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Rue89, invité de la Cité des sciences et de l’industrie

Transcription, par Taos Aït Si Slimane, de la rencontre du 21 février 2008, à la Bibliothèque des Sciences et de l’Industrie (BSI), anciennement dénommée médiathèque de la Cité des sciences et de l’industrie, avec Pierre Haski du journal en ligne Rue89.

Une belle occasion de connaître cette importante expérience du monde de l’information en mutation.

Né le 6 mai 2007, Rue89 aura bientôt un an, l’occasion d’esquisser avec Pierre Haski, une sorte de bilan.

Pour mémoire, je conserve volontairement le style oral dans mes transcriptions.

Présentation par Taos Aït Si Slimane : Nous reprenons notre programmation de rencontres [Culture en partage] et accueillons Pierre Haski, cofondateurs de Rue89, le nouveau journal en ligne, où il occupe la fonction de président, directeur de la publication.

Un des objectifs de ces rencontres de travail est de dynamiser notre réflexion, en tant qu’acteurs culturels, et de mettre à profit notre veille culturelle et professionnelle au service de nos publics. Nos métiers s’intègrent dans une dynamique globale, nos pratiques professionnelles, nos savoirs et savoir-faire mutent en parallèle, voire en synergie quelquefois – la réactivité du monde du travail ne peut pas toujours se mettre au diapason des mutations technologiques et culturelles - avec celles des usages de nos publics. A nos formations initiales et continues, nos veilles professionnelles et culturelles individuelles et solitaires, nous ajoutons ces séances de « cogitation » collective pour enrichir nos débats et permettre le partage et la circulation de la pensée sur la cité - pas que la nôtre mais la grande - en évolution au sein de notre environnement professionnel mais également au-delà ; nous savons tous que pour les acteurs culturels les frontières ne sont guère étanches entre le monde du travail et le monde privé, nous investissons les récoltes intellectuelles de l’un dans l’autre et réciproquement.
Pourquoi avons-nous invité Pierre Haski de Rue89 ? Parce que nous constatons, comme tout le monde, et cela ne date pas d’aujourd’hui, que les technologies de l’information et de la communication impactent, et pas seulement dans les usages techniques, notre environnement socioculturel et politique ; et la petite histoire de Rue89 est, malgré son âge, moins d’un an, riche en enseignements dans divers domaines aussi bien techniques, qu’économiques, culturels et politiques, qui pourraient nous inspirer.

Ayant fait circuler la transcription de l’émission Masse critique de France culture, du samedi 30 juin 2007, où Frédéric Martel avait reçu Pierre Haski et Pascal Riché, certains d’entre vous connaissent déjà, en tant que riverains - c’est ainsi que se sont surnommés les lecteurs de Rue89 – peut- être aussi, cette expérimentation, à laquelle nous souhaitons une très longue vie. Pour ceux qui ne connaissent pas Rue89, notre invité, Pierre Haski, nous présentera ce site d’information généraliste, créé en mai 2007, qui n’est pas une déclinaison en ligne d’un média traditionnel, qui est fondé sur le concept de l’information à trois voix : journalistes, experts et internautes. Il nous parlera des partis-pris éditoriaux, des solutions technologiques, la gestion, au quotidien, des collaborateurs « journalistes, experts et internautes », de leur modèle économique et selon vos questions, attentes et curiosités de bien d’autres domaines.

Pierre Haski : Merci. Merci beaucoup de cette invitation. Le projet est né d’une tentative de réponse à deux crises. La première est celle de la presse. Nous, les quatre fondateurs du site, sommes issus de Libération. D’une certaine manière, on a eu la chance d’être dans le journal qui a été en crise le premier. Je dis la chance parce que ça nous a forcé à nous remettre en question. On voit bien aujourd’hui avec la crise du Monde, ce qui se passe dans la presse économique etc. qu’il y a une onde de choc assez forte. Il y a là, la fin d’un modèle alors que le modèle alternatif n’est pas en place, ni même très clair. Comment des entreprises comme Le Monde, Libération etc. vont basculer de l’ancien monde au nouveau monde ? Ce n’est pas évident.

Nous, on a choisi une solution radicale. Je vais vous dire pourquoi. On s’est dit que c’était plus facile de sortir de la structure traditionnelle et de construire sur une plage blanche plutôt que d’essayer de réformer de l’intérieur une structure qui nous semblait un peu à bout de souffle.

La deuxième crise - la crise de la presse est aujourd’hui une crise structurelle – est celle du journalisme. Vous avez depuis 20 ans en France, mais pas seulement qu’en France, une vraie défiance du public vis-à-vis de la parole journalistique. Vous avez, chaque année, ce sondage de La Croix sur les Français et l’information et leur confiance ou pas dans les médias en France, et depuis 20 ans la courbe décline lentement mais sûrement, de manière assez inexorable, et régulièrement vous avez de gros débats publics sur la collusion des journalistes et du pouvoir, sur le fait que les journalistes appartiennent à la même caste que celle de la classe politique, enfin tous ces débats récurrents. Nous, on a eu une expérience ; le point commun des quatre fondateurs est d’avoir tenu des blogs…

Taos Aït Si Slimane : Vous pouvez nous nommer les quatre fondateurs ?

Pierre Haski : Il y a Pascal Riché, ancien chef du service économique puis correspondant à Washington pendant 5 ans, qui a été le premier bloggeur de Libération au moment de la précédente campagne électorale américaine. Laurent Mauriac qui était chef du service économique puis correspondant à New-York et qui lui s’intéresse à l’Internet depuis beaucoup plus longtemps que nous. Arnaud Aubron qui était rédacteur en chef chargé de l’édition, à Libé, de tout ce qui était visuel, le droit des titres, les fameux titres à la Libé, qui, lui, avait un blog personnel sur les questions liées à la drogue, Drogues News. Moi j’étais correspondant à Pékin et j’ai tenu un blog, Mon journal de Chine, en 2005 et un tout petit peu en 2006.

Cette expérience de blog nous a ouvert les yeux sur une chose qui nous semblait un peu étrange au début, - et quand on a confronté nos expériences ça a débouché sur Rue89 - c’est que le même journaliste qui écrit dans son journal et qui est en proie à cette défiance du public, lorsqu’il écrit sur son blog arrive à reconnecter avec son public. On s’est demandé pourquoi. L’explication est relativement simple. Quand vous êtes dans votre journal vous avez une relation verticale avec votre lecteur, en gros vous lui donnez votre information, il en fait ce qu’il veut et ça s’arrête à partir du moment où vous avez fini votre article. Quand vous êtes sur votre blog vous êtes dans une relation horizontale. C’est-à-dire que vous entamez une conversation avec votre lecteur. A partir du moment où vous mettez votre texte en ligne, dans la seconde qui suit vous avez quelqu’un qui viendra et qui va vous dire qu’il n’est pas d’accord, qu’il a quelque chose de plus à dire, qu’il a un point de vue, qu’il a une expertise personnelle ou une expérience personnelle qui enrichit ou modifie ce que vous venez de raconter. Ce qui fait qu’à la fin de la journée vous avez non seulement un univers qui a été crée autour de votre information, qui ne s’est donc pas arrêtée, qui a une deuxième vie qui commence à partir du moment où vous finissez votre article. Mais surtout, vous avez une relation de dialogue et de confiance qui s’est rétablie avec le lecteur.

Moi, il m’est arrivé des tas de fois d’avoir des gens qui venaient sur mon blog chinois pour me contester, en disant « mais pourquoi vous avez écrit cet article ? Les préjugés des journalistes, vous ne connaissez rien, etc. » Je leur ai répondu en disant : Ça fait 6 mois que je suis cette affaire, il y a eu telle et telle chose, je fais référence à telle ou telle chose, bref j’expliquais le sens de ma démarche et je leur donnais les clefs du pourquoi et du comment de l’article que je venais de faire. C’est-à-dire que je les faisais rentrer d’une certaine manière dans la cuisine, dans les coulisses de la fabrique de l’info. Et les gens venaient tout de suite en disant « Je comprends mieux » et acceptaient beaucoup plus la légitimité de ce que j’avais fait à partir du moment où ils avaient le sentiment d’être associés au processus qui avait mené à écrire cet article. Et c’est vrai que la perte de confiance est telle aujourd’hui, entre les journalistes et leur public, que les gens pensent tout le temps qu’il y a une sorte de complot permanent, de double agenda, que si vous avez écrit ça c’est que tel ministre vous a appelé ou parce que êtes payé par telle entreprise qui influence à travers la pub etc. Bref, les gens ont une vision très noire de la réalité, qui dans 99% des cas est beaucoup plus banale, hélas ! d’une certaine manière.

On est parti de ce constat de cette capacité qu’offrait l’outil Internet de, je ne dis pas de réinventer parce que c’est un petit peu prétentieux, notre métier, mais de le régénérer d’une certaine manière en y ajoutant la dimension de l’interactivité qui est l’axiome de base de la technologie et de ce que permet l’Internet de vraiment différent. Et donc, on s’est mis à réfléchir à un projet alternatif, à l’origine c’était pour le faire à l’intérieur de Libération. Moi, je suis rentré de Chine en janvier 2006, comme directeur adjoint de la rédaction, et j’ai eu un vrai choc parce que je sortais d’une expérience où l’Internet avait été un plus dans mon activité professionnelle, j’avais le sentiment que tous les journalistes devaient partager cette vision, et je me suis retrouvé face - peut-être parce que le journal était déjà entré en crise et que dans les périodes de crises on a du mal à se remettre en question et à voir les choses de manière positive – à la plupart des journalistes, à Libération mais également ailleurs, qui avaient un rapport totalement clivé par rapport à l’Internet. C’est à la fois un outil formidable qui leur permet de travailler mieux mais en même temps c’est une menace terrible parce que ça met en question la manière traditionnelle de faire de l’information, ça donne la parole à des gens qui ne l’avaient pas, et puis ça menace économiquement notre outil et notre vie. Donc, il y a ce double rapport qui est permanent et qui paralyse beaucoup de rédactions. Nous, on s’est dit : comment contourner cette contradiction ? On s’est dit : qu’il fallait sortir et tenter autre chose.

On a quitté Libération, moi il y a exactement un an, le 15 février l’année dernière, et on a lancé Rue89 le 6 mai 2007, le jour du deuxième tour de l’élection présidentielle. La date a été choisie non pas comme beaucoup de gens l’ont cru comme une sorte de prise de position politique. Quand on avait choisi la date on ne pouvait pas être sûrs que Sarkozy allait gagner, donc ce n’était pas du tout cela l’idée. On a quitté en février, on a travaillé deux mois pour monter le site à toute vitesse - ce qui est très court- et on s’est dit que c’était ridicule de se lancer en pleine campagne électorale alors qu’on n’était pas prêts et qu’il y avait des gens qui travaillaient depuis un an sur la couverture de la campagne et plutôt que de bâcler une couverture de campagne autant attendre, quelques semaines, l’élection du nouveau président en disant : nouveau président, nouvelle ère, quelque soit le vainqueur, nouveau média. Ça nous semblait plus facile pour nous d’apparaître sur la scène avec un média nouveau dans une ère nouvelle plutôt qu’au milieu d’une histoire dont on n’avait pas suivi le début.

Taos Aït Si Slimane : Et pourquoi Rue89 ?

Pierre Haski : Rue89, ça a été une des décisions les compliquées, le choix du nom. D’abord parce que tous les noms sont pris, c’est atroce. On a passé des soirées avec l’ordinateur sur la table, à manger et boire tout en sortant des noms, comme on peut faire quand on est coincé, et chaque fois qu’on avait une idée, on vérifiait et le nom était pris. Au début on était parti sur des racines assez classiques, info, news etc. et quand on s’est rendu compte que pour trouver un nom il aurait fallu faire des contorsions avec des slaches (/) et des complications qui auraient rendu la mémorisation très difficile, on a décidé de procéder différemment. On s’est dit : prenons les choses dans l’autre sens : qu’est-ce qu’on veut être ? On est tombé sur le concept de la rue qui nous semblait tout à fait pertinent. La rue c’est un lieu de passage, de rencontre, d’échange, de bagarres si nécessaire donc de débats, ce qui était exactement ce qu’on voulait faire de ce site. Le chiffre, ça c’était assez drôle. J’étais en Chine, et comme les caractères chinois sont peu adaptés à l’Internet beaucoup de sites ou d’adresses E-mail en Chine ont deux chiffres. Mon adresse E-mail chinoise c’était 163BJ.com, je trouvais que cette alliance de chiffres et de lettres sonnait bien et j’en ai convaincu mes camarades. On a cherché un chiffre qui avait un sens et on est tombé très vite sur 89, qui a le double avantage d’être à la fois les révolutions politiques que ce soit 1789 ou la chute du mur, donc les révolutions qui amènent la liberté mais aussi la révolution technologique puisque le web a démarré en 1989. Des révolutions technologiques et politiques qui amènent à ce qu’on a appelé, peut-être un peu de manière grandiloquente, la révolution de l’information. Donc, voilà l’explication du nom. Pour la petite histoire, parce que c’est toujours drôle dans l’aventure de lancement de ce genre, on était divisés. Comme on était 5 fondateurs, quatre journalistes et un informaticien, on était 3 contre 2 et on s’est dit : on ne va quand même pas démarrer sur un vote, on va chercher un arbitre. L’un d’entre nous connaissait un inventeur de marque, quelqu’un dont c’est le métier, celui qui a inventé Wanadoo, Vivendi, qui se fait payer très, très cher pour ça, et comme on le connaissait il a accepté de se laisser juste inviter à déjeuner. On avait décidé de ne pas lui dire qui, puisqu’il connaissait un d’entre nous, soutenait quoi, on lui a juste soumis le nom. Sa réaction immédiate a été : « C’est génial, vous êtes dans la modernité absolue. » Il nous a fait un discours de communiquant avec des tas de concepts auxquels on n’a rien compris, tout ce qu’on a retenu c’est que c’était bien et en plus il nous a dit « que si un jour on voulait lancer une griffe de fringues ça marche aussi. », enfin, bon… C’était très bien. Donc, on l’a gardé et c’est vrai que les gens se le sont approprié très vite. Ça a été une vraie surprise. Aujourd’hui les gens nous envoient des mails en disant : « Je suis riverain de votre rue. », notre nouvel an ça a été : « Que votre rue devienne un boulevard. » ; toute la gamme. Nous on en joue aussi. Par exemple, on a créé une société des rédacteurs qui est actionnaire du site, on a donné des actions à tous les gens qui avaient participé bénévolement à l’aventure au début et on l’a appelée les habitants de Rue89. Donc, ça peut se décliner très loin. Moi, j’ai créé un blog qui s’appelle Chinatown, le quartier chinois de Rue89 etc.

Ça, c’est la genèse de notre histoire.

Le projet est parti donc de cette idée qu’il y avait un terrain à explorer pour les journalistes professionnels sur Internet. Il y avait une guerre de religions depuis des années sur Internet entre d’un côté les journalistes professionnels, il y avait une sorte de citadelle assiégée du journalisme professionnel, qui disaient « nous on a la carte de presse on est les seuls légitimes pour parler. », et de l’autre côté, sur la blogosphère, des gens qui disaient « la technologie a donné la parole à tout le monde, on n’a plus besoin de journalistes, cette corporation nuisibles d’intermédiaires, Internet c’est le règne de la liberté. » Nous, on a estimé que c’était stérile d’opposer ces deux mondes pour deux raisons. D’une part parce que c’est vrai que la technologie a donnée la parole à d’autres personnes que les journalistes. On voit bien aujourd’hui, au fil des dernières années, que les informations importantes n’ont pas été sorties par des journalistes. Elles sont sorties par des citoyens qui passaient par là. Prenez un exemple, l’année dernière, vous avez les émeutes à la Gare du Nord pendant la campagne présidentielle, je ne sais si vous vous souvenez, les premières informations n’ont pas été données par un journaliste. C’est un étudiant qui passait par là qui a filmé avec son téléphone portable et avant même qu’un journaliste soit sur les lieux, les images étaient sur Dailymotion, sur Internet disponibles, pour tout le monde. Mais là, au lieu d’opposer cette parole citoyenne à une parole journalistique, moi, j’y vois plutôt la nécessité de la complémentarité. Parce que cet étudiant il a fait quoi ? Il n’a fait que rapporter un événement à partir du moment où il a démarré. Qui va mettre l’événement en perspective ? Qui va expliquer pourquoi il a démarré ? Qu’est-ce qui s’est passé avant et qui a conduit à ces incidents dont il a été le témoin ? Qui va recueillir les témoignages, les recouper, essayer de mettre ça en contexte par rapport à l’action de la police, à la sociologie de la gare, bref à dix autres éléments qui doivent rentrer en compte pour comprendre ce qui s’est passé ce soir-là ? C’est le travail du journaliste, voire de l’expert qui lui apportera une analyse plus profonde d’un certain nombre de phénomènes autour d’un incident pareil. Donc, on voit très bien qu’il peut y avoir un vrai travail de complémentarité entre ce qu’on a appelé nous les trois cercles, les trois voix : journalistes, experts et internautes.

La deuxième dimension qui nous semblait importante et qui justifiait cette collaboration, plutôt que l’opposition entre ces mondes, c’est que nous on estime que le journalisme c’est un corps de règles professionnelles, déontologiques et éthiques qui sont aussi valables sur Internet qu’elles l’étaient, ou qu’elles le sont, sur les autres médias même si elles ne sont pas toujours appliquées, mais en tout cas, ces règles-là nous semblent bien vivantes. On le voit bien dans tous les débats réguliers sur l’information sur Internet. De quoi on parle ? Si l’information est vérifiée, s’il est éthique ou pas de parler du SMS du Président, savoir si on a à faire à des rumeurs ou des informations vérifiées… Bref, tout un tas de choses qui nous semblent effectivement extrêmement pertinente parce qu’on est convaincu que l’Internet, l’information sur Internet est encore aux balbutiements d’un nouveau monde, qu’il y aura dans les prochaines années, comme cela s’est passé pour les autres supports, l’émergence de lieux d’excellence sur l’Internet, c’est-à-dire de lieux où les citoyens iront chercher de l’information en sachant qu’ils peuvent avoir confiance, que c’est un lieu d’informations vérifiées, qu’on n’est pas dans le règne de la rumeur ou de la manipulation. Ça se passe dans les autres médias, il n’y a pas de raison que cela ne se passe pas sur Internet. Dire, comme on l’entend souvent, que l’Internet c’est le règne de la rumeur etc. je suis désolé mais avec du papier et de l’imprimerie, on peut imprimer Le Monde diplomatique et on peut imprimer Closers, ça ne discrédite pas l’outil d’impression ni la technologie papier ; simplement le lecteur sait, quand il achète Le Monde diplo ou Closers, à quoi il s’attend parce qu’il a à la fois ses références, ses repères et sa pratique de lecteur qui cherche à s’informer. Il se passe et il va se passer la même chose sur Internet. Les gens ont besoin d’avoir des lieux où ils savent ce qu’ils vont trouver.

Nous, on a l’ambition d’être un de ces lieux. On pense que d’ici trois à cinq ans, il y aura une sorte de paysage d’information sur Internet qui sera beaucoup plus décanté, dans lequel ces lieux d’excellence seront pour certains issus des médias traditionnels, c’est clair que Le Monde a pris une place importante aujourd’hui sur l’information en ligne, mais il y aura aussi des acteurs qui seront issus du monde de l’Internet, comme nous, c’est-à-dire pas associés à un média traditionnel, et qui en épouseront peut-être un peu plus la culture et les modes d’expression.

Nous, on a travaillé sur plusieurs choses. On a voulu casser certains codes de la presse traditionnelle, dont nous sommes issus. Vous connaissez la distinction de Murdock entre les natifs et les convertis ? Murdock disait qu’au-delà d’un certain âge, qui est relativement bas puisqu’on peut l’estimer autour de 30 ans, « quelque soient les efforts que vous ferez, vous serez toujours un converti », c’est-à-dire que vous n’aurez jamais la vision intuitive de ce qu’est le multimédia, alors que si vous êtes né avec la génération numérique, vous aurez l’immédiateté, vous êtes né avec l’ordinateur dans la tête d’une certaine manière, en tout cas une vision beaucoup plus claire à travers l’outil Internet.

Donc, nous, on a voulu casser un certain nombre de codes de cette presse traditionnelle à commencer par la périodicité. Beaucoup de site ont des éditions, Libération dont je viens, il y a des éditions qui sont calées sur les pics de fréquentation, le matin quand les gens arrivent au bureau, l’heure du déjeuner, le soir avant de quitter le bureau etc. Donc, les Unes des sites sont changées en fonction de ces rythmes-là. Nous, on a décidé que l’Internet n’avait aucune raison de se caler sur des rythmes pareils, dès qu’on a un article on le met en ligne. Ça peut être 8 h du matin ou 2 h du matin, puisqu’on est plutôt des couche-tard que des lève-tôt. Les gens ont très bien compris cette manière de procéder. Ils savent que quel que soit le moment où ils vont venir sur le site, il y aura quelque chose de nouveau qui les surprendra, qui les intéressera, qui les intriguera. Le résultat c’est que parfois à 23 h on a autant de monde qu’à 10 h du matin. Ce qui est logique et totalement adapté à cette technologie, à cet outil et en particulier, c’est vrai que quand on est à la maison, les enfants dorment, la maison est calme, on a du temps, les gens viennent et restent, picorent ce qu’ils ont envie de picorer, participent au débat laissent un commentaire à droite, à gauche etc. Ça, c’est un mode de lecture qui est complètement différent de l’outil traditionnel.

La deuxième chose c’est l’écriture. On a voulu tirer parti de la spécificité de l’Internet, lieu où se rencontrent le texte, l’image, la vidéo et le son. Or, la plupart des sites se sont constitués en les séparant alors que c’est un lieu de convergence. On voit bien qu’on est dans l’ère de la convergence. Vos téléphones sont aujourd’hui aussi des appareils photo, ce qui aurait été impensable il y a encore 10 ans. Sur Internet, vous avez la nécessité, je trouve, en termes d’écriture, d’intégrer ces technologies. Donc, nous avons essayé, je vais vous donner des exemples, d’intégrer un maximum d’éléments. Par exemple, là, vous avez une photo, le texte, un extrait de vidéo, qui est une émission de télé, un document à télécharger et en-dessous vous avez les commentaires. A chaque fois, dans la palette technologique qui est à notre disposition, on prend ce qui est pertinent pour expliquer ce qu’on a à dire. Par exemple là, vous avez un reportage à Cuba, sur les rappeurs, dans lequel vous avez à la fois de la vidéo, des morceaux de sons, des interviews,… Vous avez à chaque fois recours aux éléments qui sont intégrés de manière dynamique. On a équipé tous nos ordinateurs en modules d’enregistrement, donc, dans un papier quand on dit que le professeur X a déclaré que, ce n’est pas deux points ouvrez les guillemets, c’est deux points cliquez sur le module son et vous avez la voix du professeur qui apparaît. Et ça, c’est quelque chose qui commence à apparaître, maintenant même des sites comme Le Monde se mettent à mettre des modules sons etc. quand on l’a fait, il y a un an, c’était totalement exceptionnel sur Internet à tel point que, par exemple, Le Nouvel Obs a fait, je trouve, une erreur stratégique capitale. Ils ont investi beaucoup d’argent pour s’équiper d’un studio télé. Ils ont une régie Sony ultramoderne avec 5 petites caméras automatiques etc. Moi, j’y suis allé une fois pour présenter un bouquin. Vous vous asseyez, vous avez un journaliste à côté de vous qui dit : « Bonjour, nous sommes très heureux d’accueillir Pierre Haski pour présenter son livre. » Bref, ils font de la télé comme on en fait depuis 40 ans. Et sur leur site, vous avez une case en bas à droite où il y a marqué Canal Obs. Aujourd’hui ils n’utilisent leur studio qu’un jour par semaine et ils sont en train de revoir toute leur stratégie parce que personne n’y va. Pourquoi est-ce qu’on ira voir de la télé au rabais sur le site du Nouvel Obs ? Ils n’ont ni les moyens, ni l’expérience, ni la culture de faire de la télé comme la télé. Ils ont voulu singer la télé et le résultat n’est pas convainquant.

Nous, je me souviens qu’au début, il y avait de gens qui me disaient : « Est-ce qu’il y aura de la télé sur ton site ? » Je disais, non, j’espère qu’il y aura de la vidéo mais j’espère que ça ne sera pas de la télé. La télé c’est un format qui a ses spécificités, sa logique, et nous, on essaye d’appliquer quelque chose qui s’applique beaucoup plus à la logique de l’Internet.

La troisième chose sur laquelle on a voulu agir, c’est la gestion des commentaires. Ça, c’est extrêmement important. Vous l’avez dit, il n’y a pas de modération a priori. On fait de la modération a posteriori. Et on a fait évoluer notre système. Au début, vous souvenez, on avait laissé ouvert aux commentaires anonymes. On les avait baptisés, on pensait que ça serait dissuasif mais ça ne l’a pas été, Courageux anonyme. Toute personne qui ne s’enregistrait pas, qui n’avait pas son pseudo, ou son nom certains apparaissent sous leur nom, était Courageux anonyme. On s’est rendu compte très vite, comme on était un lieu assez vivant, qu’on avait attiré la plaie de beaucoup de forums et de sites, c’est-à-dire du commentaires très, très bas de gamme, beaucoup d’insultes, de commentaires racistes, antisémites, etc. Il y a eu un moment où on a failli être débordé par ça, on passait notre temps à effacer des commentaires insupportables.

Taos Aït Si Slimane : Vous étiez combien pour faire ça ? Et pour réguler combien de riverains ?

Pierre Haski : Aujourd’hui, on est, sur Nielsen qui est la référence du marché, 600 000 visiteurs uniques mensuels. Sur Google on est à un peu plus d’un million. Il y a un décalage entre les deux, il y a deux outils de mesure qui ne sont pas équivalents. Donc, on est entre 600 000 et un million, chacun nous disant d’ailleurs que la vérité est entre les deux puisqu’ils ont chacun des défauts dans leur système. Nielsen c’est un panel et Google c’est le nombre d’adresses IP enregistrées, et quelqu’un qui s’enregistre à son bureau et chez lui est compté deux fois alors que c’est la même personne. Le panel quant à lui pénalise les sites plus petits. Donc, c’est beaucoup de monde. Un soir on arrive sur le site, - quand on fait ça il faut le faire tout le temps, on s’arrête entre 1 h et 8 h du matin – on trouve une bagarre entre deux clans d’extrême droite, qui étaient clairement identifiés, des gens qui se connaissaient et qui se disaient : « Toi tu veux que je dise à ta femme ce que tu fais quand tu lui dis que tu vas dans des réunions etc. » C’était d’un niveau incroyable. Et à un moment il y a en un qui nous a laissé un commentaire disant : « Excusez-nous Rue89, on squatte chez vous mais la droite ne sait pas faire des sites aussi bien. » On a pris ça comme un compliment mais on a effacé toute l’engueulade. Tout ça pour vous dire qu’on avait attiré comme ça beaucoup de gens qui… On a fait un débat sur le site, c’était vers le mois d’octobre - novembre, où l’on a posé le problème parce qu’on essaye de garder cette idée de créer une communauté où les grandes décisions sont prises en commun. Elles sont prises par nous in fine mais après un débat par lequel on fait remonter les points de vue etc. et de fait, il y a eu l’unanimité des participants à ce débat, « Rendez le commentaire réservé aux gens qui s’enregistrent. » Pour être très franc, je pensais que ça ne marcherait pas. Je pensais que les gens dont je parlais s’enregistreraient puisque pour s’enregistrer il suffit d’avoir une adresse E-mail que l’on peut avoir gratuitement sur n’importe quel fournisseur d’accès, mais de fait ça a complètement joué le jeu. Ça n’a pas tué du tout la vigueur des débats, il y a encore de grosses engueulades sur le site, mais elles sont beaucoup plus sur le fond et toute cette pollution a disparu à 98% Il y a un certain nombre de sujets qui continuent à générer des passions et qu’on doit modérer de manière très rigoureuses, tout ce qui touche au Moyen-Orient, à l’immigration,… on se doute bien des quelques sujets sensibles. Il y a aussi tout un tas de choses, Carla Bruni, machin, etc., vous avez dans cette partie-là des commentaires qui ne sont pas très haut-de-gamme et qu’on essaye d’éliminer : pas d’attaque physique, pas d’attaque personnelle, etc. Ça, on continue à modérer de manière très claire, mais le passage à l’enregistrement obligatoire a complètement permit d’éliminer la pollution réelle qui est une plaie pour tous les sites qui font de l’interactivité.

Taos Aït Si Slimane : Il y a également le repli et la notation des commentaires avec la mise en valeur de certains commentaires.

Pierre Haski : Oui, il y a le repli, ça c’est une chose mais il y a le vote. Vous voyez, 5 petites boules potentiellement rouges qui représentent le vote, il faut être enregistré pour voter. Là je vais voter et je vais lui mettre Top.

Taos Aït Si Slimane : Il ne passe pas au Top.

Pierre Haski : C’est normal, parce que c’est accumulé, c’est une moyenne. Mais si vous avez 2 boules ou moins, le commentaire se referme. Alors, il n’est pas censuré mais il a été jugé… Je vais vous montrer autre chose, puisque je tombe dessus. On essaye d’animer les débats, contrairement à la plupart des sites, - je ne veux pas dire du mal des concurrents mais quand même – vous allez sur le Monde, Libé, Le nouvel Obs, Le Figaro les auteurs ne lisent pas les commentaires. Les commentaires sont modérés à l’extérieur. Vous avez une boîte, Conciléo, qui est la même pour tous d’ailleurs, qui en gros a un cahier des charges qui est de retirer les insultes, les contenus illicites etc. et les auteurs ne répondent pas. La fonction réponse n’existe pas. Si vous arrivez sur les forums de Libé, vous avez 400 commentaires, si vous voulez répondre au commentaire au N°72 mais vous êtes 422, ça ne sert à rien vous n’allez pas répondre à quelqu’un qui est 3 pages plus tôt. Ici, sur Rue89, sous chaque commentaire vous avez la fonction répondez-lui. Et quand vous répondez, vous avez un petit décrochage. Donc, vous pouvez avoir une petite arborescence de commentaires, de discussions parallèles qui peuvent être initiés par un papier d’origine.

Taos Aït Si Slimane : Vous les journalistes, vous répondez quelquefois sur Rue89, mais très souvent vos experts et vos internautes ne répondent pas.

Pierre Haski : C’est vrai. Ce n’est pas facile d’accepter d’être remis en question. On est habitué, nous les journalistes mais les experts encore plus que nous, quand je dis les experts je parle essentiellement des universitaires, les chercheurs etc., a avoir une parole qui n’est pas soumise à questionnement, et à être dans notre tour d’ivoire inaccessible. Et là, tout d’un coup, vous écrivez votre article et vous avez, prenons cet exemple, Monsieur Benoît.L qui dit : « Je dois avouer que quand j’ai lu cet article, j’ai bien cru que c’était un travail de quelqu’un peu informé, en tout cas pas d’un journaliste... » (cf. le 13e commentaire de cet article), vous pouvez avoir des remises en cause violentes. Il faut accepter un peu d’humilité et ensuite il faut répondre. Et là, vous voyez, ce n’est pas moi qui ai écrit l’article mais c’est moi qui ai répondu. On essaye d’intervenir à la fois pour répondre aux critiques qui peuvent être adressées à l’article, donc expliquer un peu notre démarche mais aussi parfois pour relancer les débats, pour les cadrer, pour donner notre point de vue. Et ça, ça nous semble un élément très important de la vie du site. Je vais essayer de vous montrer un exemple de commentaire refermé.

Taos Aït Si Slimane : Là, quand vous ouvrez les commentaires vous avez accès à des fonctions auxquelles moi, riveraine, quand je me logue n’ai pas accès. C’est bien sûr normal, mais puisque nous les voyons je voulais les signaler.

Pierre Haski : Oui, évidemment, moi, je me logue en tant que webmaster j’ai donc des fonctions supplémentaires.

Taos Aït Si Slimane : Ce qui vous permet par exemple de refermer un commentaire, ou de le supprimer.

Pierre Haski : Ça, entre parenthèses, voilà un sujet sur lequel, vous voyez on essaye quand même aussi sur le contenu - je viendrais sur les commentaires après- de ne pas être enfermés dans une secte bien pensante. On prend régulièrement nos lecteurs à rebrousse-poil et là nous prenons la défense de ce député UMP qui a été accusé de recevoir ses indemnités des ASSEDIC alors qu’il était député et dont on a eu la preuve par ce courrier qu’il avait protesté auprès des ASSEDIC en disant « Vous continuez à me payer alors que je n’ai pas le droit etc. » (cf. article) c’est intéressant parce qu’un certain nombre de nos lecteurs le prennent mal quand on ne les caresse pas dans le sens du poil et on aime bien faire ça. On a créé un blog collectif de députés, on a 5 députés, 3 PS, 1 UMP et 1 Vert, ce n’est pas représentatif de l’Assemblée mais c’est représentatif des gens qui ont accepté, qui sont tous des premiers élus, des jeunes députés qui ont une certaine expérience de l’Internet comme Aurélie Filippetti qui a son blog. Parmi ces députés, Benoît Apparu s’est senti obligé la semaine dernière de prendre la défense de Nicolas Sarkozy, il a fait un texte, un peu naïf je dois dire, qui est « Pourquoi il faut continuer à faire confiance à Nicolas Sarkozy », qu’on a passé. On l’a mis à la Une du site, il était très visible. Le pauvre s’est pris une volée de bois vert. Il a eu, je crois, 700 commentaires, quasiment aucun ne le soutenait si ce n’est pour reconnaître son courage d’être venu exprimer ce point de vue à ce moment-là sur le site. Mais ce qui est intéressant c’est qu’Apparu est venu 3 fois pour répondre à certains commentaires et engager un dialogue avec les internautes et il nous a appelés hier en disant qu’il avait été ravi de l’expérience. Ça, je trouve ça très intéressant. Nous, on ne roule pour personne. On est positionné à gauche parce que c’est notre culture, notre histoire, notre ADN d’une certaine manière, mais on ne roule ni pour un parti ni pour un candidat. On défend des valeurs auxquelles on croit mais on veut aussi un lieu de débat, ça c’est quand même fondamental et c’est le propre de l’Internet. J’essaye de voir s’il n’y a pas de commentaires fermés.

Taos Aït Si Slimane : Là, il y en a.

Pierre Haski : Ce commentaire est fermé parce qu’il a été mal noté mais si vous cliquez là, il se ré-ouvre. Vous pouvez continuer à le lire. L’idée était que la gestion, par la communauté, des commentaires permettaient une lecture rapide. On a trouvé que ce n’était pas suffisant et on a introduit un autre système, je vais essayer de vous trouver un exemple, celui de la sélection des commentaires que nous jugeons pertinents. On essaye de garder la diversité des points de vue. On n’est pas là pour mettre en avant les points de vue avec lesquels on est d’accord, mais pour mettre en avant le meilleur du débat qui suit. Ça vous donne au moins la possibilité, s’il y a 400 commentaires qui suivent, d’au moins voir si ceux qu’on a retenus, nous, parmi les 5 commentaires plus pertinentes, vous intéressent. Vous rentrez dans le forum si vous les trouvez inintéressants, vous passez votre chemin et vous passez à autre chose, dans le cas contraire. L’un des gros problèmes quand vous avez 400 commentaires à la suite d’un papier c’est qu’il faut 1 h pour plonger dedans et trouver votre compte. Là, vous avez au moins, ce commentaire qui a été sorti de son contexte et si vous voulez retrouver un commentaire et voir s’il a suscité un débat, des réactions etc. vous cliquez là et vous le retrouver dans son environnement, dans le fil de la conversation, dans la chronologie. Donc, vous avez effectivement des gens qui l’ont relevé, vos voyez qu’il y a un gros commentaire, un gros débat qui suit.

Autre chose, là vous voyez, il y a beaucoup de gens qui nous reprochent nos fautes d’orthographes, de français, de frappe etc.

Taos Aït Si Slimane : Que vous corrigez très vite en général.

Pierre Haski : Au début les gens étaient assez agressifs, et on leur a dit, certains internautes ont réagi avant nous parfois, au lieu de critiquer signalez-les et vous verrez que Rue89 tient compte des remarques et corrige. Et là, vous voyez, c’est un bon exemple, nous on n’a pas de correcteur sur le site, on a des correcteurs automatiques et ils ratent parfois des choses et dès que quelqu’un nous signale une faute on la corrige. Et ça, ça fait partie de la beauté de cette aventure. C’est de toutes petites choses mais importantes.

Pierre Haski : La dernière chose sur laquelle on a essayé de casser les codes, c’est qui écrit. C’est cette fameuse Info à 3 voix. On a essayé de créer un système de validation qui fait que vous pouvez avoir des contenus qui viennent de journalistes, d’experts, au sens très large. Par exemple on a un prof qui raconte sa vie, c’est des histoires intéressantes ça, parce que chaque auteur d’une certaine manière a une petite histoire. Voilà un jeune qui a été diplômé en juin l’année dernière et qui était en attente de poste comme professeur de collège. Il est venu nous voir au mois de juin et nous a dit : « Je propose de vous aider à corriger le site. J’ai du temps libre en ce moment puisque je suis en attente d’affectation. » Il est venu pendant un mois et demi, 2 h /jour. Très, très silencieux, il se mettait dans un coin et corrigeait toutes les fautes sur l’ensemble des papiers du site. C’était formidable. Puis un jour il est arrivé en nous disant qu’il avait reçu son affectation et qu’il partait à Lilles. Il était assez excité par ça et on lui a dit : « Pourquoi tu nous racontes pas tes débuts dans la profession, c’est quand même un moment important. » Il le fait, de manière anonyme, il a pris un pseudonyme parce qu’il n’a pas le droit de faire ça, il raconte au jour le jour ses débuts et revient régulièrement nous raconter des épisodes (cf. article). Il y a eu un gros débat, je me souviens en septembre, à la rentrée, parce qu’il racontait une conversation dans la salle des profs où tous ses collègues lui disaient avant ses premiers cours « Surtout, tu ne souris pas à tes élèves avant le deuxième mois, pour imposer un rapport de force etc. » Il y avait des profs qui étaient pour et d’autres contre, il y a eu un gros débat. Il nous a raconté ça et il y a eu plein de profs qui sont venus pour mettre leur grain de sel. Donc, lui on le considère comme un blog d’expert, quelqu’un qui témoigne de son expérience professionnelle. On en a plusieurs comme ça. On a aussi un prof dans une ZEP, qui a mis un poste il y a deux trois jours, je ne sais pas si vous l’avez vu, qui racontait l’histoire d’un échec. Une jeune fille, Yamina, qui essayait de s’accrocher etc. et qui là passe au conseil de discipline, donc l’histoire d’un échec dans ce processus scolaire compliqué de ZEP et ça c’est des choses précieuses. Il y a des gens qui nous les proposent mais on essaye aussi de les susciter. Par exemple, juste un, autrement ça sera très long, pendant les grèves des transports en novembre, on a eu une expérience très intéressante. Pendant la grève d’octobre, la première on a repéré un commentaire écrit par cheminot qui avait laissé 10 lignes mais qui avait l’air très pertinent, on lui a envoyé un mail quand il y a eu l’annonce de la deuxième grève en lui disant : « Pourquoi est-ce que vous ne ferriez pas un blog pour raconter une grève en tant qu’acteur. » Il s’est pris au jeu. C’est un syndicaliste CFDT, c’était affiché très clairement. Vous avez chaque fois la biographie des gens quand vous cliquez sur leur nom. Vous avez parfois une ligne, d’autres fois 10 lignes. Là, c’est les étudiants journalistes, c’est plus simple. J’en parlerai d’ailleurs des étudiants après. Mais lui c’était très clair, il était dans un dépôt dans l’Est de la France. Il a commencé à nous raconter sa grève, quelques jours avant, l’ambiance dans les dépôts, l’ambiance entre cheminots etc. puis les gens venaient le voir, les gens laissaient des commentaires disant : « Vous êtes des privilégiés, vous partez à la retraite plus tôt. », enfin tout ce débat. Et à un moment il a dit je vais vous montrer si je suis un privilégié. Il a scanné sa fiche de paie et l’a mise en ligne en disant : « Vous voyez, 22 ans de métier, je me lève à 5 h du matin, à la fin du mois j’ai 1597 euros. » (cf. article) et ça a suscité d’énormes discutions et comme il était de la CFDT et qu’ils avaient arrêté la grève plus tôt il y a eu des gens qui sont venus le traiter de jaune… (cf. article et commentaires) Bref, tout ça était très vivant et c’était une expérience extraordinaire. Si vous allez à la télé, vous avez l’interview du syndicaliste, du cheminot etc. puis vous avez l’interview de l’usager qui vous dit « ça nous casse les pieds », et celle du ministre qui vous dit « on négocie » etc. Là, vous avez la rencontre directe de tous ces mondes qui peuvent non seulement se parler directement, ce qui n’est pas fréquent, mais surtout avoir un dialogue qui se poursuit. Quand les gens envoient des objections à ce cheminot, il amène sa fiche de paie pour argumenter. Et ça a été, je trouve, assez magique. A côté de toute l’information qu’on peut avoir sur les grèves, les négociations, les perturbations etc. vous aviez cette possibilité d’aller un petit peu plus loin aussi dans la compréhension humaine de ce que représentait un conflit social, de crever quelques idées reçues, sur « Est-ce que les jours de grève sont payés ou pas payés. », un certain nombre de fausses idées qui circulaient là-dessus… Bref ça a été pour nous une très belle expérience et ça, c’est nous qui l’avons suscité d’une certaine manière. C’est quelqu’un qu’on a repéré dans les commentaires à qui on a proposé d’intervenir. On le fait régulièrement. Au moment de l’Arche de Zoé, il y avait une Africaine qui intervient régulièrement dans les commentaires qui avait laissé aussi quelques lignes assez pertinentes, je lui ai proposé de donner son point de vue qui était très contradictoire avec les idées dominantes, ici, sur cette affaire, elle l’a fait à sa manière, très émotionnelle, très pertinente (cf. article). Voilà, on essaye non seulement de recevoir pas mal de sollicitation, on reçoit des dizaines de mails par jours, qui débouchent ou pas sur des articles ou des contributions, mais aussi nous-mêmes de les solliciter parce que beaucoup de gens n’osent pas franchir ce pas ou par modestie aussi considèrent qu’ils n’ont rien à dire etc. alors qu’on voit bien dans leur commentaires qu’ils ont quelque chose à dire. L’autre jour, il y avait un homme, ça c’était très intéressant aussi, qui avait laissé un commentaire pour raconter la difficulté de monter une liste pour les municipales dans sa commune. Petite commune, les rivalités, le maire adjoint chargé de la culture qui lui en veut parce qu’il n’est pas venu à l’expo photo de l’an dernier,… Bref ce genre de petites querelles, les clans de la gauche qui se bagarrent etc. et il racontait un peu son désespoir en 10 lignes. On lui a dit : « Pourquoi vous ne raconteriez pas ça en détail ? » Et il nous a envoyé un roman, c’était très long, où il a tout lâché, tout ce qu’il avait sur le cœur, et c’était passionnant parce qu’on rentrait dans la politique au niveau le plus concret et au niveau de base de la société.

Ça, c’est les choses que le site permet, que d’une certaine manière notre taille humaine permet, on est une petite équipe. Nous, on considère qu’on a, nous journalistes, 3 tâches, - on a une équipe de 15 personnes aujourd’hui, dont 2 informaticiens un administratif et 12 personnes côté rédaction - 3 casquettes : l’une, c’est celle d’un journaliste classique, on va chercher de l’info, la mettre en forme et la mettre en ligne. La deuxième est de participer au débat que suscite son information, l’accompagner, participer à la deuxième vie de son information, donc d’être vraiment dans cette interaction. Et la troisième, est dans le rapport des deux autres cercles, les experts et les internautes, à la fois pour vérifier les informations qui nous sont transmises, il n’y a pas un seul papier qui est mis en ligne sans être validé par un journaliste, mais aussi pour essayer de repérer dans les commentaires des choses pertinentes et les faire remonter.

Taos Aït Si Slimane : Vous les faites vraiment vivre ces 15 personnes, pour arriver à notre question : quel schéma économique y compris pour les experts et les autres collaborateurs ?

Pierre Haski : On a aujourd’hui 8 salariés, 5 pigistes et les 4 fondateurs qui sont encore non payés. On est aux ASSEDIC en tant que chômeurs créateurs d’entreprise. On n’est pas comme des députés, on ne reçoit pas indûment nos ASSEDIC mais on y est tout à fait légalement. Comme on est sortis de Libé dans un plan social, on a le droit à ce statut formidable de chômeur-créateur d’entreprise. On a 15 mois de prise en charge alors qu’on est en train de créer notre entreprise. Et ça, j’avoue que c’est une aide considérable sans laquelle on n’aurait pas pu démarrer.

Taos Aït Si Slimane : Vous êtes hébergés dans une pépinière ?

Pierre Haski : Oui, mais on paye. On a nos bureaux dans une pépinière de la ville de Paris, pépinières contenus numériques, qui héberge 22 startups, sociétés. Il y a des critères très précis : moins de 10 salariés, moins de 3 d’existence, l’hébergement est limité à 3 ans. C’est très intéressant pour nous parce les locaux sont formidables, fibres optiques etc. mais il y a également un environnement, une sorte d’émulation entre les gens qui sont là. Exemple, hier, nos voisines, - on a des voisines charmantes qui ont une société qui cherche à développer le mécénat culturel, mais en proposant aux entreprises de financer des choses en leur apportant, clefs en main, des projets à financer. Elles sont 7 personnes, ça marche très bien pour elles,… - sont venues nous proposer, nous associer à certains projets culturels qu’elles montent sur lesquels on peut intervenir, nous, de manière pertinente. Par exemple, le festival de chansons populaires à la Goutte d’Or. Il y a aussi un site qui travaille sur la technologie, la bande dessinée en ligne. Ils nous font une chronique, un blog de BD sur notre site. Nous, évidemment, on a une plus forte visibilité, on se donne donc des coups de pouce et tout ça est vraiment passionnant.

Notre modèle économique, je vais vous le dire. On est parti sur un pari. Si on avait dû démarrer avec des certitudes, on ne serait toujours pas en ligne aujourd’hui. Parce qu’il n’y a pas de certitudes sur Internet aujourd’hui. On est dans un monde qui est en train de se construire, qui est en plein bouleversement. La seule certitude, est que nous ne croyons pas au modèle payant. Vous êtes certainement au courant du projet de MediaPart d’Edwy Plenel, qui démarre, en mars, sur un projet payant, nous on n’y croit pas. On ne pense pas que des jeunes aujourd’hui, soient prêts à payer 9 euros/mois pour accéder à l’information. Et on pense qu’il y a également un contresens. Vous parliez de la question du libre, nous, on a construit notre site sur un logiciel libre qui s’appelle Drupal, un CMS d’accès libre, MediaPart aussi d’ailleurs. Drupal est un système qui est très adapté aux sites communautaires et participatifs. Il a été inventé par un ingénieur belge, c’est un mot flamand Drupal, qui est parti ensuite aux Etats-Unis, qui a commencé à avoir un certain succès aux Etats-Unis et qui revient aujourd’hui en Europe. Il est en plein expansion. Il y a plein de sites qui sont en train de créer sur Drupal : Courrier International, MediaPart, France 24… Nous, on considère que le libre est une des plus belles choses qui restent sur Internet. C’est-à-dire, cette idée que vous prenez, vous enrichissez le produit et vous rendez vos innovations à la communauté. C’est ce que l’on a fait nous. On a apporté pas mal de choses sur le système Drupal, des fonctionnalités que l’on a créées, notamment notre système de commentaires etc., qu’on a remis dans le pot commun. Moi, je trouve qu’il y a une contradiction d’avoir d’un côté cette approche qui est ce qui reste de l’idéal un peu libertaire de l’Internet du début, c’est même incroyable qu’’il y ait une partie de ça qui ait survécue, et de l’autre côté dire « on va vous faire payer l’accès ». Dire « on est participatifs, envoyez-nous vos contenus » mais si vous voulez les lire vous payez, il y a une vraie contradiction. Alors, il faut vivre, ça, c’est l’autre volet de la contradiction, donc, il y a la publicité, c’est clair. Nous, on n’en a pas beaucoup, pour être très franc. Parce que la publicité sur Internet, même si les budgets augmentent de manière considérable, est mécanique. C’est-à-dire qu’il faut atteindre un seuil critique de trafic pour rentrer dans l’écran radar des annonceurs. Ce seuil critique, tous les gens dans le milieu de la pub nous le disent, c’est environ un million de visiteurs uniques/mois, certifié Nielsen, là on est à 600 000, on espère atteindre le million dans l’année. C’est un gros effort mais on a atteint 600 000 en 9 mois sans avoir dépensé 1 centime en promotion, marketing, ça c’est fait de manière naturelle et virale, par le bouche-à-oreille internet. Aujourd’hui on a atteint un niveau de notoriété qui nous permet de penser que ce bouche-à-oreille, sur une base plus large, peut nous permettre d’aller plus loin, d’autant qu’on a pas mal de projets sur l’année qui devrait nous permettre d’y accéder. Donc, il y a la publicité, et en attendant la publicité, qui est venue au moment des fêtes, en novembre – décembre on a quasiment équilibré nos comptes, mais là janvier- février- mars, c’est très, très bas, on fait de la prestation de service. On a développé une petite activité parallèle. L’an dernier on a construit un site pour Le Nouvel Obs, qui s’appelle BiblioObs, qui est un site littéraire et là nous venons de remporter un appel d’offre d’un Conseil général de province, le Conseil général de l’Hérault, pour leur fabriquer un webmagazine. Donc, là, c’est vraiment de la prestation de service technique où on leur donne clefs-en-main le site, on leur fait un peu de formation et eux ensuite le prennent en charge. C’est intéressant pour nous parce que ça nous permet de vendre notre savoir-faire. On a acquis maintenant un certain savoir faire (mutualisation et développements), il y a des choses que l’on fait pour les clients et que l’on récupère sur notre site, où des choses que l’on a faites chez nous et que l’on peut simplement dupliquer chez eux. Donc, c’est relativement facile pour nous. Puis on fait de la formation. Alors ça paraît paradoxal vu que l’on n’a que 9 mois d’existence, mais on fait du consulting. Là, on a été pris, par exemple, pendant tout le mois de janvier, par le groupe Prisma, l’un des plus grands groupes au monde, filiale de Bertelsmann, un géant allemand. Ils nous ont demandé de participer à tout un volet formation de leurs équipes. Ils ont fait défiler tous les mardis, pendant un mois, tous les cadres de leurs groupes, de tous les magazines de leur groupe, pour essayer de pousser la culture Internet, etc. Ils nous ont demandé à chaque fois, à l’un d’entre nous, un des quatre fondateurs, de venir pour présenter Rue89 et avoir un débat sur ce que peut-être l’information sur Internet. On était payé pour ça, c’était du consulting classique. On travaille avec des écoles de journalismes aussi. Par exemple, en ce moment, on a 14 étudiants-journalistes qui sont en contrat de qualification avec le CFPJ et leur projet de fin de formation est de travailler avec nous, de faire un projet autour des municipales. Ils sont chez nous pendant 15 jours et sont encadrés par deux de nos journalistes qui sont payés par le CFPJ. On a choisi deux de nos pigistes à qui on ne peut pas garantir aujourd’hui encore un revenu plein.

Pour être très franc, c’est du bricolage tout ça. Mais c’est un bricolage qui nous permet de vivre, de nous développer et de grossir jusqu’au moment où l’on va atteindre ce seuil de visibilité pour la publicité, qu’on espère atteindre avant la fin de l’année.

Financièrement, le cœur de notre projet c’était quand même l’indépendance. On a voulu, souvenez-vous ça a été quand même un débat qui a été extrêmement important pendant la campagne électorale, qui ressurgit régulièrement dans le débat public en France. Nous on considère qu’effectivement l’indépendance est un des axiomes sur lequel on s’est basé, et on a essayé de construire un capital qui corresponde à cette aspiration. On a démarré sans investisseurs extérieurs, Les échos est un bon exemple de ce débat sur l’indépendance, donc uniquement sur nos apports personnels, les 5 fondateurs, globalement nos indemnités de départ de Libération. On a ensuite créé une structure qui s’appelle Les amis de Rue89, dans laquelle on a fait rentrer nos amis et nos familles. On leur a envoyé une lettre, on a mis un ticket d’entrée à 100 000 euros et on leur a dit « vous avez 4/5 chances de tout perdre, si c’est la 5e c’est le jackpot mais le but n’est pas de gagner de l’argent mais de nous aider à démarrer. » On s’attendait à une quinzaine de réponses, on a eu 28, donc 280 000 euros, de gens qui ont voulu soutenir le projet. Comme nous on avait mis 100 000 euros au début on a démarré avec un petit trésor de guerre 400 000 euros qui était en tout cas suffisant dans la mesure où l’on avait des besoins très limités. Au début on a travaillé dans ma cuisine, ensuite on nous a prêté des locaux et depuis le mois d’août on est dans la pépinière. Les six premiers mois on n’avait pas de loyer, tout le monde était bénévole jusqu’au démarrage, donc on a commencé seulement l’été à payer des salaires. Les premiers mois, les seuls investissements ça a été le développement technique. Le jour du démarrage on a dépensé en tout et pour tout 25 000 euros, ce qui est très faible pour démarrer un nouveau média qui peut être capté dans le mode entier et qui a eu un impact immédiat. Ça, il n’y a pas d’équivalent aujourd’hui. Si le groupe Lagardère avait fait la même chose ils auraient dépensé 3 280 000 euros, je pense. Parce que dans une structure de grand groupe, on teste le produit, on fait intervenir 14 consultants, bref. Nous, on a démarré sur une intuition et voilà.

Aujourd’hui, on est en train de préparer la troisième étape de notre fusée. Entre temps, on a aussi distribué des actions à l’équipe. On a 10% du capital qui est entre les mains de ce qu’on a appelé Les habitants de Rue89. Et on est en train de préparer la troisième étape qui est l’entrée d’investisseurs qui vont nous permettre de consolider, de pérenniser le site à la fois pour l’année et pour les nouveaux projets de développement.

On a réussi, je dois dire, à trouver des gens qui viennent pour soutenir le projet. On a fait le tour, on a vu les grands groupes industriels, le groupe Lagardère nous a fait une offre etc. on a dit « Non, merci. ». On a vu les fonds d’investissements, on a vu tous ces gens-là qui nous ont un peu tournés autour et on s’est rendu compte qu’il y avait une vraie opportunité aujourd’hui. Voilà, il y a beaucoup de gens qui ont gagné beaucoup d’argent dans des activités qui ne sont pas nécessairement celles des médias, parmi nos investisseurs il y a quelqu’un qui a gagné de l’argent dans la musique, dans le vidéoclip musical, et qui ont envie de défendre un média indépendant et qui ont les moyens de le faire et qui viennent sans agenda personnel ou privé. Et ça, c’est intéressant. On arrive, on va l’annoncer très prochainement, qu’on a fait une augmentation de capital de 1 280 000 euros quand même. A notre niveau c’est beaucoup. Ce n’est pas beaucoup dans l’univers des médias, mais c’est beaucoup d’argent pour nous et qui nous permet de lancer un site économique au printemps, sans doute au mois d’avril.

Notre idée c’est qu’aujourd’hui la faiblesse du site c’est que vous n’avez qu’une seule porte d’entrée de fait. Vous avez la page généraliste et quand vous cliquez sur les rubriques, par exemple la rubrique Médias, vous avez un empilement d’article par ordre chronologique, mais vous n’avez pas un environnement qui est lié à la rubrique, il n’y a pas d’existence propre de cette rubrique. Il n’y a que la page d’accueil qui est, elle, hiérarchisée, organisée etc. Notre idée est de créer un univers autour de Rue89 , une famille de sites, tous liés, et vous aurez Rue89 Eco, Rue89 Sport etc. dans lequel vous aurez une vraie hiérarchisation et de vrais contenus spécifique à cette rubrique, des titres qui seront hiérarchisés, des blogs, …

Taos Aït Si Slimane : Quand vous parlez de blogs, il n’est pas question de liens vers des blogs externes mais bien de ceux « affectés » par Rue89 ?

Pierre Haski : Effectivement. C’est nous qui donnons l’accès à des blogs des contenus spécifiques à cette rubrique soit à des gens de l’équipe soit à des gens à l’extérieur. Sur l’économie, par exemple, on est déjà en train de chercher des économistes pertinents qui pourront intervenir.

Taos Aït Si Slimane : C’est le cas également des députés de Rue89. C’est vous qui leur avez ouvert la porte-blogs « Les députés de Rue89 ».

Pierre Haski : Oui, tout à fait. On a choisit de démarrer par l’économie pour une raison très simple. D’abord parce que cet été, l’article qui a le mieux marché sur le site était intitulé : Ce que signifie, concrètement, « la BCE a injecté des liquidités », ce n’est pas très sexy mais il se trouve que c’est au moment de la crise des subprimes. Moi, j’étais à une émission sur RTL, la Banque centrale européenne (BCE) avait annoncé qu’elle mettait, genre, 60,05 milliards d’euros sur le marché monétaire, et les gens appelaient pour dire « Mais c’est quoi cet argent ? Il sort d’où ? Est-ce qu’il est à nous ? Est-ce qu’on va nous le rendre ? », les gens ne comprenaient rien, et nous, on était 4 journalistes dans le studio, on s’est regardé, on ne savait rien non plus. Aucun d’entre nous n’était spécialisé dans l’économie. Je suis rentré au bureau et j’ai dit à Pascal Riché, qui est rédacteur en chef du site et qui est l’ancien chef du service économique de Libé, « C’est quoi cette histoire, est-ce que tu peux m’expliquer ? » Lui, avait évidemment la réponse puisque c’était sa spécialité et je lui ai dit « Il faut l’expliquer ». Il a fait un article extrêmement didactique, ça a vraiment cartonné. Alors que l’été avait été quand même chaud en actu avec Cécilia et autres choses plus légères, c’est cet article sur les liquidités de la banque centrale qui a été le plus lu. Ça nous a interpellés sur l’idée qu’il y avait un vrai besoin de pédagogie en matière économique. Ensuite il y a eu tout ce débat de l’indépendance des médias économiques avec la crise des Echos, le rachat par Arnaud Lagardère etc. et on a regardé un petit peu autour de nous et on s’est rendu compte qu’il y avait soit des sites boursiers qui donnent plein d’infos mais qui ont un usage qui est destinés aux gens qui vont en bourse, soit les sites des médias économiques comme Les Echos, La Tribune, et encore ceux-là sont payant, ou Challenge, par exemple. Mais il n’y avait pas ce qu’on essaye de faire sur Rue89, c’est-à-dire du participatif (faire intervenir des acteurs différents, des voix différentes sur l’information économique), mais aussi faire de la pédagogie, du décryptage, et d’être sélectif, parce que c’est un des aspects que je n’ai pas encore mis en avant. On n’essaye pas d’être exhaustif nous, vous avez un robinet d’eau tiède qui vous coule dessus à longueur de journée, vous vous réveillez vous avez France info, vous prenez le métro vous avez Métro ou 20 minutes, vous allez sur Internet vous avez des centaines d’infos, vous avez des alertes sur votre portables, bref vous en avez partout et ce qui manque c’est de choisir, de donner du sens à l’information, de la mettre en perspective, de la décrypter donc, c’est ce qu’on essaye de faire sur Rue89. C’est ce qu’on essayera de faire sur l’économie, à un moment où les enjeux économiques sont énormes, on voit tous les jours des dossiers énormes qui nous affectent dans vie quotidienne et sur lesquels on ne trouve pas forcément de réponses, soit ArcelorMittal, avec la fermeture des usines et des plans sociaux, le pétrole à 100 dollars, les fonds souverains qui viennent sauver les banques, la crise de la Société générale ; bref, vous pouvez choisir tous les jours deux, trois énormes sujets sur lesquels, je pense, il y a un appétit de comprendre et de débattre dans la société parce que c’est des sujets qui nous affectent et qui jusqu’à présent étaient relégués dans un secteur très spécialisé, le genre de sujets qu’on traitait quand on s’intéressait vraiment à l’économie mais 70% des gens passaient à côté. Je pense qu’aujourd’hui ce sont des sujets qui sont beaucoup plus centraux parce qu’on est en période de crise. Quand on vous dit les caisses sont vides, c’est vrai ? Ce n’est pas vrai ? Qu’est-ce qu’on fait ? Ce sont donc des enjeux considérables.

Bon voilà, j’ai trop parlé.

Taos Aït Si Slimane : Oui, mais on avait envie de tout savoir et du plaisir à vous écouter.

Public 1 : Je voulais savoir si vous aviez analysé votre public, si vous saviez s’il était majoritairement de Paris, s’il y a des lecteurs à l’étranger. Quel est son profil en fait ?

Pierre Haski : Oui, oui, on le sait. Vous savez, sur Internet c’est diabolique, ça fait peur, mais on sait tout. On sait même, vous voyez là, par exemple, il y a 51 votes sur cet article, on peut savoir quelle sont les 51, non pas personnes, mais adresse IP. On a eu une expérience, je répondrai à votre question après, il y a eu une petite campagne à un moment pour essayer d’influencer les votes. Il y a eu des scores invraisemblables qui étaient une distorsion des habitudes. Les gens commençaient à se plaindre sur le site en disant « Ce n’est pas normal, il y a des gens qui trichent etc. » etc. On a regardé qui votait et on s’est rendu compte que c’était la même adresse IP qui avait 25 comptes et qui votait 25 fois dans le même sens pour essayer de changer le score d’un papier etc. On lui a supprimé ses comptes et on lui a adressé une mise en garde et il n’est pas revenu. On a en gros une sociologie de lectorat qui n’est pas très éloignée de Libération, ça ne surprendra pas, avec une différence c’est que nous on a l’ensemble de la pyramide des âges alors que le lectorat de Libération vieillit avec le journal. Libération ne recrute plus de jeunes lecteurs. Nous, on a attiré la même sociologie, c’est-à-dire en gros des gens éduqués, majoritairement hommes et 55-60% région parisienne. On a aussi à peu près 20% de consultations qui viennent de l’étranger. Donc, on a une double faiblesse qui est la province, qui est un peu moins représentée, et les femmes. Il y a un vrai phénomène sur Internet, c’est que les femmes participent peu au débat. Elles le font sur des sites féminins, Femina.com etc. mais sur les sites politiques et généralistes comme le nôtre elles le font peu. C’est vraiment une spécialité d’hommes qui n’ont que ça faire.

Public 2 : Combien d’experts travaillent avec vous ?

Pierre Haski : On a aujourd’hui, un fichier de gens qui contribuent, le problème c’est que c’est très variable. Il y a des gens qui envoient un papier une fois parce qu’il y a un sujet qui leur tient à cœur, qui est dans l’actualité, et il y en a qui sont des réguliers, qui mettent leur grain de sel sur plein de choses, etc. ils n’interviennent pas tous de la même manière. Je pense que l’on doit avoir 80 personnes dans ce réseau d’experts. Et si l’on ajoute les internautes, on a aujourd’hui, depuis le début du site, juste 9 mois, la base des contributeurs enregistrés est de plusieurs centaines de personnes. Je ne parle pas de gens inscrits qui commentent etc. je parle des gens qui ont écrits de vrais articles, des contributions. C’est assez énorme mais il y a plein des gens qui contribuent une fois et ne reviennent plus. Certains, c’est intéressant, parce qu’ils n’apprécient pas d’être contestés, il y a une personne qui nous a dit « Je n’ai pas envie de me faire lyncher », il y en a qui aiment ça, qui sont un peu masos. Il y a un économiste, Etienne Wasmer, que vous connaissez peut-être, qui est un économiste libéral. Il a un blog chez nous et il a fait un article pour faire un plaidoyer en faveur de la TVA sociale. Il était certain qu’il allait se faire lyncher et il est venu se défendre justifier son point de vue etc. et il est revenu et continue à écrire sans aucun souci.

Public 3 : Vous disiez que vous aviez joué sur la convergence des médias, l’écrit, l’audio et la vidéo. Je voudrais savoir, en dehors de la convergence technique, ce que ça apportait au fond c’est-à-dire à l’information. Comment ça a modifié votre vision de l’information de pouvoir utiliser en alternance dans article, par exemple, ces trois types de supports. Et comme vous avez tous une expérience visiblement, en tout cas les fondateurs, de la presse écrite, aujourd’hui, après un an d’expérience à Rue89, ce que ça a modifié fondamentalement sur votre profession de journaliste.

Pierre Haski : Regardez, là, c’est un bon exemple. C’est un papier léger mais qui en même temps touche un vrai sujet, sur les questions d’environnement. On a une journaliste qui s’appelle Ophélie Neiman qui aime bien les petits bouts de la lorgnette qui permettent de faire réfléchir à des sujets plus importants, et là, la question qui tue qu’elle posait était « Pourquoi les magasins laissent-ils leurs portes ouvertes ? » et donc il sont obligés de chauffer, de surchauffer la boutique et elle est allée faire un petit tour en vidéo,…

Transcription d’un extrait d’une des vidéos en question : Dans la catégorie pollution à la con, la question du jour, ça sert à quoi de polluer ? Ou pourquoi les magasins laissent leurs portes grandes ouvertes ? Alors, certes, il y en a qui font des efforts, une belle porte en bois, ça isole bien, et puis il y a les autres. Il y a ceux qui ne voient pas du tout où est le problème. La journaliste : Bonjour, j’ai une petite question à vous poser, s’il vous plaît. Pourquoi est-ce que vous laissez la porte ouverte ? Une commerçante : Eh bien, pour permettre aux gens de rentrer plus facilement. La journaliste ; Si vous fermiez la porte, il y aurait vraiment une différence ? Vous pensez que les gens rentreraient moins ? La même commerçante : Non, je ne pense pas. La journaliste : Bonjour. Le commerçant : Bonjour, il ne fait pas très froid aujourd’hui, ça va. Combien ? 6° aujourd’hui, ça va, hein. Ça, va, c’est correct, 6°. S’il fait très froid on fermera la porte, mais là, aujourd’hui il ne fait pas très froid, donc, ça va. La journaliste : 6°. Le même commerçant : 6°, c’est raisonnable, c’est très bien. La journaliste : Bonjour. Un troisième commerçant : Oui, bonjour Madame. La journaliste : pourquoi est-ce que votre porte est ouverte ? Le 3e commerçant : C’est pour laisser rentrer les clients, Mademoiselle. La journaliste : Qu’est-ce que ça vous rapporte exactement ? Le 3e commerçant : Quoi ? La journaliste : Que la porte soit ouverte, ça change vraiment tout ? Le 3e commerçant : Eh bien oui, les clients sont faciles à rentrer. Ça rentre tout seul. La journaliste : Sinon ça ne rentre pas tout seul ? Le 3e commerçant : Eh ben, oui, ils ont du mal à pousser la porte aujourd’hui. La journaliste : Et quand il fait très froid, vous n’avez pas froid. Le 3e commerçant : Il y a ça, pour ça. Le rideau d’air chaud, ça sert à ça. La journaliste : Ce n’est pas très écolo. Le 3e commerçant : Vous avez froid, Madame, vous ? La journaliste : Non, mais ce n’est pas très écolo, quand même ? Le 3e commerçant : Mais on s’en fout de l’économie, nous. L’écologie, tout ça, on s’en fout.

Pierre Haski : On va peut-être arrêter. Ce que je veux dire, c’est que là vous avez une vraie complémentarité avec le texte qui vous parle un peu plus sérieusement de cette affaire de consommation d’énergie etc. et vous avez la vidéo qui est une illustration légère du sujet. On essaye de trouver dans cette panoplie ce qui est le plus adapté. Et ce qui nous permet surtout de créer un univers autour de l’info. Quand vous êtes dans un journal papier, ce qui était notre cas, vous vous arrêtez au cadre imposé. Vous avez une place limitée. Là, vous offrez une lecture à la carte. C’est-à-dire que si quelqu’un s’intéresse modérément au sujet, il va lire 10 lignes et va passer à autre chose, si la personne est absolument passionnée par le sujet, vous lui offrez de quoi y passer la journée. Entre la vidéo, les sons, le texte, les liens vers les sources pour aller plus loin, si elle a envie, et vous pouvez y passer deux heures. Peut-être pas là, mais sur un certain nombre de sujets, on offre des possibilités énormes à la fois en renvoyant vers les archives du site, vers des sites de bases de données complémentaires etc. On s’est donné comme règles de renvoyer un maximum vers l’extérieur. Il y a des gens, sur un certain nombre de sites qui considèrent qu’il faut piéger l’internaute, qu’il faut le faire tourner à l’intérieur du site, faire du clic à l’intérieur du site et l’empêcher de sortir. Nous, on a estimé que c’était exactement l’inverse qu’il fallait faire. Si vous emmenez votre internaute vers des lieux intéressants qu’il ne connaît pas, il reviendra vers vous parce que vous êtes une source de découverte d’autres univers. C’est complément absurde de vouloir piéger les gens en les renvoyant vers des liens qui sont tous à l’intérieur du site et qui n’apportent pas grand-chose parce que vous n’avez pas forcément dans votre base de données tout ce qu’il faut. Voilà, c’est comme ça qu’on essaye de construire les sujets. C’est-à-dire en offrant une possibilité d’élargir au maximum par cercles concentriques l’ampleur, l’approfondissement du sujet que les gens pourraient avoir envie de découvrir.

Ça a tout changé, pour nous. Il y a deux choses qui ont changé - j’ai 30 ans de presse écrite derrière moi, donc, ça a été un choc culturel : premièrement l’écriture. C’est vrai qu’aujourd’hui j’essaye de raisonner toujours en termes d’intégration des différents éléments et non pas seulement d’une écriture linéaire. Et la deuxième chose, c’est l’intégration permanente de l’interaction. Quand vous écrivez un article pour un journal, il a un début et une chute. C’est un tout qui est fermé, qui n’appelle pas de débat. Le débat à lieu dans un autre cadre, par le lecteur avec ses copains, ou dans un autre cercle. Là, l’article a un début mais n’a pas de fin. L’idée c’est de laisser ouvert à la fin, d’ouvrir sur un débat. Au début de l’Internet, les gens terminaient toujours par une question, c’était : « et vous, qu’en pensez-vous ? » C’est un petit peu artificiel. Aujourd’hui on a une écriture, un peu plus écrite, les articles ne se terminent pas de manière artificielle, l’idée est de ne pas refermer, mais au contraire de permettre au gens de réagir et de contribuer. Et ça, vous l’intégrez très vite. Aujourd’hui, j’écris en pensant au débat qui va suivre et en choisissant aussi les sujets pour ça. Comme je l’ai dit, on n’essaye pas d’être exhaustif, on n’essaye pas de tout faire dans l’actualité, on essaye d’apporter quelque chose. C’est parfois très difficile de s’y tenir d’ailleurs dans les choix parce qu’il y a une caisse de résonance médiatique qui est assourdissante, et en être et s’en externaliser, c’est un vrai pari parce que vous pouvez donner l’impression que vous êtes à côté de la plaque. Je vous donne un exemple où on a essayé de tenir bon et on a eu raison. C’est le jour où Lustiger est mort. C’est le matin et partout, les radios, les télévisons, les sites, il y avait la biographie, la réaction du président, etc. Et nous, on s’est regardé, on n’avait rien à dire sur Lustiger. Ça n’inspirait aucun d’entre nous. On s’est dit on n’en parle pas tant qu’on n’a pas quelque chose de pertinent à en dire. On a regardé autour de nous, on a passé des coups de fils, etc. et on a trouvé par un ami d’ami le rédacteur en chef de la revue Golias, une revue catho de gauche, qui nous a dit « Je suis en train d’écrire un article là-dessus pour notre propre revue, si ça vous intéresse je peux vous l’envoyer quand je l’aurais fini. ». Deux, trois heure après, il nos a envoyé son article qui était très intéressant, très pertinent, qui était légitime, de quelqu’un de l’intérieur de l’église qui avait un point de vue critique sur certaines positions de Lustiger. On l’a mis en ligne, quatre ou cinq heures après l’événement, après tout le monde d’une certaine manière. Dans la course des médias en général c’est un crime d’arriver en retard, eh bien, ça a très bien marché. Il y a eu un débat important sur le site, plus que je ne le pensais. Je pensais que les gens ne seraient pas très sensibles à ce sujet. Et ça nous a conforté dans l’idée qu’effectivement, les gens viennent chez nous pour voir : premièrement ce qu’on a à dire sur l’actualité et deuxièmement ce qu’on a de différent des autres. On ne met jamais une dépêche en ligne. Or, aujourd’hui si vous allez sur les sites d’infos, 80% du contenu de leur site c’est des dépêches. C’est-à-dire que c’est le même contenu que vous retrouvez partout. Vous allez sur les agrégateurs d’infos, comme Google-News, Yahoo etc. on vous dit qu’il y a 150 sites qui ont parlé de ce sujet, mais en fait 140/150 ont repris la même dépêche Reuter ou AFP qui a été mises partout. Si c’est pour faire un site de plus avec les mêmes choses ce n’est pas la peine. Donc, c’est un choix qui est dangereux parce que les gens viennent chez vous en disant « Tiens, Lustiger est mort, je vais aller voir ce qu’ils ont à dire. » e que vous n’avez rien, ils peuvent se dire « Ils sont nuls, ou ils se réveillent tard. » etc. mais nous, on a estimé qu’on avait plus à gagner à venir plus tard avec quelque chose de pertinent qu’à être suiviste.

Public 3’ : (Inaudible)

Pierre Haski : C’est d’autant plus facile à assumer, pour nous, qu’une partie de notre contenu vient des internautes. Sur des sujets comme ça, il y a des gens qui vont nous envoyer des choses. Là, par exemple, on a mis en ligne, hier, un papier très intéressant qui va à l’encontre de tout le discours qu’on entend. Moi, je ne suis d’ailleurs pas tout à fait d’accord avec lui. C’est un papier qui s’appelle, « Je vous écris du Kosovo pour rétablir quelques vérités ». C’est un fonctionnaire international, un Français, qui travaille pour une organisation des Nations-Unis au Kosovo, et qui nous dit : ça fait un an et demi que je suis là-bas, ce que je vois, ce que j’entends, ce que j’ai compris de ce pays ne correspond pas à ce qu’on vous dit sur l’indépendance du Kosovo, et il explique pourquoi, c’est très argumenté etc. Ça, ça pourrait figurer dans les pages opinions d’un journal, ce n’est pas particulier à un site, mais c’est vrai que nous on se donne pour règle que tous les contenus sont à égalité, à partir du moment où l’on sait qui parle. C’est-à-dire qu’il n’y a pas le cloisonnement des journaux où vous avez d’un côté les articles des journalistes et de l’autre les pages opinions où l’on donne la parole à des universitaires et ensuite la page courrier où vous avez les lecteurs. Nous, tout contenu qui vient d’un des trois cercles peut être mis en Une et valoriser de la même manière. Les journalistes n’ont pas le monopole de la Une alors que dans d’autres journaux c’est toujours le cas.

Taos Aït Si Slimane : Il y a un jour, où vous n’êtes pas arrivé en retard c’est le jour de votre départ.

Pierre Haski : Oui, c’est le scoop fondateur. C’est pour ça qu’il y avait le Tee-shirt Cécilia adore. En fait, on doit tout à Cécilia puisqu’une semaine après notre lancement, on a eu cette information selon laquelle elle n’avait pas voté au deuxième tour et le Journal du dimanche avait censuré cette info. Ça devait sortir le dimanche suivant, donc le 13 et à 20 h. Le 12, Arnaud Lagardère a téléphoné pour dire, vous retirez cette info et le 13 au matin on l’a appris et on l’a mise en ligne. Et ça nous a fait tout exploser. Pendant 3 jours, le site était inaccessible. On pensait qu’il nous faudrait un an pour acquérir un peu de visibilité, sortir la tête de l’eau, etc. mais ça c’est produit au bout d’une semaine. On avait calé nos machines, en gros, pour un petit site et on eu pendant 3 jours la fréquentation d’un site de 3 millions de visiteurs, nos machines ont véritablement explosé et le site a mis trois jours à s’en remettre.

Taos Aït Si Slimane : Vous êtes issus de la presse traditionnelle, je vous suis depuis vos débuts, vous avez toujours cité les autres médias mais l’inverse n’est pas vrai. Les autres médias vous citent rarement, notamment dans leur revue de presse.

Pierre Haski : Ça commence, ça change un peu. De fait, nous, on est plutôt agréablement surpris, pour être franc, de la vitesse avec laquelle on a été reconnu comme source légitime d’informations.

Taos Aït Si Slimane : C’était un de vos trois objectifs.

Pierre Haski : C’était un de nos objectifs. On avait peur d’être relégué pendant très longtemps dans un petit coin de la blogosphère et d’avoir à faire notre chemin. Et en fait, grâce à l’affaire Cécilia, et grâce au fait qu’on était un groupe de journalistes issus de Libération, c’est-à-dire qu’on n’avait pas à prouver qui on était. On était un petit groupe de gens qui avaient une légitimité professionnelle qui était déjà reconnue auparavant. Et donc, le fait que l’on continue ça sur un autre support, qui est Internet, a semblé naturel. A partir du moment où on a sorti une, deux, trois informations qui ont été vérifiées, qui n’ont pas été mises en doute, on a été tout de suite reconnus comme une source légitime et on est cité régulièrement dans Le Monde, à la radio etc. Et ça, ça nous a surpris, en tout cas la vitesse à laquelle ça s’est fait. Je pense que la notion de concurrence est complètement différente sur Internet de ce qu’elle est en presse écrite. En presse écrite, il a des gens qui ont passé toute leur vie à lire qu’un seul journal. Il y a des gens qui ont passé leur vie avec Ouest France, Libé, Le Monde etc. Il y a des comportements culturels très forts. Moi, j’ai, par exemple, beaucoup de mal à entrer dans un kiosque et acheter Le Figaro, je pense que je ne l’ai peut-être jamais fait dans ma vie. Et je pense qu’il y a beaucoup de lecteur du Figaro qui ont beaucoup de mal à acheter Libération et à sortir avec Libé sous le bras. Sur Internet, moi, je vais lire le site du Figaro tous les jours parce que ça m’intéresse de savoir ce qu’ils disent. Les inhibitions et les comportements culturels sont très différents. En particulier le fait que cela soit gratuit facilite la diversité mais l’important sur Internet ce n’est pas d’avoir un rapport exclusif avec son lecteur mais d’être dans son circuit, dans ses favoris. Je ne sais pas comment vous fonctionnez mais tous les gens que je connais ne vont pas sur un seul site. Ils sont leurs sites d’infos préférés, leurs sites de météo, de musique etc. et ils vont de l’un à l’autre. L’important, pour nous, est d’être dans ce circuit-là, dans l’esprit des gens et dans leurs références, mais pas de leur dire vous venez chez nous et pas chez les autres. C’est ce que je disais tout à l’heure, le fait de leur signaler le meilleur de ce qui se passe ailleurs fait que vous pouvez devenir le point central de leur information parce qu’ils savent qu’on venant chez vous ils ne rateront rien de ce qui peut se passer ailleurs et quand il y a un débat intéressant vous leur signalerait sur le site de Scheidemann, où si le blog X sort tel info. Vous voyez cette rubrique qu’on appelle la Vigie, on signale les infos qui passent ailleurs On va d’ailleurs la développer et créer la Vigie par rubrique parce que pour l’instant elle est très généraliste. Au début on avait mis le fil la Reuter pour que les gens aient les dépêches on s’est rendu compte qu’ils ne les lisaient pas. Donc, là, on leur signale les infos qui sortent ailleurs. L’histoire du député qui était sortie par Le Canard, le mercredi ça sort dans Le Canard et le mercredi soir, nous on a apporté la réponse, la vérification etc. On signale dans cette rubrique tout ce qui se passe ailleurs.

Public 4 : Bonjour. Je n’étais pas là au début, j’ai peut-être raté des choses.

Pierre Haski : Je vais tout répéter.

Public 4’ : Non. Je sais que vous venez tous, à Rue89, de Libé

Pierre Haski : Non, seulement les fondateurs.

Public 4’’ : Les fondateurs. La question que je me pose, et j’en ai deux, c’est quels sont vos rapports actuels avec Libé ? Je vois des signatures sur Rue89 et sur Libé, comme De Baecque…

Pierre Haski : Non, il n’est plus à Libé.

Public 4’’’ : Ah ! Il n’y est plus. C’est vrai que le papier De Baecque, ce matin, extrêmement long, on a l’impression que le format que vous offrez sur Rue89 n’aurait pas été possible sur Libé, c’est quand même des possibilités d’expression qui sont considérables. Moi, la question que je me pose est : est-ce que vous n’avez pas ringardisé Libé, d’une certaine façon ? Parce que vous êtes beaucoup plus réactifs, vous êtes sur des codes où l’on sait d’où l’on cause, on reconnaît. Moi, je vous consulte beaucoup, je suis attachée de presse dans la maison, j’ai un peu ce regard sur vous, et je pense que vous avez un peu ringardisé Libé. Par endroit aussi, vous devenez un peu un journal satirique à la façon du Canard Enchaîné, c’est un petit peu votre fond de commerce et qui peut être déviant de temps en temps. De temps en temps j’étais fâché avec vous.

Pierre Haski : Oui, c’est bien. Je ne vais pas dire du mal de mes anciens camarades de Libé qui ont suffisamment de problème comme ça. Les rapports ne sont pas très bons, à cause de ça, de ce que vous dites. Les gens sont venus sur le site et au début les premiers commentaires c’était « Vous avez créé le site que Libé aurait dû faire ». Voilà, on a renvoyé une image, à Libé, qui n’était pas très valorisante et ils l’ont mal pris. Ils ont mal pris le fait qu’effectivement il y a eu un petit côté reconstitution de ligue dissoute avec des gens comme Antoine De Baecque, Jean-Jean-Pierre Thibaudat, Hélène Crié-Wiesner, qui est sur des questions d’environnement, etc. des gens qui étaient des anciens contributeurs, d’anciennes signatures de Libé, qui étaient très contents de retrouver un petit cocon où ils pouvaient sévir et donc ça a créée quelques tensions. Et de fait, les gens qui commençaient à écrire sur les deux, Libé leur a dit « Vous choisissez ». Donc, aujourd’hui, il n’y a plus personne qui écrit sur les deux. Les rapports sont un petit peu tendus. J’entends ce que vous dites en disant qu’on a ringardisé Libé, moi j’espère que non. D’abord parce que j’espère que Libé s’en sortira et retrouvera un nouveau souffle et une nouvelle raison d’être d’une certaine manière, parce que je trouve que ce serait un désastre que ce journal, comme tous les journaux, mais celui en particulier, auquel je suis attaché, disparaisse mais de fait il a du mal à se réinventer. Nous, on est confronté, c’est ce que je disais tout à l’heure, le fait de donner du sens aux flots de l’information etc. c’est un dilemme auquel tout le monde est confronté. Moi, il n’y avait rien de plus qui m’énervait, quand j’étais à Libé, que de découvrir la Une du journal le matin, c’était la même que le titre du 20 h de TF1 la veille au soir. Ça, c’est insupportable. Vous ne dépensez pas 1.20 euros pour acheter votre journal dont vous attendez en plus une originalité, un point de vue, si c’est pour vous répéter ce que vous avez entendu sur France Info en vous réveillant ou que vous avez vu à la télé la veille au soir. Le journal aussi est obligé de se poser cette question de ce qu’il apporte de plus. Il faut qu’il justifie cet 1.20 euros, qu’il demande au gens de payer, à chaque page. Or, il a fait des efforts, dans cette nouvelle formule ils y vont un petit plus etc.

La question des formats est intéressante. Une des critiques qui est adressée à l’Internet, c’est que c’est à la fois le règne de la rapidité, tout sort très, très vite etc. et le règne du court, du bref, l’absence de profondeur etc. Moi, je pense que c’est absurde de penser que l’Internet génère ça. L’Internet est une technologie et les humains l’utilisent et en font ce qu’ils veulent. Donc, si l’on veut prendre du temps pour écrire, et si l’on veut aller au fond des choses, on peut le faire sur Interne, comme on peut le faire partout ailleurs. Nous, on a sorti des enquêtes, par exemple, on a révélé un scandale, il n’y a pas très longtemps, sur la médecine du travail avec le MEDEF etc. qui sont des enquêtes qu’on aurait sorties en presse écrite exactement de la même manière. Le journaliste a travaillé deux semaines. Il est parti d’une petite info, il a remonté les pistes, il a construit son dossier, il a blindé ses infos et il a sorti papier. Ça a provoqué pas mal de remous mais il a travaillé exactement comme il aurait travaillé en presse écrite, mais c’est une question de choix. Si les sites internet estiment que leurs journalistes sont mieux employés à mettre des dépêches en ligne toute la journée et à faire du clic Google, c’est vrai que ça marche, c’est très bien, mais on peut aussi employer les journalistes sur Internet à faire des enquêtes ou passer des papiers d’analyses. Il ne faut pas faire que ça parce que le site serait insupportable s’il n’y avait que des papiers aussi log que celui d’Antoine de Baecque, ce matin. Sur Agoravox, il y a des choses très bien, mais le principal défaut que je lui trouve c’est que c’est un empilement de tribunes libres, en gros, de professeurs d’université qui donnent leur point de vue sur le monde. Et c’est insuffisant. Il faudrait qu’il soit plus sélectif et qu’il y ait autres choses à côté. Nous, on essaye de donner un équilibre. Peut-être parce qu’on a la vision d’un journal. Un journal c’est des équilibres, des temps de lectures, des rythmes, des papiers légers, comme l’histoire des magasins, et des analyses un peu lourdes comme celle d’Antoine de Baecque, qu’il ne m’entende pas, mais extrêmement intéressantes.

Il y a une démarche très intéressante, vous l’avez peut-être vue, ce nouveau magazine qui s’appelle 21, qui est un livre magazine puisqu’il est vendu en librairie, et qui a été lancé par un ancien reporter du Figaro, Patrick de Saint-Exupéry et par les éditions Les Arènes. Ils veulent, pour l’instant c’est un trimestriel, mais ils veulent devenir mensuels, donner du temps à la lecture. Leur idée est de financer des reportages très longs, dans la durée du temps du reportage mais aussi de la lecture. C’est-à-dire d’écrire des papiers de 30 feuillets, etc. Ils se donnent les moyens d’envoyer quelqu’un en Afghanistan, pendant un mois, qui va ramener un papier très fouillé de 30 feuillets. Je trouve ça, très pertinent. Le N°1 est sorti il n’y a pas très longtemps, il a très, très bien marché, ils l’ont réimprimé. J’ai l’impression qu’il va y avoir cette alternance de temps de lecture différents. C’est dommage que ce ne soit pas Libé. Je leur ai dit d’ailleurs, il n’y pas longtemps, c’est vous qui deviez le faire ça, des enquêtes plus longues. Le papier le plus long aujourd’hui dans Libé fait 6 feuillets. Or, plus il y a ce robinet d’eau tiède qui nous tombe dessus d’infos contradictoires plus on va avoir besoin d’aller au fond des choses. Peut-être que c’est une niche, mais un journal papier ça va devenir un produit de niche avec leur site comme produit grand public. Or, ils ont du mal, ce que je comprends parce que moi, je n’ai pu le faire que parce que j’ai coupé le cordon avec Libé. Ils ont beaucoup de mal, et c’est le cas de tous les groupes de presse aujourd’hui, à concevoir que leur produit principal qui est le quotidien, qui est aujourd’hui 80% de leur chiffre d’affaire doit changer, se remettre en cause et à la limite devenir presque secondaire. Quand j’ai quitté Libé, j’allais annoncer ça à Laurent Joffrin et il m’a dit « Qu’est-ce que je peux faire pour te retenir ? ». Je lui dis qu’il n’y a qu’une chose qui me ferait rester, c’est si tu inversais la proposition. Tu fais du site le navire amiral de Libération et tu fais un supplément papier. Je lui dis, si tu mets les forces vives de la rédaction sur le site, tu feras le plus beau site du monde. Il n’y pas un site qui aura une rédaction aussi belle que celle que l’on peut offrir avec 70 journalistes. Il m’a dit : « Mais tu es complètement cinglé ». Il a raison parce que socialement ce n’était pas viable, on ne peut pas basculer du jour au lendemain de cette manière. L’équipe actuelle de Libération n’est pas forcément la plus adapté pour basculer entière sur Internet, donc il avait évidemment raison mais je pense que sa réaction montrait qu’il reste attaché à un schéma très lourd qui est que Libération c’est d’abord un journal et que le site est un petit supplément dont on espère qu’il va rapporter de l’argent. Et ce qui vient de se passer au Nouvel Obs, avec l’histoire du SMS, est très révélateur et une catastrophe pour eux. Parce que quand il y a eu l’histoire du SMS, je ne sais pas si vous avez suivi, le site de L’Obs est au centre d’une polémique parce qu’ils ont publié une information sur un SMS, attribué à Sarkozy, adressé à Cécilia, ils ont été désavoués par Jean Daniel et la direction de la rédaction et dans leur article, les deux directeurs de la rédaction, Michel Labro et Guillaume Malaurie, ont eu une phrase incroyable en disant qu’Il n’y a pas les mêmes processus de validation de l’information sur le site que dans le magazine et donc si cet article avait été soumis au magazine il ne serait pas passé.

Public 5 : Ils ont toutefois soutenu leur journaliste.

Pierre Haski : Oui, ils ont soutenu parce qu’ils sont poursuivis en justice etc. mais ils ont reconnu que l’information n’était pas validée de la même manière sur Internet et sur le papier. Je trouve ça très grave parce que le site a aussi la marque, Nouvel Obs, la crédibilité du Nouvel Obs est aussi engagée sur Internet qu’elle l’est sur le papier. Ils reconnaissent qu’ils ont eux-mêmes fait de l’info au rabais, c’est-à-dire avec moins de critères de vérification sur leur site. Ça, ce n’est pas bien parce que ça discrédite Le Nouvel Obs mais aussi l’info en ligne en général. Parce que ça accentue l’idée que sur Internet, ce n’est pas vérifié, etc.

Public 6 : Une question sur l’archivage des articles et des contenus. Je voulais savoir quelle était votre ligne de conduite par rapport à ça. Qu’est-ce que vous archivez ? Combien de temps ?

Pierre Haski : Tout. Pour l’éternité.

Public 6’ : Oh ! là, c’est impressionnant !

Pierre Haski : C’est vrai qu’il n’y a pas d’archive au sens qu’on sélectionne etc. On a des tags, vous voyez qu’en bas de chaque article vous avez un certain nombre de tags, vous avez un peu plus bas le nuage de tags qu’il y a sur la gauche, dont la taille est relative aux nombre d’entrées sur le site et vous avez une page entière avec l’ensemble des mots-clefs qui ont été répertoriés, ça fait un paquet, et de toute les manières vous avez aussi un moteur de recherche interne, et tout est disponible sans limite de temps et gratuitement.

Taos Aït Si Slimane : C’est vrai pour l’ensemble de vos productions et ressources ? Vous avez donc des gros serveurs ?

Pierre Haski : Les vidéos sont hébergées chez Dailymotion, donc c’est eux qui payent la bande passante et franchement je n’ai toujours pas compris leur modèle économique parce que c’est dément. Au début on le faisait un petit peu en pirate puis ils nous ont repérés et nous ont dit : « elles sont tellement bien vos vidéos qu’on va vous créer un canal Rue89 sur Dailymotion » Donc, aujourd’hui on a une chaîne à nous, chez eux, ça se passe très bien. Ils sont très contents et nous aussi. Ils payent la bande passante donc ça se passe très bien. Et on est hébergé par Typhon (on a changé il n’y a pas très longtemps)par des jeunes qui ont démarré il n’y a pas si longtemps que ça. Quand on les voit on a l’impression que c’est des rappeurs insouciants et ils sont l’un des centres les plus performants aujourd’hui sur la place de Paris.

Ce qu’il y a d’intéressant dans cette aventure c’est qu’on a découvert énormément de gens qui cherchent aujourd’hui à travailler différemment. Ça va être ma conclusion. On est dans une société, à un moment, très intéressant. Vous avez une hyper concentration, d’énormes groupes : Lagardère, Bolloré… qui récupèrent en plus toute la chaîne. Bolloré est dans la transmission, dans la pub, dans la presse écrite, la télé… Ils sont partout et ils concentrent un maximum et en même temps ils sont dans des secteurs qui sont à très forte rentabilité et ils abandonnent un pan entier de l’activité. Je pense qu’avant si vous vouliez être marginal il fallait aller dans le Larzac et vous occuper de vos moutons. Aujourd’hui, vous pouvez être marginal tout en restant dans le maelström, je ne sais pas comment le dire, dans le cœur de l’activité, dans la société. Mais vous pouvez le faire selon vos critères, vos normes et vos règles de conduite. Et on rencontre des tas de gens qui procèdent comme ça. Vous voyez ces bandeaux, qui sont des autos pubs que l’on se fait, pour l’instant pour compenser l’absence de pub, c’est une boîte de pub qui s’appelle Upian qui fait ça. Upian ce sont quinze personnes qui sont parmi les plus performants sur la place de Paris en technologie flash. On fait la queue chez eux pour leur demander un travail et en même temps dès qu’ils ont assez d’argent ils arrêtent et font un projet qui leur tient à cœur. L’an dernier ils ont fait une sorte de film d’horreur, d’animation en flash pour Internet qui s’appelle Thanatorama avec des squelettes qui défilent partout…

Taos Aït Si Slimane : Oh ! Je m’en souviens encore.

Pierre Haski : Vous connaissez ? Il a gagné des prix partout. Ils n’ont pas gagné un centime avec ça. Toute l’équipe a travaillé là-dessus pendant 3 mois puis ils ont été le présenter dans des festivals et quand ils ont terminé, ils n’avaient plus un rond, ils se sont remis au boulot, il y avait quinze clients qui les attendaient à la porte, parce qu’ils sont très bons. On a commencé à travailler avec eux, c’est eux qui nous font une partie du site, ils ne nous ont jamais fait payer jusqu’à présent parce qu’ils sont très heureux de travailler avec nous. On les associe à nos prestations de services et là ils sont rémunérés par les clients extérieurs. L’autre jour, en discutant avec eux, ils nous ont dit : Tiens si vous voulez on vous fait la version pour iPhone de Rue89 et deux jours après ils nous ont fourni la version. C’est des allumés complets qui sont hyper performants, parmi les meilleurs sur la place de Paris, mais qui travaillent comme ils ont envie et avec leurs propres normes. On a un partenariat avec Tendance floue, qui est une des meilleurs agences photos de la place de Paris, c’est la même chose. Tendance floue, c’est une association Loi 1901, qui sont des gens qui travaillaient pour des grandes agences qui ont été rachetées par Bill Gates, par Lagardère il y a 15 ans. Ils ont refusés et ont créé leur propre structure, une association Loi 1901, un collectif où gens sont cooptés, ils se payent correctement, ils ont la plus belle plate-forme de vente en ligne de photos. Ils travaillent pour Newsweek et d’autres grands magazines mais ils font ce qu’ils veulent et ils les font quand ils veulent. On se met en réseau avec tous ces gens qui essayent de travailler selon leurs normes. Je trouve ça absolument passionnant parce que ça permet à la fois d’être au cœur de l’activité, on n’est pas des marginaux, nous, on fait de l’information professionnelle et performante par rapport à ce qu’on a vécu précédemment, on ne fait pas de choses au rabais, mais on le fait selon nos critères et cela c’est formidable de le faire et de pouvoir le faire.

Taos Aït Si Slimane : Il est malheureusement temps de nous quitter. Je ne voudrais pas que vous ratiez votre prochain rendez-vous. Merci infiniment de partager avec nous cette belle histoire, nous souhaitons une très longue et belle vie à Rue89.

Pierre Haski : Merci à vous, pour cette invitation.



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