Fabrique de sens
 
Accueil > Médiation scientifique > Bachelard : penser les ruptures en science, par Vincent Bontems

Bachelard : penser les ruptures en science, par Vincent Bontems

Texte intégral de la conférence de Vincent Bontems (CEA / Mines ParisTech), donnée à l’auditorium de la Cité des sciences et de l’industrie, le 19 septembre 2017, dans le cadre du cycle « Quand la science se remet en question ».

Transcription faite par Taos Aït Si Slimane, corrigée et validée par l’auteur, Vincent Bontems

Sur ce site, vous trouverez un autre texte de Vincent Bontems :

- Le feu bachelardien, par Vincent BONTEMS

Pour aller plus loin, lire, l’essai : « Le nouvel esprit scientifique », édition établie par Vincent Bontems, paru le 27 mai 2020 ; 244 pages ; Ed. Puf, Collection : Quadrige ; ISBN : 978-2-13-081414-6 ; EAN : 9782130814146

Résumé : « Saisir la pensée scientifique contemporaine dans sa dialectique et en montrer ainsi la nouveauté essentielle, tel est le but philosophique de ce petit livre. » Cette phrase de Gaston Bachelard donne l’ambition du projet. En prenant pour modèle la révolution axiomatique des géométries non-euclidiennes, Bachelard démontre dans cet ouvrage publié pour la première fois en 1934 la nouveauté des théories physiques contemporaines - théorie de la relativité restreinte et générale et mécanique quantique. Celles-ci ont modifié les bases du savoir et rompu avec les représentations classiques. Bachelard en induit la nécessité de réviser en profondeur nos conceptions métaphysiques et les images qui s’y rattachent. Il analyse ainsi comment la relativité einsteinienne transforme les notions de temps et d’espace et la microphysique périme la notion de « chose ». À la lumière de ses analyses, la méthode scientifique apparaît comme « non-cartésienne », c’est-à-dire qu’elle ne s’appuie plus sur un fondement absolu et des idées simples mais consiste, au contraire, à réviser constamment ses hypothèses pour mieux épouser la complexité des phénomènes.

JPEG - 63.8 ko

Bonjour à tous !

Merci d’être venus pour écouter une conférence de philosophie. Je vais vous parler d’un philosophe qui me tient à cœur, Gaston Bachelard.

On m’a demandé de réfléchir à la conception des ruptures en science selon Gaston Bachelard. C’est souvent l’un des éléments que l’on retient de son épistémologie, qui insiste sur la nécessité de ruptures, que l’on appelle parfois les ruptures épistémologiques. En son temps, cela représentait une vraie nouveauté.

Avant d’aborder le sujet, je vais vous présenter Gaston Bachelard. J’ai mis quelques dates principales de publication de ses ouvrages, notamment ceux que je vais citer au cours de mon exposé. Mais il est intéressant pour comprendre la trajectoire intellectuelle de Gaston Bachelard de rappeler aussi ce qu’a été sa vie.

Il est né en 1884, dans un village de Champagne qui est Bar-sur-Aube. Son père était cordonnier. Sa mère tenait un dépôt de tabac et journaux.

JPEG - 75.5 ko

Souvent, je dis : 1884, c’est un an après 1883. Au-delà du truisme, c’est parce que 1883, c’est la mise en place d’un certain nombre de lois de Jules Ferry, sur l’enseignement public, laïc, gratuit et obligatoire. Cela va permettre l’ascension dans la société française, que l’on a appelée l’échelle républicaine, d’enfants issus des classes populaires, à travers l’enseignement, puis ensuite à travers le recrutement dans un certain nombre d’institutions, comme l’éducation nationale, le P et T, les Chemins de fer. C’est tout le mouvement de la IIIème République d’ascension méritocratique à travers le savoir dont Bachelard va être une figure exemplaire.

Il fait de très brillantes études dans son village, au Collège et au Lycée. Il va jusqu’au baccalauréat. A cette époque, il y a trois baccalauréats. Le plus prestigieux, qui fait la reproduction des élites, c’est le baccalauréat littéraire avec le grec et le latin. Il y a un deuxième baccalauréat pour la bourgeoisie, qui est le baccalauréat de médecine. Et enfin, il y a le baccalauréat qu’on va dire populaire, qui est celui qui fait des maths et des sciences naturelles. C’est celui-là que Bachelard va passer, autant par destination sociale que par goût.

Après, venant d’un milieu relativement modeste, il va prendre un emploi, c’est l’équivalent de nos surveillants d’aujourd’hui, il est répétiteur dans un lycée et prépare un concours de recrutement de la Fonction publique, qui sera celui des P et T. Il va le réussir et être nommé à Paris où il sera ambulateur. Ce n’est pas exactement un postier, c’est celui qui prend le courrier à partir du centre de tri et qui le distribue à l’endroit où le postier va le prendre pour faire sa tournée. Quand il est nommé à Paris, il en profite pour s’inscrire au cours du soir et continuer à se former en mathématiques, en astronomie, en chimie. Il va continuer ses études, et il obtiendra l’équivalent de 7 « capacités ».

Il va faire son service militaire dans les Dragons, période où il dira qu’il s’est ennuyé quand même. Ensuite, quand il revient, il se met à préparer un autre concours. Son ambition dans la vie c’est de devenir ingénieur des P et T. Il passe le concours et il est reçu troisième, mais cette année-là, au lieu d’avoir trois places il n’y a que deux places. Il n’est donc pas pris. Il obtient sa mise en disponibilité pour préparer à plein temps la prochaine édition, qui lieu en 1914.

En 1914, quand la guerre éclate, il ne bénéficie pas de la protection accordée aux fonctionnaires soutiens de famille qui sont en poste, il est appelé au front. Il se marie tout de suite avec une institutrice, d’un village juste à côté du sien, avec laquelle il s’est lié, puis il va au front. Il va passer trente-huit mois dans les tranchés. Son rôle, comme il était au P et T, si vous avez une idée dans les films du type qui porte un gros sac sur le dos et qui déroule un fil, qui fait une cible facile pour la ligne d’en face, c’est lui ! Il sera décoré parce qu’il aura notamment rétablie, dans la dernière semaine de la guerre, sous une pluie d’obus, pendant soixante-douze heures d’affilée, la communication entre les lignes. Il survie miraculeusement, heureusement pour lui et heureusement pour nous.

Et à quelque chose malheur est bon… La Guerre de 14-18, une énorme saignée dans la population française, plus d’un million de morts parmi les hommes français, et 75% de pertes chez les officiers. Or, Bachelard, parce que sa femme était tombée malade de la tuberculose, avait passé le concours de recrutement des officiers pendant la guerre, pour pouvoir avoir une meilleure paye et pourvoir compenser ses arrêts maladie. Il a survécu. 75% des officiers sont morts, et les officiers c’étaient très souvent des saint-cyriens, mais c’étaient aussi des normaliens, des polytechniciens. Autrement dit, toute l’intelligentsia française a été annihilée, balayée. Une génération entièrement saignée. Quand il revient de la guerre, il se présente au Ministère de l’éducation et il dit : moi, ce que j’aimerais faire, c’est enseigner. On lui dit : où, vous voulez. Il dit : je veux être prof dans mon village. On lui dit : pas de problème. Et on lui fait tout enseigner. Il enseigne les sciences naturelles, c’est le poste qu’il a réclamé, mais on lui fait aussi enseigner, au début, l’histoire et la géographie, la philosophie. Il enseigne à peu près tout.

Comme c’est un travailleur acharné, et qu’il ne faut pas se décourager, il veut reprendre des études. Là, la difficulté c’est que pour faire des études de sciences il faut un minimum de matériel, et dans son village il n’y a pas ça. Donc, il décide de prolonger en philosophie. C’est cela qui est peut-être le plus important, c’est l’irruption sur la scène de la philosophie française de quelqu’un qui n’était pas destiné à être philosophe, qui n’est pas un héritier, en aucun cas, d’une tradition lettrée, mais quelqu’un qui va profondément marquer, notamment par son travail d’enseignant en physique et en chimie, et quelqu’un qui a une tête bien faite d’un point de vue mathématique. Il passe en un an l’équivalent de nôtre master, puis il s’inscrit en thèse.

En thèse, il va être avec deux personnages, dont là je n’aurai pas vraiment le temps de vous parler, qui sont intéressants eux aussi : Léon Brunschvicg et Abel Rey. Léon Brunschvicg, en un mot, c’est ce qu’on appelle un néokantien, c’est-à-dire quelqu’un qui s’est beaucoup inspiré de la philosophie de Kant mais c’est surtout un bon connaisseur des mathématiques, quelqu’un qui fait des études justement d’histoire des idées philosophiques en fonction de l’évolution de l’histoire des sciences déjà, et un idéaliste. Abel Rey, c’est un personnage encore plus étonnant, c’est quelqu’un qui se revendique de quelque chose qui sert souvent de repoussoir de nos jours, il se dit « scientiste ». C’est lui qui revendique ce terme. Il s’inscrit dans le sillage du positivisme d’Auguste Comte mais il va encore plus loin. Quand on lit Abel Rey, se pose même la question de savoir, puisqu’il n’y a de vérité que des vérités scientifiques, ce qui reste à faire à la philosophie ? Bachelard a choisi les deux personnages d’avant-guerre qui pouvaient guider une personnalité comme la sienne pour travailler sur les sciences.

JPEG - 78.8 ko

Il va soutenir deux thèses de philosophie en 1927. L’Essai sur la connaissance approchée, dont je dirai un mot, recevra un prix de l’Académie. C’est déjà une œuvre magistrale, qui traite essentiellement de la science qu’il a apprise durant ses études, autrement dit la science classique, la science du XIXe siècle. Il a commencé à s’initier à la théorie de la relativité, à la mécanique des quanta, mais pour l’instant, il n’aborde que des problèmes issus du XIXe siècle. S’il ne fallait retenir qu’une seule idée de l’Essai sur la connaissance approchée, c’est précisément l’idée d’approximation. Vous avez probablement un souvenir d’élève où on vous avait donné un problème de physique, vous aviez trouvé la bonne équation, vous aviez mis les valeurs des variables, puis vous aviez tapé à la calculette, obtenu le résultat, puis vous avez noté le résultat, vous étiez content de vous, et le prof passe, il raye le résultat et vous met zéro. Vous lui dite que c’est pourtant le résultat exact, il vous dit : oui, mais le résultat n’était signifiant que deux chiffres après la virgule, et vous, vous m’en avez mis cinq. Cela n’a aucun sens, vous avez oublié que vous étiez en train de faire de la physique, vous avez fait des maths. Car un chiffre exact n’a de valeur que mathématique. Toutes les sciences de la nature sont des approximations. Donc, c’est une réflexion très méthodique sur l’approximation du côté expérimental et sur l’approximation du côté mathématique. C’est extrêmement profond philosophiquement parce que cela veut dire qu’au lieu de chercher un monde idéal qui corresponde exactement à une idéalité mathématique, avec Bachelard on se rend compte qu’on cherche toujours à connaître les choses à une certaine précision, à une certaine échelle, à une certaine résolution, selon une certaine approximation du réel. Et c’est l’approximation qui est en fin de compte la réalité la plus relationnelle et la plus profonde. C’est une première rupture avec la métaphysique des philosophes : les conditions réelles de la connaissance sont à la source de ce qui peut être appelé « réalité », pas l’inverse.

Ce qui fait la valeur de Bachelard, seconde rupture, c’est qu’il ne s’en tient pas là. Une fois qu’il a fait ce travail déjà considérable, il se remet à travailler, en apprenant la science qui se fait à son époque. Il rencontre Langevin, il s’initie à la théorie de la relativité, etc. Il écrit, dès 1929, La valeur inductive de la relativité, qui est l’un des premiers livres sur les théories d’Einstein. Il y en a eu d’autres avant mais pas forcément aussi clairvoyant. Il va continuer. Il va aussi intégrer la mécanique ondulatoire de Louis de Broglie, la mécanique matricielle de Heisenberg, la physique quantique de son époque. Il va faire une synthèse en 1934, qui est Le nouvel esprit scientifique, où il définit les conditions nouvelles de la recherche et de la science contemporaine. C’est une œuvre dont les principes inspirent encore les recherches que je peux mener aujourd’hui quand j’essaye d’expliciter des recherches scientifiques, que cela soit au CERN ou en astrophysique. Les principes qui sont exposées dans Le nouvel esprit scientifique sont toujours féconds. Ils sont toujours utiles, je dirais même qu’ils sont rarement dominés par l’ensemble non seulement du grand public, mais même de certains de mes confrères qui utilisent des formes d’approche de la science qui parfois me semblent datées et périmées au regard de cet effort intellectuel qui a été fourni dès les années trente.

Je mentionne en 1936 un article qui s’appelle « Le surrationalisme », qui de nos jours est réédité dans un recueil posthume, « L’engament rationaliste », parce que Bachelard y présente sa démarche en faveur des sciences aussi comme « progressiste » au sens fort du terme. Dans cet article, le mot « surrationalisme », formé par analogie avec le surréalisme, signifie une sorte d’agressivité de la raison, de turbulence qui recherche la rupture, qui n’est pas du tout conservatrice, qui ne se satisfait pas d’une raison ratiocinante qui ne ferait que rappeler des évidences déjà acquises, des savoirs qui seraient finalement des habitudes de la mémoire plus que le fruit d’une recherche permanente de réforme de l’entendement. En 1936, c’est publié dans une éphémère revue, Inquisition, qui était en soutien au Front populaire. Ce texte affirme la convergence de la nouveauté qu’apporte le surréalisme en art, les doctrines nouvelles pour la science, la relativité, la mécanique quantique, et puis un certain socialisme. A vrai dire, le nouvel esprit scientifique, NES, c’est aussi pensé par analogie avec la NEP de Lénine, avec cet assouplissement du dogmatisme marxiste qui permit de faire respirer la société soviétique et de redémarrer. Il y a véritablement là un progressisme dont la pointe est cet article de 1936.

En 1938, il publie un livre, qui est encore beaucoup pratiqué dans l’enseignement secondaire, l’un des plus connu, La formation de l’esprit scientifique. Je le mentionne parce que c’est là-dedans que l’on va trouver l’une des clefs pour comprendre comment fonctionne le progrès selon Bachelard, c’est la notion d’obstacle épistémologique. En 1938, Bachelard a quitté le lycée, il a accepté de prendre un poste de professeur à Dijon. Il va enseigner d’abord les lettres, ensuite la philosophie. Sa femme est morte depuis un moment. Il élève seul sa fille, et c’est l’une des raisons pour laquelle il rechigne un petit peu à reprendre des responsabilités plus importantes, il reste en province. On va lui proposer un poste à Paris, il va le refuser. Finalement, il montera à Paris en 1940, à la mort d’Abel Rey qui avait été son maître. Il monte à Paris pendant l’occupation. La défaite de la France avait été un choc pour lui, c’est l’une des rares fois où l’on a un témoignage du fait qu’il vacille, qu’il n’est pas capable de faire cours. Pendant la guerre il va écrire, en 1940, un dernier travail d’épistémologue avec ses notes, La philosophie du non. Mais, pendant la guerre, l’information scientifique ne circule plus, donc il est sevré de ce qui l’abreuve pour travailler. Et il va initier, ou prolonger, parce qu’il avait fait quelques incursions auparavant, une ligne de recherche qui est très intéressante mais dont on ne parlera pas aujourd’hui, qui est sur l’imaginaire, la poésie. Le Bachelard le plus connu dans le monde, c’est plutôt ce Bachelard de la poétique des éléments ou de La Poétique de l’espace, c’est-à-dire cette ligne de réflexion sur l’autre moitié de la vie humaine, sur la nuit. Il y a la moitié diurne, celle de l’éveil, qui demande de la concentration, de l’application, de la rigueur, durant laquelle il faut refouler les images faciles et les facilités du langage, les séductions. Puis, il y a ce côté où en fait on se prête à l’imagination, à la rêverie, et c’est durant la guerre qu’il va beaucoup travailler là-dessus avec des livres comme : L’Eau et les rêves : Essai sur l’imagination de la matière, par exemple qui est très connu.

Après la Deuxième Guerre mondiale, en 1945, c’est déjà un vieux monsieur, et ses alliés philosophiques ont disparus. Bachelard dans les années 30, c’est quelqu‘un qui fréquente des Italiens, comme Federigo Enriques, des Suisses, comme Ferdinand Gonseth, qui a de jeunes admirateurs extrêmement talentueux, comme Jean Cavaillès, comme Albert Lautman, et tous ces gens vont disparaitre pendant la guerre (à part Gonseth) : Jean Cavaillès, parce qu’il était résistant, Lautman, parce qu’il était juif, Brunschvicg, dans la clandestinité, Enriques, etc. Donc, le milieu intellectuel dans lequel il évolue a disparu, la science, elle, a progressé. Qu’à cela ne tienne, il va se remettre à l’étude, racheter des manuels… Et, vous trouverez, dès 1949, dans Le rationalisme appliqué, Bachelard citant les travaux de Richard Feynman, ce qui est tout à fait stupéfiant, c’est une vitesse d’intégration inouïe. En général, il faut vingt ans, au minimum de décalage entre un travail scientifique majeur et son intégration. Ce qui suppose aussi que dans Bachelard on a parfois l’intégration conjecturale, spéculative, de travaux qui n’ont pas été prolongés ou ont été démentis ensuite. On trouve ce bouillonnement intellectuel de la science se faisant, avec des intuitions géniales et aussi des conjonctures aventureuses. Et il va y avoir un festival de trois livres extrêmement importants : Le rationalisme appliqué, où il va nous donner un diagramme du spectre de la philosophie des sciences, et où il va penser la notion de rupture. Puis, L’activité rationaliste de la physique contemporaine, et ça, c’est un livre fabuleux, immaitrisable, d’une richesse inouïe, dans lequel on trouve thématisée quelque chose qu’il met en œuvre depuis longtemps, qui est le concept de récurrence, dont je vais vous parler. Puis, en 1953, Le matérialisme rationnel, qui sera le dernier livre de philosophie scientifique de Gaston Bachelard. Ensuite, il va continuer d’écrire, on ne s’arrête pas comme ça de travailler, mais sera dans la veine poétique et imaginaire.

Il meurt en 1962. Il aura été consacré par l’admission à l’Académie des sciences morales, il aura refusé, parce qu’il se trouvait trop vieux, un poste au Collège de France. Il aura été interviewé à la télé, une interview qui restera longtemps le spectacle le plus suivi à l’ORTF. C’était une personnalité immensément respectée et en même temps populaire, une incarnation du meilleur de l’esprit de la IIIe République française.

Maintenant, on va parler de la notion de rupture. Pour mettre les choses un peu en place, on peut avoir l’impression, en première approximation, que c’est un dilemme assez facile, une contradiction assez facile entre l’idée de continuité et de discontinuité. Les choses sont un peu plus complexes que ça. Il faudrait pour bien faire parler de toute une série de gens, refixer des positions dans le champ philosophique. Comme on n’a guère le temps, on va juste regarder deux positions un peu extrêmes pour situer les choses.

Dans la première moitié du XIXe siècle, il y a quelqu’un qui a une extrême importance, c’est Auguste Comte. Auguste Comte, c’est la philosophie positiviste. C’est un modèle qui non seulement sera très influent parmi les penseurs qui s’intéressent aux sciences mais aussi parmi les scientifiques. Cela faisait partie, on va dire, de la culture de l’honnête homme que de connaître quelques rudiments de positivisme jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. L’une des leçons les plus emblématiques de la doctrine d’Auguste Comte, c’est « la loi des trois états » qui affirme que l’humanité, quand elle rencontre des phénomènes surprenants, pour lesquels elle ne s’explique pas d’où ils viennent, passe par trois étapes, psychologiques et historiques. Le premier état c’est l’état religieux. La première façon de rationnaliser un phénomène comme le fait que la foudre tombe souvent sur le même arbre, eh bien c’est de dire « Zeus a maudit la nymphe qui est dans cet arbre », donc inventer une cause surnaturelle, personnalisée. C’est là, un premier motif de rationalisation.

Dans un deuxième temps, il y a un travail d’abstraction du langage, qui passe notamment par l’introduction de la logique, et c’est ce qu’Auguste Comte appelle l’état métaphysique. Dans le stade métaphysique, on cherche une explication à travers l’attribution d’une cause logique, à travers un parallélisme entre les mots qui s’enchaînent pour exprimer le phénomène et ce qui est présupposé comme étant l’enchaînement de la cause et des effets physiques. On va dire qu’il y a une substance qui attire la foudre dans l’arbre. Puis, vient un troisième stade, qui est l’état positif (« positif » n’est pas opposé à négatif, mais à fictif, positif cela veut dire réel). Le positivisme consiste à rationaliser les phénomènes sans en chercher les causes mais en cherchant la loi d’évolution des phénomènes. On ne s’intéresse plus à essentialiser la cause, on observe juste le phénomène, on en mesure l’évolution, et on trouve une loi mathématique qui décrit cette évolution, et peut donc la prédire aussi. Je simplifie mais c’est cela la base de la méthode positiviste, et à partir de là on ne peut qu’aller en avançant. Toutefois, toutes les sciences ne commencent pas au même moment et elles n’avancent pas au même rythme. On a commencé par l’arithmétique il y a très longtemps, ensuite la géométrie, puis les premiers travaux de statique avec Archimède, puis le début de la mécanique, où en plus de l’étendue on a rajouté les forces, puis ensuite on va rajouter des affinités et on aura la chimie. Après la chimie on va étudier la matière vivante. Puis, parmi les animaux, il y aura une espèce un peu particulière, qui est l’espèce humaine, à laquelle on consacrera la « sociologie », et celle-ci nous expliquera pourquoi justement les sciences se sont développées ainsi.

Voilà un modèle encyclopédique assez classique dont le continuisme est complexifié par ce décalage entre les sciences. Mais Auguste Comte accomplit deux ruptures pertinentes par rapport à la philosophie antérieure : premièrement, il observe que la science est devenue une tâche collective. On ne peut plus croire être capable, comme Descartes, de réengendrer toute la science tout seul. La science est collective et elle est aussi appliquée, c’est-à-dire que Comte reconnaît le rôle des ingénieurs dans le fait que la science permet une action, une information du monde. La seconde rupture, dont Bachelard va tirer profit, c’est que Comte observe aussi qu’il arrive un moment où les sciences changent de présentation et de mode d’initiation. Jusqu’au XVIIIe siècle, quand vous vouliez être un géomètre, on vous faisait lire les œuvres des mathématiciens antérieurs. Il y avait évidemment les éléments d’Euclide, ensuite Apollonius, Apollodore, les travaux de Cardan, etc. Puis, il arrive un moment où l’on écrit des manuels. Et c’est très important pour Auguste Comte qu’il y ait une transition entre ce qu’il appelle l’ordre « historique » des connaissances, l’ordre dans lequel les connaissances sont apparues, et l’ordre « dogmatique », c’est-à-dire l’ordre dans lequel on les apprend quand on a su les synthétiser et les mettre dans un ordre démonstratif et pédagogique. Le manuel signe cette forme d’accession à la maturité pour toutes les disciplines (on peut tous réfléchir au fait qu’il n’existera jamais de manuel de philosophie de ce type). Cette réorganisation de la connaissance au cours du passage entre l’ordre historique et l’ordre dogmatique, c’est quelque chose dont Bachelard se souviendra.

Voyez : ce modèle continuiste d’Auguste Comte, où un progrès procède par accumulation des faits positifs, il suppose quand même déjà des réorganisations, donc un certain nombre de ruptures. En fait il n’y a jamais eu de doctrine suffisamment bête pour présenter la science comme un long fleuve tranquille.

Puis, d’un autre côté, il y a Thomas Kuhn, qui publie La structure des révolutions scientifiques, en 1962, c’est-à-dire précisément l’année où meurt Bachelard. On reprochera d’ailleurs à Kuhn de ne pas avoir rendu à César ce qui est à César, c’est-à-dire de ne pas avoir parlé ni de Bachelard ni d’un autre chercheur, Ludwik Fleck, qui avait des idées assez proches des siennes. L’idée de Kuhn, est qu’on peut parler de progrès cumulatif seulement durant des phases limitées où les chercheurs travaillent au sein de ce qu’il appelle un « paradigme », ou avec un « paradigme » parce que ce terme est ambivalent. Ce qui signifie qu’il y a un certain motif, une certaine structure, souvent mathématique, qui sert à décoder et à expliquer certains phénomènes et ensuite peut être appliquer, par analogie, à plein d’autres phénomènes et qu’ainsi un savant essaye de tout faire rentrer dans un même système. Vous pouvez penser par exemple à toute l’importance qu’a eu la découverte de loi de la gravitation universelle par Newton et du fait qu’ensuite on a cherché à trouver des lois d’attraction pour expliquer tout, y compris les phénomènes économiques ou électromagnétiques. Cela a été un grand moment de paradigme newtonien, dans l’école française de physique en particulier, et cela a donné lieu à un raffinement de la physique extrêmement puissant dans certains domaines : la mécanique, la dynamique ; et cela a donné lieu également à des impasses, il a fallu à un moment donné sortir de ce paradigme pour expliquer l’électromagnétisme. Dans cette perspective, pour Kuhn, comme un scientifique travaille dans un paradigme, il n’est pas capable de voir les choses autrement. Donc, il utilise un seul paradigme, tant que cela marche tant mieux, il accumule, il raffine, il élabore mais il y a des choses qui ne rentrent pas ou ne sont pas traitable par son paradigme, ce qu’il appelle des anomalies. En fait il va y avoir des phases que Kuhn appelle les phases de science « normale », des phases où la science fonctionne dans un paradigme relativement stable, puis il y a un moment où la science devient instable parce qu’il y a de plus en plus de gens qui sont à l’extérieur du paradigme et qui disent que ce n’est pas comme cela que ça marche, et parce qu’ils arrivent à expliquer des choses que le premier paradigme n’arrive pas à faire. Et là peut se produire une révolution, pour résoudre les anomalies et pour d’autres raisons. Le point décisif, selon Kuhn, c’est que la décision de changer de paradigme n’est pas liée à un arbitrage objectif tel qu’on pourrait peser dans une balance en mettant un plus et un moins. S’il y a une révolution scientifique, c’est qu’un paradigme en supplante un autre, résolvant certaines anomalies mais pouvant aussi être moins performant sur d’autres points. Entre la théorie du phlogistique et la chimie de Lavoisier, il y a ainsi une véritable rupture et le modèle de Kuhn est extrêmement convainquant. Pour Kuhn, il ne peut pas exister un méta-paradigme qui nous expliquerait la raison pour laquelle un paradigme en supplante un autre. Chacun est enfermé avec ses lunettes, il y a une imitation des points de vue qui font qu’il y a des victoires, des révolutions qui se produisent. Il est inutile de prétendre que le second paradigme, s’il retrouve des résultats du premier ou s’il l’englobe, a sauvé le premier paradigme. Par exemple, au sujet du rapport entre Newton et Einstein, il observe que même si l’on retrouve des formules de Newton comme des approximations (quand la vitesse du mobile est faible devant celle de la lumière) dans la théorie einsteinienne, elles n’ont néanmoins plus le même sens. Donc, il n’y a pas de traduction possible, sinon cela serait le même paradigme.

Voilà donc une conception discontinuiste de l’évolution des sciences et du progrès, qui présente des ruptures très franches, des révolutions, les phases révolutionnaires, et qui est, pour fixer les idées, l’antithèse en quelque sorte du relatif continuisme d’Auguste Comte.

Maintenant, ce que l’on va voir avec Bachelard, c’est que ces deux solutions sont peut-être un peu trop simplistes parce que, quand on fait une rupture, on fait une rupture par rapport à quelque chose, et quand il y a une révolution, il y a peut-être quand même un progrès objectif quand un paradigme en remplace un autre. Une théorie peut en surpasser une autre en fournissant des éléments de comparaison, qui nous permettent de recréer une continuité du progrès à travers les ruptures. Pour cela, il faut adopter une espèce de moteur à trois temps. Comte a trois « état » mais une fois atteint l’état positif, la science fonctionne en régime continu. Kuhn dispose, lui, en quelque sorte, d’un moteur à deux temps : phase normale, phase révolutionnaire. Bachelard, nous propose une valse conceptuelle à trois temps.

Le premier concept, c’est l’obstacle épistémologique.

JPEG - 102.1 ko

L’obstacle épistémologie, c’est extrêmement important méthodologiquement. Cela repose sur une hypothèse de Bachelard qui est l’homologie entre les progrès fait par un esprit humain au niveau individuel, pédagogique, et au niveau collectif, historique. Quand Bachelard parle de la « formation de l’esprit scientifique », c’est à la fois la formation des têtes blondes qui apprennent les rudiments des sciences, et l’Humanité qui progresse dans son organisation de la communauté scientifiques. Qu’on soit un étudiant ou un chercheur dans un domaine de pointe, ce que demande Bachelard, c’est de comprendre qu’on n’est pas en train d’accumuler dans un récipient vide. La tête de l’élève n’est pas vide, elle est déjà pleine d’images, pleine de mots, et celle du chercheur aussi, elle est déjà remplie de toute une série de choses que l’on va appeler les obstacles épistémologiques, qui sont des choses qui nous arrêtent de penser, des réponses toutes faites, des évidences. Et il faut se méfier des évidences, de nos certitudes. On commence toujours par se tromper, c’est l’idée de Bachelard. Corrélativement, et c’est une idée très profonde aussi, la définition de la vérité que donne Bachelard, ce n’est pas un point à l’infini vers lequel on tendrait, c’est la somme des corrections, des rectifications de nos erreurs. Ce que fait le progrès c’est rectifier ce que l’on pensait, parce qu’on commençait toujours par se tromper. Donc, la somme des corrections de nos erreurs, c’est cela la vérité, pour Bachelard.

L’obstacle épistémologique que je vais vous présenter, il l’évoque dans son autre thèse de 1927, où il traite de la théorisation de la propagation thermique dans les solides, et il rappelle, au début du livre, que jusque dans l’Encyclopédie de d’Alembert, Diderot et des grands savants de l’époque - subsiste une définition de la chaleur et de la propagation de la chaleur tout à fait surprenante : on pense alors que la chaleur se propage de façon radiale mais préférentiellement de façon ascensionnelle. Bachelard observe qu’il n’y a pas d’expérience bien conduite qui peut induire cette pensée. Et il y a même une expérience très simple qui la met en défaut. Si vous prenez une source de chaleur pour chauffer une barre verticale (et que vous empêchez l’air chaud de remonter), vous observerez que la propagation de chaleur se fait de façon parfaitement symétrique. C’était donc très facile de savoir que c’était faux, pourtant cela reste là jusqu’en 1779. Il y a ici une espèce de mystère. Dans La formation de l’esprit scientifique, Bachelard va faire toute une tératologie de l’esprit scientifique avec des gens très importants, comme Benjamin Franklin ou Gay-Lussac, qui écrivent des sottises, parce qu’ils laissent le langage penser à leur place. Ils laissent nombre d’images, parfois inconscientes, faire les réponses avant même d’avoir bien formulé la question. L’une des choses qui peut expliquer cette prégnance de l’évidence que le mouvement de la chaleur est radial puis ascensionnel, c’est un phénomène intime, totalement universel et d’une importance affective primordiale pour tous les êtres humains : le feu de cheminée. Un feu de cheminée, vous en avez besoin pour vivre ! La flamme, de toute évidence, cela vous chauffe et cela monte dans la cheminée, il n’y a aucun doute, c’est une source de cette évidence. Et cette image, Bachelard la retrouve dans un livre qu’il a publié en parallèle avec La formation de l’esprit scientifique, qui est La psychanalyse du feu, c’est-à-dire la psychanalyse de la connaissance objective du feu. Il faut analyser précisément toutes ces images parce que le feu est un phénomène si important, si crucial dans l’hominisation et dans la civilisation humaine, que son image fait objectivement obstacle à une étude rationnelle des phénomènes thermiques. Dans ses ouvrages qui traitent des images, Bachelard quitte le « nous » objectif de l’esprit scientifique et livre quelques confidence sur le « je » de son expérience intime. Ce n’est pas l’expérimentation, c’est l’expérience vécue. Là, il y a une image du père qui est extrêmement intéressante. C’est dans un chapitre qui est consacré au « complexe de Prométhée ». Il y a des complexes de l’esprit, qui ne sont pas forcément des complexes négatifs, il peut y avoir des nœuds qui servent à des sublimations positives, qui permettent justement de nous entraîner à un comportement rationnel, qui aliment notre attitude de recherche scientifique. Le complexe de Prométhée, c’est celui de la désobéissance adroite. Bachelard n’avait pas le droit d’allumer le feu, il a fallu qu’il attende d’être chez lui pour avoir le droit de faire le feu dans sa cheminée, c’était un privilège du père. Comme Prométhée qui a volé le feu, on apprend à faire un feu en désobéissant, en volant une boîte d’allumettes, en allant faire un feu dans la forêt. Il y a donc une transgression, mais cette transgression est adroite. Il n’est pas question d’être un incendiaire et de mettre le feu à la forêt. Il est question de savoir, de tester son aptitude à faire un feu en désobéissant à la règle mais en réussissant quelque chose d’adroit. Eh bien, c’est tout à fait ce que Bachelard pense être l’une des attitudes fondamentales d’un chercheur en science, cette capacité à désobéir à la règle par habilité pour produire quelque chose de nouveau et de flamboyant. Et cela nous amène au deuxième concept : la rupture.

JPEG - 105.8 ko

L’expression « rupture épistémologique » ne se trouve pas mot pour mot chez Bachelard mais tout le monde l’emploie. Même si le mot rupture ne se trouve pas non plus au tout début de son œuvre, le concept est là depuis le départ. L’idée de Bachelard est que contrairement à une longue tradition de philosophie, notamment anglo-saxonne et empiriste, qui prétend que la science est un raffinement du sens commun, la science pense contre le sens commun. Le sens commun a toujours tort, même quand il a raison, parce qu’il aura raison par hasard et pas pour les bonnes raisons. C’est pourquoi il faut toujours rompre avec le sens commun pour dépasser les obstacles épistémologiques. Mais on ne se débarrasse jamais complètement des obstacles, la rupture, ce n’est pas une fois pour toute. Les obstacles épistémologiques, il y en a eu au début de la science, quand il a fallu expulser les métaphores et passer à l’état positif, comme aurait dit Comte, mais une fois que l’on est installée dans une théorie scientifique, de nouveaux obstacles apparaissent. Car les résultats de cette théorie peuvent sédimenter comme des évidences, comme un dogme, un absolu. La science devient elle-même un obstacle pour quand on se heurte à de nouveaux phénomènes. Il y aura, par exemple, un approfondissement dans les échelles d’expérience ou un nouveau formalisme beaucoup plus complexe, et certains refuseront ces nouveautés parce qu’elles ne correspondent plus avec les évidences qui sont devenues le sens commun savant. L’obstacle épistémologique est de nouveau là et la rupture est donc toujours cet effort nécessaire aussi bien pour l’élève, qui apprend les rudiments, que pour le savant, qui se situe à la pointe de la recherche.

Ce que détecte Bachelard, c’est que précisément le modèle positiviste, dans lequel on repère un phénomène déjà là, on le mesure et on construit une description mathématique, une loi, eh bien justement, il est insuffisamment pour comprendre la science en train de se faire au XXe siècle. La science ne fonctionne plus comme cela. C’est pour cela qu’il proclame une rupture vers un nouvel « état » : il prend le modèle positiviste, avec ses trois états, et y ajoute un quatrième, un « nouvel esprit scientifique », qui change les règles du jeu. La science ne décrit plus, elle construit les phénomènes. L’observation ne fait pas comprendre le vol, on n’a pas réussi à faire voler un plus lourd que l’air en battant des ailes. Regarder les oiseaux cela nous a donné le désir de voler mais cela ne nous a pas donné la clef pour voler, la technique, il a fallu justement avoir un tout autre mode de raisonnement et de conception technique pour arriver à voler. Pour continuer à filer la métaphore avec la combustion, prenons l’exemple de l’ampoule électrique d’Edison : tous les modes d’éclairage antérieurs reposaient sur la combustion, le fait de faire brûler quelque chose. Or le fil électrique, l’ampoule incandescente à filament, eh bien, c’est précisément une technique de « non-combustion », si le filament brûle cela n’éclaire plus. Donc, il n’y a pas de véritables progrès que par rupture, ce qui veut dire que l’esprit quitte les évidences pour reconstruire sur de nouvelles bases, en se donnant à soi-même son axiomatique, qu’il cesse de se fier à ses premières observations pour mieux reconstruire. Il faut bien reformuler le problème pour trouver les bonnes réponses. Après, il faut évidemment raffiner : il va y avoir de petites et de grandes ruptures. Il y a une révision permanente des connaissances à la marge et il y a aussi des ruptures fondamentales qui rejaillissent sur le point de départ du raisonnement, sur les bases axiomatiques de la théorie. Ce qui nous amène au troisième point.

Jusque-là, on pourrait penser que Bachelard n’a fait que devancer Kuhn, mais il introduit un troisième concept fondamental, celui de « récurrence » qui permet de comprendre comment le progrès des sciences se poursuit de rupture en rupture.

Qu’est-ce qui se passe quand on est dans la situation révolutionnaire que décrit Kuhn ? Son modèle est quand même extrêmement brutal. Est-ce la même chose quand on passe de la phlogistique à la chimie de Lavoisier ou de la mécanique galiléo-newtonienne à la théorie de la relativité restreinte ? Est-ce qu’il y a une rupture totale de continuité quand ce sont les bases du raisonnement, les axiomes qui sont remis en cause ? Je continue de prendre des exemples dans le domaine de chaleur. Là ou Kuhn dira Lavoisier remplace entièrement ce qui se faisait avant, Bachelard dit que c’est plus compliqué que ça. Si l’on regarde les travaux qui ont été fait il y a longtemps par quelqu’un comme Joseph Black, qui travaillait sur une doctrine qui s’appelait le calorique, elle paraît de nos jours complètement fausse. Il faisait partie des gens qui se heurtaient à l’obstacle épistémologique du substantialisme. Des gens qui s’imaginaient que la chaleur était une substance. Mais il chauffait de la même façon des corps différents, et il regardait jusqu’à quel point un corps « emmagasine de la chaleur » avant de commencer à fondre, de se détruire, d’irradier, etc. Il en conclut que tous les corps n’absorbent pas la même quantité calorifique. Il avait ainsi défini ce qu’on appelle la « capacité thermique massique » aujourd’hui, à l’époque on appelait cela la « chaleur spécifique », parce que c’est specific heat, en anglais. L’idée de Bachelard est, quand il y a une transformation scientifique, certains savoirs sont, probablement, définitivement, périmés. On peut les oublier, ils font partie du passé révolu de l’esprit scientifique. Mais d’autres savoirs qui étaient présents, restent là, sont sanctionnés, ils font partie de l’histoire sanctionnée. Ils restent dans le présent de l’esprit scientifique. Certaines expériences que l’on peut faire en pensant au principe de relativité avec Galilée ont eu lieu il y a très longtemps mais pour quelqu’un qui n’a pas encore appris cela, ce sont des choses neuves, ce sont des choses présentes, qui sont encore contemporaines. Il y a une différence entre la simultanéité des événements et la contemporanéité. Il y a des choses qui sont très anciennes dans le passé mais qui sont encore contemporaines au niveau de l’esprit scientifique. Il y a des choses qui sont simultanées maintenant mais qui sont des idioties et qui sont déjà périmées, au moment où la personne en parle, elle est déjà un vieil idiot. C’est assez fin parce que cela nous montre que le calorique nous a légué la notion de chaleur spécifique qui est encore valable alors que la phlogistique, on peut l’oublier, cela reposait sur l’idée qu’il y avait un fluide qui avait une masse négative. Si je voulais me faire l’avocat du diable, je dirais que de Stahl, puisque c’est de lui qu’il s’agit, a quand même légué un principe qui reste valable, il fut le premier a posé une équation chimique, le signe égal. Certes, il a mis dedans le phlogistique, et l’ontologie de Lavoisier va en faire table rase, mais le fait de dire que rien ne se crée, ni ne se détruit, c’est un principe de Stahl et il n’est pas faux, puisque Lavoisier l’a conservé. Vous voyez qu’en passant d’un paradigme à un autre tout n’est pas perdu, il y a des choses que l’on peut retrouver sanctionnées et les récupérer.

JPEG - 94 ko

Ce principe de la récupération, Bachelard l’appelle « récurrence ». Par analogie avec la récurrence dans les mathématiques : quand on fait une démonstration, il y a des théorèmes de récurrence. Cela veut dire que si vous démonter qu’au stade zéro il y a quelque chose qui est vrai et qu’ensuite vous montrez que si c’est vrai au stade n cela sera vrai aussi au stade n+1, eh bien vous avez démontré que c’est vrai de zéro à l’infini, parce qu’on peut partir de zéro et chaque fois que l’on incrémente (1, 2, 3, etc.), c’est toujours vrai. Donc, la récurrence, pour Bachelard, c’est ce mouvement par lequel, quand on a fait un pas en avant, on se retourne et on voit mieux le passé, on l’éclaire mieux que le passé ne se comprenait lui-même. On récupère du passé ce qui est encore valable, on élimine le reste. Vous voyez pourquoi cela a un rapport avec ce que disait Auguste Comte à propos de l’ordre dogmatique qui n’est pas le même que l’ordre historique. On n’a pas découvert en premier les vérités premières, les vérités qui sont maintenant des axiomes.

Pour résumer, il y a l’obstacle, on se heurte à quelque chose sans même s’en rendre compte la plupart du temps. On doit s’abstraire et opérer une rupture, qui provoque une situation de crise parce que l’on perd ce que l’on avait bien établi, puis il y a, espérons-le, la récurrence qui transforme les normes scientifiques au nom même des valeurs qui avaient institué ces normes. Et cette dialectique de l’obstacle, de la rupture et ensuite de la récurrence, c’est le modèle du progrès chez Gaston Bachelard.

On voit la nécessité éducative de formuler une histoire récurrente, une histoire qu’on éclaire par la finalité du présent, une histoire qui part des certitudes du présent et découvre dans le passé les formations progressives de ses progrès.

Bachelard a aussi fait des travaux d’historien. Il n’ignore pas qu’il y a deux points de vue possibles. Il y a le point de vue que l’on est en train de décrire, ce point de vue récurrent, que les historiens appellent parfois « présentiste », parce qu’il juge du passé à la lumière du présent. Il y a un autre point de vue, que l’on pourrait dire « historiciste », parce qu’il se replace dans le référentiel historique d’origine. Le travail d’un bon historien des sciences est d’articuler ces deux points de vue. Si vous lisez certains livres d’histoire, vous trouverez des formules comme « il aurait dû savoir », et cet emploi du conditionnel qui se glisse sous la pointe avec un frisson d’uchronie, eh bien, c’est justement le point de vue présentiste qui éclaire subrepticement un point de vue historiciste. On présente l’état des connaissances à un moment donné, comment les gens se représentaient l’histoire et on dit : maintenant on sait que… On articule finement l’éclairage du passé par le présent avec l’idée aussi que parfois on doit justement comprendre, pour comprendre quels étaient les obstacles de ces gens, restituer ce qu’était le point de vue des acteurs en leur temps, qui est le point de vue des présentistes.

Le modèle bachelardien du progrès a un paradigme. Ce paradigme, c’est la découverte de la géométrie non-euclidienne. Dans La philosophie du non, le « non » vient de non-euclidien. Comment expliquer cela simplement ? Dans les éléments d’Euclide, on commence par une série d’axiomes, qui sont aussi des définitions, qui disent ce que c’est un point, une ligne, etc., qui sont autant de règles de construction. Mais il y en a une, le cinquième postulat, dont la formulation moderne est : « par un point extérieur à une droite, passe une et une seule parallèle ». Toutes les autres droites sont sécantes, mais celle-ci est non sécante à l’infini. La difficulté est que cela se présente un peu comme une définition, la définition de ce qu’est une parallèle, mais il y a une précision supplémentaire qui est : « une et une seule », et de cette précision il n’y a pas de démonstration. Donc, depuis l’Antiquité, il y a des gens qui se sont préoccupés de cela et qui ont essayé de démontrer le cinquième postulat d’Euclide. Parfois, ils ont cru y arriver parce qu’ils étaient partis, par exemple, de la somme des angles d’un triangle et qu’en fait ils se donnaient implicitement l’axiome à l’intérieur de ce qu’ils avaient choisi comme point de départ, donc ils le retrouvaient mais plutôt par analyse que par construction de concept. En fait, on n’y arrivait pas. C’était un vrai mystère et aussi, je dirais, un scandale parce que les éléments d’Euclide c’est précisément le modèle absolu du raisonnement a priori et rigoureux. A partir d’un certain moment, à la fin du XVIIe siècle, des géomètres vont essayer une démonstration par l’absurde. La démonstration par l’absurde, c’est tout simple : on va nier le postulat et on va en déduire les conséquences jusqu’à une contradiction flagrante et par conséquent on aura prouvé que le postulat est nécessairement vrai. Souvent, ils vont avoir l’impression d’y être parvenus, sauf qu’en réalité les contradictions auxquelles ils arrivent à exhiber sont des contradictions avec les résultats qu’on aurait obtenus si l’on avait admis le postulat. Par exemple, ils arrivent à la conclusion que la somme des angles d’un triangle n’est pas égale à 180°, donc c’est un problème. Mais en fait non, à l’intérieur de la logique de la démonstration il n’y avait pas de contradiction qui apparaissait. Le premier à se rendre compte que, du coup, on n’est

Un message, un commentaire ?

Un message, un commentaire ?


form pet message commentaire
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

forum qui etes vous



Haut de pageMentions légalesContactRédactionSPIP