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Khalil Gibran / La Foi prise au Mot

Khalil Gibran / La Foi prise au Mot, émission de Régis Burnet, diffusée le 13 mai 2018 sur la chaîne KTO, transcrite par Taos Aït Si Slimane.

Édito sur le site de l’émission : Cette semaine, la Foi prise au mot vous propose de partir pour les rivages de la Méditerranée, afin d´évoquer la belle figure de Khalil Gibran. Né à Bcharré au Liban en 1883 et mort à New York en 1931, il est l´auteur du livre best-seller Le Prophète, traduit dans toutes les langues, tiré à des millions d´exemplaires et qui l´a rendu mondialement célèbre. Mais derrière l´œuvre, quel fut l´homme ? Quel rôle son pays, le Liban, joua-t-il dans sa vie ? Et surtout quelle fut sa pensée ? Peut-on la caractériser comme une pensée chrétienne, ou est-elle, comme on l´a prétendue, une annonce du mouvement New Age des années 1960 ? Pour répondre à ces questions, nous recevons deux écrivains libanais : Alexandre Najjar, et Carole Dagher.

Régis BURNET : Bonjour et merci de nous retrouver pour La foi prise au mot, votre émission de réflexion.

Cette semaine un homme, Gibran Khalil Gibran, né à Bcharré, au Liban, en 1883 et mort, à New York, en 1931. Khalil Gibran, c’est l’homme d’un grand livre, Le prophète, traduit dans toutes les langues et tiré à des millions d’exemplaires, mais qui était derrière ce texte ? Quelle part son enfance libanaise et ses origines libanaises ont elles eu dans sa formation de son œuvre et qu’a-t-il écrit à par Le prophète ? Et comme nous sommes sur le plateau de La foi prise au mot, une dernière question : quelle est l’influence de la religion chrétienne sur son œuvre, lui qui était petit-fils de prêtre maronite ?

Partons donc à la découverte de Khalil Gibran, en compagnie de mes deux invités :

Carole DAGHER, bonjour !

Carole DAGHER : Bonjour !

Régis BURNET : Vous êtes écrivain ou écrivaine, je ne sais pas comment vous dites, et journaliste…

Carole DAGHER : Écrivain, je ne suis pas forcément pour la féminisation des noms de manière systématique.

Régis BURNET : Et, Alexandre NAJJAR, bonjour !

Alexandre NAJJAR : Bonjour !

Régis BURNET : Vous êtes avocat, écrivain et vous êtes responsable du supplément littéraire, si on peut dire, de L’Orient Littéraire, en fait le quotidien L’Orient LE JOUR, un quotidien francophone du Liban. Un mot sur ce quotidien, un des grands quotidiens du monde…

Alexandre NAJJAR : C’est actuellement le seul quotidien francophone au Liban. Il est très lu et il a un supplément, qui paraît le premier jeudi de chaque mois, L’Orient Littéraire, qui est aussi consultable sur internet. Il est aussi bien ouvert sur les parutions en arabe, qu’on présente en français, que sur les parutions françaises, qu’on présente aux Libanais et à nos lecteurs. C’est vraiment un pont entre l’Orient et l’Occident en français. Cela fait plus de dix ans qu’il paraît à Beyrouth et nous en sommes très satisfaits.

Régis BURNET : Je dois dire que quand on veut connaître un peu le Moyen-Orient, L’Orient LE JOUR, de manière générale, est le quotidien de référence…

Alexandre NAJJAR : …qui situe les problèmes régionaux et évidemment le Liban.

Régis BURNET :… que l’on peut trouver quasiment en entier sur internet, c’est très facile, on engage nos téléspectateurs à lire votre journal.

On va revenir à Khalil Gibran, et pour commencer, une petite présentation : qui est Khalil Gibran ? D’où vient-il ? Quel est son milieu ? Quelles sont ses origines ?

Alexandre NAJJAR : Gibran Khalil Gibran est né à Bcharré, un village du Nord du Liban. Sa mère avait un fils d’un premier lit, puis elle a épousé un homme, qui était collecteur d’impôt à l’époque, et qui a été très vite incarcéré par les Ottomans. C’est le drame pour la famille, qui compte quatre enfants : deux garçons et deux filles, qui seront contrainte de quitter le pays, le Liban.

Gibran va vivre à Boston et à New York. Il va revenir pour une petite période au Liban, pour parfaire sa langue arabe, et à la mort de sa sœur, il repart à nouveau à Boston où il va s’installer. Par la suite il va à New York. C’est quelqu’un qui a vécu surtout aux États-Unis.

Beaucoup de personnes croient que Gibran est né à Bombay, qu’il est Indien, ils ne savent pas qu’il est Libanais. Il a vécu surtout aux États-Unis et très peu de temps au Liban, mais il a utilisé les deux langues, aussi bien l’arabe que l’anglais. Il a écrit une partie de son œuvre dans sa langue maternelle, donc en arabe, et en anglais aux États-Unis.

Il a passé deux ans à Paris, pour parfaire sa technique picturale. Il était aussi un très bon peintre et dessinateur. Il est venu à Paris où il a fréquenté différents ateliers pour acquérir une certaine expérience, puisqu’il était autodidacte, ça lui a fait le plus grand bien, et c’est pour cela que son œuvre est exposée aujourd’hui dans les plus grands musées, notamment à New York et à Boston.

Son œuvre est mondialement connue, notamment, comme vous l’avez très bien dit, Le prophète, qui s’est vendu à des millions d’exemplaires, et qui est traduit, on disait en une cinquantaine de langue, mais là, il semblerait qu’on soit bien au-delà de ce chiffre. Je pense qu’on peut dire, sans exagérer, que c’est dans toutes les langues du monde. Il existe notamment quinze traductions différentes en français. Ce livre publié à New York en anglais a été traduit dans d’autres langues. C’est un livre qui est partout, dans toutes les Collections de Poche possibles et imaginables, c’est vraiment un livre qui a eu une audience considérable. Gibran lui-même était quelqu’un qui, notamment dans les années soixante, avait suscité beaucoup d’intérêt parce que il disait par exemple « vos enfants ne sont pas vos enfants, ce sont les enfants de la vie… »

Régis BURNET :… On va y venir…

Alexandre NAJJAR : Cela a suscité beaucoup d’engouement, et cet engouement ne s’est pas démenti aujourd’hui encore. En Italie, Le prophète est récemment sorti en Poche. Dans tous les pays du monde, ce livre - qui a un secret dont on parlera tout à l’heure - est toujours extrêmement lu. Les Beatles, dans une de leurs chansons, Julia, utilisent un ver d’un de ses poèmes. Kennedy, dans un célèbre discours, l’a cité. Il y a des places en son nom à Boston, à Washington et un peu partout dans le monde. C’est vraiment une icône, on peut on peut le dire, qui continue d’être admirée et adulée par des millions de lecteurs.

Régis BURNET : Ce qui est intéressant, on vient de le dire, c’est quelqu’un qui est entre plusieurs cultures et - j’allais dire parce que cela va être un des leitmotive de cette émission - souvent comme les Libanaises, il y a ce côté très ouvert dans ce pays, vous-même, par exemple, vous écrivez en français. Est-ce important, à la fois pour les Libanais et pour Gibran, cette double culture ?

Carole DAGHER : Oui. Gibran est profondément Libanais, même si, comme vient de le dire Alexandre, il a vécu la majeure partie de sa vie aux États-Unis, mais il a tout pris du Liban. Ses racines sont au Liban : ses racines intellectuelles, spirituelles, la poésie qu’il porte en lui. Il est marqué par la proximité de la Vallée Sainte, Bcharré est sur l’épaule de la montagne des cèdres. Il a ramené tous ces parfums, toute cette spiritualité - je pense qu’on y reviendra - aux États-Unis. En même temps, cette ouverture sur le monde est tout à fait naturelle, c’est un peuple de voyageurs, les Libanais, depuis les Phéniciens jusqu’à nos jours, et il n’y a pas de contradictions dans le fait de parler l’arabe, le français, de s’adapter à l’anglais, cela vient naturellement, c’est une polyvalence, je dirais presque génétique. Moi, je peux considérer que ma langue maternelle est aussi bien le français que l’arabe ; depuis ma naissance, je ne peux pas imaginer les choses autrement. J’ai écrit en anglais quand j’étais aux États-Unis, comme Gibran. Je sais que, et Alexandre ne me démentira peut-être pas, que lorsqu’il –Gibran - écrivait en anglais il se ressourçait dans la langue arabe littéraire. Il disait que l’arabe était une langue très, très riche et qu’il y avait cinquante mots pour le mot amour en arabe, et qu’il avait besoin d’épurer en anglais, d’aller de l’arabe en épurant un peu, en filtrant pour trouver le bon mot en anglais, donc quelque part il y avait l’arabe dans son inconscient…

Alexandre NAJJAR : Je pense qu’il réfléchissait en arabe et il s’exprimait en anglais, parce qu’il considérait que pour se faire connaître par le plus grand nombre, évidemment puisqu’il vivait là-bas, il a été encouragé en cela par deux mécènes, qui s’appelaient Mary Haskell et ( ? il manque le deuxième nom)…

Régis BURNET : On va y revenir…

Alexandre NAJJAR :… ce sont deux personnes qui l’on encouragé en cela. Ce qui est intéressant à savoir, est qu’il a appris l’anglais dans la Bible, la King James Bible. On verra dans son style l’influence biblique et celle de Shakespeare, les œuvres complètes de Shakespeare, ce qui donne un anglais assez classique, chez Gibran, mais aussi avec beaucoup de rythme. Quand on lit Le prophète en anglais,…

Régis BURNET : C’est très incantatoire…

Alexandre NAJJAR :… Oui, mais il y a un rythme extraordinaire, que les traductions, hélas ! ne peuvent pas restituer.

Régis BURNET : Justement, comme c’est de l’anglais et que beaucoup de gens parlent l’anglais, c’est quelque chose dont on peut faire l’expérience facilement.

Alexandre NAJJAR : Tout à fait !

Carole DAGHER : Tout à fait ! Dans un des articles de journaux américains, on parlait de lui comme étant un des dix meilleurs auteurs en anglais de sa génération, je crois…

Régis BURNET : C’est étonnant, ça, le fait que de l’étranger, une langue on se l’approprie tellement bien que…

Carole DAGHER : Je pense que c’est la clarté de la vision et de la pensée qui détermine le langage. Quand on sait ce qu’on veut dire, quand on est porté, comme l’était Gibran, et inspiré, on va directement à l’essentiel.

Régis BURNET : Vous avez parlé du Liban au moment de la naissance de Gibran, et peut-être même jusque jusqu’à sa mort, c’est un pays assez paradoxale, si je peux me permettre, parce que c’est un pays qui qui existe depuis très longtemps mais qui en fait n’existe pas ; c’est-à-dire qu’il n’a pas d’indépendance pour l’instant…

Alexandre NAJJAR : Gibran a été extrêmement marqué par le Liban. Politiquement évidemment à l’époque il était occupé par les Ottomans, puis il y a eu le mandat français, entre de 1918-19 jusqu’à 1943-45. Donc, c’est vrai que c’est un pays dont il n’a pas connu lui-même l’indépendance, mais qu’il a toujours considéré, lui-même, comme indépendant dans ses écrits, lorsqu’il dit : …Vous avez votre Liban, j’ai le mien…,…

Régis BURNET : On va y revenir…

Alexandre NAJJAR : Gibran est quand même quelqu’un qui est profondément Libanais. Dans les combats un peu politiques, il associe évidemment la Syrie, la Syrie géographique de l’époque, puisque il y avait ce combat commun contre l’empire Ottoman qui dominait ; sinon on peut considérer qu’il avait une grande libanité.

Je voudrais rebondir sur quelque chose que Carole a dit, le fait qu’il soit Libanais a certainement aider au rapprochement entre l’Orient et l’Occident, et cela me rappelle un dialogue qu’il y a eu entre Amin Maalouf et Le Clézio, dans une revue connue, où Maalouf dit à Le Clézio : nous autres Libanais, nous sommes des médiateurs. Je crois que ce rôle de médiateur, c’est Gibran qui l’incarne le mieux, parce qu’il a été justement ce médiateur entre l’Orient et l’Occident, deux mondes dont Kipling disait qu’ils ne pouvaient jamais se rencontrer. Il disait : L’Orient est l’Orient, l’Occident est l’Occident et, jamais, ces deux mondes ne parviendront à se comprendre. Gibran dément cette formule en montant qu’il a très bien pu exprimer ses idées d’Oriental en anglais, donc en occident, et il a aussi écrit en arabe et il a diffusé sa pensée au Liban. C’est vraiment un véritable trait d’Union entre L’Orient et l’Occident.

Carole DAGHER : Alors, trait d’union, avec quel Orient ? Gibran était un révolté, très attaché à la terre, mais attaché à un Liban que tous ceux qui ont quitté le Liban, tous les exilés, c’est un homme de l’exil, il a d’ailleurs fondé la littérature de l’exil, avec tout un collectif d’écrivains aux États-Unis, lui, il a emporté le Liban qu’il souhaiterait voir Vous avez votre Liban,…, mais c’était un révolté contre cet Orient-là qu’il a quitté. Il était révolté contre la tradition, contre l’Église, contre le statut de la femme, contre les carcans de l’Orient. Donc, quel Orient ?

Alexandre NAJJAR : Tout à fait !

Régis BURNET : Est-ce que ce n’est pas le cas de toute diaspora, reconstruire un pays idéal et d’avoir une sorte de deux rapports compliqués avec le pays réel ? C’est ce que dit Amin Maalouf.

Carole DAGHER : C’est un rêve… je pense qu’on ne peut écrire Vous avez votre Liban, j’ai le mien… que si on est à l’étranger. Tous ceux qui sont partis ont pris avec eux une image idéalisée du Liban et à chaque retour, c’est un choc de voir que cette image ne correspond pas souvent à la réalité.

Alexandre NAJJAR : Mais il y a quelque chose d’important aussi, c’est que cet exil lui a donné le recul suffisant pour mieux juger, parce que souvent, hélas, quand on est dans le bain, dans un environnement précis, on voit pas les défauts, les tares de cet environnement. Quand on est loin, on a le recul suffisant. D’ailleurs, comme l’a très bien dit Carole, c’est quelqu’un d’extrêmement révolté. Dans tous ses écrits en arabe, on l’oublie trop souvent, c’est quelqu’un qui a quand même un esprit de révolte extraordinaire. Les titres de ses livres, Les ailes brisées, Les tempêtes, etc., montrent bien que c’est quelqu’un qui est vraiment animé par ce souffle de révolte. Quand il y a eu le fameux printemps arabe, moi j’ai retrouvé dans beaucoup de ses textes des appels à la révolte, à la révolution, comme s’il était un peu visionnaire, comme s’il appelait depuis longtemps déjà les arabes à se révolter contre cet état de léthargie, ce qui les ancrait dans des époques un peu éloignées, qu’ils ne voyaient pas la bonne modernité, ou bien qu’ils ne se débarrassaient pas de ce qu’il appelle l’esclavage. Il comparaît souvent cette situation à des dents cariées qu’il faut arracher à tout prix. Donc, c’est quelqu’un qui était vraiment révolté, et cet aspect-là contraste avec ses écrits en anglais, qui sont en général très paisibles, très spirituels. Il y a deux Gibran finalement, mais chez lui tout se recoupe : l’écrivain et le peinte, le révolté et le spirituel, se recoupent. C’est quelqu’un d’assez complexe, mais tout fusionne dans une sorte de d’harmonie, qui fait qu’on n’est finalement pas dérouté, il y a une cohérence quand même.

Régis BURNET : On va apercevoir cette cohérence justement sous forme de dissonance entre Mon Liban et leur Liban en entendant ce fameux texte, - j’ai dû couper, parce que c’est un texte très long - qui date de 1916.

Vous avez votre Liban avec son dilemme. J’ai mon Liban avec sa beauté.

Vous avez votre Liban avec tous les conflits qui y sévissent. J’ai mon Liban avec les rêves qui y vivent.

[…]

Votre Liban est un champ clos où se débattent des hommes venus de l’Ouest et d’autres du Sud. Mon Liban est une prière ailée qui volette le matin, lorsque les bergers mènent leurs troupeaux au pâturage, et qui s’envole le soir, quand les paysans reviennent de leurs champs et de leurs vignes.

[…]

Votre Liban est un pays de communautés et de partis. Mon Liban est fait de garçons qui gravissent les rochers et courent avec les ruisseaux.

Votre Liban est un pays de discours et de disputes. Mon Liban est gazouillement de merles, frissonnement de chênes et de peupliers. Il est écho de flûtes dans les grottes et les cavernes.

[…]

Je vous le dis, et la conscience de l’univers m’écoute.

La chanson de la fillette, qui cueille des fleurs dans les vallées du Liban, vivra plus longtemps que les propos du plus puissant et du plus éminent verbeux parmi vous.

[…]

Vous avez votre Liban, j’ai le mien.

[…]
 [1]

Régis BURNET : On va un peu reprendre la biographie de Gibran. Vous l’avez dit, il naît au Liban évidemment, il part à Boston, il revient au Liban, il retourne à Boston, ensuite il va à Paris, c’est à peu près ça. Pendant la pause, vous me disiez, j’aimerais bien qu’on parle des femmes. Il y a une femme qui est importante, que tout le monde cite, c’est Mary Haskell, mais vous dites qu’il n’y a pas que. Parlez-nous un peu de ses relations avec les femmes.

Carole DAGHER : Il le dit lui-même, c’est les femmes qui l’ont porté, c’est les femmes qui ont cru en lui. Ça a commencé par sa mère, à laquelle il était très attachée, sa mort l’a énormément affecté. Il arrive aux États-Unis, avant Mary Haskell - si je me trompe, Alexandre, il faut me corriger, puisque vous êtes le biographe de Gibran - c’est Joséphine Peabody qui l’accueille et lui ouvre les portes de la bonne société américaine…

Alexandre NAJJAR : C’était une jeune poétesse dont il était épris, qui l’a beaucoup encouragé également.

Carole DAGHER : Puis, il rencontre Mary Haskell, qui devient un peu son double, sa femme mécène, et qu’il a demandé en mariage, c’est peut-être la seule qu’il a demandé en mariage. Il avait aussi une correspondance avec une grande poétesse du Liban, May Ziadah, qui était un peu son autre féminin, son autre moi. Il avait une intimité intellectuelle avec elle. Il y a beaucoup de femmes qui sont passées dans sa vie, il leur doit beaucoup.

Alexandre NAJJAR : Il y a aussi Barbara Young, son assistante à la fin de sa vie, qui l’a beaucoup aidé à parfaire son anglais notamment pour le livre Jésus, fils de l’homme,…

Régis BURNET : dont on parlera après…

Alexandre NAJJAR :Le jardin du prophète, c’est quelqu’un qui était très proche de lui, et qui, à mon avis, l’a influencé dans la direction spirituelle, beaucoup plus que qu’il ne l’aurait été s’il avait été seul. Elle était très croyante, elle n’aimait pas le Gibran révolté. On a découvert des lettres qu’elle avait écrites sur ce sujet où on sent qu’elle voulait vraiment qu’il soit une sorte de prophète lui-même. Elle tenait à ce qu’il y ait cette aura autour de Gibran, qu’il soit quelqu’un dont le rayonnement soit spirituel. Elle était un peu gênée par son côté révolutionnaire, notamment en arabe, et cela a créé quelques problèmes à cet égard. Mais c’est vrai que la femme a joué un très grand rôle, et lui-même dans ses écrits, - mise à part évidemment la dévotion qu’il avait pour sa mère - a des textes très beaux, où il dit qu’on ne peut pas garder la femme arabe dans cet état de dépendance, etc. Il appelait vraiment à une libération de la femme, ce qui à l’époque n’était pas un discours très entendu, c’était quelque chose d’assez novateur.

Régis BURNET : Vous diriez qu’il était féministe, dans le sens neutre du terme…

Carole DAGHER : C’est un mot moderne, féminisme. Il détestait tous les mots en isme, il le disait lui-même : christianisme, bouddhisme, judaïsme,… il disait « il y a une religion avec cinq doigts, une main avec cinq doigts, et je déteste tous les mots en isme », donc féminisme, ce n’est peut-être pas le mot. A l’époque il voulait vraiment voir la femme s’élever, s’émanciper, à un rôle qui ne soit pas seulement la femme au foyer, mais la femme qu’il a rencontrée en Occident, c’est à dire l’intellectuelle, l’artiste, et c’est pour ça qu’il encourage May Ziadah, qui a subi, elle, beaucoup de pressions dans son entourage au Liban et qui a fini internée injustement…

Alexandre NAJJAR :… Tout à fait.

Carole DAGHER :… qui était poétesse, il l’encourageait, et avait une correspondance très riche avec elle. Mais il a surtout écrit – je n’ai pas les mots, il faut que je revoie le livre – il interpellait les hommes en disant que la femme que vous regardez n’est pas un objet de convoitise, vous devez penser que vous avez vous même une mère, une sœur, une fille, une amie, c’est ça la femme dans la société. Donc, pour lui c’était effectivement la deuxième partie de l’homme, si on peut dire.

Alexandre NAJJAR : Cela dit, c’est un homme qui a beaucoup aimé et peint beaucoup des femmes…

Régis BURNET : Oui, c’est ce que j’allais dire, une partie de son œuvre sont des femmes…

Alexandre NAJJAR : Il y a beaucoup de nues dans les tableaux de Gibran. Mais, les nues pour lui, c’était une forme beauté à l’état pur, qui approchait aussi de Dieu. C’était une dimension un peu philosophique, si j’ose dire. En même temps, beaucoup de modèles qu’il a pu dessiner, et il a eu aussi pas mal de conquêtes féminines, c’était quelqu’un qui plaisait aux femmes, mais qui ne s’est jamais marié - il est mort très jeune. C’est quelqu’un qui puisait son inspiration auprès des femmes, notamment Mary Haskell, qui a toujours été à ses côtés, qui a financé son voyage à Paris, et qui a laissé un journal où elle raconte en détail ses rapports avec Gibran.

Régis BURNET : Oui, il faut expliquer que pendant qu’il se fixe à New York, à partir des années 1910-1915, après il va vivre à New York une vie un peu compliqué, à la fois un peu mondaine mais à la fois intellectuelle, mais en même temps…

Carole DAGHER :… C’était l’Hermite de New York mais en même temps il fréquentait les grands salons mondains…

Régis BURNET : … c’est ça… C’est l’intellectuel dans toute sa splendeur…

Carole DAGHER :… Barbara Young, qu’Alexandre citait tout à l’heure, raconte la création par exemple de l’œuvre de Jésus, elle raconte une scène qui m’a frappée, où il se promenait, il allait et venait dans la pièce et brusquement il s’arrête illuminé, et elle décrit la transformation de son visage, comment les premières phrases du livre ont jailli, c’est comme s’il s’était glissé dans la peau des personnages de l’entourage de Jésus, les 70 personnages qui parlent de Jésus, c’est assez frappant.

Je voulais mentionner également ses deux années à Paris puisque, comme dit Alexandre, c’est là qu’il est venu s’initier à la technique picturale, mais c’est là qu’il découvre un peu les nus, et les femmes qui posent nues. Il y a des moments où il est un peu choqué de la manière dont les femmes posent. Lui il a peint des nues asexuées, si j’ose dire. Il y a une femme qui était habituée à poser pour les artistes à Paris - il a fait l’Académie Julian puis l’Atelier Béronneau, un artiste avec qui il s’entendait beaucoup – et cette femme qui posait, lui il l’a traité avec beaucoup de respect à tel point qu’elle lui prenait son linge, elle le lavait et le ramenait le lendemain sans qu’il ne lui demande. Elle s’est beaucoup attachée à lui, parce qu’il ne voyait pas dans la femme cet objet, même en tant qu’artiste, mais un être humain. Il avait beaucoup de respect.

Régis BURNET : Le prophète, c’est 1923, je vous propose qu’en entende un extrait, très connu, vous en avez déjà parlé, Vos enfants ne sont pas vos enfants, on va entendre cela puis après vous allez nous expliquer ce que c’est que ce livre et surtout est-ce un livre inspiré ? est-ce un livre chrétien ? est-ce un livre pas chrétien ? On va en parler juste après. On écoute un extrait de Le prophète de 1923

Et une femme qui portait un enfant dans les bras dit,
Parlez-nous des Enfants.
Et il dit : Vos enfants ne sont pas vos enfants.
Ils sont les fils et les filles de l’appel de la Vie à elle-même,
Ils viennent à travers vous mais non de vous.
Et bien qu’ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas.
Vous pouvez leur donner votre amour mais non point vos pensées,
Car ils ont leurs propres pensées.
Vous pouvez accueillir leurs corps mais pas leurs âmes,
Car leurs âmes habitent la maison de demain, que vous ne pouvez visiter,
pas même dans vos rêves.
Vous pouvez vous efforcer d’être comme eux,
mais ne tentez pas de les faire comme vous.
Car la vie ne va pas en arrière, ni ne s’attarde avec hier.
Vous êtes les arcs par qui vos enfants, comme des flèches vivantes, sont projetés.
L’Archer voit le but sur le chemin de l’infini, et Il vous tend de Sa puissance
pour que Ses flèches puissent voler vite et loin.
Que votre tension par la main de l’Archer soit pour la joie ;
Car de même qu’Il aime la flèche qui vole, Il aime l’arc qui est stable.

Régis BURNET : Voilà donc ce texte très fameux, très intéressant et très important, qu’est-ce que c’est que Le prophète ? C’est quoi cet objet ?

Alexandre NAJJAR : C’est un livre Hybride. Ce n’est ni un roman, ni un poème, ni un essai philosophique, c’est tout ça à la fois. L’histoire est très simple, c’est El Mustapha qui doit quitter sa terre et qui est interrogé par les citoyens de toutes les catégories, aussi bien des artisans que des magistrats, etc. et aussi une voyante ; et il répond à leurs questions sur différents sujets qui nous touchent, des sujets universels, comme les enfants, l’amour, le travail, etc. Il y a une multitude de sujets qu’il aborde, et il les aborde d’une façon très originale. Il prend quelquefois le contre-pied des idées reçues que nous avons, notamment sur l’amour, sur le mariage, des idées d’une grande sagesse, et qui touchent tous les âges, et c’est ce qui fait que se livre, depuis sa parution en 1923, a gardé ce succès et qu’il est universel, qu’on peut lire un peu comme Le petit prince de Saint-Exupéry, à n’importe quel âge en le découvrant d’une autre façon…

Régis BURNET : Oui, cela fait penser à cela…

Alexandre NAJJAR : …Moi, quand je l’ai lu à l’école ce n’est pas comme lorsque je l’ai lu pour faire les biographies de Gibran, j’ai senti qu’il y avait aussi une dimension philosophique très important. Il faut dire qu’il y a eu une influence quand même d’un philosophe, Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra, qui a une influence certaine sur ce livre. Mais Gibran ne se considérait pas comme un philosophe, on peut dire que c’était plus un penseur ou un homme d’une grande spiritualité, mais lui-même ne revendiquait pas ce nom philosophe. Donc, il ne faut pas le classer dans une école philosophique, même s’il y a des réflexions qui sont d’une grande profondeur, qui sont dignes d’être émises par un philosophe, mais lui, il a su garder ce côté poétique qu’un philosophe ne pouvait pas forcément à voir. Le prophète est à livre qui est empreint de poésie, de musicalité, et c’est ce qui fait aussi son succès, on sent tout de suite qu’on est très attiré par les symboles, comme le symbole de l’archer, quand il parle des enfants, et quand il parle du mariage, il le compare à un temple dont les deux piliers qui s’ils sont trop proches il tombe et s’ils sont trop éloignés il tombe également, etc. Toute cette symbolique-là, on peut même dire qu’il y a à côté parabole…

Régis BURNET : Tout à fait…

Alexandre NAJJAR : …d’ailleurs l’écriture du prophète est émaillée de réflexions, et même de formules, qui rappellent la Bible, « en vérité » ou « et moi je vous le dis », c’est quelque chose qui nous est familier. Je pense que ce livre répond à beaucoup de questions qu’on se pose. J’aime toujours raconter cette anecdote : un jour, un chauffeur de taxi venant du Cameroun m’emmène dans sa voiture et il me dit : d’où venez-vous ? Je lui dis : du Liban. Il ouvre le tableau de bord, il en sort Le prophète, il me dit c’est dit : c’est une cliente Brésilienne, qui me l’ a offert, on voit bien ce côté…

Régis BURNET : ... multiculturel…

Alexandre NAJJAR : Une Brésilienne qui offre Le prophète, à Paris, à un Camerounais,…

Régis BURNET : …qui en parle à un Libanais…

Alexandre NAJJAR : On voit bien cette universalité qui n’a jamais été démentie depuis…

Régis BURNET : Carole DAGHER, vous l’aimez ce livre ?…

Carole DAGHER : Oui, je l’aime bien entendu. Comme l’a dit Alexandre, c’est un livre qu’on apprend dès l’école, c’est un des grands classiques de l’enseignement.

Régis BURNET : Mais, vous avez un peu hésité. Ce n’est pas celui que vous préférez…

Carole DAGHER : Ce n’est pas une question de préférence. Effectivement, quand on parle de Gibran, on pense directement au prophète, évidemment Gibran est un homme inspiré, c’est un homme qui était ailleurs, quelque part, mais je voie en lui une synthèse de spiritualité, la spiritualité orientale. Alexandre vient d’évoquer, sur le plan du style, le côté parabole, le côté symbolique, je pense que Gibran est profondément imprégné de religiosité, à son insu peut-être chrétienne, son grand-père était prêtre, il est né dans un milieu extrêmement chrétien, maronite…

Alexandre NAJJAR : Il a été à l’école de la sagesse, une école tenue par des prêtres maronites.

Carole DAGHER : … il se nourrit énormément de l’Évangile et de la Bible, d’ailleurs à plusieurs reprises il retourne à la Bible. Il la lit en arabe, parce qu’il voulait être au plus près de la langue sémitique. Il insiste sur le fait que Jésus parlait araméen, donc il y a beaucoup d’inspirations chrétiennes. Il ne faut pas oublier aussi que c’est un prêtre Grec-orthodoxe qui a fait la traduction arabe de son prophète. Il y a des pasteurs aux États-Unis qui ont célébré des mariages sur des textes du prophète,…

Régis BURNET : Eh bien, dites donc, cela devient une écriture sainte !

Carole DAGHER : Après la Bible, c’était le deuxième livre le plus vendu…

Alexandre NAJJAR : Il y a même eu deux ou trois thèses de littérature ou de philo qui ont été faites par des religieux (des prêtres ou des religieuses), autour de Gibran. On voit bien que ce cliché qui voulait démontrer que Gibran était contre l’Église, etc., s’est dissipé avec le temps. Aujourd’hui, c’est quelqu’un qui est très bien accueillie par le monde chrétien, bien que, on le verra tout à l’heure, sur beaucoup de points il n’est pas tout à fait conforme…

Régis BURNET : On va y arriver.

Carole DAGHER : Il est très critique à l’égard de l’institution. Il a des mots très, très durs contre les prêtres, par exemple dans Esprits rebelles, il a failli être excommunié pour ce livre.

Alexandre NAJJAR : C’était l’Église de l’époque, Il faut se mettre dans le contexte.

Carole DAGHER : …qui est très traditionnelle, etc. Son texte qu’on vient d’entendre sur les enfants, avait soulevé un tollé, pour la société orientale « comment vos enfants ne sont pas vos enfants, vos enfants sont les fruits de la vie » ? ! On sait bien à quel point il y a ce côté protectionniste, un peu la « mama orientale », comme « la mama italienne »… Oui, il était un peu à contretemps.

Il y a une réflexion qui m’a attirée, c’est un petit livre qui est sorti l’année dernière et que j’aimerais citer, l’auteur, Nabil Dagher, qui a écrit une petite pièce de théâtre, Vers la lumière, cela se passe la dernière nuit où Gibran est en train d’agoniser, et il est revisité par un fantôme qui est le prophète. Dans cette pièce de théâtre, qui est un petit livre très dense mais très petit, le prophète lui dit : alors, je viens pour comprendre pourquoi tu m’as créé et pourquoi tout ce que toi tu as préconisé sur l’amour, sur le mariage tu l’as pas appliqué à toi ? Tu finis ta vie tout seul dans ta piaule à New York, malade, personne autour de toi, t’as pas d’enfants, tu n’as pas d’épouse, t’as fait quoi ? Tu as dit les plus beaux mots qui puissent être dits sur l’amour, le mariage, la famille, etc., mais toi tu en as fait quoi ? Voilà, c’est intéressant…

Régis BURNET : C’est une excellente question.

Carole DAGHER : C’est une excellente question, exactement.

Régis BURNET : Et alors, qu’est-ce qu’on répond ?

Carole DAGHER : Je pense que Gibran était un être très spirituel, peut-être qu’il y avait une dichotomie entre sa vie et…

Alexandre NAJJAR : C’est un être tourmenté. D’abord il avait souvent des douleurs physiques, c’est quelqu’un qui fumait beaucoup, qui buvait, il n’était pas toujours en harmonie avec lui-même, il a fait quelques dépressions aussi, il allait souvent chez des amis sur la côte pour se ressourcer, comme on dit. C’était quelqu’un qui était vraiment complexe dans ses rapports amoureux, dans ses rapports même amicaux, ce n’était pas toujours facile, mais c’est souvent le propre des génies d’être comme ça, des gens comme Rimbaud, Van Gogh, etc., ce n’est jamais simple pour un artiste. Ça peut expliquer cela et puis n’oublions pas qu’il est mort relativement tôt, certainement qu’il aurait pu peut-être avoir dans sa vie d’autres directions s’il avait vécu plus longtemps. Souvent cette image de de Gibran comme un sort de prophète, qui en toute sérénité vit dans son ermitage, c’est un peu réducteur. C’est un homme, comme nous tous, qui était plein de contradictions, qui souffrait, qui aimait, qui était déçu, c’est plus complexe que ça. C’est un peu Barbara Young, dans un livre qu’elle a publié après la mort de Gibran, qui a contribué à forger ce mythe, qui n’était pas conformes à la réalité, parce qu’elle voyait elle-même en une sorte d’homme supérieur, dont elle fait une sorte d’apologie.

Régis BURNET : Qu’elle voyait elle-même.

Carole DAGHER : Par exemple, cet homme qui a donné aussi des leçons aux Libanais mon idéologie n’est pas la vôtre, et qui avait une vision, s’est engagé pendant la Première Guerre mondiale - la famine avait décimé le tiers des habitants du Mont-Liban -, dans une société créée aux États-Unis par les Libano-américains, dont beaucoup d’écrivains, a envoyé des textes très fort, mon peuple est en train de mourir, on est en train d’affamer mon peuple…, etc., et en même temps lorsque son ami, Ayoub Tabet, devenu président, lui propose un poste de ministre, il refuse de s’engager matériellement, il refuse de retourner au Liban, pour prendre la politique à bras le corps, il restait un peu le penseur de loin.

Alexandre NAJJAR : Je pense, si la mort ne l’avait pas emporté si tôt, il serait revenu au Liban. A un moment, ce qui est devenu actuellement le musée Gibran, à Bcharré , était un endroit qu’il rêvait d’acheter avec un ami, Mikhaïl Naïmy, un très grand écrivain Libanais, pour en faire une imprimerie où ils pourraient imprimer tout ce qu’ils voulaient. Au fond, il aurait souhaité revenir, mais peut-être que son succès aux États-Unis l’avait rendu un peu prisonnier de ce cadre-là, et qu’il n’avait pas pu réaliser ce rêve-là. Il est malheureusement revenu au Liban mais dans un cercueil. Il est enterré à Bcharré. En fait il n’a jamais pris la nationalité américaine, il est resté et fidèle à sa nationalité d’origine. Aujourd’hui on peut visiter son musée…

Régis BURNET : Qui est très beau, juste devant la Qadisha.

Alexandre NAJJAR : Pas loin de la Qadisha, la Vallée Sainte, c’est vraiment l’environnement rêvé pour quelqu’un qui est revenu finalement à sa terre natale, après avoir servi aussi le Liban à travers ses écrits. Comme l’a dit Carole, le Liban est vraiment omniprésent dans ses écrits, dans l’imagerie du prophète, on n’en a parlé tout à l’heure, les paysages, les gestes, etc., tout ça ce sont des images qui reviennent de l’enfance. Dans ses tableaux, on voit toujours dans le décor, en arrière-fond, la vallée, les montagnes et tout ça, rappelle le pays de son enfance.

Carole DAGHER : En fait, il était amoureux de la nature du Liban, il le disait d’ailleurs. Dans une lettre à Mary Haskell, je l’ai noté, il disait : « …vous savez Mary, j’ai la nostalgie du pays. Mon corps brûle de revoir ses collines et ses valets… ». Toute la nature, quand il en parle, parce qu’il aimait beaucoup la nature, Gibran, tout est inspiré d’ailleurs du rapport entre l’homme et la nature, c’est la nature du Liban, c’est les vallées, les collines, les odeurs, les parfums du Liban.

Alexandre NAJJAR : Tout à fait. Je crois que ça avait aussi une dimension spirituelle, parce qu’il considérait que le moyen de communiquer avec Dieu, c’était à travers la nature, que la manifestation de Dieu s’exprimait le mieux dans la nature, qui est sa création. Il dit aussi que « chaque goutte d’eau porte tous les secrets de l’océan, il y avait un côté panthéiste aussi, qui est très présent…

Régis BURNET : Justement, qu’est-ce que vous répondez à ceux qui disent qu’en fait c’est un prédécesseur ou un précurseur du New-Age ?

Carole DAGHER : Cela aussi est une lecture poste Gibran, c’est une lecture moderniste.

Régis BURNET : Par New-Age, je veux dire, on mélange un peu tout, toutes les religions se valent…

Carole DAGHER : J’ai noté qu’il avait écrit un mot, « je suis life east », j’aime la vie. Il disait :« l’église est en vous et vous êtes votre propre prêtre ». Il avait un côté anti-institutions, par contre il ramenait beaucoup à Jésus et il s’inspirait énormément du personnage de Jésus. D’ailleurs, à un moment donné, il a un texte où il met en opposition Jésus de Nazareth et Jésus des chrétiens. Il dit que si Jésus de Nazareth revenait, je pense qu’il ne serait pas content de se retrouver nez à nez avec Jésus des chrétiens. Il y a un côté Dostoïevski aussi. Ce n’est pas ce Jésus-là auquel vous avez été fidèles. Il a quelque chose du chrétien des origines, il ne doute pas, il a écrit Jésus the son of Man, Jésus Fils de l’Homme, mais c’est vraiment un homme divin, dont il parle, un homme qui a une force au-delà de l’humanité. Donc, il a son propre sa propre foi chrétienne qui, je pense, est rattachée à une certaine pureté des origines du christianisme. J’ai parfois l’impression qu’il est un peu l’héritier des conflits théologique qui ont déchiré les premiers siècles de l’orient chrétien : la nature de Jésus, est-il de nature humaine ou divine ? qui ont dicté la plupart des conciles, jusqu’au concile de Chalcédoine, qui a finalement décidé qu’il y avait deux natures en une seule personne, la nature humaine et divine en Jésus, en une seule personne, sans confusion et sans séparation. Gibran interroge ce Jésus-là, il voulait faire revivre un peu l’humanité de Jésus pour montrer à quel point il était proche de des hommes, mais en même temps à quel point cette pensée qui lui venait, et cette force venaient d’ailleurs. Alors non, je ne pense pas qu’il soit New-âge, je pense qu’il est au-delà des catégories, il rattaché à un peu cet Orient chrétien des premiers temps qui s’interrogent sur la nature de Jésus.

Régis BURNET : Vous êtes d’accord ?

Alexandre NAJJAR : Ou. Le New-Age d’où s’est venu ? Je pense que c’est venu du fait qu’on le lisait beaucoup dans les milieux hippies, ensuite dans les mariages, dans les baptêmes, c’est devenu une sorte de Coelho, si vous voulez. Il y a aussi ce côte œcuménique, au confluent de plusieurs religions… Donc, on a eu cette impression. A mon avis c’est faux pour deux raisons : la première est que Gibran à écrire autre chose que Le prophète, on a parlé de tous les livres en arabe longtemps de tous les livres en arabe, qui sont des aussi bien des romans que des poèmes, des essais ou des articles, et tout cela montre un Gibran complètement révolutionnaire, qui n’a rien à voir avec le New-Age. Ensuite, dans ses écrits spirituels, un livre comme Jésus fils de l’homme, où il y a 70 personnages qui s’expriment, qui parlent de Jésus, témoigne de la profonde connaissance monde chrétien par Gibran, parce que finalement chaque personnage est le fruit d’une documentation, quand il parle par exemple de la mère de Judas ou de Jean-Baptiste, etc., on voit bien qu’il a qui est allé au plus profond de la connaissance de ces personnages pour pouvoir mettre dans la bouche de ses personnages ou de leurs proches des propos qui soient cohérents et pas complètement hérétiques.

Donc, ce livre, et en anglais des aphorismes, comme Le sable et l’écume, il y a des choses beaucoup plus profondes que ce que le New-Age peut laisser supposer, un peu l’image de quelque chose de superficiel. Cela dit, c’est vrai que dans les milieux hippiques des années 60, il était une sorte d’icône pour eux, peut-être tant mieux, c’était quand même une époque de liberté et s’il a été un peu leur porte-parole pourquoi pas…

Carole DAGHER : C’est peut-être parce qu’il a écrit des phrases comme par exemple, c’est à Paris qu’il a écrit « La terre est ma patrie et l’humanité ma famille », cela plait à tout ce qui est New-Age, etc. Il a écrit aussi écrit : « Je t’aime mon frère qui que tu sois en prière dans sa mosquée en dévotion dans ton église et en génération dans son temple », ça aussi, c’est un peu de l’œcuménisme, et cela plait aussi à l’époque des hippies, des New-Age, cela faisait « on est tous frères », mais ce n’est pas seulement à l’époque des hippies et des New-Age, on est tous frères, l’humanité en une.

Régis BURNET : De faite en résonance avec le Liban, ce pays où il y a justement ces multiples communautés, on voit que là on n’est pas du tout dans le hippie, là. On est dans autre chose de beaucoup plus…

Alexandre NAJJAR : Oui, bien sûr, ce Liban message dont parlait Jean-Paul II, c’est aussi peut-être le fait de réconcilier un peu les religions entre elles, surtout aujourd’hui où on voit que souvent les religions divisent, au lieu de réunir. Donc, ce côté un peu positif des religions qu’il montre, le soufisme par exemple est omniprésent dans son œuvre, on voit bien l’hindouisme aussi, il croyait en la réincarnation. Au fond je considère que, comme Barbara Young l’affirmait, Gibran était fondamentalement un mystique chrétien. Il est vrai qu’il a bu à plusieurs autres sources, qu’il a essayé de trouver dans d’autres religions des sujets intéressants, il avait par exemple une grande vénération pour la religion musulmane, qu’il connaissait bien, l’hindouisme,… Tout cela, est vrai, mais au fond, comme l’a dit Carole, c’est quelqu’un qui a été éduqué dans un milieu chrétien, dont la Bible était le livre de chevet, on la voit dans la bibliothèque Bcharré, il y a sa Bible, on sent qu’il l’a lu et relu, c’est presque devenue une ruine à force de l’avoir lu. C’est vrai qu’il n’est pas tout à fait conforme au dogme de l’église catholique, par exemple la consubstantialité du fils et du père,…

Régis BURNET : Là, il résiste…

Alexandre NAJJAR : La doctrine considère aussi que Jésus est Dieu, mais pour lui - le titre de son livre le montre bien, Jésus, fils de l’homme - Jésus était homme comme les autres mais qui à force de son désir, - cela rappelle un peu le soufisme, avec le désir, qu’on appelle ( ? manque le mot) - un désir puissant qui a atteint ce qu’il appelle le moi ailé, qui est le côté divin auquel on peut aspirer. Et ça, cela rejoint un peu ce que disait Renan dans La vie de jésus. On voit qu’il l’a lu et qu’il l’a apprécié.

Carole DAGHER : C’est à Paris, qu’il l’a découvert.

Alexandre NAJJAR : On voit qu’il a une très grande admiration pour Jésus. Il l’a peint dans beaucoup de ses toiles, il lui a consacré un livre, il a une grande dévotion pour lui. Il aimait le Jésus révolutionnaire, le Jésus joyeux aussi. Il montrait un Jésus qui n’était pas sinistres, mais plein de joie. Il diffusait de la joie mais en même temps, il était là pour briser les branches mortes des arbres. Il était là pour donner un nouveau souffle.

Tout cela est admirable, là où on peut ne pas être d’accord avec lui, c’est effectivement sur le côté très humain de Jésus, qu’il fait prévaloir sur le côté divin, tout en le rattachant aussi. Il ne dit que c’était un homme tout simplement, il dit que c’est quelqu’un qui est arrivée par la force de son désir, par son inspiration, ce qu’il appelle le winged self, le moi ailé, à fusionner avec Dieu, l’unicité avec Dieu qui est aussi un concept soufi. On voit bien qu’il met Jésus dans une perspective qui qui va vers le divin, mais par rapport à ce que nous croyons, ce n’est pas quelqu’un qui est tout à fait conforme. Là où c’est intéressant, c’est de lire ce Jésus fils de l’homme, parce qu’on aime, on apprend à encore mieux aimer Jésus, indépendamment de ces considérations, parce que ce livre finalement se lit avec beaucoup de plaisir et montre la grandeur de Jésus à tous les niveaux, indépendamment des dogmes de l’Église, etc. Ce n’est pas un essai de théologie, c’est un livre qui se lit avec beaucoup de plaisir.

Régis BURNET : On arrive à la toute fin d’émission, quels conseils, Carole DAGHER, vous donneriez à quelqu’un qui veut découvrir Gibran, sans forcément passer par Le prophète, ou à quelqu’un qui a trop lu Le prophète et qui aimeraient changer un peu. Quel est l’autre livre que vous trouverez intéressant ?

Carole DAGHER : Oh-là-là, c’est difficile ! Tout d’abord, il doit avoir du temps pour lire plusieurs œuvres de Gibran, parce qu’il n’y a pas un seul livre qui synthétise la pensée de Gibran. Il y a la période révolté, comme nous en avons parlé, Les Esprits rebelles, Les ailes brisées, là où la femme va divorcer, ça c’était aussi une première, il y a évidemment Le prophète, le Jésus fils de l’homme, il y a la période nietzschéenne, Les tempêtes,… c’est peut-être Alexandre qui peut…

Alexandre NAJJAR : Moi, ce que je conseille, c’est d’acquérir Les œuvres complètes de Gibran, dans la collection Bouquins, et de picorer, de choisir au hasard. Quel que soit le texte que vous choisirez, quelle que soit la page sur laquelle vous tombez, vous serez certain de trouver des choses, des leçons de vie, des réflexions qui vous apprendront à mieux penser, à mieux réfléchir sur la vie, sur les choses de l’existence. C’est vraiment quelque chose d’admirable et je conseille effectivement qu’on ne se cantonne pas seulement aux Prophète, qui du reste est un excellent livre aussi

Régis BURNET : Je rappelle votre livre, Alexandre NAJJAR, Khalil GIBRAN, en toute simplicité, si j’ose dire. C’est paru aux éditions J’ai lu. Et vous nous avez amené aussi, Carole DAGHER, de Jean-Pierre Dahdah, Khalil Gibran, chez Albin Michel, c’est une autre biographie…

Alexandre NAJJAR : C’est aussi un grand spécialiste, qui a participé aux œuvres complètes. Moi, j’ai fait le dictionnaire Gibran et l’introduction, et lui a traduit la plupart des textes de ce livre, c’est aussi un grand spécialiste de Gibran.

Alexandre NAJJAR : Et puis, vous nous avez aussi amené ce petit livre, une petite pièce de théâtres, sur la dernière nuit de Gibran, Vers la lumière, Le prophète face au miroir, c’est aux éditions de L’Harmattan. On l’a déjà montré, mais je le montre une fois encore.

Merci beaucoup, merci de nous avoir fait découvrir cette personnalité fascinante Khalil Gibran. Merci vraiment de nous en fait sain ce cadeau.

Vous savez que vous pouvez retrouver cette émission sur www.ktotv.com, et que vous pouvez la regarder autant de fois que vous le voulez, car c’est gratuit.

On se retrouve la semaine prochaine.

notes bas page

[1Texte complet : VOUS AVEZ VOTRE LIBAN, J’AI LE MIEN

Vous avez votre Liban avec son dilemme. J’ai mon Liban avec sa beauté.

Vous avez votre Liban avec tous les conflits qui y sévissent. J’ai mon Liban avec les rêves qui y vivent.

Vous avez votre Liban, acceptez-le. J’ai mon Liban et je n’accepte rien d’autre que l’abstrait absolu.

Votre Liban est un nœud politique que les années tentent de défaire. Mon Liban est fait de collines qui s’élèvent avec prestance et magnificence vers le ciel azuré.

Votre Liban est un problème international tiraillé par les ombres de la nuit. Mon Liban est fait de vallées silencieuses et mystérieuses dont les versants recueillent le son des carillons et le frisson des ruisseaux.

Votre Liban est un champ clos où se débattent des hommes venus de l’Ouest et d’autres du Sud. Mon Liban est une prière ailée qui volette le matin, lorsque les bergers mènent leurs troupeaux au pâturage, et qui s’envole le soir, quand les paysans reviennent de leurs champs et de leurs vignes.

Votre Liban est un gouvernement-pieuvre à nombreux tentacules. Mon Liban est un mont quiet et révéré, assis entre mers et plaines, tel un poète à mi-chemin entre Création et Éternité.

Votre Liban est une ruse qu’ourdit le renard lorsqu’il rencontre l’hyène et que celle-ci trame contre le loup. Mon Liban est fait de souvenirs qui me renvoient les fredons des nymphettes dans les nuits de pleine lune, et les chansons des fillettes entre l’aire de battage et le pressoir à vin.

Votre Liban est un échiquier entre un chef religieux et un chef militaire. Mon Liban est un temple que je visite dans mon esprit, lorsque mon regard se lasse du visage de cette civilisation qui marche sur des roues.

Votre Liban est un homme qui paie tribut et un autre qui le perçoit. Mon Liban est un seul homme, la tête appuyée sur le bras, se prélassant à l’ombre du Cèdre, oublieux de tout, hormis de Dieu et de la lumière du soleil.

Votre Liban vit de navires et de commerce. Mon Liban est une pensée lointaine, un désir ardent et une noble parole que susurre la terre à l’oreille de l’univers.

Votre Liban est fait de commis, d’ouvriers et de directeurs. Mon Liban est la vaillance de la jeunesse, la force de l’âge et la sagesse du vieillard.

Votre Liban est fait de délégations et de comités. Mon Liban est fait de veillées d’hiver choyées par le feu de l’âtre, drapées par la majesté des tempêtes et brodées par la pureté des neiges.

Votre Liban est un pays de communautés et de partis. Mon Liban est fait de garçons qui gravissent les rochers et courent avec les ruisseaux.

Votre Liban est un pays de discours et de disputes. Mon Liban est gazouillement de merles, frissonnement de chênes et de peupliers. Il est écho de flûtes dans les grottes et les cavernes.

Votre Liban n’est qu’une fourberie qui se masque d’érudition empruntée, une tartuferie qui se farde de maniérisme et de simagrées. Mon Liban est une vérité simple et nue ; comme elle se mire dans le bassin d’une fontaine, elle ne voit que son visage serein et épanoui.

Votre Liban est fait de lois et de clauses sur du papier, de traités et de pactes dans des registres. Mon Liban est un savoir inné, mais inconscient, une science infuse dans les mystères de la vie, et un désir éveillé qui effleure les pans de l’invisible, tout en croyant rêver.

Votre Liban est un vieillard qui, se tenant la barbe et fronçant les sourcils, ne pense qu’à lui-même. Mon Liban est un jeune homme qui se dresse telle une forteresse, sourit à l’instar d’une aurore et ressent autrui comme son être intime.

Votre Liban se détache tantôt de la Syrie, tantôt s’y rattache ; il ruse des deux côtés pour aboutir dans l’entre deux. Mon Liban ne se détache ni ne se rattache, et ne connaît ni conquête ni défaite.

Vous avez votre Liban, j’ai le mien.

A vous votre Liban et ses enfants, à moi mon Liban et ses enfants.

Et qui sont les enfants de votre Liban ?

Dessillez donc vos yeux pour que je vous montre la réalité de ces enfants.

Ce sont ceux qui ont vu leur âme naître dans des hôpitaux occidentaux.

Ce sont ceux qui ont vu leur esprit se réveiller dans les bras d’un cupide qui feint la munificence.

Ce sont ces verges moelleuses qui fléchissent çà et là sans le vouloir, et qui tressaillent matin et soir sans le savoir.

Ils sont ce navire qui, sans voile ni gouvernail, tente d’affronter une mer en furie alors que son capitaine est l’indécision et son havre n’est autre qu’une caverne d’ogres. Et toute capitale européenne n’aurait-elle pas été une caverne d’ogres ?

Ils sont forts et éloquents, entre eux. Mais ils sont impuissants et muets face aux Européens.

Ils sont libéraux, réformateurs et fougueux, dans leurs chaires et leurs journaux. Mais ils sont dociles et arriérés devant les Occidentaux.

Ce sont eux qui coassent comme des grenouilles en se vantant de s’être esquivés de leur antique et tyrannique ennemi alors que celui-ci demeure enfoui dans leur chair.

Ce sont ceux qui marchent dans un cortège funèbre en chantant et en dansant, et s’ils croisent une procession nuptiale, leur chant deviendra lamentation et leur danse, coulpe.

Ce sont ceux qui ignorent la famine sauf si elle ronge leurs poches. Et s’ils rencontrent celui dont l’esprit est affamé, ils le railleront et l’éviteront en le traitant d’une ombre errante dans le monde des ombres.

Ils sont ces esclaves dont les chaînes rouillées sont devenues brillantes avec le temps et ils croient qu’ont été réellement affranchis.

Voilà ce que sont les enfants de votre Liban !

Qui d’entre eux représenterait la force des rocs du Liban, la noblesse de ses hauteurs, le cristal de ses eaux ou la fragrance ; de son air ?

Lequel d’entre eux pourrait dire : " Quand je mourrai, j’aurai laissé ma patrie légèrement mieux que ce qu’elle était à ma naissance ? "

Est-il un seul parmi eux qui oserait dire : " Certes, ma vie était une goutte de sang dans les veines du Liban, une larme dans ses prunelles, ou un sourire sur ses lèvres ? "

Voilà ce que sont les enfants de votre Liban !

Combien grands sont-ils à vos yeux, et infimes sous mes yeux.

Arrêtez-vous un instant et ouvrez grands les yeux pour que je vous dévoile la réalité des enfants de mon Liban.

Ils sont ces laboureurs qui transforment les terres arides en jardins et vergers.

Ils sont ces bergers qui mènent leurs troupeaux d’une vallée à l’autre afin qu’ils s’engraissent et se multiplient en chair et en laine pour garnir votre couvert et couvrir votre corps.

Ils sont ces vignerons qui pressent le raisin pour en faire le vin et en tirer le raisiné.

Ils sont ces pères qui veillent sur les mûriers /et ces mères qui filent la soie.

Ils sont ces hommes qui récoltent le blé, et dont les épouses en ramassent les brassées
.
Ils sont ces potiers et ces tisserands, ces maçons et ces fondeurs de cloches.

Ils sont ces poètes qui versent leur âme dans de nouvelles coupes, ces poètes innés qui chantent des complaintes et des romances levantines.

Ce sont eux qui quittent le, Liban démunis, ils n’ont que de la fougue dans le cœur et de la force dans les bras. Et quand ils y reviennent, leurs mains sont inondées des richesses de la terre et leur front ceint de lauriers.

Ils sont vainqueurs où qu’ils s’installent, et charmeurs où qu’ils se trouvent.

Ce sont ceux qui naissent dans des chaumières et qui meurent dans les palais du savoir.

Voilà les enfants de mon Liban.

Ils sont ces flambeaux qui défient le vent et ce sel qui désarme le temps.

Ce sont ceux qui avancent d’un pas ferme vers la vérité, la beauté et la plénitude.

Que pourra-t-il bien rester de votre Liban et de ses enfants à la fin de ce siècle ?

Dites-moi, que léguerez-vous à cet avenir sinon des belliqueux, des fabulants et des ratés ?

Espérez-vous que le temps garde en mémoire les traces de vos louvoiements sournois, de vos duperies et de vos supercheries ?

Croyez-vous que l’éther engrange les ombres de la mort et les haleines fétides des tombes ?

Caressez-vous toujours cette illusion qui prétend que la vie couvre son corps nu de haillons ?

Je vous le dis, et la vérité m’est témoin.

Le moindre semis d’olivier que plante le villageois au pied du Mont-Liban survivra à tous vos actes et vos exploits. Et le soc de la charrue tiré par les bœufs sur les versants du Liban est plus noble et plus digne que vos rêves et vos ambitions réunis.

Je vous le dis, et la conscience de l’univers m’écoute.

La chanson de la fillette, qui cueille des fleurs dans les vallées du Liban, vivra plus longtemps que les propos du plus puissant et du plus éminent verbeux parmi vous.

Je vous le dis, vous ne valez rien. Et si vous le saviez, mon dégoût pour vous se transformerait en pitié et tendresse. Mais vous n’en savez rien.

Vous avez votre Liban, j’ai le mien.

Vous avez votre Liban et ses enfants, alors contentez-vous-en. Ah, si vous parvenez à vous convaincre de cet amas de bulles vides,

Quant à moi, je suis convaincu de mon Liban et de ses enfants, et dans ma conviction règnent fraîcheur, silence et quiétude.

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