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Le feu bachelardien, par Vincent BONTEMS

Texte publié avec l’aimable autorisation de Vincent BONTEMS, Philosophe des sciences et des techniques, chercheur au Laboratoire de recherche sur les sciences de la matière (LARSIM-CEA)

Le feu bachelardien

Bachelard s’est intéressé au feu de bien des façons.

D’abord, sous l’angle scientifique, à travers l’étude de l’évolution des théories physiques de la chaleur, en « désubstancialisant » le feu, c’est-à-dire en le réduisant à un processus chimique et physique.

Puis, en tant qu’« obstacle épistémologique », parce que, justement, les images du feu empêchent de penser correctement ces processus et témoignent d’une strate archaïque de notre psyché où s’enracinent les métaphores complexes et ambivalentes du feu, de la flamme et de tous les êtres ignés.

Mais, rapidement, il a compris qu’il fallait rendre justice à cette vie incessante des images du feu et que la dynamique de l’imagination ne se réduisait pas à un envers de la raison, qu’elle avait ces propres lois de divagation, sa richesse et sa beauté.

Alors, il a cultivé cette image, l’a épuré, et lui a donné la forme méditative de « la flamme d’une chandelle » qui symbolise admirablement la sagesse du vieil homme, la vulnérabilité de nos existences et la continuité de la condition humaine à travers les siècles.

Peut-être que le feu est l’élément qui donne l’image la plus juste de l’insatiable désir de connaissance et de poésie qui anima Gaston Bachelard et c’est vers l’image du phénix, oiseau de feu renaissant de ses cendres, que le philosophe se tourna au soir de sa vie.

Aussi, avant d’aborder les différentes figures du feu bachelardien, j’aimerais d’abord revenir sur la vie du philosophe de Bar-sur-Aube, et sa trajectoire flamboyante, pour laquelle le feu fournit un fil conducteur tout indiqué.

1°) La métaphore d’une vie ardente, de ses combats, de ses blessures...

Gaston Louis Pierre Bachelard nait le 27 juin 1884 dans le village de Bar-sur-Aube. En 1884, c’est-à-dire un an après la promulgation des lois sur l’enseignement public, laïc, gratuit et obligatoire de Jules Ferry, qui vont permettre à sa génération de gravir les échelons de ce que l’on appelle alors « l’échelle républicaine », dont sa trajectoire est une illustration exemplaire.

L’image du feu est liée chez lui à des souvenirs d’enfance et, en particulier à l’image du père. Car, dans la famille Bachelard, le privilège d’allumer le feu de la cheminée était réservé au père. Cette image est la matrice d’expériences intimes précoces. La maison est d’abord un foyer  : « C’était un matin d’hiver, dans notre pauvre maison. Le feu brillait dans l’âtre. ». Le feu qui domine dans l’affectivité bachelardienne est tout d’abord un feu domestique, chaleureux, humain, celui dont la maîtrise est un signe de virilité et de puissance :

« Quand j’étais malade, mon père faisait du feu dans ma chambre. Il apportait un très grand soin à dresser les bûches sur le petit bois, à glisser entre les chenets la poignée de copeaux. Manquer un feu eût été une insigne sottise. Je n’imaginais pas que mon père pût avoir d’égal dans cette fonction qu’il ne déléguait jamais à personne. En fait, je ne crois pas avoir allumé un feu avant l’âge de dix-huit ans. C’est seulement quand je vécus dans la solitude que je fus le maître de ma cheminée. »

Après de brillantes études secondaires, ce fils de cordonnier intègre l’administration des Postes et Télégraphes. Il voulait devenir ingénieur, mais comme pour toute sa génération, sa vie est bouleversée par la grande guerre. Il s’empresse de déclarer sa flamme et d’épouser, le 8 juillet, Jeanne Rossi, une jeune institutrice de son pays. Du 2 août 1914 au 16 mars 1919, il est mobilisé dans les unités combattantes en tant que télégraphiste. Il monte au feu et va connaître l’horreur de la guerre, sur laquelle il ne s’exprimera jamais. Sa femme contracte une tuberculose pulmonaire. En 1916, elle est gravement malade et ne peut plus travailler. Pour subvenir à ses besoins, Bachelard passe l’examen des officiers : il est nommé sous-lieutenant le 20 février 1917. Il enchaîne les passages au front, dans les tranchées, 38 mois en tout, dont il ressort épargné, décoré de la Croix de Guerre, et cité à l’ordre de sa division pour avoir sans cesse rétabli les lignes téléphoniques rompues par le feu ennemi à la fin mars 1918.

La grande blessure de sa vie est certainement la disparition de sa femme, en 1921. Sans jamais laisser s’éteindre la flamme amoureuse du souvenir, il élèvera seul sa fille, Suzanne. Sans doute que l’autre « flamme sacrée », celle de l’étude et de la recherche, lui sera d’un grand secours pour surmonter ce deuil.

En tout cas, en 1927, il soutient brillamment ses deux thèses de philosophie (mention très honorable). Il a 43 ans. Sa carrière philosophique ne fait que commencer. Sa thèse complémentaire, Études de l’évolution d’un problème de physique : la propagation thermique dans les solides porte déjà sur des questions afférentes au feu.

Mais sa prédilection pour l’élément igné se révèle surtout en 1938, quand il publie deux ouvrages dissemblables et pourtant intimement coordonnés : La Formation de l’esprit scientifique et La Psychanalyse du feu. Le premier expose la nécessité pédagogique de dissoudre les « obstacles épistémologiques » qui entravent l’esprit scientifique, tandis que le second introduit la psychanalyse sous une forme très personnelle (inspirée de Jung) pour saisir l’organisation des « complexes » de l’image du feu. Les images du feu ne sont alors encore saisies qu’en tant qu’obstacles imaginaires à la lumière des concepts scientifiques. Il regrettera plus tard de ne pas avoir immédiatement respecté la valeur poétique du feu, mais, pour l’heure, c’est le temps d’une grande espérance, celle de refonder la philosophie des sciences européenne avec ses amis Federigo Enriques, Ferdinand Gonseth, et Jean Cavaillès, dont les efforts vont être balayés par la seconde guerre mondiale.

Durant l’occupation, sevré du contact avec la science vive, affecté par la défaite, il se replie sur la sphère intime et développe une nouvelle méthode de travail : il se consacre à l’étude d’expressions poétiques sélectionnées pour leur beauté et leur nouveauté en-dehors de toute considération de hiérarchisation des œuvres. Feignant une continuité avec la Psychanalyse du feu, il entame le cycle des livres sur l’imagination matérielle : L’Eau et les rêves (1942), puis L’Air et les songes (1943) et La Terre et les rêveries de la volonté et La Terre et les rêveries du repos (parus coup sur coup en 1948). Sous des dehors systématiques, il s’agit d’une entreprise perpétuellement innovante. L’image y devient un objet autonome dont la nature subtile exige une révision constante de la méthode psychanalytique. Ce processus d’ouverture et de refonte de la méthode au contact de l’objet aboutit finalement à un rejet de la psychanalyse qui a le tort à ses yeux de chercher la pulsion sous l’image sans saisir son être propre, de lâcher l’ombre pour la proie en quelque sorte...

À la libération, Bachelard se remettra à l’école de la science et produit encore des travaux épistémologiques décisifs, mais après 1953, il se consacre exclusivement au versant « nocturne » de son œuvre. Son écriture prend une forme de plus en plus poétique. En définitive, il a tendance à faire de la « rêverie » elle-même sa méthode introspective. La Flamme d’une chandelle (1961) marque l’aboutissement de cette recherche méditative, de plus en plus épurée, libérée de tout appareil théorique encombrant.

A l’automne 1962, il est hospitalisé à Paris. Il s’éteint le mardi 16 octobre et est enterré trois jours plus tard à Bar-sur-Aube auprès de sa femme. Inachevé, l’écrit posthume publié par sa fille sous le titre Les Fragments d’une poétique du feu (1988) revient sur certains complexes du feu en se dégageant, paradoxalement, de toute référence à la psychanalyse.

2°) Le feu comme obstacle épistémologique.

La première fois que Bachelard se confronte à l’image du feu, c’est donc dans L’Étude de l’évolution d’un problème de physique : la propagation thermique dans les solides (1928). Comme il l’expliquera par la suite, dans La Psychanalyse du feu, la connaissance du feu recèle un paradoxe : le feu fut certainement le premier phénomène à retenir l’attention de l’humanité et, pourtant, ce « pyromène » résista longtemps à l’effort de la compréhension rationnelle. Car, justement, le feu était trop important pour les hommes, trop valorisé psychiquement, pour apparaître autrement que comme une substance, comme une réalité impérieuse et presque magique. Bachelard y voit la raison de l’échec de la science. Il montre comment les efforts des savants pour comprendre le phénomène de la propagation de la chaleur furent sans cesse entravés par l’intuition profondément enracinée des propriétés de la « chaleur » comme « fluide » et des images afférentes au feu.

Ainsi, certaines des affirmations erronées des savants du XVIIIe et XIXe siècle ne peuvent s’expliquer par aucune observation, même mal interprétée. L’Encyclopédie de 1779 soutient que la chaleur se propage « du centre vers la circonférence et en même temps de bas en haut » alors qu’une expérience rudimentaire (consistant à vérifier s’il est plus rapide de chauffer une barre de métal de bas en haut que de haut en bas) eut été en mesure d’infirmer une telle affirmation : « On aurait vu immédiatement que l’orientation de la barre n’a pas d’influence sur la conduction ». Ce qui conférait son « évidence » à la propagation verticale de la chaleur, c’était sans doute l’image de la flamme s’élevant dans la cheminée, expérience universelle, précoce et ô combien vitale.

Ce type d’obstacles est analysé dans La Formation de l’esprit scientifique : « La notion d’obstacle épistémologique peut être étudiée dans le développement historique de la pensée scientifique et dans la pratique de l’éducation ». L’obstacle épistémologique est donc solidaire de la dynamique de l’esprit scientifique tant du point de vue épistémologique que du point de vue pédagogique : l’erreur est toujours première. La Psychanalyse du feu aborde donc les métaphores en tant qu’erreurs. Pourtant, à y regarder de plus près, seul un chapitre (« La chimie du feu : histoire d’un faux problème ») s’en tient à l’équivalence de l’image et de l’obstacle épistémologique. Sous couvert « d’écrire des sottises », Bachelard s’émerveille en fait des profondeurs et des ressources variées de l’imagination. Il célèbre la richesse des intuitions du feu. Il souligne la permanence de la rêverie dans la condition humaine : « les conditions anciennes de la rêverie ne sont pas éliminées par la formation scientifique contemporaine. Le savant lui-même, quand il quitte son métier, retourne aux valorisations primitives ». Il soutient même que l’étude de cette strate inconsciente est indispensable à l’intelligence de la genèse de l’esprit scientifique. Si la science se développe contre la pente métaphorique du langage, c’est qu’elle se développe sur un fond universel de rêverie.

3°) Le complexe de Prométhée.

Bachelard ne cessera par la suite de vouloir corriger cette première présentation. Ainsi, dans l’une de ses causeries radiophoniques (20 décembre 1952), il affirme sur le ton de la confidence :

« Jadis, j’ai beaucoup lu, mais j’ai fort mal lu. J’ai lu pour m’instruire, j’ai lu pour connaître, j’ai lu pour accumuler des idées et des faits, et puis un jour, j’ai reconnu que les images littéraires avaient leur vie propre, que les images littéraires s’assemblaient dans une vie autonome. Dès cette époque, j’ai compris que les grands livres méritaient une double lecture, qu’il fallait les lire tour à tour avec un esprit clair et une imagination sensible. Seule une double lecture nous donne la complétude des valeurs esthétiques, seule une double lecture peut relier les valeurs esthétiques vivant au foyer de notre inconscient et les valeurs de l’expression exubérante du riche langage poétique »

Mais, ici, Bachelard force le trait. Car il s’opère en réalité une transition en douceur entre les premières recherches sur les images du feu, encore guidée par le primat de la raison, et l’exploration libre des potentiels poétiques de ces images flamboyantes. On la trouve en particulier dans ce que Bachelard désigne comme le « complexe de Prométhée ». La plupart des interprétations de ce mythe se focalise sur la cause (l’oubli d’Epiméthée qui n’a rien donné aux hommes) ou sur la conséquence (le châtiment perpétuel du titan dont le foie est dévoré chaque jour par un vautour et se régénère la nuit) du geste généreux de Prométhée. Bachelard, lui, n’accorde d’importance qu’à l’action de « voler le feu », qu’il relie à sa propre mythologie familiale en nous racontant comment, enfant, il dérobait la boite d’allumettes comme un « petit Prométhée » pour faire un feu en cachette au cœur de la forêt. Il y voit le complexe de la « désobéissance adroite », c’est-à-dire de la transgression indispensable à tout progrès scientifique : rompre avec la loi pour en faire advenir une plus juste. Prométhée symbolise « toutes les tendances qui nous poussent à savoir autant que nos pères, plus que nos pères, autant que nos maîtres, plus que nos maîtres ».

Bachelard détecte dans le désir de domestiquer le feu une source inconsciente des efforts de l’esprit scientifique, un souci d’enflammer sans provoquer d’incendie. Lorsque, bien plus tard (1961), Denise Laborde lui suggérera que « pour allumer un feu, il faut être philosophe, amoureux ou un peu fou », il répondra, avec sa sagesse malicieuse coutumière : « ou incendiaire ». Bachelard aime le feu qui danse, il en sait la séduction, et il nous invite à en apprendre les secrets tout en nous méfiant de nos propres instincts pyromanes : « Le feu couve dans une âme plus sûrement que sous la cendre. L’incendiaire est le plus dissimulé des criminels ». Car le feu est une grande image et toutes les grandes images sont ambivalentes, extatiques et dangereuses. Le feu brûle et purifie, il consume et anéantit ; il symbolise notre désir d’élévation et notre penchant à l’autodestruction.

4°) Le feu, l’amour et la mort

Explorons alors quelques-unes des évocations qui naissent au contact brûlant de l’image du feu sous la plume de Bachelard.

Le spectacle du feu engendre une poésie exubérante. La rêverie devant la cheminée est à l’écoute de la voix des buches qui crépitent en flambant. Elle s’excite devant la danse des flammeroles. Elle trouve dans l’image du feu une source inépuisable de métaphores : quelle meilleure façon d’exciter son amour que de « tisonner le feu » ? Tout ce qui brille et qui s’excite témoigne des métamorphoses du feu. En s’inspirant de la flamme, l’imagination ne se contente plus d’un tableau, elle veut une figure de destin : le feu naît, aime et meurt. Il y a un vertige du feu, une tentation incendiaire ou suicidaire. Il est la plus grande image de l’anéantissement. Pour certains, comme Empédocle, tout l’univers devrait se consumer, et leur feu ne peut que croître : le foyer devient un soleil. La maîtrise du feu nous renvoie donc à une incroyable volonté de puissance. Les mythes sur son invention sont innombrables. Son image a une vitalité qui la fait réapparaître dans toutes les circonstances et, tel le Phénix, ce n’est jamais une image usée. Il y a aussi une dialectique du feu masculin et de la chaleur féminine. La virilité du feu paraît dominante, surtout quand on l’oppose à la féminité de l’eau, mais dans le for intérieur, la chaleur obscure et diffuse de la femme est plus fondamentale. Les complexes flamboyants s’abandonnent à sa douceur assoupissante.

L’élément igné est donc à la fois une énergie, une substance et un mouvement ; il fournit un critère pour opérer l’analyse du tempérament de certains poètes : Hölderlin, D’Annunzio, Nietzsche et Novalis sont des poètes du feu. Toutefois, ils le sont selon des modes différents : Nietzsche avec l’impétuosité animus du brasier et Novalis la douceur anima de la chaleur maternelle. Dans le feu se nouent les relations entre éros et thanatos comme le précise La Psychanalyse du feu  :

« L’amour, la mort et le feu sont unis dans un même instant. Par son sacrifice dans le cœur de la flamme, l’éphémère nous donne une leçon d’éternité. La mort totale et sans trace est la garantie que nous partons tout entiers dans l’au-delà. Tout perdre pour tout gagner. La leçon du feu est claire : “Apres avoir tout obtenu par adresse, par amour ou par violence, il faut que tu cèdes tout, que tu t’anéantisses" (D’Annunzio, Contemplation de la Mort). Telle est du moins, comme le reconnaît Giono dans les Vraies richesses, la poussée intellectuelle “dans de vieilles races, comme chez les Indiens de l’Inde ou chez les Aztèques, chez des gens que leur philosophie et leur cruauté religieuses ont anémiés jusqu’à l’assèchement total ne laissant plus au sommet de la tête qu’un globe intelligent”. Seuls ces intellectualisés, ces êtres livrés aux instincts d’une formation intellectuelle, continue Giono, “peuvent forcer la porte du four et entrer dans le mystère du feu” ».

Toutefois, le mystère du feu n’est pas seulement celui de l’anéantissement final et barbare, il est aussi celui de l’origine de la civilisation, d’un retour perpétuel à l’origine, et cette origine de la fascination pour le feu est sexuelle.

5°) Les origines sexuelles du feu

On l’a dit : les mythes sur l’origine du feu sont innombrables. Bachelard a lu avec attention James George Frazer. Mais, d’une certaine manière, il prend le contrepied des analyses des anthropologues qui expliquent ces mythes par une projection sublimante de la découverte fortuite ou raisonnée du feu. Il insiste au contraire sur le fait que la découverte des techniques du feu n’a pu apparaître à nos ancêtres que comme une métaphore d’un élément qui avait pénétré leur psyché depuis longtemps. La Psychanalyse du feu renverse ainsi les rapports conventionnels entre le réel et la métaphore : « ce passage ne se fait pas, comme le postule l’explication réaliste, de la réalité a la métaphore mais tout au contraire, en suivant l’inspiration de la thèse que nous défendons, des métaphores d’origine subjective a une réalité objective : le feu de l’amour et le feu du poivre finissent par enflammer les herbes sèches. C’est cette absurdité qui explique la découverte du feu ».

Car la métaphore est indispensable pour mettre en mouvement l’esprit et guider la main : « Que deux morceaux de bois sec soient tombes pour la première fois entre les mains d’un sauvage, par quelle indication de l’expérience devinera-t-il qu’ils peuvent s’enflammer par un frottement rapide et longtemps continue ? ». Cette pénétration précoce de l’élément igné dans l’esprit humain et cette orientation de la métaphore qui guide le geste, Bachelard en voit la raison dans l’assimilation de l’image du feu à l’acte sexuel. Selon lui, le frottement, comme action consciente et événement technique, a ses racines et son explication dans le fantasme sexuel : « le feu, c’est l’Ag-nis, l’Ag-ils, mais ce qui est primitivement agile, c’est la cause humaine avant le phénomène produit, c’est la main qui pousse le pilon dans la rainure, imitant des caresses plus intimes. Avant d’être fils du bois, le feu est fils de l’homme ». Il en veut pour preuve que Prométhée a agi par amour et que les dieux l’ont puni par jalousie.

Il en voit la confirmation aussi dans toutes les stratégies ascétiques d’abstinence conçue comme des rétentions du feu vital. Pour la pensée religieuse ou mystique, dilapider sa semence revient à gaspiller son énergie vitale, son feu intérieur. Retenir le feu séminal en soi et se consumer intérieurement, voilà le grand sacrifice. Seul ce sacrifice peut engendrer la vie purifiée. Même si Bachelard nous avertis que les alchimistes les plus lucides ont su y voir la culture d’un « feu noir » redoutable. Bachelard a tenté de montrer, dans La Formation de l’esprit scientifique, que toute l’alchimie était traversée par une immense rêverie sexuelle, une rêverie de richesse, de puissance, et de rajeunissement. L’alchimie est une technique de combustion symbolique ; c’est uniquement une science d’hommes, de célibataires, d’initiés retranchés de la communion humaine au profit d’une société masculine. Cette doctrine du feu est polarisée par des désirs inassouvis. Ce feu intime et mâle peut ouvrir les corps, les prendre, les posséder par la « Verge du Feu ». Source de vie ou de frustrations, les gouttes de feu révèlent encore l’ambivalence du feu.

6°) L’eau de feu

Bachelard éprouvent une fascination pour une autre image qui combine les éléments de l’eau et du feu : « L’alcool est l’eau de feu. C’est une eau qui brule la langue et s’allume à la plus petite étincelle ».

Dans La Psychanalyse du feu, il en traite sous le nom de « complexe de Hoffman », ou bien de « complexe du punch », c’est-à-dire comme le penchant de l’homme à délirer qui est induit par l’ivresse. Ce complexe est la source de contes fantastiques : « il faut bien admettre que c’est la flamme paradoxale de l’alcool qui est l’inspiration première (…) l’inconscient alcoolique est une réalité profonde ». Buveur invétéré, Bachelard prend explicitement parti contre le moralisme antialcoolique qui, en dévalorisant l’image de l’alcool, occulte son action poétique : « Le brûlot et le punch sont actuellement dévalorisés. L’anti-alcoolisme, avec sa critique tout en slogans, a interdit de telles expériences. Il n’en est pas moins vrai, nous semble-t-il, que toute une région de la littérature fantasmagorique relève de la poétique excitation de l’alcool ». Avec l’attachement au brûlot, on renoue avec la tradition familiale et surtout avec l’image du père :

« Aux grandes fêtes d’hiver, dans mon enfance, on faisait un brûlot. Mon père versait dans un large plat du marc de notre vigne. Au centre, il plaçait des morceaux de sucre cassé, les plus gros du sucrier. Dès qu’une allumette touchait la pointe du sucre, la flamme bleue descendait avec un petit bruit sur l’alcool étendu. Ma mère éteignait la suspension. C’était l’heure du mystère et de la fête un peu grave. Des visages familiers, mais soudain inconnus dans leur lividité, entouraient la table ronde. Par instants, le sucre grésillait avant l’écroulement de sa pyramide, quelques franges jaunes pétillaient aux abords des longues flammes pâles. Si les flammes vacillaient, mon père tourmentait le brûlot avec une cuiller de fer. La cuiller emportait une gaine de feu comme un outil du diable ».

Bien que le diable montre ici le bout de sa queue, Bachelard ne considère pas l’alcool comme une boisson satanique. Quand la figure initiatrice aux mystères alcooliques s’enfle jusqu’à une stature mythologique, c’est Bacchus qui apparaît : « Bacchus est un dieu bon ; en faisant divaguer la raison, il empêche l’ankylose de la logique et prépare l’invention rationnelle ». L’alcool induit une rêverie expansive, un débordement de l’imagination et, dans une certaine mesure, une ivresse positive pour la raison qui se sclérose. Toutefois, l’alcool représente aussi une mise en danger du rêveur, car il encourage les imprudences, le largage des amarres vers un péril inconnu et la transgression de l’interdit. Dans les récits fantastiques, il est un opérateur poétique qui enclenche une dérive fatale ou de folles bacchanales.

Dans L’Eau et les Rêves, Bachelard revient encore sur cette image. Faut-il y voir un signe de son attachement excessif pour la boisson ? Cela témoigne, en tout cas, du versant débonnaire, bon vivant et chaleureux du philosophe de Bar-sur-Aube.

7°) La flamme d’une chandelle

Mais il y a un autre versant à sa personnalité, plus sombre et triste, même s’il n’est pas lugubre, celui de la grande solitude. Personnalité généreuse et dynamique, Bachelard dissimulait une peine immense. Il savait que le monde entier ne peux rien donner sans un tu à aimer : « Il faut être deux – ou, du moins hélas ! il faut avoir été deux – pour comprendre un ciel bleu, pour nommer une aurore ! ». Il sut à la disparition de ce « tu » que l’avenir se dérobait et le laissait face à un temps hostile : « De même que le deuil le plus cruel, c’est la conscience de l’avenir trahi et quand survient l’instant déchirant où un être cher ferme les yeux, immédiatement on sent avec quelle nouveauté hostile l’instant suivant ‘assaille’ notre cœur ». Ces quelques lignes poignantes n’expriment pas seulement un drame personnel, mais l’insondable angoisse qui s’impose à l’existence de chacun devant sa finitude : « Tu es repris par un chagrin ancien, tu reprends conscience de ta solitude humaine, une solitude qui veut marquer d’un signe ineffaçable un être qui sait changer. Tu croyais rêver et tu te souviens. Tu es seul. Tu as été seul. Tu seras seul. La solitude est ta durée. Ta solitude est ta mort même qui dure dans ta vie, sous ta vie ».

Dans ces instants, Bachelard trouve réconfort dans la vision de la flamme d’une chandelle : « La flamme est un monde pour l’homme seul. Alors, si le rêveur de flamme parle à la flamme, il parle à soi-même, le voici poète ». Il qualifie cette petite flamme, où s’enchâsse la nuit, « d’opérateur poétique ». Il aimait, en effet, chaque matin, se lever avant l’aube et lire, à la lueur d’une chandelle, une ou deux pages de poésie avant de se mettre à travailler. Sans doute aimait-il ainsi à communier avec les temps anciens : « suivant une des lois les plus constantes de la rêverie devant la flamme, le rêveur vit dans un passé qui n’est plus uniquement le sien, dans le passé des premiers feux du monde ». Comment se sentir maillon de la chaîne des penseurs qui traverse les âges sous la lumière d’une ampoule électrique ? On ne peut dire « mon ampoule » comme on disait « ma lampe ». On ne retrouve pas la même émotion à descendre à la cave avec une lampe torche quand on a connu les ombres ondulantes projetées par la flamme du bougeoir. Et, surtout, la vaillante petite flamme de la bougie nous apprend le courage et la patience, le sens du temps qui coule avec la cire. À la regarder vaciller, on apprend à dompter l’angoisse et à laisser filer son esprit en rêveries :

« La contemplation de la flamme pérennise une rêverie première. Elle nous détache du monde et elle agrandit le monde du rêveur. La flamme est à elle seule une grande présence, mais, près d’elle, on va rêver loin, trop loin : “On se perd en rêveries.” La flamme est là, menue et chétive, luttant pour maintenir son être, et le rêveur s’en va rêver ailleurs, perdant son propre être, en rêvant grand, trop grand — en rêvant au monde ».

A la flamme d’une chandelle, l’écriture de Bachelard atteint à la simplicité troublante des toiles de Georges de La Tour.

8°) Le phénix

Quand Bachelard se tourna vers l’image de l’oiseau de feu, il n’ignorait pas que la figure du phénix n’inspire plus aucune croyance sincère en la résurrection, qu’elle ne dispose plus d’une base authentique dans la psychologie de la vie quotidienne, qu’elle n’est plus désormais qu’une créature de papier qui ne vit que dans les livres. Il ne se vouait pas à un mythe, mais à la poésie elle-même. Il n’espérait pas renaître de ses cendres, mais s’émerveillait encore de la renaissance d’une vieille image. Il étudiait ses variations chez les poètes, la trace de son vol qui enflamme l’imagination sous les dehors sérieux des analyses archéologiques.

Pour nous, ses lecteurs, c’est Bachelard qui est devenu un « phénix ». Après avoir tant apporté à la philosophie des sciences et à la critique littéraire, son œuvre a été délaissé pendant le dernier quart du siècle précédent. Au XXIe siècle, on assiste à un retour de flamme. L’œuvre poétique est devenue populaire dans le monde entier tandis qu’une nouvelle génération d’épistémologue émerge peu à peu qui réhabilite sa méthodologie rigoureuse et son audace exigeante pour relever le défi d’expliquer les sciences contemporaines.

Alors, j’espère vous avoir transmis surtout l’envie de relire Bachelard, à la lumière des temps actuels comme au son de la musique baroque, studieusement ou rêveusement, le crayon ou un verre de vin à la main.

Je vous remercie de votre attention bienveillante.

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