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La mort de la Méduse, par Jean-Pierre Vernant

Transcription par Taos Aït Si Slimane de l’émission « Les grands entretiens », du 18 avril 2002, consacrée à « La mort de la Méduse » pour laquelle la journaliste Catherine Unger recevait Jean-Pierre Vernant. Cette transcription a été réalisée grâce aux © 2007 Archives TSR.

Je conserve volontairement l’oralité lors de mes transcriptions. Si vous constatez une erreur, faute, ou si vous pouvez remplacer mes points d’interrogations entre parenthèses qui indiquent un doute sur l’orthographe d’un mot ou un nom merci de me le signaler afin de permettre aux autres lecteurs de profiter d’un texte le plus « propre » possible.

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Catherine Unger, journaliste : Saviez-vous que James Bond avait un illustre prédécesseur et que question gadget l’agent 007 avait tout à envier à un héros Grec Persée ? Jean-Pierre Vernant, professeur honoraire au Collège de France, spécialiste de la Grèce ancienne, nous raconte le triomphe de Persée sur la mort elle-même.

La Mythologie grecque, Jean-Pierre Vernant, est peuplée de monstres et c’est le rôle des héros de chasser cette engeance du monde. Ainsi, Œdipe tue le Sphinx, Hercule tue l’Hydre de Lerne, etc., etc. Vous, vous avez choisi de nous raconter l’histoire de Persée, une sorte de Superman qui va s’attaquer à Méduse.

Jean-Pierre Vernant : Oui, Superman, ha ! ha ! ha ! Comment se présente cette histoire ? Dans la bonne ville d’Argos, il y a un roi, Acrisios, qui a une petite fille, jeunette et très belle, du nom de Danaé. Il est malheureux parce qu’il voulait un garçon. Il va à Delphes, selon l’usage, consulter pour savoir ce qu’il faut faire pour en avoir un. L’oracle lui répond seulement : « Ton petit-fils, le fils de ta fille, te tuera » Il rentre absolument bouleversé. Un homme averti en vaut deux. Sa fille s’appelle Danaé, il la convoque, fait creuser dans la cours de son palais une prison souterraine revêtue de bronze. Il y fait descendre Danaé avec une servante et il boucle tout. Il rentre chez lui content. Pendant ce temps-là, du haut du ciel, en haut de l’Olympe, dans l’éther, Zeus regarde ça et sourit en pensant à la naïveté des pères de famille. Et sous forme d’une pluie d’or, parce qu’il a vu Danaé, elle est ravissante, il en est tombé amoureux, il pénètre dans cette soi-disant prison hermétique et il s’unit à elle. Un petit garçon en vient et c’est précisément Persée. Alors, tout cela est clandestin pendant un certain temps. Un beau jour, passant dans la cour, Acrisios entend des bruits bizarres dans sa prison. Il fait remonter tout le monde, Danaé, la servante et le loupiot. Qu’est-ce que c’est celui-là ? Danaé lui dit : celui-là c’est Zeus qui me l’a fait. Tu me prends pour un imbécile ? Je ne vais pas croire des sornettes pareilles. Il accuse la servante d’avoir fait rentrer clandestinement un jeune gaillard, qui aurait accompli avec Danaé ce qu’il ne fallait pas. Que faire ? La servante, il la met à mort. Danaé et Persée, il fait venir un menuisier qui construit une caisse en bois, il ne veut pas les tuer, il ne veut pas avoir sur les mains le sang de sa fille et de son petit-fils, et sur cette espèce de tiroir fermé, il jette à l’eau, sur l’immensité de la mer, Danaé enfermée, non plus dans sa prison de bronze mais dans la cage de bois, avec le petit Persée, pensant qu’il ne les tue pas mais qu’ils périront obligatoirement, qu’ils finiront par…

Catherine Unger : En fait il les expose.

Jean-Pierre Vernant : Il fait une exposition sur la mer au lieu que cela soit une exposition sur la montagne. Et comme ça, le long des vagues, un pêcheur de Sériphos, mais un pêcheur de lignée royale, Dictys, c’est le nom d’un filet d’ailleurs, jette ses filets et les ramène. Il est séduit par Danaé. Il l’accueille, non pas comme son épouse mais comme sa fille. Il la respecte et du petit Persée il fait en quelque sorte son fils adoptif. Il a un frère qui est le roi de Sériphos.

Catherine Unger : Polydectès ?

Jean-Pierre Vernant : Polydectès. Et Polydectès, quand il voit Danaé se dit : celle-là, elle est pour moi. C’est exactement ce qu’il me faut. Mais il n’y arrive pas. D’une part parce que Dictys veille sur elle, mais parce que Persée a grandit.

Catherine Unger : Il veille sur sa mère.

Jean-Pierre Vernant : Il a 16 ans et il veille sur sa mère avec un soin jaloux. Polydectès envisage une solution. Il donne un grand banquet où il réunit toute la jeunesse de Sériphos et des îles des alentours. Chacun vient en apportant son écot. C’est ce type de banquet où chacun amène quelque chose.

Catherine Unger : On dit même que ça pourrait être des noces, qu’il ferait des noces avec Hippodamie, non ?

Jean-Pierre Vernant : Il part et prétend qu’il doit faire des noces avec Hippodamie, cette jeune femme qui court sur des chars. Par conséquent il demande à tous les jeunes gens de lui apporter des cadeaux, spécialement des chevaux pensant que la jeune fille sera émue par de belles cavales ou de beaux chevaux. Alors, tout le monde a bu un peu, comme il est normal après un banquet, et le jeune Persée qui n’est pas vif, qui n’a pas grand-chose, et qui voit tous les autres proposer des cadeaux somptueux ou des chevaux et veut faire mieux et dit : « Moi, j’amène ce que vous voulez. Par exemple, si vous voulez, j’amène la tête de la Gorgone. »

Catherine Unger : Il bluffe, là ?

Jean-Pierre Vernant : Il bluffe, oui. Il se vante. Il parle. Personne ne relève. Mais, le lendemain, quand Persée va voir le Roi, il se dit : bon je vais essayer de trouver une cavale. Il lui dit : Ah !, non, non, toi tu me ramènes la tête de la Gorgone. Et voilà l’histoire qui commence.

Catherine Unger : Alors, qu’est-ce que c’est cette Gorgone ?

Jean-Pierre Vernant : Cette Gorgone, s’appelle Méduse. Elle est la seule mortelle de ses trois sœurs, qui sont des monstres immortels, qui vivent presque au-delà du Cosmos, dans un endroit que personne ne connaît. Le Roi lui ayant dit : « Vas-y, tu ne reviendras pas avant de m’avoir ramené cette tête », qu’est-ce qu’il va faire ? Il est quand même le fils de Zeus. Il est un demi-dieu. Il a une dimension héroïque, comme Achille, comme d’autres. Il se met en route et là, Athéna et Hermès décident de le protéger et de lui permettre ce haut fait. Alors, il faut d’abord savoir où sont les Gorgones, pour cela il faut d’abord joindre trois sœurs.

Catherine Unger, journaliste : Les Grées.

Jean-Pierre Vernant : Les Gréés. Les Graĩai. Qui sont quoi ? Des jeunes filles mais des jeunes filles vieilles. Elles sont nées des vieilles demoiselles. Elles ont la peau toute ridée, elles sont affreuses. Elles ont la peau comme celle du lait quand il se flétrit…

Catherine Unger, journaliste : Caillé.

Jean-Pierre Vernant : Jaune, sale. Elles sont dégoûtantes à voir. Toutes les trois forment un trio indissoluble. Elles ont, à trois, un seul œil et une seule dent. C’est pas lourd, c’est pas mal. Comme elles n’ont qu’un œil, il ne ferme jamais. Quand il y en a une qui se sert de cet œil qu’elle est fatiguée, elle le passe à la voisine et ainsi il y en a toujours une qui a l’œil ouvert. Une seule dent mais après tout il suffit, quand on est une jeune fille édentée comme une vieille, d’avoir la dent qu’il faut pour manger même des gens comme Persée. Alors, Persée arrive à l’endroit où sont les Grées et là il fait, un peu ce que je faisais étant enfant, quand on jouait autour d’une corde, les gens se passaient une bague et il fallait deviner où était la bague.

Catherine Unger, journaliste : La Bague d’or.

Jean-Pierre Vernant : La Bague d’or qui passe de main en main. Il faut qu’il ait le coup d’œil. C’est un récit ou la vision, l’œil, le coup d’œil, la rapidité du regard, l’efficacité du regard est fondamental. Hop, il attrape l’œil, au moment où cet œil a quitté le visage d’une des Grées avant qu’il n’intègre le visage de la voisine. Les Grées sont éplorées. Elles lui demandent de rendre cet œil. Elles sont désarmées, toutes divines qu’elles soient. Sans œil, qu’est-ce qu’on peut faire aveugle ? Il donne comme justificatif, « Je vous donne votre œil, si vous m’indiquez, là encore, trois jeunes filles. », trois Nymphéas.

Catherine Unger, journaliste : Les Nymphes

Jean-Pierre Vernant : Les Nymphes. Trois Nymphes qui possèdent beaucoup de secrets, beaucoup de talismans. Les Grées indiquent le chemin pour les trouver. Ces Nymphes, qui sont des jeunes filles, qui à la puberté ne sont pas encore mariées mais pourraient l’être, sont nubiles. Quand elles voient Persée, elles sont prêtes à lui donner beaucoup de choses. Elles lui indiquent comment il peut trouver les Gorgones et lui donnent d’une part ce qu’on appelle le casque d’Hadès, la kunée, une espèce de toque en peau de chien qui recouvre la tête des morts et qui les rend invisibles. Donc, privilège d’invisibilité. Elles lui donnent aussi les sandales d’Hermès qui permettent de voler dans les airs comme la pensée, comme les oiseaux. On ne touche pas terre, on vole à travers les airs. Elles lui donnent en même temps une besace pour pouvoir y mettre la tête de la Gorgone une fois qu’il l’aura coupée, sinon le regard de la Gorgone, ce regard mortifère jetterait la mort tout autour de Persée. En même temps, Hermès lui livre une faucille. La faucille même avec laquelle Cronos a charcuté Ouranos, une harpye, ça coupe, et le voilà parti.

Quel est le problème ? Les Gorgones sont des êtres monstrueux. Deux sont immortelles et une mortelle. Mais celle qui est mortelle, même quand sa tête sera coupée, d’une certaine façon sa tête restera vivante et ses yeux continueront à lancer cette flamme qui est la mort même. Elles ont la mort dans les yeux. Les yeux, on voit dans les visibles, c’est la lumière du soleil qui s’y reflète et là c’est le contraire. Ce qu’elles ont dans les yeux c’est la mort.

Catherine Unger, journaliste : Mais comment est-ce qu’on sait qu’une des Gorgones, Méduse, est mortelle ? Et pourquoi est-ce qu’elle est mortelle ?

Jean-Pierre Vernant : Ça, il faut demander aux mythes grecs, mais ils ne s’expliquent pas là-dessus. Après tout pourquoi pas ? Comme ce sont des monstres, ce sont des hybrides. Elles conjoignent la mortalité et l’immortalité. Ce sont des femmes, mais la tête de la Gorgone est barbue, elles sont en même temps masculine. Ce sont des êtres humains, elles ont un visage, mais elles ont en même temps des ailes, des ailes d’or, elles peuvent voler. Elles ont des membres, qui sont des membres d’acier ou de plomb, lourds qui démentent en quelque sorte cette capacité de voler. Elles ont en même temps, dans cette figure humaine, une dentition bestiale avec en particulier deux dents, comme des défenses de sangliers, qui sortent de la bouche. Elles ont d’autre part une espèce de rictus avec la langue qui pend en dehors, ce qui devrait être dedans est dehors. Et elles poussent un cri guttural qui vous glace de terreur. La mort en personne, le visage de la mort s’il faut donner un visage à la mort. Alors, la difficulté, c’est que la spécialité des Gorgones c’est ce pouvoir de changer en pierre tout ceux qui rencontrent leur regard, qui le croisent. Changer en pierre. On ne devient pas, on n’est pas seulement mort, c’est pire, on est changé en ce qui est le contraire de la vie, la pierre. Elle est froide. Elle est imperméable au soleil. Elle est aveugle. Elle est rugueuse. Elle est immobile alors que l’être vivant a ses yeux qui lui font voir. Il baigne dans la lumière. Il est tiède. Il est doux. Il est mobile. Changer au pire c’est en quelque sorte être transformé de la vie en minéral, en quelque chose d’absolument opaque, le contraire de la vie.

Alors, voilà, c’est ça l’enjeu. Comment est-ce qu’on peut couper la tête de créature, c’est-à-dire les regarder et manier la serpe ? Comment on peut arriver à ce paradoxe ? Le paradoxe, c’est comment se rendre maître de la mort sans qu’en quelque sorte tomber face-à-face avec la mort et être soi-même changé en mort, pire qu’un mort, une pierre, devenir une pierre. C’est ça le paradoxe.

Athéna explique un peu comment il faut faire. Il faudrait tourner la tête au moment où l’on coupe mais si l’on tourne la tête au moment où on coupe celle de Méduse, les deux autres étant endormies, on risque de ne pas ajuster son coup comme il faut. Il faudrait avoir un coup d’œil qui soit absolument bien ciblé et en même temps ne pas voir a cible. Paradoxe.

Catherine Unger, journaliste : Alors, là, Athéna va apporter une aide formidable.

Jean-Pierre Vernant : Athéna va, à partir d’un certain moment dans l’histoire, résoudre le problème. Elle le résout le problème en présentant, en plaçant -les deux Gorgones immortelles ont fermé les yeux, Méduse est là - en face de Méduse, son bouclier poli en bronze, les miroirs sont en bronze poli, c’est du même métal que…

Catherine Unger, journaliste : Le bouclier.

Jean-Pierre Vernant : Que le bouclier lui-même. Il y a une solution au problème. La solution consiste à regarder Méduse et la voir sans que cela soit tout à fait elle. Non pas Méduse en personne mais Méduse en reflet, Méduse en image. C’est-à-dire qu’il y a déjà l’idée que d’une certaine façon - c’est ça qui définit la Méduse aux yeux des Grecs, il est dit que l’on ne peut pas dire ce qu’elle est. Elle est indicible et elle est invisible. Méduse, en tant qu’elle est la mort, représente ce qui est absolument impossible de penser, le monstrueux, l’impensable. Mais d’une certaine façon, l’homme, l’image, peut-être - j’anticipe - l’art, la peinture, la sculpture, arriveront à désarmer le pouvoir maléfique de cette tête de telle sorte qu’on pourra l’exhiber, Athéna va l’exhiber sur son bouclier, les métallurgistes à Athènes l’exhiberont sur leurs fours comme un mauvais œil pour chasser les esprits méchants qui pourraient faire casser la vaisselle dans leur four. Donc, il y a déjà là une espèce de réflexion sur les rapports entre l’image et la réalité. Ces images ne sont pas rien ça n’est pas un pur faux-semblant, sinon on ne pourrait pas les utiliser, pour effrayer l’adversaire, sur les boucliers.

Catherine Unger, journaliste : Bien sûr.

Jean-Pierre Vernant : Donc, il y a là un statut inquiétant que le mythe essaye de faire comprendre. Il arrive, il coupe la tête de Méduse, il l’attrape et la met dans sa besace. Mais la méduse, au moment où elle meurt, pousse un hurlement et réveille ses deux sœurs et voilà les deux Gorgones à la poursuite de Persée. Mais lui est véloce, comme elles, mais en plus invisible. Elles le cherchent partout avec des cris de rage et n’arrivent pas à mettre la main dessus.

Volant dans les airs, il arrive au-dessus de la mer, au-dessus d’un petit rocher où il aperçoit, en-dessous de lui, une femme très belle, Andromède qui est attachée au rocher par des espèces de chaînes de fer. Pourquoi elle est là ? Parce que son père a été obligé de le faire. Elle est livrée, sur ce roc, à un monstre marin, particulièrement dangereux, que Persée voit apparaître dans la mer soulevant des flots d’écume monstrueux. Qu’est-ce qu’il va faire de cette malheureuse ? Je préfère ne pas y penser. Ou il la tue, ou il la mange ou il s’unit à elle ce qui ne vaut pas mieux.

Catherine Unger, journaliste : Mais Persée aura retenu la leçon d’Athéna.

Jean-Pierre Vernant : Persée a reçu la leçon d’Athéna, il ne l’a pas oubliée. Qu’est-ce qu’il fait ? Il se place entre le soleil et la mer, au-dessus du monstre, de telle sorte que son reflet, son image, son ombre se projette juste devant le nez du monstre qui voit ça qui bouge devant lui, qui vole devant lui et s’imagine que c’est ça l’ennemi qui le menace. Il se jette avec violence, avec passion meurtrière contre cette ombre, naturellement il n’a rien et pendant ce temps-là Persée descend et le tue pendant qu’il prend l’ombre pour la proie ou la proie pour l’ombre, suivant les formules bien connues. Voilà donc Andromède délivrée. Elle descend de son rocher avec l’aide de Persée, qui a reçu la promesse que s’il la délivrait il pourrait l’épouser. Ils sont tous les deux sur le sable. Ils s’étendent un moment et Persée enlève sa sacoche. Dans sa sacoche la tête est dissimulée mais en la mettant sur le sable il fait en sorte que le haut de la sacoche vient sous le nez de Méduse et que les deux yeux de Méduse à fleur d’eau en quelque sorte balayent toute la surface de la mer. Dans la mer il y avait ces choses vivantes que sont les algues marines vertes ou marron qui se déployaient avec souplesse et flac, d’un coup, elles sont figées et deviennent les coraux. C’est pour ça que nous avons les coraux dans la mer.

Catherine Unger, journaliste : Le brave Persée repart, avec Andromède, à Sériphus, délivre sa mère et celui qui l’avait recueilli.

Catherine Unger : Dictys.

Jean-Pierre Vernant : Oui. Ils sont dans une espèce de temple où ils réfugient parce qu’ils craignent Polydectès. Polydectès sachant que Persée est revenu et que Persée lui fait savoir qu’il lui apporte un cadeau magnifique, de nouveau immense banquet. Immense salle avec tous les gens autour sur des lits, ou sur des chaises, sur des lits plutôt, chacun buvant, devisant, riant on attend Persée. Persée ouvre la porte, aperçoit cette scène de banquet, merveilleuse, au milieu de gens sérieux, des gens ivres, d’autres qui sont déjà tombés, il avance, franchit le seuil, sort la tête de Méduse qu’il tient par la tête et détourne la tête de l’autre côté et tous ces gens, à commencer par Polydectès, sont transformés en image. Ils deviennent des sculptures représentant le banquet. Ils sont changés d’hommes en pierres, mais d’hommes en pierres qui est l’image des hommes. Changés en pierres par le pouvoir de la Méduse.

Catherine Unger : On comprend pourquoi les peintres se sont beaucoup inspirés de cette légende.

Jean-Pierre Vernant : Bien entendu. C’était merveilleux. Tout peintre fait ça. C’est-à-dire qu’il immobilise, transforme en image le spectacle qu’il a sous les yeux dans la nature.

Voilà l’histoire. Elle n’est pas tout à fait finie. Bien entendu, il rentre à Argos pour essayer de se réconcilier avec son grand-père. Là, il y a un incident fâcheux. Il est convié à des jeux, au lancé du disque, où il est très fort. Il lance le disque et le disque va frapper le pied de son grand-père et il mourra.

Catherine Unger : A partir de quoi l’oracle est accompli.

Jean-Pierre Vernant : A partir de quoi l’oracle est accompli sinon ces histoires n’iraient pas. Il y a encore beaucoup de détails, sur lesquels je passe, mais peu importe. Ce que je veux dire c’est que finalement, ce Persée qui a affronté la mort et dont certains textes nous disent qu’il est le maître de la mort, à un moment donné il a eu en main ce pouvoir mortifère qu’était la tête. Il s’en débarrasse, la donne à Athéna. Athéna va la mettre sur son égide et c’est avec ça qu’elle va ensuite l’emporter dans toutes les batailles.

Catherine Unger : L’égide c’est le bouclier d’Athéna.

Jean-Pierre Vernant : L’égide ce n’est pas tout à fait le bouclier. L’égide c’est cette espèce de collier qu’elle a en peau de chèvre où il y a la tête de la Gorgone qui a un pouvoir…

Catherine Unger : Pétrifiant l’ennemi.

Jean-Pierre Vernant : Pétrifiant l’ennemi. Bien entendu, les guerriers ne peuvent pas arriver à voir la tête elle-même mais ils ont l’image de la Gorgone sur leurs boucliers et quand ils s’avancent tous avec la tête de la Gorgone sur leur bouclier les gens d’en face sont pris de terreur à l’idée de ce qui les menace. Et cette tête de la Gorgone, on la retrouvera partout. On la retrouvera même dans les coupes de vin. Dans les coupes de vin, dans le fond il y a une sorte de rond où l’on voit souvent la tête de Gorgone avec ses deux yeux, la langue hors de la bouche. Quand il y a du vin on ne la voit pas, le buveur qui a la coupe boit et au moment où il a fini la coupe, que le vin est parti, il aperçoit dans le fond de la coupe cette tête qui lui dit : « Attend un peu, ton heure viendra. Tu bois, tu t’amuses, tu chantes au banquet, toi aussi tu deviendras pierre. »

Voilà l’histoire. Et qu’est-ce qui arrive à Persée ? Il a encore des aventures avec Dionysos, je passe là-dessus. Mais une fois qu’il a rendu la tête de la Gorgone à Athéna, il rend à Hermès tout ce dont il a bénéficié : le casque d’Hadès qui le rendait semblable à un mort en pleine vie, invisible. Il lui rend aussi bien entendu…

Catherine Unger : Les petites ailes.

Jean-Pierre Vernant : Les petites ailes de ses sandales, les sandales d’Hermès. Il lui rend…

Catherine Unger : La besace.

Jean-Pierre Vernant : La besace et la faucille et il redevient un homme, comme vous et moi, mortel et qui mourra, pas tout à fait parce que Zeus a décidé que cet homme qui a affronté le masque de la mort, la mort dans ce qu’elle a d’impensable, d’irreprésentable mérite récompense et par conséquent il en fait au ciel, sur la voûte nocturne du ciel. Par une série de points lumineux il dessine la figure de Persée, dans la constellation qui porte son nom, et ainsi tous les hommes à tout jamais, tant qu’il y aura des hommes et du temps, verront sur le ciel l’image de Persée inoubliable à jamais.

Alors, voilà l’histoire. Comment avec cette espèce d’interrogation d’une part, cette mort, dans son aspect le plus affreux, ce que les hommes ne peuvent pas rendre intelligible, ce que l’on ne comprend pas, comment les êtres jeunes, beaux, qui ont leur individualité peuvent à un moment disparaître et il n’y a plus rien ? C’est impensable. Et la tête de la Gorgone traduit cette horreur de l’indicible, de l’impensable, de l’irreprésentable. Un être qui est quelque chose, qui se dissout, qui devient rien. Un être que l’on a vu vivant qui devient un cadavre glacé et ensuite qui se purifie. C’est ça que la Gorgone représente. D’une certaine façon, l’histoire pointe vers l’idée que cela même qui est irreprésentable et irremplaçable, la mort, la mort d’un être vivant, on peut la civiliser, on peut, comment dirais-je, le rendre vivable sous forme de représentation, de pouvoir figurer ce qui n’a pas de figure, de pouvoir traduire dans un récit ce qu’aucune description ne peut arriver à rendre intelligible. Pouvoir de l’art, pouvoir de l’imagination, de l’imaginaire, de l’image qui est en quelque sorte la seule arme que nous avons en face de ce qui nous dépasse fatalement parce que c’est la marque de notre condition mortelle.

Catherine Unger : Jean-Pierre Vernant on voit bien comment les mythes grecs ont tenté sinon de répondre du moins d’interroger les grandes questions dont celle de la mort. Mais à côté de Gorgone il y a aussi Thanatos et ça c’est une toute autre forme de mort.

Jean-Pierre Vernant : Oui, bien entendu. Si voulez, je dirais qu’il y a des figures féminines de la mort chez les Grecs, comme la Gorgone ou comme d’autres encore qui nous sont décrites comme des êtres féminins sur les champs de bataille qui se repaissent du sang des blessés, qui les dévorent, puis il y a une figure masculine, la mort masculine, qui correspondrait à ce que j’ai appelé la belle mort, la mort héroïque, la mort qui transforme le jeune garçon en une sorte de modèle que l’on se remémorera à travers tous les siècles. Il est là, il trône dans sa beauté immuable, la mort ne peut plus l’atteindre puisqu’il l’a déjà traversée. Ce Thanatos, lui, n’est pas affreux. Il représente toute civilisation qui est affrontée à la mort comme elle est affrontée à la bisexualité, essaye de civiliser cette mort qui est en même temps au-delà de tout ce que l’on peut imaginer. De la civiliser comment ? Par des rituels funéraires, par des exercices de commémoration, par une façon d’imaginer un au-delà où les morts ne sont plus vivants mais ils continuent de mener une vague existence. Et les Grecs ont essayé eux, dans leur politique, pour intégrer la mort à la vie cultivé, d’imaginer cette immortalité en gloire. Thanatos représente un peu ça. Je veux dire que quand il y a des images de Thanatos, ce n’est pas quelque chose qui est indicible et que l’on ne peut pas figurer. On le voit. Il y a un vase très connu où l’on voit Thanatos et son frère Hypnos. Et déjà l’idée que l’on a affaire à deux frères, Hypnos…

Catherine Unger : C’est le sommeil.

Jean-Pierre Vernant : Oui, c’est le sommeil, bien sûr mais en même temps ce n’est pas un personnage terrifiant. Ils font couple, ils sont deux frères. Ils sont représentés venant sur le champ de bataille pour enlever du champ de bataille le cadavre de Sarpédon, le fils de Zeus qui est mort et qu’il faut transporter chez lui pour qu’on lui fasse les funérailles qui conviennent. Comment est-ce qu’on les imagine ? Ce n’est plus cette espèce de monstre avec ses yeux, avec sa face féminine, sa barbe et ses dents d’animaux, sa langue projetée comme un sexe au dehors, non pas du tout. Ce sont deux magnifiques guerriers en tenue guerrière, avec un casque, avec la cuirasse, des gens dans la force de l’âge. Ils sont beaux en gloire comme le mort qui est mort dans de bonnes conditions, héroïque sur le champ de bataille. La formule qu’il y a dans l’Iliade, c’est « Tout est beau dans le cadavre d’un jeune homme qui a été tué dans ces conditions. », panta kala, panta oïeké ( ?), tout est beau. Tout sied, tout convient à ce cadavre. Et ce Thanatos, lui aussi, en lui tout est beau, tout sied. C’est la mort héroïque, la mort masculine. Et l’autre, c’est une mort à visage monstrueux. C’est une mort affreuse, comment est-ce qu’on peut la civiliser ? D’un côté la gloire immortelle et de l’autre côté peut-être les images, la littérature, les mythes, les récits où l’on aperçoit un personnage qui est capable de lui couper la tête.



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