encore ceux-là. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regards, gestes, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous et ne se souviennent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux se lève le premier mot d’un vers. »

« Pour écrire un seul vers » ou quand un poème de Rilke devient un éloge du théâtre par Terzieff évidemment, qui était l’invité de Bernard Pivot, dans un Bouillon de culture sur France 2, le 3 février 1995. Âgé de 60 ans, le comédien planait tout simplement sur sa maîtrise. On l’écoute 20 ans plus tôt chez Bofford dans En questions.

« Le noyau mystérieux du comédien », entretien avec Laurent Terzieff par Jacques Bofford, RSR I.

Jacques Bofford : L’acteur selon vous, Laurent Terzieff, est-il un créateur ?

Laurent Terzieff : Oui, absolument oui. Oui, oui il est un créateur parce qu’il a la charge d’incarner de façon vitale, charnelle…

Jacques Bofford : Il l’est moins que l’auteur, moins le metteur en scène tout de même ?

Laurent Terzieff : Comment ?

Jacques Bofford : Il l’est moins que l’auteur, moins que le metteur en scène ?

Laurent Terzieff : Oh, non, je ne suis pas d’accord du tout. Non, non, disons qu’il est presque sur le même pied que l’auteur. Oui, oui, j’irai jusque là. Oui, parce qu’au fond le théâtre n’existe que si on le joue. Et si on le joue mal, il n’existe pas.

Jacques Bofford : L’acteur est un magicien selon vous ?

Laurent Terzieff : Oh, je ne sais pas si c’est un magicien, peut-être que c’est des derniers magiciens de l’époque au fond, quelque part oui, c’est ça, je crois. Ce besoin de magie, d’irrationnel, de mystère que les gens portent en eux, qui se manifestait dans le temps dans les mythes dans les symboles, qui était seulement la concrétisation de l’imaginaire, du mystère de la vie, concrétisation de l’imaginaire du mystère de la vie, eh bien ce besoin d’au-delà, de surnaturel, ils l’ont un peu avec le phénomène de l’acteur qui devant eux a une énergie autre, un texte autre, qui représente quelque chose qu’il n’est pas et qu’il est en même temps, donc c’est un phénomène un peu magique, peut-être oui, maintenant qu’il n’y a plus de sorcier…

Jacques Bofford : Pourquoi avez-vous voulu metteur en scène ? Parce qu’il manquait une dimension au comédien que vous étiez, seulement, à cette époque-là ?

Laurent Terzieff : C’était justement cette espèce de démarche de participer à la vie des hommes de mon époque, l’aventure des hommes de mon époque, c’était ça. Ils s’incarnaient dans les textes et pour moi le fait de participer à cette aventure, c’était d’abord d’aller chercher les textes qui correspondent, c’est-à-dire un travail disons de plutôt de pourvoyeur que de metteur en scène et puis quand ces textes me plissaient, d’avoir la grande joie de les voir s’incarner sur un plateau et s’incarner dans la façon dont je les voyais, moi. Évidemment, c’est multiple la mise en scène, il y a des pièces qui demandent une mise en scène qui se voit ou qui fait appel à des choses très, très voyantes en tant dramaturgie, en tant que en mises en scènes, d’autres pièces, d’autres textes qui demandent à ce que cela ne se voit pas, ce qui quelquefois encore plus difficile. C’était ça, c’était cet amour du théâtre texte que j’avais en moi depuis le début. La troisième valeur que j’aimais c’est surtout la direction d’acteurs. J’aime énormément ce travail magique, alchimique presque, de la direction de l’acteur. Ça m’intéressait beaucoup. Je n’ai pas de méthode, moi, pour diriger les acteurs. Je pense que chaque pièce, - c’est ça qui est passionnant dans ce métier - chaque aventure nouvelle secrète sa propre méthode. Oui, on peut avoir une espèce d’étique, d’esthétique, de rigueur, ça d’accord mais arriver avec des idées toute faites, son petit (manque un mot) à la main ou autre chose, c’est un peu se fermer justement des tas de possibles. Je pense qu’un artiste ou un acteur doit toujours être plein de vacuité, donc il ne doit pas avoir des idées toutes faites. Et alors le fait de voir, de nourrir l’imagination de l’acteur - c’est un peu stanislavskien évidemment ce que je dis là, mais enfin pourquoi pas – de lui amener une espèce de nourriture qui va nourrir son imagination et peu à peu - et ça ne peut se faire vraiment que dans le cadre du théâtre parce qu’il faut un facteur temps - voir les énergies de l’acteur se transformer alchimiquement quelquefois à son insu, de voir que brusquement les choses prennent forme chez lui de façon incarnée, vitale, dans son comportement, dans son psychisme, ça, c’est peut-être une des plus grandes joies du métier. [...] Le métier de la mise en scène m’a aidé à sortir un petit peu du cocon nombriliste et narcissique inhérent à la nature du comédien. L’homme que je suis ne m’intéresse pas, je m’intéresse dans mon travail. Ce qui m’intéresse chez moi, c’est ce qui s’illustre par l’action, pas seulement le métier d’ailleurs, l’action.

Jacques Bofford : Ce qui me paraît important dans la mise en scène, avez-vous écrit ou dit, Laurent Terzieff, c’est de faire travailler l’imagination du comédien et de l’amener au personnage en tenant compte de sa personnalité. Alors, vous-même, devez-vous vous sentir très proche des personnages dont vous jouez les rôles ?

Laurent Terzieff : Non, pas du tout. Je vous disais tout à l’heure que l’on a en soi tout une gamme de possibles qui sont quelquefois un peu mystérieuses, qu’on ignore peut-être. Et là, il y a tout une espèce de pari, ce merveilleux pari que l’on fait avec soi-même ou avec les autres quand on les distribue, justement il faut qu’il y ait toujours un chemin à faire, quand on entre dans un rôle comme dans les savates, en général très vite l’acteur sature parce qu’il est insatisfait, il a besoin de quelque chose d’autre, il a besoin d’un certain travail, de faire un travail, de faire un chemin. C’est ce chemin qui est intéressant.

Jacques Bofford : Comment abordez-vous un rôle justement ?

Laurent Terzieff : De façon très différente, toujours, toujours très différente.

Jacques Bofford : De façon instinctive ?

Laurent Terzieff : En général, parce qu’on a quand même certaines lois, j’essaye de m’imprégner de l’univers de l’auteur avant le rôle. C’est sur ce plan-là que je ne suis pas stanislavskien, je serai plutôt brechtien sur ce plan-là. Je pense qu’il faut vraiment faire un grand tour d’horizon de l’univers de l’auteur, de ce qu’il a voulu dire d’abord et de ce qu’il est en tant qu’univers, en tant que vision, en tant que regard sur le monde. Et la-dessus, on entre peu à peu dans son mécanisme, on entre chez lui et on prend quelqu’un par la main et on essaye que ce quelqu’un soit vous.

Jacques Bofford : Travaillez-vous beaucoup Laurent Terzieff ?

Laurent Terzieff : Oui, je crois, oui. Je crois que je travaille beaucoup.

Jacques Bofford : Pourquoi ? Parce que vous avez peur de rater quelque chose ?

Laurent Terzieff : Oh, non parce que c’est ce qu’il y a de plus intéressant finalement le travail, c’est l’obstacle, la difficulté qui est signifiante par rapport à vous, par rapport à vous et par rapport à la pièce que l’on joue. Je sais qu’il y a des gens qui travaille très vite parce qu’ils sont très finalistes et veulent très vite arriver au but, à la représentation et que cela se passe le plus vite possible, mais moi, ce qui m’intéresse c’est justement les difficultés qui surgissent dans l’aventure du montage d’une pièce. Ce sont les difficultés qui sont signifiantes, qui sont intéressantes.

Jacques Bofford : Lorsque vous montez un spectacle, Laurent Terzieff, est-ce pour vous faire plaisir ou pour faire plaisir aux autres ?

Laurent Terzieff : Vous savez, il y a une espèce de contradiction paradoxale là-dedans. Je crois que si l’on cherchait à faire plaisir aux gens, on ne ferait rien de bien, d’un côté se faire plaisir à soi tout seul, ce n’est pas bien non plus. Il faut que les gens se reconnaissent dans ce que l’on fait, c’est ça peut-être un des critères quand même valables. Il n’y a pas beaucoup de lois sinon de convaincre, dans ce métier. D’ailleurs Stanislavski lui-même en convenait, il disait, en voyant je ne sais quel grand crade ( ?), acteur qu’il a vu en Italie : Peut-être qu’il pensait à sa note de gaz en jouant, en tout cas, c’est parfait, moi je crois à ce qu’il fait sur un plateau, si lui ne croit pas, tant pis pour lui mais en tout cas l’objectif est atteint. Je crois que dans le choix des pièces qu’on monte, il faut toujours qu’il y ait une espèce de dialogue entre ses propres fantômes et ceux que le public a en lui, sans cela on risque de faire un théâtre uniquement de fantômes, fantomatique, qui n’intéressent personne. Mais ça, c’est un risque qui suppose le droit de se tromper aussi. Je crois que l’on ne peut pas faire un théâtre uniquement pour se faire plaisir, ce n’est pas possible.

Jacques Bofford : Le spectateur doit-il aussi prendre des risques en allant au théâtre ?

Laurent Terzieff : Oui, bien sûr. Je crois qu’il faut qu’il prenne des risques.

Jacques Bofford : Les risques doivent être partagés ?

Laurent Terzieff : C’est tout ce que je demande au public, c’est de prendre des risques, c’est d’être aventurier dans sa façon d’aller au théâtre. Évidemment, je sais que c’est beaucoup demander, je sais très bien ce que ça représente d’aller au théâtre pour quelqu’un qui travaille, en général qui travaille beaucoup, de sortir de l’atmosphère d’usine ou d’un bureau, fatigué, à l’heure de la journée où justement on est en pleine dépression, on a plutôt envie de se reposer un peu chez soi que de courir, retraverser la ville pleine d’encombrements pour aller rejoindre quelqu’un au théâtre, c’est vraiment beaucoup demander. D’ailleurs, moi quand j’y pense ça me flanque le trac. Je préfère ne pas y penser.

Jacques Bofford : Le spectateur est-il toujours un ami pour vous, Laurent Terzieff ?

Laurent Terzieff : Oui, à condition qu’il reste très abstrait, à condition qu’il ne soit pas personnalisé par des gens que je connais. Je sais que je suis un peu spécial là-dessus. Je sais qu’il y a des tas de copains qui sont ravis quand on vient les voir, untel est dans la salle, etc. Moi, j’ai horreur de ça, je donne toujours la consigne aux comédiens de ma troupe, de ne jamais me dire, ce n’est pas un phénomène angoissant par rapport à quelqu’un de prestigieux qui viendrait me voir et donc me juger, ce n’est pas tellement ça, c’est que s’il y a quelqu’un que je connais bien, la salle prend son visage à lui, et je n’aime pas jouer pour un seul visage. J’aime jouer pour tout une somme de visages.

Jacques Bofford : Vous avez joué L’échange de Claudel aux États-Unis, Laurent Terzieff, vous avez fait des tournés dans différents pays, vous en Suisse d’ailleurs aujourd’hui pour quelque jours, les publics sont-ils très différents, très divers ?

Laurent Terzieff : C’est pour moi une très grande joie les tournés par rapport à une pièce que j’aime évidemment, une pièce que je joue à Paris de pouvoir la confronter à des publics en dehors de Paris. Ça, c’est intéressant, j’ai l’impression que la pièce revit de nouveau chaque fois. Effectivement, à force de jouer dans le même théâtre, il y a des variantes bien sûr parce que le théâtre c’est toujours une cellule ouverte, c’est toujours une aventure, c’est le public qui fait sa pièce tous les soirs, c’est vrai qu’il la fait, mais quand c’est toujours le même théâtre il y a une marge de variantes assez mince finalement au bout d’un certain temps, et c’est extraordinaire le bain de jouvence que prend la pièce dès qu’on la confronte avec des publics sortis de ce même théâtre de cette même ville. Par exemple, la pièce que l’on joue en ce moment, je trouve qu’elle prend une espèce de jouvence nouvelle avec le public surtout en Suisse, pour des raisons que assez explicables d’ailleurs, parce qu’évidemment il y a le problème des immigrés qui se pose peut-être d’avantage en Suisse qu’en France et une espèce d’humour à base de bonne humeur qui a beaucoup plus d’impact en Suisse, une espèce de sens du dérisoire. Il y a certaines répliques par exemple que moi je trouvais très drôles et qui ne faisaient pas rire à Paris parce que la pièce a évidemment un fond assez noir, assez tragique, pas tragique parce que justement le tragique c’est que la tragédie est impossible, mais enfin tout cela s’exprime dans le dérisoire donc dans le rire, si vous voulez, le miroir d’existence du théâtre de Mrozek, c’est le rire, c’est un rire libérateur, un rire de substrat de défoulement, et il y a des répliques qui me paraissaient vraiment très savoureuses à la lecture, qui n’ont pas fait rire à Paris et qui font rire ici.

Jacques Bofford : Et vous l’expliquez d’une façon assez claire cela, en fonction du public suisse ?

Laurent Terzieff : Oui, peut-être parce qu’il y a plus de fraîcheur dans le public suisse. Le public suisse se laisse d’avantage cueillir par les choses et par conséquent les choses ont plus d’impact.

Réplique de Laurent Terzieff dans J’ai toujours rêvé d’être un gangster de Samuel Benchetrit : « Tu as remarqué ? On s’asseyait toujours comme on est assis aujourd’hui, les mêmes places. Max s’asseyait ici, à côté de moi, près de la cheminé, parce qu’il avait toujours froid et ce côté et isolé, ( ? manque le nom) en bout de table, parce qu’il ne supportait pas d’être assis à côté de quelqu’un pendant les parties de cartes, Jean ici, en face de moi, parce qu’il était toujours le dernier arrivé mais aussi parce qu’il allait pisser dehors toutes les demies heures, et Pierrot là, parce que c’est la seule place qui restait. Et moi, j’étais ici, face à la fenêtre, là-bas, que je regardais souvent, je ne sais pas pourquoi, j’ai donc surveillé si quelqu’un arrivait. »

J’ai toujours rêvé d’être un gangster de Samuel Benchetrit où Terzieff incarnait à l’instant un vieux gangster, Émile, c’était un film à sketchs, sorti en 2008, mais c’est bien avec Jacques Bofford, en 1975, que nous allons terminer son questionnement sur le théâtre, le théâtre sa véritable famille qu’il aura fréquenté jusqu’au bout.

Jacques Bofford : Le théâtre est-il, selon vous, Laurent Terzieff, une expression de la vérité ou au contraire un art du mensonge ?

Laurent Terzieff : Je pense que le théâtre doit être dans sa finalité une certaine expression de la vérité mais évidemment, ce n’est pas en imitant simplement la vie qu’on rejoint la vérité, au contraire on fait de ce mot du théâtre chromo. Je pense qu’il faut dépasser la vérité pour justement avoir un regard autre sur la vie, enfin ce qui me semble être la vraie vie que nous menons ou que nous ne menons pas. Je crois que le théâtre n’est jamais un mensonge, non. Le théâtre valable ne doit pas être un mensonge. Évidemment dans le temps on disait que les comédien on doit les brûler parce qu’ils font croire des choses qui n’existent pas, ce n’est pas vrai. Le théâtre doit faire vivre des choses qui existent mais qui sont quelquefois cachées, qu’on ne voit pas justement, une espèce d’incommunicable qu’on arrive à communiquer quelquefois, par les moyens poétiques du théâtre. Ça, c’est très important. Évidemment, dans le domaine des sciences exactes on a toujours des vérités mais ce sont des vérités que l’on corrige sans arrêt mais la vérité de l’histoire des hommes, ça on ne la connaître jamais, simplement on peut avoir davantage d’intuition sur notre vie à nous. Et ça, il n’y a que la poésie et le théâtre qui peuvent nous renseigner là-dessus, parce que ce ne sont pas des vérités scientistes, c’est-à-dire des vérités qui vont être corrigées de décennie en décennie, de mois en semaines, c’est quelquefois des vérités intemporelles, éternelles, comme on peut lire Héraclite maintenant et cela a été écrit il y a des milliers d’années, eh bien c’est toujours vrai quand Héraclite parle du temps, évidemment c’est la seule chose vraie que l’on ait dite sur le temps, on n’en a pas dit d’autre, parce qu’il s’exprimait dans la poésie. […] C’est un petit peu le public qui donne le miroir de l’existence à l’acteur sur le plateau. Il a beaucoup de mal à exister sans ça, sauf dans le cadre de séances de travail, etc. Dans le domaine du spectacle proprement dit, du spectacle spectaculaire comme diraient les situationnistes, je crois qu’il ne trouve vraiment sans existence que devant le public ou devant la caméra mais beaucoup moins. C’est pour cela que je disais qu’il faudrait peut-être retrouver l’humeur des enfants quand on tournait un film, c’est-à-dire s’amuser pour soi parce qu’il n’y a pas de public pour vous aider au cinéma. En général, l’expérience que j’ai du cinéma m’a prouvé que lorsque le maître de jeu au cinéma, qu’est le metteur en scène, retrouve cette espèce d’émoustillement à s’amuser pour soi, je pense à Renoir, à Clouzot avec des moyens très différents, lui c’est dans le drame, l’autre c’est dans la bonne humeur, lorsqu’il arrive à passionner son équipe, pas simplement les acteurs d’ailleurs, dans une espèce de jeu gratuit autour de son propos, eh bien, c’est gagné. Et on retrouve un peu une atmosphère des enfants qui s’amusent au grenier à se costumer.

Jacques Bofford : Le théâtre doit-il avoir une fonction dérangeante selon vous, Laurent Terzieff ?

Laurent Terzieff : Oh, oui, ça sûrement. Pas seulement le théâtre, toutes les formes d’art doivent être dérangeantes parce que justement la majorité silencieuse qui n’aime pas être déranger à besoin à son insu d’être déranger, elle mourait sans cela. C’est le ferment, le levain qui fait monter la pâte, qui fait que les gens continuent de vivre sans cela ils mouraient d’ennui s’ils n’étaient pas dérangés. Et même cela se désagrège de soi-même, toutes structures, n’importe quelle société est quand même sous-tendue par une certaine forme de structure, une certaine éthique, qui n’est pas forcément d’ailleurs déterminée de façon scientiste, sur le plan marxiste par exemple, je ne crois pas, pourquoi telle civilisation trouve des vertus à tel plat, par exemple, c’est vrai ou ce n’est pas vrai on ne le sait pas, c’est toujours un peu mystérieux, mais ils ont toujours besoin de quelqu’un pour les déranger, pour réveiller l’appétit tout simplement. Même le spectre de la mort valorise la vie quelquefois. Donc, on a besoin d’être déranger, c’est indiscutable, c’est une des fonctions de l’art en tout cas. De sommeil en sommeil, on fini pas s’endormir tout à fait, le grand sommeil.

Jacques Bofford : Mais, c’est cette fonction dérangeante que vous recherchez vous –même chez les jeunes auteurs ?

Laurent Terzieff : Oui, mais pas… je veux dire que ce quand c’est pris comme postulat à toute démarche artistique alors ça, ça m’emmerde personnellement. Je ne pense pas qu’il faille provoquer pour provoquer parce que très vite on arrive à un degré où il n’y a plus rien à provoquer et alors là le pauvre artiste est au chômage. Je crois qu’il faut qu’il ait envie de déranger quand il y a vraiment quelque chose à déranger, quand il se sent le besoin de déranger. Aller taper sur le ventre d’un type en lui disant : espèce de salaud, espèce de profiteur croulant, bourgeois repu, etc. ce n’est pas tellement une façon de déranger les gens.

Jacques Bofford : Faits-vous un théâtre dit engagé, dit politisé ?

Laurent Terzieff : Non, non. Je crois qu’une démarche artistique quand elle est valable, il y a de la politique en elle. Si elle part d’un objectif politique par rapport au théâtre, le théâtre se trahit lui-même et il perd sa fonction parce qu’il perd son autonomie. […]

« Laurent Terzieff : Avec l’âge, on se sent de plus en plus nu devant chaque nouvelle chose qui se présente, on se sent de plus en plus démuni, on ne croit tellement plus aux méthodes ni aux trucs. On est de plus en plus en danger, de plus en plus. La création artistique passe par une insatisfaction, un manque et un doute, une remise en cause de soi-même. Je crois que si l’on était heureux comme les vaches qui paissent en Suisse, il n’y aurait pas de création artistique, sûrement pas. »

Fabrice Lucchini : On peut tout dire sur Laurent Terzieff. On peut dire qu’après « Les tricheurs » il aurait pu avoir la même carrière qu’Alain Delon car Terzieff est fait pour être une star. On peut dire que c’était un héros dostoïevskien, que sa silhouette était somptueuse, que cela a été le plus grand serviteur de théâtre qu’on ait eu depuis très, très longtemps. On peut dire beaucoup de choses. On peut dire qu’il a apporté énormément d’œuvres à travers l’adaptation des grands auteurs qu’il a fait connaître en France. On peut dire qu’il vivait sans argent, qu’il n’était pas un homme d’argent, que sa troupe n’a jamais bénéficier de subventions. Il était héroïque. On peut dire tout cela. On peut mélanger Terzieff avec la légende. Mais moi qui étais proche à un moment de lui, moi qui étais proche de lui, il n’y a qu’un mot qui me vient : c’est la lumière de la fraternité. Sa douceur, sa puissance faisait de lui cette illustration de Louis Jouvet, qu’il adorait : « Il n’y a pas de théâtre sans fraternité ». Laurent Terzieff c’est le frère de tous les acteurs.

De tous les hommages rendus à Laurent Terzieff au lendemain de sa mort, le 2 juillet dernier, celui de Fabrice Lucchini me parait à la fois le plus juste et le plus ouvert. Ce grand disparu était avant tout un frère. Et de cette fraternité, le comédien aura témoigné jusqu’à son dernier souffle en metteur en scène, en animateur d’une troupe aux côtés de Pascale de Boysson, sa compagne dans la vie et sur scène. Le théâtre cet art collectif où un seul nom en haut de l’affiche risque de s’isoler et de se perdre, on regrettera pourtant que ce nom de Laurent Terzieff ne soit plus des nôtre aujourd’hui après son ultime baisser de rideau. Nous vous en proposions le portait le long de notre mémoire radiophonique avec Jacques Bofford, André Nusslé et Jean-Marie Félix et plusieurs autres éclats au fil du temps, un portrait mis en page par Jean-Daniel Mottet et mise en mot par Christian Ciocca, que vous retrouverez sur Internet : hologe.rsf.ch, en podcast et sur CD si vous appelez 06 323 24 24.

Merci de nous avoir suivis avec attention, j’en suis sûr. Bel été à vous tous et belles vacances à ceux qui en prennent.



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