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L’invention de la Cité

Une rencontre organisée dans le cadre des 20 ans de la Cité des sciences et de l’industrie, transcrite par Taos AÏT SI SLIMANE

1:58:44, source ici

L’invention de la Cité

Avec Maurice LÉVY, Jacques BLANC, Jacques LICHNEROWITZ et Réal JANTZEN.

Maurice LÉVY : Ce cycle s’appelle « La Villette c’est toute une histoire ». Moi, j’ai envie de raconter, de façon assez informelle, une histoire et non pas de faire de l’histoire. Je voudrais surtout raconter d’histoires de la genèse du projet de la CSI ainsi que les grandes orientations du rapport de faisabilité, qui marqué la fin de la première phase, fin 1979, comme vous venez de le rappeler.

On ne sait pas que bien avant que je ne sois chargé d’un rapport, on parlait déjà beaucoup d’un Musée des sciences et des techniques. La France avait remarquablement innové, en 1936, avec la création, sous l’impulsion de Jean PERRIN, du Palais de la découverte. Avant, on ne connaissait que des musées d’histoire des techniques, comme celui du Cnam, également en avance sur son temps, à la fin du XVIIIème siècle, ou plus tard le très beau Musée de Munich.

Jean PERRIN avait voulu qu’on montre la science moderne, la science telle qu’elle se fait. Mais, au détour des années 50, le projet, peu renouvelé, avait vieilli. Aux États-Unis, et ailleurs dans le monde, étaient nés des centres scientifiques, ce qu’on appelait des sciences centers, beaucoup plus attrayants pour le public jeune. D’autre part, on commençait à mettre l’accent sur les applications industrielles. En France, on trouvait, à juste titre, que la recherche fondamentale ne débouchait pas suffisamment sur des applications techniques et des réalisations industrielles. Un projet était donc dans l’air, dès la fin des années 50, pour un musée moderne, qui relierait la science et l’industrie. Je pense que ces premières idées datent de la période où le Général de GAULLE a rénové les structures de la recherche créant la DGRST, le Comité des sages, etc.

On pensait à l’époque à un site en grande banlieue, au nord-ouest de Paris, je me rappelle plus de l’endroit exact. Le projet est devenu encore plus important sous la présidence de Georges POMPIDOU qui voulait développer l’industrie en France, mais on buttait toujours sur ce problème de site. Personne ne voulait aller au diable, on trouvait qu’il fallait que cela soit dans Paris si possible. Il fallait que le musée ne soit pas trop éloigné et rien de satisfaisant n’était proposé. Le seul site possible, était le plateau de Beaubourg, le président Georges POMPIDOU avait évidemment donner la priorité au Centre d’art et de culture.

C’est la libération des terrains de la Villette qui a été le facteur déclenchant. Serge GOLDBERG a raconté la façon dont ce site a évolué dans les années 60-70. C’est en 1974 après l’élection de Valéry GISCARD d’ESTAING, qu’a eu lieu ce que j’ai appelé « le Yalta parisien », l’État devenait propriétaire des terrains de la Villette, à charge pour lui d’en apurer le passif, tandis que la Ville de Paris devenait maître d’ouvrage pour l’aménagement de ce qu’on appelait alors « le trou des Halles ». Une campagne s’est alors développée sous l’impulsion de Roger TAILLIBERT, qui était architecte en chef du Grand Palais et de Gilbert GANTIER, député du 16e arrondissement de Paris. Roger TAILLIBERT, avait une double motivation, il voulait se débarrasser du Palais de la découverte, qui l’empêchait de rénover, comme il le souhaitait, le Grand Palais. D’autre part, il avait l’ambition d’être le maître d’œuvre d’un grand ouvrage de béton, qui était sa spécialité, vous savez qu’il a construit le Parc des Princes, que serait le futur Musée. Les choses ne se sont pas du tout passées comme il le souhaitait, le Palais découverte est resté en place et Valéry GISCARD d’ESTAING a nommé Roger TAILLIBERT dans le jury de concours du Musée de la Villette, ce qui si l’empêchait de présenter lui-même un projet.

Mon impression est qu’au début monsieur GISCARD d’ESTAING n’était pas très enthousiaste. Il avait une opposition de principe « aux grands machins gaullistes » et beaucoup de prudence face à un projet qui apparaissait compliqué et coûteux. Il n’avait donc pas au début, tout au moins, la forte motivation qu’avait eue POMPIDOU pour Beaubourg. Mais, il était quand même embarrassé, la Villette coûtait de l’argent à l’État et représentait un scandale permanent. Les nouveaux abattoirs étaient toujours là. Les concours d’idées, qu’a rappelés Serge GOLDBERG, n’avaient rien donné de convaincant, c’était embarrassant pour un président qui se voulait moderne et actif. Il finit par s’engager avec une grande prudence à étudier la question. On n’avait que des idées assez vagues et les politiques ne concevaient pas que ce projet pourrait être à ce point excitant et novateur. Dans leur esprit, il s’agissait surtout de dépoussiérer le Palais de la découverte et de lui adjoindre le Musée du Cnam.

On avait aussi une idée très floue sur ce qui se passait aux États-Unis. GANTIER et TAILLIBERT avaient surtout retenu l’idée du Museum of science and industry de Chicago. Quand je l’ai examiné de près par la suite, j’ai été très déçu. Par contre son directeur Victor J. DANILOV était un homme remarquable, qui, avec Franck OPPENHEIMER de Exploratorium de San Francisco, étaient les deux seule à avoir vraiment des idées neuves sur la question des musées scientifiques. Les deux hommes sont d’ailleurs devenus mes amis. Franck OPPENHEIMER est mort, je ne sais pas si DANILOV vit encore.

Bref, on en arrive au conseil restreint d’août 1978 dont a parlé Serge GOLDBERG. Deux décisions ont donné mission à Paul DELOUVRIER d’étudier l’aménagement général du site et on rechercherait un scientifique, entre guillemets, pour étudier la faisabilité et le programme du musée des sciences. Pierre AIGRAIN, qui était à l’époque secrétaire d’État à la recherche et Alice SAUNIER-SEÏTÉ, qui était ministre des universités, devaient le trouver. J’ai su par la suite comment on était arrivé jusqu’à moi. À la sortie de ce conseil restreint, AIGRAIN et Alice SAUNIER-SEÏTÉ étaient très embarrassés. Ils se disaient, on ne sait pas comment on va faire. Il se trouvait qu’il y avait Lucien LANIER, qui était à l’époque préfet de la Région Île-de-France, qui s’est joint à la conversation. On cherchait quelqu’un qui connaissait bien les États-Unis, car on pensait que c’est de là que viendra la lumière. Le hasard, un hasard de plus, comme l’a dit Serge GOLDBERG, a fait que Lucien LANIER était secrétaire général de la DGRST en 1967, quand on m’avait convaincu de partir pour Washington, pour créer la mission scientifique française. LANIER s’est rappelé cette affaire et a suggéré à AIGRAIN et Alice SAUNIER-SEÏTÉ de me pressentir. C’est ce qu’a fait Pierre AIGRAIN, quelques semaines plus tard.

J’avais déjà eu vent de la chose par Hubert CURIEN, qui était toujours au courant de tout. Il m’annonçait en effet que Pierre TABATONI, le directeur de cabinet d’Alice SAUNIER-SEÏTÉ, me téléphonerait. J’ai dit que je réfléchirai. L’appel est effectivement venu début 1978, j’ai donné un accord de principe, mais j’ai dit que je ne pourrais pas m’y mettre avant février 1979, car j’avais, en janvier, un long voyage, programmé de longue date, aux États-Unis et au Japon.

Un peu avant Noël 1978, je suis allé seul sur le site de la Villette, que j’ai arpenté au milieu des décombres et des structures achevées des nouveaux abattoirs. Je dois dire que par son étendue, par les canaux, il y avait aussi une très belle lumière d’hiver, ce site m’a beaucoup séduit. Et, je me suis dit qu’on en ferait quelque chose de très, très bien. Et cette image d’un futur musée, que j’imaginais avec cette eau et cette lumière, m’a certainement habité pendant l’écriture de mon rapport, c’est pour ça d’ailleurs qu’Adrien FAINSILBER, l’autre jour, on a parlé. Je voyais un bâtiment de verre, d’eau et de lumière. Ensuite je suis parti à la campagne, pour les vacances de Noël, et j’ai commencé à réfléchir.

Contrairement à ce que pensaient ceux qui m’avaient pressenti, je connaissais très peu les musées scientifiques. Je n’avais été au Palais de la découverte, trois ou quatre fois, aucun autre musée, pas même celui du Cnam, et certainement aucun musée à l’étranger. De mes réflexions, il est résulté une note manuscrite de 16 pages. Quand je l’ai relue quelques années plus tard, j’ai constaté que l’essentiel du rapport s’y trouvait. Le travail de l’année 1979 et les visites que nous avons faites aux États-Unis, au Canada et en Europe, n’ont fait qu’enrichir les idées assez théoriques que j’avais formulées dans ma note. J’ajoute que la note a été perdue. Je l’ai recherchée par la suite, je ne sais pas ce qu’elle est devenue. Est-ce qu’elle a disparue au moment d’un déménagement ou est-ce que quelqu’un l’a prise et l’a gardée précieusement ? Je ne sais pas.

Après avoir rencontré Paul DELOUVRIER, qui avait, lui aussi, une mission, je me suis installé dans les locaux prêtés par le Cnam, avec une petite équipe qui a atteint progressivement six personnes. À partir de septembre 1979, nous nous sommes installés, avec l’équipe de Paul DELOUVRIER, dans de nouveaux locaux, assez luxueux, qu’il avait trouvés rue François 1er. J’étais entouré d’une commission consultative, de huit membres, comportant, outre messieurs DELOUVRIER, GANTIER et TAILLIBERT, deux prix Nobel : NEEL et KASLER, un grand médecin, Jean HAMBURGER, madame Hélène MISSOFFE, député de Paris, et comme je trouvais étonnant quand même que la commission consultative ne comporte aucun industriel, alors qu’on voulait faire le musée des sciences et de l’industrie, j’ai demandé à Antoine RIBOUD, qui était un PDG assez imaginatif et à Jean PANHARD, un des créateurs du Salon de l’automobile, de se joindre à nous. Cette commission a tenu cinq réunions : orientation, comptes rendus de nos visites, et approbation du rapport. Outre les discussions et réflexion en France, nous avons visité beaucoup de musées à l’étranger et consulté toutes les personnes qui, aux États-Unis ou en Europe, avait réfléchi ou œuvré sur des musées scientifiques, y compris des musées d’histoire naturelle.

Pendant l’été 1979, le directeur de la National science foundation - il faut dire que notre projet suscitait un énorme intérêt aux États-Unis à l’époque - m’avait proposé de mettre à ma disposition un bureau dans l’Institut des sciences du comportement de la Fondation Ford, et c’est là, pendant le mois d’août 1979, dans le calme des collines de Stanford, en Californie que j’ai rédigé l’essentiel de mon rapport, loin de toutes intrigues parisiennes. Corrigé et tapé en septembre, je l’ai soumis à la Commission consultative, qui a décidé quelques modifications de forme, parce qu’elle avait déjà approuvé les orientations du contenu, et j’ai remis officiellement le rapport, le 15 octobre 1979, aux ministres concernés.

Dans l’intervalle, j’avais été reçu deux fois, pendant une heure chaque fois, par le président de la République : en mai 1979, pour vérifier que mes orientations ne se heurtaient pas à une opposition de principe, et en septembre 1979, pour qu’il approuve les conclusions, avant la remise du Rapport. Vous remarquerez à quel point, j’ai pris des précautions dans une affaire qui était devenue éminemment politique.

Tout ceci a conduit au conseil restreint de 20 décembre 1979, ou deux décisions furent prises : premièrement, construire le Musée dans le cadre de l’EPPV, l’Établissement public du parc de la Villette, et d’autre part on approuvait les conclusions de mon rapport, avec cependant une restriction très importante, vous savez que la grande salle des ventes des abattoirs peut comporter quatre grandes travées, chacune est à peu près du volume de Beaubourg, et le conseil restreint a décidé que le Musée n’occuperait que trois travées, la quatrième serait maintenue en l’état, fermée, clôturée, de façon à ne pas se détériorer. Il y a eu pendant les 20 ans qui ont suivi, énormément d’idées, énormément discussions, pour savoir ce qu’on allait faire de cette 4ème travée, je suis heureux de constater que c’est enfin maintenant que le problème est en train d’être résolu.

Quant à moi, je me retirai de l’affaire car mes rapports avec madame SAUNIER-SEÏTÉ, chargée de la tutelle du projet, étaient devenus très mauvais, elle considérait que Paul DELOUVRIER et moi-même étions de dangereux visionnaires, et qu’il coûterait beaucoup d’argent à son ministère. Elle n’osait pas s’attaquer à Paul DELOUVRIER, mais en ce qui me concernait et il n’y avait pas de problème.

Donc, je ne suis revenu dans le projet, comme vous l’avez dit, qu’en novembre 1983, sur l’insistance très, très forte de François MITTERRAND, parce qu’en fait je ne voulais pas revenir. C’était quelques mois après que Serge GOLDBERG ait pris la direction générale de l’EPPV, et on peut dire que c’est à ce moment-là que les choses ont vraiment démarré, aussi bien pour la construction que pour la réalisation du contenu. Avant, il y avait eu beaucoup d’études mais aucune réalisation concrète à ma connaissance.

J’en viens maintenant aux principales orientations du rapport. La première orientation, c’est celle qui a gouverné toutes les autres, c’était qu’il fallait s’adresser à un public large, et pas seulement à un public scolaire et universitaire. Il fallait que tous les publics quels qu’ils soient, comme je le disais toujours de la concierge du 19ème arrondissement à l’élève de 3ème du collège du coin, devaient pouvoir venir. Ceci, impliquait immédiatement un certain nombre de conséquences. Quand on observe le public dans un endroit comme la Cité, on voit que ce public à trois attitudes possibles : il y a ceux qui ouvrent les yeux, sont charmés par la magie du site, trouvent ça très beau, sont séduits et se disent qu’après tout la science ce n’est peut-être pas si mal, la science peut être belle. C’est déjà un premier pas. Ensuite, il y a ceux qui sont des farfouilleurs, des manipulateurs, qui essayent de voir comment ça marche, et enfin troisième attitude, en moins grand nombre, qui réfléchissent et qui essayent d’arriver jusqu’aux stades conceptuels. Moi, je pensais qu’on pouvait, dans une même présentation, avoir ce qu’on appelait les trois niveaux de lecture, grâce aux progrès que faisaient à cette époque-là l’audiovisuel, l’informatique, etc. Il résultait de cette idée qu’il fallait abandonner, pour l’exposition permanente, la présentation disciplinaire, c’est-à-dire maths, physique, chimie, etc. Il fallait partir au contraire de thèmes - c’est-à-dire une approche thématique. Le thème, c’est un sujet que tout le monde connaît, dont on entend parler à la télévision, dans les journaux, etc., et c’est sur ce thème-là, on peut, en partant, si vous voulez, du produit fini en remontant vers les principes, ce qu’est la démarche inverse de celle de l’école, on peut par une démarche pluridisciplinaire, faire comprendre aux publics, à différents stades comment ça marche, quels sont les principes fondamentaux qui sous-tendent le produit, et quelles sont les applications techniques, industrielles possibles. C’était une façon naturelle de relier la science et les applications.

Au départ, j’avais dans mon rapport, je crois, énuméré 20 à 25 thèmes, je ne me rappelle plus bien. Comme on a pensé, à juste titre, qu’il ne fallait pas que le public se perde, on les a regroupés en quatre grands secteurs, qui ont perduré pendant la réalisation de la Cité. Il y avait un qui concernait l’univers, un autre le domaine du vivant, le troisième c’était la matière, c’est celui qui a été le moins réalisé, puisqu’on voulait faire beaucoup de choses sur la physique des particules, la physique nucléaire, etc., ça n’a pas été fait, et enfin ce que j’avais appelé les sociétés humaines, ce qu’est devenu langage de communication, dont nous parlera Réal JANTZEN, comme un des exemples de secteur réalisé.

Par ailleurs pour que beaucoup de publics viennent, il fallait un grand nombre d’activités diverses, de façon à ce que chacun trouve quelque chose à faire, ait une envie de venir pour faire quelque chose. C’est pour cela qu’on a créé tous les lieux qui existent maintenant à la Cité. Je ne les énumérais pas, en tout cas très rapidement : les expositions temporaires, la Médiathèque, les cercles d’actualités, le Centre des conférences, l’Inventorium, qui est devenu depuis la Cité des enfants, etc. Vous qui venez à la Cité assez souvent, je pense vous devez déjà connaître très bien ces lieux. Tout cela c’était en fait pour pouvoir toucher le public le plus large possible.

L’accent devait être mis sur l’interactivité, bien entendu, et tourné vers l’avenir et vers les débats de société. Déjà à l’époque le public avait du mal à accepter une présentation triomphale de la science, Dieu sait si cela a évolué dans ce sens encore plus. Donc, il s’agissait de faire une présentation honnête et modeste, des réalisations de la science et non pas une présentation triomphale. On mettait quand même l’accent sur la jeunesse tout de même. On avait créé, j’en ai dit un mot tout à l’heure, l’Inventorium, qui était une espèce de salle de découverte pour les enfants, qui a eu tellement de succès qu’il a été décidé par la suite d’élargir énormément l’Inventorium et d’en faire ce qu’on a appelé la Cité des enfants, qui a, je crois, toujours énormément de succès.

D’autre part, il me paraissait évident que ce Musée novateur et très attirant pour le public, devait être le support d’un certain nombre d’actions de valorisation : d’abord la formation. On avait inventé les classes Villette, où des élèves des différents lycées et collèges de France venaient avec leurs professeurs pour une semaine. On a fait ensuite le Collège. En réalité, dans mon rapport, un système d’éducation pour le grand public, assez proche du concept du Collège est décrit très en détail. Il n’a pas été réalisé tout de suite mais il a fini par être réalisé. Également, cela devait être un support pour des équipes de recherche, on a réalisé le Centre de recherche sur l’histoire des sciences et des techniques, qui fonctionne convenablement. Je voulais que l’on créé aussi un Centre de recherche sur la muséologie scientifique, mais qui n’a pas vu le jour. Et enfin, dernière action de valorisation, il s’agissait de faire de la Cité le pôle central d’un réseau de centres scientifiques et techniques en région, qui seraient alimentés aussi bien financièrement qu’intellectuellement, et par les réalisations à partir de la Cité des sciences.

On voulait aussi évidemment un lieu, quelque chose qui soit un signal, qui attire le public et quand j’étais en Californie, pour la rédaction de mon rapport, j’avais été visiter à San Diego, la salle omnimax, qui venait d’être créée, et quand je suis rentré j’ai dit à Paul DELOUVRIER que c’était une chose très intéressante et qu’il devrait se pencher sur la question. Il est parti par la suite en voyage avec Goéry DELACÔTE. Ils ont visité la même salle omnimax mais à Minneapolis et ils ont décidé tout de suite que ce serait fait à la Villette. Serge GOLDBERG a raconté l’odyssée de la Géode : dehors, dedans, puis dehors, tout le monde, je pense, se félicite qu’elle soit dehors et qu’elle soit un vrai signal pour la Cité.

D’autres, part, le projet, tel que je le décrivais, n’avait que peu de ressemblance avec l’idée qu’on se faisait d’un musée des sciences et des techniques. Donc, il s’agissait de trouver un nom. Après beaucoup d’hésitations entre plusieurs possibilités, nous avons finalement choisi Cité des sciences et d’industrie, mot un peu hybride, parce qu’on ne parle plus beaucoup maintenant d’industrie alors qu’il y a tellement d’entreprises de services, mais c’était quand même celui qui à l’époque paraissait le mieux. En fait cela a été abrégé largement en Cité des sciences, ou tout simplement la Villette, finalement c’est un nom qui a trouvé sa place.

Nous avons inauguré la Géode le 9 mai 1985, c’est-à-dire un an avant le musée, la Cité des sciences, et ça a eu un succès phénoménal, les gens se battaient pour entrer, on mettait les gens sur les escaliers, etc.

La Cité elle-même, comme vous le savez, comme vous allez le voir, puisque mes collègues vont en parler, a eu une réalisation assez difficile, mais le succès fut au rendez-vous dès le premier jour, ce qui créera des problèmes de gestion et d’exploitation du public, parce que par modestie peut-être, ou par superstition, nous n’avions pas trop envisagé qu’il y aurait un grand public. Donc, nous avons été un peu surpris, quand nous avons vu arriver trente mille visiteurs par semaine, qu’il a fallu les gérer. Jacques BLANC en parlera.

L’ouverture de la CSI a eu lieu le 13 mars 1986. Il s’agissait de trouver en mars un jour, il s’est trouvé que la comète de Halley passait près de la terre ce jour-là. Et, en accord avec l’Agence spatiale européenne et Fr3, nous avons centré l’inauguration de la Cité sur cet événement.

Le problème maintenant évidemment, c’est de maintenir le niveau d’intérêt et même de le développer aujourd’hui un travail sans relâche. La Cité des sciences répondait certes à un besoin, puisque le succès l’a montré, mais la nature et le contenu de ce besoin évoluent avec la société française. Le défi des dirigeants actuels est d’adapter cet outil remarquable, qu’est la Cité, à l’évolution de la demande du public, si on ne veut pas qu’elle subisse un jour le sort de la plupart des musées scientifiques dans le monde, qui finissent toujours tôt ou tard par être dépassés par leur temps.

Je vous remercie.

Bruno JAMMES : Avant de passer au prochain intervenant, j’aurais peut-être une question à vous poser. Vous avez évoqué les classes qui venaient à la Cité dès l’origine, cela faisait partie du projet même les relations fortes avec le monde de l’éducation, comment dans votre projet vous avez situé la Cité des sciences par rapport à l’éducation de la science ? Est-ce que c’était vu comme quelque chose de complémentaire ? Est-ce qu’il y avait une vision un peu critique de son enseignement ?

Maurice LÉVY : C’était une vision complémentaire. Il me paraissait que c’était plus attrayant, plus ludique, et on pouvait, peut-être, par ce biais rattraper des élèves qu’une présentation théorique telle qu’elle est faite dans les écoles rebutait. Il me paraissait que c’étaient deux approches différentes mais concourant au même objectif, faire la formation des jeunes enfants des collèges et des lycées. C’est comme ça, je crois, que cela a été compris. Les élèves venaient avec leurs professeurs sur la base d’un projet qu’ils avaient élaboré en commun, et ça se passait en général très bien.

Je disais toujours, quand l’élève ferme la porte de son école, il ferme la porte sur la vie. Alors, quand il vient à la Cité, au contraire, il ouvre la porte sur la vie, étant donné qu’il voit les choses qui lui sont familières.

Bruno JAMMES : Je propose que nous avancions dans l’histoire et que nous nous regardions maintenant comment on fabriquait une exposition, comment on concevait les expositions à l’origine.

Réal JANTZEN était professeur de physique à Paris VI. Vous avez été, Réal, concepteur du Secteur IV, on a parlé tout à l’heure des quatre secteurs, celui qui s’appelait « Langage et communication ». Vous avez été responsable de l’ensemble du département qui s’occupait de la conception des expositions. Par la suite, vous avez occupé de nombreuses fonctions à la Cité des sciences, j’en citerai qu’une, celle de directeur de la jeunesse et de la formation, parce que c’est sous votre responsabilité qu’a été à la fois conçut la Cité des métiers et la Cité des enfants. Et maintenant, vous êtes conseiller auprès du président de la Cité des sciences.

Réal, j’ai une question préalable, en regardant la biographie de nos intervenants, je m’aperçois que nous avons à cette table, quatre physiciens, et si je fais référence à Jean PERRIN, fondateur du Palais de la découverte, qui était lui-même un physicien, pourquoi la physique finalement ? Est-ce que la physique a fortement à voir avec la diffusion de la culture scientifique et technique ?

Maurice LÉVY : C’est l’époque qui veut cela. L’époque dont nous parlons était l’époque où la physique était la discipline reine, où tout tournait autour de la physique, maintenant cela serait plutôt la biologie. D’autres part, un physicien est quelqu’un qui connaît bien les laboratoires, à la différence d’un mathématicien, et qui se pose, par définition, beaucoup de questions sur l’origine de la matière, sur la compréhension des phénomènes, etc., à la différence d’un chimiste qui aura plutôt une approche un petit peu plus pragmatique. Donc, je crois que c’est assez naturel. D’ailleurs, si on regarde la liste des directeurs généraux du Centre national de recherche scientifique, ou d’un certain nombre d’autres organismes, on va trouver encore d’autres physiciens. Maintenant, les choses sont en train de changer.

Réal JANTZEN : Bonsoir ! Imaginez la scène : je connais Maurice LÉVY depuis 1979, j’avais travaillé avec lui dans le cadre du brassage d’idées pour son rapport. Maurice LÉVY s’en va et revient fin novembre 1983. Il se trouve que j’arrive, très vite, à le joindre. On a rendez-vous, on discute, une demi-heure de rendez-vous, Maurice LÉVY est un homme rapide, qui prend les décisions rapidement. De cet entretien il ressort la chose suivante, me dit : « Je souhaite que vous soyez chef de projet, d’une opération de 6 000 m² d’exposition permanente, innovante, de référence sur la communication, à ouvrir dans deux ans. » Un cahier des charges très simple, très net, une demi-heure de rendez-vous. J’étais très flatté, très honoré, je le souhaitais aussi, je le précise. Je quitte Maurice LÉVY, il me dit simplement : « N’en parlez pas, il faut que je trouve d’autres collègues, mais enfin considérez l’affaire comme faite, vous pouvez déjà, dans votre tête, commencer à y travailler. »

Je sors de son bureau et c’est là que je mesure quand même l’étendue des dégâts, parce qu’on a beau être flatté, on a beau avoir ce que l’on souhaite, quand on analyse froidement la situation, on peut se poser un certain nombre de questions. C’est ces mots que je vais reprendre : chef de projet, 6 000 mètres carrés, l’exposition permanente, innovante, de référence, communication, deux ans, qui vont me permettre de vous expliquer un peu tout ce mécanisme, avant et après le retour de Maurice LÉVY.

D’abord chef de projet, c’est une méthode radicalement nouvelle pour l’Établissement public du Parc de la Villette dans cette affaire, où au fond on avait un système qui avançait mais qui en même temps était ralenti, parce qu’il y avait derrière quelque chose qui était délicat, c’est l’avancement du bâtiment. Donc, il fallait gérer le contenu en liaison avec tout le contenant, qui prenait un certain nombre de retards, pour n’ouvrir finalement avec difficultés qu’en 1986. Donc, c’était une méthode un peu nouvelle, je me souviens avoir demandé au passage à Maurice LÉVY qu’est-ce que c’est que chef de projet, il m’a dit : « C’est celui qui prend, à travers toutes les directions de la maison, la possibilité de pouvoir agir et de faire aboutir les choses au bon moment. » Donc, première révolution, un changement de méthode par rapport à l’avant elle après, je vais y revenir.

Six-mille mètres carrés, c’est un peu abstrait c’est plus de dix fois cette salle. Imaginez de se rendre compte de cette surface qu’il y a à meubler, à aménager, et encore ça n’est qu’une petite partie des trente mille mètres carrés d’exposition permanente qui étaient le challenge, dix mille mètres carrés d’expositions temporaires, et puis médiathèque et toute une série de nouveautés. Imaginez la tâche dans cette affaire ! Six-mille mètres carrés – deux ans ! C’est quoi. C’est des délais qui ne vous donnent pas droit à l’erreur. C’est totalement irraisonnable d’imaginer des tests, bien que nous ayons fait des opérations de préfiguration, comme nous l’avons dit, Janus 1 et Janus 2, peut-être que certains s’en souviennent, c’était quelque chose qui était une charge de travail supplémentaire mais une façon aussi de se confronter à une technique opérationnelle, qui était relativement délicate à monter.

Exposition. Exposition, ça veut dire quelque chose qui contient des objets mais aussi les discours, des intentions, des angles d’attaque. Tout cela doit se travailler, cela ne se fait pas au hasard et surtout une grande question, qui n’a jamais été vraiment bien calée, qui était un élément de tension pendant toute la conception de ces expositions, pour qui ? je vous assure que madame Michu, qui était à l’époque très célèbre dans l’Établissement public du Parc de la Villette a dû entendre beaucoup ses oreilles siffler, parce que constamment c’était une référence dans la façon d’évaluer nos propres décisions tous les jours, je dis bien tous les jours.

Exposition permanente, ça veut dire quoi permanent ? Cela veut dire que c’est une exposition dont on avait dit qu’elle devait être capable de durer dix ans. Dix ans, c’est long, surtout dans le domaine de la communication. C’est à dire qu’on devait être au-delà des modes intellectuelles, on devait aller au-delà des thèses séduisantes qui pouvaient paraître sur tel était le sujet. Donc, ça impliquait la nécessité de revenir à des éléments relativement basiques. Des éléments pour lesquels on pouvait espérer une certaine stabilité dans les dix ans. C’est tout le contraire du geste ou d’une thèse dans une exposition temporaire, et ils en font parce que c’est une autre approche, une autre façon faire, mais l’exposition permanente à des exigences qui sont très différentes par rapport à aux expositions temporaires.

Innovante. Innovant, qu’est-ce que ça voulait dire à l’époque ? Il y a plusieurs éléments dans ce mot. D’abord on avait choisi une approche thématique et pas disciplinaire. Approche thématique, cela veut dire quoi ? Cela veut dire partir d’un thème et ensuite broder, développer, monter des relations, voir toutes les interactions qu’il peut y avoir à partir d’un thème jusqu’à beaucoup de choses. Je vais vous donner rapidement la liste des vingt thèmes qui ont été étudiés dès 1980, sous l’impulsion de Goéry DELACÔTE, pour vous montrer au fond ce que ça représente comme date dans la conception de la muséologie. Ces vingt thèmes, c’étaient, assez rapidement : astronomie, espace, atmosphère, terre, biosphère, corps, hérédité, cerveau, construire, transformer, transporter et fabriquer, énergie, structure de la matière, informatique, communication, son, lumières, mathématiques, sciences et arts, plus un thème salle de découverte, plus des dimensions transversales de l’histoire de l’industrie, de sciences humaines, de transfert de technologie, d’art. Vous voyez bien qu’à travers ces vingt items on a eu un développement intellectuel analytique, et la question qu’on peut se poser, c’est qu’au fond maintenant est-ce qu’on aurait choisi ce type d’articulations initiales, qui a nourri la conception de la Cité ? Ça, c’était un choix des années 80. Je pense que maintenant cela serait quand même un peu vieux et on serait davantage dans une situation de problématiques, qui est beaucoup plus proche de ce que les gens actuellement peuvent recevoir, on est plus plutôt « problem-center » que « sciences center » à l’heure actuelle, dans tout le problème de la médiation scientifique. Mais en clair, c’était la démarche qui avait été appliquée, qui fabriquait l’objet d’études.

Innovant ça voulait dire aussi des choix de médiation nouveaux par rapport à la muséologie qui existait à l’époque et Dieu sait si maintenant elle a varié, c’est-à-dire qu’est-ce qu’on choisissait ? Être didactique ? Démonstratif ? Ludique ? Explicatif ? Monstratif ? Tout cela supposait énormément d’analyses, de choix, avant de dire ce que nous allions faire en tant qu’objet.

Au fond, moi je retiendrai deux mots de tout ça, qui a soudé les équipes de conception et de réalisation, c’était le mot d’interactivité, qui était très à la mode, qui a pris une autre valeur à l’heure actuelle mais qui était à l’époque extrêmement important, et le mot découverte, c’est-à-dire faire en sorte que nous puissions chacun ouvrir les yeux sur un certain nombre de domaines.

Mot suivant : référence. Il y a eu de longues tensions à la Villette. Les choses n’ont pas été aussi lisses qu’on a bien voulu le dire. Par exemple, dans l’avant-dernière séance, ou même avec beaucoup de modestie Maurice LÉVY le présentant, il y a eu beaucoup de tensions, des tensions intellectuelles, des débats, avec certes beaucoup de respect entre les gens, mais beaucoup de confrontations d’idées sur les approches et sur les façons faire. Moi, je me souviens très bien, sur un thème comme communication, avoir rencontré pas mal de gens y compris au ministère la communication, des conseillers scientifiques ou les conseillers ministériels qui me disaient : « Votre référence cela doit être de montrer la science française, de faire la valorisation des entreprises françaises", à l’époque, il y avait THOMSON qui avait quelques difficultés. On était dans un univers de contradictions et de pressions qui faisait qu’au fond, référence on ne savait pas très bien ce que cela voulait dire.

Enfin, on arrive au maître mot, la communication, que j’ai tout de suite transformé en « Langage et communication », parce que je ne voulais pas laisser à ce mot la seule connotation technique mais lui donner une connotation humaine, parce que ce qui était important à l’époque, c’était de tenir compte du visiteur, et de lui permettre d’avancer petit à petit pour avoir un éclairage sur un certain nombre de choses qui se jouaient, et qui se jouaient sans lui. Pourquoi ? Il faut revenir au contexte général de l’époque, si on veut comprendre un certain nombre de choix. Ce contexte était radicalement différent du contexte actuel. Un contexte sociétal, scientifique, économique, politique, muséographique, dont on a d’ailleurs du mal un peu à imaginer ce qu’il était encore à cette époque. Sociétal, on était encore dans le positivisme, même si c’était la fin. Les grandes catastrophes, qui ont interrogé la société, comme Tchernobyl ou la vache folle, n’étaient pas encore là, on était encore dans une fin mais on était encore dans une période où le la science était quand même relativement une valeur importante de développement, tous les ministres croyaient qu’en injectant de l’argent dans des opérations de développement on allait formidablement développer les choses. Je rappelle l’idée de de Gaulle à la sortie de la guerre : « Quand vous investissez un franc dans la recherche, vous récupérer 100 francs dix ans plus tard. » Je crois que cela a marqué les esprits.

Un contexte aussi scientifique. Il faut se rendre compte de l’importance d’un colloque, qu’on a dit « Le colloque Chevènement en 1981 », qui a amené là la communauté scientifique à commencer à réfléchir sur sa propre responsabilité vis-à-vis de ses engagements vis-à-vis de la société. Ça, c’était un élément important, lorsque nous étions en contact avec l’ensemble des scientifiques dans cette affaire.

Un contexte économique aussi, complètement différent. À cette époque, dans les années 80, les grands aventuriers c’étaient ceux qui créaient leur entreprise, ce n’était plus du tout la même chose, le même type de valeurs.

Et enfin, on était dans un contexte politique un peu différent, parce qu’on commençait à peine dans la politique des grands travaux de l’État, on était d’ailleurs un des premiers de cette époque.

Il faut donc apprécier l’ensemble de ces choix à travers un contexte radicalement différent. C’est pour cela qu’au fond, lorsqu’il a fallu faire les choix autour du thème communication, eh bien j’ai fait des choix radicalement simples, pour pouvoir durer, pour pouvoir être repérable et pouvoir agir dans le temps. C’est pour cela que les sous-ensembles que nous avons choisis ont été des ensembles qui parlaient par leur dénomination aux publics. J’avais choisi un thème son, qui était la communication sonore, qui était pas simplement la physique du son, d’autant plus qu’auparavant il y avait ces études remarquables, des années 1980- 84, que j’ai voulu récupérer, on n’avait que deux ans.

Le deuxième volet, c’était celui de l’image, parce qu’on pensait très bien à la communication de l’image, qui prenait son essor.

Puis, un troisième thème que j’ai essayé de faire venir, qui était « Expression et comportement », pour introduire des sciences humaines qui n’avaient pas été assimilées dès la période de 80 et le sujet s’y prêtait bien. Comprendre comment les hommes se comportent, comment les hommes s’expriment, aussi bien dans la vie quotidienne que par l’intermédiaire des machines sophistiquées, c’était à mon avis une un élément important, qui permettait aux visiteurs de regarder en termes de miroirs son propre comportement et sa propre expression. Je ne vais pas développer ce thème, qui était relativement riche. Je peux vous dire simplement que c’était un des plus difficiles à monter dans la mesure où la communauté scientifique des sciences humaines était un peu plus délicate à convaincre que les scientifiques, comme on dit des sciences dures, tout simplement parce que à cette époque il n’y avait pas de références, de grandes références dans ce domaine, et en clair beaucoup d’acteurs qui ont tourné dans la conception à la réalisation de ces expositions, lorsqu’ils contribuaient, se posaient toujours la question du processus de jugement, qui va juger de la performance de la réalisation ? Est-ce que c’est le visiteur ? Est-ce que c’est l’autorité de tutelle ? Est-ce c’est leurs propres pairs ? C’était une vraie question, qu’on n’a pas eu le temps de véritablement explorer et qui sous-tendait considérablement le travail de toutes les équipes, car ces expositions c’était d’abord une aventure humaine. Une exposition, c’est des intellectuels, des scientifiques qui ont le goût de la médiation, mais c’est aussi des architectes, des designers, des graphistes, des gens de la technique, de l’audiovisuel, des producteurs audiovisuels, et même aussi des gens la sécurité, des animateurs plus tard qu’ils vont travailler. Il y a toute une catégorie de gens, extraordinairement différents, qui pour un temps donné se regroupent autour d’un projet. Et ce qui est assez extraordinaire, en voyage ethnologique de cette aventure humaine, c’est qu’au fond on s’apercevait que tous les systèmes de jugement, tous les systèmes de valeurs, tous les mots utilisés, n’avaient absolument pas les mêmes représentations.

Ce que je retiens moi de cette aventure humaine, c’est en gros que toutes les choses ont un rapport au temps. Tous les mots ont rapport au temps, que vous les creusiez plus ou moins, vous verrez toujours derrière qu’il y a des notions temps dans le travail de chacun, qui sont extraordinairement fines, et qui amènent souvent des discussions difficiles.

Comment je vais terminer ? Je vais simplement vous dire le ce que m’a dit une personne dont je tairai le nom, qui est une personnalité importante, qui est décédée depuis, et qui au moment où Maurice LÉVY m’avait demandé cette chose, je lui dis mais comment faire tout ça en même temps ? Comment imaginer pouvoir rassembler toutes ces préoccupations intellectuelles, techniques, matérielles, avec des langages particuliers de muséologie ? Il m’a dit : « Il y a une façon de faire, c’est de mettre la pensée en action. » Il m’a dit : « Tu vas rencontrer des gens au cours de ce projet, il y a des gens qui agissent sans réfléchir, là tu oublies parce que c’est à côté. Puis, il y a des gens qui pensent sans agir, ils pensent bien mais ils pensent sans agir. Le problème pour monter une exposition de cette nature, de cette ampleur, avec cette complexité, sur un sujet aussi compliqué, la communication, où chacun se sent expert, à juste titre, dans un contexte très différent, je rappelle qu’à l’époque l’internet n’existait pas, on en était qu’au Minitel et autres, c’est de mettre la pensée en action, de pouvoir agir tout en maintenant un système de pensée qui permet d’évaluer le quotidien et le long terme. » Et plus j’y réfléchis, plus je m’aperçois que, par rapport à mes collègues, qui ont travaillé pendant plusieurs années à la Cité plus, c’est un concept proche de la conception-réalisation des expositions, je ne parle pas simplement de celles auxquelles j’ai participé de près ou de loin, mais c’est un concept général. Une exposition réussie, c’est une exposition qui a une pensée, mais qui se met dans un cadre d’action en mouvement. C’est comme suivant un proverbe africain : « Un arc trop longtemps tendu perd de sa force. »

Ce qui a été extraordinaire finalement, c’étaient l’ensemble des contraintes, qui ont pesé sur ce projet : deux ans, six mille mètres carrés, qui ont fait que les choses ont pu sortir. Je crois que le grand visionnaire, la personne qui a imaginé que les choses pouvaient sortir, je ne sais pas si elle a dormi tranquillement tous les soirs, c’était Maurice LÉVY lui-même, qui avait cru et qui a insufflé à l’ensemble des gens, cette espèce de pensée en action, qui a fait que les choses peuvent aboutir. Voilà, c’est sur ce point un peu philosophique que je voulais terminer.

[Applaudissements]

Comme convenu tout à l’heure, je vais maintenant répondre à la question sur les physiciens. Moi, je pense que le savoir que nous apprenons à l’école, les choses que nous faisons modèlent notre façon de voir le monde et modèlent notre état d’esprit, et les disciplines scientifiques ont des valeurs ou des implications très différentes suivant ce que nous faisons. Un physicien, c’est quelqu’un qui modélise les choses, il est constamment en train de modéliser. Il est quand vous regardez les grands physiciens, qui ont produit leur théorie, il donne un cadre. Ils font l’expérience de laboratoire bien évidemment mais ils ont une pensée modélisante qui structure, au fond, cela ne m’étonne pas que des physiciens soient tentés, à un moment donné, par l’aventure d’appliquer un même cadre à d’autres choses. Je pense qu’il y a là un mécanisme d’une discipline à l’œuvre dans un cerveau qui fait qu’après vous réfléchissez et vous agissez différemment. Je pense qu’un biologiste n’a probablement pas ce même type d’appréhension, le mathématicien non plus. Je pense que le nôtre savoir d’origine modèle considérablement notre façon de penser l’ensemble de nos actions. Je pense qu’il y aurait des choses ici à creuser.

Bruno JAMMES : Merci, Réal !

Donc, l’ensemble de ces conceptions, de ces expositions, qui ont été conçues, il faut maintenant les intégrer dans un espace. Je vais passer la parole à Jacques LICHNEROWITZ, qui a été, de 1981 à 1987, responsable d’un département qui s’appelait réalisation des présentations (RP) et ensuite directeur des expositions. Il est architecte, maître assistant à l’École d’architecture de Paris-Malaquais, et il bien sûr il continue à travailler sur de la programmation en architecture et technique, en particulier sur des musées, pour citer des réalisations récentes : le Petit Palais, le musée Unterlinden à Colmar, etc.

Jacques !

Jacques LICHNEROWITZ : Merci. Bonsoir !

Ce dossier de la Villette a été pour moi une aventure originale, mais je n’étais pas sans expérience en arrivant au 1er janvier 1981. Pourquoi ? Parce que j’avais passé dix ans à Beaubourg, d’abord sur la programmation des équipements puis l’aménagement de la bibliothèque et enfin la conception de scénographies d’expositions comme « Paris Berlin », « Paris Moscou », « Dali », etc., sur soixante-dix mille mètres carrés de surface, faisait que le challenge Villette ne m’a pas surpris. Deuxième élément, deux ans de musée d’Orsay, deuxième grand projet, la Villette, c’était le troisième grand projet que j’avais le plaisir d’aborder, et les fréquentations du public, les vingt mille personnes quotidiennes à Beaubourg étaient déjà là en 1977-78-79.

Donc, cet enjeu, eh bien il a paru difficile par la dimension, parce que c’était cent vingt mille mètres carrés, parce que la mission que j’avais portait sur les cent vingt mille mètres carrés à aménager, d’un délai rapide et d’une discipline, qui était beaucoup plus compliquée que d’accrocher les tableaux aux cimaises.

Donc, cette complexité était quelque chose de tout à fait particulier et originale de ce projet. Le cahier des charges était clair. Il était clair par son étendue, depuis la programmation définition des contenus, on a beaucoup parlé d’expositions, mais il y avait au-delà de ça quatre-vingt-mille mètres carrés à aménager pour les activités, Maurice LÉVY en a parlé : le centre de conférences, la Médiathèque, etc. Donc, un travail de très grande ampleur, à définir dans son cahier des charges, à définir au niveau de lancement de maîtrise d’œuvre externes ou internes, à définir et à réaliser en tant que travaux, avec ces trois grandes familles de nos missions.

On est d’une génération qui a vécu dans les années 60, pétrie de structuralisme, de systématisme, de matrice dans tous les sens, de grilles du CSTD (orthographe incertaine), et de tout ce qu’on peut imaginer, et ces démarches qui se sont ensuite appliquées sur Beaubourg, avec cette logique de système dont je parlerai plusieurs fois, ont été importantes.

Au moment où Maurice LÉVY démarrait son rapport, Georges PEREC écrivait « La vie mode d’emploi », c’est vraiment la matrice dans son sens le puzzle à construire, et tout un univers de pensée qui venait à un moment donné où ces éléments pouvaient être réalisables. Donc, le travail a consisté à décomposer cette réalité de 120 000 mètres carrés extrêmement complexes en un travail d’ensemble, sous ensemble classique. On a donc tout décomposé dans tous les sens, avec d’une part une logique de ce qu’on appelle les systèmes, c’est-à-dire il fallait construire, et construire dans le respect du bâtiment conçu et réalisé par Adrien FAINSILBER, et chaque fois qu’on démonte un morceau, une pièce, un composant ici, on trouve le bâtiment avec son sol, son plafond, ses parois dans un respect, qui est quelque chose, je crois, d’extrêmement important, de manière à ce que ce bâtiment vieillisse bien, et que on le retrouve à chaque fois qu’on a besoin de modifier, or la Villette cette modification permanente, et la permanence, c’est le bâtiment, une chose que je crois tout à fait importante.

Les fondations de ce qu’on allait mettre dans le bâtiment se sont traduites par, pas de conflits, mais des discussions sur par exemple, la nature des sols. La nature des sols Adrien FAINSILBER souhaitait au départ mettre des résines dans les expositions, or la vue par exemple à Beaubourg de sols qui ont été maintenant repris, de moquette, etc., des choses qui ne convenaient pas à fait que la noblesse des sols, la discussion sur ce bois, ce linguet, qui a été mis en place a été quelque chose d’important parce qu’il vieilli très bien et qu’il donne une certaine noblesse à ces espaces, qui peuvent se modifier en permanence.

Ce travail de sol a été la fondation, puisqu’il y a des rails qui permettent de monter toutes les superstructures et ensuite, c’est une décomposition en composants tout simplement, le mobilier, la signalétique, les audiovisuels, l’informatique système, les réseaux proprement dits, avec des propriétés bien définies, qui viennent en fait de la démarche de Piano & Rogers à Beaubourg, c’est que dans chaque système il y a des règles de jeu, c’est extrêmement rigoureux. Ils sont uni fonctionnels, ils sont autonomes, ils sont juxtaposables les uns aux autres, c’est-à-dire que l’on peut démonter un sans démonter l’autre. Ils sont lisibles. Ils sont fabriqués par l’industrie, ils sont modulaires. Ils sont discrets, on n’essaye pas d’être brutal, et enfin ils sont accessibles aux handicapés, ce qui était quelque chose de pas simple, et la Villette a été un modèle du genre. À l’époque, selon les règles (manque un mot, incompris) qu’il s’était données pour ce problème d’accessibilité aux handicapés.

Ça, je dirais, c’est tout ce qui concerne les aménagements, il n’y a pas de contenu. Ensuite, il faut fabriquer et gérer le contenu, à travers une ingénierie de l’exposition qui s’est fabriquée en liaison avec les équipes scientifiques, pour dénommer des choses, qui pour l’instant n’étaient pas nommées : l’environnement, un élément d’exposition, un îlot, analogie urbaine pour concevoir l’exposition permanente en termes d’ensembles et sous-ensembles de nouveau. Puis, petit théâtre, manips, petits logiciels, audiovisuel, etc., tout un vocabulaire qui se met en place, et qui derrière fait l’objet d’un travail de conception, parce qu’il n’y avait rien.

Les étapes, j’en ai parlées. En dehors de la programmation et conception, il y a le travail de préfiguration, qui a été fait, un travail d’évaluation, qui permettait aussi d’avoir un retour sur les éléments d’expositions conçus. Et enfin, le problème de deux réalisations. Un des premiers travail, le plus compliqué, a été d’organiser la maîtrise d’ouvrage. C’est un langage un peu technique : savoir dépenser de l’argent intelligemment, essayer découper la réalité pour que les entreprises soient capables de réagir. La maîtrise d’ouvrage a été organisée spécifiquement, adaptée, avec différentes structures : des cellules, équipes, etc., et chaque système s’est trouvé avec à sa tête des responsables et des concepteurs pour le design, pour le mobilier, pour graphisme, signalétique, assisté par une structure documentaire importante, puisqu’on construisait un élément important. Et puis, l’équipe des systèmes internes proprement dite, ce mécano qui permet de tout irriguer dans le bâtiment, la maîtrise d’œuvre interne des ménagements et des activités. Il faut savoir que les secteurs ont été conçus par des professionnels, dont je dirais un mot, mais que la plupart des autres activités ont été conçues en interne, par une équipe de maîtrise d’œuvre, qui a réalisé les aménagements, passé les commandes, de manière à ce que les choses soient réalisées.

Les équipes d’ingénieurs, on n’en a pas beaucoup parlées, mais derrière toutes ces manips il avait une grosse structure d’ingénierie, avec en particulier un atelier de développement, qui permettait de tester, de réaliser, de faire des prototypes, pour tous ces éléments d’exposition.

Puis, une structure de direction. Une cellule de marchés, ça, c’est l’élément le plus important, capable de définir précisément la commande de ce que l’on voulait, d’engager l’argent, et après de faire payer les entreprises. C’est une chose importante que les entreprises soient payées, sinon il ne se passe rien, or, une machine lourde comme la Cité des sciences, qui s’est fabriquée et qui était peu adaptée dans tous ses métiers, ce travail a été essentiel.

Dans les métiers qui ont fabriqué la Cité, il n’y a pas de métier obscur. Il y a vraiment une logique d’ensemble et un travail d’équipe qui a permis cela. La direction des expositions, quand je l’ai quittée avait 200 personnes. Et autour de ces deux cents personnes en travaillait pour fabriquer cet ensemble-là.

Une assistance technique, au-delà de maitres d’œuvre dont je vais dire un mot. Une assistance technique, qui a été réalisée par une entreprise. On a essayé dans la hiérarchie de l’industrie de taper un peu plus haut que l’industrie du bâtiment, et l’industrie proprement dite, avec le pétrole. C’était une ingénierie pétrolière qui a réalisé l’assistance technique, pour gérer les coûts et la planification, qui ne comprenait pas toujours forcément dans le détail le sujet proprement dit sur lequel elle travaillait, et qui pour lequel, quand le planning ne collait pas on changeait la méthode et on est arrivé tout toujours aux délais.

Dès les maîtrises d’œuvre, ça, c’est des structures externes qui ont été désignées et qui sont, pour les aménagements des secteurs par exemple, des architectes de renom - qui ne l’étaient pas tout à fait encore au point où ils le sont actuellement, comme Antoine STINCO, PHILIPPE GAZEAU, qui a été primé récemment, CHAIX et MOREL, Yves LYON, qui ont conçu l’urbanisme des expositions.

Mais, le contenu des expositions était la chose la plus compliquée, comment concevoir ces manips industriellement ? Comment les fabriquer ? Comment les dessiner ? On a inventé des mariages, dès 1982, entre toutes les grandes ingénieries industrielles françaises, à l’époque c’était Renault, Thompson, Matra, Bertin, ou leurs filiales correspondantes, Bertin, etc. et, on les a mariées, on les a invitées à se marier avec de grands designers, comme ( ? manquent les deux noms cités, incompris), etc. Cela a été la base de ce qu’on appelait la maîtrise d’œuvre industrielle, qui a ensuite fabriqué la partie complexe des éléments d’expositions. C’est un élément qui était délicat parce que les calendriers ne se sont pas toujours rencontrés. En 1982, on tournait un peu à vide sur des éléments de contenu, or la machine industrielle était prête. On l’a faite tourner à vide pendant un an, tout simplement pour pas qu’elle s’éteigne, on l’a maintenue en survie sur des prototypes, etc., des structures industrielles, dont on a eu besoin d’un an plus tard, deux ans plus tard, trois ans plus tard, mais qui si elles s’éteignaient eh bien le projet ne se faisait pas, parce que cette technique, pour fabriquer des éléments d’expositions, nous l’avons eu inventée. Cela a été un des éléments, je crois les plus importants. Les travaux ont été réalisés par l’entreprise du bâtiment, des expositions, du mobilier. La maîtrise d’œuvre industrielle a réalisé la partie complexe des éléments d’expositions, C’était le challenge des travaux.

On a testé sur des préfigurations, j’en dirais un tout petit mot, sur JANUS I, c’était en fait tester la capacité à réaliser des éléments d’expositions, sans environnement, sans liaisons les uns avec les autres, cela a été réalisé, mais ça, c’était des challenges. Paul DELOUVRIER travaillait beaucoup avec le président de la République, comme moyen de pression au niveau du calendrier, donc, il nous annoncé : « Le président de la République va venir dans deux mois, est-ce que vous êtes prêts à lui montrer des éléments expositions ? etc. » Cela s’est passé trois fois, et à chaque fois il y avait une dynamique, un petit peu compliquée, qui se mettait en place. À l’époque, c’était la roulette, avec Jean-Michel KANTOR, les bulles de savon, la lunette méridienne de Lyon, parce que il y avait une connotation historique. À propos, j’ai regardé le site internet, on ne sait pas où elle est.

JANUS II, c’est une réalisation de cinq ilots, cinq sous-ensembles. On arrive, on ne sait plus l’élément, c’est déjà le sous-ensemble.

Puis enfin, « Les écrans du réel ». On quitte le domaine de l’onomatopée pour arriver au langage articulé et au lieu d’avoir des unités qui ne se disaient rien, là on arrive au Palais de la découverte, on arriva sur une thématique de l’image à avoir un langage articulé complet et une exposition cohérente.

La dernière tâche, c’est l’intégration, c’est Jean-Jacques BRAVO qui l’a réalisée. Le fait est qu’à l’époque où on a réalisé cet ensemble-là, avec la confiance de Maurice LÉVY, toute la France était envahie de composants et sous composants, toutes les usines étaient venues à la Villette. Il y en avait partout, ils sont venus de partout en France, en quelques mois, dans la Cité. Les manips étaient testées sur plateformes dans l’industrie, les filières industrielles tournaient et stockaient les composants, parce que le bâtiment s’est préparé assez tard, a rendu commencé à entrer dans le bâtiment à l’automne 1985, pour ouvrir mars 1986, donc le délai a été extrêmement court. Et ce puzzle s’est regroupé, puisque tous ces systèmes sont arrivés sur 50 chantiers : 20 chantiers pour l’exposition permanente et 30 chantiers d’aménagement d’autres activités. Donc, tout s’est mis en place avec des montages un peu compliqués, par exemple pour être certain que la coordination des systèmes soit bien réalisée, eh bien l’équipe maîtrisable des systèmes s’est trouvée comme mandataire de tous les architectes de tous les secteurs. C’étaient des montages contractuels a posteriori, compliqués à réaliser, mais qui était nécessaires pour avoir une bonne une bonne coordination.

Au bout, eh bien on a engagé autour, à l’époque une centaine de millions d’euros, sur 120 000 mètres carrés, ce n’est pas grand-chose, aujourd’hui ça ferait à peu près du double, en euros actuels, et comme j’avais utilisé des procédures de marchés à commandes, un petit peu complexe, le programme IV a continué à dépenser pendant quatre ans après, parce qu’il restait, en francs, une cinquantaine de millions qui n’avaient pas été dépensés à l’époque mais qui étaient engagés, donc difficiles à trouver dans marchés.

Et puis enfin, je dirais un tout petit mot sur les différentes époques les manières dont j’ai pu être dirigé. J’ai pris un certain nombre de directeurs, parce que les présidents travaillaient avec les lieutenants et non pas avec les généraux. Je m’arrêterai là !

[Applaudissements]

Bruno JAMMES : Jacques, une petite question. Vous avez évoqué dans les différents tests ou expérimentations « Les écrans du réel », vous pouvez préciser un petit peu, ou Réal ?

Jacques LICHNEROWITZ : Oh, oui, c’est même une anecdote, je me souviens très bien, que Maurice LÉVY, un jour dans un groupe, qu’on appelait « groupe de synthèse », dans lequel il y avait des tas de collègues, des directeurs et autres, il disait : « Il faut qu’on fasse quelque chose au Palais de la découverte. » Il s’adresse au premier collègue qui dit : « Oh là là, j’ai eu du travail, je ne peux pas avancer. », 2ème, 3ème, puis arrive mon tour et je me souviens très bien, la veille j’avais vu un dossier qui avait été préparé depuis les années 1980, qui était sur l’image, qui était très bien fait, sur lequel il y avait beaucoup de choses intelligentes, des idées de manip, etc., et je me suis dit : « Tiens, là il y a une opportunité, peut-être qu’on va pousser. » Je me souviens très bien du soulagement de Maurice LÉVY qui disait : « Oh, il y en a au moins un qui prend. » Donc, on a fait « Les écrans du réel » à partir de cette base-là. Il y a eu un très bon travail entre les équipes qui étaient dans le thème communication avec les équipes de réalisation des présentations. Et cela a été aussi une grande aventure. Je pense que cela a été une étape décisive dans la mise en route d’un mécanisme de réalisation et surtout de "pensée en actions", parce que tous les jours vous devez prendre des décisions, et ce mécanisme-là, il est plus difficile, qu’on ne le pense, à mettre en place, c’est pas évident. Il y a toujours une analyse critique possible. Ces mécanismes-là : JANUS I, JANUS II, « Les écrans du réel », ont été à mon avis, des processus déterminants sur la mise en action de la Cité, qui a permis une évaluation de notre propre capacité d’agir, d’avoir aussi des réactions vis-à-vis du visiteur, ce qui était important. En tous cas, je pense que ce sont des mécanismes de préfiguration qui étaient tout à fait nécessaires.

Bruno JAMMES : Monsieur LÉVY, vous voulez ajouter quelque chose.

Maurice LÉVY : Je voulais juste dire que cette exposition, « Les écrans du réel », a montré aux personnels du Palais de la découverte que ce que nous faisions était vraiment très différent de ce qu’ils avaient jusque-là. Jusque-là, ils étaient un peu sceptiques, ils se disaient : « Tout cela ce ne sont que des mots, en réalité il n’y a pas trente-six façons de présenter la science, etc. » Là, ils ont compris que cette muséologie est totalement différente, et je dois dire que cela a contribué à faire évoluer la muséologie du Palais de la découverte, lui aussi dans les années qui ont suivi.

Jacques, tu peux compléter, puisque Patrick GROS, qui était l’homme des « Écrans du réel », est directeur technique du Palais de la découverte, vingt-ans plus tard.

Jacques BLANC : Qui est un bon copain, on se voit quasiment tous les trois mois.

Bruno JAMMES : Dernière intervention de notre soirée, notre troisième physicien, Jacques BLANC, qui a enseigné la physique à l’université de Grenoble, de 1959 à 1979. Il a ensuite pris la responsabilité du Centre de culture scientifique de Grenoble, avant d’arriver, en 1983, à la Villette, comme adjoint au directeur de la mission du musée. Ensuite, il a occupé plusieurs fonctions dans la Cité des sciences, en particulier celle de directeur général adjoint, où il était plus particulièrement chargé de l’exploitation.

On ne peut bien sûr pas parler de Jacques BLANC sans évoquer le fait que depuis l’âge de 20 ans il a une deuxième activité, puisqu’il est également organiste titulaire d’un certain nombre de temples, le temple de l’étoile à Paris, et maintenant toujours le temple de Grenoble.

Jacques, qui va nous évoquer la présence humaine dans l’ensemble de l’histoire de la Cité.

Jacques BLANC : On ne fait rien sans les hommes, et ce n’est pas très facile de dire ici, sans être trop ému, parce que des tas de visages hantent ma mémoire dans cette période. Tout d’abord un souvenir, nous sommes l’été 1983, temps difficiles, la mission du musée qui doit préparer l’intérieur n’a plus de responsable, ça durera 100 jours, et j’en tiens lieu, à titre intérimaire, jusqu’à ce que j’ai le plaisir d’accueillir Maurice LÉVY. Et puis voilà que c’est le moment où on a décidé, avec Paul DELOUVRIER, de réunir presque tout ce que l’Occident compte de directeurs de musées scientifiques, dont le fameux DANILOV, dont on vient de parler. On n’avait pas les gens de l’autre côté du mur, de l’Est, bien qu’ils fassent des choses très intéressantes, mais n’a pas l’autorisation de venir, en gros.

Le thème de ce colloque, de trois jours, c’était, « Peut-on se contenter de présenter la science au public ? Ou peut-on commencer à dire à quoi ça sert ? » Je me souvenais d’une visite aux États-Unis où on voyait dans le musée de l’air et de l’espace de Washington, une statue où on voyait l’oncle Sam, et dessous il y avait « L’oncle Sam contemple son programme spatial » Nous, nous n’en étions pas là. Nous avions d’autres ambitions, il nous semblait qu’il fallait aller plus loin, puis voilà que ce colloque se déroule, et lorsqu’on arrive à la fin du colloque, j’étais chargé de présider la dernière séance, on avait fait pas mal de brainstormings, et je dis : « Bon, qu’est ce qui ressort de tout cela ? », et DANILOV dit : « Il ressort qu’il faut aller plus loin que ce que nous avons fait aux États-Unis. » Je lui ai dit : « Mais, professeur, comment ? », « Ah, je n’en sais rien. C’est à vous les Français. C’est à vous les Français de la Révolution. C’est vous qui avez le souci du public, c’est à vous de nous dire ce qu’il faut faire. » et on a conclu le colloque, sans doute Brigitte COUTANT s’en souvient, sur cette interrogation, en même temps cette espèce de voie à ouvrir.

Le deuxième souvenir de cet été-là, c’est la fin de l’été, c’est même l’automne, enfin la mission du musée a un directeur, nommé par l’État, c’est Maurice LÉVY, que je connaissais un peu, mais il me faisait un peu peur. Je m’étais un peu renseigné, auprès des les gens qui le connaissaient, qui avaient travaillé dans son petit groupe, on m’avait dit : « Ce n’est pas très facile de travailler avec lui tous les jours, mais il sait décider. » Or, c’était fondamental, vu le temps qui nous restait. Je l’appelle au téléphone et Maurice LÉVY me dit : « Je viens demain à la Villette, mais avant venez me voir cet après-midi. » Je crois que vous vous en souvenez. Nous avons passé quatre heures dans notre tout petit bureau de Jussieu, quels souvenirs ! Qu’est-ce qu’il fallait amener ? J’ai dit à Maurice LÉVY, au téléphone : « Qu’est-ce que j’amène comme document ? », « Aucun, votre tête me suffira. 4h à faire le tour de là où on était, 300 personnes de la mission du musée. Maurice LÉVY ne se contente pas d’approximations, il me dit : « Mais encore ? Précisez votre pensée, vous feriez quoi ? » et voilà, a démarré une collaboration, qui a été basée sur un principe, que beaucoup de gens qui ont travaillé et Maurice LÉVY, je crois, reconnaissent, vous n’aimez pas qu’on vous pose une question à laquelle on n’a pas au moins une réponse. Vous m’avez dit : « Si vous me posez des questions, trouvez-moi toujours au moins une réponse, deux si possible et je choisirai ». Et c’est comme ça qu’on a démarré ce retour.

Alors, que d’hommes on a rencontrés ! Nous tous qui sommes ici, nous avons à faire travailler des équipes. Mon travail a presque toujours été d’aider à la synthèse du travail des différentes équipes. J’y crois beaucoup. Je crois que lorsqu’on fait un travail, qui a comme finalité de s’adresser à un public nombreux et de cultures différentes, parce qu’enfin chacun porte en lui un terreau, une culture, une attente, il est très important que l’équipe qui prépare une exposition, un lieu, quel qu’il soit, un film, s’écoute. Que l’architecte accepte le regard du scientifique, que le médecin accepte le regard du designer, que celui qui écrit des textes accepte le regard de celui qui met des choses en espace, c’est la condition, me semble-t-il, pour que le public s’y retrouve.

Oh, je n’ai pas inventé ça du tout ! Comme j’ai eu la chance de rester pendant 14 ans sur le site de la Villette, dont une bonne dizaine d’année avec le public, plusieurs fois il m’est arrivé de me promener dans la Cité, avec ce thème et de me souvenir qu’elles étaient les équipes qui avaient conçu telle ou telle exposition. Oh ! je ne donnerais pas de noms, mais là où il fallait que les gardiens, le dimanche soir, aillent déloger les derniers visiteurs, c’étaient toujours dans des endroits où je me souvenais que l’équipe s’était mutuellement estimée, s’était rencontrée, ou les animateurs avaient travaillé avec les gens qui concevaient l’espace. Voilà des hommes qui ont su, je crois, accueillir le public. Ce n’était pas si simple, Jacques LICHNEROWITZ en a un peu parlé, on a fait des tests. C’était important ces tests. On a parlé des JANUS, on pourrait parler aussi de la promenade que nous avons faite, sous un espace gonflable, en région, et là dans les villes, Bordeaux, Toulouse, Rennes, Rouen, Lille, Lyon, Marseille, Strasbourg, Nantes, nous avons présenté de toutes petites expositions, en liaison avec l’Inserm, l’institut national de la santé et de la recherche médicale, et là, on a aussi testé un certain nombre de façons de faire, c’était très important. Une cellule s’était mise en place, Jacques LICHNEROWITZ nous disait, quand on préparait ce débat, qu’elle lui faisait un peu peur. Oui, c’est vrai qu’on peut paraître théoricien quand on est dans une cellule test évaluation, et qu’on écrit des choses peut-être un peu difficile, et cela a duré, puisqu’il y a toujours eu des tests et des évaluations dans la Cité, et c’était tout à fait nécessaire, alors elles se sont professionnalisées, on a beaucoup travaillé ensuite, après l’ouverture, sur les problèmes statistiques, pour arriver à déterminer quel type de public on avait, et quelles étaient ses satisfactions.

Très souvent, on se disait les choses sont difficiles, le public aura du mal. Maurice LÉVY dit que le public a certaines réticences vis-à-vis des choses de la science, et nous, nous disions, sûrement parfois à tort, eh bien il y aura les attachés scientifiques et techniques, que dans notre lieu on appelle animateurs, qu’au Palais de la découverte on appelle démonstrateurs, c’est à eux qu’il reviendra de mettre du lien, mais ça, c’était faux. C’était possible pour eux, si nous avions bien préparé les choses. En effet nous avons recruté des attachés scientifiques et techniques par vagues. La première vague, on l’a recrutée un an et demi à peu près avant l’ouverture de la Cité, en se disant on va prendre des gens diplômés en général dans le domaine des sciences et des techniques, assez diplômés, à bac + 3 ou 4, ou 5, et on leur apprendra plutôt des techniques d’animation. Ensuite, on a pensé que les vagues suivantes on pourrait prendre des gens un peu moins diplômés, mais ayant peut-être un peu plus d’expérience dans les sciences humaines. Ces animateurs étaient mis dans le climat, grâce aux lieux d’expérimentation, on a parlé des « Écrans du réel », le FIT, le festival de l’industrie et de la technologie, qui s’est tenu juste avant l’ouverture de la Cité des sciences, dans la Grande Halle, eh bien là, on a mis ces animateurs au milieu du public, face à des éléments d’exposition, ils ont travaillé bien entendu aussi sur des éléments théoriques. Ils ont travaillé sur comment on concernait à l’époque l’attente du public en la matière. Ils ont préparé des visites commentées. Ils ont préparé comment on interviewe des personnalités, pour organiser des débats, par exemple. Puis ils ont pris les premiers visiteurs. Je me suis rendu compte à ce moment-là que c’était très difficile d’être animateur scientifique, ils ont été parfois décontenancés, moi avec eux, par les demandes du public, ou la non demande parfois.

Nous en parlions avec Maurice LÉVY, et je me souviens d’un entretien, où vous m’avez dit : « Ils ne sont pas là pour s’éclater. » Je lui ai dit : « C’est vrai, président, ils ne sont pas là pour s’éclater, mais s’ils font bien leur travail en s’éclatant en plus, on sera gagnant. » Ce n’était pas facile du tout d’être face au public dans ce grand lieu.

Ces animateurs, finalement ils jouaient d’une manière très délicate. Ils n’étaient pas identifiés, ils n’avaient jamais voulu être habillés, avoir un uniforme. Dans certains lieux, je pense à Helsinki, à Eurêka, ils ont une espèce de blouse, qu’ils mettent par-dessus, le directeur y compris la met, c’est une blouse drôle en plus, avec des tas de d’inscriptions comme "E=mc2", que sais-je, c’est drôle et en même temps où ils sont, tandis que là, ils avaient un petit badge, comme tous les gens de la Cité, qui ne les identifiaient pas particulièrement. Alors je les ai réunis, après peut-être dix ou quinze jours d’ouverture, et je leur ai dit : « Comment ça se passe ? Comment vous sentez vous ? » Ils me disent : « Pas bien. Vous comprenez, notre contact avec le public, c’est qu’on nous demande où sont les toilettes. » Alors, c’est facile de dire, ça, c’est une première accroche, mais c’est vrai que ce n’est pas très valorisant pour quelqu’un qui à bac +5. Je leur dis : « bon, très bien, … » Voilà un peu un exemple de cette difficulté qu’ont eue les hommes de cette maison.

On a parlé des Classes Villette. Moi, c’est un de mes grands souvenirs les Classes Villette. C’était une idée de Maurice LÉVY. Il s’agissait d’accueillir des classes, dont la moitié venaient de l’Île-de-France et de Paris donc, et l’autre de l’extérieur. Et ceux qui venaient de l’extérieur nous les logions dans un foyer de jeunes travailleurs à Aubervilliers, avec la connivence du maire monsieur RALITE, qui était très intéressé par cette expérience. C’était bien, parce que pendant deux semaines, avec leurs professeurs qui étaient venus préparer, ils n’avaient comme seul souci, à partir d’un thème, quelquefois il n’y avait pas de thème, mais en général il y avait plutôt un thème, non pas de visiter la Cité en passant, mais de focaliser leur regard. Je prends le premier thème qui a été pris, c’était une classe du Havre, la symétrie. Évidemment ils sont allés se promener à la Tour Eiffel, l’Arc-de-triomphe, mais ils ont aussi essayé de trouver, dans la Cité, où on parlait de symétrie. On a eu huit classes, dès la première année en 1986, et puis 1995 la seconde, et ça nous a beaucoup aidé à installer des collaborations avec le ministère de l’éducation nationale.

Réal JANTZEN n’en a pas beaucoup parlé, nous avons eu une aide formidable de l’éducation nationale, qui nous a mis des professeurs et des instituteurs à disposition, parce que le concept de Classe de découverte scientifique et technique est un peu analogue au concept de classe de neige ou des classes vertes, il avait été acté par le ministère de l’éducation nationale, sous la férule de René MONORY, dont on n’oubliera jamais qu’il fut le créateur du Futuroscope à Poitiers. René MONORY était très intéressé par ce que nous faisions, nous avions plusieurs rencontres avec lui. C’est anecdotique, mais la personne qui suivait pour René MONORY le dossier du Futuroscope était Thierry BRETON, que tout le monde connaît maintenant, à l’époque on connaissait surtout sa chevelure. Un jour je dis à Thierry BRETON : « Comment se fait-il que votre ministre est si intéressé par les Classes Villette au point de nous aider à faire le décret qui a créé ces Classes de découverte ? » Il me dit : « Vous comprenez bien que vous lui ouvrez le chemin pour le Futuroscope, et si mon ministre est très intéressé par ce qui se fait à la Cité des sciences, c’est parce que ça va l’aider à faire la même chose au Futuroscope. » Une expérience passionnante, qui a donné lieu ensuite, avec le service éducatif, à tout un déploiement d’actions en direction du second degré et du premier.

J’allais terminer, puis je me suis dit, mais dans le public que nous avons accueilli, nous avons fait un très gros travail pour les handicapés, alors j’en dis un mot. C’était une obsession du président DELOUVRIER, pas uniquement d’ailleurs pour la Cité mais pour l’ensemble du Parc de la Villette. Dès le départ, il avait souhaité qu’il y ait une réflexion sur l’accessibilité, d’abord motrice, comment les handicapés moteurs pourraient traverser le Parc pour aller dans différents lieux du Parc, et puis dans la Cité. Une étude de l’architecte GROSBOIS avait travaillé sur ces problèmes-là. La Cité a tout de suite été reconnue comme exemplaire en la matière et ça a été pour nous un grand soutien.

Handicapés moteurs mais aussi handicapés visuels, là une équipe de gens étonnants, qui m’ont énormément appris, sur la façon dont on écrit en braille la science. Vous pensez que le braille, c’est facile, peut-être pour écrire des textes, mais quand vous voulez transcrire un schéma scientifique en braille, ce n’est pas du tout que vous le mettez en relief, il faut le penser tout à fait différemment. Donc, si vous vous promenez dans la Cité, vous verrez des tas d’endroits où il y a une façon d’appréhender un schéma, une exposition en relief, mais ce n’est pas du tout simplement de mettre en relief des traits, qu’il y aurait pour des voyants.

Handicapés auditifs, nous avons été, je crois, les pionniers aussi dans la langue des signes, et cela a était pour nous, je crois, une approche tout à fait intéressante. On nous a même dit, et c’est pas du tout péjoratif, qu’en travaillant ce genre de choses, tous ces handicaps, on travaillait même pour des gens qui étaient un tout petit peu handicapés sur le plan cérébral. Donc, on a fait tout un travail, une approche généreuse, dans ce domaine.

Je voudrais terminer, parce que tout n’a pas été facile, quelquefois c’était un peu dur. Il y avait des tensions, nous étions sous l’œil vigilant, mais en même temps imprécis de la Présidence de la République. On savait qu’une chose, c’est qu’il fallait ouvrir le 13 mars 1986. Nous étions entourés de conseillers, qui se réunissaient toujours en retard par rapport au travail que nous faisions. Ce n’était pas toujours très gai, mais il n’y avait pas que ça, il y avait qu’il fallait maintenir l’enthousiasme des équipes. Alors sur ce point, je leur rends le plus grand dommage. L’enthousiasme s’est maintenu. Maurice LÉVY disait : « C’est un honneur de travailler pour ce projet », eh bien la plupart des gens le croyaient, je crois, fermement. Il y a eu un enthousiasme très fort. Au demeurant, certains matins, on en parlait tout à l’heure, quand j’arrivais dans le bureau de Maurice LÉVY, qui n’était pas là depuis très longtemps le matin, mais il était déjà là avant moi, j’avais plein de questions, et de temps en temps je me disais : « Comment allons-nous décider ? » On a pratiquement toujours décidé. De de temps en temps quand même vous me disiez : « Croyez-vous qu’on y arrivera ? » Et, je m’entends un jour vous répondre : « On ne fera pas ce qu’attendent les politiques. On ne fera pas ce qu’attendent les scientifiques. On ne fera pas ce qu’ont rêvés les architectes. On ne fera pas ce que les journalistes voudraient que nous fassions. On ne fera pas ce que les gens des Régions trouvent que nous devrions faire. On fera quelque chose d’ouvert et c’est le public qui fera la Cité. »

Merci !

Bruno JAMMES : Merci, Jacques ! Des questions ?

Auditeur Bonsoir ! J’avais deux questions de réflexion à vous soumettre : la Cité des sciences, comme musée, a produit beaucoup d’éléments, beaucoup d’expositions, malheureusement à caractère éphémère, il y a eu des très bons éléments, qui ont été faits avec des technologies d’époque, qu’on ne peut malheureusement pas refaire revivre aujourd’hui, puisque ce soir c’est une soirée un peu souvenirs, je voulais avoir votre sentiment sur cet aspect éphémère des choses, qui ont été faites, qui ont eu beaucoup de valeur et que malheureusement ne peuvent plus vivre aujourd’hui ou qu’il faudrait refaire totalement, je pense évidemment à tout ce qui est fait à base d’informatique. Deuxième chose, j’ai bien compris qu’il y avait une grande majorité de physiciens autour de cette table, j’en suis absolument ravi. Il se trouve qu’aujourd’hui lorsque la Cité des sciences met au point des expositions, elle fait plutôt appel à un scénographe, qui est un peu le chef d’orchestre de l’exposition. Je voulais savoir quelles réflexions vous pouviez avoir quant à ce petit paradoxe. Vous avez évoqué beaucoup les physiciens et aujourd’hui ce sont plutôt des gens de la scénographie qui mènent le bal. Voilà !

Bruno JAMMES : Qui veut répondre ? Jacques LICHNEROWITZ pour le dernier aspect de la question ?

Jacques LICHNEROWITZ : La scénographie a toujours été présente, y compris à la création de la Cité, pour l’exposition permanente, architecte ou architecte scénographe. C’est une nécessité, c’est la mise en scène de l’ensemble des éléments du contenu, des ensembles et sous-ensembles, dont je parlais, des éléments d’exposition, des îlots, etc. C’est dans une logique plastique, qui peut être dans l’éphémère un peu plus forte, avec des mouvements ou des idées, un peu symbolique, dans le permanente, c’est plutôt calme, parce que justement c’est permanent. Donc ce côté chef d’orchestre de mise en place des différents composants, de l’exposition c’est une nécessité, et le physicien, la mise en espace ce n’est pas forcément son métier. Donc, là, c’est vraiment un problème de métier pour les expositions premier degré. Par contre, il va de soi que cette scénographie doit s’effacer devant le contenu, elle doit servir le contenu, les scientifiques sont là pour le définir. Mais cette logique de métiers de scénographe est une nécessité pour ce type de d’espaces aménagés.

Maurice LÉVY : Je voulais répondre à la première question. Moi, je suis comme vous, je regrette que les expositions, pour l’essentiel, contiennent des éléments éphémères. Partout où je suis allé d’ailleurs c’était la même chose, déjà au Centre d’études spatiales, j’ai toujours voulu que les gens puissent réutiliser des éléments de ce qu’ils avaient fait, mais ce n’est pas la tendance d’un créateur, qui veut toujours tout faire à partir de zéro. Il vous explique toujours que ce qu’il a à faire est totalement spécifique et qu’aucune chose réalisée avant lui ne peut lui être utile. Je ne suis pas du tout convaincu que ce soit vrai. Je pense qu’on aura fait un grand pas à jour, si on arrive à faire en sorte, par exemple, que 30 ou 40% d’une exposition corresponde à une réutilisation d’éléments qui ont été utilisés dans le passé, auquel cas il faudra organiser un système de conservation et on puisera dedans. Naturellement, il se n’agit pas de refaire toutes les expositions à partir de ces éléments, mais si on pouvait déjà en faire 30 ou 40% ce serait déjà très bien.

C’était la même chose dans l’espace. Moi, je disais : « Pourquoi est-ce que vous faites toujours des satellites ad hoc, spécifiques, qui coûtent très cher ? Pourquoi ne faites-vous pas des plates-formes dans lesquelles l’essentiel des fonctions de satellites, qui sont toujours les mêmes, seraient toujours là et vous y ajouteriez simplement les appareils et les expériences qui correspondent à la mission particulière de ce satellite ? » Je n’ai jamais pu obtenir ça.

Jacques LICHNEROWITZ : Ce n’est pas inventer les systèmes internes des satellites, parce que c’est un peu ça, quand même !

Un petit mot paradoxal, il n’y a aucun élément d’exposition réalisé au titre de la préfiguration qui ait jamais été exposé dans la Cité, par contre, ils sont conservés, je pense.

Auditeur : Bonsoir ! Vous évoquiez au début certaines relations occasionnelles qu’il y a eu durant la préparation du chantier avec le Palais de la découverte. Est-ce que vous pourriez nous préciser le degré, à la fois d’indépendance ou d’association entre la Cité et la mission du Palais de la découverte ? Plus exactement, le degré d’indépendance par rapport à ce qu’on appelle, après un certain nombre d’années, les expositions universelles ?

Maurice LÉVY : C’est une question qui a subi des évolutions. Au début, quand on m’a demandé de faire un rapport, il avait été décidé, par madame SAUNIER-SEÏTÉ, que le Palais de la découverte serait intégré à l’intérieur de la Cité des sciences, ce qui a singulièrement compliqué mon travail, parce que j’avais déjà pas mal de problèmes, essayer d’imaginer ce que serait le futur musée, mais il fallait que je reçoive presque tous les jours, des délégations de personnels du Palais de la découverte qui venaient se plaindre, soit parce qu’ils trouvaient qu’on ne les associait pas assez à notre travail, soit parce qu’au contraire ils nous disaient qu’ils ne voulaient à aucun prix venir à la Villette, ils voulaient rester là où ils étaient. Cela a été quelque chose qui a empoisonné nos relations au début.

Après ça, il y a eu la décision du président François MITTERRAND, qui a dit : « Le Palais de la découverte reste où il est, c’est le Palais de la découverte. La Cité des sciences se met en place à la Villette, c’est la Cité des sciences. Ce sont deux choses complètement différentes, la France est suffisamment riche - il pensait intellectuellement en talents - pour se permettre d’avoir deux endroits.

Bien entendu, nous avons essayé après d’avoir des relations de coopération, l’exemple des « Écrans du réel » en est un, qui est particulièrement important, mais il y a eu une coopération ; et d’une façon générale nous avons cessé de nous regarder en chiens de faïence. J’avais même espéré, mais ça jamais encore été réalisé, qu’il pourrait y avoir, au Palais de la découverte, un espace qui servirait de vitrine à la Cité des sciences, qui donnerait aux visiteurs du Palais l’envie d’aller à la Cité des sciences, quitte d’ailleurs à faire une réciprocité, bien entendu. Mais ses choses-là sont difficiles, parce que chacun défend son pré carré.

Peut-être que Jacques BLANC a des choses à rajouter.

Jacques BLANC : Pendant un certain temps, j’étais chargé de faire le lien avec le Palais de la découverte. Je m’étais donné comme principe du respect mutuel, et autant que possible de ne jamais débaucher du personnel du Palais de la découverte, parce que, malgré ce que dit Maurice LÉVY, à partir du moment où nous avons eu des postes, nous aurions pu vider le Palais de la découverte de la moitié de ces éléments les plus intéressants, et je pèse mes mots. Nous avons pris comme au principe de ne pas le faire. Très peu de gens du Palais de la découverte sont venus travailler avec nous. Nous avons essayé que le Palais continue à vivre et surtout pas le ponctionner, parce que c’était quand même assez porteur, on voyait bien que la Cité finirait par se faire, qu’elle serait belle et qui y aurait des tas de possibilités. Donc, je crois que finalement les choses se sont mises en place progressivement.

Aujourd’hui, on a quand même une situation tout à fait intéressante, puisque le directeur du Palais de la découverte est un ancien de la Cité des sciences, le directeur des expos est aussi un ancien, et là je crois qu’aujourd’hui la coopération est tout à fait sympathique.

Moi, je dois dire que j’ai toujours beaucoup aimé le Palais de la découverte. J’avais peut-être une facilité, c’est que depuis Grenoble - Maurice LÉVY l’a dit, il n’y avait que le Palais à une époque - c’était toujours au Palais que je venais lorsque nous cherchions pour la Maison de la culture de Grenoble, puis pour le Centre culturel scientifique et technique, à avoir des expositions itinérantes, ce que le Palais faisait très agréablement. Donc, j’avais de très bonnes relations avec des gens du Palais de la découverte. J’essayais, personnellement, de les utiliser au mieux. Le contexte n’était pas facile. Il y a eu un été où dans le budget de l’État, là c’était celui d’éducation nationale, le Palais la découverte avait disparu, il n’est pas ce qu’on appelle le BE, il n’y était plus. Je me souviens qu’ils m’ont dit : « Vous voyez bien que vous nous avez avalés, on n’y est plus. » C’était des situations difficiles pour le personnel.

À l’époque où nous avons travaillé ici, il y avait 192 postes au Palais a découverte, ce n’est pas une très grosse structure mais c’était des gens qui avaient quand même tout un passé, donc ce n’était pas aberrant qu’ils se disent on nous fait un nouvel outil. Moi, j’en ai rencontrés, dans les années où vous écrivez votre rapport, qui disaient : « Mais, si on fait quelque chose de nouveau, on aura besoin de nous, et c’est nous qui allons avoir un nouvel outil. » Il y a eu un rêve chez un certain nombre de gens, nos amis, nos collègues du Palais de la découverte. Les choses se sont quand même bien apaisées. Et moi, je suis plutôt heureux qu’aujourd’hui une collaboration se soit établie. Les deux établissements sont vraisemblablement complémentaires et c’est bien comme ça, selon moi.

Je voudrais rajouter qu’en 1981, on m’avait demandé de faire l’inventaire des œuvres d’art du Palais.

Auditeur : Bonsoir ! Moi, j’aurais quelques questions au niveau de la répartition des thèmes de la Villette. On a parlé tout à l’heure du cerveau, de l’astronomie, et puis de de la santé, est ce que vous pouvez nous dire comment s’étaient répartis les différents thèmes installés à la Villette ? Par exemple, 30 mètres carrés pour l’astronomie, 30 pour la santé, …

Maurice LÉVY : Quand je suis arrivé, j’ai trouvé une situation féodale. Chaque thème avait un chargé de thèmes et un comité de thème, et les membres du comité de thèmes touchaient même une petite enveloppe à la fin du mois. Et, ils venaient me voir en me disant : « Pourquoi est-ce que ce comité-là dispose de trois mille mètres carrés, j’en ai que 1800 ». Bien entendu, personne n’était jamais entré dans le bâtiment. On ne savait pas combien il y aurait de mètres carrés, où ils seraient disposés, quelles étaient les hauteurs disponibles, tout ça n’existait pas, c’était totalement sur le papier à deux dimensions. À la fin, j’étais tellement exaspéré que j’ai supprimé tous les chargés de thèmes,tous les comités de thèmes, et on a créé ces équipes projets, dont a bien parlé Réal JANTZEN.

Je dois dire que le même problème s’est posé à la bibliothèque de France, où il y a eu une fronde des historiens, qui a rendu la réalisation du projet très difficile. Madame SAUNIER-SEÏTÉ avait eu l’idée très astucieuse de mettre des scientifiques indiscutables, des prix Nobel, monsieur HAMBURGER, etc., dans ma commission consultative, cela a permis de calmer les scientifiques, qui m’ont quand même moins causé d’ennuis qu’ils ne l’auraient fait autrement.

Pour revenir au problème des thèmes, nous les avons intégrés, par famille, dans quatre secteurs, qui regroupaient des thèmes voisins, un visiteur pouvait visiter un secteur peut-être en une, deux ou trois fois, ça dépend de son endurance. Réal JANTZEN pourra vous expliquer, par exemple qu’à l’intérieur de son secteur « Langage et communication », il devait y avoir cinq ou six thèmes, qui étaient intégrés, et on pouvait passer de l’un à l’autre, c’était visible, c’était bien indiqué.

Comment avons-nous choisi des thèmes ? J’ai essayé de faire l’inventaire de tout ce que les gens connaissaient de la science sans en connaître les tenants et les aboutissants, et aussi des thèmes, des sujets qui certainement susciteraient la curiosité. Je me suis dit, dans mon esprit, que cette liste n’était pas du tout exhaustive. Les réalisateurs du futur de la Cité étaient invités à créer de nouveaux thèmes.

Auditeur : J’aurais aussi une autre question pour ce qui concerne le cheminement des visiteurs, qu’est-ce que les scénographes ont pensé à l’époque, on commence par l’astronomie et ont fini par la physique, etc. ?

Je voulais aussi vous demander, pour ce qui concerne les enquêtes d’opinion, quand vous avez fait le petit tour de France avec l’Inserm, qu’est-ce qui en est sorti à l’époque, des enquêtes d’opinion ? Est-ce que c’était plus des enfants qui venaient vous voir et / ou d’autres personnes ? Qu’est-ce qu’aujourd’hui - si vous aviez à faire un tel musée des techniques, comme la Villette - vous changeriez ? Qu’est-ce que vous feriez d’autres ? Je ne sais pas si vous avez des regrets, ou d’autres choses que vous changerez. Merci !

Jacques BLANC : Pour ce qui est des thèmes intéressants le public, les choses ont beaucoup évolué, je l’illustre par le propos suivant : j’ai travaillé beaucoup à une époque à l’animation scientifique de la Maison de la culture de Grenoble, qui a ouvert en 1968, à l’occasion des Jeux olympiques d’hiver. Nous avions dès le départ un secteur scientifique, avec un de nos collègues venant de l’université, deux même, j’étais dans le comité qui travaillait sur les thèmes, pour savoir sur ce qu’il fallait faire. Nous interrogions le public déjà à cette époque, qu’est-ce qu’il aurait aimé avoir. Un thème ressortait, qu’on avait retrouvé ici, combien de fois, c’était le thème de la santé. Au demeurant, nous ne traitions pas, je me souviens de la difficulté qu’on avait à réfléchir, dans la commission scientifique, sur comment on pouvait parler de la santé pour, qu’en vulgarisant, les gens ne ressortent pas forcément immédiatement malades. Ce n’est pas simple du tout ! on a retrouvé ça ici. On n’a pas introduit de thème santé au départ. On a introduit sortes de choses dans le domaine de la vie, mais on n’a fait un véritable îlot santé que beaucoup plus tard. Et Dieu sait si cela a été difficile. Je me souviens des longues discussions, avec Camille PISANI en particulier, sur ce qu’il fallait mettre dedans et comment faire pour respecter le public. Quand on arrive dans un endroit comme l’astronomie, à la limite on se n’implique pas tellement, ce n’est pas si dramatique que ça qu’il y ait eu une planète qui soit déclassée. Par contre, quand on arrive sur l’endroit Sida, on se dit, ça me concerne, ça concerne mes enfants, ça peut concerner des proches, et immédiatement il y a une toute autre relation. Donc, il faut respecter le public de façon tout à fait différente. C’est pourquoi on peut dire que dans ce tour de France, on était avec l’Inserm qui fêtait son 20ème anniversaire, ou le 10ème, je ne sais plus, c’est vrai que tout naturellement les thèmes de la santé ressortaient. Au demeurant, c’est une chose qu’on n’a pas abordée très rapidement, ici, parce que c’est un thème difficile.

Tout ce qui touchait aux origines de la vie, aux origines de l’univers, alors là c’étaient des sujets beaucoup plus en or, parce qu’impliquant moins mais très demandés. Nous avions fait la remarque avec Maurice LÉVY, tout ce qui touche aux origines était une des choses qui étaient demandées très fort par le public.

Bruno JAMMES : Sur les parcours que vous évoquiez, je parle sous le contrôle de mes intervenants, il me semble qu’il y avait cette volonté de présenter à un public, le plus large possible, toute une palette de de ressources différentes. On a évoqué, à plusieurs reprises, par exemple, l’existence d’une Médiathèque, qui n’était pas simplement un lieu pour en savoir plus, une fois qu’on avait visité des expositions, mais on imaginait aussi qu’il pouvait y avoir un parcours qui commençait par la Médiathèque, parce que quelqu’un avait d’abord envie d’aller voir un film d’Haroun TAZIEFF à la Médiathèque avant d’aller voir « Roches et volcans » sur les expositions. Donc, il y avait plusieurs types de parcours, qui ont pu être imaginés.

Maurice LÉVY : Il y avait même des gens qui allaient à la Médiathèque, pour être à la Médiathèque et qui n’allaient pas ailleurs. Ils avaient un sujet qui les intéressait, ils voulaient l’étudier, ils allaient à la Médiathèque et c’était parfaitement admissible. C’est normal. Sur l’exemple de Beaubourg, nous avions créé une Médiathèque ouverte aux publics, de façon totalement libre, et les gens avaient la possibilité de faire absolument ce qu’ils voulaient, à condition de ne pas détériorer le matériel. C’était une activité à part entière.

Auditrice : J’ai une question concernant les références américaines, que vous avez évoquées, des autres musées. Je voulais savoir ce que vous aviez gardé volontairement de ces visites dans les musées américains, et au contraire ce que vous n’aviez pas voulu conserver, ou refaire à la Cité.

Maurice LÉVY : Question difficile, qu’on m’a souvent posée. Je crois que si on regarde les choses au cours du temps, on s’aperçoit qu’il y a un certain nombre d’éléments qu’on retrouve qui ont existé ailleurs. Mais cela reste ponctuel.

Quand nous avons fait la Cité, nous avons rejeté tous les modèles. Ils nous ont aidés à faire un inventaire de ce qui était souhaitable de ce qu’il n’était pas, mais nous avons recréé un modèle qui était le nôtre. Bien entendu, dans le détail, il y avait des tas d’éléments, particulièrement séduisants, dans tel ou tel endroit, que nous avons voulu reprendre, mais on ne peut pas dire que la Cité ressemble ou a été inspirée par tel ou tel musée. Nous avons pris des éléments à Toronto, à San Francisco, à Chicago, à Munich, un peu partout, mais c’est presque invisible.

En fait, moi je dis toujours que nous avons créé une nouvelle génération de centres scientifiques et techniques. À l’époque où je l’avais dit pour la première fois, je pensais que nous allions être suivis, et que d’autres viendraient après nous. Cela n’a pas été vraiment le cas, quelque chose de nouveau, qui, peut-être à une moindre échelle, se reproduira. Il y a quelques endroits d’ailleurs qui se sont beaucoup inspirés de la Villette, par exemple à Helsinki, à Madrid, etc. Peut-être qu’ils n’ont pas eu les moyens dont nous avons eu la chance de disposer, mais l’approche est la même. C’est une toute autre approche que le « science center » destiné aux jeunes scientifiques des écoles.

Réal JANTZEN : Pour compléter ce que dit Maurice LÉVY, j’approuve totalement ce qu’il dit, il n’y a pas que les objets qui ont été récupérés. Un musée de sciences naît dans un lieu, à un moment donné. Et ce lieu exprime une culture, ce moment donné et dans un contexte. Si on avait le temps d’analyser l’histoire des grands musées qui ont marqué le XXème siècle, on s’apercevrait qu’il y a une profonde adéquation entre la société qui les produit et l’objet qui apparaît derrière. Ce qui était frappant pour la Villette, c’est qu’effectivement on a voulu faire quelque chose de différent, de nouveau et d’innovant, mais ce qui s’est passé, c’est qu’on a pris non pas les objets mais les philosophies en ce qu’elles avaient de meilleur et qui ensuite ont été intégrés aux équipes. Si vous prenez Londres, Munich, San Francisco, Boston, vous trouverez des traces, dans la Cité, de ces sculptures de musées, pas forcément les objets, pas forcément les éléments d’exposition, mais vous trouvez trace de ces cultures, vous trouverez des traces de l’Exploratorium de San Francisco, par l’intermédiaire de l’expérimentation, la preuve c’est que vous avez l’exposition sur la lumière qui provient à l’origine de San Francisco. Vous avez la philosophie des grands objets, qui vient de Munich. Vous allez à Boston, l’inspiration pour les salles de découvertes et les enfants, qui ont donné la première génération de l’Inventorium, et ensuite la Cité des enfants.

Ces musées ont légué au-delà de leurs objets, une certaine vision, vision qui venait d’un certain moment de l’espace, et d’un certain moment du temps. L’exemple le plus célèbre, c’est celui de l’Exploratorium de San Francisco, créé par Franck OPPENHEIMER, le frère de Robert OPPENHEIMER, l’inventeur de la bombe, qui a voulu faire un pied de nez à Big Science, ou en face il y avait les 33 prix Nobel de Berkeley alors que lui voulait faire un musée d’expérimentation, avec une philosophie « do it yourself ». Vous pouvez voir cette philosophie à l’œuvre dans l’exposition sur la lumière, puisqu’elle vient de l’Exploratorium. Mais, vous avez d’autres types de modèles d’exposition. Ce qui a été incorporé par la Villette, encore une fois ce n’est pas des expositions, ce n’est pas des modèles, mais c’est aussi des philosophies, des questionnements et des sensibilités. Et c’est parce que la dimension de la Villette était suffisamment importante qu’on a pu intégrer l’ensemble de ses dimensions. Ça, c’est un élément capital. Nous aurions fait le dixième de la Villette, il n’était pas possible d’intégrer toutes ses dimensions.

Ce qui est caractéristique de la Villette, lorsqu’elle s’est créé, c’était la pluralité de ces sensibilités, donc la pluralité des modes d’expression dans les expositions, et surtout aussi la pluralité des activités qui sont à l’intérieur de la Villette. Ce n’était pas neutre qu’il ait un centre des conférences, une Médiathèque, des expositions et bien d’autres choses.

Bruno JAMMES : Pour terminer cette séance et le cycle de ses trois conférences, je voudrais juste apporter un témoignage de cette année, où on a fêté le 20ème anniversaire de la Cité des sciences. On a distribué à la plupart des personnes, qui assurent des responsabilités dans cette maison, le rapport de Maurice LÉVY. Beaucoup de gens ont lu ou relu ce rapport. Je dois dire que 27 ans plus tard, parce que nous trouvons effectivement après ce rapport, tout le monde a été extrêmement frappé de l’actualité de cette vision au départ. Quelque part, on s’est tous dit qu’on se reconnaît vraiment dans ce rapport et dans ce qu’étaient les grandes orientations. On évoquait tout à l’heure, par exemple, l’attention toute particulière aux handicapés, ça a été une permanence, et si la Cité a eu encore cette année de nouveau le label de qualité d’accueil des handicapés et tourisme, etc. c’est bien aussi dans cette continuité-là.

Moi je voulais, à cette occasion-là rendre véritablement hommage à ce travail qui a été pour nous tout à fait exceptionnel, de pertinence dans la vision, dans les objectifs et dans les attentes.

La dernière chose que je voulais vous dire, c’est que la plupart des documents que nous avons utilisés, dont on vous a parlé, qui ont été en partie exposés sur cette table à la sortie, consultables et empruntables à la Médiathèque, on a évoquée tout à l’heure l’existence de la Médiathèque. Eh bien l’ensemble de ces ouvrages que ce soit sur l’histoire des abattoirs, les exemplaires du rapport de Maurice LÉVY, pour prendre deux exemples, et puis d’autres ouvrages sur l’histoire du Parc de la Villette.

Je vous remercie beaucoup pour votre présence et je remercie bien sûr nos intervenants de ce soir.

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